Teaching moments by Aoife OHara
Summary:

Teaching moments Aoife O'Hara

Image: Aoife O'Hara

Olivia, première de sa famille à faire des études, commence sa carrière dans une prestigieuse université parisienne. Elle doit créer un cours en ligne de littérature anglaise avec l’aide d’une thésarde, Céleste. 

Céleste est élitiste, technophobe, et dégage une confiance en son apparence lourdement imméritée ; elle est insupportable. La preuve, pour elle, il n’y a aucune contradiction entre saboter à tout prix le travail d’Olivia, et la convaincre de lui ouvrir son lit.


Categories: Contemporain, F/F, Féminisme, Luttes LGBTQ+, Lutte des classes Characters: Aucun
Avertissement: Scènes érotiques
Langue: Français
Genre Narratif: Roman
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 7 Completed: Non Word count: 14462 Read: 631 Published: 03/02/2022 Updated: 22/09/2022

1. Chapitre 1 | Août by Aoife OHara

2. Chapitre 2 | Mai précédent by Aoife OHara

3. Chapitre 3 | Mai, la suite by Aoife OHara

4. Chapitre 4 - Août by Aoife OHara

5. Chapitre 5 by Aoife OHara

6. Chapitre 6 by Aoife OHara

7. Chapitre 7 by Aoife OHara

Chapitre 1 | Août by Aoife OHara
Author's Notes:

Bienvenue dans ce test qu'est Teaching moments ! Les nouveaux chapitres seront irréguliers, et je prévois pas mal de faire évoluer l'histoire en fonction des retours, contrairement à mes précédentes fics/histoires où tout était pré-écrit. Bonne lecture !

Déjà dix minutes de tête à tête dans ce bureau impersonnel, et pas le bout de la queue d’une amorce de présentation de mes missions. Moi qui ai démarré gonflée à bloc à l’idée de ce nouveau job, au point d’en sortir mon plus joli chemisier, me voilà retombée à 80% d’enthousiasme. Ça n’est pas en travaillant dans une université parisienne que j’aurai des superviseurs moins tocards que d’habitude.

Pour être honnête, je ne suis pas la seule à ronger mon frein : le professeur censé me faire prendre mes marques peste à propos du retard de sa thésarde depuis mon arrivée. 

— Ah, tout de même ! s’écrie M. Piolet lorsqu’il entend la porte du bureau s’ouvrir derrière lui.

Il se retourne, et me masque l’entrée de son bureau avec son pull en laine de mérinos et sa choucroute sur la tête.

— Mademoiselle Adalbert, nous avions convenu de nous retrouver à neuf heures et demie, vous constaterez que mademoiselle Ferreira était, elle, parfaitement à l’heure.

Génial. Je ne sais même pas à quoi ressemblait ma collègue, et elle se fait déjà remonter les bretelles sous mes yeux. Une ambiance saine, qui me fait glisser discrètement sous la barre des 70% d’enthousiasme. 

Le ton de la nouvelle venue est doux, mais ferme.

— J’ai été retenue par la grille du quatrième, un appariteur m’a permis d’accéder aux étages. Vous avez commencé ?

Plutôt que de répondre, le prof inspire d’un coup sec, et s’approche de la porte avant de déclarer d’un ton doucereux :

— Adalbert, mon petit, vous n’avez fait aucun secret de votre dédain pour l’enseignement à distance. Eh bien, il va falloir vous asseoir dessus. Si vous avez une aussi haute opinion de vos cours, il ne pourront qu’être bénéfiques aux première année, et si ça ne vous va pas, vous avez déjà laissé filer votre chance d’harmoniser les moyennes de vos étudiants. 

50%.

M. Piolet accorde un droit de réponse à sa thésarde sous la forme d’un bref silence, avant d’embrayer illico :

— Mademoiselle Ferreira vous aidera à mettre en forme vos enseignements de littérature britannique et américaine de l’année dernière, afin de les rendre accessibles aux première années. J’attends, en prime des comptes-rendus d’avancée de votre thèse, des mises à jour régulières sur les unités d’enseignements que vous allez digitaliser ensemble. À votre place, j’éviterais de traîner des pieds. 

Et moi, à la place de cette fille, je changerais de directeur de thèse. Pas que j’aie jamais eu l’occasion d’en faire une, pourtant. 

J’attends sagement qu’il daigne décaler son velours côtelé, tout en cornant la page de mon carnet du dos de l’ongle. 

La voix de la thésarde répond enfin, avec juste ce qu’il faut de digne contrition :

— Oui.

40%. Pour l’ambiance.

Cela semble suffire au prof, qui se détourne de sa proie et me la désigne d’un balayage du poignet :

— Olivia, pardonnez-nous pour cet échange. Voici Céleste Adalbert, chargée de TD et relevée de cette fonction pour travailler avec vous.

Au prénom, je lève la tête et mon stylo dérape. À en croire le sourcil discrètement arqué de la nouvelle venue, je ne suis pas la seule surprise.

Cette grande gigue, toute en angles et en os derrière ses petites lunettes en demi-lune, cheveux encore plus à ras que dans mon souvenir, pour bien dégager une paire d’oreilles roses prêtes à prendre leur envol, exhume de mes souvenirs l’odeur capiteuse du jasmin de mai et celle d’un excellent vin rouge. Je ne peux retenir un geste instinctif vers l’encolure de mon chemisier, synchronisé avec un coup d’oeil de Céleste. Nos regards se rencontrent, et mes joues prennent feu.

— Eh bien ? vous vous connaissez, peut-être ?

Avant que quiconque ne réponde, je m’entends glapir :

— Nous ? Jamais !

Bravo Olivia, dix sur dix, plus naturel, tu meurs. Vu mon niveau de honte, la mort commence à me sembler une solution envisageable de me sortir de là.

Céleste, raide comme la justice dans l’encadrement de la porte, appuie chaque mot :

— Enchantée, Olivia Ferreira.

Elle enjamba d’un bond l’espace qui nous sépare et me voilà forcée de serrer sa main osseuse et puissante tandis qu’elle m’adresse un petit sourire.

Enthousiasme : 0%.

 

M. Piolet finit par se trouver à court de reproches à faire à Céleste, et nous laisse une demi-heure plus tard au milieu du couloir du département d’anglais, avant d’avoir à manipuler lui-même un ordinateur. Tandis qu’il s’éloigne, Céleste surprend mon regard qui s’attarde sur son haut orange vif à épaulettes, lequel jure avec les bretelles de son sac Quechua. C’est moi, ou elle s’en rengorge ?

S’ensuit un silence gênant comme un passage de mendiant dans le métro. Silence que Céleste ne brise pas.

Mon trieur serré devant ma poitrine comme un bouclier, je lève la tête pour la regarder droit dans les verres.

— Pardon pour tout à l’heure, j’ai paniqué.

— Y’a pas de mal.

— Si, c’était très indélicat, j’insiste. Quoi qu’il en soit, je m’excuse, et j’espère que tout se passera au mieux sur cette mission.

Céleste croise les bras.

— Qu’elle est mignonne. C’est ton premier poste là-dedans ?

Je hoche la tête, et le regrette aussitôt, car le sourire de Céleste gagne quelques canines.

— Hé, minute. Je démarre, mais ne compte pas sur moi pour bâcler le travail.

— Qui a parlé de bâcler ? rétorque-t-elle sur le ton international des gens qui se paient ta tête.

— Céleste, c’est un début de carrière hyper important pour moi, j’ai besoin de rendre un projet impeccable. Si tu veux le saboter pour faire bisquer ton directeur de thèse, il va… il va falloir me passer sur le corps.

Son regard caresse à nouveau l’encolure de mon chemisier, que je me bénis de l’avoir solidement épinglé ce matin. Je resserre ma prise sur mon trieur. Elle ronronne :

— Te passer sur le corps ?

— Mauvais choix de lexique, tenté-je de rattraper.

— Au contraire, c’est le lexique parfait pour retenir mon attention.

Comment fait-elle pour garder une expression aussi sereine ? Son regard caresse le creux de mon cou.

— Mon bureau est à l’entrée de la direction pédagogique. On va s’y installer pour établir le cahier des charges cette semaine, déclaré-je d’un ton qui n’appelle aucune négociation.

D’une voix bien trop basse et rauque pour un cadre professionnel, Céleste fait remarquer :

— Tu as réussi à ravoir ton chemisier.

— Je, euh… Oui.

Mes joues, à peine remises de leur courte pause, s’empourprent à nouveau, mais Céleste plante son regard dans le mien, et ses traits se crispent sur un rictus qui ne peut être qu’un début d’AVC, ou bien un grognement qui se veut sexy montant des tréfonds de son gosier.

J’écarquille les yeux, et elle me décoche un petit sourire satisfait avant de tourner les talons.

— Je… Céleste, tu fais quoi là ? Tu t’en vas ? On ne regarde pas ta plaquette de cours ?

— J’ai un cours à donner, lâche-t-elle par-dessus son épaule.

— Mais tu ne donnes aucun cours ce semestre !? Et on est en août ?

Elle agite la main sans se retourner, et disparaît à l’angle du couloir. 

Je resserre ma prise sur mon trieur. Bon. Ce n’est pas le début sans accroc que j’avais espéré. Et alors, quand est-ce que les choses se déroulent sans accroc dans la vie ? Oui, je vais devoir bosser avec une fille à peu près autant intéressée à l’idée de saboter mon travail qu’à celle de se glisser dans mon lit. Ça pourrait être pire.

Par exemple, elle aurait pu être un homme.

Oui, pour l’instant, j’avais du mal à trouver pire.

End Notes:

Voilà pour ce premier chapitre, premier contact et mise en jambe - merci d'avoir lu. Faites-moi part de vos impressions, et voyons ce qu'on peut en faire par la suite !

Chapitre 2 | Mai précédent by Aoife OHara
Author's Notes:

Flash-back dans ce chapitre 2 ! Où l'on fait un peu plus connaissance avec Olivia, qui fait connaissance avec d'étranges personnages dans leur milieu naturel.

Mai, quelques mois plus tôt

La porte s’ouvre sur une playlist à la France Inter, et sur un grand brun bouclé qui tient plus du phasme que du jeune homme. Sur le palier, ma coloc Elsa se dandine nerveusement et l’insecte - yeux trop écartés, front immense, des coudes qui menacent de percer le mur s’il n’y prend pas garde - nous adresse une courte révérence.

— Mesdemoiselles, sussure-t-il par-dessus le brouhaha de la soirée, bienvenue dans mon humble logis.

— Olivia, voilà Auguste. Auguste, Olivia, précise Elsa.

J’ai droit à une inclinaison de la tête, c’est peut-être ce qui se fait dans ce genre de quartier, et Elsa se fait picorer la bouche. Le mec protège son verre de rouge d’un geste souple, et nous précède dans l’appartement au mobilier cossu. C’est la première fois de ma vie que je ne vois aucun meuble Ikéa chez quelqu’un.

Elsa me tire par la manche de mon chemisier le plus classe.

— Je ne sais pas comment ça va tourner, alors reste dans le coin, ok ?

Ma mimique est innocente, mais Elsa ne s’y trompe pas.

— C’est un vrai repère d’intellos, et toi, dès qu’on te surveille pas, hein ! Ne vas pas t’en trouver une ou un à bécoter si j’ai besoin de toi.

Je hausse les épaules, mais Elsa n’en démord pas et pointe un index accusateur.

— Et mollo sur l’alcool. Olivia !

— À t’écouter, on dirait que je ne suis pas sortable !

— Je te sors ce soir, donc tu es sortable. Et moi, je t’ai récupérée après on-sait-qui, et… et j’ai besoin de soutien moral pour plaquer Auguste ! finit-elle par chuchoter.

J’acquiesce, et pendant qu’elle sautille - en dessous d’une certaine taille, on se déplace en sautillant - jusqu’à son futur-ex-cher-et-tendre, je slalome sur le parquet ciré entre un normalien à rouflaquettes et un thésard moustachu, vers le buffet en bois massif où trône un nombre de bouteilles bien supérieur à celui des convives. Bientôt, je vois une porte se refermer sur le couple dont le temps est compté.

Elsa en aura soit pour deux minutes - le temps de dire “terminé, on remballe” - soit pour une bonne heure, si des explications déchirantes sont de mise. Dans le doute, je remplis généreusement mon verre ballon et scanne la pièce pour vérifier les dires de ma coloc. Tous sont sapés comme des profs. Force est de constater que malgré le calme du début de soirée, la jeune élite intellectuelle parisienne sait boire. Les cadavres au pied du buffet restent des bouteilles de Suze, qui hurlent à l’appropriation de classe.

J’erre entre les petits groupes avec mon plus bel air mondain. J’essaie de ne ni trop serrer les fesses, ni bousculer d’un coup de hanche une podcasteuse épaisse comme un brin d’herbe. Par la fenêtre, on aperçoit une gerbe de jasmin escalader le mur de la cour intérieure, où volettent, sans blague, de majestueux pigeons ramiers, trop lointains cousins des piafs cradingues et galeux qui sous-louent mes gouttières contre une dose quotidienne de poussière parisienne bien grasse. Le privilège de classe jusque chez les pigeons.

Une voix familière s’élève derrière moi, mais impossible de vérifier sans me dévisser la tête. Je traverse le tapis persan pour me cacher derrière un grand type avec une tête de particule, et jette un oeil. La voix est rauque et mélodieuse, un peu rêveuse, un poil bêcheuse - elle appartient à une grande élégante qui, sous son casque de cheveux noirs, envoûte son petit cercle avec le miel qui coule de sa bouche en forme de coeur. Parfois, elle remet ses grosses lunettes en place d’un petit geste craquant. 

La bouche sèche, je demande confirmation au dieu des internets, qui confirme. Garance Sassenage, un peu sociologue, un peu journaliste, et surtout, prêtresse du podcast féministe parisien. Quand je relève les yeux de mon écran de portable, elle rit, et son médaillon doré accroche un rayon de soleil couchant. Je sais qu’il ne faut pas idolâtrer les personnes avec une petite notoriété, ni une grande, d’ailleurs. Mais ses yeux sont si bleus, et ses poignets si délicats, que j’ai besoin d’une bonne lampée de rouge pour réhydrater ma bouche pâteuse. 

À peine ai-je baissé mon verre que quelqu’un surgit bien trop près.

— Bonsoir.

Je sursaute, et une poigne solide sécurise la mienne autour de mon verre ballon. Je lève les yeux vers la personne. Plutôt vilaine, trop noueuse pour une femme, trop osseuse pour un homme, pas assez d’acné pour être en pleine transition de genre. 

— Enfin, reste avec nous ! Je suis Céleste. Tu es chez moi.

Les connexions s’enchaînent dans mon cerveau comme des dominos sous amphètes. Mais oui, la soeur bizarre et malaisante d’Auguste, qui flanque la chair de poule à Elsa quand elle la voit traverser l’appartement en petite tenue dans le plus grand des calmes. Je recompose mon expression et me fends d’un sourire poli.

— Enchantée.

Elle saisit ma taille d’une main ferme et ses lèvres minces déposent sur chacune de mes joues un baiser bien trop doux et tendre pour une effusion publique. Cela m’informe de deux choses : d’une, impossible d’ignorer que je suis en train de me faire draguer, et de deux, ce bref contact me fait bien plus d’effet que ce que j’aurais aimé m’avouer. J’hésite à prétexter une urgence toilettes.

— Et tu es…?

— Olivia.

— Ah, Olivia ! s’écrie-t-elle en manquant à son tour de baptiser le tapis au rouge. If I did love you in my master's flame, With such a suffering, such a deadly life, In your denial I would find no sense!

Impossible de dire qu’Elsa ne m’avait pas prévenue : je suis bien dans un repère de crâneurs. Je vide mon verre d’une traite. L’hôtesse fait apparaître une bouteille, sans se vexer que je ne commente pas sa tartinade culturelle, et mon verre se remplit de lui-même.

Quitte à passer pour une misérable groupie, autant en profiter pour rencontrer ses idoles. Un index discret pointé vers Garance Sassenage, je m’enquiers :

— Tu écoutes “Le génie féminin” ? 

Petit coup d’oeil en coin ; la grande gigue suspend son enthousiasme une si courte seconde que je pense l’avoir rêvé.

— Ah, Garance ! Tu as fait sa connaissance ?

“Fait sa connaissance” ?

— Euh, non… Vous vous connaissez ?

Céleste secoue devant elle une main aérienne de prof de fac.

— Oh, c’est… une amie.

— Une amie proche ?

— Dans une certaine mesure. On part en vacances ensemble, donc j’imagine que oui.

Je trempe encore mes lèvres dans ce qui n’est pas une piquette à cinq euros la bouteille. Encore quelques verres, et je serai soit capable d’aborder Garance Sassenage, soit roulée en boule derrière le canapé, à prier pour que le sol m’engloutisse.

La main de Céleste saisit ma taille, et m’emporte avec une force peu commune.

— Je te présente, déclare-t-elle d’un ton qui ne saurait souffrir d’aucun principe de réalité.

Voilà qu’elle fend le cercle autour de la podcasteuse comme un chien dans un jeu de quilles, et s’exclame : 

— Oui oui, on reste en non-mixité choisie, du calme - Garance, cette sirène callipyge qui répond au doux prénom d’Olivia est une auditrice assidue. J’espère que tu te sens flattée.

Jamais je n’aurais pensé vivre une honte supérieure au cours de sport où la couture de mon pantalon avait décidé de lâcher au milieu des fesses. La vie, forte de cette créativité pour laquelle on ne lui rend pas assez hommage, me détrompe donc de la pire façon. Non seulement Céleste m’a associée à la plus impolie des conduites, mais en prime, elle l’a fait en glissant, comme sur du velours, que j’ai des fesses énormes. Pour me coller la honte, restons sur des classiques.

Garance me dévisage de bas en haut. Son rouge à lèvre s’amincit en une seule ligne carmin. Évidemment, son regard s’attarde sur mes hanches, et moi, j’ai envie de crever sous un échangeur d’autoroute, tant qu’il se trouve à mille kilomètres du petit air satisfait de Céleste. 

Le carmin s’étire en un sourire poli, et j’ai droit à un signe de tête.

— Enchantée, Olivia. Merci beaucoup pour ton soutien, tu sais, c’est grâce aux auditeurices comme toi que l’émission peut se faire. 

Au terme “auditeurices”, Céleste lève discrètement les yeux au ciel. Mon sponsor m’enfonce dans la honte, et moi, je reprends une gorgée de rouge avant de tenter une réponse ralentie par tous ces verres de vin :

— Merci, je… j’écoute beaucoup, ça m’a permis de réfléchir à… des choses. Mon identité, beaucoup. De mettre des mots sur des… trucs. Enfin. J’aime beaucoup.

Un ange - d’une lenteur insoutenable, le genre paraplégique et amputé des deux ailes - passe. Puis une des convives reprend, comme si de rien n’était :

— Bref, ils ont mis en couverture la photo d’une oeuvre que j’ai vue à la fondation Carmignac, plutôt qu’issue d’un musée parisien, tu te rends compte ? Le snobisme, le classisme, la violence de ce choix ? Comme si tout le monde avait les moyens pour la Côte d’Azur !

Vague d’approbation dans l’assistance. Je termine mon verre, et quitte le cercle en titubant le moins possible, pour me faire croire à moi-même qu’il me reste une petite miette de dignité.

End Notes:

Et voilà pour ce début de flash-back! Que pensez-vous de ce premier aperçu de Céleste dans son milieu naturel, et d'Olivia qui commence à se sentir en difficulté ? Vers quoi tout ceci va donc évoluer?

Merci pour vos retours, ça me garde la tête dans les chapitres et c'est une très bonne motivation pour arrêter de repousser les séances d'écriture.

Chapitre 3 | Mai, la suite by Aoife OHara

J’ai droit à vingt bonnes minutes de tranquillité relative à éponger ma honte dans la bouffe près du buffet, où je sens brûler dans mon dos les regards de ceux qui se nourrissent de compotée de tofu aux herbes et de houmous de spiruline, avant de voir Céleste réapparaître dans mon champ de vision. Au prix d’un effort digne d’un Nobel de la paix, je ne l’entarte pas avec le taboulé de quinoa au fauxmage.

— Tu vois, déclare-t-elle, fataliste. On a raison de le dire : ne jamais rencontrer ses idoles.

Elle s’adosse au mur et croise les bras.

— Candide s’y est brûlé les doigts, le pauvre homme, et s’est payé une déception toute proustienne… Alors à côté de ça, ta désillusion prévisible, tu te doutes bien que c’est de la petite bière !

J’essaie très fort de ne pas me laisser émoustiller par ce que j’ignore, mais les flots de vin dans mes veines m’arrachent les commandes. Je m’entends demander :

— Tu t’y connais ?

— En littérature ? Tiens donc ! J’y ai tout intérêt, ma thèse porte sur le barde, après tout !

Je plisse les yeux, et elle précise au vol :

— Je parle bien sûr de Shakespeare, fair Olivia, conclut-elle avec son accent qui me fait frissonner.

Alerte. Une thèse, une assurance crasse, et un accent d’Oxford. Si elle était là, Elsa me mettrait en garde. Contre quoi déjà ? Contre “ces tocards d’intellos bourgeois parisiens” ?

Du genre de ceux qui abusent de leur agrégation de lettres pour mettre des paillettes dans les yeux d’une étudiante, entretenir une liaison avec la petite cruche qui croit ses promesses de divorce, et la laissent sur le carreau à la faveur d’une mutation en Bourgogne ?

J’examine à nouveau Céleste en clignant des yeux le moins possible. Elle sait peut-être réciter tout Shakespeare à l’envers, et j’ai la prudence de ne pas poser la question, mais même avec mon très embarrassant kink pour les intellectuels, il m’en faudrait bien plus pour dépasser ce physique de fin de chaîne de production. Sans oublier qu’elle a mentionné mon gros cul devant témoins, et ça, c’est impardonnable.

— D’accord, dis-je pour couper court à tout étalage. 

Céleste, pourtant, est du genre déterminée :

— D’accord, je le suis aussi, car sans Shakespeare, point d’Olivia ! 

— C’est-à-dire ? 

Je me mords les lèvres à peine ma question prononcée.

— C’est dans “La nuit des rois”, donnée pour la première fois en 1602, qu’on rencontre la toute première occurrence du prénom Olivia, la comtesse qui tombe amoureuse de Viola, lorsque celle-ci assume l’identité de son jumeau.

— Limpide.

— Ah, les doubles, les sosies, les malentendus, c’est la base de la comédie ! Et c’est succulent, il n’y a qu’à voir Beaumarchais et Feydeau, poursuit-elle avec l’aisance de celle qui connaît la Comédie Française comme d’autres leurs suggestions Netflix.

— Si tu le dis. Je… J’ai vu une pièce, une fois. Beaumarchais, c’est “Les jeux de l’amour et du hasard” ? La pièce qu’il y a dans “L’Esquive” ?

— Tout à fait ! confirme Céleste dont les yeux brillent. 

Deux références justes, c’est inespéré. Je cache ma fierté et serre un peu les fesses en songeant que ma prochaine tentative risque de faire un gros flop, car la conversation ne prend pas la direction de Top Chef ou Koh Lanta.

— Tu devrais voir la pièce, si on la donne à Paris, renchérit Céleste. Olivia y est une jeune femme d’esprit et d’une beauté rare.

Elle laisse sa phase en suspens, et soutient mon regard. Surprise, je remarque pour la première fois ses yeux noisette, et son teint frais malgré l’heure tardive et la quantité d’alcool qu’elle a dans le nez - au moins autant que moi, elle m’a suivie à chaque verre et ma descente olympique n’est plus à prouver. Mes joues chauffent un peu sous l’effet du compliment. C’est bien un compliment à mon égard ? Ce doute soudain me fait détourner les yeux et je bafouille, sans réel sujet pour démarrer ma phrase. J’ai l’impression que tout le monde peut voir que j’ai sorti les pagaies, et je pique un fard.

Le verre de Céleste tinte en regagnant la table, puis je la sens s’approcher et poser une main douce sur ma joue.

Je lève les yeux, le poing serré autour de mon propre verre devant moi, et un hoquet puissant me fait tressauter : le vin jaillit et macule mon haut en une fraction de seconde. Merde, merde, merde. Là, c’est sûr, tout le monde se retourne sur la meuf déjà assez bourrée à vingt-deux heures pour ruiner son chemiser au rouge.

Deux grands gaillards échangent un coup d’oeil entendu devant Céleste qui éponge déjà mon corsage avec une serviette en tissu (numéro un des possessions inutiles depuis l’invention du Sopalin, mais dont l’usage subsiste dans les foyers snobs ou restés bloqués en 1940). Je la repousse comme je peux, et murmure pour empêcher ma voix de trembler :

— Non, non ! Pardon, je suis vraiment une grosse idiote…

— Mais enfin, pas du tout ! On a tous bu, c’est pas grave. Laisse, assène-t-elle. Laisse, je vais te trouver du détachant.

Elle saisit ma main sans me laisser le choix et fend la foule sans autre forme de procès, me soustrayant de fait aux regards oppressants des convives.

Dans le calme de la salle de bain, je m’adosse à côté du lavabo tandis que Céleste fourrage dans ses placards dont l’organisation ferait pâlir d’envie Mari Kondo. Impossible de chasser de ma tête les rires de l’assistance devant mon exploit en peinture contemporaine oenologique. Même Garance Sassenage n’en a pas loupé une miette. Mon souffle s’accélère et je sens mes joues s’empourprer davantage. J’essaie de lever les yeux pour qu’ils aient l’air moins humides.

Céleste émerge bientôt avec une boîte en carton, mais s’interrompt à ma vue.

— Eh ben, Olivia ! Enfin, c’est quoi cette petite mine ? Il faut pas se mettre dans des états pareils !

J’acquiesce en silence, ce qui est loin de lui suffire. Elle claque le carton sur le rebord de l’évier, et se contorsionne pour mettre sa tête à la hauteur de la mienne. 

— Voyons ! Un si joli visage, il faut s’en montrer digne et ne surtout pas le froisser comme ça, ou tu vas rester bloquée.

Je rêve, ou ses lieux communs datent de la même époque que ses serviettes de table ?

— Tu penses que c’est grave de se renverser du vin dessus quand on a trop bu ? Tu crois vraiment que c’est la pire chose qu’on ait vue à nos soirées ?

Pas tout à fait certaine de vouloir faire confiance à ma voix, je hausse les épaules.

— Le type à côté de nous au buffet, Thiago, a cassé les WC chez Marie en s’asseyant dessus après les avoir bouchés. Et celui qui riait près de la porte, il s’est pissé dessus en première année après s’être pointé en cours rond comme une queue de pelle. 

Elle m’attrape les épaules et entame un douloureux massage de mes trapèzes. Une fois passé ma surprise, ça se révèle étrangement réconfortant. Céleste me sourit, et poursuit :

— Et Garance, toute belle gosse et snobinarde qu’elle est, elle a déjà vomi dans les cheveux de sa pote Capu.

— Capu ?! Vous allez beaucoup trop loin avec vos prénoms de bourgeois.

La phrase m’a échappé, mais Céleste ne m’en tient pas rigueur.

— Capucine, précise-t-elle. Si tu savais comment s’appelle la troisième copine, tu aurais gardé ton jugement pour plus tard.

— T’en as trop dit, c’est quoi son nom ?

Céleste se penche et murmure dans le creux de mon oreille :

— Pâquerette.

J’éclate de rire, et en même temps, la caresse de la voix de Céleste toute proche me fait frissonner. Cela ne lui échappe pas, et après s’être accordé un petit sourire satisfait de m’avoir déridée, elle me dévisage, puis s’approche à nouveau, lentement, pour ramener ses lèvres tout près de mon lobe. 

Et elle chuchote mon prénom.

Un frisson monumental parcourt mon corps tout entier. Pas tout à fait malgré moi, mes yeux se ferment tandis que mes lèvres s’entrouvrent. J’entends le sourire dans la voix encore plus ténue et plus rauque de Céleste, qui revient à la charge :

— Olivia…

Je gémis. Ça n’est pas ma chope la plus glorieuse, mais mon corps ne veut rien entendre, et entre mes joues en feu et l’incendie dans mon bas-ventre, je lui laisse les commandes. 

Je saisis le visage de Céleste des deux mains et j’écrase mes lèvres sur les siennes. Elles sont fines, sèches à force d’alcool, mais accueillent mon baiser pour en rendre des plus voraces encore. Ses mains plongent dans la chair de ma taille, les miennes dérapent sur ses flancs vallonnés de côtes, nos souffles courts se mélangent dans ce fouillis malhabile nimbé d’alcool et de l’incertitude des gestes face à un corps nouveau. 

Céleste attrape l’ourlet de mon haut et propose dans un souffle :

— Et si on détachait ça ?

Je hoche la tête avec enthousiasme et avale encore ses lèvres avant qu’elle ne fasse passer le tissu par-dessus ma tête. Fiévreuse, je gigote pour me débarrasser de la matière qui emprisonne mes bras au-dessus de mon crâne. Céleste a un petit mouvement de recul, et voilà qu’elle maintient mes bras en l’air, croisés dans leur prison de tissu, en me regardant me débattre avec un plaisir éhonté. 

— Mais lâche ça !

Elle me fixe droit dans les yeux. Autour de son visage, le monde fond. Mes poignets bloqués contre le mur me font mal, je me tortille, mais elle murmure, sur le ton de la supplique :

— Donne-moi juste un instant…

Mes interminables conversations sur les vertus d’un consentement explicite et éclairé ont plié bagage pour mieux sauter par la fenêtre il y a un bail. Si tout le monde est bourré, on blâme qui ? Avec un peu de bol, pas celle qui découvre que se faire coincer contre un mur par une quasi-inconnue moche mais lettrée l’excite terriblement.

Céleste me dévisage. Sa main libre dessine chacun de mes traits, ses lèvres effleurent l’arrête de mon nez, son souffle tiède se mêle au mien. Elle descend le long de ma clavicule, progresse vers mes bras - pile quand je me souviens que je suis mal épilée. J’ai une petite bouffée de panique, mais Céleste caresse mes petits poils du bout des doigts, et se mord la lèvre. À cet instant précis, elle a beau ne pas ressembler à Noémie Merlant, j’oublie mon corps mal épilé et encombrant, j’oublie mon embarras et le chemisier qui restreint mes mouvements ; je fonds sur ses lèvres. 

Trois coups frappés à la porte de la salle de bain me stoppent net. Alors que je tourne la tête, Céleste dévore mon cou. Je la repousse sans grande conviction, et je sens sa main impérieuse passer la barrière de ma ceinture. Là, je ne réponds plus de rien.

Soudain, la porte s’ouvre sur la silhouette gracieuse de Garance Sassenage. Céleste me lâche doucement et je me recroqueville comme un escargot, à tenter maladroitement de remettre mon chemisier taché pour préserver ma pudeur. Ma partenaire, un poing sur la hanche, jette un regard égal à la nouvelle venue tandis que ma gorge se couvre de plaques rouges tellement je suis gênée. Ça n’est pas la position dans laquelle je préfère me faire surprendre, qui plus est par Garance Sassenage.

— Olivia ?

— Qui la demande ? s’enquiert Céleste d’une voix retenue.

Garance hésite, fixe le sol plutôt que ma chair exposée, mais s’adresse directement à moi.

— Ton amie veut te voir, je pense qu’elle fait une crise d’angoisse. 

Pas le temps d’analyser l’échange de regards entre Céleste et Garance : je me précipite. 

Dans la chambre d’Auguste, Elsa est accroupie au pied du lit et tremble de tout son corps. Oui, c’est bien une crise d’angoisse à la Elsa. 

Juste à côté, Auguste s’adresse à moi sur le même ton mesuré et poli que je viens d’entendre dans la bouche de Céleste, leur ressemblance me cloue sur place.

— Écoute, emmène-la, c’est mieux comme ça. J’y peux rien, elle est vraiment gravos ta copine…

Je lève la tête d’un coup sec. Dans un anime, j’aurais eu les yeux injectés de sang.

— Pardon ?

Auguste a la prudence de ne pas me relancer, mais c’est déjà trop tard.

— Tu trouves qu’elle est “gravos” ? Dis, et la faire marronner depuis des semaines en soufflant le chaud et le froid, un grand discours par-ci et une semaine de silence par-là, ça n’est pas “gravos” peut-être ? Il faut pas être un peu “gravos” pour traiter sa copine de cruche devant témoins parce qu’elle s’est arrêtée au bac +5 ? 

Ça y est. L’alcool, l’excitation, la trouille, tout se mélange en un gros cocktail pour faire émerger dark!Olivia, exactement ce contre quoi Elsa m’avait mise en garde. Auguste me regarde en silence, le poing sur la hanche. Dans le salon, les conversations se sont tues.

— Et d’ailleurs, je continue du même souffle, d’ailleurs…

Elsa tiraille sur mon pantalon.

— Olivia, stop.

D’une voix faible, elle lâche :

— Je veux juste partir.

Je bous. Mais je prends sur moi. Ça me coûte, mais je le fais. 

J’aide Elsa à se relever, à traverser la foule, et je claque la porte derrière nous de toutes mes forces.

End Notes:

Voilà ! On sait désormais ce qui s'est passé entre Olivia et Céleste. Mais comment embrayer sur une relation *strictement professionnelle* après ça ?

A part ça, aviez-vous deviné ce qui se tramait dans la première partie du flash-back? Céleste s'est-elle montrée à la hauteur de ce qu'on redoutait, ou l'inverse ? N'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé !

Chapitre 4 - Août by Aoife OHara

Ce soir là, ma fatigue et mes clés luttent une bonne minute devant la serrure, mais je finis par l’emporter et m’effondrer dans le canapé. Elsa gît sous la table basse, les bras en croix, un poids dans chaque main.

— Viens pas m’aider, surtout ! 

Elle me répond d’un faible râle. Son tout petit corps musclé ne remplit même pas tout le tapis. Je profite qu’elle ait les yeux fermés pour la jauger discrètement : elle a beau avoir le teint gris, on ne dirait pas qu’elle a perdu de poids. Les quelques mois difficiles dont elle a du mal à sortir la tête n’ont toujours pas réussi à la faire rechuter, c’est l’unique joie de la journée.

J’abandonne mon sac et je dégouline à ses côtés sur le carrelage. Dès le lycée, on a appris à slalomer autour de ses crises existentielles, qu’elles soient évidentes comme aujourd’hui, ou plus sournoises, et que sa tendance naturelle au surmenage n’arrange pas. À ce stade, le sentiment d’urgence a cédé sa place à une routine bien huilée. Je demande :

— Tristesse ou panique ?

— Un peu des deux.

— Sur une échelle de un à dix ?

Elsa prend une grande inspiration, puis déclare :

— Un petit trois. Je crois. Ça va aller.

— Tu veux qu’on en parle, ou que je te change les idées ?

— Change-moi les idées. Parle-moi de ta première journée de taf.

— Alors sors de sous cette table basse et viens t’asseoir, j’ai une dalle d’enfer.

Elle se hisse jusqu’au plan de travail, et nous nous passons machinalement de quoi mettre la table comme si nous étions de retour dans les cuisines du McDo.

Une fois le plateau du goûter installé, j’attends qu’Elsa ait englouti une demi-baguette assortie d’un demi-pot de Nutella, lequel n’apparaîtra jamais sur ses hanches menues, pour lâcher :

— Donc… Je bosse avec Céleste Adalbert.

Le côté Nutella s’écrase sur la table.

— Pardon ?!

— C’est l’info la plus intéressante de toute ma première journée, avoue.

— J’avoue, oui, même pas besoin d’entendre les autres, répond-elle en raclant en vain le Nutella de la table avec un couteau à beurre.

— Apparemment, elle est prof dans l’UFR d’anglais dont je dois convertir les cours en distanciel.

Elsa secoue la tête.

— J’aurais dû le voir venir. Je savais qu’elle faisait de l’anglais, elle est rentrée d’une année à Oxford il y a, genre, quelques mois, mais elle était pas à Paris quand je sortais avec son frère. Gros coup de bol, parce qu’ils sont vraiment collés comme des siamois, j’aurais fondu un fusible beaucoup plus tôt si je l’avais eue dans les pattes.

— Oh, de là à voir ça venir…

Mon amie appuie un index contestataire sur notre table bancale.

— Non non, Olivia, tu réalises pas. Cette fille est exactement comme son gougnafier de frangin.

J’ai déjà mentionné qu’Elsa lit beaucoup de livres ? Elsa lit beaucoup de livres.

— Ce sont des bourgeois, poursuit-elle, élevés dans la reproduction sociale des élites, passés par les meilleures classes prépa, l’ENS, et qui vont décrocher un poste en fac les doigts dans le nez à trente piges parce qu’ils ont le capital culturel qu’il faut pour réussir leur agrégation ET le capital social nécessaire pour savoir qui caresser dans le sens du poil pour faire progresser leur carrière. 

— Elsa, bois un verre d’eau.

Elle ignore ma remarque et termine :

— En gros, bosser avec cette fille, ça va être full mépris de classe toute la journée, parce que malgré le vernis de rhétorique gaucho de leur discours, ces gens n’envisageront jamais être sur le même plan intellectuel qu’une fille de fleuriste, ou, comme toi, de caissière.

— …Et est-ce qu’ils ont forcément si tort que ça ?

— Olivia !

Je me recroqueville. C’est qu’elle a du coffre, la schtroumpfette.

— Entre quelqu’un comme toi, qui s’est saignée à être serveuse, baby-sitter, bibliothécaire et même pionne, pendant dix ans, pour déjouer le déterminisme social et décrocher le premier master de ta famille, et une bourgeoise qui coche toutes les cases de son petit parcours pour devenir prof de fac, qui a le plus de mérite ?

— …la prof de fac ? Aïe !

Je ramasse le quignon qu’Elsa vient de me jeter, souffle dessus et l’agrémente d’un peu de confiture. De son côté de la table, Louise Michel martèle :

— Qu’est-ce qu’on a dit sur les bourgeois Olivia ? La bourgeoisie, c’est le niveau facile de la vie !

— Oui, chef !

— Au moins, celle-là, on sait que tu ne vas jamais essayer de la pécho. 

La bouteille de Coca cache à merveille le rouge qui me monte aux joues. Ai-je volontairement omis de mentionner mon moment d’égarement de mai dernier ? Il y a de grandes chances. Est-ce le meilleur moment pour déterrer ce dossier ? Ma gêne absolue vote NON avec un grand panneau clignotant.

Je décide plutôt d’aller à la pêche aux infos.

— C’est une si mauvaise personne ? Je veux dire, classe sociale à part ?

— Père DG et mère dentiste à part, c’est le double maléfique de son frère, sauf que les deux sont maléfiques. Genre, ils rient du malheur des gens, élaborent des stratagèmes tordus pour en embarrasser d’autres, suintent la condescendance, c’est…

Elsa pose les deux mains sur la table et respire un coup.

— La première fois qu’on s’est vues, elle m’a fait remarquer droit dans les yeux que ça ne durerait jamais entre Auguste et moi, parce que j’ai les hanches trop étroites. Et que ça complique toujours un accouchement.

Ma mâchoire se décroche.

— Mais, elle s’est vue ? Les siennes font maximum trente centimètres de large, non ? Et en quoi ça la regarde ?

Mon amie écarte les mains avec fatalisme.

— Ces deux-là, tout les regarde. Vraiment, ton semestre avec elle, ça va être que du plaisir.

Un long soupir m’échappe. 

— Y’a pas moyen de refiler son dossier à quelqu’un d’autre ? s’enquiert Elsa.

— On m’embauche pour boucher les trous et faire avancer tous les dossiers un peu relous. En plus, elle a l’air d’avoir une réputation de meuf pénible, donc non, personne ne voudra échanger.

— Tape du poing sur la table. Toi qui veux toujours apprendre à t’affirmer !

— J’ai un mois de période d’essai à tenir. C’est pas le moment pour le développement personnel.

Elsa plisse les yeux et finit par me mettre en garde :

— Interdiction de craquer sur la bourgeoise intello pendant ta période d’essai.

— Hein ?

— Ouais, fais l’innocente. Je te connais, avec les gens comme ça. On a vu jusqu’où c’est allé avec ton ex.

— On a vu, et on aimerait arrêter de ramener ça sur le tapis à la moindre occasion. C’est pas comme s’il en valait le coup.

Pourquoi ne pas avoir craché le morceau sur le baiser avec Céleste ? Autant détourner le sujet :

— D’ailleurs, on parle beaucoup de ma vie amoureuse, et pas assez du voisin du rez-de-chaussée. T’as des nouvelles ?

Elsa grogne et gigote sur sa chaise.

— Arrête, avec ça. Il est… Déjà, il fait au moins deux mètres. Anti-pratique à crever. 

— Deux mètres de mec gaulé comme Jason Momoa. Que Dieu t’en garde.

— Et ensuite, continue Elsa, de quoi tu voudrais qu’on parle ? Je fais de la rédaction web dans une startup toxique, et il bosse dans le sport. 

— T’es dix fois plus sportive que n’importe qui de ma connaissance. Ok, tu es la seule sportive que je connaisse. Mais ne me dis pas que tu t’accroches encore à Auguste alors qu’un Apollon pareil te fait les yeux doux quand il te tient la porte du local poubelle.

Ma coloc finit par bondir et rassembler le goûter pour le ranger. Depuis la cuisine, elle me lance :

— J’y pense. J’ai encore besoin d’arriver à ce stade où j’ai fini de le détester, et où j’en n’ai plus rien à secouer, mais pour l’instant, je crois que je suis toujours québlo. Il me reste du fioul à brûler contre Auguste. 

Elle empile les couverts sur notre légendaire tas de vaisselle sale, et disparaît dans sa chambre pour une séance d’abdos-fessiers en écoutant un podcast culturel. Cette fille est la preuve vivante qu’on peut être maniaco-dépressive ET d’une efficacité redoutable. 

En descendant la poubelle, je passe devant la fenêtre du voisin beau gosse, dont j’entends brailler le coloc devant ses jeux vidéos. Il est sans doute déçu que je sois descendue à la place d’Elsa, mais il me rend mon signe de la main. Je remonte sans demander mon reste et file m’enfermer dans la boîte à chaussure qui me sert de chambre.

La fatigue me retombe d’un coup sur les épaules. Céleste, c’est le coup dur. Mais je ne vais pas la laisser me déstabiliser. Nouveau travail, nouvelle vie, nouvelles occasions de faire mes preuves ; j’ai des sujets autrement plus importants à gérer que de repousser les avances d’une thésarde moche et arrogante, sans réussir à comprendre pourquoi je repense à ses lèvres.

End Notes:

On dirait bien qu'Olivia se fait une raison et accepte sa situation... Mais faudrait-il qu'elle se méfie ? N'hésitez pas à partager ici vos théories sur la suite, d'autant qu'à présent, on en sait un tout petit peu plus au sujet de Céleste - mais la source n'est-elle pas biaisée ?

Chapitre 5 by Aoife OHara

De retour à la fac, je trouve mon bureau vide - sans compter l’ordinateur antique que l’on m’a refilé, une brique que je suspecte de tourner encore sous Windows 2000. 

Si je suis arrivée à une conclusion pendant mon insomnie de la veille, c’est qu’il vaut mieux arriver préparée face à l’adversaire, surtout quand l’adversaire en question jouit d’un cerveau deux fois plus gros que le mien.

J’ignore la plainte du ventilateur tandis que je me connecte sur l’intranet de l’université. Je tape, avec un vague sentiment de culpabilité : Céleste Adalbert. Le cliquetis accusateur résonne entre les quatre murs pourtant bien resserrés : ah, elle stalke la collègue moche qu’elle a failli serrer dans un moment d’égarement ! Je secoue la tête, tends le cou pour vérifier que personne ne s’apprête à entrer, et clique.

Céleste Adalbert, ATER, chargée de cours en littérature britannique. Lycée Louis le Grand, khâgne au lycée Henri IV, ENS Paris, master de littérature britannique de l’université d’Oxford, agrégation d’anglais, thèse en cours.

CV remarquable à part… Pourquoi préciser son lycée ? Et sa prépa ? Quelque chose me dit que ça n’est pas juste de l’exhaustivité, mais de l’élitisme. Sauf que je ne suis même pas capable de reconnaître pourquoi. Ça me laisse un sale goût dans la bouche, et j’ai vaguement chaud - enfin, encore plus chaud qu’avec la canicule ambiante. 

Juste au moment où j’allais me laisser écraser par mon inaptitude criante, on toque au battant de ma porte. Je ferme l’intranet d’un bond.

Ce n’est pas Céleste qui est venue me rendre visite, mais une trentenaire blonde avec une longue tresse et des Doc Martens. 

— Oui ?

— Bonjour ! Je suis Diane Perrin, maître de conférence. Vous êtes qui ? enchaîne-t-elle d’un ton égal.

Je cligne des yeux. Elle réajuste son sac à dos et précise :

— C’est désert ici en août, alors quand j’ai vu quelqu’un dans le bureau en passant, je suis venue voir.

Un soupir de soulagement m’échappe. Personne n’allait m’épingler pour avoir stalké Céleste sur mon temps de travail. Je me tourne vers Diane Perrin et lui fais signe d’entrer.

— Merci, c’est vrai que je n’ai pas croisé grand-monde. Je m’appelle Olivia Ferreira, je vais créer des cours en ligne dans le cadre de la transformation numérique de l’université, je récite sans reprendre mon souffle.

Elle opine du chef.

— Bon courage. On t’a montré l’étage ?

Je secoue la tête. Elle me demande si j’ai deux minutes, et m’entraîne le long du couloir. Nous passons en revue quelques bureaux de profs, des salles de cours, et une salle de réunion qui sert aussi de salle de pause et de cantine, avec un micro-ondes à l’intérieur et une machine à café devant la porte. 

Pendant que je sirote mon café flotteux dans son gobelet de plastique, j’apprends que Diane est prof de littérature américaine depuis quatre ans. Un de ses cours fait partie de ceux que je devrai digitaliser. Ça n’est pas grand-chose, mais ça me met du baume au coeur de savoir que je vais bosser avec au moins une personne sympa.

— Et par curiosité, demande-t-elle entre deux gorgées, on t’a mise à travailler sur quels cours ?

Je m’éclaircis la gorge et tente de répondre comme une vraie professionnelle.

— La littérature de première année. Ça paraît peu, mais ce sera délicat de tout passer en format distanciel, et de trouver des supports de cours adaptés. Pour ton cours, on aura le choix vu les matériaux qui existent, mais sur, enfin, sur la littérature britannique par exemple, je ne sais pas encore quels types de médias utiliser pour remplir les… les objectifs pédagogiques.

Elle réprime un petit sourire en répétant la fin de ma phrase, puis s’interrompt.

— La littérature britannique des L1… le cours de Céleste ?

La trouille me reprend, mais je souris et aquiesce. Diane s’adosse dans sa chaise. Elle fixe son gobelet d’un air songeur.

— D’accord.

Je suis tellement paralysée que je ne trouve rien à renchérir. Après un silence beaucoup, beaucoup trop long, elle lève les yeux et ajoute :

— Pardon, non, tu verras, elle est très solide, académiquement.

— C’est une bonne prof ?

Rire gêné.

— Je suppose. 

Au secours.

La pause café se concluant, Diane renouvelle ses voeux de bienvenue et repart avec son sac à dos. Génial. Mon appréhension vient de redoubler encore plus fort que moi lorsque j’ai retapé ma quatrième. Il paraît que quand on parle du loup, on en voit la queue, alors je ne peux pas m’empêcher de vérifier derrière mon épaule que Céleste ne va pas surgir de derrière un portemanteau.

 

C’est au soir du troisième jour que je vois enfin le loup - enfin, Céleste, et pas dans ce sens-là. Alors que je m’apprête à éteindre mon PC pour partir, le chuintement d’un sac Quechua contre le chambranle de ma porte me fait sursauter.

— Comment vas-tuyau de poêle ? clame la nouvelle venue sans tenir compte de ma surprise.

— Pardon ?

Elle se penche sur mon écran, yeux plissés, et remarque en posant ses fesses osseuses sur mon bureau : 

— Mais c’est qu’on s’apprête à rentrer chez soi ! Elle a un moment à me consacrer ?

Interdite, je la fixe quelques secondes avant de balbutier :

— Céleste. Ça fait trois jours que je t’envoie des mails pour te proposer des créneaux… sur nos heures de travail. Tu ne peux pas débarquer à dix-huit heures. Surtout sans avoir répondu à un seul mail.

— Tu veux dire, des courriels, peut-être ? Rien reçu, répond-elle avec un aplomb affolant.

— Alors allume ta box internet, fais quelque chose, mais… mais passe par là pour fixer un rendez-vous, plutôt que de débarquer comme, comme ça !

Elle hausse les épaules.

— On n’a pas d’internet, nous autres Adalbert avons une politique familiale qui s’oppose strictement aux dépenses inutiles.

— C’est le vingt-et-unième siècle. Tu as forcément internet chez toi.

Céleste se penche et appuie avec malice :

— Mes voisins, eux, ont internet, et ça suffit amplement.

Je sens le fil de la conversation m’échapper et j’éteins la multiprise d’un geste sec. J’empoigne mon sac et remonte le couloir d’un pas vif. Si Céleste tient à me prendre pour une bille, rien ne m’oblige à rester dans la pièce. 

Seulement, elle cale son pas sur le mien. Je tourne à l’angle d’un couloir, puis d’un deuxième.

Impossible de la semer.

La poisse. En plus, je sais que je commence à rougir et à m’essouffler, alors que l’autre grande gigue reste fraîche comme une burrata. À cause de ses grandes jambes à l’allonge deux fois supérieure à la mienne, peut-être ?

— Tu connais les cafés du coin ? On trouvera forcément une terrasse fraîche vers les Gobelins, à moins que tu veuilles qu’on se balade vers Mouffetard ?

Je pile au milieu du hall, et ferme les yeux une fraction de seconde pour invoquer la puissance sacrée du coaching qu’Elsa m’a fait subir au moment de plaquer mon ex.

Quand je lève les yeux vers les minuscules binocles perchées sur son nez téléscopique, l’air innocent de Céleste me ferait presque douter - mais j’entrevois dans son regard une lueur fugace et sans équivoque : elle sait très bien ce qu’elle fait.

Je dois clarifier la situation. J’ai le droit de poser mes limites. C’est pourquoi je prends une inspiration déterminée, et marmonne :

— Je préfère te voir sur mes heures de travail, pour discuter de travail.

On est très, très loin du refus clair et net que je veux lui opposer, mais pour moi, ça reste un progrès.

— Ah, le travail, s’alanguit Céleste. Cette ignoble invention de l’homme. Et tu discutes de travail sur tes heures de travail pendant que tu travailles ? J’ai bien compris ?

Je me trompe, ou elle essaie de me draguer et de me prendre pour une quiche absolue, de façon exactement simultanée ? Estomaquée, je m’exclame en la pointant de l’index :

— Demain, neuf heures trente, devant mon bureau. Je veux le plan de ton cours, les méthodes d’évaluation, et les objectifs pédagogiques. Aïe !

Les dents de Céleste ont pincé mon doigt avant même que je ne la sente s’avancer. Elle m’a mordue, et à présent, le velours de sa langue chaude caresse le bout de mon doigt. Cette fille est cintrée. 

Je retire ma main d’un coup sec, et elle profite de ma surprise pour faire sa marchande de tapis :

— Je viens demain si tu passes la soirée avec moi.

Céleste assortit son offre d’un sourire à trente-deux dents. Il fait trop chaud pour frissonner, mais le coeur y est.

Je la dévisage, et au prix d’un effort bien trop grand, je n’explose pas de colère. À la place, je tourne les talons et lance par-dessus mon épaule :

— Demain, neuf heures trente.

Et, le poing serré sur mon index mouillé, je prends mes jambes à mon cou. D’abord par peur de ne jamais survivre à autant de gênance. Mais aussi parce que j’ai senti la douceur de sa langue sous mon doigt, et que je serais prête à tout pour qu’elle ne le comprenne jamais, jamais de la vie.

Je presse le pas en passant la grille, cramponnée à mon sac, à tel point qu’à l’angle d’un café, je percute de plein fouet un type qui se lève de sa chaise. Mon bras me lance, et je me confonds en excuses avant même d’avoir examiné la situation. Une bouffée familière de bergamote aux notes boisées me chatouille les narines, et je pense enfin à lever les yeux. 

Ce n’est pas du tout un accident ; il s’est levé à mon arrivée.

C’est à se demander comment j’ai loupé ses cheveux poivre et sel, son bouc bien taillé, et son costume en lin assorti à ses mocassins. Il me décoche un sourire ravageur, et je suis de retour six mois plus tôt, en pleine passion clandestine entre deux étagères du CDI.

— Olivia ?

Sur la banquette arrière de sa Twingo.

— Je suis arrivé hier soir, explique-t-il.

Dans une chambre d’hôtel Ibis budget au bord de l’A86.

— Je passe quelques jours à Paris, insiste-t-il.

Ah, Guillaume. 

Je voudrais lui décocher une répartie cinglante, mais je m’embourbe dans des flashs que je préférais refouler : comment j’ai battu en retraite avant la fin de mon contrat, les semaines à chercher le courage de le quitter, les heures volées à l’écouter me lire de la poésie, les regards échangés à travers la cour, la caresse de ses doigts qui tournent une page de livre…

Il incline la tête et sa main trouve sa place sur mon bras, ferme. Son pouce voudrait déjà me rassurer d’une caresse familière.

— Olivia, tout va bien ? Je te trouve une petite mine.

Je m’en veux à mort de rester sans voix. Faute de mieux, j’arrache mon bras à son étreinte, et je reste coite, le coude levé, les lèvres serrées, à deux doigts d’avoir la tremblote. 

— Assieds-toi, je te commande une limonade.

— Non. 

Ouf. Mes cordes vocales répondent à nouveau. J’ai l’estomac qui descend en rappel, mais au moins, l’honneur est sauf.

Les fossettes de Guillaume me font savoir que j’ai l’air vraiment ridicule. Tant pis, je persiste :

— Qu’est-ce que tu fais là ?

Il voudrait se rasseoir, mais ne prend pas le risque de me laisser repartir.

— Je suis venu te voir, bien sûr. L’accueil est moins chaleureux que je l’imaginais, mais…

— Guillaume, tu me guettes à la sortie du travail, alors que je ne t’ai pas dit où je bosse - et j’ai commencé il y a trois jours. Tu t’attendais à quoi ?

Son sourire exude une telle confiance qu’il me ferait douter du bien-fondé de mon indignation. J’invoque le souvenir des heures de coaching avec Elsa pour me détacher de ce poison de mec.

Un pressentiment me saisit, et j’entends presque illico une voix très calme derrière moi :

— Bonjour.

Je frôle le claquage des trapèzes en tournant la tête : Céleste, droite comme un I, toise mon ex dans le plus grand des calmes. Je me fais l’effet d’un mulot coincé entre deux éperviers - un mulot un peu trop dodu pour une fuite efficace.

Céleste a au moins le mérite de désamorcer le grand numéro de gaslighting que préparait Guillaume. Il la dévisage de la tête aux pieds, répond un bonjour automatique, et se heurte au silence assourdissant de son interlocutrice. Leur échange de regards transpire la lutte de statut social pour déterminer l’alpha de la conversation, et moi, je transpire tout court, parce qu’on est en plein mois d’août et que je supporte mal de rester debout en plein soleil, au bord de la crise d’angoisse.

Pour finir, l’un tend la main à l’autre et entame les présentations sans oublier ses lettres de noblesse :

— Guillaume Cordier, agrégé de lettres.

J’entends enfin le ridicule de son habituelle entrée en matière. Mais il croit rabaisser qui, exactement ?

Pas Céleste, en tout cas, car son bras se tend comme un ressort et elle répond du tac-au-tac :

— Céleste Adalbert, agrégée d’anglais.

Elle prend un plaisir manifeste à la confrontation. J’étouffe un petit rire nerveux, et Guillaume cache sa grimace quand il se fait broyer la main. Céleste poursuit :

— Loin de moi l’idée de vous interrompre, vous disiez ?

— Nous étions sur le départ, n’est-ce pas Olivia ? 

Je m’étouffe :

— Alors là, certainement pas.

— Désolée, s’excuse Céleste avec un sourire de contrôleur du métro, mais Olivia part avec moi.

— Non, j’objecte. Olivia ne part avec personne, Olivia part toute seule, si vous me permettez. Et même si vous ne me permettez pas. Non mais ho. 

Le petit regard que Céleste jette à Guillaume ne contient pas une once de repentir. Il ne s’en rend pas compte, car il est déjà tourné vers moi, le front soucieux.

— Reste. J’ai besoin…

— Elle est très pressée, le coupe Céleste.

Je lui fais signe que je me passe très bien de son aide, et demande à Guillaume :

— Si tu as quelque chose à dire, c’est maintenant.

Il jette un coup d’oeil à Céleste qui le dévisage avec insistance, puis me lâche à demi-voix :

— Je me suis séparé de Babeth. 

— Ooh, frétille Céleste, une comédie de moeurs !

— Vous permettez ? rétorque Guillaume. C’est une affaire privée.

— Ne vous dérangez pas pour moi, assure-t-elle.

J’ai beau avoir envie de rentrer sous terre en présence de Céleste, c’est un vrai soulagement qu’elle fasse diversion. Il me faut quelques instants pour chasser le tourbillon d’émotions contradictoires qui m’étreignent. 

— Je vais y aller.

Je mobilise toutes mes forces pour ne pas regarder Guillaume dans les yeux, et je tourne les talons. Derrière moi, les espadrilles de Céleste tapotent le bitume en rythme. Elle est increvable.

Au métro, je me retourne, bien décidée à l’envoyer paître, mais elle me prend de court :

— C’est ici que je te laisse. 

— Euh… Vraiment ?

Elle hoche la tête.

— Je préfère le soleil. Comment tu te sens ?

Complètement tourneboulée.

— Mieux… je crois.

Ses lèvres s’étirent sur un sourire satisfait.

— Parfait. Dans ce cas, à demain belle gosse !

Elle me claque une bise retentissante, et s’éloigne sans demander son reste. Je reste, moi, interdite devant la bouche de métro, à digérer ma dose d’émotions pour les dix jours à venir.

End Notes:

Sacrée première journée ! Je le rappelle, Olivia et Céleste n'ont pas encore commencé à travailler ensemble. A votre avis, de quel côté se situe la mauvaise foi qui les en empêche ?

Et que pensez-vous de ce nouvel arrivant ? Fantôme, allié, rival...? N'hésitez pas à laisser vos impressions sur ce chapitre en attendant le suivant !

Chapitre 6 by Aoife OHara

Impossible de me souvenir du code de la porte de l’immeuble. 

Je me retrouve plantée là, comme une imbécile, à tenter de connecter au moins deux neurones après mon interminable journée. Juste quand je pense avoir retrouvé le code dans mon téléphone, une mise à jour automatique se lance et le rend inutilisable. Je pousse un cri et donne un grand coup de pied rageur dans la lourde porte en bois. La chaleur d’août et le métro désert m’ont coincée dans la boucle de cette scène avec Guillaume, à la rejouer et revenir sur ce que j’aurais pu dire autrement, comment j’aurais dû l’envoyer balader plutôt que de rentrer la tête dans les épaules et prendre le large.

La porte s’entrouvre au milieu de mon craquage nerveux et révèle le petit coloc du voisin canon, clope au bec. Il me regarde de haut en bas et demande autant qu’il affirme :

— Mais t’es pas bien toi ?

Je m’engouffre dans la cour d’immeuble avant même de dire bonjour. Il tire une taffe et commente :

— Longue journée ?

Il a un léger accent. Je hoche la tête.

— T’imagines même pas.

Le petit voisin a repris son poste, étalé en short sur les marches, en plein soleil. Ses claquettes pendent négligemment dans le vide. Le soleil habille sa peau dorée et lui fait plisser les yeux. Quand il surprend mon regard sur son binder noir, il tire dessus et m’informe :

— Ça tient chaud de ouf, ce truc.

— On dirait, ouais. 

Je ne vais pas lui suggérer de l’enlever ; on ne se connaît pas assez pour que j’aie les détails de sa dysphorie de genre, et le reste de l’immeuble risquerait de ne pas apprécier qu’il se balade les seins à l’air entre deux pots de géraniums. Dans leur appartement, au rez-de-chaussée, j’entends le voisin beau gosse pester contre son jeu vidéo.

Comme je ne monte pas encore, le petit frisé rompt le flottement entre nous en me tendant un paquet de tabac, que j’accepte volontiers. Je commence à rouler.

— Moi c’est Kevin, m’informe-t-il avec un geste vers sa boîte aux lettres aux noms de Romain Baumann et Kevin Melki.

Je désigne ma propre boîte :

— Olivia.

— Alors Olivia, c’est quoi les bails de cette journée un peu?

Le tabac s’échappe de la feuille, et je dois m’y reprendre à deux fois. J’en profite pour réfléchir : je me vois mal déballer mes tourments intérieurs avec - littéralement - le premier mec venu, mais je me fais l’effet d’une cocotte-minute prête à exploser. Et comme je n’ai toujours pas dit la vérité à Elsa à propos de Céleste, je suis coincée, alors qu’il faut à tout prix que je me décharge du tourbillon de pensées qui se cogne partout sous mon crâne.

J’accepte le feu que me tend Kevin, et je m’assieds à l’ombre - pas folle, la guêpe - avant de me lancer :

— Y’a deux dossiers. D’abord, ce soir, un ex toxique s’est pointé à la sortie de mon taf.

— Chaud.

— Voilà. Ensuite, et ça reste entre nous, il y a une meuf atroce que j’ai rencontrée y’a quelques mois. On s’est presque pécho, je suis partie en courant, et là, je dois bosser avec elle.

Au lieu de la commisération que j’attendais, Kevin s’assène sur la cuisse une claque satisfaite.

— Je le savais ! 

— Quoi ?

— Que t’étais queer, même avec ce passing hétéro immense. Bref, continue.

Je hausse les épaules.

— C’est tout. Enfin, pour la version courte.

Kevin écrase sa clope et déclare :

— Alors non, là frérote, va falloir entrer dans les détails un peu juteux. Est-ce que t’es obligée de bosser avec la meuf ? Qu’est-ce qui la rend atroce ? La France veut savoir.

Je réalise que je n’ai encore jamais parlé de Céleste à qui que ce soit - vraiment parlé d’elle. Après les premiers mots sur la soirée chez elle, le barrage craque et je raconte tout. L’humiliation devant Garance Sassenage, les manières bizarres de Céleste, la façon radicale dont elle me révulse autant qu’elle m’attire. Kevin fume une deuxième, une troisième clope, il commente comme s’il regardait une téléréalité. Une poignée de pigeons dégueulasses viennent s’abriter du soleil derrière nos poubelles, et on entend des scooters pétarader dans la rue. Je sens enfin la tension de la soirée se relâcher progressivement.

— Donc la meuf est cheum, résume Kevin.

— Oui.

— Et tu voudrais ne plus jamais la voir, mais quand même un peu la pécho. Et tu bosses avec.

— À peu de choses près, c’est ça.

Il rigole, et conclut :

— Ben tiens-moi au courant, ça a l’air d’être un délire, ton histoire.

— Quoi, t’as aucun conseil ? Aucune solution ? je m’offusque.

— Hé, tu m’as pris pour Karamo ou quoi ? C’est toi qui sais. Tu la serres, ou tu la recadres.

Dit comme ça, la situation semble bien plus simple qu’elle ne m’apparaît. Il poursuit :

— Et ton ex toxique? C’est un bail bresom, genre? 

— Ouais, un peu dark, on peut dire ça. 

J’étire mes jambes et écrase mon mégot avant de me lancer dans la version courte :

— L’an dernier, j’étais pionne dans un collège de la petite couronne. Un prof genre quadra un peu sexy a commencé à flirter avec moi. Il était grave cultivé et me parlait de plein de trucs, il m’a aidée à m’y retrouver dans mes cours… Bref. C’est après avoir couché avec que j’ai su qu’il était marié.

— Chaud.

— Avec deux gosses.

— Hyper chaud.

J’écarte les mains pour montrer mon adhésion à la pertinence du commentaire.

— À partir de là, il a passé des mois à geindre. Selon les périodes, c’était pour que je reste avec lui, à d’autres, qu’il allait quitter sa femme, ou pour que je ne la prévienne pas… Au final, quand ma pote Elsa a réussi à me chauffer assez pour que je le quitte pour de bon, il s’est fait muter en Bourgogne.

— Ce chien de la casse.

J’acquiesce. 

— Pourquoi tu restais avec ce crevard ?

— Dur à expliquer. Je l’avais dans la peau, peut-être ? Et puis, il est super intelligent. Vraiment, intellectuellement fascinant. 

Le regard que me lance Kevin est, au mieux, circonspect.

— Tu sais faire la différence entre être intelligent et être cultivé, au moins ? Le boug peut avoir du capital culturel alors que c’est un vrai teubé.

— Hé ! D’où tu me parles de capital culturel avec ton verlan toi, t’as quel âge, d’ailleurs ? 

— Vingt-trois ans.

Je le dévisage. C’est vrai qu’il est jeune. Je ne me serais pas attendue à ce qu’un geek de vingt-trois ans ait lu Bourdieu, mais peut-être qu’il s’est comme moi contenté de la page Wikipédia. 

— Si je résume tes problèmes dans la vie, c’est que les intellos, ça te kinke.

Autant être honnête deux secondes, Kevin n’a pas tout à fait tort. 

Je suis sur le point de contre-argumenter, quand la porte de la cour s’ouvre sur Elsa, qui s’étonne de nous voir étalés à même le sol. Kevin la briefe en un éclair :

— Son ex est venu la voir devant le taf.

Elsa dépasse sa surprise que le petit voisin soit au courant, et se tourne vers moi :

— Guillaume, Tocard Premier ? Il était pas parti pour toujours en Régionnie, lui ? Et puis comment il a su où tu travailles ?

Je hausse les épaules.

— Aucune idée. Il a peut-être appris à utiliser Insta.

— Sauf que, interjecte Kevin, s’il est venu te voir au taf et que tu l’as recalé, il risque de venir chez toi. Moi j’ai Romain qui est baraque, je peux lui dire de sortir pour lui faire peur, à ton intello tout lame, là.

Elsa et moi échangeons un regard inquiet. Elle formule à haute voix ce que je pense tout bas :

— Il ne connaît que ton ancienne adresse, chez ta mère.

Un frisson me descend dans le dos. J’attrape la lanière de mon sac d’un geste mal assuré.

— Il faut que j’y aille, je bafouille. Je peux pas l’appeler, à cette heure elle est encore en caisse avec son portable dans le casier.

 

Ma mère n’est pas encore rentrée du travail quand je fais tinter mes clés sur la table en Formica décolorée de notre petite cuisine. J’en profite pour ranger les courses attrapées à la va-vite près du métro : une boîte de cordons bleus, des oeufs, plusieurs bocaux de sauce tomate avec des vraies tomates séchées, et une boîte de Ferrero Rochers.

Tandis que je passe de mon sac aux placards, je jette quelques coups d’oeil anxieux par la fenêtre au cadre fatigué. La cuisine surplombe une étroite langue de bitume qui sépare le vieil immeuble de la rue. Aucun signe de Guillaume. Ni dehors, ni dans mon téléphone. Je plisse les yeux, et décide de surveiller le papi de l’épicerie d’en face en attendant que Guillaume se pointe, ou que ma mère rentre.

Je gratte du bout de l’ongle trente ans d’étiquettes de pommes et de kiwis sur le dossier de ma chaise, quand le mécanisme de la serrure lâche un torrent de cliquetis.

— Surprise, je lance depuis la cuisine. C’est moi !

— Ma chérie !

Un bruit sourd de chaussures qu’on dépose dans le meuble succède vite au frouch-frouch de la veste sur son cintre.

— Tu viens voir ta vieille mère ?

Le velcro de sa ceinture lombaire crisse quand elle l’arrache, et la voilà dans la cuisine. Elle m’embrasse, et je ferme un instant les yeux pour respirer l’odeur de son lait pour le corps. Pas le temps de me lever, elle sort déjà deux verres de moutarde et je m’en veux d’avoir été trop inquiète pour y penser.

— Alors, raconte-moi, demande-t-elle en déposant une carafe d’eau sur la table. Le nouveau travail.

Les racines grises qui percent sous sa colo aux reflets rouges me font un peu penser à Agnès Varda. Ma mère aussi est petite et trapue, une stature que le travail n’arrange pas. Je reste plantée sur ma chaise avec vue au-dehors, en cas de tentative désespérée de mon ex désespérant, et je lui raconte mes premières journées - avec une omission notable.

Depuis que j’ai déménagé, on se téléphone souvent, mais j’aime revenir auprès d’elle. Malgré les petits changements que tisse le fil du temps, notre appartement porte dans ses murs près de vingt ans de nos vies, entrelacées dans ce cocon.

— Ma fille travaille à l’université, conclut ma mère avec une fierté douce.

— Du calme, je suis à la merci d’un vieux prof pénible et des sales caractères potentiels des collègues… 

— Ne dis pas ça. Moi je me souviens de quand tu as voulu faire l’université après ton BTS. Ça a pris du temps, mais tu y es arrivée.

Comptez sur ma mère pour transformer dix ans de galères en euphémisme. Il n’y a toujours pas l’ombre de Guillaume dehors, et je me demande si je ne me suis pas monté le chou toute seule.

— Elsa va bien ?

Je hausse les épaules.

— On va dire ça. Elle a des hauts et des bas, on fait comme on peut pour les gérer, mais son boulot n’aide pas. Je crois que son nouveau traitement lui fait du bien.

Ma mère acquiesce. Elle tiraille le bord grignoté de ses manches, avant de commenter :

— C’est une bonne chose que vous soyez toutes les deux. Elle t’aide à t’ouvrir.

— Je suis très ouverte au monde, maman, dis-je sans quitter la rue de l’oeil. J’ai pas attendu qu’Elsa me traîne à des soirées, j’ai juste choisi de bosser dur avant, c’est tout.

Je la sens me regarder avec l’air de celle à qui on ne la fait pas. Impossible de la faire changer d’avis quand elle est comme ça. La preuve, elle continue comme si j’étais allée dans son sens :

— Tu as un bon travail, un chez-toi, et tu es entourée. Maintenant que je sais ça, je peux dormir tranquille.

Je lui jette un regard en coin.

— Oui, enfin, tu dors encore plus tranquillement depuis que tu as récupéré la chambre, et que ton mec peut venir quand vous voulez.

— C’est le cycle de la vie ma chérie, on aime son enfant mais un peu d’air ne fait pas de mal.

J’éclate de rire, et revoir les pattes d’oie de ma mère me fait chaud au coeur. Doucement, tout doucement, la tension en moi redescend d’encore quelques degrés. Peut-être que je me suis fait du souci pour rien. Peut-être que Guillaume ne viendra pas. Peut-être que tout peut bien se passer, finalement.

 

Mais non.

C’est la lumière de mon écran de téléphone qui me tire de mon sommeil - que j’ai plutôt léger. La chaleur de la nuit m’a fait dégager le drap pendant que je dormais, et pourtant, je sue quand même. Autant dire que quand je cligne des yeux pour distinguer l’écran, je suis déjà de fort mauvais poil.

Trois appels manqués - Guillaume, évidemment. Je me réveille d’un coup et me redresse dans le lit. Plusieurs messages encombrent mes notifications. Scroller révèle des pavés ampoulés, puis d’autres avec des vers que je ne saurai jamais égaler même en y passant dix ans de ma vie. Je me mords la lèvre. Je sais que c’est du flan, je sais que c’est un tocard, et pourtant son petit numéro marche à fond sur moi. Si ça n’est pas la preuve formelle que je suis une imbécile, je ne sais pas ce que c’est. 

Le dernier message cloue : tu me manques. Sa simplicité me fait monter les larmes aux yeux. 

Il est trois heures du matin, et si je réveille Elsa pour en parler, elle en aura un pic d’angoisse qui risque de flinguer sa journée, voire le reste de sa semaine. Ce serait égoïste de ma part. 

Alors je passe encore une bonne heure dans la pénombre à fixer ce rectangle lumineux, le doigt au-dessus du bouton «bloquer», en sachant très bien que si je n’en ai pas trouvé le courage avant, je n’y arriverai pas non plus cette fois.

End Notes:

Voilà pour le chapitre 6 ! Ça manque de Céleste, mais promis, elle revient bientôt.

Alors, que pensez-vous de ces nouveaux personnages, de ces nouvelles interactions, de cette fenêtre un peu plus grande sur le monde de notre narratrice ? et de son léger problème de self-control et d'affirmation dans sa vie amoureuse ?

À bientôt pour le chapitre suivant !

PS : si vous êtes libres le vendredi 26 août au soir, n'hésitez pas à nous rejoindre sur le Discord des Sélections Flamboyantes, pour une présentation, lecture et discussion autour de Teaching Moments, et de Célébrité et Conséquences de Mary-m (disponible aussi sur ce site !) Toutes les infos par là : https://herosdepapierfroisse.fr/forum/viewtopic.php?f=106&t=14702&p=906521#p906521

Chapitre 7 by Aoife OHara

La brutalité du réveil me force à sauter le petit-déjeuner, et me précipiter au bureau ni réveillée, ni maquillée, ni caféinée. En prime, j’ai les yeux complètement bouffis d’avoir pleuré une bonne partie de la nuit, et j’ai l’impression de voir Guillaume dans la silhouette de la moitié des hommes que je croise dans la rue.

Je ne suis même pas prête à aligner des scénarios pédagogiques dans mon tableur Excel, alors je ne risque pas de l’être pour Céleste, plantée devant ma porte fermée, qui claironne :

— Eh ben alors, on passe déjà aux horaires de fonctionnaire ? On avait dit neuf heures et demie !

Le teint frais - ça en fait au moins une - le menton fier et les lunettes perchées au bout de son grand nez, Céleste sent le savon de Marseille et l’auto-satisfaction. Jamais je n’aurais cru qu’elle viendrait. Un court instant, je caresse le fantasme de lui mettre un coup de clavier en travers de la tête, mais elle est beaucoup trop haute pour moi. Je fais jouer la clé dans la serrure et grommelle :

— Pour commencer, encore faut-il avoir du matériau de cours. 

— Oh, j’en ai, mon capitaine !

— Céleste, crie moins fort avec ta voix là, j’ai mal au crâne.

— Impossible de crier avec mes mains, puisqu’elles sont prises, fanfaronne-t-elle.

Pendant que l’ordinateur ronfle comme s’il allait prendre son envol, ma collègue aligne diligemment des dossiers sur le bord du bureau. Quand je me retourne, je flanche devant leur volume. Comment est-ce qu’elle a pu porter tout ça, avec ses bras comme des allumettes ?

D’un geste théâtral, elle englobe les trois piles.

— Chose promise, chose due.

Le coup d’oeil torve que je lui jette la convainc d’élaborer :

— Mes cours de littérature britannique.

Incroyable, mais vrai : elle a décidé de participer. Je désigne les tas de feuilles d’un coup de bic.

— À quel moment il faut autant de papier pour un seul semestre de cours ? La version courte, c’était pas possible ?

— Pour que tu m’accuses de traîner les pieds ?

D’une moue, je lui accorde le point. On ne peut plus lui reprocher un manque de diligence, et comme elle me tire une sacrée épine du pied en y mettant du sien, ce serait malvenu que je fasse la fine bouche. Céleste embraye :

— Dans cette pile, tu as les chapitres sur Tristram Shandy de Sterne, et quelques uns sur Dickens. C’est un simple aperçu, bien sûr, comme les chapitres sur Shakespeare, ceux-là, j’en ai le plus gros à la maison… Mais on parle de première années, je t’ai pris les chapitres sur Conan Doyle pour commencer à leur niveau. Olivia ?

J’ai tourné les talons à la moitié de son laïus, et lance depuis le couloir :

— Pas avant mon café !

 

À dix-sept heures trente, je n’ai pas pu consacrer un instant à mes autres cours, et je n’ai toujours pas la queue d’une idée de la structure du cours de Céleste. À sa décharge, elle a passé la journée à déblatérer et me rejouer son cours comme au théâtre, tandis que je jetais des coups d’oeil inquiets à mon téléphone. Plus de nouvelles de Guillaume depuis son message de quatre heures du matin. Je n’ai plus d’ongles à ronger, et à ce stade, je ne sais pas ce qui m’inquiète le plus ; qu’il m’écrive à nouveau, ou qu’il arrête. 

 Je n’ai qu’une envie : m’effondrer sur mon bureau puis prendre mes cliques et mes claques. Seule ma bonne éducation et un sursaut de conscience professionnelle m’en empêchent. 

Céleste s’interrompt en plein monologue d’un éloquence rare sur les Grandes Espérances.

— On peut poursuivre demain, si tu préfères. Tu pourras te reposer si tu n’as rien de prévu.

Je relève la tête d’un seul coup.

— C’est vrai ?

À peine ais-je parlé que je le regrette. Face à mon aveu, le petit sourire en coin de Céleste est de full connivence avec sa fossette. Le classeur qu’elle lâche claque sur la surface du bureau, et elle ne fait aucun cas de la micro avalanche de papiers qu’elle vient de provoquer. Elle s’assoit plutôt à mes côtés tandis que je ramasse les feuilles en plein vol, et propose :

— Et puisque tu es libre pour la soirée, qu’est-ce que tu dirais de la passer ensemble ?

Si son éloquence a pu me tenir éveillée les premières heures de la journée, j’ai franchi mon seuil de tolérance il y a environ cinq digressions sur les corbeaux domestiques de Charles Dickens.

— Désolée, mais j’ai rendez-vous avec mon lit.

— En quoi ce serait incompatible ?

Sa voix ronronne à nouveau comme dans sa salle de bains, comme lorsque ses lèvres effleuraient mon oreille et que sa joue caressait la mienne.

— C’est non. Tu prends tes documents ou tu les laisses ? Je dois fermer.

Céleste me colle encore au train jusqu’à ce que le portail de la fac disparaisse derrière nous à l’angle de la rue. Cette fois, pas de Guillaume en embuscade sur le parvis. Je souffle un peu, et réponds d’un sourire un peu forcé à Céleste qui me sussure de passer une bonne nuit.

 

Le lendemain, même sketch. Comme le surlendemain. Et le jour suivant. Une longue journée à plancher sur des cours que je suis trop bête pour remettre dans le bon sens, Céleste qui me propose de passer la soirée ensemble, moi qui commence à être à court d’excuses bidons et qui bous de m’être empêchée toute seule d’en discuter avec Elsa, auprès de qui j’aurais pourtant bien aimé prendre conseil. Kevin qui rigole à mes dépens, ça n’a tout de même pas la même saveur. Cela dit, à la décharge de Céleste, elle ne recommence pas ses gags de type léchage de doigts qui ne lui appartiennent pas - à mon grand soulagement. Notamment parce que je préfère ne pas découvrir quelle serait ma réaction, surtout après d’aussi longues semaines sans sport de chambre.

Tout doucement, je m’habitue à ce rythme qui repose surtout sur l’animation de Céleste. Elle tourne autour du pot pour me fournir son plan de cours, mais dès qu’il faut couper un cheveu en quatre sur un obscur point de cours, elle débarque au triple galop, lance au poing. 

—…et voilà comment la symétrie constitue un motif inévitable dans l’intrigue des Grandes Espérances, et dans l’oeuvre dickensienne plus étendue.

— Euh… Oui, ça fait sens ?

Céleste me décoche un regard d’institutrice sous Jules Ferry.

— Ah non, pas de calques dans ce bureau, Olivia !

— C’est mon bureau.

— Quand bien même ! Tu vaux plus que cette paresse intellectuelle.

Je suis à un cheveu de la migraine, et ça se sent un peu lorsque je rétorque :

— Explique-moi comme si j’avais quatre ans.

Céleste relâche ses longs bras et vient adosser une fesse nonchalante à mon bureau. Elle baisse son visage à la hauteur du mien et explique d’une voix lente :

— Le calque de langage « faire sens » est employé à tort en français par ceux qui ne savent pas parler leur propre langue. Tu crois traduire l’expression « to make sense », mais en réalité, tu communiques à tous ceux qui t’entourent que tu es trop paresseuse pour parler ta propre langue correctement. C’est tout pareil lorsque tu parles de mails, de spoiler ou de discount.

Elle prononce ces derniers mots du bout des lèvres et les encadre de guillemets avec ses longs doigts secs, en articulant comme un octogénaire en habit vert qui embrocherait bien un ou deux chenapans salissant notre poétique langue frônçaise. Comme d’habitude, son espèce de mépris de classe exacerbé et décomplexé me fascine plutôt que de me repousser. En fait, j’ai même envie d’en faire des expériences pour cartographier les limites de son radicalisme.

— Et tu traduirais ça comment, du coup ?

— Facile. Je ne dis jamais « mail », oh ça non, je dis « courriel ». Et pour « discount », on peut parler de rabais, ou de promotion, conclut-elle.

— Je note que tu n’as pas répondu sur spoiler.

— Mais j’y viens, j’y viens, figure-toi ! Petite impatiente. Dans ce cas précis, nul besoin de passer par l’anglais, tu peux utiliser le mot-valise « divulgâcher ».

Un sourire satisfait étire ses lèvres jusqu’à les rendre presque invisibles. Moi, je vois enfin ma toute première brèche dans son raisonnement, et je m’y précipite cul par-dessus tête :

— Tu veux dire… tu préfères introduire un néologisme et modifier la langue française, plutôt que d’utiliser un anglicisme validé par l’usage ?

Et toc. Rep à ça, Carrère d’Encausse.

— J’aime autant, oui, assume-t-elle sans vergogne. Validé par l’usage, non mais quelle horreur. On ne va pas non plus demander leur avis aux gens !

Fascinée, je secoue lentement la tête. Dès que je pense l’avoir cernée, elle me balance une balle courbe, même dans ses pires travers. La seule chose prévisible reste sa détermination à s’écouter parler :

— Mais je m’égare. Donc, le mystérieux bienfaiteur de Pip…

 

La semaine suivante, pourtant, pas de Céleste dans mon bureau à la première heure. Je m’autorise un soupir de soulagement, au milieu duquel une série de coups frappés à ma porte me fait bondir.

L’absence de Céleste s’éclaircit soudain lorsque dans mon dos, M. Piolet chevrote :

— Mademoiselle Ferreira…

Il me passe un savon comme seuls les vieux profs bouffis d’orgueil savent le faire, le genre qui vous fait répondre en boucle « oui monsieur » avec une boule dans la gorge. Pire du pire, il agite la fin imminente de ma période d’essai comme sanction si je n’étais pas à la hauteur. J’attends qu’il soit parti pour aller pleurer dans les toilettes.

Je le sais, que mes cours n’avancent pas. Je le sais, que je devrais avoir quelque chose à présenter depuis plusieurs jours, mais comment faire pour avancer avec une grande gigue qui me rejoue le Roi Lear de tête toute la journée dans mon bureau de 6m² ? Retirer ses lunettes pour figurer les yeux crevés, malgré tout son potentiel comique et mes fous rires inextinguibles, n’a pas fait avancer son scénario pédagogique d’un poil.

À bien y regarder, on avance trop peu depuis une semaine. Si Céleste avait voulu me ralentir, elle ne s’y serait pas prise autrement… Et moi, n’y ayant vu que du feu, je peux prétendre au titre de patate de l’année.

En fin de journée, lorsque le pas gaillard de Céleste s’arrête devant ma porte, deux heures après le réel départ de son directeur de thèse - bon débarras - mon sang ne fait qu’un tour.

— Comment se porte la charmante Olivia ? claironne ma collègue, sans se douter de ce qui l’attend.

Ma chaise pivote lentement pour lui révéler mon mécontentement manifeste.

— Ah. Elle est un peu chonchon, la demoiselle, constate Céleste.

Je ne sais pas par quel bout commencer. Qu’est-ce qui est pire ? Qu’elle m’ait prise pour une buse, ou que j’aie été aussi aveugle ? Que sa combine pitoyable risque de me coûter mon premier poste ? Que je me sois surprise à apprécier sa compagnie, rire à ses blagues, et admirer son érudition pendant qu’elle se payait allègrement ma tête ?

Comme d’habitude, ce sont les mauvais mots qui jaillissent de ma bouche.

— Tu me prends pour une, pour une imbécile, c’est ça ?

Son sourcil levé appelle une élaboration que je me fais un plaisir de fournir.

— Depuis une semaine. Tu me prends pour une bille. On n’avance pas. J’ai cru que c’était moi qui avais du mal à comprendre, mais tu m’as, genre, embrouillée exprès, et depuis le début, pas vrai ?

Céleste se fend d’un petit pas de jazz et s’exclame :

— Les masques tombent, on dirait bien.

— Arrête ! T’es pas un, un foutu méchant dans, genre, James Bond. 

Elle secoue la tête, et concède :

— Non, genre.

Si seulement je pouvais lui faire manger ses cours feuille par feuille. Elle doit sentir mon état de loin, ou alors son instinct se révèle de bon conseil, car elle ne renchérit pas. Je souffle longuement par le nez, avant de reprendre :

— Je veux ton plan de cours. Par photocopie, un email, un courrier, un pigeon voyageur si ça t’éclate, mais demain, je veux un plan définitif. J’ai besoin d’avancer.

Elle adosse son long corps à ma porte et je me demande comment font ses omoplates pour ne pas transpercer le bois.

— Comme c’est bizarre, quand tu veux un plan de cours, c’est pour tout de suite, mais si je sollicite un rendez-vous galant, tu me chantes une autre chanson.

— Je te le demande depuis mon arrivée ! Et, et, et ça n’a rien à voir, rien du tout, tu mets sur le même plan du professionnel et du personnel, et c’est n’importe quoi, voilà. Céleste, tu ne te rends pas compte de ce que ça m’a coûté pour en arriver à faire ce métier, je ne peux pas tout gâcher maintenant…

— Ha ! Ça, c’est du rêve, oui ! s’esclaffe Céleste en croisant les bras.

— Pardon ?

— Oh, je t’en prie. « Numériser les enseignements », et tout ce jargon startup macronisant et crétiniste qui vise à thatcheriser l’enseignement supérieur, c’est ça le beau métier qui te fait briller les yeux ? Vraiment ? Mais qu’est-ce qu’on peut te faire gober comme salades, ma pauvre fille !

Ses propos me font l’effet d’un coup dans l’estomac. Je réalise enfin qu’à force de passer du temps ensemble, je commençais à l’accepter un peu plus que prévu, et la trahison n’en est que plus amère. Je mords l’intérieur de ma joue et rétorque :

— Parce que toi, tu fais de la résistance, c’est ça ? Tu crois vraiment qu’à toi toute seule, en mettant des bâtons dans les roues d’une petite contractuelle à deux balles, tu, tu vas quoi, stopper la marche du monde ? En me draguant pour m’empêcher de bosser ?

Elle hausse les épaules.

— On a vu des méthodes bien pires.

J’ai envie de hurler. De renverser ses piles de feuilles et de les faire voler par la fenêtre. De la secouer comme un prunier jusqu’à faire tomber ses petites lunettes ridicules et que ses os s’entrechoquent. Cela dit, vu le gabarit, il suffirait peut-être de lui souffler dessus.

J’expire. Un, deux, trois, quatre. Je visualise un carré pour rythmer mon souffle. Elle ne m’aura pas, elle ne m’aura…pas.

Quand je rouvre enfin les yeux, Céleste a l’air de se poser de sérieuses questions sur ma santé mentale. Tant pis pour elle. Je prends la parole d’une voix ferme :

— D’accord. D’accord, je te prends au mot. Échange équivalent : tu veux un rendez-vous, je veux un plan de cours : j’accepte de m’abaisser à marchander juste pour cette fois. Ramasse ton Quechua de recyclerie et prépare ton plan dans ta tête, parce que ce soir, tu m’emmènes au restau.

— Ah, mais non, balbutie Céleste. Ce soir, j’ai un engagement.

— C’est ton problème. 

— Vraiment, Olivia, n’importe quel autre soir. Demain ? Je peux t’emmener dîner sur une péniche. Je peux même cuisiner pour toi, mais pas ce soir, c’est impossible.

À ce stade, ma colère a pris le dessus, mes joues me brûlent. Je colle mon visage juste sous son menton et plante tant bien que mal mes yeux dans les siens.

— Je croyais que tu te sentais seule la nuit.

Son souffle se cale sur le mien. Ses lèvres s’entrouvrent dans la périphérie de mon regard, mais je ne vois que ses pupilles qui grignotent la couleur noisette de ses yeux si clairs. Le souvenir de sa poigne sur mes hanches ne me lâche plus.

Céleste amorce un geste pour plonger vers mes lèvres, mais je recule d’un coup.

Un peu sonnée, elle demande :

— Tu coucherais pour un plan de cours ?

 À vrai dire, je serais incapable de dire ce qui m’a pris, ni comment me sortir de là si elle accepte. Je la menace pourtant :

— Une soirée, ce soir ou jamais. Dans une minute, je change d’avis.

Elle hésite. Jette un coup d’oeil anxieux à sa montre. Lève un regard absorbé vers le plafond. La minute n’est pas encore écoulée, mais je me demande enfin comment je pourrai encore me regarder dans une glace si je finis bel et bien par coucher avec Céleste Adalbert. J’ouvre la bouche, mais…

— D’accord ! s’écrie Céleste. D’accord, d’accord, va pour ce soir. On va se débrouiller. Ça ne sera pas tout à fait ce que j’avais en tête, mais je peux jongler un peu… lorsque le jeu en vaut la chandelle, ajoute-t-elle en me décochant un clin d’oeil qui ressemble à un début d’AVC.

Et là, je commence à réaliser dans quel guet-apens je viens de me fourrer.

End Notes:

Et voilà pour ce chapitre 7, un peu plus long que les précédents, j'espère que ça valait le coup ! J'espère aussi que vous avez apprécié de voir ces deux-là mettre les mains dans le cambouis à défaut d'autre chose, et si vous voyez des angles morts, n'hésitez pas à les signaler.

Si vous avez des théories pour ce qui va se passer, je prends les paris.

NB: Teaching Moments fait toujours partie des textes en lice pour les Sélections Flamboyantes de cette année, n'hésitez pas à aller voir sur le topic dédié du forum HPF pour découvrir toute une liste de textes éclectiques et sympa, et qui sait, élargir votre liste de lecture ? C'est aussi une bonne nouvelle pour vous, car les textes doivent contenir 20k mots d'ici la fin octobre, et puisqu'il en existe 30K en magasin sur Teaching Moments, la suite ne devrait pas tarder...

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