Fragments coeurporels by Roxane
Summary:


Gnevol sur DA


Chère Toi,


Il y a des choses que l'on ne s'explique pas.


Des silences douloureux, et d'autres bienheureux. 


Categories: Tragique, drame Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Épistolaire, Poésie (prose)
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 1 Completed: Oui Word count: 1586 Read: 75 Published: 27/01/2022 Updated: 29/01/2022

1. Fragments coeurporels by Roxane

Fragments coeurporels by Roxane

Chère Toi,

Il y a des choses que l'on ne s'explique pas.

Des silences douloureux, et d'autres bienheureux.

Tout à l'heure dans le métro, j'ai bien vu qu'on se tenait droites, toi et moi, trop droites, anormalement figées, le regard rivé sur les portes automatiques, la fin du monde ébranlant les fausses fourrures de nos manteaux, ou c'est ce qu'on croyait parce que la fin du monde était déjà là, dans notre silence, dans la façon dont nos doigts crochetaient les barres en métal, dans les mots que l'on ne prononçait pas. C'est fou le nombre de discussions que l'on a eues sans parler, toi et moi, du temps où l'on s'aimait encore.

Toi et moi. Encore quelque chose que je ne comprends pas bien. Où a filé le « nous », cette entité sauvage et libérée qui nous liait sous le grain rougeoyant d'un soleil éreintant ? Toi et moi, c'est laid, ça sonne défait, absurde, primaire. Toi et moi. Et puis quoi encore ? Ce sera quoi la prochaine fois ? Un regard gêné ? Un changement de trottoir ? Le rire de nos mères qui se croisent dans la rue, « tiens, regarde, c'est Elle », et nous, deux idiotes, « ah oui, tiens, c'est marrant », et nos mères, se dirigeant l'une vers l'autre d'un grand pas décidé, large comme l'empire de Napoléon, « ça fait longtemps qu'Elle n'est pas passée à la maison, vous vous êtes disputées ? » Et peut-être alors, pour moi, les mensonges. La honte. Le découragement à l'idée d'expliquer... ça. Cette distension, ce relâchement des fils qui nous maintenaient soudées l'été de nos seize ans. Cette incompréhension sidérante qui m'arrache les mots de la bouche.

Tiens, tu vois, le présent peu à peu s'empare de cette idée. Ce n'était pas écrit, mais ça arrive, ça progresse. Dans cinq ans, dans trois mois, dans deux jours, peut-être, le creux dans nos ventres, les yeux vides, les noms envolés, l'absence tiède d'un être que l'on oublie. Toi et moi, le deuil du Nous.

Sur mon téléphone, un message jamais envoyé sommeille encore. Tu es où. Pas de ponctuation. Pas de sentiments. Un fait, une remarque, une question paresseuse, que tu auras coupée en m'appelant immédiatement à la sortie du centre. Tu es où. Je suis là, tu viens ? J'arrive. Je suis là dans 5 mns. Tourne à droite, je te vois ! Ah bon ? Pas moi. Mais si, regarde ! Rires entrecoupés. On pourrait presque y croire, au bonheur, à la complicité. On la sent gonfler dans nos ventres, faiblement. Mais ses ailes, très vite, s'épuisent, et quand nos mains se touchent, que nos réalités se fracassent l'une contre l'autre, le rire cesse. C'est brutal et définitif. Est-ce que tu m'aimes encore ?

Dis, est-ce que tu m'aimes encore ? As-tu en toi encore assez de force pour supporter toute seule un monument que je vois s'effondrer ?

Moi, je ne dis rien, mais je sens bien que je tangue, que les échafaudages ne sont pas voués à rester plantés dans le sol de notre enfance, que nous traînons de la patte, toi et moi. Nous. Non, décidément, ça ne veut pas.

Nous, c'est une bicyclette qui s'essouffle, un rire qui se ternit, une phrase qui s'éteint.

Le destin ?

Je me souviens que j'y ai cru, plus que toi, dès le départ, que je te disais, tu es ma préférée, la seule, l'unique, que je t'adorais dans l'exclusivité. Mienne. A moi. Je ferai tout pour toi, tout, tout, tout, je ravagerai les villes et les villages, je me couperai du monde, je me ferai tienne au bord du précipice. C'était peut-être mal t'aimer que de t'aimer ainsi, mais je n'avais pas de prise sur ça, sur moi, sur rien. Et toi, riant, dégagée, tu disais « Je ne crois pas en l'amitié qui dure toujours ». Supplice. Sourire terrible, larmes retenues, et ton regard qui erre sur mon visage, la honte qui frémit dans tes yeux, pardon, c'est ce que tu murmurais malgré ton mutisme. Pardon. Je n'avais pas d'honneur et je te voulais trop, alors j'ai excusé ce glaive dans ma poitrine, cette meurtrissure légère qui me trouait les côtes. Amour-propre, va lécher tes plaies ailleurs, je crois trop au bonheur.

Et j'y ai cru, longtemps, c'est vrai, à notre invincibilité, à nos avenirs convergeant en une vie rêvée. J'y ai cru encore quand je savais que tout nous séparait. On ne renonce pas facilement à l'amour, et tu le sais. Tu le sais car toi aussi, tu veux y croire, je le lis dans tes yeux. Tu veux y croire, oui, c'est désespérant, nous deux luttant contre nos êtres, nous deux, luttant, nous, deux. Pas un, deux, adieu. Tu veux y croire, et c'est pour ça que tu viens, pour ça que tu me retrouves, pour ça que tu feins de rire, pour ça que je te blesse par erreur, sans le vouloir, pour cela que tu me brises aussi. Tu veux y croire, alors tu dis oui au massacre, tu dis oui aux mutilations inéluctables que l'on s'inspire, et tu cherches mes griffes, et je cherche tes crocs, et nous sombrons ensemble.

Pourtant, tu résistes au naufrage quand je me laisse couler, pire, tu me hisses sur le radeau de notre sourde amitié.

Il y a

Forcément

Quelque chose à faire

A dire

A espérer

A réparer

On ne peut pas

Comme cela

Cesser de s'aimer.

Maintenant, serait-ce moi qui défaille, et toi qui tressailles ? Oh, dis-moi, serait-ce une revanche que je prendrais en dépit de moi, du Nous que nous avons depuis érigé en maître au-dessus de nos têtes ? Jouerais-je contre moi à la roue de la fortune ? « Voilà une vengeance que tu ne désirais pas, et maintenant prends, ploies, meurs, éteins-toi ». Je suis comme ça, parfois, contre moi, double, divisée, brutale, sans égards pour la douceur que l'on me prête ailleurs. Je m'en voudrais que Nous meure parce que je suis multiple.

Au fond, je sais que c'était déjà là. La fissure. Je ne crois pas au destin, tu sais, je crois aux gens qui essaient et qui s'aiment, aux gens qui pleurent, aux gens qui rient, aux gens qui crient. Je crois aux gens qui se retiennent, à ceux qui restent et ceux qui partent les yeux toujours fixés sur leur avenir. Je crois encore aux jours heureux et pourtant je les sens s'effacer, remplacés par la langoureuse douleur qui appartient aux amitiés passées.

Je voudrais bien pleurer pour toi, sur toi, sur nous, être capable de me résigner, de te laisser là sur le quai, de ne pas courir vers toi, chaque pas tremblant espérant raviver la flamme que j'éprouvais plus jeune, avant, loin de nos vingt ans fanés.

Le deuil, pourtant, me révolte, alors j'écris. Je te dis, « voyons-nous », et je redoute nos rendez-vous. Et tu ne viens que pour repartir, la fatigue écrasant ton visage, des sourires faux retroussant tes lèvres pâles. Je connais ton visage, je sais dire que tu mens et tu mens. Tu me mens. A moi, à nous, et je te mens aussi, et on se ment en silence, on se ment en s'agrippant l'une à l'autre, pitié, pitié, faites que tout s'effondre.

J'ai cessé de craindre la chute, j'espère l'impact, l'explosion, l'apocalypse. Je veux la violence d'une fin arrachée au destin. Je veux que l'on arrête ici ce cirque obstiné, cette comédie qui va en s'effritant, cette tragédie dont les actes s'éternisent. Il faudra bien, je le sais, tirer sur le rideau, en arracher la tringle, et bannir tout le monde de nos salles de spectacle. C'est fini, c'est terminé. Vois comme je suis vindicative, ce soir. C'est que je sais, au fond, que la torpeur qui nous hante est pire que la honte.

Que la haine.

Que l'amour qui bat de l'aile.

Et parfois, juste parfois, je voudrais ne t'avoir jamais aimée, ne t'avoir jamais comprise ni ne m'être jamais confiée à toi, et je suis en colère contre les gens qui prétendent que l'on peut arrêter de s'aimer en douceur. La fin de l'amour, ce n'est pas doux, et la douceur, ce n'est pas agréable, c'est une lente déchirure que l'on s'inflige au cœur, c'est un couteau que l'on enfonce encore. Non, je ne veux pas, moi, de votre nostalgie à deux balles, de vos photos ratées, de vos souvenirs émaillés par le sable. Je voudrais leur crier, à ces gens heureux, à ces gens qui ne savent rien à rien, qui ne connaissent ni ton rire ni tes doutes, je voudrais leur crier que Nous, ça ne sera jamais nostalgique, ce sera toujours dramatique.

Comment arrête-t-on d'aimer ?

Je ne veux pas d'albums, de coquillages, de playlists périmées, de vieux visages croisés au détour d'une avenue. Je ne veux pas d'amis communs, de rubans noirs, de feux éteints. Je ne veux pas de souvenirs, je ne veux pas que toi et moi, que nous, soyons reléguées au passé, oui, tu sais, les amies d'enfance, le temps qui fourbit l'engrenage.

Je veux un blanc, une nécessité, un départ. Je veux avoir mal pleinement, et ne plus savoir ton existence.

Mais ces mots-là ne seront jamais que la promesse d'un départ tardif.

Et sur ce quai je te laisse encore, j'espère que tu me rattrapes toujours, je croise les doigts pour que tu ne le fasses pas, et tu montes dans le train, et la musique bat à mes oreilles, c'est une musique joyeuse, et j'ai peur et j'ai honte mais je sais

Maintenant

Je sais

Que la prochaine fois, je ne courrai pas vers toi

Et que je laisserai s'éteindre

L'amour qui m'enchaînait à toi. 

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