Le domaine des Saules by Mayra
Summary:
Le-domaine-des-Saules

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Annaëlle est née avec le don de voir les morts, les esprits de ceux qui n'ont pas trouvés le repos éternel et qui errent sans fin parmi nous. Et elle a toujours essayé de les ignorer du mieux qu'elle pouvait.

Mais, suite au décès d'une étudiante au sein de sa résidence universitaire, elle est contrainte de retourner chez ses parents, dans sa ville natale, où elle avait espéré ne plus jamais avoir à remettre les pieds.

Là se trouve le domaine des Saules, une vieille batîsse abandonnée, devenue au fil du temps l'endroit préféré des adolescents pour échapper à la vigilance de leurs parents. Une maison au passé sinistre qu'Annaëlle a toujours pris soin d'éviter comme la peste.

Jusqu'à ce qu'une nuit, elle s'y retrouve enfermée ...
Categories: Horreur, Tragique, drame, Contemporain Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Aucun
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 7 Completed: Non Word count: 32916 Read: 500 Published: 26/01/2022 Updated: 22/09/2022

1. Chapitre 1 by Mayra

2. Chapitre 2 by Mayra

3. Chapitre 3 by Mayra

4. Chapitre 4 by Mayra

5. Chapitre 5 by Mayra

6. Chapitre 6 by Mayra

7. Chapitre 7 by Mayra

Chapitre 1 by Mayra

Chapitre Un

 

C'est mardi, jour de réapprovisionnement. Annaëlle ne se trouve plus qu'à trois pas de la porte d'entrée de sa résidence étudiante quand l'un de ses sacs de course cède. Les anses menaçaient déjà de lâcher depuis quasiment une dizaine de minutes alors il n'y a rien de bien étonnant à cela. Une chance cependant que cela ait finit par arriver une fois à destination.

La jeune femme regarde ses pommes et ses oranges rouler dans la ceinture d'herbe qui habille les pieds du bâtiment avant de pousser un long soupir de lassitude. Il a plu sans discontinuer pendant les deux derniers jours, transformant les zones herbeuses en flaques de boues géantes ; ses fruits prennent donc rapidement une douteuse couleur brune. Sans attendre plus longtemps, Annaëlle commence à rassembler les courses qui se sont éparpillées dans l'allée bétonnée.

Sa voisine de palier, Lucille, choisit ce moment pour faire son apparition dans une petite robe rouge qui met en valeur sa silhouette fine. Cette beauté naturelle a de quoi rendre verte de jalousie n'importe quelle fille, même la plus jolie, avec ses yeux noisettes et son abondante chevelure brune. Elle laisse la porte d'entrée du bâtiment se refermer délicatement dans son dos pour observer avec surprise Annaëlle à quatre pattes dans la gadoue. Cette dernière se sent immédiatement gênée, et pas seulement à cause de la situation : avec son jean large et son tee-shirt démodé, elle ne tient clairement pas la comparaison avec sa jolie voisine visiblement apprêtée pour un rendez-vous.

" Besoin d'un coup de main ? " demande Lucille sans attendre de réponse, s'abaissant déjà pour récupérer la boîte de raviolis et le sachet de raisin sec qui ont roulés près de la porte.

" Ne te sens pas obligé ! " s'exclame vivement Annaëlle, mal à l'aise à l'idée que sa voisine se salisse par sa faute.

" Oh, ne t'inquiètes pas, il n'y a pas de problèmes ", la rassure la jeune femme en glissant les objets ramassés dans le sac qui a cédé, puis en se dirigeant vers l'autre côté de l'allée, là où d'autres provisions ont choisis de migrer. " Ca ira pour tout remonter ou ... "

" Ca va aller , je vais me débrouiller ", s'empresse de répondre Annaëlle en rangeant à son tour ce qu'elle a ramassé. " Merci pour le coup de main. " 

" Je t'en prie, ce n'est rien. "

Sur ces mots, Lucille rend les derniers fruits récupérés puis esquisse un sourire aimable. Annaëlle tente de le lui rendre mais elle doute que le résultat soit probant. Elle en devient même persuadée quand elle constate que le sourire de son interlocutrice fond soudainement comme neige au soleil, visiblement douchée par son manque d'enthousiasme. 

" Bon, eh bien ... "

Lucille ne termine pas sa phrase et se contente de faire un signe de la main en direction de la sortie de l'impasse pour signifier qu'elle va s'en aller. Annaëlle se baisse alors avec précipitation pour ramasser le sac survivant et adresse un signe de tête à Lucille en réponse avant de tourner rapidement les talons. Elle court se refugier dans le hall d'entrée de l'immeuble. Elle fait trois pas en direction de l'ascenseur avant de s'immobiliser et de se retourner pour regarder au dehors, mais sa voisine a déjà disparue. 

Alors qu'elle monte dans l'ascenseur qui la mènera au troisième étage, Annaëlle se flagelle intérieurement. Elle sait pertinemment qu'elle rencontre de sérieuses difficultés à nouer de nouvelles relations, ce n'est pas pour rien qu'après six mois passés en première année d'université, elle ne se soit fait aucune connaissance dans sa promo. Pourquoi donc s'obstine-t-elle encore à essayer d'être sociable ? Elle n'y arrive pas et, de toute façon, ce n'est pas comme si elle parvenait à retenir qui que ce soit près d'elle - à une exception près.

En sortant de l'ascenseur, Annaëlle s'étonne en prenant conscience que Lucille est la seule qui tente encore parfois une approche et qui semble avoir toujours l'envie de faire connaissance avec elle. Peut-être est-ce parce que leurs appartements sont mitoyens ou que Lucille n'est pas du genre à abandonner. Annaëlle l'ignore, mais en tout cas, ça lui fait plaisir de voir que certaines personnes ne considèrent pas encore son cas comme une cause totalement perdue. 

Dans l'appartement, la jeune femme dépose ses courses sur son canapé-lit. C'est un studio d'une vingtaine de mètres carrés, doté d'une minuscule cuisine et d'une salle de bain défraîchie. Loué entièrement meublé, elle n'a eu besoin que d'emmener le contenu des placards de sa chambre avec elle lors de son arrivée à la rentrée. Du coup, tout y est dépareillé mais Annaëlle s'y sent quand même chez elle. En tout cas, bien plus que lorsqu'elle vivait encore chez ses parents.

Il ne lui faut que quelques minutes  pour ranger ses achats dans les placard, suite à quoi elle s'affale sur son clic-clac et attrape la télécommande de la télévision qui est resté traîner derrière les coussins toute la journée. Elle zappe un moment avant de se décider pour un film d'aventure à destination du jeune public, qu'elle a déjà vu des dizaines de fois mais qu'elle adore revoir pour se remémorer la nostalgie de son enfance révolue. A la fin du film, elle décide de dîner - un plat de pâtes en sauce agrémenté d'une généreuse portion de fromage râpé fait largement l'affaire - puis de s'attaquer à la révision de ses cours. 

Au cours de son année de Terminale, Annaëlle a fini par se décider à rentrer en fac de Lettres, seule section de l'université qui lui paraissait à sa portée au vu des résultats médiocres qu'elle a traîné toute sa scolarité. Très étonnamment, elle a décroché une place dans l'une des écoles les plus éloignées du domicile parental. Elle n'a pas hésité plus d'une demi-seconde avant de finaliser son inscription et de se mettre à la recherche d'un studio où loger le temps de ses études. Aujourd'hui encore, Annaëlle se demande qui a été le plus heureux d'apprendre son départ de la maison : elle ou sa famille ?

Au bout de presque deux heures de travail intensif, elle baille à s'en décrocher la mâchoire. Elle glisse un regard sur le réveil qui trône au bout du bureau, l'endroit idéal pour lui intimer de se taire le matin sans avoir besoin de sortir du lit. Il lui apprend qu'il est vingt-trois heures passé alors elle laisse ses cours en plan et saute dans son pyjama avant de défaire son canapé-lit et de s'y glisser avec délice. Elle lit quelques pages de son roman du moment puis éteint la lumière, au moment où elle entend des bruits de pas passer devant la porte de son appartement et s'arrêter non loin. En entendant ensuite le bruit de la serrure de Lucille et une voix masculine qui résonne entre les murs fins du bâtiment, elle attrape ses bouchons d'oreille posés sur la table basse. Annaëlle n'a aucune envie de connaître les détails de la vie intime de sa voisine. Elle se recouche ensuite, à présent totalement sourde à ce qu'il se passe de l'autre côté des parois, et se tourne de l'autre côté pour chercher le sommeil.

 

◐────────r6;°r6;°r6;────────◐

 

A la fin de son dernier cours de la semaine, Annaëlle file directement au café des étudiants, un salon de thé aux prix attractifs, tenue par une association de la fac. Comme la journée se termine, beaucoup de ses camarades d'université ont eu la même idée alors c'est le coup de bourre pour les bénévoles qui courent dans tous les sens pour servir tout ce beau monde au plus vite. Annaëlle n'étant pas pressée de rentrer dans son studio vide, elle profite du monde présent dans le café pour se donner l'impression d'avoir une vie sociale.

Elle laisse traîner ses oreilles d'un groupe à l'autre : c'est le meilleur moyen de connaître tous les petits potins de la fac en l'absence d'amis. Et pour se donner bonne figure, elle attrape son portable et fait semblant de se perdre dans les méandres du premier réseau social qui glisse sous son doigt. Elle ne s'intéresse que quelques secondes aux rares actualités qui apparaissent à l'écran, résultat d'une vie sociale peu trépidante, puis laisse son cerveau se connecter au groupe de garçons le plus proche qui discutent jeux vidéos, avant de passer au suivant. Et ainsi de suite, jusqu'à intercepter un échange entre deux filles assises à une table qui se rapproche au fur et à mesure que la file d'attente avance.

" Si elle ne donne pas signe de vie avant dimanche, il faudrait qu'on aille jusque chez elle, tu ne crois pas ? " Fait l'une des deux interlocutrices, une jeune femme aux cheveux roux coupés courts.

" Je pense surtout que tu t'inquiètes un peu trop vite. " Rétorque la seconde qui affiche des tatouages un peu partout sur sa peau. " Elle a peut-être juste envie de sécher un peu les cours. Tu sais comme elle a du mal cette année. Je suis presque sûre qu'elle a dû se prendre quelques jours de vacances avec son nouveau mec. " 

" Tu as sans doute raison. "

Annaëlle glisse un oeil sur la rousse qui vient de prononcer ces derniers mots. Son visage contredit ses paroles mais elle ne semble pas vouloir exposer clairement le fond de sa pensée à son amie. Voilà qui vient donner une raison de plus à Annaëlle de ne pas regretter le peu de contacts humains qui ponctuent sa vie. Le manque de confiance et l'hypocrisie qui caractérisent la grande majorité de ces relations ne sont clairement pas faits pour elle.

Le jeune homme devant elle s'efface soudain, lui laissant le champ libre pour passer sa commande. Annaëlle cesse aussitôt d'épier les gens autour d'elle, fourre rapidement son téléphone dans les tréfonds de son sac et se concentre sur l'étudiante au chignon flou qui semble au bout de sa vie et qui attend de savoir ce qu'elle doit servir à sa nouvelle cliente. Comme elle a passé son temps à s'intéresser à tout sauf à ce qu'elle allait boire, elle prend quelques secondes pour parcourir la courte carte puis se décide pour le macchiato caramel dont elle raffole et qui lui fera le plus grand bien : elle a besoin d'un peu de caféine pour terminer sa journée sans avoir à s'effondrer de fatigue avant vingt heures.

Son gobelet fumant en main, Annaëlle quitte le café sans un regard en arrière et prend la direction de de son appartement. Durant la dizaine de minutes que dure son trajet, elle étouffe trois énormes bâillements de sa main, lui remémorant les nuits agitées qu'elle subit depuis quelques jours. Lucille, d'ordinaire plutôt discrète en semaine, a apparemment changé de comportement puisque tous les soirs depuis trois jours, des bruits sourds se font entendre depuis son logement. Annaëlle jurerait que quelqu'un donne des coups dans le mur qui sépare leurs deux studios. A force d'y réfléchir, elle a fini par comprendre que sa voisine a trouvé un nouvel amoureux et qu'elle passe ses nuits à s'amuser avec son amant. Annaëlle espère que cette passion dévorante et bruyante finira par se calmer rapidement. Son équilibre mental en dépend.

Lorsqu'elle arrive dans l'allée de sa résidence, Annaëlle remarque que, justement, sa voisine est de nouveau de sortie. Par un étonnant hasard, elle porte la même tenue que la dernière fois qu'elle l'a vu. Elle se croisent mais Lucille, contrairement à son habitude, ne fait pas mine de la saluer. Elle ne semble même pas l'avoir remarqué, poursuivant son chemin tête baissée. Elle passe rapidement. Surprise par son comportement, Annaëlle se retourne pour la regarder quitter l'allée. Quelque chose la turlupine, sans qu'elle n'arrive à savoir précisément quoi. Elle chasse vite cette pensée en secouant la tête : la vie de Lucille ne la concerne en rien.

Arrivée à la porte de son bâtiment, elle farfouille un instant dans son sac à la recherche de son trousseau de clés qui a, bien évidemment, glissé tout au fond. Avec l'une de ses mains prise par son gobelet de café, elle galère quelques secondes, jusqu'à ce qu'une voix masculine et chaleureuse intervienne :

" Besoin d'aide ? "

Annaëlle redresse la tête et croise un visage pâle où percent un nez aquilin, des yeux bleus perçants et une bouche aux lèvres fines, le tout surmonté d'une tignasse blonde, désordonnée et bouclée. Inconnu au bataillon. Le corps d'Annaëlle se crispe aussitôt. Elle a du mal avec les étrangers.

" Je peux tenir ton café le temps que tu trouves tes clés si tu veux. "

L'inconnu tend déjà une main dans sa direction. Annaëlle fait un demi-pas en arrière. 

" On se connaît ? " fait-elle, sourcils froncés.

Sa réaction brusque douche aussitôt l'inconnu qui récupère sa main, l'air perdu, et bredouille :

" Euh non. "

Annaëlle, la main toujours dans son sac, finit alors par frôler ce qu'elle cherche du bout des doigts. Elle attrape ses clés et colle sa carte contre le verrou électronique avant de pénétrer dans le hall d'entrée enfin accessible. L'inconnu la suit de près mais poursuit sa route jusqu'à l'ascenseur tandis qu'elle s'arrête vérifier sa boîte aux lettres. 

Les mains occupées à décacheter une facture, elle rejoint ensuite à son tour l'ascenseur dont les portes sont en train de se refermer mais l'inconnu l'aperçoit et retient les portes pour lui permettre de le rejoindre. Mal à l'aise face à son comportement toujours aussi inexplicablement aimable, elle se glisse à l'autre bout de la cabine, non sans lui adresser un rapide signe de tête pour le remercier. 

" Quel étage ? " lui demande-t-il.

" Troisième. " 

Annaëlle remarque alors qu'il a déjà appuyé sur le chiffre trois. Les portes se referment pendant qu'elle tente de se tapir encore plus loin dans son coin d'ascenseur. Pour s'occuper l'esprit et les mains, elle se plonge avec passion dans sa facture.

Une fois à destination, elle laisse l'inconnu sortir en premier. Alors qu'elle rejoint son logement, elle remarque que lui s'arrête devant la porte du studio de Lucille, à laquelle il cogne aussitôt avec vigueur. Annaëlle se demande l'espace d'un bref instant si elle ne devrait pas lui dire qu'elle vient de croiser la jeune femme en train de partir, avant de décider que ce ne sont pas ses affaires. 

Elle s'empresse de retrouver la sécurité de son appartement.

 

◐────────r6;°r6;°r6;────────◐

 

Lorsque son cours de linguistique se termine enfin, Annaëlle fonce aux toilettes les plus proches en se promettant d'arrêter de se retenir aussi longtemps de vider sa vessie - en vain, elle sait pertinemment qu'elle continuera à préférer faire ses besoins chez elle plutôt qu'ailleurs. Fait rare, il n'y a pas la queue à celles du premier étage, prises normalement d'assaut par les étudiantes à chaque interclasse. Une fois son besoin urgent assouvi, Annaëlle nettoie ses mains en prenant bien soin, comme à son habitude, d'éviter au maximum de croiser son reflet dans les miroirs. 

Lorsqu'elle ressort des toilettes, elle prend la direction de son cours suivant, celui de latin. ses camarades de promo sont déjà tous là à attendre que la porte s'ouvre. Surprise, Annaëlle jette un oeil à sa montre en s'interrogeant sur la raison de ce retard inhabituel de la part de leur vieux professeur. Pour patienter, elle s'accoude à la rambarde qui donne sur le vide et l’amphithéâtre du rez-de-chaussée, envahit à toute heure par ceux qui ont du temps à perdre entre deux cours. Autour d'elle, les autres se mettent d'accord sur le temps qu'ils peuvent accorder au professeur pour arriver avant de décider que le cours est officiellement annulé. 

Tout en laissant ses oreilles traîner, Annaëlle fait errer son regard sur les différents groupes qui ont élus domiciles sur les larges marches de l'amphi. Elle aperçoit alors une silhouette avec un comportement étrange. Elle plisse un peu des yeux et se concentre sur le jeune homme qui passe de groupe en groupe, sans jamais accorder plus de quelques secondes à chacun. Sa silhouette et la chevelure blonde et bouclée lui semblent familières. Il lui faut quand même quelques secondes pour reconnaître l'inconnu qu'elle a rencontré au pied de sa résidence cinq jours plus tôt. Annaëlle s'interroge sur le manège auquel il s'adonne. 

" Bon, je pense que ce n'est pas la peine d'insister. " s'exclame une voix forte parmi ses camarades de promo. " Nous pouvons tous vaquer à de meilleures occupations ! "

Quelques uns acquiescent à mi-voix mais la plupart se contentent de s'éloigner sans un mot, préférant continuer à discuter entre amis. Annaëlle leur emboîte le pas, prenant la direction de la sortie du bâtiment. Elle se tâte : doit-elle rejoindre la bibliothèque pour s'avancer dans son travail universitaire ou profiter de cette heure de libre inattendue pour aller flâner dans le parc adjacent ? Toute à son interrogation, elle ne prend pas garde à ce qu'il se passe autour d'elle. Par conséquent, elle sursaute lorsqu'on lui attrape soudainement le bras. 

" Hey, c'est toi la voisine de Lucille, non ? On s'est croisés il y a quelques jours, tu te souviens ? "

Annaëlle se retourne sur son inconnu blond. Un sourire grand comme le monde lui mange la moitié inférieure du visage. Elle n'a encore jamais rencontré personne qui soit aussi heureux de la revoir. Elle se dit qu'il exagère sans doute un peu niveau joie des retrouvailles, surtout au vu de leurs maigres échanges ce jour-là. 

" Ouais, je me souviens de toi. " répond Annaëlle en regardant ostensiblement la main qui continue de la tenir. 

Il semble comprendre le sous-entendu et relâche rapidement sa poigne.

" Je suis content de te croiser aujourd'hui, j'ai bien cru que j'allais devoir faire le pied de grue devant ton appartement pour te revoir. "

" Me revoir ? " 

Annaëlle se tâte à faire deux pas en arrière pour laisser un peu de distance entre eux. Les mots que prononcent le jeune homme sont suspects, surtout pour quelqu'un qui n'a pas l'habitude des échanges sociaux. Est-ce qu'il serait en train de la draguer par hasard ? Non, ça elle en doute fort. Même pour elle, c'est plutôt évident.

" Oui, je me suis dit que tu pourrais sans doute m'aider. "

Sur ces mots, il glisse une main dans la poche de sa veste en jean et en sort une photo froissée qu'il lui tend. Le visage tout en sourire de sa voisine s'étale sur le papier brillant.

" C'est Lucille, elle vit dans l'appartement voisin du tien. Je me suis dit que tu devais la connaître sans doute un peu. C'est le cas ? "

Annaëlle hausse des épaules en lui rendant la photographie.

" Un peu oui. On se croise de temps en temps et ça nous est déjà arrivé d'échanger deux ou trois mots mais c'est tout. Pourquoi ? "

" Sa famille s'inquiète, ça fait plus d'une semaine qu'elle n'a pas donné signe de vie et ce n'est apparemment pas dans ses habitudes. Comme je passais dans le coin, ils m'ont demandé de m'arrêter voir si tout allait bien, mais je n'arrive pas à la contacter, ni à la croiser dans les endroits où elle devrait être. Tu serais pas au courant de quelque chose des fois ? "

Annaëlle secoue la tête. Le jeune homme soupire et affiche une mine défaite. Il doit vraiment chercher Lucille depuis un moment et commencer à véritablement s'inquiéter pour réagir de cette façon alors Annaëlle décide de le rassurer.

" Le soir où on s'est croisé, tu l'as loupé de peu." lui apprend-t-elle. " Je venais de la voir dans l'allée, elle était apprêtée comme pour une fête ou un rendez-vous amoureux. " 

" Sérieux ? " s'exclame alors le gars en affichant de nouveau son grand sourire. " Oh, tu me rassures, je commençais déjà à imaginer le pire ! J'ai demandé à quasiment tous ses potes, mais aucun l'a vu ces derniers jours. "

Annaëlle acquiesce d'un signe de tête, esquissant à son tour un petit sourire face au soulagement de son interlocuteur. Elle s'étonne de la facilité avec laquelle sa bouche s'est déridé. Il faut croire que le sourire du type est communicatif.

" J'imagine qu'elle doit être chez elle dans ce cas. " fait Annaëlle. " Tu es retourné à son appartement depuis la dernière fois ? "

Son interlocuteur passe sa main dans sa tignasse désordonnée.

" Non, je n'ai pas eu le temps. Mais je vais y aller tout de suite. Son frère devient fou à force de s'inquiéter et il me harcèle de messages. Plus vite il sera rassuré, plus vite j'aurais la paix. "

Sur ces mots, le jeune homme commence à s'éloigner. Connaissant les caprices de l'interphone malgré les incessantes demandes de la part des locataires de le faire changer, Annaëlle le rappelle. 

" J'ai terminé ma journée de cours, est-ce que tu veux que je t'accompagnes pour t'ouvrir le bâtiment ? L'interphone est souvent en panne. "

" Oh, ce serait cool !" s'exclame-t-il avec une surprise et un ravissement évidents.

C'est donc ensemble qu'ils prennent le chemin de la résidence d'Annaëlle. Ils marchent en silence pendant quelques instants avant que son compagnon ne commence à l'interroger sur son cursus universitaire, sûrement plus pour meubler que par réelle envie de connaître cette aspect de sa vie. Annaëlle finit par se détendre en sa présence, comprenant que le jeune homme n'a visiblement rien de dangereux et que sa trop grande méfiance a encore fait des siennes.

Ils arrivent rapidement à destination et Annaëlle déverrouille la porte d'entrée du bâtiment. Le jeune homme pénètre aussitôt dans le hall d'entrée et, puisqu'elle est déjà arrivé jusque là, Annaëlle décide de rentrer chez elle plutôt que rebrousser chemin pour s'installer à la bibliothèque. Ils prennent l'ascenseur ensemble jusqu'au troisième étage et le jeune homme s'avance jusqu'à la porte du studio de Lucille. Il y toque vivement alors qu'Annaëlle s'arrête devant chez elle sans faire mine de vouloir rentrer. Ils attendent quelques secondes puis le jeune homme toque de nouveau à la porte, plus fort. Toujours sans réponses. 

" Il faut croire que tu manques de chance. " dit Annaëlle. " Elle a encore dû sortir. "

Le type laisse tomber sa tête en arrière de dépit et pousse un profond soupir. Annaëlle le comprend. Elle aussi en aurait marre à sa place.

" Tu crois que ça dérangera les résidents si je m'installe dans le couloir pour attendre Lucille ? " demande-t-il en se tournant vers elle.

" Tant que tu ne fais pas trop de bruit, je ne pense pas. "

Il se laisse alors glisser contre le mur qui fait face au studio de la jeune femme jusqu'à se retrouver les fesses collées au plancher, visiblement bien décidé à ne pas la rater. Annaëlle hésite un instant sur la conduite à tenir, trouvant étrange de rentrer chez elle en laissant le type tout seul dans le couloir - où l'allumage automatique de la lumière devra être réactivé toutes les cinq minutes par un mouvement quelconque - mais sa raison reprend vite le dessus et elle s'empresse de déverrouiller sa porte d'entrée en adressant un au revoir au jeune homme, avant de s'engouffrer rapidement dans son appartement. 

 

◐────────r6;°r6;°r6;────────◐

 

Annaëlle passe le reste de sa soirée à procrastiner, tantôt sur la télévision, tantôt sur son téléphone. Elle ne trouve pas la motivation de s'atteler à ses révisions, son esprit ne cessant de revenir continuellement penser à Lucille et au jeune homme qui l'attend de pied ferme. De temps en temps, elle jette un coup d'oeil par le judas pour vérifier s'il est toujours là ; la lumière qui s'allume régulièrement lui apprend que oui.

Lorsque vingt heures approche et qu'Annaëlle sent la faim tirailler son ventre, elle s'approche de sa kitchenette et jette un oeil dans son frigo avant de penser encore au type toujours assis dans le couloir. Il est là depuis des heures et, grâce à ses petits coup d’œils à travers sa porte, elle sait qu'il n'a pas bougé. Il a sans doute faim lui aussi et à peut-être même besoin de boire, voire de passer aux toilettes.

Annaëlle jette un regard vers la porte d'entrée en se demandant si faire preuve d'un peu de gentillesse envers un parfait inconnu ne serait pas envisageable pour une fois. Ce n'est pas comme si elle allait chercher à faire ami avec cette personne, elle veut seulement faire preuve d'un peu d'humanité. Cela ne devrait pas poser de problèmes, n'est-ce pas ?

Finalement décidée, Annaëlle referme la porte de son frigo et s'avance vers sa porte qu'elle déverrouille d'un tour de clé. En jetant un oeil dans le couloir, elle découvre qu'effectivement, l'inconnu est toujours là, debout en train de faire les cents pas. Il s'immobilise en l’apercevant. 

" Toujours pas de nouvelles ? " demande-t-elle. 

L'inconnu secoue la tête. Son expression est plutôt parlante : il commence à trouver le temps long. Annaëlle, peu habituée à faire le premier pas en matière de communication, se gratte la tête en se demandant comment proposer son aide sans que cela paraisse bizarre. Dépourvue illuminations soudaines, elle décide d'y aller tout simplement. 

" Est-ce que tu veux entrer quelques instants ? T'as peut-être soif ? Ou même besoin d'utiliser des toilettes ? "

L'inconnu laisse la surprise s'afficher sur tous les pores de sa peau mais l'étonnement cède rapidement la place à un sourire joyeux et un air reconnaissant. 

" J'avoue que je ne serais pas contre l'idée de t'emprunter ta salle de bain. Et peut-être même un verre d'eau."

Annaëlle se recule pour laisser l'inconnu entrer dans son studio mais, au dernier moment, celui-ci s'immobilise sur le perron, la main sur la poignée. Il fronce des sourcils et s'exclame :

" Je n'ai pas pour habitude de rentrer chez des inconnus alors on pourrait peut-être échanger les informations de base avant toutes choses, non ? "

Annaëlle hausse des sourcils. Elle ne s'y attendait mais est agréablement surprise de cette drôle d'attention. 

" Moi, c'est Clarence. " poursuit-il en lui présentant sa main.

" Enchantée. Je m'appelle Annaëlle. " répond-t-elle en serrant la poigne tendue dans sa direction.

Il se décide alors à pénétrer dans l'appartement. Comme toute personne découvrant pour la première fois un nouvel environnement, il laisse son regard errer sur l'intérieur, détaillant rapidement un objet ou deux, puis son attention se porte sur la salle de bain qu'Annaëlle lui montre d'un geste de la main. Il y disparaît rapidement.

Pendant que le jeune homme s'occupe d'assouvir un besoin des plus primaires, Annaëlle sort un verre de ses placards, le remplit au robinet de la cuisine et le pose sur la table basse. Clarence ressort des toilettes seulement quelques secondes plus tard. 

" Je me suis permis d'enlever la serviette qui recouvrait le miroir, est-ce qu'il faut que je la remette en place ? 

Le cœur d'Annaëlle loupe un battement. 

" Oui ! " s'exclame-t-elle trop rapidement pour que cela ne paraisse pas étrange.

D'ailleurs, Clarence hausse ses sourcils, exprimant largement sa surprise et son incompréhension alors Annaëlle s'empresse d'expliquer maladroitement :

" Je déteste voir mon reflet dans le miroir, même par accident. Je sais que c'est bizarre mais ... "

Clarence lui coupe la parole en agitant les mains.

" Oh, pas besoin de t'expliquer ! On a tous nos bizzareries. Je vais remettre la serviette à sa place alors. "

" Merci. " fait Annaëlle dans un souffle, soulagée à l'idée de ne pas avoir à le faire elle-même.

Une fois de retour dans la pièce principale du studio, ils s'installent tous les deux sur le canapé-lit en prenant soin de laisser un large espace entre eux. Clarence vide son verre d'une traite. Annaëlle, les mains glissées entre ses cuisses, engage alors la conversation, intention manifeste de faire un effort de socialisation.

" Tout à l'heure tu m'as posé des questions sur ce que je faisais à l'université mais tu ne m'as rien dit sur toi. Est-ce que tu es étudiant toi aussi ? "

Clarence secoue la tête en détaillant du regard les quelques objets personnels apparents qu'Annaëlle possède.

" Non, je travaille, si je puis dire. Avec des amis, on essaye de monter une petite entreprise. "

" Vraiment ? Quelle genre ? "

Clarence semble soudain gêné et se frotte la paume d'une main avec le pouce.

" Euh, je préférerais ne pas en parler. Quand je rentre dans les détails, la plupart des gens me prennent pour un barjot. "

Passe un ange. Annaëlle se demande comment poursuivre la conversation quand Clarence se lève soudainement du canapé et annonce :

" Je ne veux pas abuser de ta gentillesse alors je pense qu'il est grand temps pour de retourner attendre dans le couloir. "

Annaëlle se lève à son tour, surprise par le mouvement inattendu du jeune homme, et l'interpelle alors qui prend déjà la direction de la sortie.

" Tu n'as pas faim ? "

Il se retourne sans cesser d'avancer. 

" Si, je crève de faim. Je vais me faire livrer une pizza je pense. " répond-t-il en posant la main sur le poignée de la porte qu'il a atteinte. 

" Tu peux manger ici si tu veux, ce sera plus confortable que le carrelage du couloir. "

Annaëlle le voir ouvrir la bouche pour répondre et, elle en est certaine, refuser sa proposition. Mais ça lui fait trop de bien d'avoir enfin quelqu'un avec qui échanger, une personne qui semble de bon caractère qui plus est, alors elle refuse de le laisser s'en aller si facilement. 

" Et puis, ça me changera de mes dîner en solitaire. "

Clarence garde la bouche ouverte un instant, sidéré, avant d'exhaler. Puis avec un sourire amusé, il dit :

" C'est pas cool d'exploiter l'une de mes faiblesses. Tu ne le sais pas encore mais je suis incapable d'abandonner quelqu'un qui se trouve dans le besoin. "

Il lâche la poignée de la porte et ajoute :

" Tu promets de ne pas m'attaquer, hein ? "

Annaëlle lâche un petit rire. 

" Ce ne serait pas plutôt à moi de dire ça ? " 

Clarence revient vers le canapé en agitant un doigt.

" Oh faut pas croire, certaines femmes peuvent être très dangereuses. Mais tu m'as l'air digne de confiance. Je t'accorde donc le bénéfice du doute. "

Il se réinstalle près d'Annaëlle, tout en prenant soin de toujours conserver une certaine distance, et conclut : 

" Et pour te remercier, j'offre la tournée de pizzas  ! "

Chapitre 2 by Mayra

Chapitre Deux


 


La commande met moins de trente minutes à arriver, un temps qu'Annaëlle et Clarence utilisent pour briser la glace et rendre la situation moins bizarre qu'elle ne l'est. Bon point de départ, leurs goûts en matière de pizzas sont suffisamment similaires pour pouvoir faire un choix rapide. Lorsque le livreur sonne à la porte du studio, c'est Clarence qui est chargé de récupérer leur commande pendant qu'Annaëlle dresse un semblant de table dans le salon. Ils s'installent ensuite à même le sol, enveloppés d'une bonne odeur de pâte chaude qui leur donne instantanément l'eau à la bouche.


" Je ne pensais pas avoir aussi faim ! " s'exclame Clarence au bout de cinq minutes pendant lesquelles il a réussi à gober quatre parts de pizza.


Annaëlle, elle, n'en est qu'à sa seconde, qu'elle grignote encore avec délice - rien de meilleur qu'un repas gratuit !


" Finalement, je ne sais pas si deux larges suffiront. " ajoute-t-il en soulevant le couvercle de la seconde boîte.


Annaëlle détaille rapidement la silhouette fine du jeune homme en se demandant où il peut bien stocker la quantité de nourriture qu'il est en train d'ingurgiter. Elle même, avec son tour de taille clairement plus épais que celui de Clarence, doute sérieusement pouvoir avaler l'équivalent de ce qu'il a déjà ingurgité. Elle en viendrait presque à le jalouser.


" Tu fais beaucoup de sport ? " demande-t-elle en essayant de trouver une raison à ce manque injuste de masse graisseuse sur le corps de celui qui lui fait face.


" Non, pas tant que ça, pourquoi ? " fait-il en la regardant avec incompréhension.


" Comment tu fais pour être aussi mince en mangeant autant alors ? "


En réponse, Clarence se contente de hausser des épaules, sans cesser de mâchonner son morceau de pizza au saumon.


Annaëlle se gratte la tête, à la recherche d'une nouvelle idée de conversation, laquelle était pourtant naturelle avant d'être interrompue par l'arrivée du livreur. Ils avaient parlés livres, discussion lancée par Clarence quand il avait remarqué sa lecture en cours, posée près de sa tête sur le dossier du canapé. Les choses s'étaient ensuite enchaînées d'elle-même, chacun posant des questions et répondant à celles de l'autre sans qu'Annaëlle ne se sente gênée à quelque moment que ce soit. Il y avait longtemps qu'une rencontre avec une nouvelle personne ne lui avait paru aussi facile. La dernière en date avait été avec Noémie et sa tarte aux pommes - sans oublier son macchiato caramel à tomber par terre, qui était à l'origine de la dernière addiction en date d'Annaëlle.


" Et toi, du genre sportive ? " demande soudain Clarence entre deux bouchées.


Annaëlle a une pensée pour l'EPS obligatoire du lycée, un cours qu'elle a eu en horreur jusqu'à la toute fin, surtout lors des sessions d'activités en groupe. Ces deux heures hebdomadaires avaient été de véritables séances de torture pendant lesquelles les élèves de sa classe pouvaient se moquer d'elle sans craindre d'être repérés par un professeur.


" Pas vraiment. " répond-t-elle en chassant ses mauvais souvenirs. " A moins que chiller devant Netflix compte ? "


Clarence lâche un petit rire amusé.


" Si seulement. Je serais sans doute champion toutes catégories. "


Annaëlle repense à sa liste de séries et films à voir, longue comme le bras, et à laquelle elle ne cesse d'ajouter chaque semaine de nouveaux éléments. Elle adore s'abandonner aux comédies romantiques.


" Permets-moi d'en douter. " souffle Annaëlle à mi-voix, en espérant qu'il n'entende pas, légèrement honteuse de son penchant.


" Vraiment ? C'est quoi le dernier truc que t'as vu ? "


Annaëlle se gratte à nouveau la tête, cherchant dans les recoins de sa mémoire le dernier truc qu'elle a visionné et qui serait susceptible d'avoir plu à un homme. Son choix se porte sur une série de science-fiction qu'elle a visionné quelques semaines plus tôt et à laquelle elle a facilement accroché. Une bonne idée puisque Clarence enbraye aussitôt là-dessus et le débat qui s'ensuit les occupe un long moment.


Si long d'ailleurs, que leurs deux téléphones indiquent plus de vingt-trois heures lorsqu'ils reprennent pied dans la réalité. Clarence jure dès qu'il voit les chiffres s'afficher.


" A tout les coups, j'ai loupé Lucille ! " s'exclame-t-il en se levant subitement.


" J'en doute. " le rassure aussitôt Annaëlle en imitant son geste. "Les mur sont très fins dans le bâtiment, si elle était rentrée, on l'aurait entendue. "


Et Annaëlle a bien pris soin de garder une oreille attentive aux bruits qui auraient pu résonner dans la résidence, justement pour éviter à Clarence de rater l'opportunité d'enfin mettre la main sur sa voisine.


" T'es sûre ? "


Annaëlle n'a pas le temps de répondre. Des bruits de talons tintent dans le couloir, prouvant ses dires. Et comme en dehors de Lucille et elle, il n'y a que des garçons qui logent à leur étage, ça ne peut être que la jeune femme.


" Oui, d'ailleurs, la voilà qui arrive, je l'entends marcher dans le couloir. " dit Annaëlle en faisant un geste de la main en direction de l'entrée, avant de s'avancer jusqu'à la porte.


Elle l'ouvre d'un geste sûr et jette un coup d'oeil à gauche, vers l'ascenseur, puis vers la droite, derrière le battant. Comme elle l'avait prédit, Lucille est là, à nouveau vêtue de sa robe rouge et chaussée de sa paire de talons neufs. Elle s'est arrêtée devant la porte de son studio, elle tente d'insérer la clé dans la serrure mais son geste ne semble pas très assurée. Elle a certainement dû trop boire.


Annaëlle fronce brièvement des sourcils, troublée par elle ne sait quoi, avant de se reprendre, d'afficher un léger sourire et d'interpeller sa voisine :


" Lucille ? Il y a quelqu'un qui te cherche. "


La jeune femme se tourne alors très lentement vers Annaëlle. Trop. Elle penche la tête d'un côté, prend un air surpris. Mais ses yeux semblent ... vides.


" A qui tu parles ? " fait Clarence qui a rejoint le couloir.


Alors Annaëlle comprend enfin.


Elle sent toute la chaleur de son corps la quitter d'un coup, comme chassée par un brusque bain d'eau gelée. Ses yeux s'agrandissent, ses main se mettent à trembler, ses poumons se figent.


" Tu me vois ? "


La voix de Lucille sonne étrangement. Comme venue d'outre-tombe.


" Euh, Annaëlle ? " l'appelle Clarence en posant une main sur son épaule. " Tu m'entends ? Est-ce que ça va ? "


Oui, elle l'entend. Non, ça ne va pas. Elle est figée par la peur, glacée par l'horreur. Le corps de Lucille fait un pas dans sa direction. Annaëlle voudrait en faire un en arrière mais elle ne peut pas. Son corps refuse de lui obéir.


" Tu me vois. "


Cette fois, c'est une affirmation. Tous les poils du corps d'Annaëlle se hérissent. Elle respire à nouveau, hyperventile même. Son coeur bat trop vite, sa tête tourne. Elle ne veut pas que Lucille s'approche.


" Non. " souffle Annaëlle en usant du dernier filet d'air qui lui reste dans les poumons.


Elle n'arrive pas à détacher son regard de celle qui avance vers elle. Comme libérée, devenue consciente de sa condition, Lucille change. Ses yeux deviennent vitreux, ses cheveux poisseux. Un flot de sang coule sur le côté gauche de son visage, recouvre sa joue, goutte sur ses lèvres. Elle continue d'avancer calmement vers Annaëlle.


Cette dernière veut fuir, même si elle est consciente que ce serait vain. Elle le sait, elle en a l'habitude. Quand les esprits comprennent ce qu'elle est, c'est fini. Elle ne peut que subir. Alors elle ferme les yeux aussi fort qu'elle peut, serre les poings à s'en déchirer les paumes des mains. Ses épaules se contractent, son ventre se crispe. Une larme, unique, roule sur sa joue. Elle attend le choc.


" Aide-moi. " résonne une dernière fois la voix lugubre de Lucille, toute proche de son oreille.


Annaëlle ne le voit pas mais elle le sent : le fantôme de sa voisine la touche. 


Elle hurle.


◐────────r6;°r6;°r6;────────◐


Il y a du monde dans le couloir du troisième étage. Tous ceux qui ont entendu Annaëlle crier et qui étaient curieux de savoir ce qu'il se passait se sont regroupés là. Assise par terre, le dos collé au mur et la tête entre les mains, l'attraction du moment aimerait disparaître dans un trou de souris. Elle déteste être le centre de l'attention, spécialement lors de ce genre de situations.


Clarence fait preuve de gentillesse, il essaye de rassurer tout le monde et de les convaincre de retourner dans leurs appartements. Certains le regardent de travers, notamment les quelques filles qui sont montées ou sont descendues des autres étages. Elles doivent se demander s'il n'est pas la cause du hurlement d'Annaëlle. Cette pensée la fait un peu rire, malgré les événements. Si seulement elles savaient ...


Annaëlle frotte ses mains l'une contre l'autre pour essayer de ramener un peu de chaleur dans ses doigts gelés, souffle dessus. Ca lui fait du bien. Elle ose alors redresser la tête et regarder autour d'elle avec prudence. Elle respire mieux quand elle constate que Lucille n'est plus là.


Bien sûr que sa voisine a disparu. Maintenant qu'elle lui a tout ... montré.


Annaëlle ferme les yeux, tente de chasser les images qui s'impriment sur sa rétine. Mais elle les revoit inlassablement, comme une rengaine, une chanson qui tourne en boucle et dont on n'arrive pas à se débarrasser : le restaurant bruyant, le bar aux lumières tamisées, le studio en désordre. L'homme. Et ça reprend de puis le début, encore et encore, tourne et tourne sans fin, les mêmes images, les mêmes sons, les mêmes souvenirs. 


Jusqu'à ce qu'une main qui se pose avec prudence sur son épaule la ramène au moment présent. Annaëlle relève la tête, croise le regard bleu de Clarence qui s'est accroupit face à elle maintenant qu'il a réussi à se débarrasser de tous les curieux. Il semble inquiet. On le serait sans doute pour moins.


Même si son esprit était déjà parti loin, emmené vers les souvenirs de Lucille, Annaëlle a tout de même entendu le hurlement qu'elle a poussé. Un cri de pure terreur et d'horreur, représentation parfaite de ce qu'elle a ressenti à ce moment-là. Pas étonnant du coup, qu'il la regarde avec circonspection, comme s'il s'attendait à ce qu'elle se mette de nouveau à hurler sans raison.


" Ca va mieux ? " lui demande-t-il.


Annaëlle hoche de la tête et se relève. Clarence suit son mouvement. La jeune femme glisse un oeil sur la porte de sa voisine, indécise quant à la suite des événements. Elle sait ce que sa conscience voudrait qu'elle fasse, mais elle ne veut pas passer pour plus étrange qu'elle ne paraît déjà.


Annaëlle jette un regard à Clarence, se tâte à aller elle-même ouvrir la porte du studio de Lucille qui, elle le sait, n'est pas verrouillée. Mais elle n'a pas envie d'être celle qui découvrira le corps de la pauvre fille. Et elle n'a pas non plus envie d'imposer cette vision au gentil garçon qui se retrouve impliqué dans cette affaire sans savoir où il met réellement les pieds. Quant à appeler la police sur ce qui leur semblera n'être qu'un simple soupçon ... Annaëlle a eu trop de mauvaises expériences avec ces derniers pour l'envisager.


" As-tu essayé de voir si la porte d'entrée était verrouillée ? " demande-t-elle à Clarence.


Ce dernier sourcille puis regarde dans la même direction que son interlocutrice, sourcils froncés.


" Euh, non. Pourquoi ? "


Annaëlle serre les dents, hésite encore un quart de seconde sur la conduite à tenir puis se décide enfin. D'un pas décidé, elle se dirige ensuite vers l'appartement de sa voisine, Clarence à sa suite.


" Je ne pense pas que ce soit nécessaire d'essayer, qui partirait sans fermer sa porte ? Sans compter que ça peut-être considéré comme une violation de domicile privé, non ? "


Annaëlle ignore Clarence et pose la main sur la poignée, le coeur battant. Elle préférerait rentrer chez elle et oublier tout ça, faire comme si rien ne s'était passé. Mais elle ne peut pas. Sans compter que Lucille ne le permettrait sans doute jamais. Un mouvement de poignet de plus tard, la porte s'entrouvre. Clarence laisse échapper un hoquet de surprise.


" J'aurais pas parié un centime là-dessus. " dit-il avant de placer vivement une main sur le bas de son visage en poussant une exclamation de dégoût.


Annaëlle l'imite, dérangée elle aussi par l'odeur immonde qui s'échappe soudain du studio. Son estomac fait un looping. Les deux jeunes gens échangent un regard qui se passe de mots.


Annaëlle sait, Clarence redoute.


" Appelle la police. " fait alors la jeune femme en refermant la porte.


Clarence hoche d'un signe de tête et sort son téléphone de l'une des poches arrière de son jean avant de s'éloigner vivement pour passer l'appel. Annaëlle fait deux pas en arrière, le coeur toujours battant. La tête vide, elle attend que le jeune homme revienne vers elle.


" Ils envoient quelqu'un. " annonce-t-il après avoir raccroché.


Annaëlle acquiesce d'un signe de le tête.  Tous deux restent ensuite silencieux, plongés dans leurs pensées, évitant soigneusement de regarder vers la porte devant laquelle ils se tiennent, dans l'attente des secours. Par moments, l'un d'eux fait un geste - se gratter le nez ou changer sa jambe d'appui -  ce qui rompt le silence pesant du couloir.


Le temps s'étire en longueur, ralentit à n'en plus finir. De plus en plus impatiente, Annaëlle jette un oeil à sa montre qui affiche presque minuit. Le téléphone de Clarence sonne à cet instant, résonnant avec force entre les murs silencieux du bâtiment. Il décroche aussitôt, en prenant soin de ne pas parler trop fort, mais Annaëlle comprend très vite que la police vient d'arriver et qu'elle demande à ce qu'on vienne lui ouvrir la porte d'entrée de la résidence.


Clarence met moins de cinq minutes à revenir, accompagné de deux agents en uniforme : un homme d'une cinquantaine d'années aux cheveux courts et grisonnant, et une jeune femme brune, à peine plus âgée qu'Annaëlle.


" C'est cet appartement. " annonce Clarence en faisant un signe de la main.


" Depuis combien de temps est-ce que la jeune femme n'a pas donné de nouvelles ? " s'enquiert le plus vieux des agents.


" Plus d'une semaine, d'après son frère. " répond Clarence.


Ils s'arrêtent devant la porte. Le flic continue à interroger :


" Et quel est votre lien avec elle déjà ? "


Clarence passe une main dans ses cheveux et répond :


" Je ne la connais pas vraiment, je rends juste service à son frère, qui est un ami de longue date. Je passais dans le coin, il m'a demandé si je pouvais en profiter pour vérifier que tout allait bien. Je suis ici depuis trois jours mais je n'ai toujours pas réussi à la voir. "


La jeune policière se tourne alors vers Annaëlle qui s'est recroquevillée dans son coin, cherchant à se faire oublier - sans succès.


" Et vous êtes ? "


" La voisine. " répond simplement Annaëlle, sans donner plus de détails.


La policière laisse planer son regard sur elle, comme dans l'attente de plus d'informations, mais Annaëlle se contente d'éviter son regard et de se décaler de quelques pas en remarquant que son collègue est sur le point d'ouvrir la porte, après avoir y frappé deux fois, sans réponse. Annaëlle se rapproche de son studio, peu désireuse de devoir encore sentir l'odeur de mort qui se dégagera forcément du logement de Lucille dès que les policiers y entreront. Clarence, lui, semble plutôt vouloir rester. Soit son instinct a des ratés, soit il est maso.


La porte s'ouvre. En grand. Les deux policiers font un pas en avant puis deux pas en arrière, comme frappés. Clarence se détourne, a un haut le coeur. Et prend enfin la décision de s'éloigner de l'appartement et de ce qu'il s'y trouve. Il rejoint rapidement Annaëlle qui a quasiment déjà atteint son studio, à force de reculer lentement. Elle bute même contre la porte, restée ouverte, sans qu'elle ne s'en soucie. 


Les policiers se reprennent rapidement et poursuivent leur démarche. Ils allument la lumière, font deux pas à l'intérieur. Le policier lâche un juron sonore, sa collègue ressort précipitamment et vomit dans le couloir. Vu son âge, c'est sans doute le premier cadavre qu'elle voit depuis le début de sa courte carrière. Un baptême de feu.


" Je t'emprunte tes toilettes. " annonce soudain Clarence d'un ton pressé, sans attendre de réponse. 


Annaëlle ne lui en tient pas grief. Si elle n'avait pas l'habitude de voir des horreurs à cause de ce qu'elle est, elle aurait sans doute été la première à rendre le contenu de son estomac. C'est ce qu'il s'est passé les premières fois, en tout cas.


De là où elle se trouve, Annaëlle entend le policier resté dans l'appartement se mettre à parler, sans parvenir à distinguer ce qu'il dit. Elle n'en a pas vraiment besoin, elle est sûre qu'il est en train d'appeler des renforts - médecin légiste et équipe scientifique notamment. Avec ce qu'il a sous les yeux, pas besoin d'être un détective hors pair pour décréter que la mort de Lucille n'a rien d'accidentelle. 


Sa collègue, remise de ses émotions, le rejoint. Quelques secondes après, c'est Clarence qui reparaît, le teint crayeux et l'oeil humide. Il regarde son téléphone portable avec hésitation.


" Je me demande si je dois appeler Lucas ... le prévenir ... même si je ne m'en sens pas vraiment le droit ... ou le courage ... "


Il parle tout bas, comme s'il s'adressait à lui-même, alors Annaëlle se demande si elle peut lui répondre ou s'il prendra son intervention comme une intrusion dans ses affaires privées. Puis elle se dit que, vu tout ce qu'il se passe à l'instant T, il ne le prendra sûrement pas mal.


" Laisse la police s'en charger. " dit-elle d'une voix claire mais douce, attirant le regard de Clarence sur sa personne. " Ils sauront comment faire pour l'annoncer à la famille. Ca va être un très mauvais moment à passer pour eux. Il vaut mieux que ce soit des professionnels qui s'en chargent. "


Clarence acquiesce d'un signe de tête et remise son téléphone dans l'une de ses poches.


 Commence ensuite les aller-retour des différents corps de métiers qui font tour à tour leur apparition dans la résidence. Les deux jeunes gens y assistent depuis le perron de l'appartement d'Annaëlle, sans même se demander si leur façon de faire pourrait passer du voyeurisme : ils se sentent en toute légitimité. Chacun avec leur raison. Bien entendu, comme Annaëlle tarde un peu à le remarquer, d'autres font comme eux. Les résidents des autres logements du couloir, ainsi que ceux des autres étages, réveillés par le bruit ou couche-tard, viennent observer à leur tour les événements. Tous se demandent ce qu'il se passe ; sans difficulté, une majorité tapent dans le mille. 


Au bout d'un certain temps, presque une heure selon la montre d'Annaëlle, un agent de police vient vers eux. Ce n'est pas l'un de ceux qui sont arrivés les premiers, mais quelqu'un de visiblement plus haut gradé, puisqu'il est habillé en civil. Brassard au bras, calepin en main, il s'approche de l'appartement d'Annaëlle après avoir été dirigé par un de ses collègues.


" C'est vous qui avez trouvé la victime ? " demande-t-il d'une voix douce, qui contraste avec sa silhouette forte et ses habits sombres. 


Clarence acquiesce d'un signe de tête. 


" Peut-on entrer pour discuter un instant ? J'ai quelques questions à vous poser. "


L'enquêteur regarde Clarence mais quand il voit que ce dernier se tourne vers Annaëlle, il fait de même. Alors elle répond : 


" Je vous en prie, entrez. "


Clarence et Annaëlle s'installent immédiatement sur le canapé, reprenant leurs places initiales. L'enquêteur tire la chaise de bureau de sorte à leur faire face et s'y assied. Il ouvre ensuite son calepin, relit ce qui doit être les quelques notes qu'il a dû prendre dans le studio de Lucille puis relève la tête pour les regarder dans les yeux à tour de rôle. 


" Je suis l'inspecteur Ledoux. " se présente-t-il en pointant son stylo vers son badge, pendu à son cou. " Je suis chargé de l'enquête sur la disparition de mademoiselle Langlois. Vous pouvez m'expliquer quelles circonstances vous ont menés à découvrir ce qu'il lui est arrivé ? "


Annaëlle se tourne vers Clarence. Elle ne veut pas parler la première. Elle préfère que le jeune homme se charge d'ouvrir le bal, elle se contentera d'apporter ses propres précisions. Il semble comprendre le signal et commence donc son témoignage : 


" Je suis une connaissance du frère de Lucille, Lucas Langlois. Comme je passais dans le coin avec des amis, il m'a demandé de faire un arrêt pour voir sa sœur puisqu'elle ne donnait plus de nouvelles, ce qui n'était pas dans ses habitudes. J'avais juste pour mission de lui rappeler de répondre aux SMS de sa mère, qui panique facilement d'après ce que j'ai compris. Je suis arrivé il y a cinq jours et depuis j'ai essayé de la rencontrer par tous les moyens. En vain, bien évidemment. "


L'enquêteur griffonne sur son calepin, en hochant de la tête. Il ne relève les yeux que brièvement, de temps à autres, pour scruter Clarence. Celui-ci poursuit :


" Je suis passé une première fois à son appartement il y a trois jours et ensuite j'ai essayé de la croiser sur le campus, j'ai demandé à ses camarades de cours s'ils l'avaient vus. Comme tout le monde me disait que Lucille était aux abonnés absents depuis plusieurs jours, j'ai commencé à craindre qu'il ne lui soit vraiment arrivé quelque chose. C'est là que je suis tombé sur Annaëlle et qu'elle m'a appris qu'elle avait croisé Lucille il y a quelques jours. "


Le sang d'Annaëlle se fige dans ses veines. Au regard que lui jette l'enquêteur, au pli entre ses sourcils, il sait que c'est impossible. Alors, elle temporise : 


" Je croyais l'avoir vu. "


" Tu avais plutôt l'air sûre de toi tout à l'heure. " réplique Clarence avec un soupçon de reproche dans la voix.


" On ne peut jamais être sûr de rien. "


Le jeune homme fronce des sourcils, surpris et un brin perturbé, avant de reprendre la parole comme si de rien n'était.


" Annaëlle m'a ensuite proposé de m'accompagner jusqu'ici et de m'ouvrir la porte d'entrée du bâtiment parce que leur interphone ne fonctionne pas toujours. J'ai attendu dans le couloir pendant quelques heures puis elle a eu pitié de moi et m'a invité à continuer à attendre chez elle. On a mangé, discuté, et vers vingt-trois heures, Annaëlle a entendu Lucille passer dans le couloir. On est sorti et ... "


Clarence s'interrompt, fronce à nouveau des sourcils. Il se souvient, Annaëlle le sait. Il ne peut pas avoir déjà oublié. Alors elle prend le relai, avant qu'il ne dise quoi que ce soit qui pourrait la faire passer pour folle aux yeux du flic. 


" Bien sûr, il y avait personne dans le couloir. Je m'étais trompée. Et là, je me suis dit que ça valait peut-être la peine d'essayer d'ouvrir la porte, juste au cas où. Elle s'est ouverte. Et l'odeur ... "


Pas la peine d'expliquer pourquoi ils n'ont pas été plus loin. L'enquêteur opine de la tête, il comprend ce qu'elle veut dire. 


" J'ai aussitôt dit à Clarence d'appeler la police. "


" Pourquoi la police et pas les pompiers ? " demande l'inspecteur Ledoux. 


Les yeux de l'homme, d'un joli vert, ne laissent planer aucun doute : il est loin d'être bête. Alors il vaut mieux être la plus franche possible. 


" Je savais ce que signifiait cette odeur. Ce n'est malheureusement pas la première fois que je tombe sur un corps en décomposition. "


L'enquêteur hoche de la tête et griffonne à nouveau sur son carnet. Il semble alors remarquer l'air troublé que Clarence n'a toujours pas quitté.


" Quelque chose vous revient ? Quelque chose chose qui pourrait être important ? "


Annaëlle n'ose pas se tourner vers le jeune homme. Elle a peur de ce qu'il pourrait dire. 


" Non, rien. " finit par répondre Clarence, soulageant Annaëlle.


L'enquêteur les regarde tour à tour, comme si il doutait de leur témoignage, puis il se tourne vers la jeune femme. 


" Nos experts estiment pour l'instant que le décès de mademoiselle Langlois remontent a à peu près une semaine. En tant que voisine, avez-vous remarqué quoi que ce soit aux alentours de mardi dernier au sujet de la victime ? "


Annaëlle prend une profonde inspiration, serre ses mains entre ses cuisses et remet de l'ordre dans ses souvenirs, le regard rivé sur la table basse.


" Je l'ai croisé ce jour-là. Elle m'a aidé à ramasser des courses que j'avais fait tombé au pied de l'immeuble. C'est la dernière fois que je l'ai vue. "


En vie, du moins. 


" Et dans la soirée, je l'ai entendu rentrer. Je crois qu'elle n'était pas seule, il me semble avoir entendu une voix masculine. Ici, les murs sont plutôt fins alors il y a peu de chances que je me trompe. Et enfin, un peu plus tard, pendant que je dormais, je me rappelle avoir été réveillé par des coups contre le mur. J'ai supposé qu'elle était avec son copain alors j'ai mis des bouchons d'oreille pour pouvoir me rendormir. "


A aucun moment dans son récit, Annaëlle n'a levé les yeux vers l'inspecteur. Elle craint qu'il puisse lire dans son regard qu'elle ne dit pas tout à fait la vérité. Parce que, bien entendu, ce soir-là, elle n'a pas entendu les coups résonner dans l'appartement de Lucille. Mais tous les soirs qui ont suivis, si. Sans savoir, sans comprendre ce qu'ils signifiaient. Jusqu'à maintenant.


" A tout hasard, avez-vous déjà vu à quoi ressemblait son petit-ami  ? "


Annaëlle secoue la tête. Elle se permet ensuite de redresser la tête et de regarder de nouveau l'inspecteur. Il continue à écrire sur son carnet, prenant sans doute note des dernières informations qu'elle vient de lui donner. Il ne semble pas douter de la véracité de son témoignage alors Annaëlle se détend un peu. Juste un peu, parce qu'après il lui faudra gérer Clarence, qui ne manquera pas de lui poser quelques questions lui aussi. 


" Je pense que ce sera tout pour cette nuit. " décrète alors l'inspecteur Ledoux en refermant son carnet. 


Il leur demande ensuite leurs noms et leurs coordonnées.


" Si jamais quoi que ce soit vous revient, appeler à ce numéro. " fait-il ensuite en leur donnant à chacun une carte de visite. " Et bien sûr, restez joignable, au cas où on aurait d'autres questions à vous poser. "


Sur ces mots, il se lève de la chaise qu'il remet poliment à sa place. Clarence et Annaëlle le raccompagnent à la porte. Le temps qu'ils discutent, le couloir s'est vidé. Plus de curieux, encore moins de policiers et la porte du studio de Lucille est fermé et dorénavant interdit d'accès, ce qui laisse supposer que Lucille elle-même a aussi quitté les lieux. Enfin, du certaine façon seulement. Annaëlle frissonne.


L'inspecteur Ledoux les salue et s'éloigne en direction de l'ascenseur. Clarence sort lui aussi de l'appartement, à la grande surprise d'Annaëlle, qui s'attendait plutôt à ce qu'il s'attarde pour avoir l'occasion de la cuisiner. 


" Il est temps aussi pour moi de y aller. Il est tard et ... on a tous les deux besoin de dormir, je suppose. Merci de m'avoir accueilli en tout cas. C'était franchement cool de ta part. "


Annaëlle hoche de la tête, abasourdie et n'en croyant pas sa chance - plutôt aux abonnées absentes d'ordinaire. 


" Je pense que je passerai te voir une dernière fois avant de quitter la ville. " ajoute-t-il.


" Te sens pas obligé. " rétorque Annaëlle. " Je t'en voudrais pas de ne pas le faire. Je comprendrais même. "


" OK. On verra. "


Sur ces mots, il lui souhaite une bonne nuit et s'éloigne. Annaëlle referme la porte de son studio qu'elle prend soin de verrouiller à double tour. L'esprit encore remplie des images de la soirée, elle se dirige ensuite vers sa salle de bain, décidée à prendre une douche brûlante qui ne pourra lui faire que le plus grand bien. Sans prêter attention à ce qui l'entoure, elle se déshabille puis se glisse dans la cabine. Elle reste un long moment sous le jet d'eau, tentant d'envoyer toutes les images indésirables qui encombrent son cerveau au fond des égouts en même temps que l'eau. Puis, le corps rougit par la chaleur, elle finit par sortir. Elle s'enroule dans une serviette. Et finit par remarquer ce qu'elle aurait dû voir dès son entrée dans la salle de bain. La serviette qui cachait le miroir est tombé. Clarence a dû mal le remettre. 


Le coeur d'Annaëlle manque un battement, comme à chaque fois que ses yeux croisent son reflet. Puis elle respire normalement quand elle ne voit que ses longs cheveux blonds, sa peau bronzée, ses yeux noisettes et ses joues rebondies dans le miroir. Plus calme, elle se penche et ramasse le linge tombé au sol. Mais en se redressant, elle voit finalement ce qu'elle craint le plus à propos de son reflet. 


L'autre.


Cette ombre, cette silhouette indéfinie qui l'accompagne où qu'elle aille, depuis aussi loin qu'elle s'en souvienne, toujours accrochée à elle, collée à son dos sans relâche. Cette présence sombre, menaçante qu'elle aperçoit dès qu'elle croise son regard dans le reflet d'un miroir ou d'une vitre - peu importe ce que c'est, tant que c'est réfléchissant. Qui a finit par faire naître en elle la peur de sa propre reflection. 


D'un geste maladroit, empressé, Annaëlle remet la serviette en place. Le coeur battant à cent à l'heure et les mains tremblantes, elle décide ensuite que ç'en est trop pour une seule et même soirée. 


Trois minutes plus tard, elle se glisse dans son lit, bouchons dans les oreilles et masque sur les yeux.

Chapitre 3 by Mayra

Chapitre Trois

 

Le jour pointe à peine lorsqu'Annaëlle décide finalement de sortir de son lit, après une nuit passée à alterner phases de sommeils et phases d'éveils durant lesquels elle n'a cessé de se tourner et de se retourner, l'esprit en ébullition. Rien d'étonnant du coup, si elle se sent peu reposée et qu'elle est persuadée que sa journée va lui paraître interminable. Pour essayer de palier à cela, Annaëlle décide qu'un bon café est nécessaire. Mais après une inspection minutieuse de ses placards, force est de constater qu'elle n'a pas ce qu'il faut chez elle pour la requinquer. Annaëlle pousse alors un long soupir de déception puis décide de faire un détour par le café des étudiants avant son premier cours afin d'obtenir sa dose de caféine.

Moins de vingt minutes plus tard, habillée avec ce qu'elle a trouvé d'à peu près encore propre - visiblement une machine s'impose de toute urgence - et le visage marqué par sa très mauvaise nuit, elle sort de son appartement. Un coup d'œil sur sa gauche lui échappe. La porte du studio de Lucille est toujours barrée du ruban jaune de la police. Plus loin dans le couloir, deux garçons vivant à son étage discutent à voix basse en jetant, eux aussi, un regard vers la porte. Nul besoin d'être un génie pour deviner le sujet de leur discussion.

Annaëlle s'éloigne d'un pas pressé, désireuse de mettre un maximum de distance entre elle et la dernière demeure de Lucille. L'ascenseur met un temps interminable à rejoindre le troisième étage, temps pendant lequel Annaëlle n'a de cesse de taper impatiemment du pied et de jeter des regards par dessus son épaule. Mais heureusement le couloir reste vide de toute présence fantomatique. Lorsque la cabine finit enfin par s'ouvrir, la jeune femme s'y engouffre précipitamment et pousse un petit soupir de soulagement. Les portes se referment derrière elle et l'ascenseur entreprend de rejoindre le rez-de-chaussée de l'immeuble.

A peine trois secondes se sont écoulées que les lumières clignotent une fois. Puis deux. Annaëlle ferme les yeux. Les poils de ses bras se hérissent et elle sent ce froid inhabituel et familier envahir la cabine. Elle sert les poings, se met à respirer plus vite et à prier pour que l'ascenseur arrive à destination dans les plus brefs délais.

" Aide moi. "

Annaëlle secoue la tête. Elle devine aisément ce que souhaite l'esprit de sa voisine, pourquoi elle est piégée sur terre alors qu'elle aurait dû accéder à un monde meilleur - ou toute autre lieux susceptible d'accueillir les âmes des défunts. Elle sait exactement de quel genre d'aide le fantôme de sa voisine a besoin. Mais elle refuse de se mêler à cette histoire. Plus jamais.

" Je t'en prie. "

La voix de Lucille se fait moins éthérée, plus ancrée dans le réel, presque comme si c'était la Lucille vivante qui parlait, signe de son agacement face à l'attitude d'Annaëlle. Cette dernière continue à secouer la tête, de plus en plus véhément. Ce n'est pas une façon de répondre à l'esprit, de refuser son aide à une âme dans le besoin, mais plutôt sa façon de montrer qu'elle ne veut rien savoir, rien entendre, rien voir. En quittant sa ville natale, en partant étudier le plus loin possible, elle s'était promis de ne plus avoir affaire avec les morts et elle compte bien tenir son engagement.

Le tintement accompagnant l'annonce de l'arrivée de l'ascenseur à l'étage demandé retentit et Annaëlle s'enfuit aussi vite qu'elle le peut. Elle n'a pas besoin de regarder derrière elle pour deviner que Lucille la suit. Elle continue à ressentir sa présence par le froid qui l'entoure et la chair de poule qui fait se dresser la pilosité entière de son corps.

Dans le hall d'entrée, où s'alignent bien sagement toutes les boîtes aux lettres des locataires, deux jeunes femmes discutent. Quand elles voient Annaëlle apparaître, elles se précipitent sur elle et lui coupe toute possibilité de fuir la résidence au plus vite. Annaëlle se mord la lèvre et agrippe la bandoulière de son sac de cours.

" C'est vrai ce qui est arrivé à Lucille, celle du troisième étage ? " attaque d'emblée la petite blonde aux formes généreuses. " C'est Mathis qui nous a prévenus, il paraît qu'il a vu les flics l'emmener cette nuit. "

Annaëlle fait un pas sur le coté, mais l'autre fille, une métisse filiforme, s'interpose entre elle et la sortie. Soit elle n'a pas compris qu'Annaëlle était plus que pressée, soit elle s'en fiche royalement. En tout cas, elle enchaîne à la suite de son amie :

" Il a aussi dit que c'était toi qui l'avait trouvé. C'est vrai ? Est-ce que ça va ? Tu sais, je suis sûre que personne ne t'en voudra de prendre quelques jours pour te remettre du choc. Tu peux bien sécher un peu et rester chez toi. "

Annaëlle frissonne violemment à cette idée. Un regard en direction de Lucille, toujours accrochée à elle, lui échappe. Si elle restait toute la journée dans son studio, nul doute que le fantôme de sa voisine squatterait indéfiniment, exprimant sans relâche son désir d'être aider. Avant de devenir plus véhémente ; plus violente. Hors de question de subir cela, c'est au dessus de ses forces.

" C'est bon, je préfère aller en cours. " répond précipitamment Annaëlle en tentant à nouveau de passer la barrière féminine, avec succès cette fois.

Les deux jeunes femmes la regardent prendre ses jambes à son cou avec beaucoup d'étonnement. Annaëlle passe enfin le pas de la porte de la résidence et se retourne ensuite pour s'assurer que Lucille est bel et bien restée coincée de l'autre côté des murs. C'est le cas. Sans doute parce que, à l'instar de tous les autres esprit, elle ne peut s'éloigner comme elle le veut de sa dernière demeure.

A présent à l'abri de la présence indésirable de sa voisine, Annaëlle souffle un bon coup et ordonne à son cœur d'arrêter de jouer la samba. Elle est tranquille pour le reste de la journée, elle peut respirer normalement dorénavant.

En traversant tranquillement le quartier étudiant qui jouxte le campus universitaire, Annaëlle se rend très vite compte que les nouvelles se sont propagées à une vitesse phénoménale. Là où, avant, tout le monde l'ignorait royalement, indifférents à son existence même, il y a maintenant quelques regards qui s'égarent dans sa direction et des chuchotements qui troublent sa quiétude. Annaëlle prend bien soin de garder les yeux rivés au sol pendant tout le trajet qui la mène au café associatif.

Une fois devant le comptoir, Annaëlle prend le temps de choisir sa boisson. Même si elle raffole de son macchiato, elle a besoin de quelque chose d'un peu plus fort si elle ne veut pas finir par baver, la tête posée sur ses livres, avant la fin de la matinée. Elle finit par demander à la jeune fille en charge de servir le café ce matin-là de lui préparer le truc le plus puissant qu'elle a en magasin. Ensuite, sa potion magique en main, Annaëlle se dirige vers le bâtiment principale où elle sait qu'elle trouvera un peu de place où s'installer confortablement et une tranquillité certaine pour travailler sur les cours qu'elle a délaissé dernièrement. Elle déniche un petit coin dans l'amphithéâtre où elle a aperçu Clarence, pas plus tard que la veille, en train d'interroger les étudiants à propos de Lucille.

En s'installant, Annaëlle se demande si elle reverra le jeune homme avant son départ de la ville ou s'il préférera l'éviter comme la peste maintenant qu'il a sans doute plus ou moins compris qu'elle était loin d'être normale. A moins d'être aussi bizarre qu'elle-même l'est, il prendra sans doute la décision de fuir très loin, très vite. La plupart des gens n'aiment pas trop qu'on leur prouve que la mort n'est pas vraiment la fin, et Annaëlle ne voit pas pourquoi Clarence ferait exception à la règle.

Il ne lui faut qu'une dizaine de minutes pour engloutir son café, non sans tâcher au passage son cours de linguistique, puis elle travaille jusqu'à quasiment dix heures, rattrapant considérablement le retard accumulé au cours des derniers jours. Quand elle redresse la tête de ses classeurs pour jeter un œil autour d'elle, Annaëlle constate que beaucoup d'étudiants l'ont rejoint et qu'une petite quantité d'entre eux commencent à faire trop de bruit pour pouvoir continuer à réviser tranquille. De toute manière, son premier cours de la journée ne va plus tarder à débuter, alors elle remballe ses affaires et quitte l'amphithéâtre. Sur son passage, elle entend les ragots qui circulent : bon nombre d'entre eux ont pour sujet la pauvre étudiante retrouvée morte la veille, mais l'identité de celle-ci n'a pas encore dépassé les murs de sa résidence.

Annaëlle suit ses deux cours de la matinée avec moins d'attention que d'ordinaire. Déjà qu'habituellement, elle est loin d'être un modèle en matière de prise de note, ce jour-là c'est carrément la catastrophe. Comme les cours n'ont rien de particulièrement attrayant, elle ne peut empêcher son esprit de revenir continuellement s'intéresser aux images que Lucille a laissé dans sa mémoire : les murs du restaurant, les lumières du bar et le visage de l'homme tournent en boucle dans sa tête. Annaëlle a beau les chasser, ils reviennent sans cesse dès qu'elle baisse la garde.

Lorsque la pause déjeuner sonne, Annaëlle a l'estomac complètement retourné à force de voir et revoir la dernière scène de la vie de Lucille. La jeune femme doute sincèrement réussir à avaler quoi que soit au déjeuner alors elle décide d'aller s'isoler à la bibliothèque universitaire pour le reste de la journée - et si l'appétit lui revient au cours de l'après-midi, elle sait que les distributeurs de la BU auront largement de quoi la sustenter en attendant l'heure du dîner.

A la sortie du bâtiment, Annaëlle remarque tout de suite l'attroupement inhabituel d'étudiants qui observent la rue. Elle se glisse parmi eux et repère aussitôt ce qui attire ainsi leur attention : deux voitures de police arrêtées sur le trottoir et l'inspecteur Ledoux, bras croisés et adossé à la carrosserie de l'un des véhicules. L'enquêteur discute avec son collègue en tenue officiel mais son regard n'a de cesse de parcourir les visages des étudiants présents, comme s'il cherchait quelqu'un en particulier. Ses yeux croisent ceux d'Annaëlle l'espace d'un bref instant mais il ne fait pas mine de l'avoir reconnu. Puis, deux secondes plus tard, il se redresse vivement et s'avance, marchant droit en direction d'un camarade de classe d'Annaëlle.

" Vous êtes bien Yassine Saidi ? " demande l'inspecteur Ledoux, sa voix parfaitement audible au milieu du silence qui s'est brusquement installé parmi les curieux.

Le jeune homme aux cheveux épais et bouclés affiche aussitôt l'air perdu de celui qui se demande ce qu'on peut bien lui vouloir. Puis le visage inquiet que toute personne arborerait en constatant que la police est venu vous chercher en personne, sans même se donner le temps de le faire dans un endroit plus discret.

" Euh oui, c'est moi. " répond-t-il quand même, non sans jeter un regard sur tous ceux qui l'entourent et l'observent comme une bête de foire.

Annaëlle comprend ce que le jeune homme ressent à ce moment-là. Elle s'est plus d'une fois retrouvé à sa place, et elle voudrait partir, s'éloigner, cesser de jouer les voyeurs, mais sa curiosité est plus forte que sa volonté. Comme tous les autres, elle reste et observe.

" Je suis l'inspecteur Ledoux. " se présente l'enquêteur en montrant son badge à Yassine. " J'aurais quelques questions à vous poser au sujet de Lucille Langlois. Je vais vous demander de bien vouloir me suivre jusqu'au poste de police monsieur. "

Yassine échange un regard avec son ami le plus proche qui lui fait signe d'obéir à l'agent de police. Le jeune homme emboîte donc le pas de l'inspecteur quand celui-ci se retourne vers ses collègues. L'étudiant ne semble pas en état d'arrestation puisque l'enquêteur ne le menotte pas mais cela n'empêche pas la foule de commencer à spéculer et, pour certains, de se convaincre très rapidement que Yassine Saidi est le meurtrier de Lucille.

Annaëlle secoue la tête, redresse la bandoulière de son sac et s'éloigne enfin des curieux. Elle sait que Yassine est innocent. C'est bien avec lui que Lucille a dîné le soir de son décès, avec lui qu'elle était en couple mais elle a rompu au cours du dîner. Le jeune homme est seulement coupable d'avoir eu le cœur brisé et malheureusement au plus mauvais moment possible.

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La bibliothèque universitaire est un bâtiment particulièrement laid, un bloc de deux étage tout en béton et percé aléatoirement de fenêtres rectangulaire ou en losange. A l'intérieur, passé l'accueil tout en longueur, ce n'est qu'une succession de salles étroites aux étagères pleines à craquer, aux tables bancales et aux chaises grinçantes. La plupart des étudiants évitent ce lieu comme la peste, refusant d'étudier dans un endroit aussi étouffant. Pas étonnant que beaucoup d'entre eux préfèrent juste emprunter les ouvrages voulus et prendre un café bas de gamme dans un boui-boui quelconque pour échapper à l'atmosphère suffocante de la bibliothèque. Annaëlle se sent comme les autres dès qu'elle pose un pied à l'intérieur du bâtiment mais pour aujourd'hui, elle n'a pas le choix : pour des raisons évidentes, il est hors de question de rentrer dans son studio et l'amphithéâtre est plein à craquer tous les midis, donc cette solution de repli est à bannir. Quant au café associatif, il ne rouvrira ses portes qu'à partir de quinze heures et il est hors de question de mettre les pieds dans un autre café, inconnu au bataillon, où n'importe quel esprit errant pourrait l'empêcher de travailler correctement.

Annaëlle répond d'un signe de tête au salut amical que l'employé de la bibliothèque lui adresse lors de son passage devant le bureau des emprunts puis s'enfonce dans le dédale des pièces sombres, divisées par thème. Elle trouve assez rapidement celle dédiée à la littérature et décide de s'installer à une table calée sous une fenêtre, près de la porte qui mène à la pièce d'à côté. Elle dépose ses affaires, disparaît un instant et revient les bras chargés de livres. Elle s'assied et commence à travailler dans le silence un peu trop pesant de la bibliothèque.

Au cours de son temps d'étude, le calme ambiant n'est que rarement perturbé par le passage de quelques étudiants et plus souvent par les employés qui rangent les livres retournés. Annaëlle peut donc avancer dans son travail, se perdre dans les textes et oublier complètement les événements des dernières heures. Ce n'est qu'au bout d'un long moment qu'elle consent enfin à relever la tête de ses livres, arrachée à sa réflexion par son estomac qui réclame douloureusement sa pitance. Un coup d'œil sur son téléphone lui apprend qu'elle est assise depuis déjà plus de trois heures. Elle estime alors avoir bien mérité une pause.

Annaëlle s'étire paresseusement en regardant à travers la fenêtre. Un homme en manteau beige passe, suivit par une jeune femme en robe rouge. Annaëlle se redresse immédiatement, les yeux ronds. Elle est presque sûre qu'elle vient de voir Lucille. Sauf que c'est impossible puisqu'elle est censée être coincée à la résidence, là où elle est morte.

Sauf si ...

Annaëlle colle son visage à la fenêtre, tentant d'apercevoir le type que l'esprit de Lucille semblait suivre, mais il est déjà hors de sa vue. Elle scrute la rue avec un peu plus d'acuité, s'interrogeant sur le fait qu'il puisse traverser ou autre, mais ne remarque qu'un drôle de van décorés de dessins aux tons criards garé un peu plus haut.

Annaëlle se recule, passe une main dans ses cheveux et repousse la tentation grandissante d'essayer d'en savoir plus. C'est bien la première fois que la présence d'un fantôme l'intrigue autant. Et ça lui fait peur. Si elle commence à donner de l'importance aux esprits, qui sait jusqu'où cela pourrait la mener ? Il vaut mieux qu'elle fasse comme si de rien n'était. D'autant plus que la personne qui a le plus de chance d'avoir un spectre collé à ses basques est celui qui est impliqué dans sa mort. Et dans le cas de Lucille, certainement celui qui l'a tué.

Annaëlle secoue la tête, rappelé à l'ordre par son estomac qui grogne. Elle frotte ensuite son visage avec ses mains et se décide enfin à prendre la direction de l'accueil, portefeuille en main, pour aller récupérer de quoi grignoter. Devant le distributeur, la jeune femme hésite quelques secondes avant de se décider pour un soda, un paquet de chips et un sachet de bonbons. Avec tout ça, elle sait qu'elle peut tenir jusqu'au soir, voire jusqu'au lendemain. En frissonnant, elle tâte sérieusement l'idée d'acheter aussi quelques madeleines, histoire d'assouvir l'envie qui lui prend soudainement les tripes, au moment où une voix masculine brise le silence de l'accueil. Par simple réflexe, elle tourne la tête pour regarder celui qui vient d'entrer.

Le pardessus beige lui saute immédiatement aux yeux. Mais pas autant que la silhouette élancée moulée dans une robe carmin et le crâne défoncé de l'étudiante qui lui colle au train comme s'il elle était son ombre. Plus de doute possible, l'esprit de Lucille suit l'individu au sourire affable qui demande des renseignements à l'employé installé à l'accueil. Annaëlle ne peut s'empêcher de scruter le visage du jeune homme hanté. De type caucasien, le cheveu blond foncé, habillé de manière chic, on lui donnerait le bon dieu sans confession. Rien en lui ne laisserait deviner l'homme violent qu'Annaëlle a vu en compagnie de Lucille dans les souvenirs de cette dernière.

L'esprit en question, jusque là occupée à fusiller du regard l'homme au pardessus comme si elle pouvait lui ôter la vie rien qu'en le regardant, finit par remarquer la présence d'Annaëlle. En un clin d'œil, la voilà à moins de cinquante centimètres de la jeune femme. Celle-ci sursaute. Le visage de Lucille est si proche du sien qu'elle se retrouve envahit par l'odeur de mort qui enveloppe le fantôme. Elle déglutit difficilement, combattant un haut le cœur.

" Aide moi. " intime l'esprit, comme si c'était la seule et unique chose qu'elle était capable de dire.

Annaëlle secoue brièvement la tête avant de se retourner, bien décidée à retourner étudier et faire comme s'il ne s'était rien passé durant les dernières secondes.

Aide moi ! "

Le hurlement puissant et colérique de Lucille arrache un cri de surprise à Annaëlle qui en laisse tomber son déjeuner tardif. Elle s'accroupit aussitôt et récupère le tout hâtivement, assaillie par les cris enragés et les appels à l'aide incessants. Sans même avoir besoin de se retourner, elle devine que les deux hommes à l'entrée l'observent avec curiosité. Elle se dépêche d'autant plus de ramasser ses affaires et de disparaître entre les rayonnages, le cœur battant et les larmes aux yeux. Au bout de quelques secondes, elle s'arrête et se retourne, vérifiant que Lucille est bien restée près de l'homme au pardessus. Comme elle ne repère pas la présence du fantôme, elle lâche un lourd soupir et s'essuie rageusement les yeux.

Annaëlle ne se souvient pas d'avoir déjà croisé la route d'un esprit aussi enragé. En tout cas, pas un qui puisse être être à ses côtés aussi souvent que Lucille. Après cette rencontre fortuite, elle a encore moins envie de retourner dans son studio. Annaëlle se doute que sa voisine passera la nuit à exiger son aide et à hurler. A la hanter, quoi. Elle en frissonne par avance.

Une fois de retour à sa table, Annaëlle secoue la tête et se frappe vivement les joues pour chasser de son esprit toute pensée relatif aux fantômes de manière général ou plus particulièrement au décès de Lucille. Elle préfère se concentrer sur son travail. Ça fonctionne d'ailleurs pendant quelques minutes, le temps pour elle d'ajouter un paragraphe à la dissertation sur laquelle elle bosse depuis une heure, mais un peu de bruit dans la pièce voisine attire son attention et la détourne de ses études.

Un coup d'œil jeté dans la pièce attenante lui réserve une surprise de taille : Clarence s'avance dans sa direction. Leurs regard se croisent. Un sourire apparaît brièvement sur le visage du jeune homme, avant de s'évanouir, remplacé par un air plus que déterminé. Annaëlle déglutit. Visiblement, Clarence n'est pas comme la plupart des gens autrement il aurait fait semblant de ne pas la connaître.

" Salut. " fait-il en arrivant à sa hauteur, se postant derrière la chaise qui fait face à la jeune femme.

" Bonjour. " répond poliment Annaëlle, les sourcils froncés.

" Est-ce qu'on peut parler ? "

Annaëlle regarde autour d'elle d'un air évident. Le lieu ne se prête pas vraiment à ce genre d'activité, même si en vrai, ils ne dérangeraient sans doute pas grand monde. Mais cette excuse pouvait être une échappatoire comme une autre.

" Je ne pense pas qu'on embêterait qui que ce soit, c'est plutôt vide. " répond Clarence en plissant des yeux, peu dupe. " Mais si tu préfères, je peux t'offrir à boire dans un café du coin. "

Il sous entend clairement qu'il ne lâchera pas l'affaire. Annaëlle se demande pourquoi. Ils sont vraiment très peu à chercher des réponses à leurs questions après avoir compris que les fantômes existaient bel et bien. Quelle raison peut donc bien pousser un garçon de son âge à en savoir plus sur elle et son fardeau ?

Le silence d'Annaëlle tarde certainement plus qu'elle ne le pense puisque Clarence finit par lâcher un lourd soupir et tirer la chaise devant lui pour s'installer. Il pose ensuite ses bras sur la table, au milieu des livres grands ouverts, et se penche vers elle. Il se retrouve soudain si proche qu'Annaëlle se recule par instinct.

" N'essaye même pas de me faire croire qu'il ne s'est rien passé hier ! " s'exclame-t-il en essayant même pas de se faire un peu discret.

" Je n'essaye rien. " se défend-t-elle aussitôt sur le même ton. " Je suis seulement surprise de te voir ici. Non seulement j'étais persuadée que tu allais prendre tes jambes à ton cou mais en plus, je n'aurais jamais pensé que t'arriverais à me trouver à la bibliothèque."

" Simple coup de chance. Je passais dans la rue quand je t'ai aperçu par la fenêtre. Ça m'arrange, je n'avais pas tellement envie de retourner faire le pied de grue devant ta porte. "

Elle pouvait le comprendre.

Elle est toujours là ? Je veux dire, dans la résidence. "

Annaëlle sait bien évidemment de qui il parle mais par habitude, elle répond du tac-au-tac et joue les autruches.

" Qui ça ? "

Clarence lui envoie un regard assassin. Annaëlle esquisse une grimace d'excuse en poussant un léger soupir.

" Oui, Lucille est toujours là-bas. Les esprits ont tendances à s'attacher au lieu où ils sont morts. "

Clarence ouvre de grands yeux, comme s'il ne s'attendait pas à ce qu'Annaëlle soit coopérative aussi vite.

" Bah merde alors. " lâche-t-il ensuite en se laissant tomber contre le dossier de sa chaise. " Tu es une vraie médium. "

Annaëlle fait la grimace. Elle déteste ce mot ; il lui rappelle sa grand-mère. Et, par extension, les causes de son décès. Sans son travail de médium justement, sa mamie Jeanne serait certainement toujours parmi eux.

" Je ne suis pas une médium. Je vois seulement des choses que les autres ne voient pas. Et que je préférerais ne pas voir. " répond-t-elle un peu sèchement.

" Ouais, ça je peux comprendre. " fait-il en hochant la tête. Puis il fronce les sourcils avec un air curieux et poursuit. " Mais comment tu les vois exactement ? Je veux dire, pour Lucille, t'avais l'air persuadée qu'elle était vivante. Comment t'as pu te tromper ? "

Annaëlle joue avec son crayon, agacée. Elle n'aime pas cette situation. Et c'est bien pour ça qu'elle a l'habitude d'ignorer les défunts, pour éviter ce genre de discussions entre autres. Pour ne pas avoir à subir les regards aussi, comme celui que Clarence fait peser sur elle : un mélange de fascination et de répulsion. Comme si elle était une bête de foire.

" Je les vois parce que je n'ai pas le choix mais j'essaye au maximum de ne pas faire attention à eux. C'est pour ça que je n'ai pas compris pour Lucille. Et si ... "

Et si elle n'avait pas essayé de sortir de ses habitudes, d'aider Clarence, contrairement à ce qu'elle aurait fait d'ordinaire, elle ne se retrouverait pas avec un esprit collé au train et bien décidé à obtenir ce qu'il voulait, et cela en ne prenant bien évidemment pas en compte les conséquences pour Annaëlle. Tout ce qu'elle tentait d'éviter au maximum depuis sa plus tendre enfance en fait.

Rapidement, Annaëlle tente de trouver une échappatoire à cette situation. Elle ne veut plus rester là à répondre à des questions auxquelles, de toute manière, elle n'a sans doute pas les réponses attendues. Le plus simple serait certainement de se lever, de rassembler ses affaires et de faire comprendre à Clarence que les choses s'arrêtaient là pour eux mais elle doutait que le jeune homme accepte de la laisser partir aussi facilement. 

" Il y a longtemps que tu peux les voir ? " demande alors Clarence, ignorant des pensées de l'étudiante face à lui. 

Clarence vient à peine de terminer sa question qu'il se redresse et fixe son regard par dessus l'épaule d'Annaëlle. Au même instant, cette dernière frissonne violemment. Trop concentrée sur sa conversation avec Clarence, elle n'a pas prêté attention au froid qui s'est mis progressivement à s'installer dans la pièce au cours des dernières secondes. Elle n'a pas besoin de se retourner pour découvrir ce que son interlocuteur regarde de manière aussi appuyée : puisqu'il ne peut voir Lucille, ce ne peut être que l'homme au pardessus beige. 

Ce dernier passe près de leur table. Puisque Clarence le fixe du regard, il lui adresse un signe de la tête, sans s'arrêter, et continue vers la pièce suivante. Lucille, elle s'attarde près d'Annaëlle, le regard flamboyant. Le cœur battant et le regard fixé sur Clarence, l'étudiante attend que l'esprit soit obligé de s'éloigner en même temps que celui qu'elle hante. En vain. Lucille s'attarde. En face d'elle, le jeune homme reprend la discussion comme si de rien n'était :

" Tu ne comptes pas répondre à mes questions, hein ? Tu sais, je suis vraiment intéressé par tout ce qu'il se passe en ce moment, ce n'est pas de la curiosité mal placée. Je peux comprendre tes réticences, t'as dû tomber sur des tas de gens qui ont eu des réactions pas très sympas en comprenant que tu pouvais voir les morts mais je ne suis pas comme eux ! D'ailleurs hier, tu sais, quand tu m'as demandé ce que je faisais comme travail, ce n'est pas que je ne voulais pas te répondre mais ... "

Clarence cesse soudain de parler. Annaëlle ne l'a pourtant pas lâché du regard durant tout son monologue, même si elle était plus occupée à tenter d'ignorer la présence colérique de Lucille qu'à réellement écouter son interlocuteur. Clarence se retourne ensuite d'un coup, comme attiré par quelque chose. Annaëlle suit la direction de son regard juste à temps pour voir l'homme au manteau disparaître précipitamment entre les étagères, d'une façon un peu trop pressée pour être honnête.

" Il était en train de nous écouter ou quoi ? " lâche alors Clarence, sourcils froncés, en se remettant droit. 

Annaëlle frissonne de nouveau. Rien à voir avec la présence fantomatique de Lucille cette fois. Sans même y penser, l'étudiante jette un regard à la défunte. Cette dernière commence déjà à s'éloigner. Le regard qu'elle lui lance en retour ne fait aucun doute : elle semble vouloir la prévenir de quelque chose,  la mettre en garde. Pas besoin, Annaëlle a déjà compris. Si l'homme au manteau - l'assassin de Lucille - a entendu sa discussion peu discrète avec Clarence alors ... 

Alors il y a de forte chances pour qu'Annaëlle soit sa prochaine victime.

 

Chapitre 4 by Mayra

Chapitre Quatre

 

Annaëlle est restée si longtemps plongée dans les méandres de Youtube que, lorsqu'elle relève la tête et regarde par la fenêtre du fast-food, la nuit est presque tombée. La luminosité est très basse et les derniers rayons du soleil se voient à peine au dessus des bâtiments de la ville. Elle estime que cela doit bien faire trois heures qu'elle est assise devant son plateau vide, à attendre que le temps passe. Elle remarque alors que les employés la regardent de travers ; ils n'ont sans doute pas l'habitude de voir quelqu'un s'attarder aussi longtemps.

Un coup d'œil à sa montre lui apprend qu'il est presque neuf heures. Annaëlle devrait rentrer chez elle, mais elle n'en a aucune envie. Elle réfléchit rapidement aux solutions qui s'offrent à elle pour éviter d'avoir à retourner à la résidence si tôt. Elle pourrait rester ici, mais elle a le sentiment que si elle le fait, elle ne tardera pas à se faire éjecter. Il faut dire que la salle se remplit rapidement et les clients cherchent où s'installer ; bientôt on lui demandera de laisser la place à quelqu'un qui consomme. Autre solution, un bar. Mais Annaëlle n'en connait aucun et elle ne se voit pas s'installer seule alors qu'en ce jeudi soir, ils seront emplis d'étudiants venus fêter la fin de la semaine. Sans compter les invités indésirables.

Annaëlle se renfonce dans sa chaise, son regard posé sur la fenêtre, réfléchissant à que faire pour éviter absolument d'avoir à rentrer chez elle dès maintenant. Elle préfèrerait attendre le moment où elle sera si fatiguée qu'elle s'écroulera de sommeil sur son lit, sans même faire attention à Lucille, qui sera certainement là à l'attendre. Contrairement à la plupart des autres fantômes qu'elle a croisé, sa voisine semble extrêmement butée. Elle sent que cette dernière ne la lâchera pas tant qu'elle n'aura pas fait ce qu'elle veut qu'Annaëlle fasse. Et la malchance ayant voulu qu'elle décède dans l'appartement voisin du sien, Annaëlle sait qu'elle sera complètement à sa merci dès qu'elle posera un pied chez elle. La migraine se pointe rien qu'à cette idée.

" Excusez-moi " fait soudain une voix féminine, l'arrachant à ses pensées. " Est-ce que vous avez fini de manger ? "

La question n'est que pure théorie : son plateau est vide et la femme d'une trentaine d'année qui s'adresse à elle le voit parfaitement. Annaëlle n'a donc pas de raisons de ne pas lui céder sa place. Elle lui adresse un signe de tête et se lève en emportant son sac de cours et son plateau, qu'elle vide aux poubelles avant de quitter le fast-food.

Une fois dehors, Annaëlle constate que l'air s'est rafraichi. Elle frissonne un peu et s'enveloppe dans ses bras avant de prendre automatiquement la direction de sa résidence, sans autre solutions de repli viable. Elle stresse déjà à l'idée de ce qui l'attend. Elle croise quand même les doigts, espérant que Lucille soit restée hantée son assassin plutôt que son domicile.

Tout en marchant, elle repense à son après-midi à la bibliothèque.

Après le départ du type en manteau, Annaëlle s'est enfui à toute vitesse, prétextant un rendez-vous auprès de Clarence pour pouvoir s'en débarrasser par la même occasion. Elle ne pense pas avoir déjà quitté un lieu avec une telle rapidité ; il faut croire qu'une potentielle menace de mort donne des ailes à n'importe qui. Mais après quelque temps, elle s'est mise à relativiser : même si le jeune homme a bien entendu toute sa conversation avec Clarence, il y a peu de chance pour qu'il y ait cru. Ils avaient tout de même parlé d'une personne morte et de sa capacité à la voir - et potentiellement à lui parler. Qui prendrait cette échange entre Clarence et elle pour argent comptant ? Il y avait plus de chances qu'il les ait pris pour des cinglés. Aucun risque qu'il se soit mis en tête qu'il devait la faire taire pour protéger son secret.

Dans les rues de la ville, les lampadaires s'allument les uns après les autres alors qu'Annaëlle reprend pied dans l'instant présent. Autour d'elle, les gens s'activent, pressés, jusqu'à ce qu'elle arrive dans la grande avenue piétonne, bordée de restaurants aux prix attractifs et de bars aux offres alléchantes aux yeux des pauvres étudiants et des jeunes actifs. Beaucoup se pressent déjà aux terrasses, discutant avec entrain, riant sans retenue ou chantant à tue-tête pour les plus éméchés.

Soudain, Annaëlle repère un miracle : un banc vide, devant une banque. Au milieu de cette foule et en cette fin de semaine, c'est une véritable étrangeté - et une aubaine. Elle s'y précipite, soulagée d'avoir trouvé une solution de répit pour quelques temps. Avec son téléphone, qu'elle a chargé à bloc en mangeant, elle va pouvoir tenir un long moment. Il ne lui reste plus qu'à croiser les doigts pour qu'on la laisse squatter en paix.

Durant la première heure, elle saigne les vies de ses différends jeux, téléchargés lors de multiples moments d'ennuis ; pendant la demi-heure qui suit, elle se perd dans les méandres des réseaux sociaux, s'intéressant aux vies cybernétiques de personnes qu'elle connait ou à celles d'inconnus. C'est au cours de cette inspection curieuse aux allures de voyeurisme qu'elle sent une présence à ses côtés : quelqu'un vient de s'asseoir sur le banc.

Annaëlle se doutait que cela risquait de finir par arriver. Il y avait tout de même peu de chances qu'une jeune fille seule dans une rue bondée d'hommes alcoolisés ne se fasse pas accoster au moins une fois. Elle s'y attendait mais elle devait avouer qu'elle était restée tranquille plus longtemps qu'elle ne l'aurait cru. Se doutant de ce qu'il risquait d'arriver en prenant la décision de s'installer là, elle avait tout de même penser à assurer sa sécurité : il y avait - et il y a toujours d'ailleurs - trop de passants pour qu'on puisse porter atteinte à son intégrité physique.

Annaëlle jette un rapide coup d'œil à sa gauche. Le nouvel arrivant est un garçon, sans doute pas beaucoup plus âgé qu'elle, vêtu simplement, une bière dans la main et le regard brillant de celui qui ferait sans doute mieux de rentrer se coucher. Le sourire qui étire ses lèvres quand leurs regards se croisent lui donne envie de rouler des yeux : il n'a pas l'air dangereux, ni même méchant mais elle a la vague impression qu'il risque de jouer les pots de colle.

" Salut. Ça fait un moment que je t'observe et je constate que tu es toute seule. Tu veux venir boire un verre avec nous ? "

Pour ponctuer sa phrase, il fait un signe de tête, indiquant du menton la terrasse d'un bar tout proche, et plus particulièrement la table autour de laquelle se pressent trois types qui les regardent avec insistance. Ses amis, certainement.

Annaëlle lui répond en étirant les lèvres, sans animosité, avec autant de gentillesse que possible :

" Non merci. "

" T'es sûre ? C'est triste de passer une jolie soirée comme celle-ci toute seule. "

Il se penche un peu vers elle, passe son bras sur le dossier du banc, juste derrière sa personne. Comme elle l'avait prévu, un peu pot de colle. Du coup, elle abandonne son sourire poli et prend un ton plus ferme :

" Oui, je suis sûre de moi. J'ai envie de rester seule. "

Il pousse un long et profond soupir factice, sourire en coin et prend une gorgée de sa bière.

" Si c'est une question d'argent, ça me fera plaisir de t'offrir la première tournée. "

Elle mordille sa lèvre inférieure et fronce légèrement des sourcils, se demandant comment faire pour se débarrasser de l'importun, vu qu'elle aimerait rester encore un peu dehors. Elle jette un coup d'œil vers le bar ; ses amis ont vidé leurs verres et délaissé leur table pour les rejoindre. Les battements de son cœur s'accélèrent et elle passe en mode alerte.

" Vraiment, j'aimerais juste que vous me laissiez tranquille. "

Les trois garçons s'arrêtent face à eux. Annaëlle frissonne si violemment que son regard se dirige d'instinct vers celui du milieu. Dans son crâne recouvert d'une tignasse d'un blond presque blanc qui n'a rien de naturel, des doigts squelettiques et ruisselant s'enfoncent sans retenue. Ce sont ceux d'un esprit aux yeux tristes, les habits dégoulinant d'eau, dont l'air de ressemblance avec le type en bermuda et tee-shirt ne laisse planer aucun doute : ils sont de la même famille.

Annaëlle se recroqueville sur elle-même et fuit rapidement le fantôme du regard : aucune envie qu'il la repère. Elle ne s'échine pas à éviter Lucille pour se retrouver avec un autre spectre aux basques.

" Nath, je crois que t'embêtes la demoiselle. " fait le type hanté d'une voix forte, en portant une main à sa tête avec un air douloureux. " Et puis, je me tape encore un foutu mal de crâne alors on va rentrer, d'accord ? "

Rien d'étonnant à ce qu'il se tape une migraine de tous les diables vu que le fantôme a les doigts plantés dans sa cervelle jusqu'à la deuxième phalange ! On serait souffrant pour moins que ça.

" Encore ? " s'exclame le dénommé Nath d'un air agacé. " Tain, tu fais chier ! Tu peux pas boire plus de deux verres sans venir faire ta pleureuse. Le prochaine fois, reste chez toi ! "

Il se tourne ensuite vers Annaëlle en souriant de nouveau, mais son regard se fait lubrique en descendant vers son décolleté inexistant, sa poitrine étant recouverte d'un tee-shirt on ne peut plus basique.

" Et puis, je ne peux pas partir maintenant, je me suis fait une nouvelle copine. Faut qu'on apprenne à se connaître. "

Un autre de ses potes, à la peau sombre et à la silhouette trapue, pousse un fort soupir avant de l'obliger à se lever, aidé par le quatrième type de leur bande. L'importun se débat un moment, peu enclin à se laisser faire, mais les deux autres sont plus fort - ou moins bourrés. Ils l'éloignent d'Annaëlle, mais le type au fantôme s'attarde un moment.

" Désolé pour ça. " fait-il en faisant un vague signe de la main en direction de ses amis qui remontent la rue. " Il devient particulièrement stupide quand il a bu. "

Il lui fait ensuite un signe de la tête et s'éloigne à son tour, l'esprit toujours accroché à sa tête. Le froid spectral disparaît en même temps qu'eux mais Annaëlle se frotte quand même les bras à la recherche d'un peu de chaleur malgré la fin du mois d'avril aux températures particulièrement clémentes. Sans pouvoir s'en empêcher, elle suit le type du regard ; ou plutôt son fantôme, pour être plus exact. Il défait son emprise sur le crâne de sa victime mais reste à ses côtés alors que la bande d'amis quitte la rue. C'est bien la première fois qu'elle voit un mort coller des maux de têtes à quelqu'un de cette manière. Ca l'intrigue un peu.

Annaëlle secoue vivement la tête, chassant cette pensée de son esprit. C'est la deuxième fois de la journée qu'elle se surprend à ressentir de l'intérêt envers une âme restée sur terre. Il faut que ça cesse !

Perturbée, Annaëlle range son téléphone dans son sac et quitte le banc qui lui a servi de refuge plus longtemps qu'elle ne l'avait espéré. Par automatisme, elle prend la direction de son appartement. Au cours de sa route, elle tente de trouver un moyen pour faire faire durer le temps passé en dehors de sa résidence mais, à près de vingt-trois heures, les solutions deviennent très limités. Elle se résigne donc à rejoindre ses pénates, non sans croiser vivement les doigts pour que Lucille soit restée hanter son meurtrier.

◐────────r6;°r6;°r6;────────◐

Lorsque les portes de l'ascenseur s'ouvrent à son arrivée au troisième étage, la première chose que remarque Annaëlle est le froid anormal qui règne dans le couloir. Lorsqu'elle expire, bouche ouverte, pour confirmer ses doutes, un petit nuage de vapeur apparait.

Deuxième chose qu'elle remarque, ce sont les appliques murales qui clignotent, comme si toutes les ampoules s'étaient subitement retrouvées en fin de vie toutes en même temps.

Et enfin dernier point bizarre, ses voisins se sont tous rassemblés devant l'appartement de Lucille. Il y en a même certains qui viennent des autres étages. Et ils chuchotent entre eux, comme s'ils avaient peur de déranger.

Annaëlle s'avance jusqu'à sa porte, beaucoup moins effrayée que les autres étudiants. Elle sait qui est à l'origine de ces manifestations indésirables, même si elle ne s'attendait pas à ce que Lucille puisse se manifester aux yeux des simples mortels aussi rapidement. Il faut croire que la rage de la défunte est plus puissante qu'Annaëlle ne l'avait d'abord supposé. Et c'est plutôt ça qui lui ferait peur, à elle. Car, qui dit fantôme puissant, dit fantôme qui peut faire du mal. Et ceux qui sont en colère ont tendances à ne pas apprécier les personnes sensibles à leur présence et qui les ignorent.

" Hey, c'est toi la locataire du 3B ? "

Annaëlle espérait pouvoir rentrer chez elle sans se faire remarquer, mais c'est raté. Elle a seulement eu le temps de glisser sa clé dans la serrure. Elle se tourne vers le garçon qui vient de l'interpeller, faisant fi du regard exorbité et des mains qui se tordent avec angoisse, pour acquiescer d'un signe de tête.

" Il parait que c'est toi qui a trouvé la fille du 3D. Est-ce que ... par hasard ... est ce que tu sais comment elle est morte ? "

Annaëlle secoue la tête au moment où de forts bruits de coups se mettent à résonner dans tout le couloir. Certains poussent des cris de peur, notamment les filles, les autres se contentent de sursauter et de s'envelopper de leurs bras, comme si cela pouvait les protéger. Le cœur battant la chamade, loin d'être insensible aux évènements, Annaëlle laisse son regard errer sur les lumières qui clignotent avec plus d'entrain. Le tambourinement, issu de l'appartement de Lucille, persiste quelques secondes au milieu du silence de mort qui règne parmi les étudiants, et s'arrête brusquement. Puis, assez rapidement, les appliques retrouvent leur stabilité coutumière et une douce tiédeur refait son apparition dans le couloir. Effrayée, une des filles fond en larme avant de courir rejoindre l'ascenseur.

Les mains légèrement tremblantes, Annaëlle fait tourner sa clé dans le verrou et se réfugie dans son appartement. Elle claque la porte, allume les lumières et vérifie tout de suite si Lucille a décidé d'élire domicile chez elle. 

Mais elle est seule. 

Soulagée, Annaëlle se laisse tomber sur son canapé, lâchant son sac à ses pieds. Du couloir, elle entend ses voisins qui se mettent à échanger leurs avis et leurs ressentis. Ahurissement, incompréhension et peur percent à travers leurs voix que les murs fins ne parviennent pas à freiner. Annaëlle elle-même a du mal à contrôler les tremblements qui secouent son corps.

Ce n'est pas l'existence de l'esprit de Lucille qui l'a fait ainsi grelotter mais l'idée qu'elle va devoir supporter sa présence pendant les deux années et demi d'études universitaires qui lui reste à faire. Voire plus, si elle décide de ne pas s'arrêter à la licence. Et ça, c'est au dessus de ses forces. En quittant la maison familiale, elle s'était juré de ne plus laisser ces histoires de fantômes gâcher sa vie. D'ignorer ces derniers, de faire comme si elle était normale. 

Cela n'avait marché qu'un temps.

En poussant un long et profond soupir, Annaëlle se laisse aller contre le dossier du clic-clac. Elle ferme les yeux et laisse son esprit vagabonder quelques instants, loin de son studio, se remémorant quelques souvenirs agréables pour apaiser son cœur et ses tremblements. Elle se revoit dans la cuisine de sa mamie Jeanne, à déguster une tartine de pain à la confiture de fraise et un bol de chocolat chaud ; elle se revoit allongée sur la plage, sous un soleil éclatant, ses doigts glissant dans le sable fin, le son des vagues dans les oreilles ; et enfin, elle se revoit roulée en boule sous sa couette, dans sa chambre chez ses parents, à écouter de la musique pendant des heures, l'esprit voguant au gré des images créées par les instruments et les voix mélodieuses.

Ce moment de pure relaxation ne dure malheureusement que quelques minutes. Tout d'un coup, la température dans le studio dégringole et tous les poils du corps d'Annaëlle se hérissent. 

Nul besoin d'être un génie pour comprendre que Lucille s'est pointé. 

Et à en juger par le plafonnier qui commence à clignoter, elle est d'une humeur massacrante. 

Annaëlle tourne la tête vers la porte, là où elle sent la présence de l'esprit. Sa voisine porte toujours sa jolie robe rouge et ses escarpins. Tout le côté gauche de son visage est ravagé par les coups et une partie de l'arrière de son crâne est complètement enfoncé, son cuir chevelu arraché. Sa jolie tenue est toute chiffonnée et tâchée du sang qui goutte de son visage. Lucille est quasiment méconnaissable. Rien de très étonnant, quand on sait la force avec laquelle son agresseur s'est acharnée sur elle avant de lui ôter la vie. 

En constatant qu'Annaëlle la regarde, le seul œil encore visible du spectre flamboie de colère. L'électricité fluctue avec encore plus d'intensité.

" Aide-moi. " dit Lucille d'une voix si grave qu'on jurerait qu'elle parle depuis le fin fond d'une grotte.

Annaëlle fronce des sourcils et soupire. Puis, elle reporte son regard sur la télévision éteinte. Si seulement elle savait comment faire pour se débarrasser du fantôme de sa voisine ...

" Je sais que tu me vois et que tu m'entends ! " poursuit Lucille en se mettant à crier. " Arrête de m'ignorer ! Tu dois m'aider ! " 

Les lumières de l'appartement s'éteignent et se rallument si vite à présent qu'Annaëlle pourrait se croire en discothèque. La colère et l'agacement du spectre va même jusqu'à contaminer les autres appareils électriques qui se mettent à grésiller. La télévision s'allume et les images s'enchainent, sans jamais se fixer. Le micro-onde se met à tourner. La surtension menace. Le disjoncteur n'est pas calibré pour supporter tout cela. 

Annaëlle presse les paumes de ses mains contre ses orbites. Son cœur tambourine, sa peau devient moite, ses poils se hérissent. Son corps lui aussi réagit à la présence du spectre.

" Arrête ! " finit-elle par hurler, exaspérée, en abaissant ses mains. " Je ne te dois rien ! "

Les manifestations de la présence du fantôme cesse un instant, traduction de sa surprise devant la réponse - qu'elle n'attendait plus - d'Annaëlle. 

Mais ce n'est que pour repartir ensuite avec plus de violence. Lucille s'avance alors de quelques pas pour se rapprocher du canapé. 

" Il doit payer pour ce qu'il m'a fait. " déclare-t-elle avec véhémence.

Annaëlle repose les mains sur ses yeux, en colère contre elle-même. C'est stupide d'avoir répondu à Lucille. Les esprits ne résonnent pas comme les humains. La preuve : de son vivant Lucille était une vraie crème, toujours souriante, toujours avenante ; mais dans la mort, elle était devenue une petite peste exigeante et pot de colle. Le jour et la nuit. Les fantômes sont souvent conditionnés par leurs derniers instants. Aucun moyen de raisonner Lucille du coup, puisque les sentiments de peur, d'injustice, de colère et de désespoir sont certainement les dernières choses qu'elle a ressenti. Du coup, envolée la gentille étudiante pleine de joie, et bonjour la tigresse avide de vengeance.

" Trouve-le. " insiste Lucille, après un instant de silence et d'une voix étrangement calme. " Avant qu'il ne te trouve. "

Le frisson glacé qui dégringole soudain le long de la colonne vertébrale d'Annaëlle n'a absolument rien à voir avec la présence du spectre. De nouveau, elle laisse retomber ses mains. Mais cette fois-ci, elle plante son regard dans celui de Lucille.

" Qu'est-ce que tu viens de dire ? " lâche-t-elle dans un demi-souffle.

" Ma mort lui a donné le goût du sang. " lui apprend Lucille, avec toujours le même  calme qui donne un répit au système électrique du studio. " Il cherche déjà sa future victime et la conversation qu'il a surpris à la bibliothèque fait de toi une cible de choix. Il est déjà à ta recherche. "

Annaëlle ramène ses pieds sur le canapé et se recroqueville sur elle-même, le corps glacé. Elle pose son menton sur ses genoux, l'image du type en pardessus beige imprimé sur la rétine. Elle se revoit avec Clarence, assise à la table, en train de se demander si le gars en question les a espionné. Maintenant, elle a la réponse à leur interrogation de tantôt.

" Tu dois m'aider. Plus vite on l'arrêtera, plus vite tu seras en sécurité. "

Annaëlle ne répond pas, elle réfléchit. Combien de temps faudra-t-il à la police pour trouver l'agresseur de Lucille ? Où en sont-ils de leurs investigations ? Peut-elle compter sur eux pour l'appréhender avant qu'il ne lui fasse du mal ? 

" Je sais où tu peux le trouver. " Poursuit Lucille, indifférente au mutisme de sa voisine, la voix chargée d'une excitation inquiétante. " Je connais son terrain de chasse préféré. Il te suffit d'y aller. De l'attirer ici. Et je m'occuperai du reste. Tu n'auras pas à te salir les mains. "

Le regard d'Annaëlle glisse vers l'esprit qui s'est placé devant elle, entre le canapé et la télévision, ses jambes passant à travers la table basse. Elle plante son regard dans le seul œil valide du fantôme de sa voisine, rendue folle par les circonstances de sa mort.

" Il est hors de question que je fasse quoi que ce soit. " murmure Annaëlle, horrifiée par la proposition. 

La prunelle survivante de Lucille flamboie de rage. L'électricité recommence à fluctuer anormalement. Le volume de la télé monte et descend sans s'arrêter, plongeant tour à tour la pièce dans une cacophonie indescriptible puis dans un silence insupportable. Lucille disparait subitement mais cela ne met pas fin aux conséquences de sa présence; signe qu'elle n'est pas partie loin. 

Annaëlle plonge brusquement vers son bureau, attrape bouchons d'oreille et masque qu'elle met aussitôt en place puis plonge de nouveau la tête dans ses genoux. Elle sait que la colère d'un fantôme peut durer des heures.

 

 

 

Chapitre 5 by Mayra

Chapitre 5

 

Le soleil pointe à peine le bout de son nez au travers des persiennes quand Annaëlle finit par émerger de son sommeil pour la énième fois. La nuit a été courte et plutôt agitée. Lucille a fait des siennes jusqu'à deux heures du matin, mettant les nerfs des locataires de l'immeuble à rude épreuve. Plusieurs fois, on est venu tambouriner à la porte d'Annaëlle pour lui prier de mettre fin au vacarme qui régnait dans son appartement. Elle n'a jamais répondu. A quoi bon ?

La jeune femme s'assied et s'étire douloureusement. Elle a dormi dans ses vêtements de la veille et sans prendre le temps de déplier son clic-clac. Son masque de nuit est tombé de son visage à un moment ou un autre ; les bouchons d'oreille eux, ont valsé dans la pièce, jetés avec colère par Annaëlle après moins de trente minutes d'utilisation : elle n'a pas réussi à les faire tenir en place.

La veille au soir, avant de s'endormir, Annaëlle s'est décidé. Impossible pour elle de passer le week-end ici, avec l'esprit de Lucille bien décidée à lui pourrir la vie, alors elle a pris la seule décision qui s'imposait : celle de rentrer chez ses parents. Du coup, elle reste assise quelques secondes, histoire de profiter du calme de son appartement. Elle se gave du sentiment d'être bien chez soi, seule, sans jugements, sans silence lourd de sens, sans regards venimeux. Tout ce qui l'attend, en somme, dès qu'elle aura posé le pied dans la maison familiale.

Avec un soupir, elle s'arrache du canapé et récupère des vêtements propres, avant de partir se doucher. Une fois ses ablutions faites, elle s'attelle à fourrer le maximum de chose dans le plus grand sac qu'elle possède. Même si elle s'est promis de ne rentrer que pour trois jours, elle préfère jouer la prudence ; son séjour pourrait durer plus de temps que prévu. Elle a déjà commencer à imaginer comment annoncer à ses parents qu'elle stoppait net ses études. Pour le moment, aucune illumination pour l'aider à échapper au courroux parental.

Une fois fois son sac plein à craquer, Annaëlle se tâte : peut-elle prendre le risque de prendre son petit-déjeuner chez elle ? Lucille pourrait débarquer à tout moment et recommencer son cirque. Difficile de passer une bonne journée quand on la débute avec un fantôme qui vient vous vriller les yeux et les oreilles, alors Annaëlle décide plutôt de s'arrêter prendre un café et un muffin à emporter au premier café qu'elle croisera.

Le jeune femme récupère tout ce dont elle estime avoir besoin pour survivre aux prochains jours, puis quitte son appartement. Elle verrouille soigneusement derrière elle et file ensuite rejoindre l'ascenseur. Le bâtiment est calme. Rien d'étonnant à cela un vendredi matin à huit heures et demi. Une majorité des étudiants doivent être en train de cuver leur vin, les autres tentent certainement de rattraper les quelques heures de sommeil volées par le fantôme de leur voisine.

Tout en rejoignant le rez-de-chaussée, Annaëlle vérifie les informations de son covoiturage sur son téléphone, réservé juste avant de s'endormir. Le rendez-vous n'étant prévu qu'à neuf heures trente près de l'université, elle a largement le temps. Comme prévu, elle s'arrête prendre de quoi se restaurer au premier café qu'elle trouve et s'attarde même dans un parc pour déguster son muffin au chocolat.

La Clio de son covoiturage est à l'heure sur le parking, avec à son volant une étudiante aux cheveux si courts et à la carrure si masculine que de loin, Annaëlle l'a prise pour un garçon.

La conductrice est une étudiante en dernière année de Licence de psychologie et une grande bavarde, ce qui arrange Annaëlle. Elle n'a qu'à se contenter de secouer la tête de temps en temps et de poser une question quand la source se tarit pour relancer la discussion. L'idéal pour ne pas avoir à trop penser. Par contre, grâce au bavardage incessant, les cinq heures de route qui la séparent de sa ville natale passent à une vitesse folle. Trop rapidement à son goût, elle voit apparaître les paysages familiers des bourgades, annonciatrices de la station balnéaire qui se rapproche. Et puisque, plus la distance qui la sépare de la maison de son enfance se raccourcit, plus Annaëlle se plonge dans un lourd mutisme, la conductrice finit elle-même par mettre fin à son monologue.

Enfin, la Clio s'arrête sur un parking à l'orée de la ville, tout près d'un arrêt de bus. Annaëlle remercie l'étudiante pour le voyage agréable et s'éloigne sans un regard en arrière. En marchant sur le bitume qu'elle a foulée toute sa courte vie, le rythme cardiaque d'Annaëlle s'accélèrent légèrement. Si deux semaines auparavant on lui avait dit qu'elle serait de retour chez elle aussi rapidement, elle ne l'aurait pas cru.

Et pourtant ...

Annaëlle rejoint l'arrêt de bus où deux vieilles dames patientent déjà en papotant, assises sur le banc et des caddies pleins à craquer à leurs côtés. L'une des deux lui parait familière, avec son cardigan fleurie, mais elle n'arrive pas à se rappeler où elle l'a vu. Du moins, jusqu'à ce qu'elle remarque le petit caniche noir qui trotte aux pieds de la retraitée qui, elle, reste indifférente à la présence de l'animal. Des souvenirs d'enfance remontent alors très rapidement à son esprit.

" Dis-moi, jeune fille, tu ne serais pas la petite fille de Jeanne Guillou, par hasard ? " demande alors la grand-mère en se penchant un peu pour mieux voir le visage d'Annaëlle.

La jeune femme acquiesce d'un signe de tête.

" Ah, je me disais bien que ce visage ne m'était pas inconnu ! " s'exclame la vieille dame avec entrain. " Annaëlle, c'est bien cela ? C'est fou comme tu ressembles à ta grand-mère. "

Ne sachant pas trop quoi répondre, Annaëlle se contente d'un sourire poli et d'un vague signe de la tête pour montrer son accord - même si elle n'est pas tout à fait sûre d'être réellement d'accord avec l'affirmation disant qu'elle ressemble beaucoup à sa mamie Jeanne.

" Je ne sais pas si tu te souviens de moi - tu étais toute petite la dernière fois que je t'ai vu, c'était bien avant le décès de Jeanne - mais tu pourras passer le bonjour à ta mère ? Dis-lui que Brigitte l'embrasse, elle saura de qui tu parles. "

Annaëlle acquiesce d'un signe de tête, légèrement distraite par le caniche qui a fini par comprendre qu'elle pouvait le voir et qui vient se planter à ses pieds, la langue pendante. Les deux dames retournent à leur conversation, sans s'intéresser davantage à la présence de l'étudiante qui se demande comment elle va faire pour se débarrasser de la présence du canidé. Le plus simple est sans doute de faire comme s'il n'existait pas - ce qui est nettement plus facile à faire avec les animaux qu'avec les êtres humains.

De fait, lorsque le bus arrive enfin et ouvre ses portes, le défunt animal suit docilement sa maîtresse et lâche enfin les baskets d'Annaëlle, qui part s'installer dans le fond du véhicule, bien loin des deux pipelettes. Elle passe les vingt minutes de voyage qui suivent, le regard braqué sur l'extérieur et coupée du monde par la musique que diffusent ses oreillettes.

Elle quitte l'autobus dans une grande avenue où s'entassent une école primaire et un collège, les deux établissements qu'elle a fréquenté puisque tout proche du domicile de ses parents. Elle emprunte une ruelle qui sépare les deux institutions, traverse le square où deux femmes et leurs enfants profitent du soleil éclatant, puis trottent tranquillement dans le quartier pavillonnaire qui l'a vu grandir. Une fois arrivée devant le portail en PVC de la maison contemporaine qui n'a pas du tout changé durant les six derniers mois, elle s'arrête un instant. L'idée presque tentante de faire demi-tour et de préférer la présence de Lucille à celle de sa famille pour les trois prochains jours caresse son esprit.

Heureusement, la maison est vide, comme le constate Annaëlle dès qu'elle déverrouille la porte. Dans l'entrée, rien ne traîne, pas même une paire de chaussure, signe que sa mère mène toujours tout le monde à la baguette. Annaëlle dépose ses clés dans le plat en céramique prévu à cet effet qui trône sur le meuble à chaussure, puis se débarrasse de ses tennis qu'elle range docilement. Inutile de s'attirer le courroux maternel avant même d'avoir parlé de sa situation.

Ensuite, elle grimpe l'escalier quatre à quatre et s'arrête devant la porte entrouverte de sa chambre.

Enfin, de ce qui était sa chambre.

Apparemment, ses parents n'ont pas mis longtemps avant de s'accaparer ce qui a été son havre de paix pendant six ans. Ses meubles sont toujours à la même place, comme l'observe Annaëlle dès qu'elle pousse la porte et qu'elle pose un pied dans la pièce, mais les quelques effets personnelles qu'elle avait laissé derrière elle lors de son départ pour l'université en septembre ont disparus, laissant place aux affaires de ses parents. Ces derniers semblent avoir décidé de transformer peu à peu la chambre de leur fille en salle de loisir à leur entière disposition.

En posant son sac sur le couvre-lit, Annaëlle jette un œil à l'ordinateur neuf qui trône sur son bureau et sur le vélo d'appartement qui squatte l'espace entre son placard et le pied de son lit, là où avant elle s'avachissait pendant des heures sur un fauteuil poire - allez savoir où il avait bien pu disparaître - les doigts de pied caressés par la douceur d'un tapis épais et un roman volumineux dans les mains. 

Elle déballe rapidement ses affaires pour les ranger sur sa commode, glisse son sac sous le lit d'un coup de pied puis s'assoit sur le rebord, le regard porté sur la fenêtre et la vue sur les toits des maisons adjacentes.

Partie sur un coup de tête, Annaëlle en avait oublié qu'en ce vendredi, son frère était au lycée et ses deux parents au travail. Personne ne serait de retour avant dix-huit heures, ce qui laissait pas mal de temps à tuer. Elle pouvait toujours s'installer à l'ordinateur pour jouer ou s'étaler sur le canapé du salon pour regarder un film ou une série, mais ce n'était pas vraiment son envie du moment. Hors de question de se lancer dans une activité trop calme qui n'empêcherait pas ses pensées de voguer vers les raisons de son départ.

Soudain décidée, Annaëlle se relève, attrape son sac à main et quitte en trombe sa chambre. Elle rejoint le garage attenant à la maison, où elle retrouve son vélo, toujours à la même place, comme dans l'attente de son retour. Elle vérifie rapidement que tout fonctionne correctement avant de l'enfourcher et de quitter la propriété, direction le centre-ville historique de la ville et ses rues pavés où l'attendent, elle le sait, les arômes réconfortants de son macchiato préféré.

◐────────r6;°r6;°r6;────────◐

C'est à moins de deux rues de sa destination qu'Annaëlle manque de peu de passer sous une voiture. 

La cause ? L'incivilité. 

Alors qu'elle roule tranquillement sur la piste cyclable, un conducteur ouvre brusquement la portière de son véhicule, sans avoir visiblement pris la peine de vérifier qu'il n'y avait personne. Le battant jaillit sans crier gare, Annaëlle n'a pas le temps de l'esquiver et est expulsée sur la route. Heureusement, la personne qui conduit le véhicule rouge qui arrive à ce moment-là a d'excellent réflexes et pile juste à temps pour ne pas, elle aussi, percuter la jeune femme. Étendue sur le bitume, Annaëlle se redresse endolorie et l'esprit embrumée.

" Vous allez bien ? "

La voix paniquée qui vient de s'exprimer appartient à la conductrice qui a évité de peu de lui rouler dessus. Annaëlle se tourne vers elle avec une grimace, une douleur vive irradiant de tout son côté droit, là où la collision avec la porte a eu lieu. Elle reconnaît immédiatement les boucles blondes et décolorées qui encadrent le visage carré et le petit nez en pointe. Mais elle fait comme si il n'en était rien. La plupart de ses anciens camarades de classe n'attendent que cette réaction de sa part de toute manière.

" Ouais, ça devrait aller. " répond-t-elle en se redressant.

Ensuite, elle regarde du côté de celui qui l'a heurté avec sa portière, intriguée de ne pas le voir s'approcher ou l'entendre s'enquérir de son état. Le type en question, la soixantaine bien tassée, est occupé à vérifier l'état de son véhicule.

" Une chance pour vous que ma voiture n'ait rien. " s'exclame-t-il avec colère. " Vous savez combien ça coûte à faire réparer ? La prochaine fois, regardez où vous allez, bon sang ! "

La jeune femme en laisse pendre sa mâchoire, estomaquée. L'homme vient de manquer de l'envoyer à l'hôpital et elle devrait s'excuser ? Il y a longtemps qu'Annaëlle sait que le monde ne tourne plus rond, mais à ce point quand même ...

Sans un mot de plus, le retraité lui lance un regard noir, claque sa portière et s'éloigne en maudissant tous ces jeunes mal élevés et irrespectueux.

Trop sonnée pour réagir, Annaëlle se contente de redresser son vélo et de vérifier que le choc n'a pas été trop rude pour lui. Puis, elle se tourne vers Claire, la conductrice de l'autre véhicule, une fille de son âge avec qui elle a passé une bonne partie de son temps pendant ses premières années de collège. Cette dernière est déjà reparti vers sa voiture, s'apprête à remonter à bord. Au dernier moment, elle hésite, lance un coup d'œil vers Annaëlle. Leurs regards se croisent l'espace d'un bref instant mais Annaëlle y met rapidement fin en enfourchant son vélo et en reprenant sa route. 

Quelques secondes plus tard, la voiture rouge la dépasse avec prudence.

Annaëlle termine sa route en grimaçant. Certes, l'accident ne semble pas l'avoir sérieusement blessée mais cela ne l'empêche pas d'être particulièrement endolorie, notamment au niveau des côtes et de la jambe qui ont subis le choc. La partie gauche de son visage chauffe aussi un peu, lui laissant penser qu'elle a dû s'érafler la peau sur le bitume.

Arrivée à l'entrée de la rue piétonne qui signe le début du centre-ville historique, tout en pavé et en bâtisses plus que centenaire, elle descend de son vélo et remonte tranquillement en le poussant. Elle s'arrête moins de deux minutes plus tard devant une ancienne maison à trois niveaux, dont l'un est invisible à l'œil puisqu'il se trouve au sous-sol. La façade du rez-de-chaussée, rénovée au cours des dernières années, a troqué ses vieilles fenêtres contre une grande baie vitrée qui offre une vue imprenable sur l'intérieur.

Annaëlle dépose son vélo aux emplacements prévus à cette effet devant le magasin voisin, un tatoueur qui n'était pas là huit mois plus tôt. Quand elle entre ensuite dans le café, une petite cloche annonce discrètement son arrivée.

A l'intérieur, Annaëlle se sent instantanément revivre. Les meubles dépareillées, mélange de modernité avec ces fauteuils colorées et cosy qui vous donne l'envie de s'y prélasser indéfiniment, et de traditionnel grâce aux vieux meubles en bois qui sont une invitation à jouer les curieux, donnent l'impression d'entrer chez soi, à peine a-t-on passé le pas de la porte. Les plantes vertes en tous genres qui poussent avec entrain dans les endroits les plus insolites et les vieux bibelots de sa grand-mère qui traînent un peu partout, héritage de sa boutique ésotérique, accentuent un peu plus cette douce sensation d'être exactement au bon endroit.

Pour l'heure, ce n'est pas la cohue. Le coup de feu du déjeuner est dépassé et celui de seize heures ne commencera pas avant une heure ou deux. Seules deux femmes d'une quarantaine d'années sont attablées dans le fond de la pièce, devant deux cafés surmontés d'une montagne de chantilly et de deux généreuses portions de tiramisu.

Annaëlle dédaigne les tablées et préfère se glisser jusqu'au comptoir où elle se hisse sur un tabouret recouvert de velours rouge et s'installe face à l'imposante machine à café. Elle pose son sac devant elle au moment où le rideau de perles de bois à sa gauche, qui sépare le bar de la cuisine d'où s'échappent des arômes de cannelles et de pommes chaudes, laisse passer la silhouette rebondie de Noémie.

La trentaine approchant, la propriétaire du café est ce qui se rapproche le plus d'une amie pour Annaëlle. Sa peau couleur chocolat et ses cheveux crépus trahissent des origines africaines, héritées de sa mère, mais ses iris claires et son petit nez aquilin rappellent les ancêtres européens de son père.

Le pas lourd, la silhouette légèrement penchée en arrière, Noémie s'approche en essuyant ses mains sur son chiffon fleuri.

" Bonjour, que puis-je vous ... "

Elle redresse la tête avec un sourire étincelant, digne de l'excellente commerciale qu'elle est, avant de s'interrompre en reconnaissant la nouvelle venue. Le sourire se fait alors plus sincère, joyeux.

" Annaëlle ! " s'exclame-t-elle. "Si je m'attendais. Quelle plaisir de te revoir. Tu viens d'arriver ? "

La jeune fille acquiesce, la chaleur que l'on ressent quand on est accueilli avec bonheur se répandant dans toutes ses veines. Il y avait trop longtemps qu'elle n'avait pas vu un visage amical.

" Je suis rentrée pour le week-end. J'en avais bien besoin. "

Noémie fait le tour du comptoir et s'approche de la jeune femme pour une accolade, un peu gênée par son ventre proéminent.

La jolie pâtissière est en fin de grossesse, si les souvenirs d'Annaëlle sont bons. Il lui semble que le décompte, à présent, se donne en jours. Mais elle n'ose pas poser la question directement, de peur d'être indiscrète. Ni même de lui faire part de son étonnement de voir Noémie encore travailler, alors qu'elle aurait sans doute été beaucoup mieux à l'étage, à se reposer dans son appartement ou à terminer de préparer la chambre.

" Ça me fait plaisir de te voir. La dernière fois, c'était à Noël, non ? " fait Noémie en se reculant après leur salutation affectueuse. Puis, elle tapote son ventre avec malice et ajoute : " Je me suis pas mal arrondie, hein ? "

Annaëlle acquiesce d'un signe de tête, non sans préciser au passage que sa grossesse lui va à ravir. Noémie fronce alors des sourcils puis, désignant le visage de l'étudiante, lui demande ce qui lui est arrivé. Annaëlle lui raconte la mésaventure qui lui est arrivé en venant lui rendre visite, puis interroge Noémie en retour; alors que cette dernière être après " les vieux croulants qui feraient mieux de se trouver une place en hospice " :

" Bastien n'est pas là ? "

" Il est dans la cuisine, il s'occupe d'un gâteau d'anniversaire qu'on nous a commandé. Depuis deux mois, il m'interdit de toucher quoi que ce soit à la cuisine ! Je n'ai plus que le droit de saluer les clients et de servir un café une fois par semaine ! A croire que je suis en sucre. Bon, bref. Ne bouge pas, je vais lui dire que tu es là. "

Sur ces mots, Noémie repasse derrière le comptoir avant de disparaître en retraversant le rideau de perles.

Annaëlle est soulagée d'apprendre que Bastien surveille de près l'état de Noémie. Bien qu'une grossesse soit rarement problématique, le cas de cette dernière est particulier : Noémie a vécu plusieurs fausses couches et cette grossesse qui tient enfin le coup se doit d'être autant plus surveiller que le couple s'apprête à accueillir des jumelles. En vrai, Annaëlle s'étonne même que Bastien n'ait pas attachée son épouse à leur lit pour l'obliger à prendre du repos.

" Salut Anna ! Quelle surprise. On ne t'attendait pas. "

La jeune femme se tourne vers Bastien qui s'avance dans sa direction, les joues maculées de farine et la charlotte, qui couvre sa tête, de travers. Abattre à lui tout seul le travail qui devrait être fait à deux semble l'épuiser, si elle s'en réfère aux cernes qui bordent ses yeux aux prunelles vertes et son teint slave plus pâle que d'ordinaire.

" Je suis partie sur un coup de tête, je n'ai prévenu personne. " répond Annaëlle en acceptant la bise du trentenaire.

" Tes parents vont être ravis de la surprise alors. " déclare Bastien, sûr de lui.

Annaëlle, elle, doute sincèrement de l'exactitude de cette affirmation : elle est persuadée depuis longtemps que, moins ses parents la voient, mieux ils se portent.

" Tes études, comment ça se passe ? Tu te plais toujours dans ta fac ? "

Noémie s'attelle à préparer le macchiato au caramel préféré d'Annaëlle pendant que l'étudiante répond aux questions du futur papa.

Bastien reste papoter avec elle seulement deux minutes, avant de devoir retourner aux fourneaux et de céder la place à sa femme, piquant au passage un baiser sur le front de cette dernière. Annaëlle détourne le regard de cette marque d'affection, toujours un peu mal à l'aise dans ce genre de situation. Elle ne sait jamais vraiment comment réagir.

Noémie dépose le café devant Annaëlle, accompagné d'une part de tartes aux pommes caramélisées, puis s'installe sur le tabouret voisin, non sans quelques acrobaties. Elles discutent, de tout et de rien, pendant de longues minutes.

Annaëlle comprend très vite qu'elle a fait le bon choix. Elle aurait même dû se décider à rentrer plus tôt, au lieu d'attendre que Lucille vienne lui pourrir sa nuit pour se sentir obligée de prendre ses jambes à son cou. Revoir Noémie et Bastien lui fait un bien fou, son moral remonte instantanément en flèche.

Et elle en aura bien besoin pour affronter le retour au domicile familial ...

" Oh, j'ai failli oublier ! " s'exclame soudain Noémie, son regard s'illuminant d'un seul coup. " J'ai quelque chose pour toi. Je reviens, je vais te le chercher. "

Noémie quitte aussitôt son tabouret en vinyle rose pour rejoindre la cuisine, laissant Annaëlle s'interroger sur ce que la jolie pâtissière peut bien vouloir lui remettre. Cependant, elle ne se pose pas la question pendant très longtemps puisque Noémie réapparaît rapidement, un carton dans les mains. Elle le dépose sur le comptoir, devant une Annaëlle intriguée, avant d'ôter le couvercle de la boîte cartonnée.

" Bastien a finalement décidé d'aller faire un peu de tri dans la cave. On y avait pas mis le nez depuis notre emménagement, c'est dire s'il y avait besoin. " explique Noémie en sortant de fins dossiers de la boîte. " Et il a mis la main sur des trucs qui appartenait à ta grand-mère. On avait même oublié que tes parents n'avaient pas tout à fait fini de vider les lieux quand on l'a acheté. "

Noémie ouvre alors le premier dossier et le glisse sous le nez d'Annaëlle. La photo d'une maison contemporaine est attaché par un trombone à quelques feuilles manuscrites, emplies de l'écriture penchée et si caractéristique de sa mamie Jeanne, qu'Annaëlle reconnaît facilement puisque c'est son aïeule qui avait pris soin d'annoter tous les albums photos de son enfance. Ravie de cette petite surprise, Annaëlle attrape le document et le parcourt rapidement du regard, au moment où la cloche à la porte du café retentit. 

" Bonjour Léo ! " s'exclame aussitôt Noémie. " Pile à l'heure, comme toujours. "

Annaëlle jette un coup d'œil rapide sur le nouvel arrivant. Elle le reconnaît immédiatement : Léopold Durand - dit Léo - a passé tout son lycée dans les mêmes classes qu'elle. Ils n'ont jamais échangés plus que quelques mots polis mais Annaëlle l'a souvent regardé de loin. 

Fils d'agriculteur, il aide à l'exploitation de son père depuis tout petit, ce qui a développé chez lui une musculature sèche et marquée qui a souvent fait tourner les têtes des filles. Pour ne rien gâché, il possède des cheveux foncés et épais et de grands yeux bleus si purs qu'on croirait voir la mer par beau temps. 

Comme à chaque fois qu'elle se retrouve près du garçon, le cœur d'Annaëlle joue la samba. Il faut croire que vivre plusieurs mois à des centaines de kilomètres n'atténue en rien une attirance qui perdure depuis trois ans. 

Léo pénètre dans le café en portant trois caisses de fruits divers, ce qui lui cache plus ou moins la vue. Cela ne l'empêche pas de trouver son chemin et de s'avancer d'un pas sûr jusqu'à la cuisine, non sans rendre son salut à Noémie et d'ajouter :

" La ponctualité est une qualité non négligeable quand on exerce un métier. C'est ma mère qui ne cesse de le rabâcher. "

" Et elle a bien raison. " conclut Noémie, avant de porter de nouveau son attention sur Annaëlle. " Alors, intéressant, non ? "

Annaëlle papillonne des yeux un instant, peu sûr de savoir à quoi son amie fait référence exactement. Puis, constatant que Noémie pointe du doigt le dossier que la jeune femme tient toujours en main, Annaëlle comprend qu'elle parle du contenu du carton. Elle se dépêche donc de retourner lire quelques lignes.

Sur la feuille, sa grand-mère a consigné un épisode de sa vie. Sa vie un peu secrète, celle que sa famille a toujours pris grand soin d'ignorer. 

Sa vie de médium. 

La maison sur la photo se trouve à des kilomètres de chez eux, de l'autre côté de la France. Sa mamie Jeanne raconte s'y être rendu pour libérer la maison de la présence d'un esprit qui empêchait les nouveaux propriétaires de profiter pleinement de leur nouvelle vie. 

" Tout ce qui se trouve dans ce carton est du même acabit. " fait soudain Noémie, arrachant Annaëlle à sa lecture. " Je me suis dit que ça te plairait de les récupérer. Plus qu'à ta mère du moins. "

" Tu as eu raison. Merci " 

Annaëlle referme le dossier et le replace dans le carton, se promettant d'y revenir plus tard, quand elle sera seule et qu'elle pourra découvrir tranquillement ce pan de la vie de sa grand-mère dont elle a toujours eu connaissance mais sans le connaître vraiment. Elle n'avait que huit ans quand la vieille femme est décédée. Elle était trop jeune pour que sa grand-mère ait pris le temps de lui parler en profondeur de ce qu'elles avaient en commun : leur capacité à voir et à communiquer avec les morts. 

Annaëlle tire le carton à elle et le dépose à ses pieds au moment où Léo revient de la cuisine, son tee-shirt tâché de terre. 

" Oh ! Salut Annaëlle. " fait-il avec surprise en l'apercevant. 

Cette dernière répond d'un signe de tête et fuit son regard, préférant faire semblant de s'intéresser au reste de macchiato qui colore le fond de sa tasse. Elle entend alors nettement le soupir de Noémie, qui n'ignore rien des élans du cœur de sa jeune amie, et qui déplore sa timidité maladive si souvent qu'Annaëlle la soupçonne de s'être enregistré pour pouvoir se répéter aussi souvent qu'elle le veut, et ce, sans avoir à se fatiguer.

" A lundi Léo, passe un bon week-end. "

" Merci Noémie, à vous aussi. "

La cloche signale que Léo a quitté le café. Annaëlle lâche le comptoir des yeux et suit la silhouette du jeune homme le long de la vitrine jusqu'à ce qu'il disparaisse de sa vue. Noémie émet un autre soupir, plus audible celui-là, puis s'exclame avec malice :

" Eh bien, j'en connais qui ne sont pas prêts d'être grands-parents. "

 

Chapitre 6 by Mayra

Chapitre 6


 


Annaëlle rêvait.


Il ne pouvait en être autrement.


Cette affirmation seule expliquait qu'elle se retrouve assise à la table en formica qui avait toujours trônée au centre de la cuisine de sa mamie Jeanne.


Assise sur une chaise en bois, rehaussée par un coussin et ses pieds ne touchant pas le sol, Annaëlle était attablée face à un bol de chocolat chaud et une tartine de pain nappée de confiture de fraise maison. A quelques pas d'elle, sa grand-mère lui tournait le dos, occupée à nettoyer sa vaisselle sale.


Annaëlle se sentait bien.


Sereine.


Elle avait oublié ce que c'était de se retrouver avec sa mamie Jeanne, qui avait été une femme sans jugements, toujours dans l'acceptation de tout ce que pouvait lui dire sa petite-fille. Annaëlle avait toujours pu tout lui raconter.


Ce qui avait rendu le trépas de la vieille femme d'autant plus douloureux.


" Maman arrive bientôt ? "


Mamie Jeanne se retourne à la question de la petite Annaëlle. Un sourire grand comme le monde illumine son visage ridée et ses yeux verts.


" Oui, très bientôt. C'est pourquoi, tu dois vite te dépêcher de terminer ton petit-déjeuner. "


La petite Annaëlle fait la moue, joue avec la cuillère qui baigne dans sa boisson chocolatée. Elle voudrait rester plus longtemps chez sa grand-mère. Au moins, avec elle, elle peut parler de tout, même de ce que les autres ne voient pas. Elle la croit toujours, sa mamie Jeanne.


" Je peux rester dormir encore une nuit ? " demande la petite fille. " C'est les vacances, tu sais. "


La vieille femme essuie ses mains sur un torchon puis vient s'asseoir à côté de sa petite-fille. Elle pose un bras sur le dossier de la chaise occupée par l'enfant, une main sur la table, et se penche vers la petite fille, comme si elle voulait partager un secret.


" Je dois partir, ma puce. J'ai du travail qui m'attend. "


Le travail de mamie Jeanne, c'est dans la boutique, au rez-de-chaussée de la maison, qu'il se passe. La petite Annaëlle le sait bien puisque, régulièrement, elle y passe des heures entières, à aider sa grand-mère. Mais elle sait aussi que, parfois, sa mamie Jeanne a un autre travail. Un qu'elle n'évoque presque jamais. La vieille dame estime que sa petite-fille est encore trop jeune pour qu'elle lui en parle. Cela devra attendre qu'Annaëlle soit plus grande.


" Tu pars loin ? " demande la fillette.


" Non, pas cette fois-ci. Mais je vais certainement devoir dormir ailleurs cette nuit, c'est pour ça que tu dois rentrer. "


La petite Annaëlle hoche de la tête pour montrer qu'elle a compris mais continue à touiller son lait en boudant.


" Et si on se promettait d'aller à la plage après-demain ? " propose alors mamie Jeanne.


La petite Annaëlle retrouve instantanément le sourire.


C'est alors qu'elles scellent leur promesse avec un énorme câlin qu'Annaëlle se réveille en sursaut.


Troublée, il lui faut un moment pour distinguer les songes de la réalité.


Mais avec juste un regard sur sa chambre, son esprit remet les informations à leur juste place et elle ne sent plus comme la petite fille de huit ans de son rêve.


Annaëlle a dix-neuf ans, est étudiante depuis la rentrée septembre, sept mois plus tôt, et vient de rentrer chez ses parents pour le week-end.


La jeune femme s'étire, puis tend l'oreille en entendant de l'agitation au rez-de-chaussée de la maison. Quelqu'un vient d'entrer, ce qui l'a certainement tiré de son sommeil, puisque chaque membre de la famille a pour habitude de claquer la porte de l'entrée, une fois le seuil franchi. Elle reste tout de même allongée quelques minutes, en profite pour checker rapidement l'heure sur son téléphone et en déduire que c'est très certainement son père qui vient de rentrer après sa journée sur le chantier.


Elle préfère patienter un peu avant de descendre, histoire de faire connaître sa présence quand sa mère sera là, elle aussi. Comme la raison de son retour imprévu risque de soulever des questions, il vaut mieux qu'ils les entendent tous les deux en même temps.


Rapidement, le pas lourd de son père se fait entendre dans l'escalier. Comme à son habitude, il monte se doucher. Annaëlle sait qu'il en a pour moins de quinze minutes, et que pendant ce laps de temps, sa mère sera rentrée et aura commencer à préparer le dîner. Par contre, il manque un élément au tableau familial ...


Annaëlle se redresse et tend l'oreille en direction du mur où se situe son placard, celui-là même qui sépare sa chambre de celle de Noah. Pas un bruit, ce qui est plutôt étrange venant de son frère de dix-sept ans, accro à tous ce qui peut faire le plus de bruit possible - et notamment son rap insipide qu'il peut écouter en boucle des heures durant et à fond les ballons, mettant les nerfs de tout les occupants de la maison à rude épreuve.


Annaëlle s'étonne de l'absence de son petit frère. Même s'il a toujours eu plus de liberté qu'elle, les dîners sont sacrés sous le toit de leurs parents : ça se passe en famille, tous les soirs. On ne peut déroger à la règle qu'exceptionnellement, chose qu'Annaëlle n'a jamais vraiment eu l'occasion d'expérimenter, jusqu'à son départ pour l'université.


Fronçant des sourcils et s'interrogeant sur le lieu où Noah a bien pu filer en cette fin de vendredi, Annaëlle quitte son lit et sort de sa chambre. Elle veille à faire un peu de bruit en descendant l'escalier, histoire de ne pas coller un infarctus à sa mère, qu'elle a entendu passer le pas de la porte quelques instants plus tôt.


Elle la retrouve dans la cuisine, en train d'admirer l'intérieur du réfrigérateur.


" Au menu ce soir, je peux proposer un poulet/frite ou une salade composée. Tu préfères quoi, Noah ? "


La mère d'Annaëlle - Mathilde, de son prénom - se retourne à la fin de sa question et sursaute en constatant que ce n'est pas l'enfant qu'elle croyait qui se tient près de la table de la cuisine.


" Annaëlle ? Mais, qu'est-ce que tu fais à la maison ? Il était prévu que tu rentres ce week-end ? "


Tout en bombardant sa fille d'interrogations, Mathilde s'approche du calendrier accroché au mur, à côté du vaisselier. Annaëlle la détaille au passage, n'ayant pas vu sa mère depuis les fêtes de fin d'année, quelques mois plus tôt.


En qualité d'agent d'assurance, Mathilde met un point d'honneur à porter un tailleur les jours où elle travaille. Celui de ce vendredi est plus coloré que d'ordinaire, affichant une couleur vert clair qui sied au teint d'albâtre de la quasi cinquantenaire. Ses cheveux blonds, régulièrement teints pour cacher les fils gris qui apparaissent de plus en plus le temps passant, sont attachés en une natte bien serrée, dont pas une seule mèche ne s'échappe, signe non négligeable de la discipline avec laquelle Mathilde a toujours mené sa vie - et sa famille.


" Non, ce n'était pas prévu " annonce Annaëlle en cessant de détailler le dos de sa mère.


Cette dernière se détourne de son calendrier, sourcils soulevés, dans l'attente évidente d'une explication.


Annaëlle prend une profonde inspiration pour se donner une première dose de courage.


Puis se débine en mentant effrontément :


" L'université était exceptionnellement fermée aujourd'hui et, étant bien avancée dans mes révisions, je me suis dit que ce serait sympa de vous faire la surprise et de rentrer à la maison pour le week-end. "


Mathilde ne répond pas tout de suite. Elle fixe d'abord le visage de sa fille, examine son sourire - faux - ses yeux qui, Annaëlle l'espère fortement, ne trahissent pas trop ses pensées, et ses mains, liées l'une à l'autre au niveau de son ventre.


" Vraiment ? " fait alors Mathilde d'une voix plate, en retournant au frigo. " Tu as bien fait dans ce cas. Ça me fait plaisir de te voir. "


Annaëlle ignore si sa mère est consciente d'à quel point cette affirmation sent le mensonge à plein nez. Sans au moins un sourire pour exprimer sa joie de revoir sa fille après des semaines, il est difficile de la croire. D'autant plus que Mathilde semble plus intéressée par le menu du dîner que par ce que son enfant a pu faire ces derniers mois ou comment se passent ses études.


" Alors, plutôt poulet ou salade ? "


" Poulet. " répond aussitôt Annaëlle, le cœur battant parce qu'elle entend son père qui revient de la douche.


Le silence s'installe dans la cuisine, pendant que la mère de famille s'attelle à préparer le dîner. Annaëlle tire l'une des chaises de la cuisine pour s'obliger à s'y installer et ne pas fuir la pièce - voire la maison. 


Mais pour aller où de toute manière ?


" Mathilde, je viens de recevoir un message de Damien. "


Téléphone en main et vêtu d'un tee-shirt propre et d'un jean qui semble neuf, Jérôme s'arrête à l'entrée de la cuisine en s'apercevant de la présence de sa fille aînée. Son étonnement se trahit par un léger mouvement de recul, un froncement de sourcil éclair et un papillonnage des yeux. Puis la méfiance assombrit son regard brun.


Annaëlle peut endormir sa mère. Mais pas son père. Il sent que la raison de sa présence ne va pas lui plaire.


" Damien ? Qu'est-ce qu'il veut ? " interroge Mathilde, délaissant la préparation de la volaille et étrangère à la scène qui se déroule dans son dos.


Jérôme hésite un instant, comme s'il ne savait pas à quoi donner la priorité : la raison du retour inopiné d'une partie de sa descendance sous son toit ou le contenu du SMS de son patron ?


" Tu ne m'as pas prévenu qu'Annaëlle devait rentrer ce week-end " fait alors Jérôme, son choix s'étant fixé.


" Je l'ignorais " répond Mathilde non sans jeter un regard sur son mari, puis sur sa fille. " Elle est venue sur un coup de tête. "


" Ma dernière journée de cours a été annulée " intervient la jeune femme, espérant pouvoir endormir ses parents assez longtemps, avant de devoir affronter la tempête. " Je me suis dit que c'était l'occasion de passer le week-end au vert. "


Ses deux parents échangent un œillade qui n'augure rien de bon. Ils ont tous les deux le regard sévère, les yeux pleins de doutes. Ils échangent une conversation silencieuse , comme seuls ceux qui se connaissent depuis longtemps savent le faire.


Annaëlle comprend que son mensonge ne prend pas auprès de son père et qu'elle s'est fourvoyée en pensant avoir convaincu sa mère. 


Mathilde n'a fait qu'attendre l'arrivée de son mari pour pouvoir passer aux choses sérieuses.


D'ailleurs, elle est déjà en train de délaisser ce qu'elle était en train de faire, de s'essuyer les mains sur un torchon. Elle vient s'asseoir de l'autre côté de la table, devant Annaëlle. Jérôme la rejoint.


Parents contre enfant.


Leur affrontement de toujours.


" Qu'est-ce qu'il s'est réellement passé ? " attaque d'emblée Mathilde. " Je ne t'imagine pas un instant préférer revenir à la maison plutôt que de passer trois jours seule devant un livre ou une série. Alors, pourquoi es-tu là ? "


Annaëlle évite le regard de sa mère, inquisiteur. Ses yeux rencontrent ceux de son père, méfiant. Elle préfère alors s'intéresser de plus près à la table et aux vestiges du petit-déjeuner, mal nettoyés.


Elle savait que ce moment ne serait pas une partie de plaisir mais ça n'en rend pas moins l'instant difficile à vivre.


Annaëlle prend quelques secondes pour trouver la meilleure façon de présenter les choses à ses parents mais, pas plus maintenant que tout au long de la journée, elle ne trouve une idée lumineuse. Alors, en désespoir de cause, elle décide d'y aller cash.


" Je veux déménager. "


La jeune femme prononce clairement ses mots mais les lâche d'un ton un peu pressé.


" Déménager ? " répète son père. " Pourquoi ça ? Pourquoi soudainement ? "


" Un type veut me tuer " annonce Annaëlle, sans autre forme de préambule.


Et sans lâcher la table du regard. Elle refuse de faire face au regard de ses parents. Si elle le faisait, ils pourraient sans doute trop facilement lire sur son visage que ce n'est pas là le cœur du problème de leur fille.


" Quelqu'un veut te tuer ? " répète cette fois son père, avec dans la voix l'intonation de celui qui est sceptique.


Annaëlle confirme d'un signe de tête. Et comme la discussion se passe juste un tout petit peu mieux que c'est qu'elle avait pensé, elle lève légèrement les yeux, histoire de prendre la température, d'essayer de deviner à quoi peuvent penser ses parents.


Jérôme a le haut du nez plissé et les yeux réduits par les doutes qui semblent se bousculer dans son cerveau ; Mathilde a laissé tomber le bas de son visage contre ses mains jointe, coudes sur la table, et son regard braqué sur sa fille ne laisse rien transparaître.


Ragaillardie par le fait que, ni l'un, ni l'autre, ne soit encore monté au créneau, Annaëlle ajoute :


" La seule information qu'il a à mon sujet est la localisation de mon studio. Si je déménage rapidement, il n'aura pas le temps de me faire du mal. "


Sous la table, Annaëlle croise les doigts. Il faut que ses parents la croient. La poursuite de ses études en dépend. Dans le cas contraire ... Annaëlle n'arrivait même pas à imaginer ce qui pouvait se passer dans le cas contraire, qu'elle leur dise ou non pour la présence du fantôme de sa voisine sauvagement assassinée.


" Pourquoi cet homme veut te tuer au juste ? " demande alors Mathilde.


La question prend Annaëlle un peu au dépourvu puisqu'elle n'avait pas envisagé qu'on la lui poserait, donc elle répond un peu trop vite et un peu trop honnêtement :


" Parce que je sais qu'il a assassiné ma voisine de palier. "


A peine a-t-elle prononcé ces mots qu'Annaëlle sait qu'ils n'auraient jamais dû franchir la barrière de ses lèvres. Elle se mord la lèvre inférieure et se traite intérieurement de tous les noms. Aux visages exaspérés de ses parents, elle sait qu'elle vient d'annihiler toutes ses chances pour que leur discussion se poursuive sous les meilleurs auspices.


" Et cette voisine, c'est elle qui t'a dit qui l'a tué ? " interroge alors Mathilde en s'adossant à sa chaise, le regard furieux, tandis que Jérôme se lève et brandit déjà son téléphone.


Annaëlle ne répond pas à la question, se contente de fixer de nouveau son regard sur la table et ses traces de café séché. Mais, avec elle, il y a longtemps que sa famille a décidé d'appliquer à la lettre l'adage " Qui ne dit mot consent ".


" J'appelle immédiatement le docteur Carols " fait alors Jérôme en prenant la direction du salon, pour plus d'intimité.


" Je n'ai pas besoin d'aller voir une psy, je ne suis pas folle ! " s'insurge alors aussitôt Annaëlle, tapant du plat des mains sur la table.


Son éclat de colère a le mérite d'interrompre son père qui s'arrête sur le pas de la porte de la cuisine, le regard surpris. Il faut dire qu'en dix-neuf ans, c'est peut-être bien la première fois qu'elle conteste un coup de fil passé au médecin. D'ordinaire, elle se serait contenté d'accepter silencieusement sa punition. Mais la dernière fois qu'elle s'était retrouvée assise dans le cabinet de la psychiatre, c'était juste avant son entrée au lycée. Et Annaëlle n'a plus quinze ans.


" Si tu recommences à croire que tu vois les esprits de gens qui sont morts, c'est que tu as besoin de voir le docteur Carols. "


La jeune femme confronte le regard incendiaire de son père.


Elle pourrait lui dire qu'elle n'a jamais cessé de croire, seulement arrêter d'en parler. Que ces deux heures par semaine, passées à raconter sa vie à une professionnelle pour s'entendre dire que ses visions n'étaient que le résultat d'un traumatisme d'enfance, d'une schizophrénie, qu'elle avait besoin d'un suivi régulier, voire d'un traitement médicamenteux, n'avaient fait que la détruire à petit feu. Qu'à la pousser à les détester, eux, ceux qui lui avaient donné la vie, car ils n'avaient jamais vraiment pris de le temps d'essayer de la croire, ou au moins de la comprendre.


" Demande lui si elle peut libérer un créneau pour demain " dit alors Mathilde à son mari, après avoir poussé un soupir long comme le monde. " Dis que c'est urgent. "


Annaëlle tourne son regard vers sa mère. Cette dernière s'est levée, elle aussi, et retourne à la préparation du dîner, comme si rien n'était, puis ajoute à l'attention de sa fille :


" Remonte dans ta chambre, Annaëlle. Je t'appellerai quand le dîner sera prêt. "


La jeune femme reste plantée sur sa chaise, indécise, alors que son père disparait pour passer son appel et que sa mère recommence à préparer son poulet. Les larmes lui montent aux yeux.


Elle savait que les choses allaient se dérouler de cette manière, à peu de choses près, mais ça n'en restait pas moins douloureux. Pour une fois, elle aurait aimé que ses parents soient attentifs à son mal-être, cherchent à l'épauler et à la soulager, plutôt que de décréter, sans chercher à la comprendre, que sa tête n'allait pas bien.


Annaëlle serre les poings. Sent son cœur serrer, si fort, qu'elle a l'impression soudaine d'étouffer.


Alors, sans un mot de plus, elle remonte dans chambre, attrape son téléphone et son sac à main, puis sort de la maison en claquant la porte.


Elle a besoin d'air.


◐────────r6;°r6;°r6;────────◐


Annaëlle déambule au hasard, laissant ses pieds la mener là où bon leur semble pendant près d'une heure. Durant ce laps de temps, elle sent son portable vibrer dans son tote bag à plusieurs reprises. Elle ne prend même pas la peine de vérifier l'identité de celui ou celle qui cherche à la joindre : il y a de fortes chances que ce soit ses parents.


Et elle n'a aucune envie de leur parler.


La douleur est encore trop forte. La colère trop présente. Les regrets trop puissants.


Annaëlle se demande si ça n'aurait pas été mieux de rester dans son studio, à subir les humeurs du fantôme de Lucille ou à angoisser à l'idée que le meurtrier de sa voisine finisse par venir toquer à sa porte.


Annaëlle inspire profondément, les yeux fermés, espérant par cette simple goulée d'air, chasser tous les émotions négatives qui l'ont envahis et s'attardent. L'odeur iodée de la mer s'infiltre par ses narines et purifie chaque cellule de son corps. Sans qu'elle ne s'en rende compte, ses pas l'ont approché de la côte et de ses plages de sable fin.


Annaëlle connaît très bien le coin puisque, tous les étés, sa famille a pour habitude de profiter du moindre rayon de soleil pour aller piquer une tête et refaire son bronzage, systématiquement déclaré disparu dès que le mois d'octobre débarque.


La jeune femme rouvre les yeux et laisse son regard redessiner l'horizon et son soleil couchant, les vagues qui viennent mourir sur le sable clair, les silhouettes de quelques promeneurs et leurs animaux, venus profiter de leur côte pour l'instant désertée par les touristes. Annaëlle surplombe cette vision, arrêtée sur le promenade en pierre de plusieurs centaines de mètres de long, juste devant un vieux banc en bois dont les planches ont blanchis au contact de l'air marin.


Elle s'y laisse tomber, décidée à profiter du spectacle du soleil orangée qui descend derrière la mer, jusqu'à ce que la nuit soit complètement tombée.


Son téléphone sonne encore une fois. Elle l'ignore de nouveau.


Annaëlle vide complètement son esprit et ne pense qu'à l'astre qui termine sa journée de dur labeur, ne concentre son attention que sur le bruit du ressac. La berceuse jouée par l'océan a toujours eu le don de l'apaiser et de calmer ses émotions. Cette fois-ci ne déroge pas à la règle.


Son instant de parfaite solitude ne dure malheureusement pas aussi longtemps qu'elle l'aurait voulu. Très vite, le bruit d'un moteur approchant se fait entendre. Et le véhicule semble s'arrêter juste derrière elle.


" Annaëlle ? Qu'est-ce que tu fais là ? T'es pas à la fac ? "


La jeune femme se retourne rapidement en reconnaissant la voix de son frère. 


Noah est installé sur la banquette arrière d'un vieux Scénic, pouvant accueillir jusqu'à sept personnes et conduit par un garçon au visage boutonneux et aux cheveux aussi sombres que la nuit. A côté de lui, une jeune fille, sans doute âgée d'à peine plus de quinze ans et aux couettes châtains, a le nez plongé dans un téléphone qui semble alimenter le véhicule d'une musique aux basses trop prononcés. A côté de Noah, une autre adolescente aux longs cheveux noirs qui cachent entièrement son visage. Et pour finir, deux silhouettes masculines occupent les sièges arrières de la voiture, penchés l'un vers l'autre, pour s'entendre mieux parler certainement.


" Je suis rentrée pour le week-end " se contente de répondre la jeune femme à son petit frère.


" C'était prévu ? " s'étonne le garçon aux cheveux aussi blonds que ceux de son aînée, qu'il a laissé pousser au cours des dernières semaines, lui conférant un air négligé.


" Pas vraiment, non. "


Annaëlle ne s'attarde pas sur le sujet. De toute façon, ce n'est pas comme si cela risquait d'intéresser l'adolescent.


" Et toi, pourquoi tu n'es pas à la maison ? Maman semblait penser que tu avais de prévu de dîner avec eux ce soir. "


" Changement de dernière minute, on a décidé de manger dehors avec les potes " explique Noah en croisant les bras sur le bord de la fenêtre de la voiture.


Au fond du véhicule, les deux garçons semblent avoir terminés leur discussion puisqu'ils se renfoncent dans leur sièges respectifs, faisant tanguer légèrement la voiture.


" Ok, cool. " se contente de répondre Annaëlle, non sans penser qu'il n'y avait que Noah qui pouvait se permettre de zapper le dîner journalier sur un coup de tête, sans s'attirer les foudres maternelles.


Un ange passe, son silence seulement perturbé par le ronronnement calme du moteur qui continue de tourner et les notes apaisantes de la musique qui vient de changer, laissant la place à une ballade.


" Et toi, tu devrais pas être en train de manger à la maison à l'heure qu'il est ? " demande alors Noah.


Si, mais Annaëlle préfère dîner en tête à tête avec elle-même plutôt qu'avec ses géniteurs. Elle a même déjà fait son choix sur le menu. 


" Je préfère aller commander un burger chez Tony. "


" Ok. Bon, je vais te ... " commence Noah en se redressant et en remettant ses bras à l'intérieur du véhicule, avant d'être coupé par l'un des types assis tout à l'arrière du Scénic et qui se penche par dessus l'épaule de l'adolescent pour crier à Annaëlle :


" Nous aussi on va manger chez Tony ! Viens avec nous ! " 


La jeune femme sourcille de surprise en reconnaissant le profil avantageux de Léo, à la droite de Noah. Dire qu'elle ne s'attendait pas à voir son ancien camarade de classe en compagnie de son petit frère n'a rien d'un euphémisme.


En d'autres circonstances, Annaëlle n'aurait eu aucun mal à faire comme d'habitude et à refuser poliment l'invitation, mais là, il s'agissait de Léo ... Difficile de résister à la tentation de passer un moment avec lui, elle qui en avait secrètement rêvé tout le lycée. 


" Laisse tomber. " répond Noah à la place de sa sœur. " C'est pas son truc de traîner avec d'autres gens. "


Même si c'était vrai, c'était quand même désagréable à entendre. Et à ressentir. Le cœur d'Annaëlle se souviendrait longtemps de ce pincement de douleur. 


" Qu'est-ce que tu racontes ? " s'étonne Léo. " Je ne connais personne qui préfère manger seul. "


" Ça se voit que tu ne connais pas ma sœur dans ce cas. " marmonne Noah, pas assez bas pour ne pas être entendu de tout le monde. 


Annaëlle fronce des sourcils. Que Noah se permettre d'être méchant avec elle quand ils sont à la maison est une chose, le faire en présence de tierces personnes en est une autre. Elle préférait largement quand il se contentait de l'ignorer au lycée, trop gêné qu'il était que des gens puissent faire le lien entre eux deux.


Mais en même temps, il a bien raison. En d'autres circonstances, elle aurait peut-être accepté, pour tenter le coup. Sauf qu'il y a déjà eu l'épisode avec Clarence, qui s'est révélé être un véritable fiasco. Si Léo n'est pas encore au courant pour sa " folie ", il vaut mieux que cela continue. Il y a assez de monde comme ça dans cette fichu ville qui la prend pour une tarée. 


" Noah a raison. Je préfère rester seule. " finit par répondre la jeune femme, en ignorant royalement sa poitrine qui se serre à l'idée de louper l'occasion de passer un peu de temps en bonne compagnie.


Sur ces mots, elle se retourne pour fixer de nouveau son regard sur l'horizon, où le soleil n'est plus qu'une fine courbe au dessus de la mer.


" Monte au moins avec nous " poursuit la voix de Léo. " Si tu prends le bus pour te rendre au centre-ville, t'en as au moins pour une heure. En voiture, on y sera dans vingt minutes. "


Annaëlle porte à nouveau son attention sur le Scénic. Léo s'est déjà rassis sur son siège, comme s'il prenait pour acquis que la jeune femme accepte de les rejoindre dans le véhicule. Elle sait que ce serait stupide de refuser, mais elle prend quand même le temps de jeter un œil au conducteur. Ce dernier hausse des épaules d'un air désinvolte et dit :


" Un de plus ou un de moins dans la voiture ne changera rien. Ça ne me dérange absolument pas de t'emmener. "


Annaëlle se gratte la tête, hésitante, avant de céder à la tentation - à cette heure-ci, les bus commencent à se faire rare - et d'accepter l'offre. Elle fait alors le tour du véhicule pour grimper sur le seul siège encore libre, sur la banquette arrière.


Une fois la portière refermée, elle s'attache et jette un œil sur sa voisine aux longs cheveux bruns. De cet autre profil, Annaëlle découvre un nez en trompette, un teint pâle - presque maladif - et une oreille percée en trois endroits différents, derrière laquelle l'adolescente a bloqué une bonne partie de sa chevelure. 


Alors que la voiture redémarre, la jeune fille semble sentir le regard d'Annaëlle sur sa personne et s'empresse de se servir de ses mèches sombres pour créer un rideau capillaire entre elles deux. 


Ils roulent sans parler pendant quelques minutes, au son d'une musique électro - la jeune fille qui gère l'ambiance semble avoir des goûts très hétéroclites, ce qui plaît beaucoup à Annaëlle - jusqu'à ce que Léo, assis juste derrière elle, se penche pour entamer la conversation.


" T'es sûre que tu ne veux pas manger avec nous ? On se rend dans le même resto, ce serait bête de faire table à part, non ? "


Le jeune homme a raison, bien sûr. Et il est difficile pour elle de penser aux raisons qui l'ont poussé à refuser en premier lieu, quand il la regarde droit dans les yeux avec ses prunelles saphir. 


" D'accord. " s'entend alors répondre Annaëlle. 


Un petit sourire ravi étire les lèvres de Léo. 


" Super. "


Il se renfonce dans son siège et Annaëlle reporte son regard sur la vitre de la portière et les maisons qui défilent au delà. Sa raison revenue, elle se fustige intérieurement d'avoir cédé aussi facilement. 


Elle le sent, cette soirée va mal se passer. 

Chapitre 7 by Mayra
Author's Notes:
Une fois n'est pas coutume, je me permets de glisser un petit message personnel pour qui ça intéresse : dorénavant, j'aimerais être plus régulière dans mes parutions, aussi, je vais ajouter un chapitre tous les 1 et 15 de chaque mois. Pardonnez-moi par avance si je n'arrives pas toujours à respecter scrupuleusement cette deadline.

En vous souhaitant une bonne lecture !

Chapitre Sept

 

Même en le voulant, Annaëlle n'aurait sans doute pas pu faire une meilleure prédiction. La soirée ne pouvait que mal se passer. Surtout maintenant que les plans avaient changés ...

Alors qu'ils n'étaient plus qu'à quelques centaines de mètres de chez Tony, le meilleur restaurant de burgers de la ville, Amir, assis avec Léo tout à l'arrière du Scénic, avait reçu un coup de téléphone de la part de sa mère. Après un échange de quelques secondes, il en avait rapporté la teneur à l'ensemble des passagers de la voiture : 

" Toujours pas de nouvelles de Sarah. Ma mère nous demande de garder un œil sur le centre-ville, au cas où, pendant qu'ils cherchent près des bois. "

A ce moment-là, Annaëlle s'était demandé qui était la dénommée Sarah, et pourquoi des gens semblaient être à sa recherche. Elle avait jeté un coup d'œil autour d'elle pour voir si d'autres étaient aussi perdus qu'elle, mais ce n'était apparemment pas le cas.

Ce fut Noah, remarquant sans doute qu'elle se posait des questions, qui se chargea d'éclairer sa lanterne :

" Sarah est la fille des voisins d'Amir. Elle a sept ans et elle a disparu cet après-midi. "

" Ils se promenaient sur la plage des Mouettes, comme ils en ont l'habitude. " avait précisé Amir. " Ses parents ne l'ont quitté des yeux que quelques minutes, mais ça a suffit. "

Annaëlle avait senti un drôle de frisson lui parcourir la colonne vertébrale à ce moment-là. Cette disparition avait trop de points communs avec une autre, marquante pour la jeune femme, pour que ce ne soit qu'une coïncidence.

Annaëlle avait pris une grande inspiration pour chasser ces pensées indésirables, pour refouler le plus loin possible la vision du manoir abandonné qui avait peuplé bon nombre de ses cauchemars d'enfance.

" J'espère vraiment qu'elle est saine et sauve. " avait fait la jeune fille assise sur le siège passager, sans se retourner.

Sa voix fluette n'avait sans doute atteint que les oreilles d'Annaëlle, assise juste derrière elle. 

" Vous savez ce que ça me rappelle ? " avait alors renchérit le conducteur du Scénic, haussant la voix pour se faire entendre de tous par dessus le volume élevé de la musique. " Il y a dix ans, la petite qui a disparu dans le même coin. Une gamine de touristes, non ? "

Le cœur d'Annaëlle s'était emballé alors que Léo répondait :

" Je m'en souviens, oui. Des corses, non ? Ils n'ont jamais retrouvés la petite, je crois. "

Cette dernière précision avait jeté un silence froid dans la voiture.

Vite brisé par Noah.

" Personne n'a penser à vérifier si elle n'était pas au domaine des Saules. Pourtant, il est juste à côté de la plage des Mouettes. On devrait peut-être aller y faire un tour, non ? Juste par acquis de conscience. "

Annaëlle avait tourné la tête, si vite qu'elle s'en était fait mal, pour fusiller son frère du regard. Il n'ignorait pas à quel point sa sœur avait cette partie de la ville en horreur. Au point d'avoir piqué des crises de panique et de pleurs auprès de leurs parents dès qu'ils soumettaient l'idée de faire un tour sur la plage des Mouettes, prisée par les gens du coin.

" C'est une bonne idée. " avait alors dit Amir. " Allons-y. "

Voilà pourquoi le Scénic se gare tranquillement, à quelques dizaine de mètres du vieux manoir en ruine, sur un parking ordinairement empli de véhicule dont les occupants venaient pour profiter du sable fin de la plage.

L'adolescent qui tient le volant serre bruyamment le frein à main. Annaëlle jette un œil par la fenêtre de la portière. 

Elle a une vue direct sur les clôtures en fer forgés, rouillés par le temps et le manque d'entretien, envahis de lierre et de glycines. Le jardin, laissé à l'abandon, entoure une demeure toute en pierre sales, aux multiples fenêtres, brisés pour la plupart, et aux volets de bois pourris, dont certains ne tiennent plus que par un gond. Malgré la pénombre qui s'installe, Annaëlle devine les contours de la véranda, tout en métal et en vitrail, de l'autre côté de la maison.

Les portes du véhicule s'ouvrent pour laisser sortir ses occupants. Annaëlle ressert sa prise sur les anses de son sac, à la recherche d'une bonne excuse pour pouvoir attendre les autres dans la voiture.

" Annaëlle ? Tu ne sors pas ? "

La jeune femme se retourne. Noah a rabattu son siège pour laisser sortir Amir, Léo attend qu'elle fasse de même. Elle n'a donc pas vraiment le choix.

Annaëlle s'extirpe de l'engin, la boule au ventre, puis permet au jeune homme de sortir à son tour. Avant qu'elle n'ait pu dire quoi que ce soit, il referme bruyamment la portière et son propriétaire verrouille le véhicule. 

La sécurité du Scénic lui est désormais inaccessible.

Annaëlle refuse de faire face à la bâtisse. Même à près de vingt mètres du manoir, elle ressent la présence de ses occupants : ses poils se hérissent, un froid mortel se glisse sous sa peau, rampe sur son squelette. Son estomac noué lui conjure de déguerpir au plus vite si elle tient un tant soit peu à la fragilité de son équilibre mental.

Face à la portière de la voiture, Annaëlle est confronté à son reflet dans la vitre. Toute à sa peur insufflée par le domaine, elle en a oublié son autre hantise. 

Mais elle est bien vite ramenée à la réalité quand l'ombre qui l'accompagne depuis les premiers jours de son existence commence à s'agiter. Les yeux écarquillés, Annaëlle voit la brume sombre s'étirer par endroits, comme si elle voulait prendre forme humaine. Des bras se dessinent, des doigts se devinent, un visage se sculpte. 

Annaëlle sert les poings, l'estomac retourné, le souffle court, puis ferme vivement les yeux. 

Elle ne veut pas voir, elle ne veut pas savoir

Une main qui s'abat soudain sur son épaule la ramène au moment présent. Le sursaut et le petit cri apeuré qui lui échappent au contact soudain font peur à celui qui vient de la toucher. Léo, le regard surpris, retire prestement sa main et lui demande :

" Tu ne viens pas ? "

La jeune femme jette un œil autour d'elle ; les autres ont déjà commencés à s'avancer vers le manoir. 

Elle n'a absolument aucune envie de les suivre. 

" Je préfère rester ici. " lâche-t-elle à mi-voix, le souffle court. 

" Toute seule ? " s'étonne Léo en jetant un œil derrière lui, le visage plissé par une soudaine inquiétude. 

Annaëlle suit son regard jusqu'à découvrir un van, garé à quelques mètres d'eux, de l'autre côté du parking. Le bleu passé du véhicule, son aspect rouillé et les graffitis bigarrés qui l'ornent lui sont familiers, sans qu'elle ne parvienne à se souvenir d'où exactement.

Mais, peu importe, elle comprend ce qui inquiète son ancien camarade de classe : c'est l'idée de laisser une fille toute seule, en pleine nuit, près d'un véhicule suspect. 

" Bah alors, vous venez ? " s'écrie Noah qui, constatant qu'ils manquaient à l'appel, s'est arrêté pour les attendre et les héler.

Annaëlle a des envies de meurtre. Son frère n'ignore rien de la peur qu'occasionne le domaine des Saules sur elle, et pourtant, il semble bien décidé à l'obliger à les suivre et à y pénétrer. Elle reconnaît bien là Noah et sa détestable manie de vouloir la mettre dans des situations inconfortables en toutes circonstances.

Prudemment, Léo pose sa main sur l'avant-bras d'Annaëlle en une invitation à l'accompagner. 

" Je sais qu'elle fiche les chocottes à tout le monde cette baraque mais je te promets qu'on ne craint rien. Si tu savais le nombre de fois qu'on y est entré au lycée ... Et regarde-moi, je suis toujours en vie !"

Annaëlle esquisse un demi-sourire en laissant échapper un petit souffle, qui pourrait passer pour un rire, mais qui n'en ait rien. C'est plutôt de l'incrédulité.

" Tu n'as qu'à rester près de moi, d'accord ? " insiste Léo. " Et on fera vite. On vérifie juste que Sarah n'est pas entré pour jouer et qu'elle est resté coincée à l'intérieur, ok ? " 

Annaëlle glisse un œil sur le visage du jeune homme. Il semble vraiment touché par son angoisse. Plus loin, elle entend les autres membres de leur drôle de groupe s'impatienter, en faisant le pied de grue devant l'entrée du domaine, attendant qu'ils les rejoignent. 

Annaëlle lâche un soupir. 

Elle se connaît. 

Elle sait qu'elle est fichue. 

" Pas plus de cinq minutes. " concède-t-elle alors. 

"Pas plus de cinq minutes, promis. " s'empresse de jurer le garçon.

La joie et le soulagement s'affichent sur tous les pores de son visage et il s'empresse de tirer Annaëlle à sa suite pour rejoindre les autres. Tirer est le bon mot puisque, malgré son accord, la jeune femme traîne des pieds, persuadée d'avoir la pire décision de toute sa vie. Elle se rassure en se disant que ce ne sera qu'un mauvais moment à passer, qu'elle devra juste faire comme si elle portait des œillères, des bouchons d'oreilles et une combinaison antifroid. Rien de ce qui vit - ou fait semblant de vivre - dans cette maison ne saura ce qu'elle ait et ce qu'elle peut faire. 

Hors de question. 

Alors que les deux jeunes gens s'approchent de leurs compagnons et de l'imposant portail en fer forgé, Annaëlle remarque que ce dernier est grand ouvert. Elle fronce des sourcils ; c'est bien la première fois que le domaine est aussi facile d'accès. 

Décidément, cette histoire sent de plus en plus mauvais.

" C'est bon, on peut y aller ? " s'exclame vivement le conducteur du Scénic, son visage boutonneux ridé d'impatience. 

" Du calme, Bastien. " le tempère aussitôt Léo d'un air sévère. " Je te rappelle que toi aussi tu as failli mouiller ton slip la première fois que tu es venu. "

L'adolescente aux couettes lâche un petit rire moqueur. 

" Sérieux ? Non mais quelle poule mouillée ! "

Bastien tente de se défendre mais tout le monde est plus occupé à pénétrer sur la propriété privé qu'à écouter ses excuses. Même Annaëlle, qui préfère être aux aguets, plutôt que de se faire surprendre bêtement par ce qu'il ne faut pas. 

En silence, ils font leurs premiers pas sur l'allée gravillonnée qui serpente jusqu'à l'entrée du manoir. Autour d'eux, des massifs floraux à l'abandon, certains morts, d'autres qui poussent au hasard, sans mains humaines pour les diriger, grignotant peu à peu l'espace de leur voisin. Des arbres aussi, principalement des saules pleureurs - inutile de se demander plus longtemps d'où la propriété tire son nom - et des chênes imposants, dont les racines ne manquent pas de les faire trébucher, chacun leur tour, cachées sous des tas de feuilles. 

A mi-chemin de la porte d'entrée, qui se dessine en haut des quatre marches qui les séparent du perron, une fontaine sur pied délabrée. A la quantité de mousse, de feuilles mortes en décomposition et d'insectes en tous genres qui y ont élus domicile, il y a des années que la malheureuse n'a plus vu une seule goutte d'eau. La pierre blanche qui la façonne est grise de saleté et fissurée à plusieurs endroits. 

En passant près d'elle, l'adolescente taciturne aux longs cheveux noirs laisse ses doigts en frôler le rebord. Attirés par son mouvement, les yeux d'Annaëlle caressent à leur tour la fontaine, son bassin au bord crénelé et le poisson hissé sur sa queue, dont la bouche ne crachera plus jamais son jet au son supposé enchanteur.

Autour d'elle, la jeune femme sent le fond de l'air se rafraîchir considérablement. Elle regrette de ne pas voir pris de veste avec elle en quittant la maison familiale en trombe, regrette aussi d'avoir accepté de monter dans la voiture et encore plus d'avoir cédé aux beaux yeux de Léo. Elle qui s'était toujours silencieusement moqué des midinettes de ses multiples lectures, qui acceptaient naïvement tout et n'importe quoi sous prétexte qu'untel avait de trop beaux yeux - ou tout autre partie du corps d'ailleurs - la voilà, maintenant, sur le point de pénétrer dans la baraque la plus hantée qu'elle n'ait jamais connu, juste parce que le seul type qui lui a plu ces trois dernières années lui a assuré qui ne lui arriverait rien ... 

Sentant ses doigts devenir bien trop froids, Annaëlle les range sous ses aisselles. Tant bien que mal, elle tente aussi de contenir les tremblement incessants qui secouent son corps et qui s'intensifient au fur et à mesure qu'elle s'approche du perron délabré et de ses marches, qui grincent déjà sous le poids d'Amir, premier à atteindre le manoir.

Le vent se lève soudain, jouant avec les branches tombantes des saules dénudés et faisant s'envoler quelques feuilles. Gênée par des mèches folles qui viennent fouetter son visage, Annaëlle détourne la tête, le temps de remettre ses cheveux en place. 

Elle aperçoit alors quelque chose briller au sol, à quelques centimètres de ses pieds. Elle se penche pour regarder de plus près, voit une forme qui ressemble drôlement à un bijou. Son cœur fait un looping quand elle croit reconnaître le bracelet fétiche de sa grand-mère. Précipitamment, Annaëlle se penche et ramasse l'objet, confirmant ses doutes. Les pierres polis, ensemble de pierre de sel, d'améthyste, de cristaux verts et d'autres noirs, sont comme dans son souvenir, bien qu'encrassées par les années écoulées, passées dans la boue. 

Comment le bijou préféré de sa mamie Jeanne a-t-il pu se retrouver là ? 

La jeune femme se souvient, enfant, l'avoir cherché pendant des jours après l'enterrement de sa grand-mère, quand elle avait vu, dans le cercueil, que la vieille femme ne le portait plus. En vain, bien entendu. A l'époque, elle avait pensé qu'il s'était perdu dans l'accident de voiture qui avait pris la vie de sa grand-mère, s'était senti lésée de ne pouvoir finalement obtenir cet héritage que sa mamie Jeanne lui avait promis, dès son plus jeune âge. 

Abasourdie par cette coïncidence étonnante, Annaëlle s'empresse de passer le bijou à son poignet et de rejoindre les autres. Léo l'a attendu au pied du perron et c'est ensemble, qu'ils grimpent les marches qui mènent à la double porte en bois et aux vitraux colorés et poussiéreux qui dessinent une rose aux pétales ouverts. 

Tous les autres sont déjà à l'intérieur, réunis dans le petit hall au plancher qui craque. Ils ne disent toujours pas un mot. Annaëlle commence à s'étonner de ce mutisme de leur part, eux qui avaient semblés si bruyant et plein de vie dans la voiture. 

Comme si, eux aussi, à leur propre échelle, sentait que quelque chose clochait en ces lieux.

" C'est quoi tout ce bordel ? " s'exclame alors bruyamment Bastien, contredisant, sans le savoir, les pensées d'Annaëlle.

Amir, Noah, Bastien et les deux jeunes filles ont leurs yeux fixés sur un coin de la pièce, où une pile de caisse en métal, d'épais fils électriques et du matériel électronique attendent patiemment. 

" Ce n'était pas là la dernière fois qu'on est venue. Hein, Alice ? " affirme l'adolescente aux couettes châtains, cherchant confirmation auprès de son amie taciturne.

Cette dernière acquiesce d'un signe de la tête. Noah et Bastien s'approchent prudemment du matériel qui semble avoir été déposé là depuis peu et commence à fouiller, alors qu'Amir disparaît dans la grande pièce sur leur droite, séparé du hall par une arche en forme d'ogive. 

" Il y a des caméras, et d'autres trucs que je n'arrive pas à identifier. Je crois qu'il y a un compteur Geiger aussi. " leur apprend Noah, repoussant ses cheveux blonds qui lui sont tombés sur les yeux quand il s'est penché pour inspecter le contenu d'une des caisses.

" Ca doit valoir une petite fortune tout ça. " dit alors Bastien. " Je pense qu'il y a déjà quelqu'un dans la maison. "

Et certainement une personne qu'on avait invité à venir, si Annaëlle se basait sur le portail du domaine qu'ils avaient trouvés ouverts. 

" On ferait peut-être mieux de partir. Je ne crois pas que ces gens, qui qu'ils soient, soient ravis de tomber sur des curieux dans notre genre. " intervient Annaëlle en se détournant déjà, en préparation d'un repli stratégique général.

" On est venu pour chercher une gamine qui a disparu depuis des heures. Je ne pense pas qu'on nous en voudra d'avoir tenté notre chance dans une baraque abandonnée depuis des décennies. " contra alors Noah, en prenant la direction de l'arche qu'Amir a franchi quelques instants plus tôt.

Les deux jeunes filles font de même, tandis que Bastien reste fureter un peu du côté des caisses. Annaëlle lâche un profond soupir puis jette un œil à sa montre. Cela fait déjà deux minutes qu'ils sont entrés. Plus que trois et son calvaire sera terminé. 

C'est à ce moment-là qu'elle prend conscience que la chair de poule, le froid mortel qui se glisse sous la peau et l'appréhension habituels, liés à la présence de fantômes, ne sont plus. Elle se sent ... normal. 

Comme d'habitude, comme si rien de paranormal n'existait dans un environnement proche. 

Sauf que c'est impossible. Pas au domaine des Saules. Pas dans la maison alors que toute sa vie elle l'a eu en horreur, rien qu'à marcher le long de la plage en s'approchant petit à petit de la propriété. 

Impossible qu'entre ces murs, elle ne se sente pas oppressée, indésirable, guettée. 

Presque sans rendre compte, Annaëlle se met à jouer avec le bracelet de sa défunte grand-mère, fait rouler les petites pierres en un geste apaisant. Son regard erre sur le bois des murs et du plafond, sur l'escalier d'angle qui mène au premier, sur le corridor ouvert de l'étage et sa balustrade sculptée qui court sur toute la largeur du hall. 

" Rejoignons les autres. " dit alors Léo, en posant une main dans son dos pour l'inciter à passer à son tour dans la pièce adjacente.

Préoccupée par ce manque de sensation étrange, Annaëlle se laisse docilement guidé. 

Ils pénètrent alors dans un immense salon, aux meubles recouverts de draps autrefois blancs, et à présent marron de saletés et déchirés. Sous les larges morceaux de cotons, elle devine des canapés ou des guéridons, voit dépasser les pieds d'une bonbonnière, d'un bahut et d'autres meubles de rangements. Une vieille cheminée habille le centre du mur de droite, sur un bon quart de sa taille. Tout au fond de la pièce, un autre arche sculptée donne accès à la véranda de verre qui, dans un autre temps, semble avoir servit de salon d'été.

C'est d'ailleurs là-bas que se trouve déjà Amir, occupé à inspecter chaque recoin de la vieille maison. Il semble être le seul à réellement chercher la petite fille disparue. Bastien s'étale dans l'un des canapés, soulevant un nuage de poussière au passage ; Noah s'approche d'Alice qui, accroupie entre deux meubles, semble chercher quelque chose ; et enfin, la dernière adolescente, dont Annaëlle ignore toujours le nom, se plante devant un miroir accroché au mur et piqueté de vert, pour refaire son maquillage. 

" Nous ne sommes pas censés chercher Sarah ? " s'interroge alors Léo à voix haute, les sourcils froncés en voyant le spectacle qu'offre ses amis.

" Amir semble pouvoir s'en charger tout seul. " répond Bastien, en donnant un coup de tête en direction de la véranda. 

Annaëlle voit Noah relever la tête à la question de son ancien camarade de classe mais il se contente de leur jeter un coup d'œil avant de reporter son attention sur la jeune fille qu'il accompagne. Tous deux parlent à voix basse, leurs chuchotements empressés étant la seule chose qui trouble le silence ambiant.

" Je monte vérifier les étages. " annonce Léo. " Qui vient avec moi ? "

" Je t'accompagne. " répond aussitôt Amir, revenant de la véranda. 

Annaëlle se tourne vers Léo, indécise. 

Loin d'elle l'envie de tenter une incursion plus profonde dans la maison du diable mais, en même temps, elle ne se sent pas tellement à l'aise à l'idée de rester avec les lycéens. Notamment parce que Bastien vient de sortir une bouteille d'alcool de sous le canapé et que l'adolescente aux couettes le rejoint avec entrain, certainement attirée par l'ivresse en devenir.

Heureusement, Annaëlle n'a pas besoin de prendre une décision dans l'immédiat. Tout comme elle, chacun se fige soudain, leurs regards attirés par l'arche qui les sépare de l'entrée de la maison.

Dans le hall, des bruits de pas retentissent.

 

 

 

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