Le domaine des Saules by Mayra
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Annaëlle est née avec le don de voir les morts, les esprits de ceux qui n'ont pas trouvé le repos éternel et qui errent sans fin parmi nous. Et elle a toujours essayé de les ignorer du mieux qu'elle pouvait.

Mais, suite au décès d'une étudiante au sein de sa résidence universitaire, elle est contrainte de retourner chez ses parents, dans sa ville natale, où elle avait espéré ne plus jamais avoir à remettre les pieds.

Là se trouve le domaine des Saules, une vieille batîsse abandonnée, devenue au fil du temps l'endroit préféré des adolescents pour échapper à la vigilance de leurs parents. Une maison au passé sinistre qu'Annaëlle a toujours pris soin d'éviter comme la peste.

Jusqu'à ce qu'une nuit, elle s'y retrouve enfermée ...


Categories: Horreur, Tragique, drame, Contemporain Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Aucun
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 13 Completed: Non Word count: 56216 Read: 2210 Published: 26/01/2022 Updated: 18/12/2022

1. Chapitre 1 by Mayra

2. Chapitre 2 by Mayra

3. Chapitre 3 by Mayra

4. Chapitre 4 by Mayra

5. Chapitre 5 by Mayra

6. Chapitre 6 by Mayra

7. Chapitre 7 by Mayra

8. Chapitre 8 by Mayra

9. Chapitre 9 by Mayra

10. Chapitre 10 by Mayra

11. Chapitre 11 by Mayra

12. Chapitre 12 by Mayra

13. Chapitre 13 by Mayra

Chapitre 1 by Mayra

Chapitre Un

 

C'est mardi, jour de réapprovisionnement. Annaëlle ne se trouve plus qu'à trois pas de la porte d'entrée de sa résidence étudiante quand l'un de ses sacs de course cède. Les anses menaçaient déjà de lâcher depuis quasiment une dizaine de minutes alors il n'y a rien de bien étonnant à cela. Une chance cependant que cela ait finit par arriver une fois à destination.

La jeune femme regarde ses pommes et ses oranges rouler dans la ceinture d'herbe qui habille les pieds du bâtiment avant de pousser un long soupir de lassitude. Il a plu sans discontinuer pendant les deux derniers jours, transformant les zones herbeuses en flaques de boues géantes ; ses fruits prennent donc rapidement une douteuse couleur brune. Sans attendre plus longtemps, Annaëlle commence à rassembler les courses qui se sont éparpillées dans l'allée bétonnée.

Sa voisine de palier, Lucille, choisit ce moment pour faire son apparition dans une petite robe rouge qui met en valeur sa silhouette fine. Cette beauté naturelle a de quoi rendre verte de jalousie n'importe quelle fille, même la plus jolie, avec ses yeux noisettes et son abondante chevelure brune. Elle laisse la porte d'entrée du bâtiment se refermer délicatement dans son dos pour observer avec surprise Annaëlle à quatre pattes dans la gadoue. Cette dernière se sent immédiatement gênée, et pas seulement à cause de la situation : avec son jean large et son tee-shirt démodé, elle ne tient clairement pas la comparaison avec sa jolie voisine visiblement apprêtée pour un rendez-vous.

" Besoin d'un coup de main ? " demande Lucille sans attendre de réponse, s'abaissant déjà pour récupérer la boîte de raviolis et le sachet de raisin sec qui ont roulés près de la porte.

" Ne te sens pas obligé ! " s'exclame vivement Annaëlle, mal à l'aise à l'idée que sa voisine se salisse par sa faute.

" Oh, ne t'inquiètes pas, il n'y a pas de problèmes ", la rassure la jeune femme en glissant les objets ramassés dans le sac qui a cédé, puis en se dirigeant vers l'autre côté de l'allée, là où d'autres provisions ont choisis de migrer. " Ca ira pour tout remonter ou ... "

" Ca va aller , je vais me débrouiller ", s'empresse de répondre Annaëlle en rangeant à son tour ce qu'elle a ramassé. " Merci pour le coup de main. " 

" Je t'en prie, ce n'est rien. "

Sur ces mots, Lucille rend les derniers fruits récupérés puis esquisse un sourire aimable. Annaëlle tente de le lui rendre mais elle doute que le résultat soit probant. Elle en devient même persuadée quand elle constate que le sourire de son interlocutrice fond soudainement comme neige au soleil, visiblement douchée par son manque d'enthousiasme. 

" Bon, eh bien ... "

Lucille ne termine pas sa phrase et se contente de faire un signe de la main en direction de la sortie de l'impasse pour signifier qu'elle va s'en aller. Annaëlle se baisse alors avec précipitation pour ramasser le sac survivant et adresse un signe de tête à Lucille en réponse avant de tourner rapidement les talons. Elle court se refugier dans le hall d'entrée de l'immeuble. Elle fait trois pas en direction de l'ascenseur avant de s'immobiliser et de se retourner pour regarder au dehors, mais sa voisine a déjà disparue. 

Alors qu'elle monte dans l'ascenseur qui la mènera au troisième étage, Annaëlle se flagelle intérieurement. Elle sait pertinemment qu'elle rencontre de sérieuses difficultés à nouer de nouvelles relations, ce n'est pas pour rien qu'après six mois passés en première année d'université, elle ne se soit fait aucune connaissance dans sa promo. Pourquoi donc s'obstine-t-elle encore à essayer d'être sociable ? Elle n'y arrive pas et, de toute façon, ce n'est pas comme si elle parvenait à retenir qui que ce soit près d'elle - à une exception près.

En sortant de l'ascenseur, Annaëlle s'étonne en prenant conscience que Lucille est la seule qui tente encore parfois une approche et qui semble avoir toujours l'envie de faire connaissance avec elle. Peut-être est-ce parce que leurs appartements sont mitoyens ou que Lucille n'est pas du genre à abandonner. Annaëlle l'ignore, mais en tout cas, ça lui fait plaisir de voir que certaines personnes ne considèrent pas encore son cas comme une cause totalement perdue. 

Dans l'appartement, la jeune femme dépose ses courses sur son canapé-lit. C'est un studio d'une vingtaine de mètres carrés, doté d'une minuscule cuisine et d'une salle de bain défraîchie. Loué entièrement meublé, elle n'a eu besoin que d'emmener le contenu des placards de sa chambre avec elle lors de son arrivée à la rentrée. Du coup, tout y est dépareillé mais Annaëlle s'y sent quand même chez elle. En tout cas, bien plus que lorsqu'elle vivait encore chez ses parents.

Il ne lui faut que quelques minutes  pour ranger ses achats dans les placard, suite à quoi elle s'affale sur son clic-clac et attrape la télécommande de la télévision qui est resté traîner derrière les coussins toute la journée. Elle zappe un moment avant de se décider pour un film d'aventure à destination du jeune public, qu'elle a déjà vu des dizaines de fois mais qu'elle adore revoir pour se remémorer la nostalgie de son enfance révolue. A la fin du film, elle décide de dîner - un plat de pâtes en sauce agrémenté d'une généreuse portion de fromage râpé fait largement l'affaire - puis de s'attaquer à la révision de ses cours. 

Au cours de son année de Terminale, Annaëlle a fini par se décider à rentrer en fac de Lettres, seule section de l'université qui lui paraissait à sa portée au vu des résultats médiocres qu'elle a traîné toute sa scolarité. Très étonnamment, elle a décroché une place dans l'une des écoles les plus éloignées du domicile parental. Elle n'a pas hésité plus d'une demi-seconde avant de finaliser son inscription et de se mettre à la recherche d'un studio où loger le temps de ses études. Aujourd'hui encore, Annaëlle se demande qui a été le plus heureux d'apprendre son départ de la maison : elle ou sa famille ?

Au bout de presque deux heures de travail intensif, elle baille à s'en décrocher la mâchoire. Elle glisse un regard sur le réveil qui trône au bout du bureau, l'endroit idéal pour lui intimer de se taire le matin sans avoir besoin de sortir du lit. Il lui apprend qu'il est vingt-trois heures passé alors elle laisse ses cours en plan et saute dans son pyjama avant de défaire son canapé-lit et de s'y glisser avec délice. Elle lit quelques pages de son roman du moment puis éteint la lumière, au moment où elle entend des bruits de pas passer devant la porte de son appartement et s'arrêter non loin. En entendant ensuite le bruit de la serrure de Lucille et une voix masculine qui résonne entre les murs fins du bâtiment, elle attrape ses bouchons d'oreille posés sur la table basse. Annaëlle n'a aucune envie de connaître les détails de la vie intime de sa voisine. Elle se recouche ensuite, à présent totalement sourde à ce qu'il se passe de l'autre côté des parois, et se tourne de l'autre côté pour chercher le sommeil.

 

◐────────r6;°r6;°r6;────────◐

 

A la fin de son dernier cours de la semaine, Annaëlle file directement au café des étudiants, un salon de thé aux prix attractifs, tenue par une association de la fac. Comme la journée se termine, beaucoup de ses camarades d'université ont eu la même idée alors c'est le coup de bourre pour les bénévoles qui courent dans tous les sens pour servir tout ce beau monde au plus vite. Annaëlle n'étant pas pressée de rentrer dans son studio vide, elle profite du monde présent dans le café pour se donner l'impression d'avoir une vie sociale.

Elle laisse traîner ses oreilles d'un groupe à l'autre : c'est le meilleur moyen de connaître tous les petits potins de la fac en l'absence d'amis. Et pour se donner bonne figure, elle attrape son portable et fait semblant de se perdre dans les méandres du premier réseau social qui glisse sous son doigt. Elle ne s'intéresse que quelques secondes aux rares actualités qui apparaissent à l'écran, résultat d'une vie sociale peu trépidante, puis laisse son cerveau se connecter au groupe de garçons le plus proche qui discutent jeux vidéos, avant de passer au suivant. Et ainsi de suite, jusqu'à intercepter un échange entre deux filles assises à une table qui se rapproche au fur et à mesure que la file d'attente avance.

" Si elle ne donne pas signe de vie avant dimanche, il faudrait qu'on aille jusque chez elle, tu ne crois pas ? " Fait l'une des deux interlocutrices, une jeune femme aux cheveux roux coupés courts.

" Je pense surtout que tu t'inquiètes un peu trop vite. " Rétorque la seconde qui affiche des tatouages un peu partout sur sa peau. " Elle a peut-être juste envie de sécher un peu les cours. Tu sais comme elle a du mal cette année. Je suis presque sûre qu'elle a dû se prendre quelques jours de vacances avec son nouveau mec. " 

" Tu as sans doute raison. "

Annaëlle glisse un oeil sur la rousse qui vient de prononcer ces derniers mots. Son visage contredit ses paroles mais elle ne semble pas vouloir exposer clairement le fond de sa pensée à son amie. Voilà qui vient donner une raison de plus à Annaëlle de ne pas regretter le peu de contacts humains qui ponctuent sa vie. Le manque de confiance et l'hypocrisie qui caractérisent la grande majorité de ces relations ne sont clairement pas faits pour elle.

Le jeune homme devant elle s'efface soudain, lui laissant le champ libre pour passer sa commande. Annaëlle cesse aussitôt d'épier les gens autour d'elle, fourre rapidement son téléphone dans les tréfonds de son sac et se concentre sur l'étudiante au chignon flou qui semble au bout de sa vie et qui attend de savoir ce qu'elle doit servir à sa nouvelle cliente. Comme elle a passé son temps à s'intéresser à tout sauf à ce qu'elle allait boire, elle prend quelques secondes pour parcourir la courte carte puis se décide pour le macchiato caramel dont elle raffole et qui lui fera le plus grand bien : elle a besoin d'un peu de caféine pour terminer sa journée sans avoir à s'effondrer de fatigue avant vingt heures.

Son gobelet fumant en main, Annaëlle quitte le café sans un regard en arrière et prend la direction de de son appartement. Durant la dizaine de minutes que dure son trajet, elle étouffe trois énormes bâillements de sa main, lui remémorant les nuits agitées qu'elle subit depuis quelques jours. Lucille, d'ordinaire plutôt discrète en semaine, a apparemment changé de comportement puisque tous les soirs depuis trois jours, des bruits sourds se font entendre depuis son logement. Annaëlle jurerait que quelqu'un donne des coups dans le mur qui sépare leurs deux studios. A force d'y réfléchir, elle a fini par comprendre que sa voisine a trouvé un nouvel amoureux et qu'elle passe ses nuits à s'amuser avec son amant. Annaëlle espère que cette passion dévorante et bruyante finira par se calmer rapidement. Son équilibre mental en dépend.

Lorsqu'elle arrive dans l'allée de sa résidence, Annaëlle remarque que, justement, sa voisine est de nouveau de sortie. Par un étonnant hasard, elle porte la même tenue que la dernière fois qu'elle l'a vu. Elle se croisent mais Lucille, contrairement à son habitude, ne fait pas mine de la saluer. Elle ne semble même pas l'avoir remarqué, poursuivant son chemin tête baissée. Elle passe rapidement. Surprise par son comportement, Annaëlle se retourne pour la regarder quitter l'allée. Quelque chose la turlupine, sans qu'elle n'arrive à savoir précisément quoi. Elle chasse vite cette pensée en secouant la tête : la vie de Lucille ne la concerne en rien.

Arrivée à la porte de son bâtiment, elle farfouille un instant dans son sac à la recherche de son trousseau de clés qui a, bien évidemment, glissé tout au fond. Avec l'une de ses mains prise par son gobelet de café, elle galère quelques secondes, jusqu'à ce qu'une voix masculine et chaleureuse intervienne :

" Besoin d'aide ? "

Annaëlle redresse la tête et croise un visage pâle où percent un nez aquilin, des yeux bleus perçants et une bouche aux lèvres fines, le tout surmonté d'une tignasse blonde, désordonnée et bouclée. Inconnu au bataillon. Le corps d'Annaëlle se crispe aussitôt. Elle a du mal avec les étrangers.

" Je peux tenir ton café le temps que tu trouves tes clés si tu veux. "

L'inconnu tend déjà une main dans sa direction. Annaëlle fait un demi-pas en arrière. 

" On se connaît ? " fait-elle, sourcils froncés.

Sa réaction brusque douche aussitôt l'inconnu qui récupère sa main, l'air perdu, et bredouille :

" Euh non. "

Annaëlle, la main toujours dans son sac, finit alors par frôler ce qu'elle cherche du bout des doigts. Elle attrape ses clés et colle sa carte contre le verrou électronique avant de pénétrer dans le hall d'entrée enfin accessible. L'inconnu la suit de près mais poursuit sa route jusqu'à l'ascenseur tandis qu'elle s'arrête vérifier sa boîte aux lettres. 

Les mains occupées à décacheter une facture, elle rejoint ensuite à son tour l'ascenseur dont les portes sont en train de se refermer mais l'inconnu l'aperçoit et retient les portes pour lui permettre de le rejoindre. Mal à l'aise face à son comportement toujours aussi inexplicablement aimable, elle se glisse à l'autre bout de la cabine, non sans lui adresser un rapide signe de tête pour le remercier. 

" Quel étage ? " lui demande-t-il.

" Troisième. " 

Annaëlle remarque alors qu'il a déjà appuyé sur le chiffre trois. Les portes se referment pendant qu'elle tente de se tapir encore plus loin dans son coin d'ascenseur. Pour s'occuper l'esprit et les mains, elle se plonge avec passion dans sa facture.

Une fois à destination, elle laisse l'inconnu sortir en premier. Alors qu'elle rejoint son logement, elle remarque que lui s'arrête devant la porte du studio de Lucille, à laquelle il cogne aussitôt avec vigueur. Annaëlle se demande l'espace d'un bref instant si elle ne devrait pas lui dire qu'elle vient de croiser la jeune femme en train de partir, avant de décider que ce ne sont pas ses affaires. 

Elle s'empresse de retrouver la sécurité de son appartement.

 

◐────────r6;°r6;°r6;────────◐

 

Lorsque son cours de linguistique se termine enfin, Annaëlle fonce aux toilettes les plus proches en se promettant d'arrêter de se retenir aussi longtemps de vider sa vessie - en vain, elle sait pertinemment qu'elle continuera à préférer faire ses besoins chez elle plutôt qu'ailleurs. Fait rare, il n'y a pas la queue à celles du premier étage, prises normalement d'assaut par les étudiantes à chaque interclasse. Une fois son besoin urgent assouvi, Annaëlle nettoie ses mains en prenant bien soin, comme à son habitude, d'éviter au maximum de croiser son reflet dans les miroirs. 

Lorsqu'elle ressort des toilettes, elle prend la direction de son cours suivant, celui de latin. ses camarades de promo sont déjà tous là à attendre que la porte s'ouvre. Surprise, Annaëlle jette un oeil à sa montre en s'interrogeant sur la raison de ce retard inhabituel de la part de leur vieux professeur. Pour patienter, elle s'accoude à la rambarde qui donne sur le vide et l’amphithéâtre du rez-de-chaussée, envahit à toute heure par ceux qui ont du temps à perdre entre deux cours. Autour d'elle, les autres se mettent d'accord sur le temps qu'ils peuvent accorder au professeur pour arriver avant de décider que le cours est officiellement annulé. 

Tout en laissant ses oreilles traîner, Annaëlle fait errer son regard sur les différents groupes qui ont élus domiciles sur les larges marches de l'amphi. Elle aperçoit alors une silhouette avec un comportement étrange. Elle plisse un peu des yeux et se concentre sur le jeune homme qui passe de groupe en groupe, sans jamais accorder plus de quelques secondes à chacun. Sa silhouette et la chevelure blonde et bouclée lui semblent familières. Il lui faut quand même quelques secondes pour reconnaître l'inconnu qu'elle a rencontré au pied de sa résidence cinq jours plus tôt. Annaëlle s'interroge sur le manège auquel il s'adonne. 

" Bon, je pense que ce n'est pas la peine d'insister. " s'exclame une voix forte parmi ses camarades de promo. " Nous pouvons tous vaquer à de meilleures occupations ! "

Quelques uns acquiescent à mi-voix mais la plupart se contentent de s'éloigner sans un mot, préférant continuer à discuter entre amis. Annaëlle leur emboîte le pas, prenant la direction de la sortie du bâtiment. Elle se tâte : doit-elle rejoindre la bibliothèque pour s'avancer dans son travail universitaire ou profiter de cette heure de libre inattendue pour aller flâner dans le parc adjacent ? Toute à son interrogation, elle ne prend pas garde à ce qu'il se passe autour d'elle. Par conséquent, elle sursaute lorsqu'on lui attrape soudainement le bras. 

" Hey, c'est toi la voisine de Lucille, non ? On s'est croisés il y a quelques jours, tu te souviens ? "

Annaëlle se retourne sur son inconnu blond. Un sourire grand comme le monde lui mange la moitié inférieure du visage. Elle n'a encore jamais rencontré personne qui soit aussi heureux de la revoir. Elle se dit qu'il exagère sans doute un peu niveau joie des retrouvailles, surtout au vu de leurs maigres échanges ce jour-là. 

" Ouais, je me souviens de toi. " répond Annaëlle en regardant ostensiblement la main qui continue de la tenir. 

Il semble comprendre le sous-entendu et relâche rapidement sa poigne.

" Je suis content de te croiser aujourd'hui, j'ai bien cru que j'allais devoir faire le pied de grue devant ton appartement pour te revoir. "

" Me revoir ? " 

Annaëlle se tâte à faire deux pas en arrière pour laisser un peu de distance entre eux. Les mots que prononcent le jeune homme sont suspects, surtout pour quelqu'un qui n'a pas l'habitude des échanges sociaux. Est-ce qu'il serait en train de la draguer par hasard ? Non, ça elle en doute fort. Même pour elle, c'est plutôt évident.

" Oui, je me suis dit que tu pourrais sans doute m'aider. "

Sur ces mots, il glisse une main dans la poche de sa veste en jean et en sort une photo froissée qu'il lui tend. Le visage tout en sourire de sa voisine s'étale sur le papier brillant.

" C'est Lucille, elle vit dans l'appartement voisin du tien. Je me suis dit que tu devais la connaître sans doute un peu. C'est le cas ? "

Annaëlle hausse des épaules en lui rendant la photographie.

" Un peu oui. On se croise de temps en temps et ça nous est déjà arrivé d'échanger deux ou trois mots mais c'est tout. Pourquoi ? "

" Sa famille s'inquiète, ça fait plus d'une semaine qu'elle n'a pas donné signe de vie et ce n'est apparemment pas dans ses habitudes. Comme je passais dans le coin, ils m'ont demandé de m'arrêter voir si tout allait bien, mais je n'arrive pas à la contacter, ni à la croiser dans les endroits où elle devrait être. Tu serais pas au courant de quelque chose des fois ? "

Annaëlle secoue la tête. Le jeune homme soupire et affiche une mine défaite. Il doit vraiment chercher Lucille depuis un moment et commencer à véritablement s'inquiéter pour réagir de cette façon alors Annaëlle décide de le rassurer.

" Le soir où on s'est croisé, tu l'as loupé de peu." lui apprend-t-elle. " Je venais de la voir dans l'allée, elle était apprêtée comme pour une fête ou un rendez-vous amoureux. " 

" Sérieux ? " s'exclame alors le gars en affichant de nouveau son grand sourire. " Oh, tu me rassures, je commençais déjà à imaginer le pire ! J'ai demandé à quasiment tous ses potes, mais aucun l'a vu ces derniers jours. "

Annaëlle acquiesce d'un signe de tête, esquissant à son tour un petit sourire face au soulagement de son interlocuteur. Elle s'étonne de la facilité avec laquelle sa bouche s'est déridé. Il faut croire que le sourire du type est communicatif.

" J'imagine qu'elle doit être chez elle dans ce cas. " fait Annaëlle. " Tu es retourné à son appartement depuis la dernière fois ? "

Son interlocuteur passe sa main dans sa tignasse désordonnée.

" Non, je n'ai pas eu le temps. Mais je vais y aller tout de suite. Son frère devient fou à force de s'inquiéter et il me harcèle de messages. Plus vite il sera rassuré, plus vite j'aurais la paix. "

Sur ces mots, le jeune homme commence à s'éloigner. Connaissant les caprices de l'interphone malgré les incessantes demandes de la part des locataires de le faire changer, Annaëlle le rappelle. 

" J'ai terminé ma journée de cours, est-ce que tu veux que je t'accompagnes pour t'ouvrir le bâtiment ? L'interphone est souvent en panne. "

" Oh, ce serait cool !" s'exclame-t-il avec une surprise et un ravissement évidents.

C'est donc ensemble qu'ils prennent le chemin de la résidence d'Annaëlle. Ils marchent en silence pendant quelques instants avant que son compagnon ne commence à l'interroger sur son cursus universitaire, sûrement plus pour meubler que par réelle envie de connaître cette aspect de sa vie. Annaëlle finit par se détendre en sa présence, comprenant que le jeune homme n'a visiblement rien de dangereux et que sa trop grande méfiance a encore fait des siennes.

Ils arrivent rapidement à destination et Annaëlle déverrouille la porte d'entrée du bâtiment. Le jeune homme pénètre aussitôt dans le hall d'entrée et, puisqu'elle est déjà arrivé jusque là, Annaëlle décide de rentrer chez elle plutôt que rebrousser chemin pour s'installer à la bibliothèque. Ils prennent l'ascenseur ensemble jusqu'au troisième étage et le jeune homme s'avance jusqu'à la porte du studio de Lucille. Il y toque vivement alors qu'Annaëlle s'arrête devant chez elle sans faire mine de vouloir rentrer. Ils attendent quelques secondes puis le jeune homme toque de nouveau à la porte, plus fort. Toujours sans réponses. 

" Il faut croire que tu manques de chance. " dit Annaëlle. " Elle a encore dû sortir. "

Le type laisse tomber sa tête en arrière de dépit et pousse un profond soupir. Annaëlle le comprend. Elle aussi en aurait marre à sa place.

" Tu crois que ça dérangera les résidents si je m'installe dans le couloir pour attendre Lucille ? " demande-t-il en se tournant vers elle.

" Tant que tu ne fais pas trop de bruit, je ne pense pas. "

Il se laisse alors glisser contre le mur qui fait face au studio de la jeune femme jusqu'à se retrouver les fesses collées au plancher, visiblement bien décidé à ne pas la rater. Annaëlle hésite un instant sur la conduite à tenir, trouvant étrange de rentrer chez elle en laissant le type tout seul dans le couloir - où l'allumage automatique de la lumière devra être réactivé toutes les cinq minutes par un mouvement quelconque - mais sa raison reprend vite le dessus et elle s'empresse de déverrouiller sa porte d'entrée en adressant un au revoir au jeune homme, avant de s'engouffrer rapidement dans son appartement. 

 

◐────────r6;°r6;°r6;────────◐

 

Annaëlle passe le reste de sa soirée à procrastiner, tantôt sur la télévision, tantôt sur son téléphone. Elle ne trouve pas la motivation de s'atteler à ses révisions, son esprit ne cessant de revenir continuellement penser à Lucille et au jeune homme qui l'attend de pied ferme. De temps en temps, elle jette un coup d'oeil par le judas pour vérifier s'il est toujours là ; la lumière qui s'allume régulièrement lui apprend que oui.

Lorsque vingt heures approche et qu'Annaëlle sent la faim tirailler son ventre, elle s'approche de sa kitchenette et jette un oeil dans son frigo avant de penser encore au type toujours assis dans le couloir. Il est là depuis des heures et, grâce à ses petits coup d’œils à travers sa porte, elle sait qu'il n'a pas bougé. Il a sans doute faim lui aussi et à peut-être même besoin de boire, voire de passer aux toilettes.

Annaëlle jette un regard vers la porte d'entrée en se demandant si faire preuve d'un peu de gentillesse envers un parfait inconnu ne serait pas envisageable pour une fois. Ce n'est pas comme si elle allait chercher à faire ami avec cette personne, elle veut seulement faire preuve d'un peu d'humanité. Cela ne devrait pas poser de problèmes, n'est-ce pas ?

Finalement décidée, Annaëlle referme la porte de son frigo et s'avance vers sa porte qu'elle déverrouille d'un tour de clé. En jetant un oeil dans le couloir, elle découvre qu'effectivement, l'inconnu est toujours là, debout en train de faire les cents pas. Il s'immobilise en l’apercevant. 

" Toujours pas de nouvelles ? " demande-t-elle. 

L'inconnu secoue la tête. Son expression est plutôt parlante : il commence à trouver le temps long. Annaëlle, peu habituée à faire le premier pas en matière de communication, se gratte la tête en se demandant comment proposer son aide sans que cela paraisse bizarre. Dépourvue illuminations soudaines, elle décide d'y aller tout simplement. 

" Est-ce que tu veux entrer quelques instants ? T'as peut-être soif ? Ou même besoin d'utiliser des toilettes ? "

L'inconnu laisse la surprise s'afficher sur tous les pores de sa peau mais l'étonnement cède rapidement la place à un sourire joyeux et un air reconnaissant. 

" J'avoue que je ne serais pas contre l'idée de t'emprunter ta salle de bain. Et peut-être même un verre d'eau."

Annaëlle se recule pour laisser l'inconnu entrer dans son studio mais, au dernier moment, celui-ci s'immobilise sur le perron, la main sur la poignée. Il fronce des sourcils et s'exclame :

" Je n'ai pas pour habitude de rentrer chez des inconnus alors on pourrait peut-être échanger les informations de base avant toutes choses, non ? "

Annaëlle hausse des sourcils. Elle ne s'y attendait mais est agréablement surprise de cette drôle d'attention. 

" Moi, c'est Clarence. " poursuit-il en lui présentant sa main.

" Enchantée. Je m'appelle Annaëlle. " répond-t-elle en serrant la poigne tendue dans sa direction.

Il se décide alors à pénétrer dans l'appartement. Comme toute personne découvrant pour la première fois un nouvel environnement, il laisse son regard errer sur l'intérieur, détaillant rapidement un objet ou deux, puis son attention se porte sur la salle de bain qu'Annaëlle lui montre d'un geste de la main. Il y disparaît rapidement.

Pendant que le jeune homme s'occupe d'assouvir un besoin des plus primaires, Annaëlle sort un verre de ses placards, le remplit au robinet de la cuisine et le pose sur la table basse. Clarence ressort des toilettes seulement quelques secondes plus tard. 

" Je me suis permis d'enlever la serviette qui recouvrait le miroir, est-ce qu'il faut que je la remette en place ? 

Le cœur d'Annaëlle loupe un battement. 

" Oui ! " s'exclame-t-elle trop rapidement pour que cela ne paraisse pas étrange.

D'ailleurs, Clarence hausse ses sourcils, exprimant largement sa surprise et son incompréhension alors Annaëlle s'empresse d'expliquer maladroitement :

" Je déteste voir mon reflet dans le miroir, même par accident. Je sais que c'est bizarre mais ... "

Clarence lui coupe la parole en agitant les mains.

" Oh, pas besoin de t'expliquer ! On a tous nos bizzareries. Je vais remettre la serviette à sa place alors. "

" Merci. " fait Annaëlle dans un souffle, soulagée à l'idée de ne pas avoir à le faire elle-même.

Une fois de retour dans la pièce principale du studio, ils s'installent tous les deux sur le canapé-lit en prenant soin de laisser un large espace entre eux. Clarence vide son verre d'une traite. Annaëlle, les mains glissées entre ses cuisses, engage alors la conversation, intention manifeste de faire un effort de socialisation.

" Tout à l'heure tu m'as posé des questions sur ce que je faisais à l'université mais tu ne m'as rien dit sur toi. Est-ce que tu es étudiant toi aussi ? "

Clarence secoue la tête en détaillant du regard les quelques objets personnels apparents qu'Annaëlle possède.

" Non, je travaille, si je puis dire. Avec des amis, on essaye de monter une petite entreprise. "

" Vraiment ? Quelle genre ? "

Clarence semble soudain gêné et se frotte la paume d'une main avec le pouce.

" Euh, je préférerais ne pas en parler. Quand je rentre dans les détails, la plupart des gens me prennent pour un barjot. "

Passe un ange. Annaëlle se demande comment poursuivre la conversation quand Clarence se lève soudainement du canapé et annonce :

" Je ne veux pas abuser de ta gentillesse alors je pense qu'il est grand temps pour de retourner attendre dans le couloir. "

Annaëlle se lève à son tour, surprise par le mouvement inattendu du jeune homme, et l'interpelle alors qui prend déjà la direction de la sortie.

" Tu n'as pas faim ? "

Il se retourne sans cesser d'avancer. 

" Si, je crève de faim. Je vais me faire livrer une pizza je pense. " répond-t-il en posant la main sur le poignée de la porte qu'il a atteinte. 

" Tu peux manger ici si tu veux, ce sera plus confortable que le carrelage du couloir. "

Annaëlle le voir ouvrir la bouche pour répondre et, elle en est certaine, refuser sa proposition. Mais ça lui fait trop de bien d'avoir enfin quelqu'un avec qui échanger, une personne qui semble de bon caractère qui plus est, alors elle refuse de le laisser s'en aller si facilement. 

" Et puis, ça me changera de mes dîner en solitaire. "

Clarence garde la bouche ouverte un instant, sidéré, avant d'exhaler. Puis avec un sourire amusé, il dit :

" C'est pas cool d'exploiter l'une de mes faiblesses. Tu ne le sais pas encore mais je suis incapable d'abandonner quelqu'un qui se trouve dans le besoin. "

Il lâche la poignée de la porte et ajoute :

" Tu promets de ne pas m'attaquer, hein ? "

Annaëlle lâche un petit rire. 

" Ce ne serait pas plutôt à moi de dire ça ? " 

Clarence revient vers le canapé en agitant un doigt.

" Oh faut pas croire, certaines femmes peuvent être très dangereuses. Mais tu m'as l'air digne de confiance. Je t'accorde donc le bénéfice du doute. "

Il se réinstalle près d'Annaëlle, tout en prenant soin de toujours conserver une certaine distance, et conclut : 

" Et pour te remercier, j'offre la tournée de pizzas  ! "

Chapitre 2 by Mayra

Chapitre Deux


 


La commande met moins de trente minutes à arriver, un temps qu'Annaëlle et Clarence utilisent pour briser la glace et rendre la situation moins bizarre qu'elle ne l'est. Bon point de départ, leurs goûts en matière de pizzas sont suffisamment similaires pour pouvoir faire un choix rapide. Lorsque le livreur sonne à la porte du studio, c'est Clarence qui est chargé de récupérer leur commande pendant qu'Annaëlle dresse un semblant de table dans le salon. Ils s'installent ensuite à même le sol, enveloppés d'une bonne odeur de pâte chaude qui leur donne instantanément l'eau à la bouche.


" Je ne pensais pas avoir aussi faim ! " s'exclame Clarence au bout de cinq minutes pendant lesquelles il a réussi à gober quatre parts de pizza.


Annaëlle, elle, n'en est qu'à sa seconde, qu'elle grignote encore avec délice - rien de meilleur qu'un repas gratuit !


" Finalement, je ne sais pas si deux larges suffiront. " ajoute-t-il en soulevant le couvercle de la seconde boîte.


Annaëlle détaille rapidement la silhouette fine du jeune homme en se demandant où il peut bien stocker la quantité de nourriture qu'il est en train d'ingurgiter. Elle même, avec son tour de taille clairement plus épais que celui de Clarence, doute sérieusement pouvoir avaler l'équivalent de ce qu'il a déjà ingurgité. Elle en viendrait presque à le jalouser.


" Tu fais beaucoup de sport ? " demande-t-elle en essayant de trouver une raison à ce manque injuste de masse graisseuse sur le corps de celui qui lui fait face.


" Non, pas tant que ça, pourquoi ? " fait-il en la regardant avec incompréhension.


" Comment tu fais pour être aussi mince en mangeant autant alors ? "


En réponse, Clarence se contente de hausser des épaules, sans cesser de mâchonner son morceau de pizza au saumon.


Annaëlle se gratte la tête, à la recherche d'une nouvelle idée de conversation, laquelle était pourtant naturelle avant d'être interrompue par l'arrivée du livreur. Ils avaient parlés livres, discussion lancée par Clarence quand il avait remarqué sa lecture en cours, posée près de sa tête sur le dossier du canapé. Les choses s'étaient ensuite enchaînées d'elle-même, chacun posant des questions et répondant à celles de l'autre sans qu'Annaëlle ne se sente gênée à quelque moment que ce soit. Il y avait longtemps qu'une rencontre avec une nouvelle personne ne lui avait paru aussi facile. La dernière en date avait été avec Noémie et sa tarte aux pommes - sans oublier son macchiato caramel à tomber par terre, qui était à l'origine de la dernière addiction en date d'Annaëlle.


" Et toi, du genre sportive ? " demande soudain Clarence entre deux bouchées.


Annaëlle a une pensée pour l'EPS obligatoire du lycée, un cours qu'elle a eu en horreur jusqu'à la toute fin, surtout lors des sessions d'activités en groupe. Ces deux heures hebdomadaires avaient été de véritables séances de torture pendant lesquelles les élèves de sa classe pouvaient se moquer d'elle sans craindre d'être repérés par un professeur.


" Pas vraiment. " répond-t-elle en chassant ses mauvais souvenirs. " A moins que chiller devant Netflix compte ? "


Clarence lâche un petit rire amusé.


" Si seulement. Je serais sans doute champion toutes catégories. "


Annaëlle repense à sa liste de séries et films à voir, longue comme le bras, et à laquelle elle ne cesse d'ajouter chaque semaine de nouveaux éléments. Elle adore s'abandonner aux comédies romantiques.


" Permets-moi d'en douter. " souffle Annaëlle à mi-voix, en espérant qu'il n'entende pas, légèrement honteuse de son penchant.


" Vraiment ? C'est quoi le dernier truc que t'as vu ? "


Annaëlle se gratte à nouveau la tête, cherchant dans les recoins de sa mémoire le dernier truc qu'elle a visionné et qui serait susceptible d'avoir plu à un homme. Son choix se porte sur une série de science-fiction qu'elle a visionné quelques semaines plus tôt et à laquelle elle a facilement accroché. Une bonne idée puisque Clarence enbraye aussitôt là-dessus et le débat qui s'ensuit les occupe un long moment.


Si long d'ailleurs, que leurs deux téléphones indiquent plus de vingt-trois heures lorsqu'ils reprennent pied dans la réalité. Clarence jure dès qu'il voit les chiffres s'afficher.


" A tout les coups, j'ai loupé Lucille ! " s'exclame-t-il en se levant subitement.


" J'en doute. " le rassure aussitôt Annaëlle en imitant son geste. "Les mur sont très fins dans le bâtiment, si elle était rentrée, on l'aurait entendue. "


Et Annaëlle a bien pris soin de garder une oreille attentive aux bruits qui auraient pu résonner dans la résidence, justement pour éviter à Clarence de rater l'opportunité d'enfin mettre la main sur sa voisine.


" T'es sûre ? "


Annaëlle n'a pas le temps de répondre. Des bruits de talons tintent dans le couloir, prouvant ses dires. Et comme en dehors de Lucille et elle, il n'y a que des garçons qui logent à leur étage, ça ne peut être que la jeune femme.


" Oui, d'ailleurs, la voilà qui arrive, je l'entends marcher dans le couloir. " dit Annaëlle en faisant un geste de la main en direction de l'entrée, avant de s'avancer jusqu'à la porte.


Elle l'ouvre d'un geste sûr et jette un coup d'oeil à gauche, vers l'ascenseur, puis vers la droite, derrière le battant. Comme elle l'avait prédit, Lucille est là, à nouveau vêtue de sa robe rouge et chaussée de sa paire de talons neufs. Elle s'est arrêtée devant la porte de son studio, elle tente d'insérer la clé dans la serrure mais son geste ne semble pas très assurée. Elle a certainement dû trop boire.


Annaëlle fronce brièvement des sourcils, troublée par elle ne sait quoi, avant de se reprendre, d'afficher un léger sourire et d'interpeller sa voisine :


" Lucille ? Il y a quelqu'un qui te cherche. "


La jeune femme se tourne alors très lentement vers Annaëlle. Trop. Elle penche la tête d'un côté, prend un air surpris. Mais ses yeux semblent ... vides.


" A qui tu parles ? " fait Clarence qui a rejoint le couloir.


Alors Annaëlle comprend enfin.


Elle sent toute la chaleur de son corps la quitter d'un coup, comme chassée par un brusque bain d'eau gelée. Ses yeux s'agrandissent, ses main se mettent à trembler, ses poumons se figent.


" Tu me vois ? "


La voix de Lucille sonne étrangement. Comme venue d'outre-tombe.


" Euh, Annaëlle ? " l'appelle Clarence en posant une main sur son épaule. " Tu m'entends ? Est-ce que ça va ? "


Oui, elle l'entend. Non, ça ne va pas. Elle est figée par la peur, glacée par l'horreur. Le corps de Lucille fait un pas dans sa direction. Annaëlle voudrait en faire un en arrière mais elle ne peut pas. Son corps refuse de lui obéir.


" Tu me vois. "


Cette fois, c'est une affirmation. Tous les poils du corps d'Annaëlle se hérissent. Elle respire à nouveau, hyperventile même. Son coeur bat trop vite, sa tête tourne. Elle ne veut pas que Lucille s'approche.


" Non. " souffle Annaëlle en usant du dernier filet d'air qui lui reste dans les poumons.


Elle n'arrive pas à détacher son regard de celle qui avance vers elle. Comme libérée, devenue consciente de sa condition, Lucille change. Ses yeux deviennent vitreux, ses cheveux poisseux. Un flot de sang coule sur le côté gauche de son visage, recouvre sa joue, goutte sur ses lèvres. Elle continue d'avancer calmement vers Annaëlle.


Cette dernière veut fuir, même si elle est consciente que ce serait vain. Elle le sait, elle en a l'habitude. Quand les esprits comprennent ce qu'elle est, c'est fini. Elle ne peut que subir. Alors elle ferme les yeux aussi fort qu'elle peut, serre les poings à s'en déchirer les paumes des mains. Ses épaules se contractent, son ventre se crispe. Une larme, unique, roule sur sa joue. Elle attend le choc.


" Aide-moi. " résonne une dernière fois la voix lugubre de Lucille, toute proche de son oreille.


Annaëlle ne le voit pas mais elle le sent : le fantôme de sa voisine la touche. 


Elle hurle.


◐────────r6;°r6;°r6;────────◐


Il y a du monde dans le couloir du troisième étage. Tous ceux qui ont entendu Annaëlle crier et qui étaient curieux de savoir ce qu'il se passait se sont regroupés là. Assise par terre, le dos collé au mur et la tête entre les mains, l'attraction du moment aimerait disparaître dans un trou de souris. Elle déteste être le centre de l'attention, spécialement lors de ce genre de situations.


Clarence fait preuve de gentillesse, il essaye de rassurer tout le monde et de les convaincre de retourner dans leurs appartements. Certains le regardent de travers, notamment les quelques filles qui sont montées ou sont descendues des autres étages. Elles doivent se demander s'il n'est pas la cause du hurlement d'Annaëlle. Cette pensée la fait un peu rire, malgré les événements. Si seulement elles savaient ...


Annaëlle frotte ses mains l'une contre l'autre pour essayer de ramener un peu de chaleur dans ses doigts gelés, souffle dessus. Ca lui fait du bien. Elle ose alors redresser la tête et regarder autour d'elle avec prudence. Elle respire mieux quand elle constate que Lucille n'est plus là.


Bien sûr que sa voisine a disparu. Maintenant qu'elle lui a tout ... montré.


Annaëlle ferme les yeux, tente de chasser les images qui s'impriment sur sa rétine. Mais elle les revoit inlassablement, comme une rengaine, une chanson qui tourne en boucle et dont on n'arrive pas à se débarrasser : le restaurant bruyant, le bar aux lumières tamisées, le studio en désordre. L'homme. Et ça reprend de puis le début, encore et encore, tourne et tourne sans fin, les mêmes images, les mêmes sons, les mêmes souvenirs. 


Jusqu'à ce qu'une main qui se pose avec prudence sur son épaule la ramène au moment présent. Annaëlle relève la tête, croise le regard bleu de Clarence qui s'est accroupit face à elle maintenant qu'il a réussi à se débarrasser de tous les curieux. Il semble inquiet. On le serait sans doute pour moins.


Même si son esprit était déjà parti loin, emmené vers les souvenirs de Lucille, Annaëlle a tout de même entendu le hurlement qu'elle a poussé. Un cri de pure terreur et d'horreur, représentation parfaite de ce qu'elle a ressenti à ce moment-là. Pas étonnant du coup, qu'il la regarde avec circonspection, comme s'il s'attendait à ce qu'elle se mette de nouveau à hurler sans raison.


" Ca va mieux ? " lui demande-t-il.


Annaëlle hoche de la tête et se relève. Clarence suit son mouvement. La jeune femme glisse un oeil sur la porte de sa voisine, indécise quant à la suite des événements. Elle sait ce que sa conscience voudrait qu'elle fasse, mais elle ne veut pas passer pour plus étrange qu'elle ne paraît déjà.


Annaëlle jette un regard à Clarence, se tâte à aller elle-même ouvrir la porte du studio de Lucille qui, elle le sait, n'est pas verrouillée. Mais elle n'a pas envie d'être celle qui découvrira le corps de la pauvre fille. Et elle n'a pas non plus envie d'imposer cette vision au gentil garçon qui se retrouve impliqué dans cette affaire sans savoir où il met réellement les pieds. Quant à appeler la police sur ce qui leur semblera n'être qu'un simple soupçon ... Annaëlle a eu trop de mauvaises expériences avec ces derniers pour l'envisager.


" As-tu essayé de voir si la porte d'entrée était verrouillée ? " demande-t-elle à Clarence.


Ce dernier sourcille puis regarde dans la même direction que son interlocutrice, sourcils froncés.


" Euh, non. Pourquoi ? "


Annaëlle serre les dents, hésite encore un quart de seconde sur la conduite à tenir puis se décide enfin. D'un pas décidé, elle se dirige ensuite vers l'appartement de sa voisine, Clarence à sa suite.


" Je ne pense pas que ce soit nécessaire d'essayer, qui partirait sans fermer sa porte ? Sans compter que ça peut-être considéré comme une violation de domicile privé, non ? "


Annaëlle ignore Clarence et pose la main sur la poignée, le coeur battant. Elle préférerait rentrer chez elle et oublier tout ça, faire comme si rien ne s'était passé. Mais elle ne peut pas. Sans compter que Lucille ne le permettrait sans doute jamais. Un mouvement de poignet de plus tard, la porte s'entrouvre. Clarence laisse échapper un hoquet de surprise.


" J'aurais pas parié un centime là-dessus. " dit-il avant de placer vivement une main sur le bas de son visage en poussant une exclamation de dégoût.


Annaëlle l'imite, dérangée elle aussi par l'odeur immonde qui s'échappe soudain du studio. Son estomac fait un looping. Les deux jeunes gens échangent un regard qui se passe de mots.


Annaëlle sait, Clarence redoute.


" Appelle la police. " fait alors la jeune femme en refermant la porte.


Clarence hoche d'un signe de tête et sort son téléphone de l'une des poches arrière de son jean avant de s'éloigner vivement pour passer l'appel. Annaëlle fait deux pas en arrière, le coeur toujours battant. La tête vide, elle attend que le jeune homme revienne vers elle.


" Ils envoient quelqu'un. " annonce-t-il après avoir raccroché.


Annaëlle acquiesce d'un signe de le tête.  Tous deux restent ensuite silencieux, plongés dans leurs pensées, évitant soigneusement de regarder vers la porte devant laquelle ils se tiennent, dans l'attente des secours. Par moments, l'un d'eux fait un geste - se gratter le nez ou changer sa jambe d'appui -  ce qui rompt le silence pesant du couloir.


Le temps s'étire en longueur, ralentit à n'en plus finir. De plus en plus impatiente, Annaëlle jette un oeil à sa montre qui affiche presque minuit. Le téléphone de Clarence sonne à cet instant, résonnant avec force entre les murs silencieux du bâtiment. Il décroche aussitôt, en prenant soin de ne pas parler trop fort, mais Annaëlle comprend très vite que la police vient d'arriver et qu'elle demande à ce qu'on vienne lui ouvrir la porte d'entrée de la résidence.


Clarence met moins de cinq minutes à revenir, accompagné de deux agents en uniforme : un homme d'une cinquantaine d'années aux cheveux courts et grisonnant, et une jeune femme brune, à peine plus âgée qu'Annaëlle.


" C'est cet appartement. " annonce Clarence en faisant un signe de la main.


" Depuis combien de temps est-ce que la jeune femme n'a pas donné de nouvelles ? " s'enquiert le plus vieux des agents.


" Plus d'une semaine, d'après son frère. " répond Clarence.


Ils s'arrêtent devant la porte. Le flic continue à interroger :


" Et quel est votre lien avec elle déjà ? "


Clarence passe une main dans ses cheveux et répond :


" Je ne la connais pas vraiment, je rends juste service à son frère, qui est un ami de longue date. Je passais dans le coin, il m'a demandé si je pouvais en profiter pour vérifier que tout allait bien. Je suis ici depuis trois jours mais je n'ai toujours pas réussi à la voir. "


La jeune policière se tourne alors vers Annaëlle qui s'est recroquevillée dans son coin, cherchant à se faire oublier - sans succès.


" Et vous êtes ? "


" La voisine. " répond simplement Annaëlle, sans donner plus de détails.


La policière laisse planer son regard sur elle, comme dans l'attente de plus d'informations, mais Annaëlle se contente d'éviter son regard et de se décaler de quelques pas en remarquant que son collègue est sur le point d'ouvrir la porte, après avoir y frappé deux fois, sans réponse. Annaëlle se rapproche de son studio, peu désireuse de devoir encore sentir l'odeur de mort qui se dégagera forcément du logement de Lucille dès que les policiers y entreront. Clarence, lui, semble plutôt vouloir rester. Soit son instinct a des ratés, soit il est maso.


La porte s'ouvre. En grand. Les deux policiers font un pas en avant puis deux pas en arrière, comme frappés. Clarence se détourne, a un haut le coeur. Et prend enfin la décision de s'éloigner de l'appartement et de ce qu'il s'y trouve. Il rejoint rapidement Annaëlle qui a quasiment déjà atteint son studio, à force de reculer lentement. Elle bute même contre la porte, restée ouverte, sans qu'elle ne s'en soucie. 


Les policiers se reprennent rapidement et poursuivent leur démarche. Ils allument la lumière, font deux pas à l'intérieur. Le policier lâche un juron sonore, sa collègue ressort précipitamment et vomit dans le couloir. Vu son âge, c'est sans doute le premier cadavre qu'elle voit depuis le début de sa courte carrière. Un baptême de feu.


" Je t'emprunte tes toilettes. " annonce soudain Clarence d'un ton pressé, sans attendre de réponse. 


Annaëlle ne lui en tient pas grief. Si elle n'avait pas l'habitude de voir des horreurs à cause de ce qu'elle est, elle aurait sans doute été la première à rendre le contenu de son estomac. C'est ce qu'il s'est passé les premières fois, en tout cas.


De là où elle se trouve, Annaëlle entend le policier resté dans l'appartement se mettre à parler, sans parvenir à distinguer ce qu'il dit. Elle n'en a pas vraiment besoin, elle est sûre qu'il est en train d'appeler des renforts - médecin légiste et équipe scientifique notamment. Avec ce qu'il a sous les yeux, pas besoin d'être un détective hors pair pour décréter que la mort de Lucille n'a rien d'accidentelle. 


Sa collègue, remise de ses émotions, le rejoint. Quelques secondes après, c'est Clarence qui reparaît, le teint crayeux et l'oeil humide. Il regarde son téléphone portable avec hésitation.


" Je me demande si je dois appeler Lucas ... le prévenir ... même si je ne m'en sens pas vraiment le droit ... ou le courage ... "


Il parle tout bas, comme s'il s'adressait à lui-même, alors Annaëlle se demande si elle peut lui répondre ou s'il prendra son intervention comme une intrusion dans ses affaires privées. Puis elle se dit que, vu tout ce qu'il se passe à l'instant T, il ne le prendra sûrement pas mal.


" Laisse la police s'en charger. " dit-elle d'une voix claire mais douce, attirant le regard de Clarence sur sa personne. " Ils sauront comment faire pour l'annoncer à la famille. Ca va être un très mauvais moment à passer pour eux. Il vaut mieux que ce soit des professionnels qui s'en chargent. "


Clarence acquiesce d'un signe de tête et remise son téléphone dans l'une de ses poches.


 Commence ensuite les aller-retour des différents corps de métiers qui font tour à tour leur apparition dans la résidence. Les deux jeunes gens y assistent depuis le perron de l'appartement d'Annaëlle, sans même se demander si leur façon de faire pourrait passer du voyeurisme : ils se sentent en toute légitimité. Chacun avec leur raison. Bien entendu, comme Annaëlle tarde un peu à le remarquer, d'autres font comme eux. Les résidents des autres logements du couloir, ainsi que ceux des autres étages, réveillés par le bruit ou couche-tard, viennent observer à leur tour les événements. Tous se demandent ce qu'il se passe ; sans difficulté, une majorité tapent dans le mille. 


Au bout d'un certain temps, presque une heure selon la montre d'Annaëlle, un agent de police vient vers eux. Ce n'est pas l'un de ceux qui sont arrivés les premiers, mais quelqu'un de visiblement plus haut gradé, puisqu'il est habillé en civil. Brassard au bras, calepin en main, il s'approche de l'appartement d'Annaëlle après avoir été dirigé par un de ses collègues.


" C'est vous qui avez trouvé la victime ? " demande-t-il d'une voix douce, qui contraste avec sa silhouette forte et ses habits sombres. 


Clarence acquiesce d'un signe de tête. 


" Peut-on entrer pour discuter un instant ? J'ai quelques questions à vous poser. "


L'enquêteur regarde Clarence mais quand il voit que ce dernier se tourne vers Annaëlle, il fait de même. Alors elle répond : 


" Je vous en prie, entrez. "


Clarence et Annaëlle s'installent immédiatement sur le canapé, reprenant leurs places initiales. L'enquêteur tire la chaise de bureau de sorte à leur faire face et s'y assied. Il ouvre ensuite son calepin, relit ce qui doit être les quelques notes qu'il a dû prendre dans le studio de Lucille puis relève la tête pour les regarder dans les yeux à tour de rôle. 


" Je suis l'inspecteur Ledoux. " se présente-t-il en pointant son stylo vers son badge, pendu à son cou. " Je suis chargé de l'enquête sur la disparition de mademoiselle Langlois. Vous pouvez m'expliquer quelles circonstances vous ont menés à découvrir ce qu'il lui est arrivé ? "


Annaëlle se tourne vers Clarence. Elle ne veut pas parler la première. Elle préfère que le jeune homme se charge d'ouvrir le bal, elle se contentera d'apporter ses propres précisions. Il semble comprendre le signal et commence donc son témoignage : 


" Je suis une connaissance du frère de Lucille, Lucas Langlois. Comme je passais dans le coin avec des amis, il m'a demandé de faire un arrêt pour voir sa sœur puisqu'elle ne donnait plus de nouvelles, ce qui n'était pas dans ses habitudes. J'avais juste pour mission de lui rappeler de répondre aux SMS de sa mère, qui panique facilement d'après ce que j'ai compris. Je suis arrivé il y a cinq jours et depuis j'ai essayé de la rencontrer par tous les moyens. En vain, bien évidemment. "


L'enquêteur griffonne sur son calepin, en hochant de la tête. Il ne relève les yeux que brièvement, de temps à autres, pour scruter Clarence. Celui-ci poursuit :


" Je suis passé une première fois à son appartement il y a trois jours et ensuite j'ai essayé de la croiser sur le campus, j'ai demandé à ses camarades de cours s'ils l'avaient vus. Comme tout le monde me disait que Lucille était aux abonnés absents depuis plusieurs jours, j'ai commencé à craindre qu'il ne lui soit vraiment arrivé quelque chose. C'est là que je suis tombé sur Annaëlle et qu'elle m'a appris qu'elle avait croisé Lucille il y a quelques jours. "


Le sang d'Annaëlle se fige dans ses veines. Au regard que lui jette l'enquêteur, au pli entre ses sourcils, il sait que c'est impossible. Alors, elle temporise : 


" Je croyais l'avoir vu. "


" Tu avais plutôt l'air sûre de toi tout à l'heure. " réplique Clarence avec un soupçon de reproche dans la voix.


" On ne peut jamais être sûr de rien. "


Le jeune homme fronce des sourcils, surpris et un brin perturbé, avant de reprendre la parole comme si de rien n'était.


" Annaëlle m'a ensuite proposé de m'accompagner jusqu'ici et de m'ouvrir la porte d'entrée du bâtiment parce que leur interphone ne fonctionne pas toujours. J'ai attendu dans le couloir pendant quelques heures puis elle a eu pitié de moi et m'a invité à continuer à attendre chez elle. On a mangé, discuté, et vers vingt-trois heures, Annaëlle a entendu Lucille passer dans le couloir. On est sorti et ... "


Clarence s'interrompt, fronce à nouveau des sourcils. Il se souvient, Annaëlle le sait. Il ne peut pas avoir déjà oublié. Alors elle prend le relai, avant qu'il ne dise quoi que ce soit qui pourrait la faire passer pour folle aux yeux du flic. 


" Bien sûr, il y avait personne dans le couloir. Je m'étais trompée. Et là, je me suis dit que ça valait peut-être la peine d'essayer d'ouvrir la porte, juste au cas où. Elle s'est ouverte. Et l'odeur ... "


Pas la peine d'expliquer pourquoi ils n'ont pas été plus loin. L'enquêteur opine de la tête, il comprend ce qu'elle veut dire. 


" J'ai aussitôt dit à Clarence d'appeler la police. "


" Pourquoi la police et pas les pompiers ? " demande l'inspecteur Ledoux. 


Les yeux de l'homme, d'un joli vert, ne laissent planer aucun doute : il est loin d'être bête. Alors il vaut mieux être la plus franche possible. 


" Je savais ce que signifiait cette odeur. Ce n'est malheureusement pas la première fois que je tombe sur un corps en décomposition. "


L'enquêteur hoche de la tête et griffonne à nouveau sur son carnet. Il semble alors remarquer l'air troublé que Clarence n'a toujours pas quitté.


" Quelque chose vous revient ? Quelque chose chose qui pourrait être important ? "


Annaëlle n'ose pas se tourner vers le jeune homme. Elle a peur de ce qu'il pourrait dire. 


" Non, rien. " finit par répondre Clarence, soulageant Annaëlle.


L'enquêteur les regarde tour à tour, comme si il doutait de leur témoignage, puis il se tourne vers la jeune femme. 


" Nos experts estiment pour l'instant que le décès de mademoiselle Langlois remontent a à peu près une semaine. En tant que voisine, avez-vous remarqué quoi que ce soit aux alentours de mardi dernier au sujet de la victime ? "


Annaëlle prend une profonde inspiration, serre ses mains entre ses cuisses et remet de l'ordre dans ses souvenirs, le regard rivé sur la table basse.


" Je l'ai croisé ce jour-là. Elle m'a aidé à ramasser des courses que j'avais fait tombé au pied de l'immeuble. C'est la dernière fois que je l'ai vue. "


En vie, du moins. 


" Et dans la soirée, je l'ai entendu rentrer. Je crois qu'elle n'était pas seule, il me semble avoir entendu une voix masculine. Ici, les murs sont plutôt fins alors il y a peu de chances que je me trompe. Et enfin, un peu plus tard, pendant que je dormais, je me rappelle avoir été réveillé par des coups contre le mur. J'ai supposé qu'elle était avec son copain alors j'ai mis des bouchons d'oreille pour pouvoir me rendormir. "


A aucun moment dans son récit, Annaëlle n'a levé les yeux vers l'inspecteur. Elle craint qu'il puisse lire dans son regard qu'elle ne dit pas tout à fait la vérité. Parce que, bien entendu, ce soir-là, elle n'a pas entendu les coups résonner dans l'appartement de Lucille. Mais tous les soirs qui ont suivis, si. Sans savoir, sans comprendre ce qu'ils signifiaient. Jusqu'à maintenant.


" A tout hasard, avez-vous déjà vu à quoi ressemblait son petit-ami  ? "


Annaëlle secoue la tête. Elle se permet ensuite de redresser la tête et de regarder de nouveau l'inspecteur. Il continue à écrire sur son carnet, prenant sans doute note des dernières informations qu'elle vient de lui donner. Il ne semble pas douter de la véracité de son témoignage alors Annaëlle se détend un peu. Juste un peu, parce qu'après il lui faudra gérer Clarence, qui ne manquera pas de lui poser quelques questions lui aussi. 


" Je pense que ce sera tout pour cette nuit. " décrète alors l'inspecteur Ledoux en refermant son carnet. 


Il leur demande ensuite leurs noms et leurs coordonnées.


" Si jamais quoi que ce soit vous revient, appeler à ce numéro. " fait-il ensuite en leur donnant à chacun une carte de visite. " Et bien sûr, restez joignable, au cas où on aurait d'autres questions à vous poser. "


Sur ces mots, il se lève de la chaise qu'il remet poliment à sa place. Clarence et Annaëlle le raccompagnent à la porte. Le temps qu'ils discutent, le couloir s'est vidé. Plus de curieux, encore moins de policiers et la porte du studio de Lucille est fermé et dorénavant interdit d'accès, ce qui laisse supposer que Lucille elle-même a aussi quitté les lieux. Enfin, du certaine façon seulement. Annaëlle frissonne.


L'inspecteur Ledoux les salue et s'éloigne en direction de l'ascenseur. Clarence sort lui aussi de l'appartement, à la grande surprise d'Annaëlle, qui s'attendait plutôt à ce qu'il s'attarde pour avoir l'occasion de la cuisiner. 


" Il est temps aussi pour moi de y aller. Il est tard et ... on a tous les deux besoin de dormir, je suppose. Merci de m'avoir accueilli en tout cas. C'était franchement cool de ta part. "


Annaëlle hoche de la tête, abasourdie et n'en croyant pas sa chance - plutôt aux abonnées absentes d'ordinaire. 


" Je pense que je passerai te voir une dernière fois avant de quitter la ville. " ajoute-t-il.


" Te sens pas obligé. " rétorque Annaëlle. " Je t'en voudrais pas de ne pas le faire. Je comprendrais même. "


" OK. On verra. "


Sur ces mots, il lui souhaite une bonne nuit et s'éloigne. Annaëlle referme la porte de son studio qu'elle prend soin de verrouiller à double tour. L'esprit encore remplie des images de la soirée, elle se dirige ensuite vers sa salle de bain, décidée à prendre une douche brûlante qui ne pourra lui faire que le plus grand bien. Sans prêter attention à ce qui l'entoure, elle se déshabille puis se glisse dans la cabine. Elle reste un long moment sous le jet d'eau, tentant d'envoyer toutes les images indésirables qui encombrent son cerveau au fond des égouts en même temps que l'eau. Puis, le corps rougit par la chaleur, elle finit par sortir. Elle s'enroule dans une serviette. Et finit par remarquer ce qu'elle aurait dû voir dès son entrée dans la salle de bain. La serviette qui cachait le miroir est tombé. Clarence a dû mal le remettre. 


Le coeur d'Annaëlle manque un battement, comme à chaque fois que ses yeux croisent son reflet. Puis elle respire normalement quand elle ne voit que ses longs cheveux blonds, sa peau bronzée, ses yeux noisettes et ses joues rebondies dans le miroir. Plus calme, elle se penche et ramasse le linge tombé au sol. Mais en se redressant, elle voit finalement ce qu'elle craint le plus à propos de son reflet. 


L'autre.


Cette ombre, cette silhouette indéfinie qui l'accompagne où qu'elle aille, depuis aussi loin qu'elle s'en souvienne, toujours accrochée à elle, collée à son dos sans relâche. Cette présence sombre, menaçante qu'elle aperçoit dès qu'elle croise son regard dans le reflet d'un miroir ou d'une vitre - peu importe ce que c'est, tant que c'est réfléchissant. Qui a finit par faire naître en elle la peur de sa propre reflection. 


D'un geste maladroit, empressé, Annaëlle remet la serviette en place. Le coeur battant à cent à l'heure et les mains tremblantes, elle décide ensuite que ç'en est trop pour une seule et même soirée. 


Trois minutes plus tard, elle se glisse dans son lit, bouchons dans les oreilles et masque sur les yeux.

Chapitre 3 by Mayra

Chapitre Trois

 

Le jour pointe à peine lorsqu'Annaëlle décide finalement de sortir de son lit, après une nuit passée à alterner phases de sommeils et phases d'éveils durant lesquels elle n'a cessé de se tourner et de se retourner, l'esprit en ébullition. Rien d'étonnant du coup, si elle se sent peu reposée et qu'elle est persuadée que sa journée va lui paraître interminable. Pour essayer de palier à cela, Annaëlle décide qu'un bon café est nécessaire. Mais après une inspection minutieuse de ses placards, force est de constater qu'elle n'a pas ce qu'il faut chez elle pour la requinquer. Annaëlle pousse alors un long soupir de déception puis décide de faire un détour par le café des étudiants avant son premier cours afin d'obtenir sa dose de caféine.

Moins de vingt minutes plus tard, habillée avec ce qu'elle a trouvé d'à peu près encore propre - visiblement une machine s'impose de toute urgence - et le visage marqué par sa très mauvaise nuit, elle sort de son appartement. Un coup d'œil sur sa gauche lui échappe. La porte du studio de Lucille est toujours barrée du ruban jaune de la police. Plus loin dans le couloir, deux garçons vivant à son étage discutent à voix basse en jetant, eux aussi, un regard vers la porte. Nul besoin d'être un génie pour deviner le sujet de leur discussion.

Annaëlle s'éloigne d'un pas pressé, désireuse de mettre un maximum de distance entre elle et la dernière demeure de Lucille. L'ascenseur met un temps interminable à rejoindre le troisième étage, temps pendant lequel Annaëlle n'a de cesse de taper impatiemment du pied et de jeter des regards par dessus son épaule. Mais heureusement le couloir reste vide de toute présence fantomatique. Lorsque la cabine finit enfin par s'ouvrir, la jeune femme s'y engouffre précipitamment et pousse un petit soupir de soulagement. Les portes se referment derrière elle et l'ascenseur entreprend de rejoindre le rez-de-chaussée de l'immeuble.

A peine trois secondes se sont écoulées que les lumières clignotent une fois. Puis deux. Annaëlle ferme les yeux. Les poils de ses bras se hérissent et elle sent ce froid inhabituel et familier envahir la cabine. Elle sert les poings, se met à respirer plus vite et à prier pour que l'ascenseur arrive à destination dans les plus brefs délais.

" Aide moi. "

Annaëlle secoue la tête. Elle devine aisément ce que souhaite l'esprit de sa voisine, pourquoi elle est piégée sur terre alors qu'elle aurait dû accéder à un monde meilleur - ou toute autre lieux susceptible d'accueillir les âmes des défunts. Elle sait exactement de quel genre d'aide le fantôme de sa voisine a besoin. Mais elle refuse de se mêler à cette histoire. Plus jamais.

" Je t'en prie. "

La voix de Lucille se fait moins éthérée, plus ancrée dans le réel, presque comme si c'était la Lucille vivante qui parlait, signe de son agacement face à l'attitude d'Annaëlle. Cette dernière continue à secouer la tête, de plus en plus véhément. Ce n'est pas une façon de répondre à l'esprit, de refuser son aide à une âme dans le besoin, mais plutôt sa façon de montrer qu'elle ne veut rien savoir, rien entendre, rien voir. En quittant sa ville natale, en partant étudier le plus loin possible, elle s'était promis de ne plus avoir affaire avec les morts et elle compte bien tenir son engagement.

Le tintement accompagnant l'annonce de l'arrivée de l'ascenseur à l'étage demandé retentit et Annaëlle s'enfuit aussi vite qu'elle le peut. Elle n'a pas besoin de regarder derrière elle pour deviner que Lucille la suit. Elle continue à ressentir sa présence par le froid qui l'entoure et la chair de poule qui fait se dresser la pilosité entière de son corps.

Dans le hall d'entrée, où s'alignent bien sagement toutes les boîtes aux lettres des locataires, deux jeunes femmes discutent. Quand elles voient Annaëlle apparaître, elles se précipitent sur elle et lui coupe toute possibilité de fuir la résidence au plus vite. Annaëlle se mord la lèvre et agrippe la bandoulière de son sac de cours.

" C'est vrai ce qui est arrivé à Lucille, celle du troisième étage ? " attaque d'emblée la petite blonde aux formes généreuses. " C'est Mathis qui nous a prévenus, il paraît qu'il a vu les flics l'emmener cette nuit. "

Annaëlle fait un pas sur le coté, mais l'autre fille, une métisse filiforme, s'interpose entre elle et la sortie. Soit elle n'a pas compris qu'Annaëlle était plus que pressée, soit elle s'en fiche royalement. En tout cas, elle enchaîne à la suite de son amie :

" Il a aussi dit que c'était toi qui l'avait trouvé. C'est vrai ? Est-ce que ça va ? Tu sais, je suis sûre que personne ne t'en voudra de prendre quelques jours pour te remettre du choc. Tu peux bien sécher un peu et rester chez toi. "

Annaëlle frissonne violemment à cette idée. Un regard en direction de Lucille, toujours accrochée à elle, lui échappe. Si elle restait toute la journée dans son studio, nul doute que le fantôme de sa voisine squatterait indéfiniment, exprimant sans relâche son désir d'être aider. Avant de devenir plus véhémente ; plus violente. Hors de question de subir cela, c'est au dessus de ses forces.

" C'est bon, je préfère aller en cours. " répond précipitamment Annaëlle en tentant à nouveau de passer la barrière féminine, avec succès cette fois.

Les deux jeunes femmes la regardent prendre ses jambes à son cou avec beaucoup d'étonnement. Annaëlle passe enfin le pas de la porte de la résidence et se retourne ensuite pour s'assurer que Lucille est bel et bien restée coincée de l'autre côté des murs. C'est le cas. Sans doute parce que, à l'instar de tous les autres esprit, elle ne peut s'éloigner comme elle le veut de sa dernière demeure.

A présent à l'abri de la présence indésirable de sa voisine, Annaëlle souffle un bon coup et ordonne à son cœur d'arrêter de jouer la samba. Elle est tranquille pour le reste de la journée, elle peut respirer normalement dorénavant.

En traversant tranquillement le quartier étudiant qui jouxte le campus universitaire, Annaëlle se rend très vite compte que les nouvelles se sont propagées à une vitesse phénoménale. Là où, avant, tout le monde l'ignorait royalement, indifférents à son existence même, il y a maintenant quelques regards qui s'égarent dans sa direction et des chuchotements qui troublent sa quiétude. Annaëlle prend bien soin de garder les yeux rivés au sol pendant tout le trajet qui la mène au café associatif.

Une fois devant le comptoir, Annaëlle prend le temps de choisir sa boisson. Même si elle raffole de son macchiato, elle a besoin de quelque chose d'un peu plus fort si elle ne veut pas finir par baver, la tête posée sur ses livres, avant la fin de la matinée. Elle finit par demander à la jeune fille en charge de servir le café ce matin-là de lui préparer le truc le plus puissant qu'elle a en magasin. Ensuite, sa potion magique en main, Annaëlle se dirige vers le bâtiment principale où elle sait qu'elle trouvera un peu de place où s'installer confortablement et une tranquillité certaine pour travailler sur les cours qu'elle a délaissé dernièrement. Elle déniche un petit coin dans l'amphithéâtre où elle a aperçu Clarence, pas plus tard que la veille, en train d'interroger les étudiants à propos de Lucille.

En s'installant, Annaëlle se demande si elle reverra le jeune homme avant son départ de la ville ou s'il préférera l'éviter comme la peste maintenant qu'il a sans doute plus ou moins compris qu'elle était loin d'être normale. A moins d'être aussi bizarre qu'elle-même l'est, il prendra sans doute la décision de fuir très loin, très vite. La plupart des gens n'aiment pas trop qu'on leur prouve que la mort n'est pas vraiment la fin, et Annaëlle ne voit pas pourquoi Clarence ferait exception à la règle.

Il ne lui faut qu'une dizaine de minutes pour engloutir son café, non sans tâcher au passage son cours de linguistique, puis elle travaille jusqu'à quasiment dix heures, rattrapant considérablement le retard accumulé au cours des derniers jours. Quand elle redresse la tête de ses classeurs pour jeter un œil autour d'elle, Annaëlle constate que beaucoup d'étudiants l'ont rejoint et qu'une petite quantité d'entre eux commencent à faire trop de bruit pour pouvoir continuer à réviser tranquille. De toute manière, son premier cours de la journée ne va plus tarder à débuter, alors elle remballe ses affaires et quitte l'amphithéâtre. Sur son passage, elle entend les ragots qui circulent : bon nombre d'entre eux ont pour sujet la pauvre étudiante retrouvée morte la veille, mais l'identité de celle-ci n'a pas encore dépassé les murs de sa résidence.

Annaëlle suit ses deux cours de la matinée avec moins d'attention que d'ordinaire. Déjà qu'habituellement, elle est loin d'être un modèle en matière de prise de note, ce jour-là c'est carrément la catastrophe. Comme les cours n'ont rien de particulièrement attrayant, elle ne peut empêcher son esprit de revenir continuellement s'intéresser aux images que Lucille a laissé dans sa mémoire : les murs du restaurant, les lumières du bar et le visage de l'homme tournent en boucle dans sa tête. Annaëlle a beau les chasser, ils reviennent sans cesse dès qu'elle baisse la garde.

Lorsque la pause déjeuner sonne, Annaëlle a l'estomac complètement retourné à force de voir et revoir la dernière scène de la vie de Lucille. La jeune femme doute sincèrement réussir à avaler quoi que soit au déjeuner alors elle décide d'aller s'isoler à la bibliothèque universitaire pour le reste de la journée - et si l'appétit lui revient au cours de l'après-midi, elle sait que les distributeurs de la BU auront largement de quoi la sustenter en attendant l'heure du dîner.

A la sortie du bâtiment, Annaëlle remarque tout de suite l'attroupement inhabituel d'étudiants qui observent la rue. Elle se glisse parmi eux et repère aussitôt ce qui attire ainsi leur attention : deux voitures de police arrêtées sur le trottoir et l'inspecteur Ledoux, bras croisés et adossé à la carrosserie de l'un des véhicules. L'enquêteur discute avec son collègue en tenue officiel mais son regard n'a de cesse de parcourir les visages des étudiants présents, comme s'il cherchait quelqu'un en particulier. Ses yeux croisent ceux d'Annaëlle l'espace d'un bref instant mais il ne fait pas mine de l'avoir reconnu. Puis, deux secondes plus tard, il se redresse vivement et s'avance, marchant droit en direction d'un camarade de classe d'Annaëlle.

" Vous êtes bien Yassine Saidi ? " demande l'inspecteur Ledoux, sa voix parfaitement audible au milieu du silence qui s'est brusquement installé parmi les curieux.

Le jeune homme aux cheveux épais et bouclés affiche aussitôt l'air perdu de celui qui se demande ce qu'on peut bien lui vouloir. Puis le visage inquiet que toute personne arborerait en constatant que la police est venu vous chercher en personne, sans même se donner le temps de le faire dans un endroit plus discret.

" Euh oui, c'est moi. " répond-t-il quand même, non sans jeter un regard sur tous ceux qui l'entourent et l'observent comme une bête de foire.

Annaëlle comprend ce que le jeune homme ressent à ce moment-là. Elle s'est plus d'une fois retrouvé à sa place, et elle voudrait partir, s'éloigner, cesser de jouer les voyeurs, mais sa curiosité est plus forte que sa volonté. Comme tous les autres, elle reste et observe.

" Je suis l'inspecteur Ledoux. " se présente l'enquêteur en montrant son badge à Yassine. " J'aurais quelques questions à vous poser au sujet de Lucille Langlois. Je vais vous demander de bien vouloir me suivre jusqu'au poste de police monsieur. "

Yassine échange un regard avec son ami le plus proche qui lui fait signe d'obéir à l'agent de police. Le jeune homme emboîte donc le pas de l'inspecteur quand celui-ci se retourne vers ses collègues. L'étudiant ne semble pas en état d'arrestation puisque l'enquêteur ne le menotte pas mais cela n'empêche pas la foule de commencer à spéculer et, pour certains, de se convaincre très rapidement que Yassine Saidi est le meurtrier de Lucille.

Annaëlle secoue la tête, redresse la bandoulière de son sac et s'éloigne enfin des curieux. Elle sait que Yassine est innocent. C'est bien avec lui que Lucille a dîné le soir de son décès, avec lui qu'elle était en couple mais elle a rompu au cours du dîner. Le jeune homme est seulement coupable d'avoir eu le cœur brisé et malheureusement au plus mauvais moment possible.

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La bibliothèque universitaire est un bâtiment particulièrement laid, un bloc de deux étage tout en béton et percé aléatoirement de fenêtres rectangulaire ou en losange. A l'intérieur, passé l'accueil tout en longueur, ce n'est qu'une succession de salles étroites aux étagères pleines à craquer, aux tables bancales et aux chaises grinçantes. La plupart des étudiants évitent ce lieu comme la peste, refusant d'étudier dans un endroit aussi étouffant. Pas étonnant que beaucoup d'entre eux préfèrent juste emprunter les ouvrages voulus et prendre un café bas de gamme dans un boui-boui quelconque pour échapper à l'atmosphère suffocante de la bibliothèque. Annaëlle se sent comme les autres dès qu'elle pose un pied à l'intérieur du bâtiment mais pour aujourd'hui, elle n'a pas le choix : pour des raisons évidentes, il est hors de question de rentrer dans son studio et l'amphithéâtre est plein à craquer tous les midis, donc cette solution de repli est à bannir. Quant au café associatif, il ne rouvrira ses portes qu'à partir de quinze heures et il est hors de question de mettre les pieds dans un autre café, inconnu au bataillon, où n'importe quel esprit errant pourrait l'empêcher de travailler correctement.

Annaëlle répond d'un signe de tête au salut amical que l'employé de la bibliothèque lui adresse lors de son passage devant le bureau des emprunts puis s'enfonce dans le dédale des pièces sombres, divisées par thème. Elle trouve assez rapidement celle dédiée à la littérature et décide de s'installer à une table calée sous une fenêtre, près de la porte qui mène à la pièce d'à côté. Elle dépose ses affaires, disparaît un instant et revient les bras chargés de livres. Elle s'assied et commence à travailler dans le silence un peu trop pesant de la bibliothèque.

Au cours de son temps d'étude, le calme ambiant n'est que rarement perturbé par le passage de quelques étudiants et plus souvent par les employés qui rangent les livres retournés. Annaëlle peut donc avancer dans son travail, se perdre dans les textes et oublier complètement les événements des dernières heures. Ce n'est qu'au bout d'un long moment qu'elle consent enfin à relever la tête de ses livres, arrachée à sa réflexion par son estomac qui réclame douloureusement sa pitance. Un coup d'œil sur son téléphone lui apprend qu'elle est assise depuis déjà plus de trois heures. Elle estime alors avoir bien mérité une pause.

Annaëlle s'étire paresseusement en regardant à travers la fenêtre. Un homme en manteau beige passe, suivit par une jeune femme en robe rouge. Annaëlle se redresse immédiatement, les yeux ronds. Elle est presque sûre qu'elle vient de voir Lucille. Sauf que c'est impossible puisqu'elle est censée être coincée à la résidence, là où elle est morte.

Sauf si ...

Annaëlle colle son visage à la fenêtre, tentant d'apercevoir le type que l'esprit de Lucille semblait suivre, mais il est déjà hors de sa vue. Elle scrute la rue avec un peu plus d'acuité, s'interrogeant sur le fait qu'il puisse traverser ou autre, mais ne remarque qu'un drôle de van décorés de dessins aux tons criards garé un peu plus haut.

Annaëlle se recule, passe une main dans ses cheveux et repousse la tentation grandissante d'essayer d'en savoir plus. C'est bien la première fois que la présence d'un fantôme l'intrigue autant. Et ça lui fait peur. Si elle commence à donner de l'importance aux esprits, qui sait jusqu'où cela pourrait la mener ? Il vaut mieux qu'elle fasse comme si de rien n'était. D'autant plus que la personne qui a le plus de chance d'avoir un spectre collé à ses basques est celui qui est impliqué dans sa mort. Et dans le cas de Lucille, certainement celui qui l'a tué.

Annaëlle secoue la tête, rappelé à l'ordre par son estomac qui grogne. Elle frotte ensuite son visage avec ses mains et se décide enfin à prendre la direction de l'accueil, portefeuille en main, pour aller récupérer de quoi grignoter. Devant le distributeur, la jeune femme hésite quelques secondes avant de se décider pour un soda, un paquet de chips et un sachet de bonbons. Avec tout ça, elle sait qu'elle peut tenir jusqu'au soir, voire jusqu'au lendemain. En frissonnant, elle tâte sérieusement l'idée d'acheter aussi quelques madeleines, histoire d'assouvir l'envie qui lui prend soudainement les tripes, au moment où une voix masculine brise le silence de l'accueil. Par simple réflexe, elle tourne la tête pour regarder celui qui vient d'entrer.

Le pardessus beige lui saute immédiatement aux yeux. Mais pas autant que la silhouette élancée moulée dans une robe carmin et le crâne défoncé de l'étudiante qui lui colle au train comme s'il elle était son ombre. Plus de doute possible, l'esprit de Lucille suit l'individu au sourire affable qui demande des renseignements à l'employé installé à l'accueil. Annaëlle ne peut s'empêcher de scruter le visage du jeune homme hanté. De type caucasien, le cheveu blond foncé, habillé de manière chic, on lui donnerait le bon dieu sans confession. Rien en lui ne laisserait deviner l'homme violent qu'Annaëlle a vu en compagnie de Lucille dans les souvenirs de cette dernière.

L'esprit en question, jusque là occupée à fusiller du regard l'homme au pardessus comme si elle pouvait lui ôter la vie rien qu'en le regardant, finit par remarquer la présence d'Annaëlle. En un clin d'œil, la voilà à moins de cinquante centimètres de la jeune femme. Celle-ci sursaute. Le visage de Lucille est si proche du sien qu'elle se retrouve envahit par l'odeur de mort qui enveloppe le fantôme. Elle déglutit difficilement, combattant un haut le cœur.

" Aide moi. " intime l'esprit, comme si c'était la seule et unique chose qu'elle était capable de dire.

Annaëlle secoue brièvement la tête avant de se retourner, bien décidée à retourner étudier et faire comme s'il ne s'était rien passé durant les dernières secondes.

Aide moi ! "

Le hurlement puissant et colérique de Lucille arrache un cri de surprise à Annaëlle qui en laisse tomber son déjeuner tardif. Elle s'accroupit aussitôt et récupère le tout hâtivement, assaillie par les cris enragés et les appels à l'aide incessants. Sans même avoir besoin de se retourner, elle devine que les deux hommes à l'entrée l'observent avec curiosité. Elle se dépêche d'autant plus de ramasser ses affaires et de disparaître entre les rayonnages, le cœur battant et les larmes aux yeux. Au bout de quelques secondes, elle s'arrête et se retourne, vérifiant que Lucille est bien restée près de l'homme au pardessus. Comme elle ne repère pas la présence du fantôme, elle lâche un lourd soupir et s'essuie rageusement les yeux.

Annaëlle ne se souvient pas d'avoir déjà croisé la route d'un esprit aussi enragé. En tout cas, pas un qui puisse être être à ses côtés aussi souvent que Lucille. Après cette rencontre fortuite, elle a encore moins envie de retourner dans son studio. Annaëlle se doute que sa voisine passera la nuit à exiger son aide et à hurler. A la hanter, quoi. Elle en frissonne par avance.

Une fois de retour à sa table, Annaëlle secoue la tête et se frappe vivement les joues pour chasser de son esprit toute pensée relatif aux fantômes de manière général ou plus particulièrement au décès de Lucille. Elle préfère se concentrer sur son travail. Ça fonctionne d'ailleurs pendant quelques minutes, le temps pour elle d'ajouter un paragraphe à la dissertation sur laquelle elle bosse depuis une heure, mais un peu de bruit dans la pièce voisine attire son attention et la détourne de ses études.

Un coup d'œil jeté dans la pièce attenante lui réserve une surprise de taille : Clarence s'avance dans sa direction. Leurs regard se croisent. Un sourire apparaît brièvement sur le visage du jeune homme, avant de s'évanouir, remplacé par un air plus que déterminé. Annaëlle déglutit. Visiblement, Clarence n'est pas comme la plupart des gens autrement il aurait fait semblant de ne pas la connaître.

" Salut. " fait-il en arrivant à sa hauteur, se postant derrière la chaise qui fait face à la jeune femme.

" Bonjour. " répond poliment Annaëlle, les sourcils froncés.

" Est-ce qu'on peut parler ? "

Annaëlle regarde autour d'elle d'un air évident. Le lieu ne se prête pas vraiment à ce genre d'activité, même si en vrai, ils ne dérangeraient sans doute pas grand monde. Mais cette excuse pouvait être une échappatoire comme une autre.

" Je ne pense pas qu'on embêterait qui que ce soit, c'est plutôt vide. " répond Clarence en plissant des yeux, peu dupe. " Mais si tu préfères, je peux t'offrir à boire dans un café du coin. "

Il sous entend clairement qu'il ne lâchera pas l'affaire. Annaëlle se demande pourquoi. Ils sont vraiment très peu à chercher des réponses à leurs questions après avoir compris que les fantômes existaient bel et bien. Quelle raison peut donc bien pousser un garçon de son âge à en savoir plus sur elle et son fardeau ?

Le silence d'Annaëlle tarde certainement plus qu'elle ne le pense puisque Clarence finit par lâcher un lourd soupir et tirer la chaise devant lui pour s'installer. Il pose ensuite ses bras sur la table, au milieu des livres grands ouverts, et se penche vers elle. Il se retrouve soudain si proche qu'Annaëlle se recule par instinct.

" N'essaye même pas de me faire croire qu'il ne s'est rien passé hier ! " s'exclame-t-il en essayant même pas de se faire un peu discret.

" Je n'essaye rien. " se défend-t-elle aussitôt sur le même ton. " Je suis seulement surprise de te voir ici. Non seulement j'étais persuadée que tu allais prendre tes jambes à ton cou mais en plus, je n'aurais jamais pensé que t'arriverais à me trouver à la bibliothèque."

" Simple coup de chance. Je passais dans la rue quand je t'ai aperçu par la fenêtre. Ça m'arrange, je n'avais pas tellement envie de retourner faire le pied de grue devant ta porte. "

Elle pouvait le comprendre.

Elle est toujours là ? Je veux dire, dans la résidence. "

Annaëlle sait bien évidemment de qui il parle mais par habitude, elle répond du tac-au-tac et joue les autruches.

" Qui ça ? "

Clarence lui envoie un regard assassin. Annaëlle esquisse une grimace d'excuse en poussant un léger soupir.

" Oui, Lucille est toujours là-bas. Les esprits ont tendances à s'attacher au lieu où ils sont morts. "

Clarence ouvre de grands yeux, comme s'il ne s'attendait pas à ce qu'Annaëlle soit coopérative aussi vite.

" Bah merde alors. " lâche-t-il ensuite en se laissant tomber contre le dossier de sa chaise. " Tu es une vraie médium. "

Annaëlle fait la grimace. Elle déteste ce mot ; il lui rappelle sa grand-mère. Et, par extension, les causes de son décès. Sans son travail de médium justement, sa mamie Jeanne serait certainement toujours parmi eux.

" Je ne suis pas une médium. Je vois seulement des choses que les autres ne voient pas. Et que je préférerais ne pas voir. " répond-t-elle un peu sèchement.

" Ouais, ça je peux comprendre. " fait-il en hochant la tête. Puis il fronce les sourcils avec un air curieux et poursuit. " Mais comment tu les vois exactement ? Je veux dire, pour Lucille, t'avais l'air persuadée qu'elle était vivante. Comment t'as pu te tromper ? "

Annaëlle joue avec son crayon, agacée. Elle n'aime pas cette situation. Et c'est bien pour ça qu'elle a l'habitude d'ignorer les défunts, pour éviter ce genre de discussions entre autres. Pour ne pas avoir à subir les regards aussi, comme celui que Clarence fait peser sur elle : un mélange de fascination et de répulsion. Comme si elle était une bête de foire.

" Je les vois parce que je n'ai pas le choix mais j'essaye au maximum de ne pas faire attention à eux. C'est pour ça que je n'ai pas compris pour Lucille. Et si ... "

Et si elle n'avait pas essayé de sortir de ses habitudes, d'aider Clarence, contrairement à ce qu'elle aurait fait d'ordinaire, elle ne se retrouverait pas avec un esprit collé au train et bien décidé à obtenir ce qu'il voulait, et cela en ne prenant bien évidemment pas en compte les conséquences pour Annaëlle. Tout ce qu'elle tentait d'éviter au maximum depuis sa plus tendre enfance en fait.

Rapidement, Annaëlle tente de trouver une échappatoire à cette situation. Elle ne veut plus rester là à répondre à des questions auxquelles, de toute manière, elle n'a sans doute pas les réponses attendues. Le plus simple serait certainement de se lever, de rassembler ses affaires et de faire comprendre à Clarence que les choses s'arrêtaient là pour eux mais elle doutait que le jeune homme accepte de la laisser partir aussi facilement. 

" Il y a longtemps que tu peux les voir ? " demande alors Clarence, ignorant des pensées de l'étudiante face à lui. 

Clarence vient à peine de terminer sa question qu'il se redresse et fixe son regard par dessus l'épaule d'Annaëlle. Au même instant, cette dernière frissonne violemment. Trop concentrée sur sa conversation avec Clarence, elle n'a pas prêté attention au froid qui s'est mis progressivement à s'installer dans la pièce au cours des dernières secondes. Elle n'a pas besoin de se retourner pour découvrir ce que son interlocuteur regarde de manière aussi appuyée : puisqu'il ne peut voir Lucille, ce ne peut être que l'homme au pardessus beige. 

Ce dernier passe près de leur table. Puisque Clarence le fixe du regard, il lui adresse un signe de la tête, sans s'arrêter, et continue vers la pièce suivante. Lucille, elle s'attarde près d'Annaëlle, le regard flamboyant. Le cœur battant et le regard fixé sur Clarence, l'étudiante attend que l'esprit soit obligé de s'éloigner en même temps que celui qu'elle hante. En vain. Lucille s'attarde. En face d'elle, le jeune homme reprend la discussion comme si de rien n'était :

" Tu ne comptes pas répondre à mes questions, hein ? Tu sais, je suis vraiment intéressé par tout ce qu'il se passe en ce moment, ce n'est pas de la curiosité mal placée. Je peux comprendre tes réticences, t'as dû tomber sur des tas de gens qui ont eu des réactions pas très sympas en comprenant que tu pouvais voir les morts mais je ne suis pas comme eux ! D'ailleurs hier, tu sais, quand tu m'as demandé ce que je faisais comme travail, ce n'est pas que je ne voulais pas te répondre mais ... "

Clarence cesse soudain de parler. Annaëlle ne l'a pourtant pas lâché du regard durant tout son monologue, même si elle était plus occupée à tenter d'ignorer la présence colérique de Lucille qu'à réellement écouter son interlocuteur. Clarence se retourne ensuite d'un coup, comme attiré par quelque chose. Annaëlle suit la direction de son regard juste à temps pour voir l'homme au manteau disparaître précipitamment entre les étagères, d'une façon un peu trop pressée pour être honnête.

" Il était en train de nous écouter ou quoi ? " lâche alors Clarence, sourcils froncés, en se remettant droit. 

Annaëlle frissonne de nouveau. Rien à voir avec la présence fantomatique de Lucille cette fois. Sans même y penser, l'étudiante jette un regard à la défunte. Cette dernière commence déjà à s'éloigner. Le regard qu'elle lui lance en retour ne fait aucun doute : elle semble vouloir la prévenir de quelque chose,  la mettre en garde. Pas besoin, Annaëlle a déjà compris. Si l'homme au manteau - l'assassin de Lucille - a entendu sa discussion peu discrète avec Clarence alors ... 

Alors il y a de forte chances pour qu'Annaëlle soit sa prochaine victime.

 

Chapitre 4 by Mayra

Chapitre Quatre

 

Annaëlle est restée si longtemps plongée dans les méandres de Youtube que, lorsqu'elle relève la tête et regarde par la fenêtre du fast-food, la nuit est presque tombée. La luminosité est très basse et les derniers rayons du soleil se voient à peine au dessus des bâtiments de la ville. Elle estime que cela doit bien faire trois heures qu'elle est assise devant son plateau vide, à attendre que le temps passe. Elle remarque alors que les employés la regardent de travers ; ils n'ont sans doute pas l'habitude de voir quelqu'un s'attarder aussi longtemps.

Un coup d'œil à sa montre lui apprend qu'il est presque neuf heures. Annaëlle devrait rentrer chez elle, mais elle n'en a aucune envie. Elle réfléchit rapidement aux solutions qui s'offrent à elle pour éviter d'avoir à retourner à la résidence si tôt. Elle pourrait rester ici, mais elle a le sentiment que si elle le fait, elle ne tardera pas à se faire éjecter. Il faut dire que la salle se remplit rapidement et les clients cherchent où s'installer ; bientôt on lui demandera de laisser la place à quelqu'un qui consomme. Autre solution, un bar. Mais Annaëlle n'en connait aucun et elle ne se voit pas s'installer seule alors qu'en ce jeudi soir, ils seront emplis d'étudiants venus fêter la fin de la semaine. Sans compter les invités indésirables.

Annaëlle se renfonce dans sa chaise, son regard posé sur la fenêtre, réfléchissant à que faire pour éviter absolument d'avoir à rentrer chez elle dès maintenant. Elle préfèrerait attendre le moment où elle sera si fatiguée qu'elle s'écroulera de sommeil sur son lit, sans même faire attention à Lucille, qui sera certainement là à l'attendre. Contrairement à la plupart des autres fantômes qu'elle a croisé, sa voisine semble extrêmement butée. Elle sent que cette dernière ne la lâchera pas tant qu'elle n'aura pas fait ce qu'elle veut qu'Annaëlle fasse. Et la malchance ayant voulu qu'elle décède dans l'appartement voisin du sien, Annaëlle sait qu'elle sera complètement à sa merci dès qu'elle posera un pied chez elle. La migraine se pointe rien qu'à cette idée.

" Excusez-moi " fait soudain une voix féminine, l'arrachant à ses pensées. " Est-ce que vous avez fini de manger ? "

La question n'est que pure théorie : son plateau est vide et la femme d'une trentaine d'année qui s'adresse à elle le voit parfaitement. Annaëlle n'a donc pas de raisons de ne pas lui céder sa place. Elle lui adresse un signe de tête et se lève en emportant son sac de cours et son plateau, qu'elle vide aux poubelles avant de quitter le fast-food.

Une fois dehors, Annaëlle constate que l'air s'est rafraichi. Elle frissonne un peu et s'enveloppe dans ses bras avant de prendre automatiquement la direction de sa résidence, sans autre solutions de repli viable. Elle stresse déjà à l'idée de ce qui l'attend. Elle croise quand même les doigts, espérant que Lucille soit restée hantée son assassin plutôt que son domicile.

Tout en marchant, elle repense à son après-midi à la bibliothèque.

Après le départ du type en manteau, Annaëlle s'est enfui à toute vitesse, prétextant un rendez-vous auprès de Clarence pour pouvoir s'en débarrasser par la même occasion. Elle ne pense pas avoir déjà quitté un lieu avec une telle rapidité ; il faut croire qu'une potentielle menace de mort donne des ailes à n'importe qui. Mais après quelque temps, elle s'est mise à relativiser : même si le jeune homme a bien entendu toute sa conversation avec Clarence, il y a peu de chance pour qu'il y ait cru. Ils avaient tout de même parlé d'une personne morte et de sa capacité à la voir - et potentiellement à lui parler. Qui prendrait cette échange entre Clarence et elle pour argent comptant ? Il y avait plus de chances qu'il les ait pris pour des cinglés. Aucun risque qu'il se soit mis en tête qu'il devait la faire taire pour protéger son secret.

Dans les rues de la ville, les lampadaires s'allument les uns après les autres alors qu'Annaëlle reprend pied dans l'instant présent. Autour d'elle, les gens s'activent, pressés, jusqu'à ce qu'elle arrive dans la grande avenue piétonne, bordée de restaurants aux prix attractifs et de bars aux offres alléchantes aux yeux des pauvres étudiants et des jeunes actifs. Beaucoup se pressent déjà aux terrasses, discutant avec entrain, riant sans retenue ou chantant à tue-tête pour les plus éméchés.

Soudain, Annaëlle repère un miracle : un banc vide, devant une banque. Au milieu de cette foule et en cette fin de semaine, c'est une véritable étrangeté - et une aubaine. Elle s'y précipite, soulagée d'avoir trouvé une solution de répit pour quelques temps. Avec son téléphone, qu'elle a chargé à bloc en mangeant, elle va pouvoir tenir un long moment. Il ne lui reste plus qu'à croiser les doigts pour qu'on la laisse squatter en paix.

Durant la première heure, elle saigne les vies de ses différends jeux, téléchargés lors de multiples moments d'ennuis ; pendant la demi-heure qui suit, elle se perd dans les méandres des réseaux sociaux, s'intéressant aux vies cybernétiques de personnes qu'elle connait ou à celles d'inconnus. C'est au cours de cette inspection curieuse aux allures de voyeurisme qu'elle sent une présence à ses côtés : quelqu'un vient de s'asseoir sur le banc.

Annaëlle se doutait que cela risquait de finir par arriver. Il y avait tout de même peu de chances qu'une jeune fille seule dans une rue bondée d'hommes alcoolisés ne se fasse pas accoster au moins une fois. Elle s'y attendait mais elle devait avouer qu'elle était restée tranquille plus longtemps qu'elle ne l'aurait cru. Se doutant de ce qu'il risquait d'arriver en prenant la décision de s'installer là, elle avait tout de même penser à assurer sa sécurité : il y avait - et il y a toujours d'ailleurs - trop de passants pour qu'on puisse porter atteinte à son intégrité physique.

Annaëlle jette un rapide coup d'œil à sa gauche. Le nouvel arrivant est un garçon, sans doute pas beaucoup plus âgé qu'elle, vêtu simplement, une bière dans la main et le regard brillant de celui qui ferait sans doute mieux de rentrer se coucher. Le sourire qui étire ses lèvres quand leurs regards se croisent lui donne envie de rouler des yeux : il n'a pas l'air dangereux, ni même méchant mais elle a la vague impression qu'il risque de jouer les pots de colle.

" Salut. Ça fait un moment que je t'observe et je constate que tu es toute seule. Tu veux venir boire un verre avec nous ? "

Pour ponctuer sa phrase, il fait un signe de tête, indiquant du menton la terrasse d'un bar tout proche, et plus particulièrement la table autour de laquelle se pressent trois types qui les regardent avec insistance. Ses amis, certainement.

Annaëlle lui répond en étirant les lèvres, sans animosité, avec autant de gentillesse que possible :

" Non merci. "

" T'es sûre ? C'est triste de passer une jolie soirée comme celle-ci toute seule. "

Il se penche un peu vers elle, passe son bras sur le dossier du banc, juste derrière sa personne. Comme elle l'avait prévu, un peu pot de colle. Du coup, elle abandonne son sourire poli et prend un ton plus ferme :

" Oui, je suis sûre de moi. J'ai envie de rester seule. "

Il pousse un long et profond soupir factice, sourire en coin et prend une gorgée de sa bière.

" Si c'est une question d'argent, ça me fera plaisir de t'offrir la première tournée. "

Elle mordille sa lèvre inférieure et fronce légèrement des sourcils, se demandant comment faire pour se débarrasser de l'importun, vu qu'elle aimerait rester encore un peu dehors. Elle jette un coup d'œil vers le bar ; ses amis ont vidé leurs verres et délaissé leur table pour les rejoindre. Les battements de son cœur s'accélèrent et elle passe en mode alerte.

" Vraiment, j'aimerais juste que vous me laissiez tranquille. "

Les trois garçons s'arrêtent face à eux. Annaëlle frissonne si violemment que son regard se dirige d'instinct vers celui du milieu. Dans son crâne recouvert d'une tignasse d'un blond presque blanc qui n'a rien de naturel, des doigts squelettiques et ruisselant s'enfoncent sans retenue. Ce sont ceux d'un esprit aux yeux tristes, les habits dégoulinant d'eau, dont l'air de ressemblance avec le type en bermuda et tee-shirt ne laisse planer aucun doute : ils sont de la même famille.

Annaëlle se recroqueville sur elle-même et fuit rapidement le fantôme du regard : aucune envie qu'il la repère. Elle ne s'échine pas à éviter Lucille pour se retrouver avec un autre spectre aux basques.

" Nath, je crois que t'embêtes la demoiselle. " fait le type hanté d'une voix forte, en portant une main à sa tête avec un air douloureux. " Et puis, je me tape encore un foutu mal de crâne alors on va rentrer, d'accord ? "

Rien d'étonnant à ce qu'il se tape une migraine de tous les diables vu que le fantôme a les doigts plantés dans sa cervelle jusqu'à la deuxième phalange ! On serait souffrant pour moins que ça.

" Encore ? " s'exclame le dénommé Nath d'un air agacé. " Tain, tu fais chier ! Tu peux pas boire plus de deux verres sans venir faire ta pleureuse. Le prochaine fois, reste chez toi ! "

Il se tourne ensuite vers Annaëlle en souriant de nouveau, mais son regard se fait lubrique en descendant vers son décolleté inexistant, sa poitrine étant recouverte d'un tee-shirt on ne peut plus basique.

" Et puis, je ne peux pas partir maintenant, je me suis fait une nouvelle copine. Faut qu'on apprenne à se connaître. "

Un autre de ses potes, à la peau sombre et à la silhouette trapue, pousse un fort soupir avant de l'obliger à se lever, aidé par le quatrième type de leur bande. L'importun se débat un moment, peu enclin à se laisser faire, mais les deux autres sont plus fort - ou moins bourrés. Ils l'éloignent d'Annaëlle, mais le type au fantôme s'attarde un moment.

" Désolé pour ça. " fait-il en faisant un vague signe de la main en direction de ses amis qui remontent la rue. " Il devient particulièrement stupide quand il a bu. "

Il lui fait ensuite un signe de la tête et s'éloigne à son tour, l'esprit toujours accroché à sa tête. Le froid spectral disparaît en même temps qu'eux mais Annaëlle se frotte quand même les bras à la recherche d'un peu de chaleur malgré la fin du mois d'avril aux températures particulièrement clémentes. Sans pouvoir s'en empêcher, elle suit le type du regard ; ou plutôt son fantôme, pour être plus exact. Il défait son emprise sur le crâne de sa victime mais reste à ses côtés alors que la bande d'amis quitte la rue. C'est bien la première fois qu'elle voit un mort coller des maux de têtes à quelqu'un de cette manière. Ca l'intrigue un peu.

Annaëlle secoue vivement la tête, chassant cette pensée de son esprit. C'est la deuxième fois de la journée qu'elle se surprend à ressentir de l'intérêt envers une âme restée sur terre. Il faut que ça cesse !

Perturbée, Annaëlle range son téléphone dans son sac et quitte le banc qui lui a servi de refuge plus longtemps qu'elle ne l'avait espéré. Par automatisme, elle prend la direction de son appartement. Au cours de sa route, elle tente de trouver un moyen pour faire faire durer le temps passé en dehors de sa résidence mais, à près de vingt-trois heures, les solutions deviennent très limités. Elle se résigne donc à rejoindre ses pénates, non sans croiser vivement les doigts pour que Lucille soit restée hanter son meurtrier.

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Lorsque les portes de l'ascenseur s'ouvrent à son arrivée au troisième étage, la première chose que remarque Annaëlle est le froid anormal qui règne dans le couloir. Lorsqu'elle expire, bouche ouverte, pour confirmer ses doutes, un petit nuage de vapeur apparait.

Deuxième chose qu'elle remarque, ce sont les appliques murales qui clignotent, comme si toutes les ampoules s'étaient subitement retrouvées en fin de vie toutes en même temps.

Et enfin dernier point bizarre, ses voisins se sont tous rassemblés devant l'appartement de Lucille. Il y en a même certains qui viennent des autres étages. Et ils chuchotent entre eux, comme s'ils avaient peur de déranger.

Annaëlle s'avance jusqu'à sa porte, beaucoup moins effrayée que les autres étudiants. Elle sait qui est à l'origine de ces manifestations indésirables, même si elle ne s'attendait pas à ce que Lucille puisse se manifester aux yeux des simples mortels aussi rapidement. Il faut croire que la rage de la défunte est plus puissante qu'Annaëlle ne l'avait d'abord supposé. Et c'est plutôt ça qui lui ferait peur, à elle. Car, qui dit fantôme puissant, dit fantôme qui peut faire du mal. Et ceux qui sont en colère ont tendances à ne pas apprécier les personnes sensibles à leur présence et qui les ignorent.

" Hey, c'est toi la locataire du 3B ? "

Annaëlle espérait pouvoir rentrer chez elle sans se faire remarquer, mais c'est raté. Elle a seulement eu le temps de glisser sa clé dans la serrure. Elle se tourne vers le garçon qui vient de l'interpeller, faisant fi du regard exorbité et des mains qui se tordent avec angoisse, pour acquiescer d'un signe de tête.

" Il parait que c'est toi qui a trouvé la fille du 3D. Est-ce que ... par hasard ... est ce que tu sais comment elle est morte ? "

Annaëlle secoue la tête au moment où de forts bruits de coups se mettent à résonner dans tout le couloir. Certains poussent des cris de peur, notamment les filles, les autres se contentent de sursauter et de s'envelopper de leurs bras, comme si cela pouvait les protéger. Le cœur battant la chamade, loin d'être insensible aux évènements, Annaëlle laisse son regard errer sur les lumières qui clignotent avec plus d'entrain. Le tambourinement, issu de l'appartement de Lucille, persiste quelques secondes au milieu du silence de mort qui règne parmi les étudiants, et s'arrête brusquement. Puis, assez rapidement, les appliques retrouvent leur stabilité coutumière et une douce tiédeur refait son apparition dans le couloir. Effrayée, une des filles fond en larme avant de courir rejoindre l'ascenseur.

Les mains légèrement tremblantes, Annaëlle fait tourner sa clé dans le verrou et se réfugie dans son appartement. Elle claque la porte, allume les lumières et vérifie tout de suite si Lucille a décidé d'élire domicile chez elle. 

Mais elle est seule. 

Soulagée, Annaëlle se laisse tomber sur son canapé, lâchant son sac à ses pieds. Du couloir, elle entend ses voisins qui se mettent à échanger leurs avis et leurs ressentis. Ahurissement, incompréhension et peur percent à travers leurs voix que les murs fins ne parviennent pas à freiner. Annaëlle elle-même a du mal à contrôler les tremblements qui secouent son corps.

Ce n'est pas l'existence de l'esprit de Lucille qui l'a fait ainsi grelotter mais l'idée qu'elle va devoir supporter sa présence pendant les deux années et demi d'études universitaires qui lui reste à faire. Voire plus, si elle décide de ne pas s'arrêter à la licence. Et ça, c'est au dessus de ses forces. En quittant la maison familiale, elle s'était juré de ne plus laisser ces histoires de fantômes gâcher sa vie. D'ignorer ces derniers, de faire comme si elle était normale. 

Cela n'avait marché qu'un temps.

En poussant un long et profond soupir, Annaëlle se laisse aller contre le dossier du clic-clac. Elle ferme les yeux et laisse son esprit vagabonder quelques instants, loin de son studio, se remémorant quelques souvenirs agréables pour apaiser son cœur et ses tremblements. Elle se revoit dans la cuisine de sa mamie Jeanne, à déguster une tartine de pain à la confiture de fraise et un bol de chocolat chaud ; elle se revoit allongée sur la plage, sous un soleil éclatant, ses doigts glissant dans le sable fin, le son des vagues dans les oreilles ; et enfin, elle se revoit roulée en boule sous sa couette, dans sa chambre chez ses parents, à écouter de la musique pendant des heures, l'esprit voguant au gré des images créées par les instruments et les voix mélodieuses.

Ce moment de pure relaxation ne dure malheureusement que quelques minutes. Tout d'un coup, la température dans le studio dégringole et tous les poils du corps d'Annaëlle se hérissent. 

Nul besoin d'être un génie pour comprendre que Lucille s'est pointé. 

Et à en juger par le plafonnier qui commence à clignoter, elle est d'une humeur massacrante. 

Annaëlle tourne la tête vers la porte, là où elle sent la présence de l'esprit. Sa voisine porte toujours sa jolie robe rouge et ses escarpins. Tout le côté gauche de son visage est ravagé par les coups et une partie de l'arrière de son crâne est complètement enfoncé, son cuir chevelu arraché. Sa jolie tenue est toute chiffonnée et tâchée du sang qui goutte de son visage. Lucille est quasiment méconnaissable. Rien de très étonnant, quand on sait la force avec laquelle son agresseur s'est acharnée sur elle avant de lui ôter la vie. 

En constatant qu'Annaëlle la regarde, le seul œil encore visible du spectre flamboie de colère. L'électricité fluctue avec encore plus d'intensité.

" Aide-moi. " dit Lucille d'une voix si grave qu'on jurerait qu'elle parle depuis le fin fond d'une grotte.

Annaëlle fronce des sourcils et soupire. Puis, elle reporte son regard sur la télévision éteinte. Si seulement elle savait comment faire pour se débarrasser du fantôme de sa voisine ...

" Je sais que tu me vois et que tu m'entends ! " poursuit Lucille en se mettant à crier. " Arrête de m'ignorer ! Tu dois m'aider ! " 

Les lumières de l'appartement s'éteignent et se rallument si vite à présent qu'Annaëlle pourrait se croire en discothèque. La colère et l'agacement du spectre va même jusqu'à contaminer les autres appareils électriques qui se mettent à grésiller. La télévision s'allume et les images s'enchainent, sans jamais se fixer. Le micro-onde se met à tourner. La surtension menace. Le disjoncteur n'est pas calibré pour supporter tout cela. 

Annaëlle presse les paumes de ses mains contre ses orbites. Son cœur tambourine, sa peau devient moite, ses poils se hérissent. Son corps lui aussi réagit à la présence du spectre.

" Arrête ! " finit-elle par hurler, exaspérée, en abaissant ses mains. " Je ne te dois rien ! "

Les manifestations de la présence du fantôme cesse un instant, traduction de sa surprise devant la réponse - qu'elle n'attendait plus - d'Annaëlle. 

Mais ce n'est que pour repartir ensuite avec plus de violence. Lucille s'avance alors de quelques pas pour se rapprocher du canapé. 

" Il doit payer pour ce qu'il m'a fait. " déclare-t-elle avec véhémence.

Annaëlle repose les mains sur ses yeux, en colère contre elle-même. C'est stupide d'avoir répondu à Lucille. Les esprits ne résonnent pas comme les humains. La preuve : de son vivant Lucille était une vraie crème, toujours souriante, toujours avenante ; mais dans la mort, elle était devenue une petite peste exigeante et pot de colle. Le jour et la nuit. Les fantômes sont souvent conditionnés par leurs derniers instants. Aucun moyen de raisonner Lucille du coup, puisque les sentiments de peur, d'injustice, de colère et de désespoir sont certainement les dernières choses qu'elle a ressenti. Du coup, envolée la gentille étudiante pleine de joie, et bonjour la tigresse avide de vengeance.

" Trouve-le. " insiste Lucille, après un instant de silence et d'une voix étrangement calme. " Avant qu'il ne te trouve. "

Le frisson glacé qui dégringole soudain le long de la colonne vertébrale d'Annaëlle n'a absolument rien à voir avec la présence du spectre. De nouveau, elle laisse retomber ses mains. Mais cette fois-ci, elle plante son regard dans celui de Lucille.

" Qu'est-ce que tu viens de dire ? " lâche-t-elle dans un demi-souffle.

" Ma mort lui a donné le goût du sang. " lui apprend Lucille, avec toujours le même  calme qui donne un répit au système électrique du studio. " Il cherche déjà sa future victime et la conversation qu'il a surpris à la bibliothèque fait de toi une cible de choix. Il est déjà à ta recherche. "

Annaëlle ramène ses pieds sur le canapé et se recroqueville sur elle-même, le corps glacé. Elle pose son menton sur ses genoux, l'image du type en pardessus beige imprimé sur la rétine. Elle se revoit avec Clarence, assise à la table, en train de se demander si le gars en question les a espionné. Maintenant, elle a la réponse à leur interrogation de tantôt.

" Tu dois m'aider. Plus vite on l'arrêtera, plus vite tu seras en sécurité. "

Annaëlle ne répond pas, elle réfléchit. Combien de temps faudra-t-il à la police pour trouver l'agresseur de Lucille ? Où en sont-ils de leurs investigations ? Peut-elle compter sur eux pour l'appréhender avant qu'il ne lui fasse du mal ? 

" Je sais où tu peux le trouver. " Poursuit Lucille, indifférente au mutisme de sa voisine, la voix chargée d'une excitation inquiétante. " Je connais son terrain de chasse préféré. Il te suffit d'y aller. De l'attirer ici. Et je m'occuperai du reste. Tu n'auras pas à te salir les mains. "

Le regard d'Annaëlle glisse vers l'esprit qui s'est placé devant elle, entre le canapé et la télévision, ses jambes passant à travers la table basse. Elle plante son regard dans le seul œil valide du fantôme de sa voisine, rendue folle par les circonstances de sa mort.

" Il est hors de question que je fasse quoi que ce soit. " murmure Annaëlle, horrifiée par la proposition. 

La prunelle survivante de Lucille flamboie de rage. L'électricité recommence à fluctuer anormalement. Le volume de la télé monte et descend sans s'arrêter, plongeant tour à tour la pièce dans une cacophonie indescriptible puis dans un silence insupportable. Lucille disparait subitement mais cela ne met pas fin aux conséquences de sa présence; signe qu'elle n'est pas partie loin. 

Annaëlle plonge brusquement vers son bureau, attrape bouchons d'oreille et masque qu'elle met aussitôt en place puis plonge de nouveau la tête dans ses genoux. Elle sait que la colère d'un fantôme peut durer des heures.

 

 

 

Chapitre 5 by Mayra

Chapitre 5

 

Le soleil pointe à peine le bout de son nez au travers des persiennes quand Annaëlle finit par émerger de son sommeil pour la énième fois. La nuit a été courte et plutôt agitée. Lucille a fait des siennes jusqu'à deux heures du matin, mettant les nerfs des locataires de l'immeuble à rude épreuve. Plusieurs fois, on est venu tambouriner à la porte d'Annaëlle pour lui prier de mettre fin au vacarme qui régnait dans son appartement. Elle n'a jamais répondu. A quoi bon ?

La jeune femme s'assied et s'étire douloureusement. Elle a dormi dans ses vêtements de la veille et sans prendre le temps de déplier son clic-clac. Son masque de nuit est tombé de son visage à un moment ou un autre ; les bouchons d'oreille eux, ont valsé dans la pièce, jetés avec colère par Annaëlle après moins de trente minutes d'utilisation : elle n'a pas réussi à les faire tenir en place.

La veille au soir, avant de s'endormir, Annaëlle s'est décidé. Impossible pour elle de passer le week-end ici, avec l'esprit de Lucille bien décidée à lui pourrir la vie, alors elle a pris la seule décision qui s'imposait : celle de rentrer chez ses parents. Du coup, elle reste assise quelques secondes, histoire de profiter du calme de son appartement. Elle se gave du sentiment d'être bien chez soi, seule, sans jugements, sans silence lourd de sens, sans regards venimeux. Tout ce qui l'attend, en somme, dès qu'elle aura posé le pied dans la maison familiale.

Avec un soupir, elle s'arrache du canapé et récupère des vêtements propres, avant de partir se doucher. Une fois ses ablutions faites, elle s'attelle à fourrer le maximum de chose dans le plus grand sac qu'elle possède. Même si elle s'est promis de ne rentrer que pour trois jours, elle préfère jouer la prudence ; son séjour pourrait durer plus de temps que prévu. Elle a déjà commencer à imaginer comment annoncer à ses parents qu'elle stoppait net ses études. Pour le moment, aucune illumination pour l'aider à échapper au courroux parental.

Une fois fois son sac plein à craquer, Annaëlle se tâte : peut-elle prendre le risque de prendre son petit-déjeuner chez elle ? Lucille pourrait débarquer à tout moment et recommencer son cirque. Difficile de passer une bonne journée quand on la débute avec un fantôme qui vient vous vriller les yeux et les oreilles, alors Annaëlle décide plutôt de s'arrêter prendre un café et un muffin à emporter au premier café qu'elle croisera.

Le jeune femme récupère tout ce dont elle estime avoir besoin pour survivre aux prochains jours, puis quitte son appartement. Elle verrouille soigneusement derrière elle et file ensuite rejoindre l'ascenseur. Le bâtiment est calme. Rien d'étonnant à cela un vendredi matin à huit heures et demi. Une majorité des étudiants doivent être en train de cuver leur vin, les autres tentent certainement de rattraper les quelques heures de sommeil volées par le fantôme de leur voisine.

Tout en rejoignant le rez-de-chaussée, Annaëlle vérifie les informations de son covoiturage sur son téléphone, réservé juste avant de s'endormir. Le rendez-vous n'étant prévu qu'à neuf heures trente près de l'université, elle a largement le temps. Comme prévu, elle s'arrête prendre de quoi se restaurer au premier café qu'elle trouve et s'attarde même dans un parc pour déguster son muffin au chocolat.

La Clio de son covoiturage est à l'heure sur le parking, avec à son volant une étudiante aux cheveux si courts et à la carrure si masculine que de loin, Annaëlle l'a prise pour un garçon.

La conductrice est une étudiante en dernière année de Licence de psychologie et une grande bavarde, ce qui arrange Annaëlle. Elle n'a qu'à se contenter de secouer la tête de temps en temps et de poser une question quand la source se tarit pour relancer la discussion. L'idéal pour ne pas avoir à trop penser. Par contre, grâce au bavardage incessant, les cinq heures de route qui la séparent de sa ville natale passent à une vitesse folle. Trop rapidement à son goût, elle voit apparaître les paysages familiers des bourgades, annonciatrices de la station balnéaire qui se rapproche. Et puisque, plus la distance qui la sépare de la maison de son enfance se raccourcit, plus Annaëlle se plonge dans un lourd mutisme, la conductrice finit elle-même par mettre fin à son monologue.

Enfin, la Clio s'arrête sur un parking à l'orée de la ville, tout près d'un arrêt de bus. Annaëlle remercie l'étudiante pour le voyage agréable et s'éloigne sans un regard en arrière. En marchant sur le bitume qu'elle a foulée toute sa courte vie, le rythme cardiaque d'Annaëlle s'accélèrent légèrement. Si deux semaines auparavant on lui avait dit qu'elle serait de retour chez elle aussi rapidement, elle ne l'aurait pas cru.

Et pourtant ...

Annaëlle rejoint l'arrêt de bus où deux vieilles dames patientent déjà en papotant, assises sur le banc et des caddies pleins à craquer à leurs côtés. L'une des deux lui parait familière, avec son cardigan fleurie, mais elle n'arrive pas à se rappeler où elle l'a vu. Du moins, jusqu'à ce qu'elle remarque le petit caniche noir qui trotte aux pieds de la retraitée qui, elle, reste indifférente à la présence de l'animal. Des souvenirs d'enfance remontent alors très rapidement à son esprit.

" Dis-moi, jeune fille, tu ne serais pas la petite fille de Jeanne Guillou, par hasard ? " demande alors la grand-mère en se penchant un peu pour mieux voir le visage d'Annaëlle.

La jeune femme acquiesce d'un signe de tête.

" Ah, je me disais bien que ce visage ne m'était pas inconnu ! " s'exclame la vieille dame avec entrain. " Annaëlle, c'est bien cela ? C'est fou comme tu ressembles à ta grand-mère. "

Ne sachant pas trop quoi répondre, Annaëlle se contente d'un sourire poli et d'un vague signe de la tête pour montrer son accord - même si elle n'est pas tout à fait sûre d'être réellement d'accord avec l'affirmation disant qu'elle ressemble beaucoup à sa mamie Jeanne.

" Je ne sais pas si tu te souviens de moi - tu étais toute petite la dernière fois que je t'ai vu, c'était bien avant le décès de Jeanne - mais tu pourras passer le bonjour à ta mère ? Dis-lui que Brigitte l'embrasse, elle saura de qui tu parles. "

Annaëlle acquiesce d'un signe de tête, légèrement distraite par le caniche qui a fini par comprendre qu'elle pouvait le voir et qui vient se planter à ses pieds, la langue pendante. Les deux dames retournent à leur conversation, sans s'intéresser davantage à la présence de l'étudiante qui se demande comment elle va faire pour se débarrasser de la présence du canidé. Le plus simple est sans doute de faire comme s'il n'existait pas - ce qui est nettement plus facile à faire avec les animaux qu'avec les êtres humains.

De fait, lorsque le bus arrive enfin et ouvre ses portes, le défunt animal suit docilement sa maîtresse et lâche enfin les baskets d'Annaëlle, qui part s'installer dans le fond du véhicule, bien loin des deux pipelettes. Elle passe les vingt minutes de voyage qui suivent, le regard braqué sur l'extérieur et coupée du monde par la musique que diffusent ses oreillettes.

Elle quitte l'autobus dans une grande avenue où s'entassent une école primaire et un collège, les deux établissements qu'elle a fréquenté puisque tout proche du domicile de ses parents. Elle emprunte une ruelle qui sépare les deux institutions, traverse le square où deux femmes et leurs enfants profitent du soleil éclatant, puis trottent tranquillement dans le quartier pavillonnaire qui l'a vu grandir. Une fois arrivée devant le portail en PVC de la maison contemporaine qui n'a pas du tout changé durant les six derniers mois, elle s'arrête un instant. L'idée presque tentante de faire demi-tour et de préférer la présence de Lucille à celle de sa famille pour les trois prochains jours caresse son esprit.

Heureusement, la maison est vide, comme le constate Annaëlle dès qu'elle déverrouille la porte. Dans l'entrée, rien ne traîne, pas même une paire de chaussure, signe que sa mère mène toujours tout le monde à la baguette. Annaëlle dépose ses clés dans le plat en céramique prévu à cet effet qui trône sur le meuble à chaussure, puis se débarrasse de ses tennis qu'elle range docilement. Inutile de s'attirer le courroux maternel avant même d'avoir parlé de sa situation.

Ensuite, elle grimpe l'escalier quatre à quatre et s'arrête devant la porte entrouverte de sa chambre.

Enfin, de ce qui était sa chambre.

Apparemment, ses parents n'ont pas mis longtemps avant de s'accaparer ce qui a été son havre de paix pendant six ans. Ses meubles sont toujours à la même place, comme l'observe Annaëlle dès qu'elle pousse la porte et qu'elle pose un pied dans la pièce, mais les quelques effets personnelles qu'elle avait laissé derrière elle lors de son départ pour l'université en septembre ont disparus, laissant place aux affaires de ses parents. Ces derniers semblent avoir décidé de transformer peu à peu la chambre de leur fille en salle de loisir à leur entière disposition.

En posant son sac sur le couvre-lit, Annaëlle jette un œil à l'ordinateur neuf qui trône sur son bureau et sur le vélo d'appartement qui squatte l'espace entre son placard et le pied de son lit, là où avant elle s'avachissait pendant des heures sur un fauteuil poire - allez savoir où il avait bien pu disparaître - les doigts de pied caressés par la douceur d'un tapis épais et un roman volumineux dans les mains. 

Elle déballe rapidement ses affaires pour les ranger sur sa commode, glisse son sac sous le lit d'un coup de pied puis s'assoit sur le rebord, le regard porté sur la fenêtre et la vue sur les toits des maisons adjacentes.

Partie sur un coup de tête, Annaëlle en avait oublié qu'en ce vendredi, son frère était au lycée et ses deux parents au travail. Personne ne serait de retour avant dix-huit heures, ce qui laissait pas mal de temps à tuer. Elle pouvait toujours s'installer à l'ordinateur pour jouer ou s'étaler sur le canapé du salon pour regarder un film ou une série, mais ce n'était pas vraiment son envie du moment. Hors de question de se lancer dans une activité trop calme qui n'empêcherait pas ses pensées de voguer vers les raisons de son départ.

Soudain décidée, Annaëlle se relève, attrape son sac à main et quitte en trombe sa chambre. Elle rejoint le garage attenant à la maison, où elle retrouve son vélo, toujours à la même place, comme dans l'attente de son retour. Elle vérifie rapidement que tout fonctionne correctement avant de l'enfourcher et de quitter la propriété, direction le centre-ville historique de la ville et ses rues pavés où l'attendent, elle le sait, les arômes réconfortants de son macchiato préféré.

◐────────r6;°r6;°r6;────────◐

C'est à moins de deux rues de sa destination qu'Annaëlle manque de peu de passer sous une voiture. 

La cause ? L'incivilité. 

Alors qu'elle roule tranquillement sur la piste cyclable, un conducteur ouvre brusquement la portière de son véhicule, sans avoir visiblement pris la peine de vérifier qu'il n'y avait personne. Le battant jaillit sans crier gare, Annaëlle n'a pas le temps de l'esquiver et est expulsée sur la route. Heureusement, la personne qui conduit le véhicule rouge qui arrive à ce moment-là a d'excellent réflexes et pile juste à temps pour ne pas, elle aussi, percuter la jeune femme. Étendue sur le bitume, Annaëlle se redresse endolorie et l'esprit embrumée.

" Vous allez bien ? "

La voix paniquée qui vient de s'exprimer appartient à la conductrice qui a évité de peu de lui rouler dessus. Annaëlle se tourne vers elle avec une grimace, une douleur vive irradiant de tout son côté droit, là où la collision avec la porte a eu lieu. Elle reconnaît immédiatement les boucles blondes et décolorées qui encadrent le visage carré et le petit nez en pointe. Mais elle fait comme si il n'en était rien. La plupart de ses anciens camarades de classe n'attendent que cette réaction de sa part de toute manière.

" Ouais, ça devrait aller. " répond-t-elle en se redressant.

Ensuite, elle regarde du côté de celui qui l'a heurté avec sa portière, intriguée de ne pas le voir s'approcher ou l'entendre s'enquérir de son état. Le type en question, la soixantaine bien tassée, est occupé à vérifier l'état de son véhicule.

" Une chance pour vous que ma voiture n'ait rien. " s'exclame-t-il avec colère. " Vous savez combien ça coûte à faire réparer ? La prochaine fois, regardez où vous allez, bon sang ! "

La jeune femme en laisse pendre sa mâchoire, estomaquée. L'homme vient de manquer de l'envoyer à l'hôpital et elle devrait s'excuser ? Il y a longtemps qu'Annaëlle sait que le monde ne tourne plus rond, mais à ce point quand même ...

Sans un mot de plus, le retraité lui lance un regard noir, claque sa portière et s'éloigne en maudissant tous ces jeunes mal élevés et irrespectueux.

Trop sonnée pour réagir, Annaëlle se contente de redresser son vélo et de vérifier que le choc n'a pas été trop rude pour lui. Puis, elle se tourne vers Claire, la conductrice de l'autre véhicule, une fille de son âge avec qui elle a passé une bonne partie de son temps pendant ses premières années de collège. Cette dernière est déjà reparti vers sa voiture, s'apprête à remonter à bord. Au dernier moment, elle hésite, lance un coup d'œil vers Annaëlle. Leurs regards se croisent l'espace d'un bref instant mais Annaëlle y met rapidement fin en enfourchant son vélo et en reprenant sa route. 

Quelques secondes plus tard, la voiture rouge la dépasse avec prudence.

Annaëlle termine sa route en grimaçant. Certes, l'accident ne semble pas l'avoir sérieusement blessée mais cela ne l'empêche pas d'être particulièrement endolorie, notamment au niveau des côtes et de la jambe qui ont subis le choc. La partie gauche de son visage chauffe aussi un peu, lui laissant penser qu'elle a dû s'érafler la peau sur le bitume.

Arrivée à l'entrée de la rue piétonne qui signe le début du centre-ville historique, tout en pavé et en bâtisses plus que centenaire, elle descend de son vélo et remonte tranquillement en le poussant. Elle s'arrête moins de deux minutes plus tard devant une ancienne maison à trois niveaux, dont l'un est invisible à l'œil puisqu'il se trouve au sous-sol. La façade du rez-de-chaussée, rénovée au cours des dernières années, a troqué ses vieilles fenêtres contre une grande baie vitrée qui offre une vue imprenable sur l'intérieur.

Annaëlle dépose son vélo aux emplacements prévus à cette effet devant le magasin voisin, un tatoueur qui n'était pas là huit mois plus tôt. Quand elle entre ensuite dans le café, une petite cloche annonce discrètement son arrivée.

A l'intérieur, Annaëlle se sent instantanément revivre. Les meubles dépareillées, mélange de modernité avec ces fauteuils colorées et cosy qui vous donne l'envie de s'y prélasser indéfiniment, et de traditionnel grâce aux vieux meubles en bois qui sont une invitation à jouer les curieux, donnent l'impression d'entrer chez soi, à peine a-t-on passé le pas de la porte. Les plantes vertes en tous genres qui poussent avec entrain dans les endroits les plus insolites et les vieux bibelots de sa grand-mère qui traînent un peu partout, héritage de sa boutique ésotérique, accentuent un peu plus cette douce sensation d'être exactement au bon endroit.

Pour l'heure, ce n'est pas la cohue. Le coup de feu du déjeuner est dépassé et celui de seize heures ne commencera pas avant une heure ou deux. Seules deux femmes d'une quarantaine d'années sont attablées dans le fond de la pièce, devant deux cafés surmontés d'une montagne de chantilly et de deux généreuses portions de tiramisu.

Annaëlle dédaigne les tablées et préfère se glisser jusqu'au comptoir où elle se hisse sur un tabouret recouvert de velours rouge et s'installe face à l'imposante machine à café. Elle pose son sac devant elle au moment où le rideau de perles de bois à sa gauche, qui sépare le bar de la cuisine d'où s'échappent des arômes de cannelles et de pommes chaudes, laisse passer la silhouette rebondie de Noémie.

La trentaine approchant, la propriétaire du café est ce qui se rapproche le plus d'une amie pour Annaëlle. Sa peau couleur chocolat et ses cheveux crépus trahissent des origines africaines, héritées de sa mère, mais ses iris claires et son petit nez aquilin rappellent les ancêtres européens de son père.

Le pas lourd, la silhouette légèrement penchée en arrière, Noémie s'approche en essuyant ses mains sur son chiffon fleuri.

" Bonjour, que puis-je vous ... "

Elle redresse la tête avec un sourire étincelant, digne de l'excellente commerciale qu'elle est, avant de s'interrompre en reconnaissant la nouvelle venue. Le sourire se fait alors plus sincère, joyeux.

" Annaëlle ! " s'exclame-t-elle. "Si je m'attendais. Quelle plaisir de te revoir. Tu viens d'arriver ? "

La jeune fille acquiesce, la chaleur que l'on ressent quand on est accueilli avec bonheur se répandant dans toutes ses veines. Il y avait trop longtemps qu'elle n'avait pas vu un visage amical.

" Je suis rentrée pour le week-end. J'en avais bien besoin. "

Noémie fait le tour du comptoir et s'approche de la jeune femme pour une accolade, un peu gênée par son ventre proéminent.

La jolie pâtissière est en fin de grossesse, si les souvenirs d'Annaëlle sont bons. Il lui semble que le décompte, à présent, se donne en jours. Mais elle n'ose pas poser la question directement, de peur d'être indiscrète. Ni même de lui faire part de son étonnement de voir Noémie encore travailler, alors qu'elle aurait sans doute été beaucoup mieux à l'étage, à se reposer dans son appartement ou à terminer de préparer la chambre.

" Ça me fait plaisir de te voir. La dernière fois, c'était à Noël, non ? " fait Noémie en se reculant après leur salutation affectueuse. Puis, elle tapote son ventre avec malice et ajoute : " Je me suis pas mal arrondie, hein ? "

Annaëlle acquiesce d'un signe de tête, non sans préciser au passage que sa grossesse lui va à ravir. Noémie fronce alors des sourcils puis, désignant le visage de l'étudiante, lui demande ce qui lui est arrivé. Annaëlle lui raconte la mésaventure qui lui est arrivé en venant lui rendre visite, puis interroge Noémie en retour; alors que cette dernière être après " les vieux croulants qui feraient mieux de se trouver une place en hospice " :

" Bastien n'est pas là ? "

" Il est dans la cuisine, il s'occupe d'un gâteau d'anniversaire qu'on nous a commandé. Depuis deux mois, il m'interdit de toucher quoi que ce soit à la cuisine ! Je n'ai plus que le droit de saluer les clients et de servir un café une fois par semaine ! A croire que je suis en sucre. Bon, bref. Ne bouge pas, je vais lui dire que tu es là. "

Sur ces mots, Noémie repasse derrière le comptoir avant de disparaître en retraversant le rideau de perles.

Annaëlle est soulagée d'apprendre que Bastien surveille de près l'état de Noémie. Bien qu'une grossesse soit rarement problématique, le cas de cette dernière est particulier : Noémie a vécu plusieurs fausses couches et cette grossesse qui tient enfin le coup se doit d'être autant plus surveiller que le couple s'apprête à accueillir des jumelles. En vrai, Annaëlle s'étonne même que Bastien n'ait pas attachée son épouse à leur lit pour l'obliger à prendre du repos.

" Salut Anna ! Quelle surprise. On ne t'attendait pas. "

La jeune femme se tourne vers Bastien qui s'avance dans sa direction, les joues maculées de farine et la charlotte, qui couvre sa tête, de travers. Abattre à lui tout seul le travail qui devrait être fait à deux semble l'épuiser, si elle s'en réfère aux cernes qui bordent ses yeux aux prunelles vertes et son teint slave plus pâle que d'ordinaire.

" Je suis partie sur un coup de tête, je n'ai prévenu personne. " répond Annaëlle en acceptant la bise du trentenaire.

" Tes parents vont être ravis de la surprise alors. " déclare Bastien, sûr de lui.

Annaëlle, elle, doute sincèrement de l'exactitude de cette affirmation : elle est persuadée depuis longtemps que, moins ses parents la voient, mieux ils se portent.

" Tes études, comment ça se passe ? Tu te plais toujours dans ta fac ? "

Noémie s'attelle à préparer le macchiato au caramel préféré d'Annaëlle pendant que l'étudiante répond aux questions du futur papa.

Bastien reste papoter avec elle seulement deux minutes, avant de devoir retourner aux fourneaux et de céder la place à sa femme, piquant au passage un baiser sur le front de cette dernière. Annaëlle détourne le regard de cette marque d'affection, toujours un peu mal à l'aise dans ce genre de situation. Elle ne sait jamais vraiment comment réagir.

Noémie dépose le café devant Annaëlle, accompagné d'une part de tartes aux pommes caramélisées, puis s'installe sur le tabouret voisin, non sans quelques acrobaties. Elles discutent, de tout et de rien, pendant de longues minutes.

Annaëlle comprend très vite qu'elle a fait le bon choix. Elle aurait même dû se décider à rentrer plus tôt, au lieu d'attendre que Lucille vienne lui pourrir sa nuit pour se sentir obligée de prendre ses jambes à son cou. Revoir Noémie et Bastien lui fait un bien fou, son moral remonte instantanément en flèche.

Et elle en aura bien besoin pour affronter le retour au domicile familial ...

" Oh, j'ai failli oublier ! " s'exclame soudain Noémie, son regard s'illuminant d'un seul coup. " J'ai quelque chose pour toi. Je reviens, je vais te le chercher. "

Noémie quitte aussitôt son tabouret en vinyle rose pour rejoindre la cuisine, laissant Annaëlle s'interroger sur ce que la jolie pâtissière peut bien vouloir lui remettre. Cependant, elle ne se pose pas la question pendant très longtemps puisque Noémie réapparaît rapidement, un carton dans les mains. Elle le dépose sur le comptoir, devant une Annaëlle intriguée, avant d'ôter le couvercle de la boîte cartonnée.

" Bastien a finalement décidé d'aller faire un peu de tri dans la cave. On y avait pas mis le nez depuis notre emménagement, c'est dire s'il y avait besoin. " explique Noémie en sortant de fins dossiers de la boîte. " Et il a mis la main sur des trucs qui appartenait à ta grand-mère. On avait même oublié que tes parents n'avaient pas tout à fait fini de vider les lieux quand on l'a acheté. "

Noémie ouvre alors le premier dossier et le glisse sous le nez d'Annaëlle. La photo d'une maison contemporaine est attaché par un trombone à quelques feuilles manuscrites, emplies de l'écriture penchée et si caractéristique de sa mamie Jeanne, qu'Annaëlle reconnaît facilement puisque c'est son aïeule qui avait pris soin d'annoter tous les albums photos de son enfance. Ravie de cette petite surprise, Annaëlle attrape le document et le parcourt rapidement du regard, au moment où la cloche à la porte du café retentit. 

" Bonjour Léo ! " s'exclame aussitôt Noémie. " Pile à l'heure, comme toujours. "

Annaëlle jette un coup d'œil rapide sur le nouvel arrivant. Elle le reconnaît immédiatement : Léopold Durand - dit Léo - a passé tout son lycée dans les mêmes classes qu'elle. Ils n'ont jamais échangés plus que quelques mots polis mais Annaëlle l'a souvent regardé de loin. 

Fils d'agriculteur, il aide à l'exploitation de son père depuis tout petit, ce qui a développé chez lui une musculature sèche et marquée qui a souvent fait tourner les têtes des filles. Pour ne rien gâché, il possède des cheveux foncés et épais et de grands yeux bleus si purs qu'on croirait voir la mer par beau temps. 

Comme à chaque fois qu'elle se retrouve près du garçon, le cœur d'Annaëlle joue la samba. Il faut croire que vivre plusieurs mois à des centaines de kilomètres n'atténue en rien une attirance qui perdure depuis trois ans. 

Léo pénètre dans le café en portant trois caisses de fruits divers, ce qui lui cache plus ou moins la vue. Cela ne l'empêche pas de trouver son chemin et de s'avancer d'un pas sûr jusqu'à la cuisine, non sans rendre son salut à Noémie et d'ajouter :

" La ponctualité est une qualité non négligeable quand on exerce un métier. C'est ma mère qui ne cesse de le rabâcher. "

" Et elle a bien raison. " conclut Noémie, avant de porter de nouveau son attention sur Annaëlle. " Alors, intéressant, non ? "

Annaëlle papillonne des yeux un instant, peu sûr de savoir à quoi son amie fait référence exactement. Puis, constatant que Noémie pointe du doigt le dossier que la jeune femme tient toujours en main, Annaëlle comprend qu'elle parle du contenu du carton. Elle se dépêche donc de retourner lire quelques lignes.

Sur la feuille, sa grand-mère a consigné un épisode de sa vie. Sa vie un peu secrète, celle que sa famille a toujours pris grand soin d'ignorer. 

Sa vie de médium. 

La maison sur la photo se trouve à des kilomètres de chez eux, de l'autre côté de la France. Sa mamie Jeanne raconte s'y être rendu pour libérer la maison de la présence d'un esprit qui empêchait les nouveaux propriétaires de profiter pleinement de leur nouvelle vie. 

" Tout ce qui se trouve dans ce carton est du même acabit. " fait soudain Noémie, arrachant Annaëlle à sa lecture. " Je me suis dit que ça te plairait de les récupérer. Plus qu'à ta mère du moins. "

" Tu as eu raison. Merci " 

Annaëlle referme le dossier et le replace dans le carton, se promettant d'y revenir plus tard, quand elle sera seule et qu'elle pourra découvrir tranquillement ce pan de la vie de sa grand-mère dont elle a toujours eu connaissance mais sans le connaître vraiment. Elle n'avait que huit ans quand la vieille femme est décédée. Elle était trop jeune pour que sa grand-mère ait pris le temps de lui parler en profondeur de ce qu'elles avaient en commun : leur capacité à voir et à communiquer avec les morts. 

Annaëlle tire le carton à elle et le dépose à ses pieds au moment où Léo revient de la cuisine, son tee-shirt tâché de terre. 

" Oh ! Salut Annaëlle. " fait-il avec surprise en l'apercevant. 

Cette dernière répond d'un signe de tête et fuit son regard, préférant faire semblant de s'intéresser au reste de macchiato qui colore le fond de sa tasse. Elle entend alors nettement le soupir de Noémie, qui n'ignore rien des élans du cœur de sa jeune amie, et qui déplore sa timidité maladive si souvent qu'Annaëlle la soupçonne de s'être enregistré pour pouvoir se répéter aussi souvent qu'elle le veut, et ce, sans avoir à se fatiguer.

" A lundi Léo, passe un bon week-end. "

" Merci Noémie, à vous aussi. "

La cloche signale que Léo a quitté le café. Annaëlle lâche le comptoir des yeux et suit la silhouette du jeune homme le long de la vitrine jusqu'à ce qu'il disparaisse de sa vue. Noémie émet un autre soupir, plus audible celui-là, puis s'exclame avec malice :

" Eh bien, j'en connais qui ne sont pas prêts d'être grands-parents. "

 

Chapitre 6 by Mayra

Chapitre 6

 

 

 

Annaëlle rêvait.

 

Il ne pouvait en être autrement.

 

Cette affirmation seule expliquait qu'elle se retrouve assise à la table en formica qui avait toujours trônée au centre de la cuisine de sa mamie Jeanne.

 

Assise sur une chaise en bois, rehaussée par un coussin et ses pieds ne touchant pas le sol, Annaëlle était attablée face à un bol de chocolat chaud et une tartine de pain nappée de confiture de fraise maison. A quelques pas d'elle, sa grand-mère lui tournait le dos, occupée à nettoyer sa vaisselle sale.

 

Annaëlle se sentait bien.

 

Sereine.

 

Elle avait oublié ce que c'était de se retrouver avec sa mamie Jeanne, qui avait été une femme sans jugement, toujours dans l'acceptation de tout ce que pouvait lui dire sa petite-fille. Annaëlle avait toujours pu tout lui raconter.

 

Ce qui avait rendu le trépas de la vieille femme d'autant plus douloureux.

 

" Maman arrive bientôt ? "

 

Mamie Jeanne se retourne à la question de la petite Annaëlle. Un sourire grand comme le monde illumine son visage ridé et ses yeux verts.

 

" Oui, très bientôt. C'est pourquoi, tu dois vite te dépêcher de terminer ton petit-déjeuner. "

 

La petite Annaëlle fait la moue, joue avec la cuillère qui baigne dans sa boisson chocolatée. Elle voudrait rester plus longtemps chez sa grand-mère. Au moins, avec elle, elle peut parler de tout, même de ce que les autres ne voient pas. Elle la croit toujours, sa mamie Jeanne.

 

" Je peux rester dormir encore une nuit ? " demande la petite fille. " C'est les vacances, tu sais. "

 

La vieille femme essuie ses mains sur un torchon puis vient s'asseoir à côté de sa petite-fille. Elle pose un bras sur le dossier de la chaise occupée par l'enfant, une main sur la table, et se penche vers la petite fille, comme si elle voulait partager un secret.

 

" Je dois partir, ma puce. J'ai du travail qui m'attend. "

 

Le travail de mamie Jeanne, c'est dans la boutique, au rez-de-chaussée de la maison, qu'il se passe. La petite Annaëlle le sait bien puisque, régulièrement, elle y passe des heures entières, à aider sa grand-mère. Mais elle sait aussi que, parfois, sa mamie Jeanne a un autre travail. Un qu'elle n'évoque presque jamais. La vieille dame estime que sa petite-fille est encore trop jeune pour qu'elle lui en parle. Cela devra attendre qu'Annaëlle soit plus grande.

 

" Tu pars loin ? " demande la fillette.

 

" Non, pas cette fois-ci. Mais je vais certainement devoir dormir ailleurs cette nuit, c'est pour ça que tu dois rentrer. "

 

La petite Annaëlle hoche de la tête pour montrer qu'elle a compris mais continue à touiller son lait en boudant.

 

" Et si on se promettait d'aller à la plage après-demain ? " propose alors mamie Jeanne.

 

La petite Annaëlle retrouve instantanément le sourire.

 

C'est alors qu'elles scellent leur promesse avec un énorme câlin qu'Annaëlle se réveille en sursaut.

 

Troublée, il lui faut un moment pour distinguer les songes de la réalité.

 

Mais avec juste un regard sur sa chambre, son esprit remet les informations à leur juste place et elle ne sent plus comme la petite fille de huit ans de son rêve.

 

Annaëlle a dix-neuf ans, est étudiante depuis la rentrée septembre, sept mois plus tôt, et vient de rentrer chez ses parents pour le week-end.

 

La jeune femme s'étire, puis tend l'oreille en entendant de l'agitation au rez-de-chaussée de la maison. Quelqu'un vient d'entrer, ce qui l'a certainement tiré de son sommeil, puisque chaque membre de la famille a pour habitude de claquer la porte de l'entrée, une fois le seuil franchi. Elle reste tout de même allongée quelques minutes, en profite pour checker rapidement l'heure sur son téléphone et en déduire que c'est très certainement son père qui vient de rentrer après sa journée sur le chantier.

 

Elle préfère patienter un peu avant de descendre, histoire de faire connaître sa présence quand sa mère sera là, elle aussi. Comme la raison de son retour imprévu risque de soulever des questions, il vaut mieux qu'ils les entendent tous les deux en même temps.

 

Rapidement, le pas lourd de son père se fait entendre dans l'escalier. Comme à son habitude, il monte se doucher. Annaëlle sait qu'il en a pour moins de quinze minutes, et que pendant ce laps de temps, sa mère sera rentrée et aura commencé à préparer le dîner. Par contre, il manque un élément au tableau familial ...

 

Annaëlle se redresse et tend l'oreille en direction du mur où se situe son placard, celui-là même qui sépare sa chambre de celle de Noah. Pas un bruit, ce qui est plutôt étrange venant de son frère de dix-sept ans, accro à tous ce qui peut faire le plus de bruit possible - et notamment son rap insipide qu'il peut écouter en boucle des heures durant et à fond les ballons, mettant les nerfs de tous les occupants de la maison à rude épreuve.

 

Annaëlle s'étonne de l'absence de son petit frère. Même s'il a toujours eu plus de liberté qu'elle, les dîners sont sacrés sous le toit de leurs parents : ça se passe en famille, tous les soirs. On ne peut déroger à la règle qu'exceptionnellement, chose qu'Annaëlle n'a jamais vraiment eu l'occasion d'expérimenter, jusqu'à son départ pour l'université.

 

Fronçant des sourcils et s'interrogeant sur le lieu où Noah a bien pu filer en cette fin de vendredi, Annaëlle quitte son lit et sort de sa chambre. Elle veille à faire un peu de bruit en descendant l'escalier, histoire de ne pas coller un infarctus à sa mère, qu'elle a entendue passer le pas de la porte quelques instants plus tôt.

 

Elle la retrouve dans la cuisine, en train d'admirer l'intérieur du réfrigérateur.

 

" Au menu ce soir, je peux proposer un poulet/frite ou une salade composée. Tu préfères quoi, Noah ? "

 

La mère d'Annaëlle - Mathilde, de son prénom - se retourne à la fin de sa question et sursaute en constatant que ce n'est pas l'enfant qu'elle croyait qui se tient près de la table de la cuisine.

 

" Annaëlle ? Mais, qu'est-ce que tu fais à la maison ? Il était prévu que tu rentres ce week-end ? "

 

Tout en bombardant sa fille d'interrogations, Mathilde s'approche du calendrier accroché au mur, à côté du vaisselier. Annaëlle la détaille au passage, n'ayant pas vu sa mère depuis les fêtes de fin d'année, quelques mois plus tôt.

 

En qualité d'agent d'assurance, Mathilde met un point d'honneur à porter un tailleur les jours où elle travaille. Celui de ce vendredi est plus coloré que d'ordinaire, affichant une couleur vert clair qui sied au teint d'albâtre de la quasi cinquantenaire. Ses cheveux blonds, régulièrement teints pour cacher les fils gris qui apparaissent de plus en plus le temps passant, sont attachés en une natte bien serrée, dont pas une seule mèche ne s'échappe, signe non négligeable de la discipline avec laquelle Mathilde a toujours mené sa vie - et sa famille.

 

" Non, ce n'était pas prévu " annonce Annaëlle en cessant de détailler le dos de sa mère.

 

Cette dernière se détourne de son calendrier, sourcils soulevés, dans l'attente évidente d'une explication.

 

Annaëlle prend une profonde inspiration pour se donner une première dose de courage.

 

Puis se débine en mentant effrontément :

 

" L'université était exceptionnellement fermée aujourd'hui et, étant bien avancée dans mes révisions, je me suis dit que ce serait sympa de vous faire la surprise et de rentrer à la maison pour le week-end. "

 

Mathilde ne répond pas tout de suite. Elle fixe d'abord le visage de sa fille, examine son sourire - faux - ses yeux qui, Annaëlle l'espère fortement, ne trahissent pas trop ses pensées, et ses mains, liées l'une à l'autre au niveau de son ventre.

 

" Vraiment ? " fait alors Mathilde d'une voix plate, en retournant au frigo. " Tu as bien fait dans ce cas. Ça me fait plaisir de te voir. "

 

Annaëlle ignore si sa mère est consciente d'à quel point cette affirmation sent le mensonge à plein nez. Sans au moins un sourire pour exprimer sa joie de revoir sa fille après des semaines, il est difficile de la croire. D'autant plus que Mathilde semble plus intéressée par le menu du dîner que par ce que son enfant a pu faire ces derniers mois ou comment se passent ses études.

 

" Alors, plutôt poulet ou salade ? "

 

" Poulet. " répond aussitôt Annaëlle, le cœur battant parce qu'elle entend son père qui revient de la douche.

 

Le silence s'installe dans la cuisine, pendant que la mère de famille s'attelle à préparer le dîner. Annaëlle tire l'une des chaises de la cuisine pour s'obliger à s'y installer et ne pas fuir la pièce - voire la maison. 

 

Mais pour aller où de toute manière ?

 

" Mathilde, je viens de recevoir un message de Damien. "

 

Téléphone en main et vêtu d'un tee-shirt propre et d'un jean qui semble neuf, Jérôme s'arrête à l'entrée de la cuisine en s'apercevant de la présence de sa fille aînée. Son étonnement se trahit par un léger mouvement de recul, un froncement de sourcil éclair et un papillonnage des yeux. Puis la méfiance assombrit son regard brun.

 

Annaëlle peut endormir sa mère. Mais pas son père. Il sent que la raison de sa présence ne va pas lui plaire.

 

" Damien ? Qu'est-ce qu'il veut ? " interroge Mathilde, délaissant la préparation de la volaille et étrangère à la scène qui se déroule dans son dos.

 

Jérôme hésite un instant, comme s'il ne savait pas à quoi donner la priorité : la raison du retour inopiné d'une partie de sa descendance sous son toit ou le contenu du SMS de son patron ?

 

" Tu ne m'as pas prévenu qu'Annaëlle devait rentrer ce week-end " fait alors Jérôme, son choix s'étant fixé.

 

" Je l'ignorais " répond Mathilde non sans jeter un regard sur son mari, puis sur sa fille. " Elle est venue sur un coup de tête. "

 

" Ma dernière journée de cours a été annulée " intervient la jeune femme, espérant pouvoir endormir ses parents assez longtemps, avant de devoir affronter la tempête. " Je me suis dit que c'était l'occasion de passer le week-end au vert. "

 

Ses deux parents échangent une œillade qui n'augure rien de bon. Ils ont tous les deux le regard sévère, les yeux pleins de doutes. Ils échangent une conversation silencieuse, comme seuls ceux qui se connaissent depuis longtemps savent le faire.

 

Annaëlle comprend que son mensonge ne prend pas auprès de son père et qu'elle s'est fourvoyée en pensant avoir convaincu sa mère. 

 

Mathilde n'a fait qu'attendre l'arrivée de son mari pour pouvoir passer aux choses sérieuses.

 

D'ailleurs, elle est déjà en train de délaisser ce qu'elle était en train de faire, de s'essuyer les mains sur un torchon. Elle vient s'asseoir de l'autre côté de la table, devant Annaëlle. Jérôme la rejoint.

 

Parents contre enfant.

 

Leur affrontement de toujours.

 

" Qu'est-ce qu'il s'est réellement passé ? " attaque d'emblée Mathilde. " Je ne t'imagine pas un instant préférer revenir à la maison plutôt que de passer trois jours seule devant un livre ou une série. Alors, pourquoi es-tu là ? "

 

Annaëlle évite le regard de sa mère, inquisiteur. Ses yeux rencontrent ceux de son père, méfiant. Elle préfère alors s'intéresser de plus près à la table et aux vestiges du petit-déjeuner, mal nettoyés.

 

Elle savait que ce moment ne serait pas une partie de plaisir mais ça n'en rend pas moins l'instant difficile à vivre.

 

Annaëlle prend quelques secondes pour trouver la meilleure façon de présenter les choses à ses parents mais, pas plus maintenant que tout au long de la journée, elle ne trouve une idée lumineuse. Alors, en désespoir de cause, elle décide d'y aller cash.

 

" Je veux déménager. "

 

La jeune femme prononce clairement ses mots mais les lâche d'un ton un peu pressé.

 

" Déménager ? " répète son père. " Pourquoi ça ? Pourquoi soudainement ? "

 

" Un type veut me tuer " annonce Annaëlle, sans autre forme de préambule.

 

Et sans lâcher la table du regard. Elle refuse de faire face au regard de ses parents. Si elle le faisait, ils pourraient sans doute trop facilement lire sur son visage que ce n'est pas là le cœur du problème de leur fille.

 

" Quelqu'un veut te tuer ? " répète cette fois son père, avec dans la voix l'intonation de celui qui est sceptique.

 

Annaëlle confirme d'un signe de tête. Et comme la discussion se passe juste un tout petit peu mieux que c'est qu'elle avait pensé, elle lève légèrement les yeux, histoire de prendre la température, d'essayer de deviner à quoi peuvent penser ses parents.

 

Jérôme a le haut du nez plissé et les yeux réduits par les doutes qui semblent se bousculer dans son cerveau ; Mathilde a laissé tomber le bas de son visage contre ses mains jointe, coudes sur la table, et son regard braqué sur sa fille ne laisse rien transparaître.

 

Ragaillardie par le fait que, ni l'un, ni l'autre, ne soit encore monté au créneau, Annaëlle ajoute :

 

" La seule information qu'il a à mon sujet est la localisation de mon studio. Si je déménage rapidement, il n'aura pas le temps de me faire du mal. "

 

Sous la table, Annaëlle croise les doigts. Il faut que ses parents la croient. La poursuite de ses études en dépend. Dans le cas contraire ... Annaëlle n'arrivait même pas à imaginer ce qui pouvait se passer dans le cas contraire, qu'elle leur dise ou non pour la présence du fantôme de sa voisine sauvagement assassinée.

 

" Pourquoi cet homme veut te tuer au juste ? " demande alors Mathilde.

 

La question prend Annaëlle un peu au dépourvu puisqu'elle n'avait pas envisagé qu'on la lui poserait, donc elle répond un peu trop vite et un peu trop honnêtement :

 

" Parce que je sais qu'il a assassiné ma voisine de palier. "

 

A peine a-t-elle prononcé ces mots qu'Annaëlle sait qu'ils n'auraient jamais dû franchir la barrière de ses lèvres. Elle se mord la lèvre inférieure et se traite intérieurement de tous les noms. Aux visages exaspérés de ses parents, elle sait qu'elle vient d'annihiler toutes ses chances pour que leur discussion se poursuive sous les meilleurs auspices.

 

" Et cette voisine, c'est elle qui t'a dit qui l'a tué ? " interroge alors Mathilde en s'adossant à sa chaise, le regard furieux, tandis que Jérôme se lève et brandit déjà son téléphone.

 

Annaëlle ne répond pas à la question, se contente de fixer de nouveau son regard sur la table et ses traces de café séché. Mais, avec elle, il y a longtemps que sa famille a décidé d'appliquer à la lettre l'adage " Qui ne dit mot consent ".

 

" J'appelle immédiatement le docteur Carols " fait alors Jérôme en prenant la direction du salon, pour plus d'intimité.

 

" Je n'ai pas besoin d'aller voir une psy, je ne suis pas folle ! " s'insurge alors aussitôt Annaëlle, tapant du plat des mains sur la table.

 

Son éclat de colère a le mérite d'interrompre son père qui s'arrête sur le pas de la porte de la cuisine, le regard surpris. Il faut dire qu'en dix-neuf ans, c'est peut-être bien la première fois qu'elle conteste un coup de fil passé au médecin. D'ordinaire, elle se serait contenté d'accepter silencieusement sa punition. Mais la dernière fois qu'elle s'était retrouvée assise dans le cabinet de la psychiatre, c'était juste avant son entrée au lycée. Et Annaëlle n'a plus quinze ans.

 

" Si tu recommences à croire que tu vois les esprits de gens qui sont morts, c'est que tu as besoin de voir le docteur Carols. "

 

La jeune femme confronte le regard incendiaire de son père.

 

Elle pourrait lui dire qu'elle n'a jamais cessé de croire, seulement arrêter d'en parler. Que ces deux heures par semaine, passées à raconter sa vie à une professionnelle pour s'entendre dire que ses visions n'étaient que le résultat d'un traumatisme d'enfance, d'une schizophrénie, qu'elle avait besoin d'un suivi régulier, voire d'un traitement médicamenteux, n'avaient fait que la détruire à petit feu. Qu'à la pousser à les détester, eux, ceux qui lui avaient donné la vie, car ils n'avaient jamais vraiment pris de le temps d'essayer de la croire, ou au moins de la comprendre.

 

" Demande lui si elle peut libérer un créneau pour demain " dit alors Mathilde à son mari, après avoir poussé un soupir long comme le monde. " Dis que c'est urgent. "

 

Annaëlle tourne son regard vers sa mère. Cette dernière s'est levée, elle aussi, et retourne à la préparation du dîner, comme si rien n'était, puis ajoute à l'attention de sa fille :

 

" Remonte dans ta chambre, Annaëlle. Je t'appellerai quand le dîner sera prêt. "

 

La jeune femme reste plantée sur sa chaise, indécise, alors que son père disparait pour passer son appel et que sa mère recommence à préparer son poulet. Les larmes lui montent aux yeux.

 

Elle savait que les choses allaient se dérouler de cette manière, à peu de chose près, mais ça n'en restait pas moins douloureux. Pour une fois, elle aurait aimé que ses parents soient attentifs à son mal-être, cherchent à l'épauler et à la soulager, plutôt que de décréter, sans chercher à la comprendre, que sa tête n'allait pas bien.

 

Annaëlle serre les poings. Sent son cœur serrer, si fort, qu'elle a l'impression soudaine d'étouffer.

 

Alors, sans un mot de plus, elle remonte dans chambre, attrape son téléphone et son sac à main, puis sort de la maison en claquant la porte.

 

Elle a besoin d'air.

 

◐────────r6;°r6;°r6;────────◐

 

Annaëlle déambule au hasard, laissant ses pieds la mener là où bon leur semble pendant près d'une heure. Durant ce laps de temps, elle sent son portable vibrer dans son tote bag à plusieurs reprises. Elle ne prend même pas la peine de vérifier l'identité de celui ou celle qui cherche à la joindre : il y a de fortes chances que ce soit ses parents.

 

Et elle n'a aucune envie de leur parler.

 

La douleur est encore trop forte. La colère trop présente. Les regrets trop puissants.

 

Annaëlle se demande si ça n'aurait pas été mieux de rester dans son studio, à subir les humeurs du fantôme de Lucille ou à angoisser à l'idée que le meurtrier de sa voisine finisse par venir toquer à sa porte.

 

Annaëlle inspire profondément, les yeux fermés, espérant par cette simple goulée d'air, chasser tous les émotions négatives qui l'ont envahis et s'attardent. L'odeur iodée de la mer s'infiltre par ses narines et purifie chaque cellule de son corps. Sans qu'elle ne s'en rende compte, ses pas l'ont approché de la côte et de ses plages de sable fin.

 

Annaëlle connaît très bien le coin puisque, tous les étés, sa famille a pour habitude de profiter du moindre rayon de soleil pour aller piquer une tête et refaire son bronzage, systématiquement déclaré disparu dès que le mois d'octobre débarque.

 

La jeune femme rouvre les yeux et laisse son regard redessiner l'horizon et son soleil couchant, les vagues qui viennent mourir sur le sable clair, les silhouettes de quelques promeneurs et leurs animaux, venus profiter de leur côte pour l'instant désertée par les touristes. Annaëlle surplombe cette vision, arrêtée sur la promenade en pierre de plusieurs centaines de mètres de long, juste devant un vieux banc en bois dont les planches ont blanchis au contact de l'air marin.

 

Elle s'y laisse tomber, décidée à profiter du spectacle du soleil orangé qui descend derrière la mer, jusqu'à ce que la nuit soit complètement tombée.

 

Son téléphone sonne encore une fois. Elle l'ignore de nouveau.

 

Annaëlle vide complètement son esprit et ne pense qu'à l'astre qui termine sa journée de dur labeur, ne concentre son attention que sur le bruit du ressac. La berceuse jouée par l'océan a toujours eu le don de l'apaiser et de calmer ses émotions. Cette fois-ci ne déroge pas à la règle.

 

Son instant de parfaite solitude ne dure malheureusement pas aussi longtemps qu'elle l'aurait voulu. Très vite, le bruit d'un moteur approchant se fait entendre. Et le véhicule semble s'arrêter juste derrière elle.

 

" Annaëlle ? Qu'est-ce que tu fais là ? T'es pas à la fac ? "

 

La jeune femme se retourne rapidement en reconnaissant la voix de son frère. 

 

Noah est installé sur la banquette arrière d'un vieux Scénic, pouvant accueillir jusqu'à sept personnes et conduit par un garçon au visage boutonneux et aux cheveux aussi sombres que la nuit. A côté de lui, une jeune fille, sans doute âgée d'à peine plus de quinze ans et aux couettes châtains, a le nez plongé dans un téléphone qui semble alimenter le véhicule d'une musique aux basses trop prononcées. A côté de Noah, une autre adolescente aux longs cheveux noirs qui cachent entièrement son visage. Et pour finir, deux silhouettes masculines occupent les sièges arrière de la voiture, penchés l'un vers l'autre, pour s'entendre mieux parler certainement.

 

" Je suis rentrée pour le week-end " se contente de répondre la jeune femme à son petit frère.

 

" C'était prévu ? " s'étonne le garçon aux cheveux aussi blonds que ceux de son aînée, qu'il a laissé pousser au cours des dernières semaines, lui conférant un air négligé.

 

" Pas vraiment, non. "

 

Annaëlle ne s'attarde pas sur le sujet. De toute façon, ce n'est pas comme si cela risquait d'intéresser l'adolescent.

 

" Et toi, pourquoi tu n'es pas à la maison ? Maman semblait penser que tu avais de prévu de dîner avec eux ce soir. "

 

" Changement de dernière minute, on a décidé de manger dehors avec les potes " explique Noah en croisant les bras sur le bord de la fenêtre de la voiture.

 

Au fond du véhicule, les deux garçons semblent avoir terminé leur discussion puisqu'ils se renfoncent dans leurs sièges respectifs, faisant tanguer légèrement la voiture.

 

" Ok, cool. " se contente de répondre Annaëlle, non sans penser qu'il n'y avait que Noah qui pouvait se permettre de zapper le dîner journalier sur un coup de tête, sans s'attirer les foudres maternelles.

 

Un ange passe, son silence seulement perturbé par le ronronnement calme du moteur qui continue de tourner et les notes apaisantes de la musique qui vient de changer, laissant la place à une ballade.

 

" Et toi, tu devrais pas être en train de manger à la maison à l'heure qu'il est ? " demande alors Noah.

 

Si, mais Annaëlle préfère dîner en tête à tête avec elle-même plutôt qu'avec ses géniteurs. Elle a même déjà fait son choix sur le menu. 

 

" Je préfère aller commander un burger chez Tony. "

 

" Ok. Bon, je vais te ... " commence Noah en se redressant et en remettant ses bras à l'intérieur du véhicule, avant d'être coupé par l'un des types assis tout à l'arrière du Scénic et qui se penche par-dessus l'épaule de l'adolescent pour crier à Annaëlle :

 

" Nous aussi on va manger chez Tony ! Viens avec nous ! " 

 

La jeune femme sourcille de surprise en reconnaissant le profil avantageux de Léo, à la droite de Noah. Dire qu'elle ne s'attendait pas à voir son ancien camarade de classe en compagnie de son petit frère n'a rien d'un euphémisme.

 

En d'autres circonstances, Annaëlle n'aurait eu aucun mal à faire comme d'habitude et à refuser poliment l'invitation, mais là, il s'agissait de Léo ... Difficile de résister à la tentation de passer un moment avec lui, elle qui en avait secrètement rêvé tout le lycée. 

 

" Laisse tomber. " répond Noah à la place de sa sœur. " C'est pas son truc de traîner avec d'autres gens. "

 

Même si c'était vrai, c'était quand même désagréable à entendre. Et à ressentir. Le cœur d'Annaëlle se souviendrait longtemps de ce pincement de douleur. 

 

" Qu'est-ce que tu racontes ? " s'étonne Léo. " Je ne connais personne qui préfère manger seul. "

 

" Ça se voit que tu ne connais pas ma sœur dans ce cas. " marmonne Noah, pas assez bas pour ne pas être entendu de tout le monde. 

 

Annaëlle fronce les sourcils. Que Noah se permettre d'être méchant avec elle quand ils sont à la maison est une chose, le faire en présence de tierces personnes en est une autre. Elle préférait largement quand il se contentait de l'ignorer au lycée, trop gêné qu'il était que des gens puissent faire le lien entre eux deux.

 

Mais en même temps, il a bien raison. En d'autres circonstances, elle aurait peut-être accepté, pour tenter le coup. Sauf qu'il y a déjà eu l'épisode avec Clarence, qui s'est révélé être un véritable fiasco. Si Léo n'est pas encore au courant pour sa " folie ", il vaut mieux que cela continue. Il y a assez de monde comme ça dans cette fichue ville qui la prend pour une tarée. 

 

" Noah a raison. Je préfère rester seule. " finit par répondre la jeune femme, en ignorant royalement sa poitrine qui se serre à l'idée de louper l'occasion de passer un peu de temps en bonne compagnie.

 

Sur ces mots, elle se retourne pour fixer de nouveau son regard sur l'horizon, où le soleil n'est plus qu'une fine courbe au-dessus de la mer.

 

" Monte au moins avec nous " poursuit la voix de Léo. " Si tu prends le bus pour te rendre au centre-ville, t'en as au moins pour une heure. En voiture, on y sera dans vingt minutes. "

 

Annaëlle porte à nouveau son attention sur le Scénic. Léo s'est déjà rassis sur son siège, comme s'il prenait pour acquis que la jeune femme accepte de les rejoindre dans le véhicule. Elle sait que ce serait stupide de refuser, mais elle prend quand même le temps de jeter un œil au conducteur. Ce dernier hausse des épaules d'un air désinvolte et dit :

 

" Un de plus ou un de moins dans la voiture ne changera rien. Ça ne me dérange absolument pas de t'emmener. "

 

Annaëlle se gratte la tête, hésitante, avant de céder à la tentation - à cette heure-ci, les bus commencent à se faire rare - et d'accepter l'offre. Elle fait alors le tour du véhicule pour grimper sur le seul siège encore libre, sur la banquette arrière.

 

Une fois la portière refermée, elle s'attache et jette un œil sur sa voisine aux longs cheveux bruns. De cet autre profil, Annaëlle découvre un nez en trompette, un teint pâle - presque maladif - et une oreille percée en trois endroits différents, derrière laquelle l'adolescente a bloqué une bonne partie de sa chevelure. 

 

Alors que la voiture redémarre, la jeune fille semble sentir le regard d'Annaëlle sur sa personne et s'empresse de se servir de ses mèches sombres pour créer un rideau capillaire entre elles deux. 

 

Ils roulent sans parler pendant quelques minutes, au son d'une musique électro - la jeune fille qui gère l'ambiance semble avoir des goûts très hétéroclites, ce qui plaît beaucoup à Annaëlle - jusqu'à ce que Léo, assis juste derrière elle, se penche pour entamer la conversation.

 

" T'es sûre que tu ne veux pas manger avec nous ? On se rend dans le même resto, ce serait bête de faire table à part, non ? "

 

Le jeune homme a raison, bien sûr. Et il est difficile pour elle de penser aux raisons qui l'ont poussé à refuser en premier lieu, quand il la regarde droit dans les yeux avec ses prunelles saphir. 

 

" D'accord. " s'entend alors répondre Annaëlle. 

 

Un petit sourire ravi étire les lèvres de Léo. 

 

" Super. "

 

Il se renfonce dans son siège et Annaëlle reporte son regard sur la vitre de la portière et les maisons qui défilent au-delà. Sa raison revenue, elle se fustige intérieurement d'avoir cédé aussi facilement. 

 

Elle le sent, cette soirée va mal se passer. 

Chapitre 7 by Mayra
Author's Notes:

Une fois n'est pas coutume, je me permets de glisser un petit message personnel pour qui ça intéresse : dorénavant, j'aimerais être plus régulière dans mes parutions, aussi, je vais ajouter un chapitre tous les 1 et 15 de chaque mois. Pardonnez-moi par avance si je n'arrives pas toujours à respecter scrupuleusement cette deadline. En vous souhaitant une bonne lecture !

Chapitre Sept


 


Même en le voulant, Annaëlle n'aurait sans doute pas pu faire une meilleure prédiction. La soirée ne pouvait que mal se passer. Surtout maintenant que les plans avaient changés ...


Alors qu'ils n'étaient plus qu'à quelques centaines de mètres de chez Tony, le meilleur restaurant de burgers de la ville, Amir, assis avec Léo tout à l'arrière du Scénic, avait reçu un coup de téléphone de la part de sa mère. Après un échange de quelques secondes, il en avait rapporté la teneur à l'ensemble des passagers de la voiture : 


" Toujours pas de nouvelles de Sarah. Ma mère nous demande de garder un œil sur le centre-ville, au cas où, pendant qu'ils cherchent près des bois. "


A ce moment-là, Annaëlle s'était demandé qui était la dénommée Sarah, et pourquoi des gens semblaient être à sa recherche. Elle avait jeté un coup d'œil autour d'elle pour voir si d'autres étaient aussi perdus qu'elle, mais ce n'était apparemment pas le cas.


Ce fut Noah, remarquant sans doute qu'elle se posait des questions, qui se chargea d'éclairer sa lanterne :


" Sarah est la fille des voisins d'Amir. Elle a sept ans et elle a disparu cet après-midi. "


" Ils se promenaient sur la plage des Mouettes, comme ils en ont l'habitude. " avait précisé Amir. " Ses parents ne l'ont quitté des yeux que quelques minutes, mais ça a suffi. "


Annaëlle avait senti un drôle de frisson lui parcourir la colonne vertébrale à ce moment-là. Cette disparition avait trop de points communs avec une autre, marquante pour la jeune femme, pour que ce ne soit qu'une coïncidence.


Annaëlle avait pris une grande inspiration pour chasser ces pensées indésirables, pour refouler le plus loin possible la vision du manoir abandonné qui avait peuplé bon nombre de ses cauchemars d'enfance.


" J'espère vraiment qu'elle est saine et sauve. " avait fait la jeune fille assise sur le siège passager, sans se retourner.


Sa voix fluette n'avait sans doute atteint que les oreilles d'Annaëlle, assise juste derrière elle. 


" Vous savez ce que ça me rappelle ? " avait alors renchéri le conducteur du Scénic, haussant la voix pour se faire entendre de tous par-dessus le volume élevé de la musique. " Il y a dix ans, la petite qui a disparu dans le même coin. Une gamine de touristes, non ? "


Le cœur d'Annaëlle s'était emballé alors que Léo répondait :


" Je m'en souviens, oui. Des Corses, non ? Ils n'ont jamais retrouvé la petite, je crois. "


Cette dernière précision avait jeté un silence froid dans la voiture.


Vite brisé par Noah.


" Personne n'a pensé à vérifier si elle n'était pas au domaine des Saules. Pourtant, il est juste à côté de la plage des Mouettes. On devrait peut-être aller y faire un tour, non ? Juste par acquis de conscience. "


Annaëlle avait tourné la tête, si vite qu'elle s'en était fait mal, pour fusiller son frère du regard. Il n'ignorait pas à quel point sa sœur avait cette partie de la ville en horreur. Au point d'avoir piqué des crises de panique et de pleurs auprès de leurs parents dès qu'ils soumettaient l'idée de faire un tour sur la plage des Mouettes, prisée par les gens du coin.


" C'est une bonne idée. " avait alors dit Amir. " Allons-y. "


Voilà pourquoi le Scénic se gare tranquillement, à quelques dizaines de mètres du vieux manoir en ruine, sur un parking ordinairement empli de véhicule dont les occupants venaient pour profiter du sable fin de la plage.


L'adolescent qui tient le volant serre bruyamment le frein à main. Annaëlle jette un œil par la fenêtre de la portière. 


Elle a une vue directe sur les clôtures en fer forgés, rouillés par le temps et le manque d'entretien, envahis de lierre et de glycines. Le jardin, laissé à l'abandon, entoure une demeure toute en pierre sales, aux multiples fenêtres, brisés pour la plupart, et aux volets de bois pourris, dont certains ne tiennent plus que par un gond. Malgré la pénombre qui s'installe, Annaëlle devine les contours de la véranda, tout en métal et en vitrail, de l'autre côté de la maison.


Les portes du véhicule s'ouvrent pour laisser sortir ses occupants. Annaëlle ressert sa prise sur les anses de son sac, à la recherche d'une bonne excuse pour pouvoir attendre les autres dans la voiture.


" Annaëlle ? Tu ne sors pas ? "


La jeune femme se retourne. Noah a rabattu son siège pour laisser sortir Amir, Léo attend qu'elle fasse de même. Elle n'a donc pas vraiment le choix.


Annaëlle s'extirpe de l'engin, la boule au ventre, puis permet au jeune homme de sortir à son tour. Avant qu'elle n'ait pu dire quoi que ce soit, il referme bruyamment la portière et son propriétaire verrouille le véhicule. 


La sécurité du Scénic lui est désormais inaccessible.


Annaëlle refuse de faire face à la bâtisse. Même à près de vingt mètres du manoir, elle ressent la présence de ses occupants : ses poils se hérissent, un froid mortel se glisse sous sa peau, rampe sur son squelette. Son estomac noué lui conjure de déguerpir au plus vite si elle tient un tant soit peu à la fragilité de son équilibre mental.


Face à la portière de la voiture, Annaëlle est confrontée à son reflet dans la vitre. Toute à sa peur insufflée par le domaine, elle en a oublié son autre hantise. 


Mais elle est bien vite ramenée à la réalité quand l'ombre qui l'accompagne depuis les premiers jours de son existence commence à s'agiter. Les yeux écarquillés, Annaëlle voit la brume sombre s'étirer par endroits, comme si elle voulait prendre forme humaine. Des bras se dessinent, des doigts se devinent, un visage se sculpte. 


Annaëlle serre les poings, l'estomac retourné, le souffle court, puis ferme vivement les yeux. 


Elle ne veut pas voir, elle ne veut pas savoir


Une main qui s'abat soudain sur son épaule la ramène au moment présent. Le sursaut et le petit cri apeuré qui lui échappe au contact soudain font peur à celui qui vient de la toucher. Léo, le regard surpris, retire prestement sa main et lui demande :


" Tu ne viens pas ? "


La jeune femme jette un œil autour d'elle ; les autres ont déjà commencés à s'avancer vers le manoir. 


Elle n'a absolument aucune envie de les suivre. 


" Je préfère rester ici. " lâche-t-elle à mi-voix, le souffle court. 


" Toute seule ? " s'étonne Léo en jetant un œil derrière lui, le visage plissé par une soudaine inquiétude. 


Annaëlle suit son regard jusqu'à découvrir un van, garé à quelques mètres d'eux, de l'autre côté du parking. Le bleu passé du véhicule, son aspect rouillé et les graffitis bigarrés qui l'ornent lui sont familiers, sans qu'elle ne parvienne à se souvenir d'où exactement.


Mais, peu importe, elle comprend ce qui inquiète son ancien camarade de classe : c'est l'idée de laisser une fille toute seule, en pleine nuit, près d'un véhicule suspect. 


" Bah alors, vous venez ? " s'écrie Noah qui, constatant qu'ils manquaient à l'appel, s'est arrêté pour les attendre et les héler.


Annaëlle a des envies de meurtre. Son frère n'ignore rien de la peur qu'occasionne le domaine des Saules sur elle, et pourtant, il semble bien décidé à l'obliger à les suivre et à y pénétrer. Elle reconnaît bien là Noah et sa détestable manie de vouloir la mettre dans des situations inconfortables en toutes circonstances.


Prudemment, Léo pose sa main sur l'avant-bras d'Annaëlle en une invitation à l'accompagner. 


" Je sais qu'elle fiche les chocottes à tout le monde cette baraque mais je te promets qu'on ne craint rien. Si tu savais le nombre de fois qu'on y est entré au lycée ... Et regarde-moi, je suis toujours en vie !"


Annaëlle esquisse un demi-sourire en laissant échapper un petit souffle, qui pourrait passer pour un rire, mais qui n'en ait rien. C'est plutôt de l'incrédulité.


" Tu n'as qu'à rester près de moi, d'accord ? " insiste Léo. " Et on fera vite. On vérifie juste que Sarah n'est pas entrée pour jouer et qu'elle est restée coincée à l'intérieur, ok ? " 


Annaëlle glisse un œil sur le visage du jeune homme. Il semble vraiment touché par son angoisse. Plus loin, elle entend les autres membres de leur drôle de groupe s'impatienter, en faisant le pied de grue devant l'entrée du domaine, attendant qu'ils les rejoignent. 


Annaëlle lâche un soupir. 


Elle se connaît. 


Elle sait qu'elle est fichue. 


" Pas plus de cinq minutes. " concède-t-elle alors. 


"Pas plus de cinq minutes, promis. " s'empresse de jurer le garçon.


La joie et le soulagement s'affichent sur tous les pores de son visage et il s'empresse de tirer Annaëlle à sa suite pour rejoindre les autres. Tirer est le bon mot puisque, malgré son accord, la jeune femme traîne des pieds, persuadée d'avoir prise la pire décision de toute sa vie. Elle se rassure en se disant que ce ne sera qu'un mauvais moment à passer, qu'elle devra juste faire comme si elle portait des œillères, des bouchons d'oreilles et une combinaison antifroid. Rien de ce qui vit - ou fait semblant de vivre - dans cette maison ne saura ce qu'elle ait et ce qu'elle peut faire. 


Hors de question. 


Alors que les deux jeunes gens s'approchent de leurs compagnons et de l'imposant portail en fer forgé, Annaëlle remarque que ce dernier est grand ouvert. Elle fronce des sourcils ; c'est bien la première fois que le domaine est aussi facile d'accès. 


Décidément, cette histoire sent de plus en plus mauvais.


" C'est bon, on peut y aller ? " s'exclame vivement le conducteur du Scénic, son visage boutonneux ridé d'impatience. 


" Du calme, Bastien. " le tempère aussitôt Léo d'un air sévère. " Je te rappelle que toi aussi tu as failli mouiller ton slip la première fois que tu es venu. "


L'adolescente aux couettes lâche un petit rire moqueur. 


" Sérieux ? Non mais quelle poule mouillée ! "


Bastien tente de se défendre mais tout le monde est plus occupé à pénétrer sur la propriété privée qu'à écouter ses excuses. Même Annaëlle, qui préfère être aux aguets, plutôt que de se faire surprendre bêtement par ce qu'il ne faut pas. 


En silence, ils font leurs premiers pas sur l'allée gravillonnée qui serpente jusqu'à l'entrée du manoir. Autour d'eux, des massifs floraux à l'abandon, certains morts, d'autres qui poussent au hasard, sans mains humaines pour les diriger, grignotant peu à peu l'espace de leurs voisins. Des arbres aussi, principalement des saules pleureurs - inutile de se demander plus longtemps d'où la propriété tire son nom - et des chênes imposants, dont les racines ne manquent pas de les faire trébucher, chacun leur tour, cachées sous des tas de feuilles. 


A mi-chemin de la porte d'entrée, qui se dessine en haut des quatre marches qui les séparent du perron, une fontaine sur pied délabrée. A la quantité de mousse, de feuilles mortes en décomposition et d'insectes en tous genres qui y ont élus domicile, il y a des années que la malheureuse n'a plus vu une seule goutte d'eau. La pierre blanche qui la façonne est grise de saleté et fissurée à plusieurs endroits. 


En passant près d'elle, l'adolescente taciturne aux longs cheveux noirs laisse ses doigts en frôler le rebord. Attirés par son mouvement, les yeux d'Annaëlle caressent à leur tour la fontaine, son bassin au bord crénelé et le poisson hissé sur sa queue, dont la bouche ne crachera plus jamais son jet au son supposé enchanteur.


Autour d'elle, la jeune femme sent le fond de l'air se rafraîchir considérablement. Elle regrette de ne pas voir pris de veste avec elle en quittant la maison familiale en trombe, regrette aussi d'avoir accepté de monter dans la voiture et encore plus d'avoir cédé aux beaux yeux de Léo. Elle qui s'était toujours silencieusement moquée des midinettes de ses multiples lectures, qui acceptaient naïvement tout et n'importe quoi sous prétexte qu'untel avait de trop beaux yeux - ou tout autre partie du corps d'ailleurs - la voilà, maintenant, sur le point de pénétrer dans la baraque la plus hantée qu'elle n'ait jamais connue, juste parce que le seul type qui lui a plu ces trois dernières années lui a assuré qui ne lui arriverait rien ... 


Sentant ses doigts devenir bien trop froids, Annaëlle les range sous ses aisselles. Tant bien que mal, elle tente aussi de contenir les tremblements incessants qui secouent son corps et qui s'intensifient au fur et à mesure qu'elle s'approche du perron délabré et de ses marches, qui grincent déjà sous le poids d'Amir, premier à atteindre le manoir.


Le vent se lève soudain, jouant avec les branches tombantes des saules dénudés et faisant s'envoler quelques feuilles. Gênée par des mèches folles qui viennent fouetter son visage, Annaëlle détourne la tête, le temps de remettre ses cheveux en place. 


Elle aperçoit alors quelque chose briller au sol, à quelques centimètres de ses pieds. Elle se penche pour regarder de plus près, voit une forme qui ressemble drôlement à un bijou. Son cœur fait un looping quand elle croit reconnaître le bracelet fétiche de sa grand-mère. Précipitamment, Annaëlle se penche et ramasse l'objet, confirmant ses doutes. Les pierres polies, ensemble de pierres de sel, d'améthyste, de cristaux verts et d'autres noirs, sont comme dans son souvenir, bien qu'encrassées par les années écoulées, passées dans la boue. 


Comment le bijou préféré de sa mamie Jeanne a-t-il pu se retrouver là ? 


La jeune femme se souvient, enfant, l'avoir cherché pendant des jours après l'enterrement de sa grand-mère, quand elle avait vu, dans le cercueil, que la vieille femme ne le portait plus. En vain, bien entendu. A l'époque, elle avait pensé qu'il s'était perdu dans l'accident de voiture qui avait pris la vie de sa grand-mère, s'était sentie lésée de ne pouvoir finalement obtenir cet héritage que sa mamie Jeanne lui avait promis, dès son plus jeune âge. 


Abasourdie par cette coïncidence étonnante, Annaëlle s'empresse de passer le bijou à son poignet et de rejoindre les autres. Léo l'a attendu au pied du perron et c'est ensemble, qu'ils grimpent les marches qui mènent à la double porte en bois et aux vitraux colorés et poussiéreux qui dessinent une rose aux pétales ouverts. 


Tous les autres sont déjà à l'intérieur, réunis dans le petit hall au plancher qui craque. Ils ne disent toujours pas un mot. Annaëlle commence à s'étonner de ce mutisme de leur part, eux qui avaient semblés si bruyants et plein de vie dans la voiture. 


Comme si, eux aussi, à leur propre échelle, sentaient que quelque chose clochait en ces lieux.


" C'est quoi tout ce bordel ? " s'exclame alors bruyamment Bastien, contredisant, sans le savoir, les pensées d'Annaëlle.


Amir, Noah, Bastien et les deux jeunes filles ont leurs yeux fixés sur un coin de la pièce, où une pile de caisse en métal, d'épais fils électriques et du matériel électronique attendent patiemment. 


" Ce n'était pas là la dernière fois qu'on est venue. Hein, Alice ? " affirme l'adolescente aux couettes châtains, cherchant confirmation auprès de son amie taciturne.


Cette dernière acquiesce d'un signe de la tête. Noah et Bastien s'approchent prudemment du matériel qui semble avoir été déposé là depuis peu et commence à fouiller, alors qu'Amir disparaît dans la grande pièce sur leur droite, séparé du hall par une arche en forme d'ogive. 


" Il y a des caméras, et d'autres trucs que je n'arrive pas à identifier. Je crois qu'il y a un compteur Geiger aussi. " leur apprend Noah, repoussant ses cheveux blonds qui lui sont tombés sur les yeux quand il s'est penché pour inspecter le contenu d'une des caisses.


" Ca doit valoir une petite fortune tout ça. " dit alors Bastien. " Je pense qu'il y a déjà quelqu'un dans la maison. "


Et certainement une personne qu'on avait invitée à venir, si Annaëlle se basait sur le portail du domaine qu'ils avaient trouvés ouvert. 


" On ferait peut-être mieux de partir. Je ne crois pas que ces gens, qui qu'ils soient, soient ravis de tomber sur des curieux dans notre genre. " intervient Annaëlle en se détournant déjà, en préparation d'un repli stratégique général.


" On est venu pour chercher une gamine qui a disparu depuis des heures. Je ne pense pas qu'on nous en voudra d'avoir tenté notre chance dans une baraque abandonnée depuis des décennies. " contra alors Noah, en prenant la direction de l'arche qu'Amir a franchi quelques instants plus tôt.


Les deux jeunes filles font de même, tandis que Bastien reste fureter un peu du côté des caisses. Annaëlle lâche un profond soupir puis jette un œil à sa montre. Cela fait déjà deux minutes qu'ils sont entrés. Plus que trois et son calvaire sera terminé. 


C'est à ce moment-là qu'elle prend conscience que la chair de poule, le froid mortel qui se glisse sous la peau et l'appréhension habituelle, lié à la présence de fantômes, ne sont plus. Elle se sent ... normale. 


Comme d'habitude, comme si rien de paranormal n'existait dans un environnement proche. 


Sauf que c'est impossible. Pas au domaine des Saules. Pas dans la maison alors que toute sa vie elle l'a eu en horreur, rien qu'à marcher le long de la plage en s'approchant petit à petit de la propriété. 


Impossible qu'entre ces murs, elle ne se sente pas oppressée, indésirable, guettée. 


Presque sans rendre compte, Annaëlle se met à jouer avec le bracelet de sa défunte grand-mère, fait rouler les petites pierres en un geste apaisant. Son regard erre sur le bois des murs et du plafond, sur l'escalier d'angle qui mène au premier, sur le corridor ouvert de l'étage et sa balustrade sculptée qui court sur toute la largeur du hall. 


" Rejoignons les autres. " dit alors Léo, en posant une main dans son dos pour l'inciter à passer à son tour dans la pièce adjacente.


Préoccupée par ce manque de sensation étrange, Annaëlle se laisse docilement guider. 


Ils pénètrent alors dans un immense salon, aux meubles recouverts de draps autrefois blancs, et à présent marron de saletés et déchirés. Sous les larges morceaux de cotons, elle devine des canapés ou des guéridons, voit dépasser les pieds d'une bonbonnière, d'un bahut et d'autres meubles de rangement. Une vieille cheminée habille le centre du mur de droite, sur un bon quart de sa taille. Tout au fond de la pièce, une autre arche sculptée donne accès à la véranda de verre qui, dans un autre temps, semble avoir servi de salon d'été.


C'est d'ailleurs là-bas que se trouve déjà Amir, occupé à inspecter chaque recoin de la vieille maison. Il semble être le seul à réellement chercher la petite fille disparue. Bastien s'étale dans l'un des canapés, soulevant un nuage de poussière au passage ; Noah s'approche d'Alice qui, accroupie entre deux meubles, semble chercher quelque chose ; et enfin, la dernière adolescente, dont Annaëlle ignore toujours le nom, se plante devant un miroir accroché au mur et piqueté de vert, pour refaire son maquillage. 


" Nous ne sommes pas censés chercher Sarah ? " s'interroge alors Léo à voix haute, les sourcils froncés en voyant le spectacle qu'offrent ses amis.


" Amir semble pouvoir s'en charger tout seul. " répond Bastien, en donnant un coup de tête en direction de la véranda. 


Annaëlle voit Noah relever la tête à la question de son ancien camarade de classe mais il se contente de leur jeter un coup d'œil avant de reporter son attention sur la jeune fille qu'il accompagne. Tous deux parlent à voix basse, leurs chuchotements empressés étant la seule chose qui trouble le silence ambiant.


" Je monte vérifier les étages. " annonce Léo. " Qui vient avec moi ? "


" Je t'accompagne. " répond aussitôt Amir, revenant de la véranda. 


Annaëlle se tourne vers Léo, indécise. 


Loin d'elle l'envie de tenter une incursion plus profonde dans la maison du diable mais, en même temps, elle ne se sent pas tellement à l'aise à l'idée de rester avec les lycéens. Notamment parce que Bastien vient de sortir une bouteille d'alcool de sous le canapé et que l'adolescente aux couettes le rejoint avec entrain, certainement attirée par l'ivresse en devenir.


Heureusement, Annaëlle n'a pas besoin de prendre une décision dans l'immédiat. Tout comme elle, chacun se fige soudain, leurs regards attirés par l'arche qui les sépare de l'entrée de la maison.


Dans le hall, des bruits de pas retentissent.


 


 


 

Chapitre 8 by Mayra

Chapitre 8


 


Le silence qui s'est soudain abattu sur le salon ne dure guère longtemps. Rapidement, Noah et sa copine taciturne, répondant au nom d'Alice, se relèvent et rejoignent leurs deux amis installés sur le canapé, se positionnant derrière le dossier. La voix de Bastien, qui se redresse de sa position allongée pour s'asseoir plus dignement sur le sofa, annonce alors :


" Et bien, il semblerait que nous allons vite savoir à qui appartient le matériel laissé dans le hall. "


Aux bruits de pas succèdent des sons de voix, aux intonations principalement masculines, donnant raison à l'adolescent. Puisque Léo, Amir et Annaëlle sont proches de l'entrée du salon, ils sont les premiers à distinguer les trois silhouettes qui apparaissent de plus en plus nettement.


" Ils sont plusieurs et très jeunes. Je n'ai jamais vu une situation comme celle-ci. " fait l'une des voix, avec un timbre particulièrement grave.


Annaëlle ne peut empêcher son regard d'errer sur le visage de Léo. Elle se demande ce que lui et Amir s'apprêtent à faire. Ces gens qui approchent risquent de ne pas apprécier de les trouver là - notamment les plus jeunes, qui prennent un peu trop leurs aises - et elle aimerait savoir, prévoir l'excuse qu'ils vont sortir pour expliquer leur effraction.


Car personne ne pouvait se leurrer, c'était exactement ce qu'ils avaient fait, même s'ils n'avaient forcé aucune serrure. Bien que le manoir ait été abandonné des dizaines d'années plus tôt, il appartenait toujours officiellement à quelqu'un. Et la plupart des personnes appréciaient peu qu'on rentre chez eux sans leur autorisation.


Un peu comme quand Lucille s'était estimée dans son bon droit en venant hanter son studio.


" Est-ce que tu penses qu'on pourra quand même tenir nos engagements ? "


La voix qui vient de poser la question résonne familièrement aux oreilles d'Annaëlle, sans qu'elle n'arrive à mettre un nom ou un visage sur l'individu à qui elle appartient. Elle cesse alors de scruter les visages de Léo et Amir, qui se regardent en tentant silencieusement de décider de la future marche à suivre, et porte son intérêt vers l'arche et les trois hommes qui pénètrent dans la pièce pour entrer dans la lumière, diffusée par une petite lampe halogène posée sur le manteau de la cheminée.


Les yeux d'Annaëlle s'arrondissent de surprise en reconnaissant les boucles blondes et en bataille de Clarence.


Qu'est-ce qu'il fait ici, dans sa ville natale et même plus précisément dans cette baraque ?


S'il n'avait pas été accompagné d'un garçon de leur âge, au tee-shirt à imprimé geek - Annaëlle y reconnaît facilement le bouclier de Link - étiré au niveau de l'estomac par un embonpoint en devenir, au visage fin mangé par une barbe de trois jours et au cuir chevelu quasi inexistant, ainsi que d'un autre homme d'environ trente ans, à la peau sombre trahissant des origines d'outre-mer et à la tignasse noire disciplinée par l'équivalent de la totalité d'un pot de gel, Annaëlle aurait été persuadée qu'il l'avait suivi depuis sa cité universitaire.


Encore que la présence des deux inconnus ne pouvaient totalement exclure cette possibilité ...


" Vous êtes qui vous ? " s'exclame soudain celui au tee-shirt à la référence pop culture en découvrant leur groupe.


Personne n'a véritablement le temps de répondre puisque Clarence croise enfin le regard de la jeune femme qui n'a cessé de le dévisager avec étonnement, son cerveau toujours occupé à traiter l'information et qu'il s'exclame bruyamment :


" Annaëlle ? "


Et d'ajouter dans la foulée, sa surprise passant à une vitesse ahurissante, pour laisser place à un ravissement non feint :


" Ah bah ça, pour une surprise ! Le moins que l'on puisse dire, c'est que je ne m'attendais pas à te voir. Pas ici, en tout cas. Même pas du tout, en fait ! C'est génial ! "


En moins de cinq pas, Clarence se retrouve près du groupe formé par Léo, Amir et elle. Le jeune homme tend une main amicale dans la direction de l'étudiante, comme s'il voulait la saluer, mais Léo s'interpose, barrant la route d'un bras autoritaire.


" Annaëlle, tu le connais ? " demande-t-il aussitôt, la méfiance suintant par tous les pores de son corps.


Avant qu'elle puisse répondre, le geek en face d'eux renchérit :


" Tu les connais Clay ? "


" Juste elle. " répond le jeune homme en désignant Annaëlle d'un geste de la main en se retournant vers son ami. " Je t'en ai parlé, tu te souviens pas ? C'est elle qui a vu Lucille après sa mort. "


La dernière phrase de Clarence jette un froid. Tout le monde fixe soudain Annaëlle, même les deux copains de Clarence.


Alors, elle tente de se faire toute petite, rentre la tête dans les épaules, courbe un peu l'échine et plie même légèrement les genoux. Si elle en avait été capable, elle aurait même tenté de passer à travers le plancher, quitte à aller taper la causette avec les rats, alors qu'elle avait toujours eu une sainte horreur de ces créatures.


" Alors c'est elle ta super médium. " fait le trentenaire à la peau brune, en s'approchant à son tour, faisant peser ses yeux curieux sur l'objet de tous les regards. " Elle n'en a pourtant pas l'air. "


Puis, il ajoute à l'adresse d'Annaëlle :


" Qu'est-ce que tu sens exactement ? Est-ce que t'en vois certains là ? "


Sous le poids du regard de l'homme aux yeux plissés de scepticisme et aux prunelles scrutatrices, Annaëlle fait un pas de côté pour se retrouver à l'abri, protégée par le dos large de Léo. Ce dernier, d'ailleurs, arrête l'homme dans son élan, toujours avec son bras tendu.


Mais ces questions rappellent à Annaëlle ses propres impressions : depuis qu'elle a mis un pied dans la maison, elle n'est plus incommodée par les effets que la présence des fantômes produit sur elle. Pourquoi ? Comment est-ce même possible ?


Alors qu'elle triture inconsciemment les pierres du bracelet de sa grand-mère, du coin de l'œil, Annaëlle voit Noah délaisser ses amis pour se rapprocher de leur groupe.


" Non, mais vous êtes qui à la fin ? " s'exclame bruyamment son petit frère, les yeux brillants de colère. " Et vous vous croyez où pour parler comme ça à ma sœur, hein ? "


La jeune femme est plus que surprise de voir Noah prendre ainsi sa défense. C'est bien la première fois.


" Oh, du calme ! " répond aussitôt Clarence en levant les mains en signe de paix. " On ne cherche pas les problèmes, hein. "


Clarence ne peut aller plus loin pour se défendre, lui, ainsi que son groupe, puisque le trentenaire intervient en lui coupant la parole :


" D'ailleurs, ce serait plutôt à nous de vous demander ce que vous faites ici. Il ne semble pas que Monsieur Duncan ait parlé d'avoir engagé une autre équipe. Et de toute façon, la plupart d'entre vous me paraissent un peu trop jeunes pour avoir l'âge légal de travailler. "


Annaëlle, Léo et Amir échangent une œillade lourde de sens. La jeune femme comprend alors qu'elle n'est pas la seule à s'être interrogée sur les conséquences de leur escapade à la limite de la légalité.


" Nous sommes à la recherche d'une petite fille. " répond Noah en croisant les bras d'un air mauvais. " Une gamine du coin qui a disparue cet après-midi et il est fort possible qu'elle soit dans la maison puisque ça s'est passé tout près d'ici. On est venu vérifier pendant que d'autres mènent des recherches ailleurs. Ça vous va comme explication ou il vous faut une attestation écrite ? "


Annaëlle fait deux pas de côté pour se rapprocher de Noah, dans l'intention de lui intimer discrètement de ne pas chercher des noises à qui que ce soit qui serait dans son bon droit d'appeler les flics et de tous les faire embarquer, quand plusieurs choses se passent en même temps.


Tout d'abord, l'ami de Clarence portant une barbe de trois jours, resté en retrait au niveau de l'arche, baisse subitement les yeux sur l'appareil qu'il tient en main et qui se met à biper à tout va. Puis l'homme à la peau sombre se retourne presque au même moment, sans raison apparente - du moins aux yeux des gens normaux.


Et enfin, Annaëlle s'immobilise lorsqu'une petite fille se matérialise brusquement près du type barbu. Habillée d'une petite robe fleurie, démodée, les cheveux ramenés en deux nattes basses de chaque côté de sa tête et maintenues par des petits chouchous roses, elle les scrute un à un de ses yeux énormes, rendus démesurés par son corps aux os anormalement saillants. Sa maigreur extrême ne pouvant être expliquée que par la famine, Annaëlle comprend immédiatement, sans avoir à y réfléchir un seul instant, que l'enfant est morte de faim.


Littéralement.


Le cœur d'Annaëlle fait un soubresaut. Elle ne s'attendait pas à voir le fantôme apparaître d'un coup, sans crier gare. Sans même un signe avant-coureur qu'elle aurait été la seule à sentir, ne serait-ce qu'un petit frisson. Elle a pourtant toujours eu des réactions en présence de la maison ou de l'un de ses occupants. Alors pourquoi pas aujourd'hui ? Mais qu'est-ce qui cloche chez elle ?


Et comment éviter de faire comprendre aux esprits qu'elle les voit si elle ne peut plus prévenir leur approche ?


" Le capteur de champ magnétique s'est subitement affolé ! " s'écrie soudain le barbu d'un air curieusement ravi, interrompant Annaëlle dans ses pensées.


" Je sens quelque chose. " renchérit aussitôt le trentenaire en faisant deux pas en direction de son ami. " Je pense qu'il est tout près de toi. Je crois apercevoir comme une ombre miroitante sur ta droite. "


Annaëlle porte aussitôt son attention sur l'homme à la peau sombre. Son intervention lui offre une distraction bienvenue, l'obligeant à cesser de fixer le fantôme de l'enfant, sous peine de voir ses résolutions ne pas tenir plus de dix minutes.


C'est la première fois depuis le décès de sa grand-mère que la jeune femme se retrouve en présence de quelqu'un comme elle. Elle ignore comment réagir, comment accueillir la nouvelle alors elle se contente de le suivre du regard, de l'observer.


Le trentenaire continue de s'approcher de son ami, jusqu'à ce que la petite fille disparaisse. Là, il se fige et observe l'appareil de son ami, qui bipe toujours mais avec moins de force. Annaëlle comprend alors que l'engin réagit à la présence des spectres.


" Il n'est plus à côté de toi. " fait le trentenaire en regardant autour de lui, les yeux plissés.


" Je vois ça, ouais, mais il reste tout près. Tu arrives à le voir quelque part ? " répond son ami en scrutant la pièce à son tour.


Et d'un coup, tout le monde les imite.


Même Annaëlle, qui repère très rapidement la fillette qui s'est approchée d'Alice. L'adolescente ne la voit pas mais semble au moins percevoir sa présence glaciale car elle se frotte les bras et aspire l'air entre ses dents, comme prise d'un violent frisson.


Annaëlle détourne aussitôt le regard. Ses yeux croisent ceux de Clarence.


" Tu vois quelque chose ? " demande-t-il d'un ton doux, presque à mi-voix, comme s'il avait enfin compris qu'Annaëlle ne souhaitait pas annoncer au monde entier ce dont elle est capable.


Mais cette simple question suffit à ranimer l'étincelle de colère de Noah, qui se déplace pour se glisser entre les deux jeunes gens, levant le menton et bombant le torse pour donner l'illusion qu'il dépasse Clarence en taille - alors qu'il mesure près de dix centimètres de moins.


" Laisse ma sœur tranquille, toi. Elle n'a rien à voir avec des tarés dans ton genre. "


Honteuse du comportement de son petit frère, Annaëlle envoie un léger coup de pied à l'arrière de la jambe de ce dernier pour lui intimer d'arrêter ses bêtises. Il se retourne, agacé.


" Quoi ? "


" Depuis quand on parle comme ça aux gens ? " le rabroue-t-elle, sourcils froncés. " Tu es extrêmement malpoli, là. "


" Et je n'en ai absolument rien à carrer. " rétorque Noah d'un air mauvais et impatient. " Si papa et maman savaient que tu traînes avec des gens qui t'enfoncent dans tes délires ... Pas étonnant qu'ils m'aient appelé tout à l'heure pour me signaler ton retour et me demander de les prévenir si je te voyais. Ils ont compris que tes hallucinations étaient revenues et maintenant je comprends pourquoi. "


C'est une pierre lestée de plomb qui tombe dans le fond de l'estomac d'Annaëlle comme elle coulerait à pic dans la mer. Pendant quelques belles minutes, elle avait pensé que Noah avait changé, que son éloignement lui avait ouvert les yeux sur son comportement envers elle, sur sa nécessité de changer ... Découvrir qu'il n'en est rien est plus douloureux que tout.


Les larmes aux yeux et le menton tremblant, Annaëlle s'éloigne de Noah et du reste du groupe, se rapprochant de l'arche et du hall, souhaitant montrer par là qu'elle n'a qu'une seule envie : se tirer au plus vite.


" Des hallucinations ? " répètent alors Clarence et Léo d'une même voix, les yeux plissés, avant d'échanger un regard surpris.


Mais c'est Clarence qui poursuit sur sa lancée, après avoir lâché un petit rire témoignant de sa stupéfaction :


" Tu crois qu'Annaëlle fabule ? Sérieusement ? "


Cependant, il ne va pas plus loin, interrompu dans sa lancée par ses deux amis qui reviennent vers eux.


Annaëlle remarque à ce moment-là que le fantôme de la fillette à quitter la pièce, laissant Alice, Bastien et l'adolescente aux couettes dans une discussion connue d'eux seuls. Elle espère que le sujet de leur échange est de quitter au plus vite le domaine. De toute façon, la petite Sarah n'est, de toute évidence, pas dans la maison, sinon, il y a longtemps qu'elle aurait rappliqué avec tout le tapage qu'ils faisaient.


Et il valait mieux se carapater avant qu'autre chose ne soit attiré par le bruit, une chose potentiellement plus dangereuse qu'une simple gamine un peu curieuse.


Annaëlle dévisage ceux avec qui elle est venue, un à un, tentant d'établir un contact visuel avec au moins l'un d'entre eux afin d'avoir la possibilité de tenter d'envoyer un message subliminal au premier qui croisera son regard. Mais les trois ados près du sofa ne lui prêtent aucune attention, et Amir et Léo discutent entre eux alors que son frère est encore en train de régler ses comptes avec Clarence.


La jeune femme soupire et recommence à jouer avec son nouveau bracelet.


Elle a passé suffisamment de temps comme cela dans le manoir. Elle veut partir. Tout de suite, de préférence. Mais elle ne se sent aucune légitimité à annoncer à tous une retraite immédiate. Alors, elle attend. Quelqu'un finira bien par la remarquer, non ?


Pour passer le temps, elle laisse ses oreilles traîner du côté de l'affrontement qui oppose Noah à Clarence. Le premier soutient sans démordre qu'Annaëlle est malade, victime des tours que lui joue son cerveau, diagnostiquée depuis des années par une doctoresse bardée de diplômes, tandis que l'autre la défend becs et ongles, soutenant sans faillir que son don est véritable, ses visions réelles et que ne pas la soutenir est un manque flagrant et cruel de filiation fraternelle au-delà de toute compréhension.


Quelle sensation étrange, et bizarrement réconfortante, de voir une personne rencontrée seulement quelques jours plus tôt la défendre avec autant de vigueur. Ce qui lui fait se poser quelques questions d'ailleurs : comment peut-il être certain qu'elle dit vrai ? Qu'est-ce qui le pousse à la croire sur parole quand tous les autres la prennent pour une folle ?


Un peu malgré elle, Annaëlle laisse son regard errer du côté de l'homme aux mêmes capacités indésirables qu'elle. Est-ce sa seule existence qui convainc Clarence qu'il existe bel et bien des gens capables de voir des choses que les autres ne voient pas ? Ce qui expliquerait d'ailleurs qu'il ait si bien pris les choses lors des évènements en lien avec Lucille.


Interrompant le cours de ses pensées, les yeux d'Annaëlle croisent les iris noirs du trentenaire. Sa conversation se termine avec son ami et il s'avance vers elle, son attention ayant dérivé vers ses mains avec lesquelles elle n'a pas cessé de jouer. Puis, arrivé à son niveau, il tend la main vers ses poignets et les monte à hauteur de ses yeux, plissés pour mieux voir dans la pénombre du hall, à peine éclairé par la lampe du salon.


" Pierre de sel, améthyste, shungite et péridot, n'est-ce pas ? " fait-il avec assurance, inconscient d'avoir presque parlé chinois pour la jeune femme.


" Pardon ? "


" Les pierres qui forment ton bracelet. " précise-t-il en lui rendant ses mains. " Ce sont leurs noms. Tu l'ignorais ? "


Annaëlle baisse son regard sur les couleurs qui se distinguent à peine.


" Il était à ma grand-mère, il vient tout juste d'entrer en ma possession. " explique-t-elle, en se demandant où l'homme veut en venir.


" C'était elle la médium avant toi alors ? Et elle ne t'a pas expliqué à quoi servent les pierres ? "


Annaëlle fronce des sourcils, de plus en plus perdue. Ce que le trentenaire semble remarquer. Alors il glisse une main sous le col de sa chemise immaculée et tire sur un collier. Il utilise son téléphone pour apporter plus de lumière et lui montrer qu'il est constitué des mêmes pierres que son bracelet.


" Ces quatre minéraux ont la facultés d'amoindrir les effets dû à la présence des esprits. Aucun médium digne de ce nom ne se balade sans leur protection, sauf à vouloir vivre un enfer permanent. "


Les mains d'Annaëlle retrouvent leur place sur son bracelet alors que le trentenaire remet son collier à sa place, de nouveau invisible aux yeux de tous. Elle joue avec les pierres, les fait tourner entre ses doigts, son esprit remontant le fil des dernières minutes. A la lueur des toutes nouvelles informations qui viennent d'entrer en sa possession, elle comprend pourquoi elle ne ressentait plus les frissons et les nausées habituelles depuis son entrée dans la maison. Les pierres, héritage de sa bien-aimée mamie Jeanne, l'ont protégées.


" C'est quand même bizarre que tu ne sois visiblement au courant de rien. " poursuit l'homme. " Pourtant, tu t'es forcément liée à ton totem. Alors, je ne comprends pas pourquoi personne ne t'a appris les bases. Qui a mené la cérémonie ? Tu avais quel âge ? "


Aux yeux ronds qu'affiche Annaëlle, impossible de s'y méprendre : le trentenaire aurait pu parler dans une autre langue que le résultat aurait été le même. Elle n'avait aucune idée de quoi il parlait. Un totem ? Une cérémonie ?


Hein ?


Mais leur discussion ne peut se poursuivre. Le groupe qui accompagne Annaëlle apparaît soudain sous l'arche les séparant du salon, signe que quelqu'un à visiblement décrété qu'il était temps de partir. Tant mieux. Cette soirée commençait à prendre une tournure beaucoup trop bizarre.


" Il est grand temps pour nous d'aller dîner. " annonce Noah d'une voix puissante, en tête de fil. " Laissons ces types travailler. "


L'emphase que met son frère sur le dernier mot n'échappe pas à Annaëlle, bien qu'elle ne comprenne pas vraiment de quoi il parle. Mais Noah s'empresse d'éclairer sa lanterne :


" Il disent qu'ils sont des chasseurs de fantômes. Apparemment, leur job, c'est de virer les morts qui s'installent un peu trop définitivement dans certaines baraques. "


Puis, en arrivant à hauteur de sa sœur, il ajoute d'un ton un peu plus bas, sans doute pour qu'il ne soit audible que d'elle :


" Je pensais pourtant que c'était toi la plus dingue. Faut croire que j'avais tort. "


Mais les mots n'atteignent pas Annaëlle. Après la déception de tantôt, elle a remis son armure en place, décidée à ne plus laisser Noah la blesser, comme il arrive si bien à le faire depuis aussi loin qu'elle s'en souvienne, à l'instar du digne représentant de leur famille qu'il est.


Alors que tous les amis de Noah la dépassent pour s'approcher de la porte d'entrée, elle croise les regards d'Amir et de Léo, qui éclairent leur chemin à l'aide de leurs téléphones. Pitié et tristesse teintent leurs prunelles. Ça fait presque plus mal que les paroles de son frère.


La jeune femme emboîte le pas du dernier de la file, au moment où elle entend Noah actionner la poignée.


" Annaëlle ? "


Elle se retourne à l'appel de Clarence, resté à l'entrée du salon.


" J'aimerais qu'on reste en contact. C'est possible ? "


Elle ne répond pas. Pas le temps pour ça. Dans son dos, elle entend Noah qui crie en relâchant la poignée violemment :


" C'est quoi ce délire ! Pourquoi vous avez verrouillé la porte ? "


" Calme toi Noah. " tente alors tout de suite de l'apaiser Bastien en posant une main sur son épaule. " T'es un peu trop tendu là, respire. "


Cela semble fonctionner. Puis, Clarence s'avance vers eux et dit :


" On a rien verrouillé. La porte est ouverte. "


Alors Noah explose.


" Je te dis qu'elle est fermée, putain ! "


Alors que le garçon s'enflamme et que Bastien et Alice cherchent à le calmer, Léo et Amir s'avancent pour tenter d'ouvrir la porte à leur tour. En vain.


Dans son dos, Annaëlle entend de nouveau le drôle d'appareil du barbu se mettre à biper. Elle se retourne pour le voir quitter le salon et les rejoindre, les yeux rivés sur son engin qui sonne de plus en plus fort à mesure qu'il s'avance.


" Inutile de vous exciter sur la porte comme ça. Vous n'arriverez à rien. "


Il quitte son appareil des yeux pour faire peser son regard noisette sur chacun d'entre eux avec beaucoup de curiosité et un soupçon de peur.


" Apparemment, il y a quelqu'un ici qui n'est pas d'accord avec l'idée que vous vous en alliez. "


 


 

Chapitre 9 by Mayra

Chapitre 9


 


" Je vais me le faire, cet abruti. "


Les yeux flamboyant de colère, Noah s'avance d'un pas, dans l'intention manifeste d'aller en découvre avec le pauvre bougre seulement armé de son détecteur d'ectoplasme. Léo et Bastien s'interposent aussitôt, le premier posant une main apaisante sur le torse du garçon et le second tenant son ami par les épaules en lui murmurant à l'oreille quelques mots certainement destinés à faire retomber sa tension artérielle. 


Annaëlle laisse aux deux garçons la charge de raisonner son petit frère - bien vite rejoints par Alice qui vient en renfort - afin de s'approcher de Clarence et de son ami barbu, penchés sur leur appareil. Plus près de l'engin qu'elle ne l'a jamais été, elle remarque qu'un écran digital affiche une jauge horizontale, partant du vert le plus rassurant et progressant jusqu'à un rouge agressif. L'aiguille dorée tremblote au niveau du carmin, accompagnant le bip strident et désagréable. 


" Ben, tu vois quelque chose ? " demande Clarence en relevant la tête.


Il sourcille ensuite, en constatant la présence plus proche de la jeune femme, et ajoute, à mi-voix, conscient qu'il vaut mieux éviter de chauffer davantage Noah : 


" Et toi ? Tu vois quelqu'un ? "


Mais avant même qu'il termine sa question, l'aiguille retombe d'un coup dans le vert, mettant fin dans le même temps au bruit aigu. 


" J'ai cru voir quelque chose à l'étage, mais il a été trop rapide pour que je puisse en être sûr. " dit le trentenaire à la peau sombre en les rejoignant. 


Il tend ensuite une de ses mains vers Annaëlle en se présentant : 


" Au fait, moi, c'est Benjamin, mais tu peux m'appeler Ben. Et lui, c'est Ludovic, mais de manière générale, tout le monde préfère l'appeler Luc. " 


Le barbu adresse un signe de tête poli à la jeune femme, avant de se diriger vers le coin du hall où sont entassées les affaires qu'Annaëlle et ses compagnons ont remarquées en entrant dans le manoir. Clarence et Ben, eux, restent auprès de la jeune femme. 


" Je suis désolé pour ton frère. " fait le blond avec une petite grimace qui fait pencher les coins de sa bouche vers le bas. " Je n'aurais jamais imaginé une telle réaction chez un membre de ta famille. Je l'aurais pensé plus ... réceptif. "


Annaëlle se contente de hausser des épaules. Que répondre à cela de toute façon ? 


Elle se retourne pour observer ce qui se passe près de la porte. Léo, Bastien et Alice semblent avoir réussi à calmer Noah. Amir et l'autre adolescente essayent encore d'ouvrir la porte d'entrée à tour de rôle, en vain. En désespoir de cause, Amir commence même à donner des coups d'épaules contre le battant en prenant garde à ne pas briser le vitrail qui l'orne - se retrouver criblé de bris de verre n'est pas une option envisageable quand on est mystérieusement enfermé dans une maison à l'abandon.


" Clay, tu viens m'aider à installer tout ça à l'étage ? "


Luc a ouvert l'une des caisses et répandu une partie de son contenu sur le plancher. Des fils de plusieurs mètres, des caméras aux dimensions professionnelles et autre machines indéfinissables attendent qu'on vienne s'en occuper. Clarence adresse un vague sourire à Annaëlle puis rejoint son ami.


Rester avec le dernier membre de leur trio met la jeune femme un peu mal à l'aise. Leur échange d'un peu plus tôt la laisse hésitante, partagée entre l'envie de comprendre quelles étaient ces histoires de totem et de cérémonie mentionnées par Ben, et la peur d'en apprendre plus sur ce qu'elle pourrait être et ce qui aurait pu la rendre ainsi.


Mais l'homme semble être passé à autre chose. Les sourcils froncés, il observe les deux jeunes gens qui continuent à tenter d'ouvrir la porte par la force.


" Vous ne devriez pas insister. " les prévient-il d'une voix forte. " Ce n'est jamais une bonne idée de tenir tête à un fantôme. Certains peuvent se montrer particulièrement violents. "


Son intervention calme aussitôt Amir, qui cesse de donner de bruyants coups d'épaules contre le bois. L'adolescente aux couettes, par contre, se tourne vers Ben et Annaëlle, croise ses bras et répond à l'homme avec véhémence :


" Écoutez, ça va bien deux minutes vos histoires à dormir debout mais il va falloir arrêter maintenant. Les fantômes, ça n'existent pas. "


Malgré le peu de lumière dans l'entrée du manoir, Annaëlle voit de quelle manière la jeune fille pose ses yeux sur elle. Aucun doute, celle-ci est au courant pour sa particularité et - comme bon nombre d'habitants de leur ville - ne la croit en rien.


Fatiguée de se savoir ainsi continuellement observée et jugée par des gens qu'elle ne connaît même pas, Annaëlle se détourne et préfère regarder Clarence et Luc qui grimpent à l'étage du dessus, chargés comme des mules, soufflant sous le poids des objets qu'ils portent.


" Il est vrai qu'il est toujours plus simple de faire abstraction des forces qu'on ne voit pas, mais cela ne veut pas pour autant dire qu'elles n'existent pas. " répond Ben d'un calme olympien, en totale opposition avec le ton agressif qu'a pris l'adolescente quelques instants plus tôt.


La jeune fille ne trouve visiblement rien à répondre au trentenaire et préfère lâcher une exclamation condescendante, comme si elle trouvait qu'il était inutile de continuer à discuter avec lui, et non pas parce que Ben aurait pu viser particulièrement juste. 


Annaëlle continue de suivre Clarence et Luc du regard, occupés à installer leur matériel dans les différentes pièces de l'étage, tirant des câbles épais comme des bras à travers le couloir et jetés par dessus la balustrade pour être reliés à une grosse machine installée dans un renfoncement obscur du hall. La jeune femme suppose que l'engin rectangulaire équipé d'un petit moteur et bardé de boutons et de voyants lumineux doit être un générateur électrique. Tout cet attirail l'intrigue énormément et elle finit par questionner Ben :


" Qu'est-ce que vous faites exactement comme boulot ? " 


Ben désigne discrètement Noah et répond :


" Comme l'a dit ce jeune homme un peu plus tôt, nous purifions les demeures. Nous nous occupons des habitants indésirables qui peuvent gâcher la vie des occupants. On leur permet d'accéder à l'après. "


Annaëlle sourcille. Noah avait donc dit vrai. Et cela expliquait pourquoi Clarence n'avait pas vraiment répondu à sa question quand elle lui avait demandé à quoi il passait son temps, lors de leur tête à tête autour d'une pizza. Elle pouvait très facilement imaginer ce que pouvaient ressentir ses trois hommes quand ils annonçaient aux gens lambda qu'ils gagnaient leur vie en chassant les fantômes présents dans les maisons. 


" Et c'est quoi exactement cet après ? " demande Annaëlle, curieuse de savoir jusqu'où exactement s'étendait le savoir de Ben à ce sujet. 


Mais l'homme se contente de hausser des épaules en signe d'ignorance. 


" Ca, je le saurais seulement quand je mourrais moi-même. "


Logique. 


" Et vous vous y prenez comment exactement pour chasser les fantômes ? "


Ben ne répond pas tout de suite. D'abord, il scrute longuement le visage d'Annaëlle, ses yeux aussi noirs que le charbon fouillant les prunelles couleur noisette de la jeune femme, comme si la réponse à sa question s'y cachait. Puis, semblant de ne pas y trouver ce qu'il cherche, il finit par répondre :


" La plupart du temps, les âmes qui restent en ce bas monde ont des désirs inassouvis. En communiquant avec eux, si cela est possible, en fouillant dans leur vie passée, en discutant avec ceux qui les ont connus, on peut souvent découvrir ce qui les retient parmi nous. Il nous suffit ensuite de satisfaire leurs désirs pour, généralement, les voir s'en aller. "


Annaëlle hoche la tête, peu surprise par sa réponse. Elle n'a rien d'étonnant et tout d'une évidence, au moins pour elle. 


Ce que l'homme a vite fait de comprendre. 


" Mais tout cela, tu le sais déjà n'est-ce pas ? "


Un bruit sourd évite à Annaëlle de devoir répondre. Elle s'arrache aux prunelles scrutatrices de Ben pour se retourner et découvrir l'origine du craquement fort qui a mis fin à leur échange. 


Malgré les recommandations du trentenaire, Amir a continué à essayer de sortir de la demeure. Il a délaissé la porte pour se concentrer sur les petites fenêtres à carreaux qui encadrent la sortie, barrées de planches de bois clouées aux murs. Le son entendu, c'était l'une de ses planches, qu'Amir a réussi à arracher. Il la laisse retomber sur le sol avant de s'attaquer à la deuxième. Encouragés par sa réussite, Léo et Noah le rejoignent pour l'aider. Les deux jeunes filles restent en retrait pour les observer. 


Tout concentrés qu'ils sont sur leur tâche, entourés du bruit que font les planches qui refusent de céder facilement et des adolescentes qui les encouragent, aucun des trois garçons n'entend le grincement sinistre qui se met soudain à résonner dans le hall. Ben et Annaëlle, quant à eux, le perçoivent parfaitement. Leur regard est immédiatement attiré vers le plafond, où l'antique lustre à multiples branches, imitant les ramifications d'un arbre, commence doucement à se balancer.


Sans raison logique.


Annaëlle fait un pas en arrière et cherche aussitôt le réconfort de son bracelet. Ses yeux se mettent rapidement à parcourir l'espace autour d'elle, à la recherche d'une présence ectoplasmique dans les zones éclairées du hall, du corridor du premier étage et du salon. Mais elle ne voit rien. 


Les trois garçons, toujours inconscients de ce qui se passe au-dessus de leur tête, continuent à tirer sur les barricades. Le balancement du lustre s'intensifie au fur et à mesure qu'eux  parviennent à déloger un peu plus les clous hors des murs. 


" Arrêtez ça. " leur intime doucement Ben, comme s'il refusait de crier, de peur d'effrayer quelqu'un. 


Aucun ne l'écoute. Le lustre grince de plus en plus fort. Ses mouvements se font de plus en plus amples. Annaëlle devine très vite que, s'il venait à tomber au plus fort de sa course, il s'écraserait probablement sur l'adolescente aux couettes, restée un peu en retrait alors qu'Alice s'est rapprochée des garçons pour les encourager de plus près. 


" Je vous ai dit d'arrêter ! " insiste Ben en parlant juste un tout petit plus fort et un peu plus sèchement, histoire de bien montrer qu'il ne plaisante pas. 


Pour toute réponse, il reçoit un froncement de sourcil furieux et un doigt fièrement dressé de la part d'Alice. 


Des fenêtres, un autre craquement retentit, signe que la prochaine planche  va bientôt céder. Les garçons poussent des exclamations de joies et d'excitations mêlées. Au-dessus de leur tête, le lustre se balance tellement qu'il menace de s'écraser contre le plafond. Son attache grince et craque si fort qu'elle finit par attirer l'attention de l'adolescente la plus menacée par son mouvement. La jeune fille aux couettes pousse un petit cri strident, se raidit de terreur. 


Réaction somme toute normale face à un événement qui l'est beaucoup moins.


" Laissez ses planches, bordel ! " s'écrie alors Ben, renonçant à son calme précédent et en se précipitant sur la jeune fille tétanisée pour la tirer hors de la zone à risques. 


Alice et Léo finissent par se retourner, intrigués. Leurs yeux se posent d'abord sur Ben qui tient leur amie par le bras, puis sur le lustre, qui continue sa valse mortelle en grinçant de façon si sinistre qu'il est dorénavant difficile de l'ignorer. Même Amir et Noah se décident à délaisser leur fenêtre pour observer le plafond. Clarence et Luc apparaissent à l'étage au même moment, sans doute attirés par les différents bruits. 


Le lustre choisit cet instant pour finalement céder et s'éclater sur le sol, éparpillant des dizaines d'éclat de bois à travers le hall.


◐────────r6;°r6;°r6;────────◐


Assise sur l'une des vieilles chaises en rotin de la véranda, Annaëlle inspecte les dégâts sur son corps. Du bout des doigts, elle tâte son visage et découvre cinq petites coupures, réparties sur ses joues, son nez et son front. Une plus grosse entaille, sur son menton, requiert un peu d'attention de sa part. En fouillant dans son sac, elle trouve un paquet de mouchoirs à usage unique et choisit de s'en coller un sur la plaie pour endiguer l'écoulement de sang. Le contact du tissu avec sa peau à vif lui arrache un bref sifflement de douleur, puis elle passe à la suite, jetant un œil sur le reste de son corps. Heureusement, elle ne trouve rien de plus grave que la coupure au bas de son visage, qui a d'ailleurs déjà cessé de saigner. 


Annaëlle jette un regard autour d'elle. Les trois chasseurs de fantômes sont installés dans le fond du salon, près du hall, à même le sol. Clarence et Luc s'occupent de Ben, touché par un des plus gros éclat de bois, qui a déchiré sa chemise et taillé une belle estafilade sous ses côtes. A l'aide d'un kit de secours trouvé dans l'une de leurs grosses boîtes de transport, les deux jeunes hommes ont vite fait de soigner la vilaine plaie.


Le groupe qui accompagne la jeune femme s'est, quant à lui, installé devant la cheminée. Tout comme elle, la plupart d'entre eux s'en sont sortis avec quelques égratignures et une bonne dose de frayeur. Seul Amir requiert un peu plus d'attention : l'un des plus gros éclats de bois a frôlé son visage, laissant une entaille d'au moins cinq centimètres de long sur sa joue. S'il avait eu moins de chance, le fragment se serait tout bonnement planté dans son œil gauche jusqu'à, peut-être, transpercé son crâne.


Et Amir serait venu compléter la morbide collection du domaine des Saules. 


Annaëlle frissonne à la pensée que l'épisode dans le hall aurait pu se transformer en drame, puis elle jette un œil à son bracelet. Puisque tout semble indiquer qu'elle est coincée dans la maison pour un temps indéterminé - à sa plus grande horreur, bien entendu - elle se demande si elle ne devrait pas ôter le bijou de son poignet. Si comme le lui a expliqué Ben, les pierres ont bel et bien le pouvoir de tenir à l'écart les effets de la présence des esprits, elle trouve qu'il serait plus judicieux de le ranger sagement jusqu'à ce qu'elle ait quitté la propriété. Elle préfère quand même largement être prévenue de l'arrivée d'un fantôme plutôt que d'être mise devant le fait accompli.


D'un geste décidé, Annaëlle retire le bracelet de sa grand-mère et le fourre dans son sac à main. Aussitôt, un froid léger glisse sur sa peau, traverse ses muscles et se fixe sur ses os. Son estomac se noue. De peur, la jeune femme se raidit violemment, occasionnant un étirement douloureux dans ses épaules. Puis, elle se force à se détendre. De toute façon, il va bien falloir qu'elle s'habitue à toutes ces sensations désagréables maintenant qu'elle est coincée ici.


" Rien de trop grave ? " fait d'un coup la voix de Léo. 


Le jeune homme a délaissé son groupe d'amis pour s'asseoir sur un autre fauteuil en rotin, l'une des pièces d'un ensemble du dix-neuvième siècle, composé d'une table et de quatre chaises, dont seulement deux ont conservé leurs petits coussins en tissu délavé, piquetés de moisissure et ornés de flamants roses. Tout autour d'eux, les murs de la véranda, mélange de verre et de fer forgé offrent une vue, sans doute splendide de jour, sur le reste du terrain qui mène jusqu'à une falaise abrupte et la mer dont on entend les vagues venir s'écraser sur les rochers en contrebas. 


" Non, je vais bien. " répond-t-elle en froissant son mouchoir pour en faire une boule et le glisser dans une des pochettes de son sac. " Et toi ? Et les autres ? "


Léo montre ses avant-bras dénudés par son tee-shirt aux manches longues qu'il a roulées jusqu'aux coudes, sur lesquelles des petites entailles sont visibles à la lueur des bougies installées sur la table.


" Plus de peur que de mal. Pour tout le monde. Et Amir est en train de remercier tous les dieux qu'il connaît pour l'avoir épargné. "


Annaëlle jette un œil au garçon au teint basané et aux cheveux bouclés qui, assis dans le sofa défoncé, fixe la cheminée éteinte du regard, profondément plongé dans ses pensées. 


" Il a eu beaucoup de chance sur ce coup-là. " conclut-il en passant une main dans ses cheveux, ébouriffant sa coupe courte. 


" Non, justement. " contredit Annaëlle. " Ben vous avait dit d'arrêter de chercher à sortir. Si vous aviez écouté, rien ne serait arrivé. "


La jeune femme sent aussitôt les yeux de Léo la fixer intensément. Le poids de son regard ravive la tension dans ses épaules. Elle aurait sans doute mieux fait de se taire et de faire semblant de croire, tout comme lui, que la chute du lustre n'était qu'un bête accident.


" Qu'est-ce que tu as vu ? "


La raideur s'étend, envahissant son dos, des omoplates jusqu'aux reins.


" Comment ça ? " demande-t-elle, jouant les ignorantes sans lâcher Amir du regard, que Bastien et Noah tentent d'arracher à ses sombres pensées en essayant de discuter avec lui.


" Quand on essayait de forcer la porte et les fenêtres. Quand tu es restée avec le médium. Qu'est-ce que vous avez vu ? Qui a fait tomber le lustre ? "


Annaëlle secoue la tête, refuse toujours de le regarder. 


" Je ne sais pas de quoi tu parles. Demande plutôt à Ben. C'est lui qui est persuadé de voir les morts. "


Annaëlle a honte d'elle-même en cet instant. Ce n'est pas la première fois qu'elle fait mine de ne pas comprendre, ou de dire que ce que les autres peuvent raconter ne sont que des histoires à dormir debout ; mais cela a toujours été au sujet d'elle-même. Jamais à propos d'une tierce personne. Elle se sent comme si elle était passée de l'autre côté d'une ligne obscure, derrière laquelle les membres de sa famille et une majeure partie de la communauté s'étaient toujours trouvés. Un espace qu'elle n'avait encore jamais visité. Ce qui lui donne encore plus envie de vomir.


Un grincement à sa gauche la tire de ses pensées moroses et attire son regard. Léo se penche en avant, mains jointes et avant-bras posés sur les cuisses, à la recherche de ses prunelles, sur lesquelles il amarre ses yeux bleus océan. 


" Pas besoin de te cacher avec moi. Je te crois. "


Les mots du jeune homme provoquent un frisson chez Annaëlle. 


" Il y  a longtemps que je n'ai aucun doute sur tes dons paranormaux. Ils sont difficiles à accepter, c'est vrai. Mais en aucun cas ils ne sont réfutables. "


Les épaules d'Annaëlle se détendent un peu. Juste un tout petit peu. Elle est touchée par ces mots mais elle refuse de les laisser trop l'atteindre.


Même si Léo a tout d'une crème, elle sait que chaque être humain cache en lui des zones d'ombre qui peuvent sortir à tout moment et tout détruire sur son passage. Léo n'échappe pas à cette fatalité. Ce qu'il dit aujourd'hui, il peut le penser. Ou pas. Et ça, elle ne pourra en être certaine qu'au moment où elle aura quitté le domaine.


Annaëlle a déjà vécu ce genre de choses : des personnes qui lui certifient la croire, de ne pas la prendre pour une menteuse ou une malade mentale, être là pour elle et pour la soutenir. Au bout du compte, cela s'est toujours révélé faux. Soit ces mêmes personnes lui ont fait croire tout cela pour se moquer d'elle et la rabaisser plus bas que terre, soit elle a eu affaire à des gens qui faisaient semblant de la croire pour espérer pouvoir l'aider, la soigner, comme ils disaient. Alors, elle préfère rester sur ses gardes, même s'il s'agit de Léo.


Non, justement parce qu'il s'agit de Léo.


Ils ont étudié dans les mêmes établissements toute leur scolarité, du primaire au lycée. Jamais ils n'ont été proches, jamais ils n'ont eu de vraies discussions - jusqu'à aujourd'hui. Alors, difficile de le croire quand il certifie ne pas avoir de doute sur ses capacités. Comment faire autrement ? Si ce qu'il dit est vrai, il aurait été logique que, au moins durant leur dernière année de lycée, malgré leurs cursus différents, il ait juste eu ne serait-ce qu'un petit geste amical envers elle quand il la croisait. Sauf que, à l'instar de tous les autres, il s'est contenté de l'ignorer - dans le meilleur des cas. 


Léo ne la lâche toujours pas du regard, dans l'attente d'une réponse, alors Annaëlle finit par dire du bout des lèvres :


" Si tu le dis. "


Au soupir qui échappe à Léo, il est clair que ce n'était pas ce qu'il voulait entendre. Dans un grincement, il se renfonce dans son fauteuil, au moment où Annaëlle voit Clarence quitter ses amis pour traverser le salon et les rejoindre dans la véranda. Ce dernier siffle d'admiration en observant la verrière au-dessus de sa tête, un sublime assemblement de vitraux multicolores en forme de rosace floral, malheureusement ternie par l'abandon des propriétaires et la végétation extérieure envahissante.


" Cette baraque devait sérieusement en jeter du temps où elle habitait encore des vivants ! "


Si le but de l'exclamation de Clarence était d'arracher un sourire à quelqu'un, il vient de se planter en beauté. Annaëlle se contente de hausser un sourcil, pour bien signifier qu'elle trouve cette intervention bien inutile, voire même un chouïa déplacée.


" Vous allez bien ? " ajoute le jeune homme qui préfère sans doute ne pas insister sur le sujet en constatant son fiasco. " Pas trop de bobos ? "


Annaëlle secoue la tête. 


" Et Ben ? Ca va aller ? " demande-t-elle en retour.


" Ca devrait. " répond Clarence en se laissant tomber dans le siège à la droite d'Annaëlle. " La plaie n'est pas trop profonde, même si elle est longue. Elle ne nécessite même pas de points de suture. "


Annaëlle lâche un soupir de soulagement. Elle avait craint pendant quelques instants que l'acte d'héroïsme de l'homme lui ait valu un aller simple pour l'hôpital. Elle est contente d'apprendre qu'il n'en est finalement rien. 


Un bref silence s'installe entre les trois jeunes gens, avant qu'Annaëlle ne se décide à le rompre, poussée par la curiosité.


" Qu'est-ce que vous êtes partis faire, tout à l'heure, avec Luc, quand vous êtes montés au premier avec tout votre matériel ? "


" On a installé des caméras, des normales et d'autres, thermiques, ainsi que des détecteurs de champ magnétique, dans les différentes pièces. "


" C'était donc ça la petite entreprise que tu disais être en train de monter avec des amis ? "


Clarence se frotte la paume de la main en affichant une mine gênée.


" Ouais, tu comprends pourquoi je n'ai pas trop voulu m'étaler sur le sujet quand je t'ai rencontré. La plupart des gens ne réagissent pas très bien quand on leur dit la vérité sur nos activités professionnelles. Il n'y a qu'à prendre ton frère comme exemple ! "


A ces mots, Annaëlle glisse un regard vers le centre du salon, où Noah se trouve toujours, en compagnie de ses amis. Il semble très intéressé par la conversation qu'entretiennent Amir et leur copine à couettes.


Fronçant des sourcils, la jeune femme constate alors qu'Alice manque à l'appel. Elle était pourtant encore là à peine quelques minutes plus tôt. 


Mais Annaëlle n' a pas le temps de faire part de sa découverte aux deux garçons installés près d'elle. Alors même qu'elle ouvre la bouche pour parler, elle sent le froid s'intensifier dans son corps. 


Légèrement. 


Presque comme une caresse. 


Et un rire d'enfant, bref et joyeux, incongru à cet instant et à cette heure, envahit la pièce, interrompant instantanément les discussions en cours. Chacun regarde son voisin le plus proche. Chaque regard exprime la même appréhension teintée de surprise.


Puis le rire retentit à nouveau. 


Plus fort. 


Plus long. 


Plus proche.


 

Chapitre 10 by Mayra

Chapitre 10

 

Le rire s'éternise.

S'amplifie.

Se répercute entre les murs de la maison.

A l'infini.

Comme si ce rire d'enfant, glaçant, trouvait son écho dans chaque pièce, l'une après l'autre.

Du moins, c'est l'impression qu'il donne à Annaëlle. Elle se demande même si l'esprit qui émet cette exclamation sans joie n'a pas réussi à imprimer son éclat de voix tétanisant dans chaque recoin de ses deux oreilles. Elle ne sait plus si le bruit est dans la maison ou dans sa tête tellement il est envahissant.

Puis il s'arrête. Brusquement. Sans autre forme de procès.

Les épaules d'Annaëlle, tendue à l'extrême, douloureuses comme si elle était restée prostré dans la même position pendant des heures, se détendent avec le silence soudain. A sa droite, elle entend Clarence lâcher un soupir bref et rauque, marqué par la terreur.

" Merde. "

C'est la voix de Léo qui retentit, tout haut, et qui traduit plutôt bien à lui tout seul ce que tout le monde semble penser. Même les chasseurs de fantômes qui devraient pourtant plutôt être habitués à ce genre de choses au vu de leur choix de carrière.

Annaëlle glisse un œil sur sa gauche. Léo est enfoncé dans son siège, les mains dans ses cheveux qu'il a ramenés en arrière, dégageant son large front. Un autre coup d'œil, cette fois sur sa droite, lui apprend que Clarence, lui, a déjà repris contenance et se lève de sa chaise, un air déterminé peint sur le visage.

" Allons dans la salle à manger. " clame-t-il d'un ton fort, afin que tout le monde puisse bien l'entendre.

Comme seuls Luc et Ben, toujours à l'autre bout du salon, semblent comprendre et obéir à l'injonction de Clarence, Annaëlle comprend que, s'il a parlé d'un ton si clair, c'était surtout pour que ses amis l'entendent de loin, et non pour que chacun le suive. D'ailleurs, aucun des jeunes gens installés dans le canapé ne fait le moindre mouvement. Il sont tous encore sous le choc de ce qu'ils viennent d'entendre - et peut-être même de ressentir. Annaëlle a le sentiment qu'elle n'a pas été la seule à avoir été aussi touchée par ce rire.

La jeune femme secoue alors brusquement la tête. Elle sait qu'il ne faut pas laisser les fantômes avoir trop d'emprise. Ce n'est jamais bon. Pour personne.

Alors elle se tourne vers Léo, qui semble déjà reprendre quelques couleurs :

" Nous devrions rester avec les autres. Ils ont plus l'habitude de ce genre d’événements que nous. Je pense que ce serait plus prudent. "

Léo cligne des yeux plusieurs fois, comme pour chasser une pensée parasite, puis acquiesce d'un signe de tête en répondant :

" Je suis d'accord. Excellente idée. Rejoignons-les. "

Avec un frisson, il s'arrache à sa chaise pour aller prévenir le reste du groupe. Annaëlle lui emboîte le pas.

Mue par un quelconque instinct, elle se retourne brusquement, juste avant de passer la limite qui sépare la véranda du salon, et braque son regard sur les fenêtres du fond et la double porte vitrée en fer forgée, verrouillée par un solide cadenas - dont Noah s'est fait un plaisir de tester la solidité quelque instants plut tôt, juste après la chute du lustre. Annaëlle croit apercevoir une silhouette dans la nuit, l'ombre d'une personne de petite taille. Mais la vision disparaît si vite qu'elle se demande si elle ne l'a pas tout simplement imaginé.

Incertaine quant à ce qu'elle vient de voir ou pas, elle rejoint Léo près du canapé, où le jeune homme est déjà en train d'expliquer à ses amis qu'il serait sans doute plus judicieux de ne pas rester trop loin de ceux qui semblent savoir ce qu'ils font. Annaëlle arrive pile au moment où la jeune fille aux couettes - que personne n'a encore nommée en présence d'Annaëlle ce qui fait qu'elle ne connaît toujours pas son prénom - lâche un petit rire méprisant, teintée tout de même d'une pointe de peur.

" Tu crois vraiment ces frappadingues ? Je te pensais plus intelligent que ça. "

Visiblement, l'adolescente a la mémoire très sélective. L'un des frappadingues en question lui a quand même évité de se manger un lustre sur le bout du nez quelques minutes plus tôt. Ce n'est visiblement pas la reconnaissance qui étouffe cette jeune fille.

" Ce que tu viens d'entendre, tu l'expliques comment alors ? " rétorque sèchement Léo.

Mécontente, la jeune fille fronce du nez mais reste silencieuse, ne trouvant visiblement rien à dire en retour. Léo poursuit :

" Pour ce qui est du diagnostique psychiatrique de ces trois-là, je propose qu'on attende d'être sortis d'ici. Pour le moment, restons avec eux. Ca semble ce qu'il y a de plus logique à faire. "

Amir acquiesce d'un vif mouvement de la tête, l'adolescente aux couettes croise les bras d'un air mauvais en se renfonçant dans le sofa, Bastien se contente d'un haussement d'épaules nonchalant pour toute réponse et Noah ...

Noah saute sur ses pieds d'un air inquiet et s'exclame :

" Où est Alice ? "

Effectivement, la petite brune manque toujours à l'appel. Annaëlle avait déjà remarqué sa disparition, juste avant que le rire ne retentisse. Puis, elle l'avait oublié.

" Elle ne doit pas être loin. " temporise aussitôt Bastien en se levant à son tour.

Le garçon a sans doute raison, mais qu'Alice ait quitté le salon et se soit éloignée du groupe juste avant que le rire se fasse entendre n'a rien de rassurant. Qui sait ce que les esprits de la maison ont pu faire à la jeune fille pendant ce laps de temps ? Annaëlle est bien placée pour savoir que ceux qui hantent le domaine des Saules sont dangereux. Elle a bien failli, plus jeune, être l'une de leurs victimes. 

Et c'est bien pour cela qu'elle a toujours eu une peur bleue de la propriété.

Semblant ne pas entendre la remarque de Bastien, Noah quitte le salon à son tour, d'un pas pressé. Annaëlle fait de même, moins motivée par un brusque élan de courage que par la crainte de ce qui pourrait arriver à ceux qui se retrouveraient seuls. Elle a beau ne pouvoir supporter son frère que dix minutes par jour, ce n'est pas pour autant qu'elle souhaite sa mort. Et en tant qu'aînée de leur fratrie, elle s'est toujours sentie dans l'obligation de protéger son petit frère, même si elle pense qu'il est loin de mériter un tel effort de sa part.

Une fois sortie du salon, Annaëlle remarque la lumière qui émane de la pièce à l'autre bout du hall, qui jusqu'à présent avait toujours été perdue dans le noir, incapable de révéler sa présence. Elle suppose que c'est là que se trouve la salle à manger où ont disparus Clarence et ses amis.

Noah, lui, a arrêté sa marche au beau milieu du hall, téléphone portable à la main et son application lampe torche activée, histoire de voir où il met les pieds. Le faisceau de lumière balaye rapidement le rez-de-chaussée, à la recherche d'Alice. Dans son mouvement, il éclaire partiellement le premier étage et permet à Annaëlle d'apercevoir une paire de jambes fines enserrées dans un slim sombre.

" Elle est à l'étage. " signale-t-elle alors rapidement à son frère en faisant deux pas pour se poster derrière lui.

Aussitôt, il braque sa lampe sur la rambarde. Alice se trouve bien là, à mi-chemin du couloir qu'elle traverse en se dirigeant vers la partie de l'étage qui se trouve au dessus de la salle à manger.

Sans lumière pour lui ouvrir le chemin.

Qu'est-ce qui a bien pu lui passer par la tête pour qu'elle ose s'aventurer ainsi dans le noir le plus complet ? Annaëlle a bien peur de le comprendre ...

" Alice, mais qu'est-ce que tu fous là-haut ?! " s'écrie Noah.

La jeune fille s'arrête et tourne la tête pour observer celui qui vient de l'interpeller. D'un ton plat, Alice répond :

" Il veut jouer à cache-cache. "

Annaëlle ignore si elle a déjà senti un frisson si violent lui dégringoler la colonne vertébrale. Certainement pas. Elle s'en souviendrait si elle avait déjà eu une chair de poule si puissante que ses jambes aient manqué de la lâcher.

" Mais de quoi tu parles ? " s'étonne Noah, son visage affichant la plus grande incompréhension. " Descends de là, tu veux ? "

" Pourquoi faire ? " rétorque Alice, sourcils froncés. " Il veut seulement jouer avec moi. Il se sent seul. "

Annaëlle prend une brusque inspiration et ferme les yeux. Elle essaye de nier la réalité mais les images affluent. Les souvenirs remontent.

Elle se revoit enfant, sur la plage, les mains enfoncées dans le sable, son seau et sa pelle à côté d'elle. Ses parents ne se trouvent qu'à quelques pas dans son dos, occupés à veiller sur Noah, de deux ans son cadet, tout en discutant avec des connaissances croisés lors de leur ballade. Ils ne gardent qu'un œil insouciant sur la petite Annaëlle de sept ans.

Une autre petite fille, du même âge qu'elle, la rejoint dans son jeu. Le teint couleur chocolat au lait, les cheveux crépus coiffés en deux petits boules sur le dessus de sa tête, un sourire où manquent les deux incisives supérieurs, cette nouvelle amie l'aide dans sa construction du château de sable. Mais les deux petites ont vite faits de s'ennuyer de ce jeu et passent à autre chose. Débute alors une course-poursuite entre elles, qui les éloignent de leur parents et les rapprochent de la dune qui sépare la plage du manoir abandonnée qui domine le secteur.

Tout à leur amusement et à leurs rires, Annaëlle ne remarque qu'au dernier moment que le soleil éclatant de ce mois de mai ne la réchauffe plus autant qu'il le devrait. Elle comprend pourquoi elle a soudainement envie de vomir que quand elle aperçoit le petit garçon aux vêtements étranges, en haut de la dune, qui leur fait signe. Aussitôt, Annaëlle s'arrête de courir. Sa nouvelle amie, elle, continue sa route, rit encore, inconsciente de ce qu'il se passe, ignorante des choses dont Annaëlle a appris à se méfier depuis aussi longtemps qu'elle se souvienne.

La petite métisse poursuit son ascension de la dune, encouragée par le petit garçon qui continue à leur faire signe de le rejoindre, leur criant de venir jouer avec lui à cache-cache. La petite fille hèle aussi Annaëlle pour qu'elle la suive et fasse connaissance avec ce nouveau camarade de jeu. Bien entendu, elle refuse. Annaëlle ne voit que la pâleur maladive du garçon, ses lèvres bleues, ses vêtements d'un autre temps. Elle voudrait prévenir l'autre petite fille, lui intimer de revenir, de ne pas suivre le garçonnet. De ne pas faire confiance à cet enfant qui ne semble pas beaucoup plus âgé qu'elles, mais qui a sans doute vécu bien avant leur venue au monde.

Annaëlle reste tétanisée par la terreur, muette d'effroi. Elle laisse la petite fille terminer son ascension, rejoindre le garçon et disparaître de l'autre côté de la dune.

" Alice, je te dis de descendre ! "

La voix de Noah, à travers de laquelle perce un soupçon de peur, ramène Annaëlle à l'instant présent. Le téléphone de son frère illumine toujours le corridor du premier, où son amie continue de suivre ce qu'Annaëlle suppose être une nouvelle apparition du garçonnet de son enfance.

Leurs éclats de voix ont fini par attirer le reste de leur groupe hors du salon. Ils ramènent avec eux les deux lampes torches gentiment prêtés par les chasseurs de fantômes, augmentant ainsi la luminosité du hall.

" Qu'est-ce qu'il se passe ? " demande Léo en arrivant rapidement à leur niveau, avant de prendre teneur des événements d'un rapide coup d'œil. " Alice, descends, tu veux ? Cette baraque tombe en ruine, ce n'est pas prudent de s'y aventurer comme tu le fais. "

Bastien et la jeune fille aux couettes se mêlent eux aussi aux appels de Noah et de Léo. Alice semble enfin les entendre, secoue la tête et fait machine arrière. Soulagée, Annaëlle la suit du regard alors qu'elle descend l'escalier d'un pas léger, une main glissant sur la rambarde.

" C'est bon, c'est bon, me voilà. " lâche l'adolescente d'un air renfrogné, en arrivant à leur hauteur. " Je voulais juste explorer un peu la maison, vu qu'on est coincés ici. Pourquoi vous en faites toute une histoire ? "

" C'est dangereux de se promener seule ici. " répond Noah en prenant la jeune fille dans ses bras d'un geste tendre.

Cette dernière hausse des épaules, se dégage de l'étreinte et s'éloigne de Noah pour se rapprocher de son amie aux couettes, en ignorant l'air blessé du garçon.

Annaëlle se demande alors comment elle a fait pour ne pas comprendre plus tôt la nature de leur relation, et pourquoi il semble il y avoir de l'eau dans le gaz.

Avant de décider que les histoires de cœur de son petit frère sont le cadet de ses soucis.

" Nous devrions rejoindre les autres. " dit-elle alors dans un filet de voix, peu sûre que qui que ce soit l'écoute.

" Super idée. " renchérit Amir. " La meilleure de la journée. "

Lui qui était resté en arrière de leur groupe, se faufile à présent entre les adolescents pour venir se poster tout près d'Annaëlle.

" On y va ? " lui demande-t-il ensuite, comme si, soudainement, il avait décidé qu'il prendrait dorénavant ses directives auprès de la jeune femme.

Surprise, Annaëlle sourcille, puis regarde Léo. Il acquiesce aussitôt d'un mouvement de tête, puis attrape son ami au teint caramel par le bras pour guider leur groupe.

En silence, ils traversent le reste du hall pour rejoindre la salle à manger, de laquelle leur parvient quelques bribes de voix et de conversation. Arrivée sur le pas de la porte, Annaëlle s'arrête et laisse passer l'intégralité du groupe. 

Elle vient de ressentir un puissant frisson, presque comme un appel.

La jeune femme ferme les yeux, prend une profonde inspiration. Elle tente de résister à l'esprit qui essaye d'attirer son attention. Le froid qui s'approche d'elle, dans son dos, ce picotement entre ses reins, la tétanisent. Elle serre les poings. Elle devrait pourtant fuir au plus vite, reprendre sa route, rejoindre les autres, avant que le fantôme ne la touche. Mais elle n'y arrive pas. La peur fige tous ses mouvements.

Soudain, une main s'empare de son avant-bras. Surprise, elle lâche un petit cri et ouvre les yeux pour découvrir Léo, qui semble avoir rebroussé chemin en ne la voyant pas avec les autres. Sa présence a chassé l'esprit, avant qu'il ne puise poser la main sur elle. Annaëlle se sent reconnaissante au-delà des mots. 

" Qu'est-ce que tu fais ? " demande le jeune homme, les sourcils froncés, avant de diriger sa lampe torche derrière Annaëlle, pour fouiller le hall.

" Rien. " répond-t-elle en relâchant le souffle qu'elle n'avait même pas eu conscience de retenir.

Peu convaincu par sa réponse, comme l'attestent le plis persistants entre ses yeux, Léo tire Anaëlle derrière elle pour  rejoindre l'intérieur de la salle à manger.

La pièce est deux fois plus petite que le salon, mais contient tout de même une immense cheminée identique à celle présente là-bas. Le centre de la salle est occupé par une longue table, autour de laquelle sont rangées une douzaine de chaises en pagailles, envahies de toiles d'araignées. Face à la cheminée, deux buffets vitrés, vidés de leur argenterie, et sous les fenêtres de la façade de la maison, trois consoles, débarrassées de leur bibelots, dont une qui s'est effondré sous le poids des années.

Clarence, Luc et Ben ont pris place à l'extrémité de la salle à manger, devant une porte entrouverte, tournant le dos à celle-ci. Devant eux, installés sur la table et au milieu de nombreux fils électriques, trois ordinateurs portables, un pour chacun d'entre eux. La lumière diffusée par les écrans donnent à leur visage un teint cadavérique. Dans un frisson d'appréhension, Annaëlle se surprend à espérer que cette image n'ait rien d'un présage malheureux.

Les jeunes gens qui constituent le groupe d'Annaëlle n'ont même pas rejoints les chasseurs ; ils se sont contentés de rester debout, près de la cheminée, dans un silence boudeur, à mi-chemin entre l'entrée de la pièce et les trois hommes. Léo, lui, ne fait pas comme eux et tire Annaëlle à sa suite, ne s'arrêtant qu'une fois qu'ils sont postés derrière Luc, installé au centre du bout de table, les yeux rivés sur un écran splitté en quatre. 

Intriguée par ce qui est affiché sur l'ordinateur, Annaëlle se penche afin de mieux voir l'écran. Chacun des carrés montre une pièce différente, filmée en noir et blanc, sans doute celles de l'étage puisque trois ont l'air d'être d'anciennes chambres, tandis que la dernière ressemble plutôt à un grand bureau. D'un coup d'œil, Annaëlle regarde ensuite les deux autres appareils. Celui de Clarence affiche le même écran splitté, où seulement deux pièces s'affichent : une vieille cuisine et la pièce où ils sont tous rassemblés. En se tournant largement vers le coin arrière droit de la salle, Annaëlle aperçoit alors deux caméras sur trépied, sagement installées. L'ordinateur de Ben, lui, est ouvert sur un traitement de texte agrémenté de photos très anciennes, datant certainement de la même époque que la maison. 

" Qu'est-ce que vous faites au juste ? " demande Léo, une main posée sur le dossier de la chaise de Clarence et les yeux rivés sur l'écran de Luc. 

" On essaye de repérer du mouvement, quoi que ce soit qui nous renseigne sur l'origine du rire de tout à l'heure. Mais les caméras n'ont rien vu d'exceptionnel. Qui que c'était, il est resté caché. " répond calmement Clarence.

" Je vois que la caméra de la salle à manger filme aussi l'arche qui nous sépare du hall. Quand nous sommes entrés, quelque chose nous a suivi ? " 

Annaëlle, qui avait gardé les yeux fixés sur les écrans, se tourne brusquement vers Léo, surprise par sa question. Clarence aussi se retourne, étonné. 

" Je visualisais les enregistrements de l'étage à ce moment-là, donc je ne sais pas. Pourquoi ? Il s'est passé quelque chose ? "

Léo donne un coup de tête en direction des adolescents restés près de la cheminée en expliquant : 

" Alice est montée toute seule. Elle n'a pas été plus loin que le corridor mais son comportement était bizarre. Et puis ... "

Il s'interrompt avant de lancer un regard interrogateur à Annaëlle, comme s'il lui demandait la permission d'en dire plus. La jeune femme comprend alors qu'il n'a pas du tout été dupe quand elle lui a certifié qu'il ne s'était rien passé, juste avant de rejoindre les autres. 

" Je crois qu'Annaëlle a vu quelque chose dans le hall, il y a quelques instants. "

Ben se tourne aussitôt vers l'étudiante. 

" Tu as vu quoi ? "

" Rien. " répond-t-elle immédiatement, plus par habitude que par honnêteté, avant de préciser à mi-voix, histoire de ne pas être entendue par tout le monde. " J'ai juste senti une présence. Comme un genre d'appel. Ca arrive parfois. "

Le cœur d'Annaëlle bat la chamade ; c'est presque comme si il allait sauter hors de sa poitrine. Il y avait longtemps qu'elle n'avait pas été aussi honnête vis-à-vis de sa capacité. Ca la met mal à l'aise. Ca la rend angoissée. 

Et légèrement euphorique aussi. Comme un sentiment de liberté. Elle en tremble même un peu.

" Heureusement, il n'a pas réussi à me toucher. " conclut-elle dans un soupir, en serrant ses mains l'une contre l'autre pour s'empêcher de trembloter des épaules aux chevilles, son sang saturé d'un brusque apport en adrénaline. 

" Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il se passe dans ce cas ? " demande Léo avec curiosité au moment où Ben esquisse une grimace.

" Des souvenirs. " explique ce dernier en se tournant légèrement sur sa chaise pour leur faire face, épargnant cette corvée à Annaëlle. " Par le contact, les esprits peuvent nous montrer leur mort. "

Léo frissonne.

" Ouais. " confirme Ben en se remettant face à son écran. " Et c'est aussi pourri que ça en a l'air. "

 

 

 

 

 

Chapitre 11 by Mayra
Author's Notes:
Merci à Crystallina pour sa relecture. =)

Chapitre 11

 

Dans la salle à manger du domaine des Saules, il n'y a guère plus que le bruit des touches du clavier pour rompre le silence, tombé lourdement sur la pièce depuis que chacun a cessé de discuter avec son voisin. Tous plongés dans leur téléphone, une grande partie des personnes présentes essayent encore d'attraper une barre de réseau téléphonique ou de 4G, en vain, tandis que les autres ont abandonné depuis plusieurs minutes, se contentant de faire défiler quelques photos de leur galerie, histoire de se changer les idées. Seul Ben est sur l'ordinateur, toujours occupé à fouiner dans ses dossiers.

Si Bastien, Amir, Noah et l'adolescente aux couettes s'adonnent à quelques positions improbables dans l'espoir de pouvoir passer un coup de fil ou envoyer un message à qui que ce soit d'extérieur à la propriété, c'est que Léo a soulevé une évidence moins de quinze minutes plus tôt : pourquoi personne n'avait encore pensé à appeler les secours pour leur venir en aide ? La réponse était tombée rapidement : la maison, trop proche de la côte, échappe certainement aux satellites. Impossible d'utiliser son smartphone pour autre chose qu'une application qui ne nécessite pas une connexion internet, c'est-à-dire quelques rares jeux et la lampe torche. Au moins, tant qu'ils ont de la batterie, ils peuvent s'éclairer sans avoir trop recours aux bougies qui se consument rapidement, ni aux lampes de poche des chasseurs, en nombre insuffisant pour leur groupe agrandi.

Agacé, Bastien finit par rejoindre ceux qui ont vite abandonné l'idée de réussir à capter quoi que ce soit et se laisse tomber sur la chaise la plus proche, juste à côté de Léo. Puis, il sort un briquet et un paquet de cigarettes de sa poche, avant d'en allumer une et de la fumer avec un plaisir évident.

" Tu devrais éviter ces cochonneries. " conseille Alice, assise face à lui, agitant sa main devant son visage pour chasser la fumée qui englobe sa tête. " Ce sont elles qui ont tué ma mère. Cancer de la gorge. "

Bastien hausse les épaules, l'air indifférent.

" Ça ou autre chose ... De toute façon, vu comment est partie cette soirée, on risque de tous crever dans cette foutue baraque. "

" Quel optimisme ! " réplique la fille aux couettes, ses mains obstinément tendues vers le plafond et les épaules secouées par un petit rire condescendant.

" T'étais bien là quand le lustre est tombé, non ? T'as même failli te le manger sur la tronche, si je me souviens bien, et Amir aurait pu y laisser un œil. Je n'appelle pas ça partir sur de bonnes bases. Je préfère penser que cette saleté de maison veut notre peau, comme ça, avec un peu de chance et de prudence, j'arriverais à m'en sortir vivant. "

Il ponctue sa phrase d'un long souffle, envoyant un nouveau nuage de fumée au visage d'Alice qui se lève, agacée, pour rejoindre Noah près des fenêtres, toujours occupé à chercher du réseau d'un air désespéré.

Annaëlle range son téléphone dans la poche de son jean. La batterie étant passée sous la barre des vingt-cinq pour cent, elle préfère l'économiser au maximum en évitant toute utilisation non-essentielle. A côté d'elle, Léo opère le même mouvement, sans doute traversé par une pensée identique.

" Ils sont toujours dans le salon ? " demande-t-il alors à la cantonade, en référence à Luc et Clarence, partis finir d'installer leurs caméras dans la pièce qu'ils occupaient précédemment.

C'est Ben qui se charge de répondre, après avoir glissé un regard sur les écrans près de lui :

" Ouais, je reçois les images maintenant. Je les vois, ils ont presque terminé. "

Au moment où il prononce ces mots, un bruit sourd résonne entre les vieux murs de la maison, dont l'origine se trouve précisément être le salon. Ben glisse de nouveau un œil - alerte cette fois-ci - sur les écrans avant de  faire rouler ses yeux dans ses orbites et de retourner à son occupation. Annaëlle en déduit qu'il ne s'est rien passé de grave.

Supposition bien vite confirmée lorsque Luc et Clarence reviennent, le premier demandant à l'autre :

" Tu crois que le propriétaire nous le fera payer ? "

" Si c'est le cas, je ne compte pas le laisser faire. Tout ce qui se trouve dans cette maison a plus de cent ans, comment veux-tu ne rien casser ? Surtout que ça n'a pas été entretenu depuis des décennies. Tout est bon à jeter, ce n'est pas comme s’il allait récupérer quoi que ce soit. Alors il n’a plutôt pas intérêt à venir nous chatouiller pour quelques babioles brisées. "

Clarence et Luc pénètrent dans la salle à manger, puis rejoignent leur ami sans accorder un regard aux autres personnes présentes dans la pièce, toujours plongée dans un silence presque assourdissant. 

Annaëlle se demande alors pourquoi tous ces adolescents, d'ordinaire débordant d'énergie, font preuve d'un tel calme. Peut-être ont-ils fini par les croire ? Si elle en juge aux quelques mots prononcés par Bastien plus tôt, lui au moins semble aller dans leur direction et penser que la maison est dangereuse pour eux. Mais est-ce vraiment le cas pour les autres ? Pour ce qui est de Noah, Annaëlle n'a pas besoin de s'interroger très longtemps : elle connaît trop bien son frère et sait que jamais il ne croira en l'existence d'une certaine forme de vie après la mort. Tout comme leurs parents, il est totalement hermétique à cette idée. Pour les autres, elle ne peut pas vraiment dire, elle ne les connaît pas et ne peut que se baser sur ce qu'elle voit présentement, mais ils ne laissent pas paraître quoi que ce soit.

L'arrachant à ses pensées, Ben s'exclame soudain, s'adressant à ses collègues :

" Tout est bon. Les images sont claires et les enregistrements lancés. On fait comme d'habitude ? "

Ni Clarence, ni Luc ne répondent à la question. Ils échangent un regard entre eux, font de même avec Ben et posent ensuite leurs yeux sur le reste des occupants de la pièce. Annaëlle leur lance une œillade interrogatrice en retour.

" Si vous n'aviez pas été là, on aurait fait le tour de la maison, on serait entré dans chaque pièce pour titiller un peu les esprits présents. De manière générale, ils réagissent à la présence de Ben, alors c'est une bonne façon de les forcer à se manifester. " lui explique Clarence.

" Et qu'est-ce qui vous empêche de faire comme d'habitude ? " demande Léo.

" Rien, mais vous n'avez peut-être pas envie de rester seuls ici. "

" Et pourquoi pas ? " rétorque l'adolescente aux couettes, s'immisçant dans l'échange, ses bras toujours levés vers le plafond mais la tête tournée vers eux. " Arrêtez votre cinéma maintenant, on est dans une vieille baraque, c'est tout. Elle craque, elle peut faire des bruits qu'on n’identifie pas et il y a même des trucs qui peuvent péter. Rien d'étonnant là-dedans. Allez faire les guignols si ça vous chante, nous on reste ici. Et il ne nous arrivera rien, ça, je peux vous l'assurer. "

Annaëlle sourcille et pince les lèvres, agacée par le comportement impoli de la jeune fille.

" Ah, et au passage, si vous pouviez vous décider à nous ouvrir la porte, ce serait cool, merci. " clôture l'adolescente d'un ton et d'un sourire prétendument aimables.

Annaëlle secoue discrètement la tête. Elle comprend les doutes de la jeune fille. Si elle-même n'était pas ce qu'elle est, elle aurait certainement réagi de la même façon. Il est beaucoup plus facile de nier la réalité que d'accepter des faits aussi étranges. Et Annaëlle sait depuis bien longtemps que le cerveau humain est passé maître dans l'art de jouer à l'autruche chez certains individus. Mais ce n'est pas pour autant qu'elle cautionne cette manière de s'adresser à autrui. On peut ne pas être d'accord et garder son opinion pour soi quand celle-ci peut-être blessante. Une philosophie de vie qu'Annaëlle aimerait voir appliquer bien plus souvent, vu qu'elle a subi les effets de ce genre de comportement bien trop souvent à son goût.

" Faites comme d'hab',  ne vous inquiétez pas pour nous. " répond alors Léo à Clarence, ignorant ostensiblement l'intervention de l'adolescente, qui roule des yeux et retourne à sa recherche de réseau. " De toute façon, je doute sincèrement que qui que ce soit quitte cette pièce dans les minutes à venir. "

Pour ponctuer sa phrase, il donne un coup de pouce en direction des jeunes qui continuent de tendre leurs membres vers le ciel, formant un genre de scénette comique. 

" Très bien. " fait Clarence. " On ne devrait pas en avoir pour plus d'une heure. À tout à l'heure. "

Puis les trois chasseurs de fantômes quittent la pièce, lampes en main. Aussitôt, Léo se lève et s'installe sur le siège abandonné par Ben, les yeux rivés sur les écrans. 

" Qu'est-ce que tu fais ? " s'étonne Bastien.

" Je suis curieux de voir ce qu'il va se passer, alors j'observe. "

Même si la réponse de Léo surprend l'adolescent, comme l'atteste son haussement de sourcil, il semble s'en contenter et retourne à son téléphone. 

Esseulée, sans rien avoir à faire d'intéressant, Annaëlle plie ses bras sur la table poussiéreuse, formant un semblant d'oreiller sur lequel elle vient poser sa tête. Elle ferme ensuite les yeux et se concentre sur sa respiration pour se détendre. 

Depuis qu'elle a ôté le bracelet de sa grand-mère, elle n'a cessé de ressentir ce froid inhérent à la présence d'esprits, par conséquent, tout son corps subit une tension continue, quand ce ne sont pas carrément des frissons. Cette petite pause devrait pouvoir lui permettre de reprendre un peu le contrôle sur ses nerfs et de chasser le nœud dans son estomac, qui ne manque pas de revenir s'installer dès qu'elle n'a plus quoi que ce soit sur lequel porter son attention. Annaëlle se demande si, une fois enfin sortie de cette maudite maison, elle n'aura pas besoin de quelques séances de kiné : avec tout ce que ses muscles endurent depuis leur arrivée sur le domaine qu'ils ne sont visiblement pas prêts de quitter, elle va très certainement se manger une tendinite de tous les diables.

Au bout de plusieurs longues minutes à se concentrer pour intimer à son corps d'arrêter de rester tendu comme un piquet, elle entend plusieurs personnes prendre place autour d'elle et de la table. Aux voix, elle en déduit que Amir, Noah et les filles ont cessé de tenter désespérément d'avoir de l'aide et se sont résignés à attendre la suite des événements, comme eux.

" Si cette fichue barre était restée active un peu plus longtemps, j'aurais pu appeler mes parents. " peste la voix de Noah.

" Moi, j'ai réussi à capter internet pendant quelques instants, juste le temps d'ouvrir Whatsapp, mais je l'ai perdu avant d'avoir terminé de taper mon message. " renchérit Amir. 

" J'ai quand même écrit un message à mon père. " poursuit Noah, semblant ne pas tenir compte de l'intervention de son ami. " Mon téléphone va tenter régulièrement de l'envoyer et, avec un peu de chance, il finira par passer. "

Un petit silence s'installe autour de la table après cette échange. Il ne dure pas très longtemps, bien vite brisé par le frère d'Annaëlle qui, visiblement, ne supporte pas de rester inactif. 

" Et si on tentait à nouveau d'ouvrir la porte ? " propose-t-il. 

Annaëlle se redresse aussitôt pour le regarder et lui faire part du fin fond de ses pensées à propos des idées débiles qui peuvent traverser un cerveau d'ado demeuré, mais Amir réagit plus vite qu'elle.

" T'es gentil mais je préférerais garder mes deux yeux intacts, ok ? "

Puis, sans doute parce que la réponse d'Amir n'est pas assez claire à son goût, la maison décide d'en rajouter une couche en faisant claquer soudainement les quelques volets encore accrochés à ses fenêtres. Tout le monde sursaute brusquement au bruit que font les pans de bois qui viennent frapper furieusement plusieurs fois les façades de la bâtisse. Les efforts d'Annaëlle pour détendre ses muscles sont instantanément réduits à néant.

Quand au bout de quelques secondes, les volets se calment et reprennent leur silence habituel, Bastien lâche un petit rire tremblotant et dit dans un filet de voix : 

" Je crois que le message est limpide. "

Annaëlle n'aurait sans doute pas dit mieux. 

Plus personne ne prononce alors un mot, chacun plongé dans ses pensées. 

Annaëlle en profite pour mettre à nouveau ses bras sur la table et poser sa tête par dessus, recommençant son exercice de détente, les yeux clos. Concentrée sur son corps et contrôlant sa respiration pour qu'elle soit régulière et profonde, elle arrive plutôt facilement à défaire les différents nœuds de son corps. 

Peut-être même trop facilement puisqu'elle finit par s'endormir. Rien d'étonnant à cela vu que sa précédente nuit, passée dans son studio d'étudiante, a été mise à mal par la présence de Lucille, et ce n'est pas la petite sieste qu'elle s'est offerte au cours de l'après-midi qui aurait pu remédier à cela.

Annaëlle estime qu'elle n'a sans doute pas fermé les yeux plus d'une demi-heure quand elle s'éveille en sursaut, l'esprit plutôt alerte pour quelqu'un qui vient de subir un black-out complet, dérangée par les éclats de voix d'Alice et de son amie, installées face à l'étudiante. Annaëlle s'étire en écoutant les deux adolescentes s'interroger à mi-voix sur la possibilité de s'éclipser quelques instants pour soulager une envie pressante.

D'un coup d'œil sur la table, éclairée par la présence de la lampe qui se trouvait précédemment dans le salon, elle constate l’apparition de bouteilles de jus de fruits et de sodas, de paquets de chips et de fruits secs, ainsi que d'un saucisson parfumé à la noisette si elle en juge à l'étiquette présente juste sous son nez. 

Dire qu'Annaëlle est surprise serait un euphémisme. 

Elle se tourne vers Léo, assis à sa droite et occupé à vider un verre de jus d'orange, pour l'interroger sur l'origine de tous ces produits, mais avant qu'elle ait pu prononcer un mot, son ventre se met à gargouiller bruyamment, parfaitement audible dans le silence relatif de la salle à manger. Bien entendu, tout le monde se tourne aussitôt vers elle. 

" Te prive pas, mange. " l'invite Amir, installé à  l'extrémité gauche de la table, en désignant la nourriture de la main. 

" D'où ça sort tout ça ? " demande-t-elle en retour, intriguée. 

" Un de nos potes, Jules, va fêter ses dix-huit dans dans une semaine. " se charge d'expliquer Bastien, en tripotant distraitement l'un des boutons d'acné de son visage. " C'est ce qu'on avait commencé à apporter et planqué dans la maison en vue de la petite sauterie. "

Annaëlle hoche de la tête, convaincue par l'explication, au moment où Amir lui tend un paquet de chips ouvert, parfumé au fromage, pour qu'elle en prenne une poignée. Elle ne se fait pas prier puis remercie Noah d'un mouvement de tête lorsqu'il lui sert du jus d'orange, versé dans un gobelet en carton. 

" Je ne peux plus me retenir, il faut que j'aille aux toilettes. " s'exclame alors l'adolescente aux couettes en se levant brusquement de sa chaise. " Alice, tu viens avec moi ? "

La jeune fille aux longs cheveux bruns acquiesce d'un signe de tête et se lève à son tour, au moment où Léo pose une question légitime. 

" Vous savez où trouver des toilettes ici, au moins ? "

" A l'étage, dans l'une des chambres. " répond aussitôt Alice. " Ce sont les seules encore en état de fonctionner à ce que je sache. "

" OK, soyez prudentes alors. "

Alice roule des yeux en prenant un air affligé, son amie sur les talons, alors qu'elles s'apprêtent à sortir de la pièce, puis lâche d'un ton résolu :

" Faut arrêter de flipper comme ça. J'ai passé des dizaines de soirées dans cette maison sans qu'il n'arrive jamais quoi que ce soit. Très honnêtement, je pense plutôt que ces pseudo chasseurs de fantômes se fichent de nous. Je suis sûre qu'ils ont truffé la maison de gadgets pour faire croire qu'elle est hantée, tout ça pour soutirer le maximum de fric aux propriétaires. Ils ne seraient pas les premiers à avoir ce genre d'idées, et certainement pas les derniers. "

Annaëlle sourcille, surprise de découvrir à quel point Alice a pu réfléchir aux événements et a trouvé une explication qui pourrait tout à fait être plausible, bien que particulièrement calomnieuse vis-à-vis de Ben, Luc et Clarence. 

Léo secoue la tête après que les deux filles ont disparu dans la noirceur du couloir, accompagnées de leurs téléphones pour leur ouvrir le chemin. Il semble ne pas être du même avis qu'Alice, sans qu'Annaëlle n'arrive à s'expliquer pourquoi le jeune homme semble aussi certain que les esprits existent et se soient établis dans le domaine. L'étudiante ne comprend pas et s'étonne de découvrir qu'elle serait curieuse d'en savoir plus sur les raisons qui poussent Léo à croire les médiums sur parole.

Bien entendu, Annaëlle ne sent pas du tout le courage de l'interroger à ce propos et se contente de grignoter, comme les garçons, aussi bien pour contenter son estomac en mal de nourriture que pour passer le temps. C'est une occupation comme une autre en attendant que les trois amis reviennent de leur petite escapade, dont la durée estimée à une heure touche presque à sa fin. 

Les quelques gâteaux  secs et morceaux de charcuterie, que la jeune femme fait passer à grandes rasades de jus de fruits, ne suffisent pas à contenter correctement son estomac, chargé en tout et pour tout sur la journée de deux cafés et de deux pâtisseries. Elle baverait presque d'envie en imaginant le burger juteux et hypercalorique qu'elle aurait dû s'offrir, confortablement installée sur une banquette de restaurant, accompagnée par un épisode de sa série du moment, visionné sur son téléphone. Elle se serait peut-être même offert une part de cheesecake en dessert, histoire de faire durer le plaisir du moment et de retarder le retour au domicile familial.

Son verre terminé, Annaëlle s'arrache à ses pensées gourmandes pour revenir à l'instant présent. Léo reparti s'installer derrière les écrans des chasseurs de fantômes, elle est restée seule avec Amir, Noah et Bastien qui discutent cinéma et du dernier film qu'ils ont pu voir. Elle découvre au passage que Bastien est un féru de films d'horreur, ce qui explique peut-être qu'il a tendance à croire ceux qui certifient que, cette nuit, ils sont entourés par les spectres.

Délaissant les garçons à leur échange cinéphile, Annaëlle se lève pour rejoindre Léo et se glisse sur le siège abandonné par Ben. Ses yeux tombent aussitôt sur l'écran que regardait ce dernier avant de s'éclipser avec ses amis.

Le fichier informatique resté ouvert est un résumé de l'histoire de la maison. Annaëlle y apprend rapidement qu'elle a été construite au dix-neuvième siècle, par un riche marchand anglais, venu s'installer sur la côte française avec son épouse. Suite à leurs décès et sans héritier, la maison a été vendue et rachetée un nombre incalculable de fois, habitée rarement plus de quelques mois avant d'être abandonnée et laissée dans son jus, jusqu'à l'arrivée de l'acheteur suivant. Le propriétaire actuel est entré en sa possession au début des années quatre-vingt, sans jamais rien en faire, à l'exception de différentes tentatives d'exorcisme. 

Les yeux plissés, Annaëlle approche son regard de l'écran, peu sûre d'avoir bien lu. Pourtant, si, il n'y a aucun doute, c'est bien le nom de sa grand-mère qui est noté noir sur blanc, au milieu de la liste des différents intervenants aux capacités extrasensorielles censés avoir travaillé sur le "nettoyage" du domaine. Et la date d'intervention de sa mamie Jeanne correspond au jour de son décès. Annaëlle s'était toujours demandé ce que sa grand-mère faisait sur la vieille route côtière sur laquelle elle avait trouvé la mort. A présent, elle a sa réponse : la vieille femme revenait du domaine des Saules. Et cela explique la présence de son bracelet dans le jardin, qu'Annaëlle a trouvé en arrivant. 

Perturbée, la jeune femme interrompt sa lecture et se laisse tomber contre le dossier de sa chaise. Apprendre les circonstances qui ont mené sa mamie Jeanne à la mort la trouble plus qu'elle ne l'aurait pensé. Sa grand-mère avait-elle quitté la propriété de toute urgence et en panique, pour ne pas remarquer qu'elle avait perdu son précieux bracelet, indispensable à tout bon médium, si Annaëlle devait en croire Ben ? Était-ce les morts présents dans la maison qui avaient causé son arrêt cardiaque ou cela avait-il été une simple coïncidence ? Pourquoi la vieille femme avait-elle accepté de travailler sur cette demeure ? Ne savait-elle pas à quel point elle était dangereuse ? 

La jeune femme est soudainement arrachée à son trouble par Léo qui lâche un juron. 

" C'est quoi ça ? " fait-il, sourcils froncés, en rapprochant son visage de l'écran, comme pour mieux voir. 

Intriguée, Annaëlle se penche pour observer à son tour l'image que Léo scrute avec tant d'insistance. Sur le carré supérieur gauche, affichant l'intérieur d'une chambre principalement meublée d'un immense lit à baldaquin et de deux imposantes commodes, elle discerne les silhouettes d'Alice et de son amie, qui discutent, face à face, au milieu de la pièce. L'une fait dos à la porte, l'autre à la fenêtre.

Et dans un recoin de la pièce, à peine visible, une silhouette se devine, haute et vaporeuse. On reconnaît une forme humaine, sans doute adulte, peut-être une femme vêtue d'une longue jupe. Elle est immobile. Elle semble seulement observer. 

" C'est ce que je crois ? " demande Léo dans un filet de voix, sans lâcher l'image du regard. 

Comme c'est la première fois qu'Annaëlle observe un spectre par l'intermédiaire d'un écran, elle n'est pas vraiment sûre. Elle est plus habituée à voir les défunts dans leur entièreté, comme s'ils étaient encore en vie, plutôt que partiellement, à l'instar du commun des mortels. Mais comme elle doute que ce soit un montage ou une illusion d'optique, elle répond au jeune homme :

" Je suppose. "

" T'es pas sûre ? " s'étonne-t-il en se tournant brusquement vers elle, le regard exorbité. 

" D'habitude, je les vois en direct, pas par écran interposé ! " se défend-elle aussitôt.

Du coin de l'œil, Annaëlle aperçoit alors du mouvement dans la chambre. Elle reporte son intérêt sur l'image en noir et blanc. Alice bouge, semble prête à quitter la chambre. Son amie lui emboîte le pas. Dans le coin de la pièce, la silhouette floue disparaît. 

Et réapparaît entre les deux jeunes filles, inconscientes de sa présence. L'adolescente aux couettes se retrouve brusquement repoussée en arrière, avec tant de violence qu'elle traverse la pièce et sort du champ de la caméra.

Son cri de terreur résonne dans toute la maison. 

 

 

Chapitre 12 by Mayra

Chapitre 12

 

A l'arrivée d'Annaëlle dans la chambre, il n'y a plus âme qui vive. 

L'immense lit à baldaquin au matelas avachi et ses deux petites tables de chevet se trouvent sur sa gauche, les deux imposantes commodes séparées par une coiffeuse au miroir terni et piqueté sont sagement rangées contre le mur sur sa droite et, au sol, un tapis aux couleurs fanées recouvre l'entièreté du plancher. Une brise fraîche et salée entre par la fenêtre brisée, juste en face d'elle.

Mais des deux adolescentes, il n'y a aucune trace. Comme si Léo et elle avaient rêvé leur présence dans la pièce. Seules des traînées sur le sol, tracées dans la poussière, attestent du passage récent d'un ou plusieurs individus.

Arrivée la première, portée par la crainte de ce que le spectre a pu faire à l'adolescente aux couettes, Annaëlle s'est arrêtée sur le pas de la porte pour observer la pièce, chercher la présence d'une entité indésirable. Mais le fantôme lui aussi a disparu alors elle s'autorise à entrer. Dans son dos, elle entend le bruit que génère la cavalcade des garçons qui terminent de monter l'escalier, motivés par son bond soudain et son départ précipité de la salle à manger suite au visionnage de l'agression sur l'écran.

Annaëlle fait quelques pas dans la chambre, balaie rapidement les alentours de la lampe torche qu'elle a réquisitionnée sans demander l'avis des autres. En plus des autres meubles, elle repère une armoire, aussi haute qu'un homme, large comme trois, poussée contre le mur près de la porte. Les battants de la penderie, mal fermés, bougent un peu, certainement agités par la brise marine qui pénètre par la fenêtre aux vitres explosées.

" Qu'est-ce qu'il se passe ? " s'exclame soudain une voix masculine depuis la porte de la chambre.

Précédé par la lumière de sa propre lampe, Clarence entre à son tour dans la pièce. Sourcils froncés, il poursuit :

" On a entendu un cri et un bruit de verre brisé. "

À l'annonce de cette nouvelle information, le cerveau d'Annaëlle analyse rapidement les choses : au vu de la position qu'avaient les deux jeunes filles et la disposition des éléments dans la pièce ... Annaëlle braque aussitôt sa lampe sur la fenêtre. Le souffle coupé, priant pour que ses suppositions soient erronées, elle s'approche ensuite doucement de l'ouverture, où des éclats de verre pointus sont restés accrochés au contour de bois. Elle sent la présence de Clarence juste derrière elle, tout près, et entend le reste de son groupe arriver dans la chambre.

Arrivée à la fenêtre, Annaëlle se penche vers l'extérieur en prenant soin d'éviter tout contact avec les bris de verre, puis éclaire le jardin de sa lampe en portant plus particulièrement son attention vers le dessous de la fenêtre. Son cœur rate un battement et elle lâche un jappement d'horreur ridicule en découvrant le corps de la jeune fille aux couettes, étendue sur un parterre de fleurs mort. Elle est immobile, l'un de ses bras forme un angle anormal et son cou repose sur la bordure en brique qui cerne les buissons. Ses yeux sont fermés. De là où elle se trouve, difficile pour Annaëlle de dire si l'adolescente est inconsciente ; ou pire.

Une main se glisse alors sous le bras de la jeune femme et la tire en arrière, libérant le passage vers la fenêtre. Léo prend aussitôt sa place pour regarder au dehors, le sinistre spectacle éclairé par les bon soins de Clarence. Derrière eux, postés au centre de la chambre, Amir, Bastien, Noah, Luc et Ben attendent, l'air inquiets.

" Merde. " lâche Léo d'une voix sourde.

Il répète son juron quatre ou cinq fois, l'accompagne d'un autre à deux reprises puis recule, le teint gris. Clarence reste à la fenêtre, sa lampe braquée sur le parterre de fleurs. Annaëlle se demande s'il espère ainsi apercevoir un signe lui indiquant que la jeune fille va bien ou s'il réfléchit à un moyen de sortir de la maison pour lui porter secours.

" Qu'est-ce qu'il s'est passé ? " demande Bastien. " C'était quoi ce cri ? Est-ce que... ? "

Il ne finit pas sa question, tourne son regard vers la fenêtre d'un air qui veut tout dire : il a compris et demande confirmation. Ce que Léo s'empresse de faire.

" Manon est tombée par la fenêtre. Elle est inconsciente. "

Une version des faits plutôt édulcorée. Mais c'est sans doute plus intelligent d'annoncer les choses de cette façon. Ce n'est pas la peine de paniquer les autres. Annaëlle estime déjà ressentir assez de trouille à elle toute seule.

Si les fantômes du domaine commencent à vouloir leur peau...

Bastien, Amir et Noah se précipitent vers la fenêtre, sans doute désireux de vérifier les choses par eux-mêmes. Clarence s'efface pour leur laisser la place et s'approcher de Luc et Ben. Annaëlle se met à trembler, l'esprit en surchauffe, l'imagination lancée au galop. Comment sortir de la maison ? Tout le monde l'a vu plus tôt, s'ils essayent de quitter la demeure en arrachant les planches de bois qui obstruent les fenêtres du rez-de-chaussée ou en forçant sur la porte d'entrée, les esprits passent à l'attaque. Il faut donc trouver un autre moyen de sortir... Leur serait-il possible de fabriquer une corde et de descendre par la fenêtre brisée ?

Annaëlle tourne son regard vers l'ouverture par laquelle souffle toujours la petite brise salée, le jardin faiblement éclairé par la lune à moitié pleine. Elle sursaute en apercevant une silhouette debout près de la falaise. D'après sa taille, elle estime que c'est un enfant. Encore. Mais il est trop loin pour permettre à l'étudiante de discerner les détails de son visage ou de ses vêtements. Tout ce qu'elle voit, c'est qu'il regarde en direction du manoir. Dans le doute, elle cesse très vite de l'observer ; qui sait, il est peut-être en train de les épier par la fenêtre.

" Il faut aller l'aider ! " s'exclame d'un coup Noah en revenant vers le centre de la chambre d'un pas rageur. " Qu'est-ce que vous attendez ? "

" On ne peut pas sortir de la maison. " lui rappelle alors Ben.

Noah ouvre les yeux si ronds qu'Annaëlle se demande s'ils ne vont pas sauter hors de leur orbite et rouler sur le tapis poussiéreux, au milieu de leurs empreintes de pas.

" Non mais vous êtes sérieux là ? Manon vient de passer par la fenêtre ! Elle est peut-être gravement blessée ! Elle peut avoir besoin d'une ambulance ! "

Amir et Bastien abandonnent à leur tour la fenêtre pour les rejoindre. Toutes leurs lampes allumées et dirigées vers le centre de leur groupe éclairent leurs visages d'une lueur jaunâtre qui ne flatte aucun teint. Elle souligne les creux de leurs visages inquiets, accentuent les ombres de leur peur.

" Je comprends ce que tu veux dire et, si je le pouvais, je serais déjà en train de lui porter secours. " explique calmement Ben en détachant chaque syllabe, ses yeux plantés dans ceux de Noah, comme si ses globes oculaires pouvaient faire passer son message plus sûrement que les mots qu'il prononce. " Mais je te rappelle que nous avons déjà essayé de sortir et que ça s'est mal terminé. Tu veux vraiment qu'il y ait un autre blessé ? "

Annaëlle voit son frère ouvrir la bouche pour riposter, l'air mauvais, certainement bien décidé à exposer son point de vue avec virulence et prêt à en découdre même, besoin échéant, mais Amir intervient en posant une main douce sur l'épaule de Noah, ce qui calme aussitôt les ardeurs de l'adolescent.

" Il a raison. Il faut trouver un autre moyen d'aider Manon. "

Les pensées d'Annaëlle se dispersent en entendant pour la troisième fois le prénom de la jeune fille aux couettes. Il aura fallu que celle-ci passe brutalement par une fenêtre pour qu'elle apprenne enfin son nom...

" Où est l'autre fille ? " demande alors Luc, sourcils froncés par l'inquiétude. " La brune aux cheveux longs. "

L'interrogation jette un blanc sur leur groupe. Assez bêtement, chacun braque sa source de lumière - lampe ou téléphone - vers chaque recoin de la chambre, comme si Alice pouvait juste s'être planquée en attendant que quelqu'un se souvienne enfin d'elle. Bien sûr, il n'en est rien.

" Elles sont montées ensemble. " assure Noah d'une voix forte où comment à pointer un soupçon de panique.

" Elles étaient toutes les deux dans la pièce au moment où Manon est passée par la fenêtre. " explique alors Léo, non sans se tourner vers Annaëlle pour planter son regard dans le sien.

La jeune femme comprend aussitôt où il veut en venir en la regardant avec tant d'insistance : il se demande sans doute s'il doit parler de ce qu'ils ont vu sur l'écran. Aucun doute que Ben, Luc et Clarence les croiraient sur parole ; pour les autres, cependant, rien d'aussi sûr. Mais Annaëlle sait qu'ils ne peuvent taire ces informations capitales, peu importe ce que le reste du groupe en pensera. Alors elle se lance, avec une pointe d'appréhension :

" Il y avait aussi un fantôme dans la chambre. Léo et moi l'avons vu sur vos ordinateurs. Et je crois que c'est lui qui a poussé Manon à travers la pièce. "

L'annonce jette un froid sur leur assemblée. Annaëlle échange un regard indécis avec Léo.

" Tu crois ? " relève Luc. " Comment ça ? "

" Le spectre se trouvait dans un coin de la pièce pendant que les filles discutaient. " raconte Annaëlle, en montrant l'espace hanté en question. " Puis, quand elles ont décidé de quitter la chambre, il s'est téléporté entre elles. Alice a continué sa route mais Manon s'est retrouvé projetée en arrière, sans que rien ni personne ne l'ait touché. "

" C'était le seul fantôme dans la pièce ? " demande Ben en commençant à se déplacer dans la chambre, fouillant chaque recoin de sa lampe torche.

" De ce que j'ai vu, oui. " répond Annaëlle, cherchant confirmation  auprès de Léo qui s'empresse d'acquiescer d'un signe de la tête.

" Et à quoi il ressemblait ? "

Avant de répondre, Annaëlle laisse son regard dériver sur Bastien, Amir et Noah, restés silencieux pendant ses explications. Ces derniers les écoutent attentivement. Même Noah, ce qui a le don de susciter une grande surprise chez Annaëlle. Elle ne s'attendait pas à ce qu'il encaisse ses paroles sans broncher.

" Difficile à dire. Via écran interposé, il semblerait que je ne vois rien de plus que les autres. Léo et moi avons seulement discerné une silhouette adulte, probablement une femme puisqu'elle portait une jupe longue. "

Alors que Ben poursuit sa minutieuse inspection, Luc sort d'une de ses poches son détecteur de fantômes. Une fois allumé, l'aiguille de ce dernier tremble à peine dans le vert.

" Il est parti. " en déduit le jeune homme. " Redescendons à la salle à manger pour visionner les images. Tu arriveras peut-être à en voir un peu plus, Ben. "

" J'en doute. " répond le trentenaire à voix si basse qu'Annaëlle doute de l'avoir vraiment entendu. 

Sur ces mots, il cesse de fouiller la pièce à la recherche d'une présence paranormale et emboîte le pas à ses amis, qui quittent déjà la chambre. Léo, Amir, Bastien et Annaëlle font aussitôt de même mais Noah, resté à sa place, les retient en s'exclamant, outré :

" Et on abandonne Manon comme ça ?! "

C'est Amir qui se charge de lui répondre d'un ton las :

" On ne peut rien faire pour elle, tu viens de l'entendre. Tu tiens vraiment à risquer d'autres vies pour la secourir ? La tienne peut-être ? On ne peut que croiser les doigts pour que sa chute ne soit pas trop grave. Nous sommes au premier étage, elle est tombée d'une hauteur de trois ou quatre mètres maximum, il y a des chances pour qu'elle se soit seulement évanouie. "

Noah ouvre la bouche, sans doute pour s'insurger de nouveau, vu l'air qu'il affiche, mais cette fois c'est Bastien qui intervient, à bout de patience :

" Écoute mec, moi aussi ça me fout les nerfs de la laisser comme ça, mais on ne peut rien faire ! C'est assez clair, non ? Je propose qu'on concentre plutôt nos efforts sur Alice. On est enfermés dans cette maison de toute façon, elle n'a pas pu aller bien loin. Si ça se trouve, elle est même déjà en bas. Et dans le cas contraire, les caméras que ces trois-là ont collées un peu partout nous permettront de la repérer plus vite que si on s'amusait à fouiller une à une chaque pièce de cette foutue baraque, tu ne crois pas ? "

La tirade de l'adolescent convainc Noah, qui les suit jusqu'à la salle à manger sans prononcer un mot de plus. Précédés de leurs lumières qui peinent à percer les ténèbres étouffantes de la maison, ils traversent le corridor recouvert d'un épais tapis à dessins floraux délavés et rejoignent la portion du couloir qui s'ouvre sur le hall d'entrée. Dans un silence religieux, ils redescendent l'escalier et pénètrent dans la salle à manger, où Luc, Ben et Clarence sont déjà en train de regarder les images de ce qu'il s'est passé quelques instants plus tôt.

Aucune trace d'Alice cependant, remarque aussitôt Annaëlle. Une boule commence à se former dans son estomac. Après la chute du lustre dans le hall et celle de Manon depuis la fenêtre du premier, la jeune femme craint ce qu'il pourrait arriver à l'adolescente aux cheveux noirs, livrée à elle-même. Même si, très rapidement, une autre pensée se fraye un chemin dans son esprit : pourquoi donc Alice n'est-elle pas redescendue au rez-de-chaussée après avoir assisté à l'étrange accident de son amie ? Ou, tout simplement même, pourquoi n'était-elle pas sur place, dans la chambre ou ne l'avaient-ils pas croisée en montant l'étage, elle-même descendant chercher du secours auprès d'eux ?

Ignorant des pensées de sa sœur, Noah la bouscule, apparemment pressé de rejoindre les trois hommes postés devant leurs écrans.

" Il faut qu'on sache où est Alice. " dit-il d'un ton urgent, une main sur la table, et poussant un peu brusquement Luc pour l'écarter de l'écran qu'ils visionne.

Annaëlle remarque le regard agacé du barbu. Mais il ne dit rien et se contente de s'éloigner vraiment de Noah pour le laisser scruter les images autant qu'il le souhaite, et se rapprocher de Clarence, assis devant le second écran, Ben penché derrière lui.

" Effectivement, la caméra ne montre pas grand chose du spectre présent dans la chambre. " fait d'ailleurs ce dernier en se redressant, les yeux toujours rivés sur la vidéo. " Par contre, je suis d'accord avec toi, Annaëlle : visiblement, c'est lui qui s'en est pris à la jeune fille. "

Ben et Annaëlle échangent un regard silencieux. La jeune femme comprend bien que, derrière cet échange, l'homme tente de lui envoyer un message. Cependant, elle y reste complètement hermétique. Quoi qu'il ait à lui dire, il faudra qu'il le fasse de vive voix ; elle n'a pas encore appris à lire dans l'esprit des autres.

Bastien, Amir et Léo reprennent leur place autour de la table. Annaëlle reste debout, près de l'entrée, les yeux rivés sur la cheminée en face d'elle et derrière laquelle elle sait que le corps de Manon est étendu. C'est dur d'imaginer la jeune fille inconsciente - peut-être même morte - si proche et pourtant hors d'atteinte, incapable de recevoir l'aide qu'ils sont tous en mesure de lui apporter.

Le temps que Noah, Luc, Ben et Clarence visionnent les enregistrements de l'étage, sans doute à la recherche d'Alice maintenant, chacun garde le silence, régulièrement coupé par le craquement des chips que Bastien grignote. Puis, au bout de quelques minutes, Clarence annonce d'un air effaré :

" Les images de la chambre principale ne nous apprennent rien sur ce qui a pu arriver à votre amie. On la voit seulement sortir du cadre en direction de la porte, puis plus rien. Elle n'apparaît dans aucune des autre pièces, après la chute de Manon. "

Derrière le jeune homme aux cheveux blonds, Noah agrippe sa chevelure à deux mains, les yeux écarquillés d'angoisse.

" Mais enfin, c'est impossible ! Elle n'a pas pu se volatiliser ! " s'écrie-t-il.

" Tu as vu les mêmes enregistrements que nous. " dit Clarence. " On ne la voit nulle part. Je ne me l'explique pas non plus. En dehors des couloirs, tout est filmé ; et on l'y aurait croisée si elle s'y était trouvée. "

" Est-ce qu'elle pourrait être sortie, d'une manière ou d'une autre ? " demande Amir.

Un frisson secoue le corps d'Annaëlle, ses mains deviennent froides. Elle cherche un peu de chaleur en se frottant les bras. Apprendre que l'un d'entre eux s'est mystérieusement évaporé porte un sacré coup à son moral. Déjà qu'elle n'avait aucune envie de mettre les pieds dans le manoir à cause de ses fantômes, voilà en plus qu'ils pouvaient se montrer bien plus dangereux que tout ce qu'elle avait connu jusqu'ici. Sans compter qu'ils étaient tous coincés ici pour une durée indéterminée ...

De plus en plus gelée, Annaëlle finit par glisser ses mains sous ses aisselles, tout en tentant de contrôler les tremblements qui agitent son corps. Elle s'interroge sur les raisons de ce froid qui semble n'indisposer qu'elle, quand elle sent la pression familière qui s'installe dans son estomac. Elle cesse alors momentanément de respirer, serre les poings et concentre son regard sur le dessus de la longue table de la salle à manger, les bouteilles entamées et les paquets de chips éventrés qui y dorment sagement. Par contre, elle concentre son attention et ses oreilles dans son dos, vers le hall, où semble se trouver l'origine de son malaise. Elle le sent qui s'approche de plus en plus, augmentant le froid qui s'insinue sous sa peau et recouvre ses os, et accentuant les nœuds qui se forment dans son ventre. Elle sert les dents, indifférente aux échanges entre les garçons, eux-mêmes ignorant de ce qu'il se déroule dans le hall.

Annaëlle pourrait se retourner, épier celui qui s'approche, mais sa peur, cette vieille amie, l'en empêche. A juste titre peut-être... Sans qu'elle ne se l'explique, sans qu'elle ne le comprenne, Annaëlle est persuadée qu'elle doit garder secrète sa capacité à communiquer avec les morts, ne pas laisser les spectres du domaine savoir ce dont elle est capable.

Un grincement retentit. Le bruit est léger, Annaëlle doute que qui ce soit d'autre qu'elle l'entende. La curiosité la titille. Doit-elle se retourner ? Peut-être s'agit-il d'Alice ? Et même si ce n'est pas le cas, le son provient d'un objet réel, tangible, il lui suffirait d'ignorer la présence fantomatique, de faire comme si elle ne voyait rien pour ne pas attirer l'attention sur elle.

Le grincement se fait entendre de nouveau, un peu plus fort. Annaëlle ne tient plus ; elle se retourne.

Le hall est vide, toujours plongé dans le noir. De sa lampe, Annaëlle fait fuir les ombres, éclaire chaque recoin. Elle croit apercevoir un mouvement à la périphérie de son regard, juste à gauche, mais quand elle braque la lumière dans cette direction, elle ne découvre qu'un pan de mur ordinaire. La peur lui joue des tours. Ou plutôt les esprits. Celui qui a éveillé ses sens n'est plus là ; le froid et la pression ont grandement diminué. Elle se remet à respirer.

Quand Annaëlle reporte son attention sur la salle à manger et ses occupants, c'est le silence qui l'accueille. D'un rapide regard, elle constate que Noah est revenu près de ses amis et mâchonne un morceau de saucisson d'un air mauvais tout en pianotant sur son téléphone. Léo est resté avec Ben, Luc et Clarence, leur nez et leurs yeux collés aux écrans. Annaëlle suppose qu'ils sont toujours à la recherche d'Alice. 

Annaëlle lâche un profond soupir. A bien y réfléchir, elle sait ce qu'elle doit faire. Puisque les esprits de la maison sont visiblement dangereux et bien décidés à les garder enfermés avec eux, ils ne restent qu'une solution pour leur échapper. 

S'en débarrasser. 

Et pour cela, une seule méthode, comme l'a si bien dit Ben plus tôt : réaliser leurs dernières volontés, régler ce qui les retient sur terre. Ce qui signifie faire tout le contraire de ce qu'Annaëlle a fait jusqu'à présent. Cesser de les ignorer, de les fuir, de faire comme s'ils n'existaient pas et commencer à les écouter, les comprendre, échanger avec eux. 

En somme, tout ce qu'Annaëlle s'évertue à ne pas faire la plupart du temps. 

La jeune femme lève les yeux et croise le regard de Ben. Elle comprend aussitôt qu'ils pensent tous les deux à la même chose. Lui aussi certainement, parce qu'il s'empresse de se lever et de la rejoindre, avant de glisser délicatement sa main sous son bras pour la tirer à l'écart, se rapprochant des fenêtres qui donnent sur l'avant de la maison.

" Il devient urgent d'intervenir. " dit-il en prenant garde à ne pas trop élever la voix. " D'ordinaire, j'aurais réglé cela moi-même, sans aucune aide de la part de quoi que ce soit mais... Les fantômes qui ont élu domicile ici semblent nombreux, plus que ce que nous avions d'abord pensé. Et ta capacité est plus puissante que la mienne. Clarence m'a dit que tu vois les morts si nettement que tu peux les confondre avec les vivants. "

Annaëlle acquiesce d'un signe de tête. 

" Je sais, j'en suis arrivée à la même conclusion. Nous avons déjà une blessée et une disparue. On ne peut pas laisser les choses continuer ainsi. "

La jeune femme marque une pause, porte son regard vers les fenêtres condamnées et ajoute : 

" Clarence a dit vrai. Je les vois aussi bien que je te vois. Pour la plupart d'entre eux, c'est assez facile de les différencier des vivants ; souvent, ils portent les stigmates de ce qui a causé leurs décès. Mais pour d'autres, comme avec Lucille, c'est plus compliqué. Quand leur mort est toute récente, ils ne sont eux-mêmes pas conscients de leur trépas alors ils conservent souvent l'apparence qu'ils avaient de leur vivant. "

Ben émet un petit son qui exprime l'admiration, attirant le regard de la jeune femme sur lui.

" Et dire que je me trouvais incroyable avec mes ombres miroitantes. Tu es à un tout autre niveau de médiumnisme. Je me demande comment c'est possible. Surtout que tu ne sembles rien savoir des pratiques qui... " 

Ben s'interrompt brusquement, prend une profonde inspiration, comme pour se calmer, et poursuit :

"Enfin bref, ce n'est pas le moment de parler de ça, il y a plus urgent. Mais sache que je compte avoir une très longue discussion avec toi une fois que nous serons sortis d'ici. Autour d'un grand café. Et après une bonne nuit de sommeil. "

Annaëlle sourcille, peu sûre de ce qu'elle doit penser de cette invitation. Mais elle n'a pas le temps de s'appesantir sur ses pensées puisque son interlocuteur reprend sa tirade :

" Je propose que nous constituons deux groupes, tu prends la tête de l'une et moi de l'autre. Chacun de notre côté, nous irons plus vite. J'espère seulement qu'aucun des défunts qui s'attardent ici n'a de dernières volontés trop compliquées à exaucer. "

Annaëlle n'aime pas trop cette idée de séparation. Elle n'a pas vraiment l'habitude de discuter avec les revenants - les rares fois où cela lui est arrivé, c'était plus par nécessité que par réelle envie - et elle doute sincèrement avoir les clés pour mener à bien ce genre d'expérience. Elle préfèrerait largement rester auprès de Ben et l'observer. Peut-être même le laisser faire tout le sale boulot... 

Ce dernier doit voir que sa proposition ne plaît pas à la jeune femme puisqu'il ajoute : 

" Clarence t'accompagnera. Il saura te guider, nous avons fait suffisamment de chasse aux fantômes ensemble pour que tu puisses te reposer sur lui. Mais surtout, fais-toi confiance. Tu as tout ce qu'il faut pour mener à bien ce travail. C'est toi la médium. Ils ont besoin de toi pour gagner l'au-delà, tu es leur bouée de sauvetage. Si tu te présentes à eux en expliquant que tu es là pour les aider, il n'y a aucune raison pour cela se passe mal, crois moi. "

Annaëlle mordille sa lèvre inférieure. Les mots de Ben l'ont un peu rassurée. Savoir que Clarence sera avec elle joue aussi beaucoup sur son acceptation à visiter la maison dans le but de discuter avec ceux qui y sont attachés dans leur mort. 

" Petit conseil : porte ton bracelet. J'ai vu que tu l'avais enlevé mais il vaut mieux que tu te concentres sur ce que tu vois plutôt que sur ce que tu ressens. "

Annaëlle hoche de la tête, son cerveau déjà en train de réfléchir et de se conditionner pour la suite. Ben reprend : 

" Luc viendra avec moi. Pour tes amis, ils choisiront avec qui ils veulent aller. Et bien sûr, hors de question de laisser qui que ce soit s'éloigner de nous, on a assez de problèmes comme ça. J'impose juste une chose : ton frère fera partie de ton groupe. Je n'ai aucune envie de supporter sa mauvaise humeur et son scepticisme. De plus, il sera sans doute plus cool avec toi. "

Annaëlle retient à grande peine le rire de sidération qui ne demande qu'à sortir. 

 

Chapitre 13 by Mayra

Chapitre 13

 

 

D'un geste sec, Annaëlle fait claquer l'élastique de son bracelet contre la peau de son poignet.

Une fois.

Deux fois.

Trois fois.

Elle marque les secondes, inlassablement, les unes après les autres, le temps que Ben rassemble tout le monde autour des ordinateurs afin de leur faire part du plan de bataille qu'ils ont tous les deux élaboré quelques minutes plus tôt.

Bien entendu, comme à son habitude, Noah commence par râler.

" Bon, qu'est-ce que vous nous voulez encore ? "

Ben se tourne vers Annaëlle pour soupirer avec évidence. Elle se mord la lèvre inférieure, consciente de l'agacement que son frère provoque chez tout un  chacun ce soir, autant que de sa propre incapacité à remédier à cela. Et dire que ça va être à elle de le supporter quand ils vont commencer leur chasse aux fantômes. Quelle partie de plaisir en perspective...

" Nous voulons porter secours à vos amies et sortir de la maison au plus vite. " commence alors Ben, sans vraiment répondre à Noah, mais plutôt tourné vers les autres. " Pour cela, nous avons peut-être une solution. Intéressés ? "

" Quelle question ! " s'exclame Bastien en levant les yeux et les bras au ciel. " Bien sûr que nous sommes intéressés ! Alors, c'est quoi le plan de bataille ? "

Annaëlle se rapproche d'eux, sans lâcher le bracelet de sa grand-mère, dont elle fait tourner les pierres autour du fil. Elle n'aime pas vraiment le porter, pas dans cette maison du moins. Elle se sent comme amputée d'un de ses sens, privée de son ouïe ou de sa vue. Paradoxal quand on sait qu'elle aurait tout donné vingt-quatre heures plus tôt pour ne plus être dérangée par la présence des esprits.

" Tu ne crois pas si bien dire en parlant de bataille. " commence Ben, dès qu'Annaëlle se poste près d'eux, reprenant ainsi les mots de Bastien.

D'un geste de la main, il indique l'étudiante et reprend :

" Avec votre amie, nous sommes tombés d'accord pour nous occuper des revenants de la maison. Le seul moyen de sortir d'ici, c'est de se débarrasser de celui ou ceux qui nous empêchent de partir. "

" Vous allez partir à la chasse aux fantômes ? " s'étonne Amir, haussant les sourcils si haut qu'ils disparaissent sous les boucles qui tombent sur son front. 

Nous allons partir à la chasse aux fantômes. " rectifie Ben. " Après ce qu'il vient d'arriver à l'étage, hors de question de laisser qui que ce soit en arrière. Nous allons nous diviser en deux équipes et parcourir la maison à la recherche de tout ce qui la hante et répondre aux dernière volontés des défunts. Je préfère vous prévenir, ce ne sera pas toujours une partie de plaisir. Certains peuvent se montrer... récalcitrants. "

Annaëlle observe les réactions de chacun. Clarence et Luc se contentent d'acquiescer de la tête, déjà partants pour suivre leur idée. Rien d'étonnant puisque c'est certainement leur lot quotidien. Léo a les sourcils froncés par une intense réflexion et les bras croisés, Amir se gratte la tête d'un air indécis et Noah tire une tête de six pieds de long. Quant à Bastien, il affiche deux émotions assez contradictoires : il semble apeuré et, en même temps, étonnamment heureux. Voilà qui a le don de déconcerter Annaëlle qui en oublie son bracelet et ses angoisses. 

" Sérieux ? " s'exclame l'adolescent, un demi sourire radieux prenant naissance sur ses lèvres. " On va vraiment jouer les ghostbusters ? "

Ben, qui avait commencé à rassembler des affaires en attendant que tout le monde digère la nouvelle, s'interrompt dans ses gestes, plus que surpris par la réaction inattendue du garçon. En fait, tout le monde se tourne vers Bastien avec surprise.

Ce dernier poursuit, comme si de rien n'était :

" Vous savez que c'est l'un de mes films préférés ? J'ai bien dû le voir une bonne trentaine de fois ! "

C'est Luc qui s'empresse de doucher l"enthousiasme de l'adolescent.

" T'emballe pas trop, ça n'aura rien à voir. Nous n'avons clairement pas le même matériel, ni les mêmes revenants. Et même si on parle vulgairement d'ectoplasme, ils n'ont rien de tangible, pas pour nous en tout cas. Seuls Ben et Annaëlle seront capables d'agir. Alors ne t'attends pas à un déluge de slime ou quoi que ce soit d'autre. Nous nous contenterons de les assister. "

Bastien semble tout de suite déçu, comme le prouvent ses épaules qui s'affaissent et son sourire qui se fane. Mais à la surprise générale, il reprend assez rapidement du poil de la bête et clame :

" Peu importe. Chasser les fantômes, même si je ne les vois pas, ça reste un truc cool. "

Annaëlle voit Amir secouer la tête en prenant un air perdu.

" Ce n'est pas toi qui étais persuadé que cette maison voulait notre peau tout à l'heure ? Et maintenant, t'es partant pour aller chatouiller des esprits ? "

Bastien hausse des épaules avec un regard hautain et réplique :

" Tu sais que dans la plupart des films d'horreur, ce sont ceux qui prennent les choses en main qui ont le plus de chance de s'en sortir ? "

Annaëlle n'a jamais été très friande de ce genre cinématique - sa propre vie étant un film d'horreur au quotidien, elle a toujours préféré des thématiques moins effrayantes - alors elle ne peut pas vraiment dire si Bastien a raison ou tort, mais elle espère fortement que ce soit le cas. Voilà qui augmenterait considérablement ses propres chances de finir cette soirée sans trop de casse.

" C"est vrai. " confirme Luc, occupé à surveiller les écrans et ce qu'il se passe dans les autres pièces de la maison. " Et si on suit cette logique, ce sont nos médiums qui ont les meilleures statistiques de survie. Tu feras sans doute partie des pires, vu qu'à part tenir une lampe torche, tu ne serviras sans doute pas à grand-chose. "

" Luc ! " s'exclame alors sèchement Clarence, en faisant peser un regard lourd de sens sur son ami.

" Quoi ? " se défend aussitôt ce dernier, pas dérangé le moins du monde par sa dernière remarque. " Je préfère être franc. Au moins, comme ça, il sera plus prudent. Ce qu'on fait n'a rien à voir avec un jeu ou un film. Nous sommes dans la réalité. Et elle peut faire très mal. "

Annaëlle étouffe un frisson. L'un des détecteurs d'ectoplasme posé sur la table choisit ce moment pour soudainement se mettre à biper. Tous les yeux se posent aussitôt sur l'engin qui trône en bonne place et dont l'aiguille qui monte doucement vers le rouge n'échappe à aucun regard. Ben cesse aussitôt de s'occuper du tas de feuille qu'il était en train de rassembler et se redresse, scrutant autour de lui. Clarence et Luc se penchent vers les écrans. Annaëlle se met à trifouiller son bracelet et se rappelle alors qu'elle ne peut plus sentir l'approche des esprits et comprend que ce sont les derniers mots de Luc qui l'ont fait frissonner, pas l’apparition soudaine d’un esprit.

Un léger courant d'air froid entre par l'arche qui les sépare du hall et traverse la salle à manger. La porte entrouverte derrière Luc, Clarence et Ben se ferme brusquement. Tout le monde sursaute. Noah, qui se trouve juste à côté de sa sœur, a d'ailleurs un mouvement si violent qu'il en renverse une chaise. Annaëlle le regarde avec surprise. Mais son intérêt pour son cadet est de très courte durée.

La porte qui mène à la cuisine se rouvre tout doucement, en grinçant. Dans l’entrebâillement sombre, Annaëlle aperçoit deux grands yeux clairs, ronds comme des soucoupes, seule trace de couleur au milieu de l'espace noir. Surprise et apeurée par l'apparition, Annaëlle en oublie brièvement de respirer. Les garçons observent tous à leur tour la porte mais aucun ne semble voir ce que la jeune femme perçoit.

" Il y a quelqu'un. " annonce Ben à mi-voix, comme s'il craignait de faire fuir l'apparition. " Je ne discerne qu’une ombre très légère ; les images seront peut-être plus parlantes. "

Luc et Clarence se retournent aussitôt vers leurs ordinateurs, le premier pianotant sur l'un des claviers.

Le cœur tambourinant d'Annaëlle choisit cet instant pour lui rappeler que, pour sa survie, l'apport constant en oxygène est loin d'être optionnel ; elle se remet alors à respirer, mais sans doute un peu trop vite ; sa tête tourne.

" Rien à l'image. " dit Clarence.

Le jeune homme lève les yeux pour croiser le regard d'Annaëlle. Elle comprend aussitôt ce qu'il veut. Un début de panique monte en elle, accentuant son vertige. Même si elle a accepté de jouer le jeu quelques minutes plus tôt, à présent qu'elle se trouve face à la réalité des choses, elle se dégonfle complètement. Elle n'a aucune envie que le spectre qui les espionne depuis la cuisine comprenne que Ben n'est pas le seul être vivant présent dans la maison à pouvoir communiquer avec eux.

" Tu vois quelque chose ? " demande alors Clarence, constatant que la jeune femme reste muette et prostrée.

Annaëlle se mord la lèvre inférieure, hésite à répondre. Mais le bleu des yeux de Clarence, toujours fixé à ses prunelles noisettes, ne lâche pas l'affaire. Il veut la forcer à agir, à parler. Peut-être même à pendre les choses en main, puisque Ben ne semble pas percevoir grand chose. Alors Annaëlle fouille tout son être à la recherche d'un brin de courage, chasse son vertige d’un mouvement de la tête et tourne de nouveau son regard vers la porte.

Les yeux clairs sont à présent entourés d'un visage pâle comme la mort, juvénile et creusé par la faim. A l'instar de la fillette blonde aperçue dans la salle à manger peu de temps après leur arrivée sur le domaine, cet enfant a visiblement lui aussi succombé au manque de nourriture. Sa silhouette se précise, comme s'il décidait de se montrer petit à petit. Le jeune garçon porte un vieux pantalon aux genoux rapiécés, des bretelles et une chemise élimée aux manches remontées jusqu'aux coudes. Annaëlle estime qu'il ne devait pas avoir plus de huit ans au moment de son décès.

Elle hésite. Par quoi doit-elle commencer : essayer de communiquer avec le petit garçon, ou plutôt décrire ce qu'elle voit aux autres ?

" C'est un garçon, il n'a sans doute pas plus de huit ou dix ans. " se décide-t-elle finalement à dire, la voix à peine plus haute qu'un murmure, largement audible dans le silence pesant de la pièce, maintenant que Luc a éteint son détecteur à l'alarme stridente. " Il porte de vieux vêtements, je dirais du début du siècle dernier. "

Alors qu'elle continue à décrire ce qu'elle voit, Ben se jette sur la pile de papiers qu'il a posés près de son ordinateur. Il les feuillette rapidement avant de s'approcher d'Annaëlle et de lui présenter une page où une photo en noir et blanc et un petit paragraphe manuscrit apparaissent clairement à la lueur de la lampe du trentenaire.

" Est-ce que c'est lui par hasard ? " lui demande-t-il. 

La photo qui se trouve sous les yeux d'Annaëlle ne représente pas le garçonnet qui est apparu dans la pièce voisine mais son cœur se glace quand elle reconnaît le visage du jeune garçon qu'elle a croisé sur la plage des mouettes il y a si longtemps, et qui n'a cessé de hanter ses cauchemars depuis.

" Non, ce n'est pas lui. " lâche-telle dans un souffle.

Ben prend un air contrarié et retourne fouiller dans ses documents. Annaëlle reporte son regard vers la porte de la cuisine, chassant de son esprit l’image du spectre de son enfance. Elle pourrait presque croire que le trentenaire et elle sont seuls dans la pièce tellement les autres sont silencieux. Heureusement, Luc, Clarence et Léo se trouvent dans son champ de vision, démentant cette impression et la rassurant par la même occasion.

" Qu'est-ce que tu peux nous dire d'autre sur lui ? " demande Clarence, son regard toujours fixé sur elle.

Le petit garçon est toujours à la même place, immobile, dans l’entrebâillement de la porte. De pouvoir deviner aussi aisément la forme de son crâne sous la mince couche de peau de son visage colle des sueurs froides à Annaëlle, et en même temps, éveille aussi un sentiment de pitié. Elle n'ose imaginer ce qu'ont dû être les derniers instants de cet enfant.

" Il ne bouge pas. Il ne semble même pas nous voir. " répond la jeune femme, sourcils froncés. " Ses yeux restent fixes, perdus dans le vide. "

Du coin de l’œil, Annaëlle remarque que même s'il continue de fouiller dans ses papiers, Ben lance de temps à autre un regard vers la cuisine, comme s'il surveillait le spectre.

" Qu'est-ce qu'on fait alors ? " demande Amir à mi-voix. " On attend qu'il fasse quelque chose ? "

Tout le monde se regarde à tour de rôle, excepté Ben et Luc, tous deux respectivement occupés ; par son écran pour l'un et sa liasse de feuilles pour l'autre.

Annaëlle croise d'abord le regard de Clarence. Il semble connaître la réponse à la question d'Amir, mais peu enclin à y répondre. Ensuite, elle échange un regard avec Léo, qui semble perdu. Et enfin, inexplicablement, ses yeux se perdent sur la silhouette de Noah, toujours à côté d'elle. Elle pourrait presque jurer qu'il s'est rapproché de sa personne. Son corps est tendu à l'extrême, ses poings sont serrés et ses yeux sont rivés sur le sol.  Il paraît étonnamment pétrifié.

" Il faut essayer une prise de contact. " fait alors Ben, brisant le silence gênant qui s'était installé et arrachant Annaëlle à son début d'analyse sur l'étrange comportement de son frère.

" Un prise de contact ? " répète bêtement Amir.

Ben acquiesce d'un signe de tête en reposant ses papiers sur la table. Puis, sans ajouter un mot, il s'approche tranquillement de la porte qui les sépare de la cuisine et commence à parler d'une voix apaisante :

" Salut bonhomme. Je m'appelle Benjamin. "

A peine le trentenaire termine sa présentation que le petit garçon disparaît. Surpris, Ben se retourne aussitôt vers l'écran derrière lui, puis vers Annaëlle. Cette dernière secoue vivement la tête pour lui signifier qu'elle non plus ne sait pas où il est passé, ni ce qui a pu pousser l'esprit à prendre soudainement la fuite.

" Il reviendra sûrement. Ça peut arriver que certains esprits prennent peur quand on tente une communication. La plupart d'entre eux n'ont jamais vu de médium avant de faire notre rencontre. " explique Ben à l'ensemble de la pièce.

Sur ces mots, il retourne à ses papiers. Chacun semble respirer un peu mieux dans la pièce, comme si le départ du fantôme avait libéré les occupants de la salle à manger d'un poids sur leurs épaules. Annaëlle n'est clairement pas en reste.

Alors qu'elle ne s'était même pas rendu compte que son corps s'était tendu pendant tout le temps où l'esprit était présent, ses épaules se relâchent, ses poings se desserrent et ses orteils se déplient. Un bref coup d’œil sur l'intérieur de ses mains douloureuses lui apprend que ses ongles ont laissé des traces en forme de demi lune sur chacune de ses paumes. Y-a-t-il meilleur preuve du stress que lui causent les événements ?

Un mouvement sur sa gauche attire son attention ; son frère vient de se laisser tomber sur la chaise la plus proche, lui ramenant en mémoire son étrange comportement. Noah est resté prostré, comme pétrifié par la peur, à un moment où elle se serait plutôt attendue à le voir agité, débordant de colère et criant à tue-tête après ceux qui auraient calqué leur comportement sur le sien. Pourquoi ?

Annaëlle aimerait l'interroger, savoir ce qu'il s'est passé pour qu'il réagisse ainsi, mais elle sait qu'il est inutile d'interroger son petit frère : il ne répondra jamais à ses questions. Au mieux, il éludera, au pire, il la snobera. Autant épargner sa salive. De toute façon, elle en a besoin pour réhydrater sa bouche rendue sèche par l'angoisse des dernières minutes.

Avec un soupir, la jeune femme s'éloigne de Noah pour se servir un verre de soda, un remontant bienvenu et une dose de sucre nécessaire. Elle croise Léo, sans doute motivé par la même idée et posté de l'autre côté de la table.

" Sacrée soirée, hein ? " fait-il dès qu'il la remarque. " Ça va aller pour toi ? "

Elle acquiesce d'un signe de tête. Affirmer le contraire n’aiderait en rien, même si ce ne serait que la stricte vérité. Autant faire semblant et rassurer ceux qui peuvent encore l'être.

Léo lui laisse le temps d'avaler le contenu de son verre avant de demander :

" Est-ce que je peux faire partie de ton groupe ? "

Surprise, Annaëlle lève son regard vers lui et lit dans son regard bleu océan qu'il est très sérieux.

" Je t'ai promis de rester près de toi tout le temps qu'on sera ici, tu te souviens ? J'aimerais tenir ma promesse du mieux possible. "

Annaëlle laisse échapper un petit son qui ressemble à un rire de sidération. Leur échange sur le parking ne remonte sans doute pas à plus deux heures mais elle a l'impression qu'il s'est passé des jours depuis.

" Tu t'étais engagé pour une durée de cinq minutes seulement. " lui rappelle-t-elle alors.

C'est au tour de jeune homme de laisser échapper un sourire amusé et rire très discret. En être à l'origine réchauffe instantanément les joues d'Annaëlle. Elle remercie mentalement la pénombre permanente de la maison de cacher cette embarrassante réaction à son interlocuteur.

" C'est vrai. Mais comme mon estimation était particulièrement mauvaise, je m'excuserais en prolongeant mon engagement. Si ça te convient, bien sûr. "

Annaëlle hésite un peu avant de lui répondre. Si Léo l'accompagne pour sa chasse aux esprits, il sera véritablement témoin de ses capacités, de ce à quoi peut réellement ressembler sa vie. Elle n'a pas vraiment envie que ce soit le cas car une part d'elle - même si elle est très enfouie sous des tonnes et des tonnes de doutes et d'appréhensions - aimerait garder une chance de plaire au jeune homme. Et en même temps, si tout ce qu'il s'est passé depuis qu'ils sont entrés dans la maison ne l'a pas déjà convaincu de la fuir, il y a peut-être une petite chance pour que le reste ne lui donne pas non plus envie de courir dans la direction radicalement opposée.

Alors, histoire d'en avoir le cœur net, Annaëlle acquiesce d'un signe de tête, terminant ainsi de constituer le groupe qui l’accompagnera dans les couloirs sombres du domaine des Saules.

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