Le domaine des Saules by Mayra
Summary:
Le-domaine-des-Saules

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Annaëlle est née avec le don de voir les morts, les esprits de ceux qui n'ont pas trouvé le repos éternel et qui errent sans fin parmi nous. Et elle a toujours essayé de les ignorer du mieux qu'elle pouvait.

Mais, suite au décès d'une étudiante au sein de sa résidence universitaire, elle est contrainte de retourner chez ses parents, dans sa ville natale, où elle avait espéré ne plus jamais avoir à remettre les pieds.

Là se trouve le domaine des Saules, une vieille batîsse abandonnée, devenue au fil du temps l'endroit préféré des adolescents pour échapper à la vigilance de leurs parents. Une maison au passé sinistre qu'Annaëlle a toujours pris soin d'éviter comme la peste.

Jusqu'à ce qu'une nuit, elle s'y retrouve enfermée ...
Categories: Horreur, Tragique, drame, Contemporain Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Aucun
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 12 Completed: Non Word count: 53475 Read: 1152 Published: 26/01/2022 Updated: 03/12/2022
Chapitre 3 by Mayra

Chapitre Trois

 

Le jour pointe à peine lorsqu'Annaëlle décide finalement de sortir de son lit, après une nuit passée à alterner phases de sommeils et phases d'éveils durant lesquels elle n'a cessé de se tourner et de se retourner, l'esprit en ébullition. Rien d'étonnant du coup, si elle se sent peu reposée et qu'elle est persuadée que sa journée va lui paraître interminable. Pour essayer de palier à cela, Annaëlle décide qu'un bon café est nécessaire. Mais après une inspection minutieuse de ses placards, force est de constater qu'elle n'a pas ce qu'il faut chez elle pour la requinquer. Annaëlle pousse alors un long soupir de déception puis décide de faire un détour par le café des étudiants avant son premier cours afin d'obtenir sa dose de caféine.

Moins de vingt minutes plus tard, habillée avec ce qu'elle a trouvé d'à peu près encore propre - visiblement une machine s'impose de toute urgence - et le visage marqué par sa très mauvaise nuit, elle sort de son appartement. Un coup d'œil sur sa gauche lui échappe. La porte du studio de Lucille est toujours barrée du ruban jaune de la police. Plus loin dans le couloir, deux garçons vivant à son étage discutent à voix basse en jetant, eux aussi, un regard vers la porte. Nul besoin d'être un génie pour deviner le sujet de leur discussion.

Annaëlle s'éloigne d'un pas pressé, désireuse de mettre un maximum de distance entre elle et la dernière demeure de Lucille. L'ascenseur met un temps interminable à rejoindre le troisième étage, temps pendant lequel Annaëlle n'a de cesse de taper impatiemment du pied et de jeter des regards par dessus son épaule. Mais heureusement le couloir reste vide de toute présence fantomatique. Lorsque la cabine finit enfin par s'ouvrir, la jeune femme s'y engouffre précipitamment et pousse un petit soupir de soulagement. Les portes se referment derrière elle et l'ascenseur entreprend de rejoindre le rez-de-chaussée de l'immeuble.

A peine trois secondes se sont écoulées que les lumières clignotent une fois. Puis deux. Annaëlle ferme les yeux. Les poils de ses bras se hérissent et elle sent ce froid inhabituel et familier envahir la cabine. Elle sert les poings, se met à respirer plus vite et à prier pour que l'ascenseur arrive à destination dans les plus brefs délais.

" Aide moi. "

Annaëlle secoue la tête. Elle devine aisément ce que souhaite l'esprit de sa voisine, pourquoi elle est piégée sur terre alors qu'elle aurait dû accéder à un monde meilleur - ou toute autre lieux susceptible d'accueillir les âmes des défunts. Elle sait exactement de quel genre d'aide le fantôme de sa voisine a besoin. Mais elle refuse de se mêler à cette histoire. Plus jamais.

" Je t'en prie. "

La voix de Lucille se fait moins éthérée, plus ancrée dans le réel, presque comme si c'était la Lucille vivante qui parlait, signe de son agacement face à l'attitude d'Annaëlle. Cette dernière continue à secouer la tête, de plus en plus véhément. Ce n'est pas une façon de répondre à l'esprit, de refuser son aide à une âme dans le besoin, mais plutôt sa façon de montrer qu'elle ne veut rien savoir, rien entendre, rien voir. En quittant sa ville natale, en partant étudier le plus loin possible, elle s'était promis de ne plus avoir affaire avec les morts et elle compte bien tenir son engagement.

Le tintement accompagnant l'annonce de l'arrivée de l'ascenseur à l'étage demandé retentit et Annaëlle s'enfuit aussi vite qu'elle le peut. Elle n'a pas besoin de regarder derrière elle pour deviner que Lucille la suit. Elle continue à ressentir sa présence par le froid qui l'entoure et la chair de poule qui fait se dresser la pilosité entière de son corps.

Dans le hall d'entrée, où s'alignent bien sagement toutes les boîtes aux lettres des locataires, deux jeunes femmes discutent. Quand elles voient Annaëlle apparaître, elles se précipitent sur elle et lui coupe toute possibilité de fuir la résidence au plus vite. Annaëlle se mord la lèvre et agrippe la bandoulière de son sac de cours.

" C'est vrai ce qui est arrivé à Lucille, celle du troisième étage ? " attaque d'emblée la petite blonde aux formes généreuses. " C'est Mathis qui nous a prévenus, il paraît qu'il a vu les flics l'emmener cette nuit. "

Annaëlle fait un pas sur le coté, mais l'autre fille, une métisse filiforme, s'interpose entre elle et la sortie. Soit elle n'a pas compris qu'Annaëlle était plus que pressée, soit elle s'en fiche royalement. En tout cas, elle enchaîne à la suite de son amie :

" Il a aussi dit que c'était toi qui l'avait trouvé. C'est vrai ? Est-ce que ça va ? Tu sais, je suis sûre que personne ne t'en voudra de prendre quelques jours pour te remettre du choc. Tu peux bien sécher un peu et rester chez toi. "

Annaëlle frissonne violemment à cette idée. Un regard en direction de Lucille, toujours accrochée à elle, lui échappe. Si elle restait toute la journée dans son studio, nul doute que le fantôme de sa voisine squatterait indéfiniment, exprimant sans relâche son désir d'être aider. Avant de devenir plus véhémente ; plus violente. Hors de question de subir cela, c'est au dessus de ses forces.

" C'est bon, je préfère aller en cours. " répond précipitamment Annaëlle en tentant à nouveau de passer la barrière féminine, avec succès cette fois.

Les deux jeunes femmes la regardent prendre ses jambes à son cou avec beaucoup d'étonnement. Annaëlle passe enfin le pas de la porte de la résidence et se retourne ensuite pour s'assurer que Lucille est bel et bien restée coincée de l'autre côté des murs. C'est le cas. Sans doute parce que, à l'instar de tous les autres esprit, elle ne peut s'éloigner comme elle le veut de sa dernière demeure.

A présent à l'abri de la présence indésirable de sa voisine, Annaëlle souffle un bon coup et ordonne à son cœur d'arrêter de jouer la samba. Elle est tranquille pour le reste de la journée, elle peut respirer normalement dorénavant.

En traversant tranquillement le quartier étudiant qui jouxte le campus universitaire, Annaëlle se rend très vite compte que les nouvelles se sont propagées à une vitesse phénoménale. Là où, avant, tout le monde l'ignorait royalement, indifférents à son existence même, il y a maintenant quelques regards qui s'égarent dans sa direction et des chuchotements qui troublent sa quiétude. Annaëlle prend bien soin de garder les yeux rivés au sol pendant tout le trajet qui la mène au café associatif.

Une fois devant le comptoir, Annaëlle prend le temps de choisir sa boisson. Même si elle raffole de son macchiato, elle a besoin de quelque chose d'un peu plus fort si elle ne veut pas finir par baver, la tête posée sur ses livres, avant la fin de la matinée. Elle finit par demander à la jeune fille en charge de servir le café ce matin-là de lui préparer le truc le plus puissant qu'elle a en magasin. Ensuite, sa potion magique en main, Annaëlle se dirige vers le bâtiment principale où elle sait qu'elle trouvera un peu de place où s'installer confortablement et une tranquillité certaine pour travailler sur les cours qu'elle a délaissé dernièrement. Elle déniche un petit coin dans l'amphithéâtre où elle a aperçu Clarence, pas plus tard que la veille, en train d'interroger les étudiants à propos de Lucille.

En s'installant, Annaëlle se demande si elle reverra le jeune homme avant son départ de la ville ou s'il préférera l'éviter comme la peste maintenant qu'il a sans doute plus ou moins compris qu'elle était loin d'être normale. A moins d'être aussi bizarre qu'elle-même l'est, il prendra sans doute la décision de fuir très loin, très vite. La plupart des gens n'aiment pas trop qu'on leur prouve que la mort n'est pas vraiment la fin, et Annaëlle ne voit pas pourquoi Clarence ferait exception à la règle.

Il ne lui faut qu'une dizaine de minutes pour engloutir son café, non sans tâcher au passage son cours de linguistique, puis elle travaille jusqu'à quasiment dix heures, rattrapant considérablement le retard accumulé au cours des derniers jours. Quand elle redresse la tête de ses classeurs pour jeter un œil autour d'elle, Annaëlle constate que beaucoup d'étudiants l'ont rejoint et qu'une petite quantité d'entre eux commencent à faire trop de bruit pour pouvoir continuer à réviser tranquille. De toute manière, son premier cours de la journée ne va plus tarder à débuter, alors elle remballe ses affaires et quitte l'amphithéâtre. Sur son passage, elle entend les ragots qui circulent : bon nombre d'entre eux ont pour sujet la pauvre étudiante retrouvée morte la veille, mais l'identité de celle-ci n'a pas encore dépassé les murs de sa résidence.

Annaëlle suit ses deux cours de la matinée avec moins d'attention que d'ordinaire. Déjà qu'habituellement, elle est loin d'être un modèle en matière de prise de note, ce jour-là c'est carrément la catastrophe. Comme les cours n'ont rien de particulièrement attrayant, elle ne peut empêcher son esprit de revenir continuellement s'intéresser aux images que Lucille a laissé dans sa mémoire : les murs du restaurant, les lumières du bar et le visage de l'homme tournent en boucle dans sa tête. Annaëlle a beau les chasser, ils reviennent sans cesse dès qu'elle baisse la garde.

Lorsque la pause déjeuner sonne, Annaëlle a l'estomac complètement retourné à force de voir et revoir la dernière scène de la vie de Lucille. La jeune femme doute sincèrement réussir à avaler quoi que soit au déjeuner alors elle décide d'aller s'isoler à la bibliothèque universitaire pour le reste de la journée - et si l'appétit lui revient au cours de l'après-midi, elle sait que les distributeurs de la BU auront largement de quoi la sustenter en attendant l'heure du dîner.

A la sortie du bâtiment, Annaëlle remarque tout de suite l'attroupement inhabituel d'étudiants qui observent la rue. Elle se glisse parmi eux et repère aussitôt ce qui attire ainsi leur attention : deux voitures de police arrêtées sur le trottoir et l'inspecteur Ledoux, bras croisés et adossé à la carrosserie de l'un des véhicules. L'enquêteur discute avec son collègue en tenue officiel mais son regard n'a de cesse de parcourir les visages des étudiants présents, comme s'il cherchait quelqu'un en particulier. Ses yeux croisent ceux d'Annaëlle l'espace d'un bref instant mais il ne fait pas mine de l'avoir reconnu. Puis, deux secondes plus tard, il se redresse vivement et s'avance, marchant droit en direction d'un camarade de classe d'Annaëlle.

" Vous êtes bien Yassine Saidi ? " demande l'inspecteur Ledoux, sa voix parfaitement audible au milieu du silence qui s'est brusquement installé parmi les curieux.

Le jeune homme aux cheveux épais et bouclés affiche aussitôt l'air perdu de celui qui se demande ce qu'on peut bien lui vouloir. Puis le visage inquiet que toute personne arborerait en constatant que la police est venu vous chercher en personne, sans même se donner le temps de le faire dans un endroit plus discret.

" Euh oui, c'est moi. " répond-t-il quand même, non sans jeter un regard sur tous ceux qui l'entourent et l'observent comme une bête de foire.

Annaëlle comprend ce que le jeune homme ressent à ce moment-là. Elle s'est plus d'une fois retrouvé à sa place, et elle voudrait partir, s'éloigner, cesser de jouer les voyeurs, mais sa curiosité est plus forte que sa volonté. Comme tous les autres, elle reste et observe.

" Je suis l'inspecteur Ledoux. " se présente l'enquêteur en montrant son badge à Yassine. " J'aurais quelques questions à vous poser au sujet de Lucille Langlois. Je vais vous demander de bien vouloir me suivre jusqu'au poste de police monsieur. "

Yassine échange un regard avec son ami le plus proche qui lui fait signe d'obéir à l'agent de police. Le jeune homme emboîte donc le pas de l'inspecteur quand celui-ci se retourne vers ses collègues. L'étudiant ne semble pas en état d'arrestation puisque l'enquêteur ne le menotte pas mais cela n'empêche pas la foule de commencer à spéculer et, pour certains, de se convaincre très rapidement que Yassine Saidi est le meurtrier de Lucille.

Annaëlle secoue la tête, redresse la bandoulière de son sac et s'éloigne enfin des curieux. Elle sait que Yassine est innocent. C'est bien avec lui que Lucille a dîné le soir de son décès, avec lui qu'elle était en couple mais elle a rompu au cours du dîner. Le jeune homme est seulement coupable d'avoir eu le cœur brisé et malheureusement au plus mauvais moment possible.

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La bibliothèque universitaire est un bâtiment particulièrement laid, un bloc de deux étage tout en béton et percé aléatoirement de fenêtres rectangulaire ou en losange. A l'intérieur, passé l'accueil tout en longueur, ce n'est qu'une succession de salles étroites aux étagères pleines à craquer, aux tables bancales et aux chaises grinçantes. La plupart des étudiants évitent ce lieu comme la peste, refusant d'étudier dans un endroit aussi étouffant. Pas étonnant que beaucoup d'entre eux préfèrent juste emprunter les ouvrages voulus et prendre un café bas de gamme dans un boui-boui quelconque pour échapper à l'atmosphère suffocante de la bibliothèque. Annaëlle se sent comme les autres dès qu'elle pose un pied à l'intérieur du bâtiment mais pour aujourd'hui, elle n'a pas le choix : pour des raisons évidentes, il est hors de question de rentrer dans son studio et l'amphithéâtre est plein à craquer tous les midis, donc cette solution de repli est à bannir. Quant au café associatif, il ne rouvrira ses portes qu'à partir de quinze heures et il est hors de question de mettre les pieds dans un autre café, inconnu au bataillon, où n'importe quel esprit errant pourrait l'empêcher de travailler correctement.

Annaëlle répond d'un signe de tête au salut amical que l'employé de la bibliothèque lui adresse lors de son passage devant le bureau des emprunts puis s'enfonce dans le dédale des pièces sombres, divisées par thème. Elle trouve assez rapidement celle dédiée à la littérature et décide de s'installer à une table calée sous une fenêtre, près de la porte qui mène à la pièce d'à côté. Elle dépose ses affaires, disparaît un instant et revient les bras chargés de livres. Elle s'assied et commence à travailler dans le silence un peu trop pesant de la bibliothèque.

Au cours de son temps d'étude, le calme ambiant n'est que rarement perturbé par le passage de quelques étudiants et plus souvent par les employés qui rangent les livres retournés. Annaëlle peut donc avancer dans son travail, se perdre dans les textes et oublier complètement les événements des dernières heures. Ce n'est qu'au bout d'un long moment qu'elle consent enfin à relever la tête de ses livres, arrachée à sa réflexion par son estomac qui réclame douloureusement sa pitance. Un coup d'œil sur son téléphone lui apprend qu'elle est assise depuis déjà plus de trois heures. Elle estime alors avoir bien mérité une pause.

Annaëlle s'étire paresseusement en regardant à travers la fenêtre. Un homme en manteau beige passe, suivit par une jeune femme en robe rouge. Annaëlle se redresse immédiatement, les yeux ronds. Elle est presque sûre qu'elle vient de voir Lucille. Sauf que c'est impossible puisqu'elle est censée être coincée à la résidence, là où elle est morte.

Sauf si ...

Annaëlle colle son visage à la fenêtre, tentant d'apercevoir le type que l'esprit de Lucille semblait suivre, mais il est déjà hors de sa vue. Elle scrute la rue avec un peu plus d'acuité, s'interrogeant sur le fait qu'il puisse traverser ou autre, mais ne remarque qu'un drôle de van décorés de dessins aux tons criards garé un peu plus haut.

Annaëlle se recule, passe une main dans ses cheveux et repousse la tentation grandissante d'essayer d'en savoir plus. C'est bien la première fois que la présence d'un fantôme l'intrigue autant. Et ça lui fait peur. Si elle commence à donner de l'importance aux esprits, qui sait jusqu'où cela pourrait la mener ? Il vaut mieux qu'elle fasse comme si de rien n'était. D'autant plus que la personne qui a le plus de chance d'avoir un spectre collé à ses basques est celui qui est impliqué dans sa mort. Et dans le cas de Lucille, certainement celui qui l'a tué.

Annaëlle secoue la tête, rappelé à l'ordre par son estomac qui grogne. Elle frotte ensuite son visage avec ses mains et se décide enfin à prendre la direction de l'accueil, portefeuille en main, pour aller récupérer de quoi grignoter. Devant le distributeur, la jeune femme hésite quelques secondes avant de se décider pour un soda, un paquet de chips et un sachet de bonbons. Avec tout ça, elle sait qu'elle peut tenir jusqu'au soir, voire jusqu'au lendemain. En frissonnant, elle tâte sérieusement l'idée d'acheter aussi quelques madeleines, histoire d'assouvir l'envie qui lui prend soudainement les tripes, au moment où une voix masculine brise le silence de l'accueil. Par simple réflexe, elle tourne la tête pour regarder celui qui vient d'entrer.

Le pardessus beige lui saute immédiatement aux yeux. Mais pas autant que la silhouette élancée moulée dans une robe carmin et le crâne défoncé de l'étudiante qui lui colle au train comme s'il elle était son ombre. Plus de doute possible, l'esprit de Lucille suit l'individu au sourire affable qui demande des renseignements à l'employé installé à l'accueil. Annaëlle ne peut s'empêcher de scruter le visage du jeune homme hanté. De type caucasien, le cheveu blond foncé, habillé de manière chic, on lui donnerait le bon dieu sans confession. Rien en lui ne laisserait deviner l'homme violent qu'Annaëlle a vu en compagnie de Lucille dans les souvenirs de cette dernière.

L'esprit en question, jusque là occupée à fusiller du regard l'homme au pardessus comme si elle pouvait lui ôter la vie rien qu'en le regardant, finit par remarquer la présence d'Annaëlle. En un clin d'œil, la voilà à moins de cinquante centimètres de la jeune femme. Celle-ci sursaute. Le visage de Lucille est si proche du sien qu'elle se retrouve envahit par l'odeur de mort qui enveloppe le fantôme. Elle déglutit difficilement, combattant un haut le cœur.

" Aide moi. " intime l'esprit, comme si c'était la seule et unique chose qu'elle était capable de dire.

Annaëlle secoue brièvement la tête avant de se retourner, bien décidée à retourner étudier et faire comme s'il ne s'était rien passé durant les dernières secondes.

Aide moi ! "

Le hurlement puissant et colérique de Lucille arrache un cri de surprise à Annaëlle qui en laisse tomber son déjeuner tardif. Elle s'accroupit aussitôt et récupère le tout hâtivement, assaillie par les cris enragés et les appels à l'aide incessants. Sans même avoir besoin de se retourner, elle devine que les deux hommes à l'entrée l'observent avec curiosité. Elle se dépêche d'autant plus de ramasser ses affaires et de disparaître entre les rayonnages, le cœur battant et les larmes aux yeux. Au bout de quelques secondes, elle s'arrête et se retourne, vérifiant que Lucille est bien restée près de l'homme au pardessus. Comme elle ne repère pas la présence du fantôme, elle lâche un lourd soupir et s'essuie rageusement les yeux.

Annaëlle ne se souvient pas d'avoir déjà croisé la route d'un esprit aussi enragé. En tout cas, pas un qui puisse être être à ses côtés aussi souvent que Lucille. Après cette rencontre fortuite, elle a encore moins envie de retourner dans son studio. Annaëlle se doute que sa voisine passera la nuit à exiger son aide et à hurler. A la hanter, quoi. Elle en frissonne par avance.

Une fois de retour à sa table, Annaëlle secoue la tête et se frappe vivement les joues pour chasser de son esprit toute pensée relatif aux fantômes de manière général ou plus particulièrement au décès de Lucille. Elle préfère se concentrer sur son travail. Ça fonctionne d'ailleurs pendant quelques minutes, le temps pour elle d'ajouter un paragraphe à la dissertation sur laquelle elle bosse depuis une heure, mais un peu de bruit dans la pièce voisine attire son attention et la détourne de ses études.

Un coup d'œil jeté dans la pièce attenante lui réserve une surprise de taille : Clarence s'avance dans sa direction. Leurs regard se croisent. Un sourire apparaît brièvement sur le visage du jeune homme, avant de s'évanouir, remplacé par un air plus que déterminé. Annaëlle déglutit. Visiblement, Clarence n'est pas comme la plupart des gens autrement il aurait fait semblant de ne pas la connaître.

" Salut. " fait-il en arrivant à sa hauteur, se postant derrière la chaise qui fait face à la jeune femme.

" Bonjour. " répond poliment Annaëlle, les sourcils froncés.

" Est-ce qu'on peut parler ? "

Annaëlle regarde autour d'elle d'un air évident. Le lieu ne se prête pas vraiment à ce genre d'activité, même si en vrai, ils ne dérangeraient sans doute pas grand monde. Mais cette excuse pouvait être une échappatoire comme une autre.

" Je ne pense pas qu'on embêterait qui que ce soit, c'est plutôt vide. " répond Clarence en plissant des yeux, peu dupe. " Mais si tu préfères, je peux t'offrir à boire dans un café du coin. "

Il sous entend clairement qu'il ne lâchera pas l'affaire. Annaëlle se demande pourquoi. Ils sont vraiment très peu à chercher des réponses à leurs questions après avoir compris que les fantômes existaient bel et bien. Quelle raison peut donc bien pousser un garçon de son âge à en savoir plus sur elle et son fardeau ?

Le silence d'Annaëlle tarde certainement plus qu'elle ne le pense puisque Clarence finit par lâcher un lourd soupir et tirer la chaise devant lui pour s'installer. Il pose ensuite ses bras sur la table, au milieu des livres grands ouverts, et se penche vers elle. Il se retrouve soudain si proche qu'Annaëlle se recule par instinct.

" N'essaye même pas de me faire croire qu'il ne s'est rien passé hier ! " s'exclame-t-il en essayant même pas de se faire un peu discret.

" Je n'essaye rien. " se défend-t-elle aussitôt sur le même ton. " Je suis seulement surprise de te voir ici. Non seulement j'étais persuadée que tu allais prendre tes jambes à ton cou mais en plus, je n'aurais jamais pensé que t'arriverais à me trouver à la bibliothèque."

" Simple coup de chance. Je passais dans la rue quand je t'ai aperçu par la fenêtre. Ça m'arrange, je n'avais pas tellement envie de retourner faire le pied de grue devant ta porte. "

Elle pouvait le comprendre.

Elle est toujours là ? Je veux dire, dans la résidence. "

Annaëlle sait bien évidemment de qui il parle mais par habitude, elle répond du tac-au-tac et joue les autruches.

" Qui ça ? "

Clarence lui envoie un regard assassin. Annaëlle esquisse une grimace d'excuse en poussant un léger soupir.

" Oui, Lucille est toujours là-bas. Les esprits ont tendances à s'attacher au lieu où ils sont morts. "

Clarence ouvre de grands yeux, comme s'il ne s'attendait pas à ce qu'Annaëlle soit coopérative aussi vite.

" Bah merde alors. " lâche-t-il ensuite en se laissant tomber contre le dossier de sa chaise. " Tu es une vraie médium. "

Annaëlle fait la grimace. Elle déteste ce mot ; il lui rappelle sa grand-mère. Et, par extension, les causes de son décès. Sans son travail de médium justement, sa mamie Jeanne serait certainement toujours parmi eux.

" Je ne suis pas une médium. Je vois seulement des choses que les autres ne voient pas. Et que je préférerais ne pas voir. " répond-t-elle un peu sèchement.

" Ouais, ça je peux comprendre. " fait-il en hochant la tête. Puis il fronce les sourcils avec un air curieux et poursuit. " Mais comment tu les vois exactement ? Je veux dire, pour Lucille, t'avais l'air persuadée qu'elle était vivante. Comment t'as pu te tromper ? "

Annaëlle joue avec son crayon, agacée. Elle n'aime pas cette situation. Et c'est bien pour ça qu'elle a l'habitude d'ignorer les défunts, pour éviter ce genre de discussions entre autres. Pour ne pas avoir à subir les regards aussi, comme celui que Clarence fait peser sur elle : un mélange de fascination et de répulsion. Comme si elle était une bête de foire.

" Je les vois parce que je n'ai pas le choix mais j'essaye au maximum de ne pas faire attention à eux. C'est pour ça que je n'ai pas compris pour Lucille. Et si ... "

Et si elle n'avait pas essayé de sortir de ses habitudes, d'aider Clarence, contrairement à ce qu'elle aurait fait d'ordinaire, elle ne se retrouverait pas avec un esprit collé au train et bien décidé à obtenir ce qu'il voulait, et cela en ne prenant bien évidemment pas en compte les conséquences pour Annaëlle. Tout ce qu'elle tentait d'éviter au maximum depuis sa plus tendre enfance en fait.

Rapidement, Annaëlle tente de trouver une échappatoire à cette situation. Elle ne veut plus rester là à répondre à des questions auxquelles, de toute manière, elle n'a sans doute pas les réponses attendues. Le plus simple serait certainement de se lever, de rassembler ses affaires et de faire comprendre à Clarence que les choses s'arrêtaient là pour eux mais elle doutait que le jeune homme accepte de la laisser partir aussi facilement. 

" Il y a longtemps que tu peux les voir ? " demande alors Clarence, ignorant des pensées de l'étudiante face à lui. 

Clarence vient à peine de terminer sa question qu'il se redresse et fixe son regard par dessus l'épaule d'Annaëlle. Au même instant, cette dernière frissonne violemment. Trop concentrée sur sa conversation avec Clarence, elle n'a pas prêté attention au froid qui s'est mis progressivement à s'installer dans la pièce au cours des dernières secondes. Elle n'a pas besoin de se retourner pour découvrir ce que son interlocuteur regarde de manière aussi appuyée : puisqu'il ne peut voir Lucille, ce ne peut être que l'homme au pardessus beige. 

Ce dernier passe près de leur table. Puisque Clarence le fixe du regard, il lui adresse un signe de la tête, sans s'arrêter, et continue vers la pièce suivante. Lucille, elle s'attarde près d'Annaëlle, le regard flamboyant. Le cœur battant et le regard fixé sur Clarence, l'étudiante attend que l'esprit soit obligé de s'éloigner en même temps que celui qu'elle hante. En vain. Lucille s'attarde. En face d'elle, le jeune homme reprend la discussion comme si de rien n'était :

" Tu ne comptes pas répondre à mes questions, hein ? Tu sais, je suis vraiment intéressé par tout ce qu'il se passe en ce moment, ce n'est pas de la curiosité mal placée. Je peux comprendre tes réticences, t'as dû tomber sur des tas de gens qui ont eu des réactions pas très sympas en comprenant que tu pouvais voir les morts mais je ne suis pas comme eux ! D'ailleurs hier, tu sais, quand tu m'as demandé ce que je faisais comme travail, ce n'est pas que je ne voulais pas te répondre mais ... "

Clarence cesse soudain de parler. Annaëlle ne l'a pourtant pas lâché du regard durant tout son monologue, même si elle était plus occupée à tenter d'ignorer la présence colérique de Lucille qu'à réellement écouter son interlocuteur. Clarence se retourne ensuite d'un coup, comme attiré par quelque chose. Annaëlle suit la direction de son regard juste à temps pour voir l'homme au manteau disparaître précipitamment entre les étagères, d'une façon un peu trop pressée pour être honnête.

" Il était en train de nous écouter ou quoi ? " lâche alors Clarence, sourcils froncés, en se remettant droit. 

Annaëlle frissonne de nouveau. Rien à voir avec la présence fantomatique de Lucille cette fois. Sans même y penser, l'étudiante jette un regard à la défunte. Cette dernière commence déjà à s'éloigner. Le regard qu'elle lui lance en retour ne fait aucun doute : elle semble vouloir la prévenir de quelque chose,  la mettre en garde. Pas besoin, Annaëlle a déjà compris. Si l'homme au manteau - l'assassin de Lucille - a entendu sa discussion peu discrète avec Clarence alors ... 

Alors il y a de forte chances pour qu'Annaëlle soit sa prochaine victime.

 

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