Le domaine des Saules by Mayra
Summary:
Le-domaine-des-Saules

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Annaëlle est née avec le don de voir les morts, les esprits de ceux qui n'ont pas trouvé le repos éternel et qui errent sans fin parmi nous. Et elle a toujours essayé de les ignorer du mieux qu'elle pouvait.

Mais, suite au décès d'une étudiante au sein de sa résidence universitaire, elle est contrainte de retourner chez ses parents, dans sa ville natale, où elle avait espéré ne plus jamais avoir à remettre les pieds.

Là se trouve le domaine des Saules, une vieille batîsse abandonnée, devenue au fil du temps l'endroit préféré des adolescents pour échapper à la vigilance de leurs parents. Une maison au passé sinistre qu'Annaëlle a toujours pris soin d'éviter comme la peste.

Jusqu'à ce qu'une nuit, elle s'y retrouve enfermée ...
Categories: Horreur, Tragique, drame, Contemporain Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Aucun
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 12 Completed: Non Word count: 53475 Read: 1191 Published: 26/01/2022 Updated: 03/12/2022
Chapitre 1 by Mayra

Chapitre Un

 

C'est mardi, jour de réapprovisionnement. Annaëlle ne se trouve plus qu'à trois pas de la porte d'entrée de sa résidence étudiante quand l'un de ses sacs de course cède. Les anses menaçaient déjà de lâcher depuis quasiment une dizaine de minutes alors il n'y a rien de bien étonnant à cela. Une chance cependant que cela ait finit par arriver une fois à destination.

La jeune femme regarde ses pommes et ses oranges rouler dans la ceinture d'herbe qui habille les pieds du bâtiment avant de pousser un long soupir de lassitude. Il a plu sans discontinuer pendant les deux derniers jours, transformant les zones herbeuses en flaques de boues géantes ; ses fruits prennent donc rapidement une douteuse couleur brune. Sans attendre plus longtemps, Annaëlle commence à rassembler les courses qui se sont éparpillées dans l'allée bétonnée.

Sa voisine de palier, Lucille, choisit ce moment pour faire son apparition dans une petite robe rouge qui met en valeur sa silhouette fine. Cette beauté naturelle a de quoi rendre verte de jalousie n'importe quelle fille, même la plus jolie, avec ses yeux noisettes et son abondante chevelure brune. Elle laisse la porte d'entrée du bâtiment se refermer délicatement dans son dos pour observer avec surprise Annaëlle à quatre pattes dans la gadoue. Cette dernière se sent immédiatement gênée, et pas seulement à cause de la situation : avec son jean large et son tee-shirt démodé, elle ne tient clairement pas la comparaison avec sa jolie voisine visiblement apprêtée pour un rendez-vous.

" Besoin d'un coup de main ? " demande Lucille sans attendre de réponse, s'abaissant déjà pour récupérer la boîte de raviolis et le sachet de raisin sec qui ont roulés près de la porte.

" Ne te sens pas obligé ! " s'exclame vivement Annaëlle, mal à l'aise à l'idée que sa voisine se salisse par sa faute.

" Oh, ne t'inquiètes pas, il n'y a pas de problèmes ", la rassure la jeune femme en glissant les objets ramassés dans le sac qui a cédé, puis en se dirigeant vers l'autre côté de l'allée, là où d'autres provisions ont choisis de migrer. " Ca ira pour tout remonter ou ... "

" Ca va aller , je vais me débrouiller ", s'empresse de répondre Annaëlle en rangeant à son tour ce qu'elle a ramassé. " Merci pour le coup de main. " 

" Je t'en prie, ce n'est rien. "

Sur ces mots, Lucille rend les derniers fruits récupérés puis esquisse un sourire aimable. Annaëlle tente de le lui rendre mais elle doute que le résultat soit probant. Elle en devient même persuadée quand elle constate que le sourire de son interlocutrice fond soudainement comme neige au soleil, visiblement douchée par son manque d'enthousiasme. 

" Bon, eh bien ... "

Lucille ne termine pas sa phrase et se contente de faire un signe de la main en direction de la sortie de l'impasse pour signifier qu'elle va s'en aller. Annaëlle se baisse alors avec précipitation pour ramasser le sac survivant et adresse un signe de tête à Lucille en réponse avant de tourner rapidement les talons. Elle court se refugier dans le hall d'entrée de l'immeuble. Elle fait trois pas en direction de l'ascenseur avant de s'immobiliser et de se retourner pour regarder au dehors, mais sa voisine a déjà disparue. 

Alors qu'elle monte dans l'ascenseur qui la mènera au troisième étage, Annaëlle se flagelle intérieurement. Elle sait pertinemment qu'elle rencontre de sérieuses difficultés à nouer de nouvelles relations, ce n'est pas pour rien qu'après six mois passés en première année d'université, elle ne se soit fait aucune connaissance dans sa promo. Pourquoi donc s'obstine-t-elle encore à essayer d'être sociable ? Elle n'y arrive pas et, de toute façon, ce n'est pas comme si elle parvenait à retenir qui que ce soit près d'elle - à une exception près.

En sortant de l'ascenseur, Annaëlle s'étonne en prenant conscience que Lucille est la seule qui tente encore parfois une approche et qui semble avoir toujours l'envie de faire connaissance avec elle. Peut-être est-ce parce que leurs appartements sont mitoyens ou que Lucille n'est pas du genre à abandonner. Annaëlle l'ignore, mais en tout cas, ça lui fait plaisir de voir que certaines personnes ne considèrent pas encore son cas comme une cause totalement perdue. 

Dans l'appartement, la jeune femme dépose ses courses sur son canapé-lit. C'est un studio d'une vingtaine de mètres carrés, doté d'une minuscule cuisine et d'une salle de bain défraîchie. Loué entièrement meublé, elle n'a eu besoin que d'emmener le contenu des placards de sa chambre avec elle lors de son arrivée à la rentrée. Du coup, tout y est dépareillé mais Annaëlle s'y sent quand même chez elle. En tout cas, bien plus que lorsqu'elle vivait encore chez ses parents.

Il ne lui faut que quelques minutes  pour ranger ses achats dans les placard, suite à quoi elle s'affale sur son clic-clac et attrape la télécommande de la télévision qui est resté traîner derrière les coussins toute la journée. Elle zappe un moment avant de se décider pour un film d'aventure à destination du jeune public, qu'elle a déjà vu des dizaines de fois mais qu'elle adore revoir pour se remémorer la nostalgie de son enfance révolue. A la fin du film, elle décide de dîner - un plat de pâtes en sauce agrémenté d'une généreuse portion de fromage râpé fait largement l'affaire - puis de s'attaquer à la révision de ses cours. 

Au cours de son année de Terminale, Annaëlle a fini par se décider à rentrer en fac de Lettres, seule section de l'université qui lui paraissait à sa portée au vu des résultats médiocres qu'elle a traîné toute sa scolarité. Très étonnamment, elle a décroché une place dans l'une des écoles les plus éloignées du domicile parental. Elle n'a pas hésité plus d'une demi-seconde avant de finaliser son inscription et de se mettre à la recherche d'un studio où loger le temps de ses études. Aujourd'hui encore, Annaëlle se demande qui a été le plus heureux d'apprendre son départ de la maison : elle ou sa famille ?

Au bout de presque deux heures de travail intensif, elle baille à s'en décrocher la mâchoire. Elle glisse un regard sur le réveil qui trône au bout du bureau, l'endroit idéal pour lui intimer de se taire le matin sans avoir besoin de sortir du lit. Il lui apprend qu'il est vingt-trois heures passé alors elle laisse ses cours en plan et saute dans son pyjama avant de défaire son canapé-lit et de s'y glisser avec délice. Elle lit quelques pages de son roman du moment puis éteint la lumière, au moment où elle entend des bruits de pas passer devant la porte de son appartement et s'arrêter non loin. En entendant ensuite le bruit de la serrure de Lucille et une voix masculine qui résonne entre les murs fins du bâtiment, elle attrape ses bouchons d'oreille posés sur la table basse. Annaëlle n'a aucune envie de connaître les détails de la vie intime de sa voisine. Elle se recouche ensuite, à présent totalement sourde à ce qu'il se passe de l'autre côté des parois, et se tourne de l'autre côté pour chercher le sommeil.

 

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A la fin de son dernier cours de la semaine, Annaëlle file directement au café des étudiants, un salon de thé aux prix attractifs, tenue par une association de la fac. Comme la journée se termine, beaucoup de ses camarades d'université ont eu la même idée alors c'est le coup de bourre pour les bénévoles qui courent dans tous les sens pour servir tout ce beau monde au plus vite. Annaëlle n'étant pas pressée de rentrer dans son studio vide, elle profite du monde présent dans le café pour se donner l'impression d'avoir une vie sociale.

Elle laisse traîner ses oreilles d'un groupe à l'autre : c'est le meilleur moyen de connaître tous les petits potins de la fac en l'absence d'amis. Et pour se donner bonne figure, elle attrape son portable et fait semblant de se perdre dans les méandres du premier réseau social qui glisse sous son doigt. Elle ne s'intéresse que quelques secondes aux rares actualités qui apparaissent à l'écran, résultat d'une vie sociale peu trépidante, puis laisse son cerveau se connecter au groupe de garçons le plus proche qui discutent jeux vidéos, avant de passer au suivant. Et ainsi de suite, jusqu'à intercepter un échange entre deux filles assises à une table qui se rapproche au fur et à mesure que la file d'attente avance.

" Si elle ne donne pas signe de vie avant dimanche, il faudrait qu'on aille jusque chez elle, tu ne crois pas ? " Fait l'une des deux interlocutrices, une jeune femme aux cheveux roux coupés courts.

" Je pense surtout que tu t'inquiètes un peu trop vite. " Rétorque la seconde qui affiche des tatouages un peu partout sur sa peau. " Elle a peut-être juste envie de sécher un peu les cours. Tu sais comme elle a du mal cette année. Je suis presque sûre qu'elle a dû se prendre quelques jours de vacances avec son nouveau mec. " 

" Tu as sans doute raison. "

Annaëlle glisse un oeil sur la rousse qui vient de prononcer ces derniers mots. Son visage contredit ses paroles mais elle ne semble pas vouloir exposer clairement le fond de sa pensée à son amie. Voilà qui vient donner une raison de plus à Annaëlle de ne pas regretter le peu de contacts humains qui ponctuent sa vie. Le manque de confiance et l'hypocrisie qui caractérisent la grande majorité de ces relations ne sont clairement pas faits pour elle.

Le jeune homme devant elle s'efface soudain, lui laissant le champ libre pour passer sa commande. Annaëlle cesse aussitôt d'épier les gens autour d'elle, fourre rapidement son téléphone dans les tréfonds de son sac et se concentre sur l'étudiante au chignon flou qui semble au bout de sa vie et qui attend de savoir ce qu'elle doit servir à sa nouvelle cliente. Comme elle a passé son temps à s'intéresser à tout sauf à ce qu'elle allait boire, elle prend quelques secondes pour parcourir la courte carte puis se décide pour le macchiato caramel dont elle raffole et qui lui fera le plus grand bien : elle a besoin d'un peu de caféine pour terminer sa journée sans avoir à s'effondrer de fatigue avant vingt heures.

Son gobelet fumant en main, Annaëlle quitte le café sans un regard en arrière et prend la direction de de son appartement. Durant la dizaine de minutes que dure son trajet, elle étouffe trois énormes bâillements de sa main, lui remémorant les nuits agitées qu'elle subit depuis quelques jours. Lucille, d'ordinaire plutôt discrète en semaine, a apparemment changé de comportement puisque tous les soirs depuis trois jours, des bruits sourds se font entendre depuis son logement. Annaëlle jurerait que quelqu'un donne des coups dans le mur qui sépare leurs deux studios. A force d'y réfléchir, elle a fini par comprendre que sa voisine a trouvé un nouvel amoureux et qu'elle passe ses nuits à s'amuser avec son amant. Annaëlle espère que cette passion dévorante et bruyante finira par se calmer rapidement. Son équilibre mental en dépend.

Lorsqu'elle arrive dans l'allée de sa résidence, Annaëlle remarque que, justement, sa voisine est de nouveau de sortie. Par un étonnant hasard, elle porte la même tenue que la dernière fois qu'elle l'a vu. Elle se croisent mais Lucille, contrairement à son habitude, ne fait pas mine de la saluer. Elle ne semble même pas l'avoir remarqué, poursuivant son chemin tête baissée. Elle passe rapidement. Surprise par son comportement, Annaëlle se retourne pour la regarder quitter l'allée. Quelque chose la turlupine, sans qu'elle n'arrive à savoir précisément quoi. Elle chasse vite cette pensée en secouant la tête : la vie de Lucille ne la concerne en rien.

Arrivée à la porte de son bâtiment, elle farfouille un instant dans son sac à la recherche de son trousseau de clés qui a, bien évidemment, glissé tout au fond. Avec l'une de ses mains prise par son gobelet de café, elle galère quelques secondes, jusqu'à ce qu'une voix masculine et chaleureuse intervienne :

" Besoin d'aide ? "

Annaëlle redresse la tête et croise un visage pâle où percent un nez aquilin, des yeux bleus perçants et une bouche aux lèvres fines, le tout surmonté d'une tignasse blonde, désordonnée et bouclée. Inconnu au bataillon. Le corps d'Annaëlle se crispe aussitôt. Elle a du mal avec les étrangers.

" Je peux tenir ton café le temps que tu trouves tes clés si tu veux. "

L'inconnu tend déjà une main dans sa direction. Annaëlle fait un demi-pas en arrière. 

" On se connaît ? " fait-elle, sourcils froncés.

Sa réaction brusque douche aussitôt l'inconnu qui récupère sa main, l'air perdu, et bredouille :

" Euh non. "

Annaëlle, la main toujours dans son sac, finit alors par frôler ce qu'elle cherche du bout des doigts. Elle attrape ses clés et colle sa carte contre le verrou électronique avant de pénétrer dans le hall d'entrée enfin accessible. L'inconnu la suit de près mais poursuit sa route jusqu'à l'ascenseur tandis qu'elle s'arrête vérifier sa boîte aux lettres. 

Les mains occupées à décacheter une facture, elle rejoint ensuite à son tour l'ascenseur dont les portes sont en train de se refermer mais l'inconnu l'aperçoit et retient les portes pour lui permettre de le rejoindre. Mal à l'aise face à son comportement toujours aussi inexplicablement aimable, elle se glisse à l'autre bout de la cabine, non sans lui adresser un rapide signe de tête pour le remercier. 

" Quel étage ? " lui demande-t-il.

" Troisième. " 

Annaëlle remarque alors qu'il a déjà appuyé sur le chiffre trois. Les portes se referment pendant qu'elle tente de se tapir encore plus loin dans son coin d'ascenseur. Pour s'occuper l'esprit et les mains, elle se plonge avec passion dans sa facture.

Une fois à destination, elle laisse l'inconnu sortir en premier. Alors qu'elle rejoint son logement, elle remarque que lui s'arrête devant la porte du studio de Lucille, à laquelle il cogne aussitôt avec vigueur. Annaëlle se demande l'espace d'un bref instant si elle ne devrait pas lui dire qu'elle vient de croiser la jeune femme en train de partir, avant de décider que ce ne sont pas ses affaires. 

Elle s'empresse de retrouver la sécurité de son appartement.

 

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Lorsque son cours de linguistique se termine enfin, Annaëlle fonce aux toilettes les plus proches en se promettant d'arrêter de se retenir aussi longtemps de vider sa vessie - en vain, elle sait pertinemment qu'elle continuera à préférer faire ses besoins chez elle plutôt qu'ailleurs. Fait rare, il n'y a pas la queue à celles du premier étage, prises normalement d'assaut par les étudiantes à chaque interclasse. Une fois son besoin urgent assouvi, Annaëlle nettoie ses mains en prenant bien soin, comme à son habitude, d'éviter au maximum de croiser son reflet dans les miroirs. 

Lorsqu'elle ressort des toilettes, elle prend la direction de son cours suivant, celui de latin. ses camarades de promo sont déjà tous là à attendre que la porte s'ouvre. Surprise, Annaëlle jette un oeil à sa montre en s'interrogeant sur la raison de ce retard inhabituel de la part de leur vieux professeur. Pour patienter, elle s'accoude à la rambarde qui donne sur le vide et l’amphithéâtre du rez-de-chaussée, envahit à toute heure par ceux qui ont du temps à perdre entre deux cours. Autour d'elle, les autres se mettent d'accord sur le temps qu'ils peuvent accorder au professeur pour arriver avant de décider que le cours est officiellement annulé. 

Tout en laissant ses oreilles traîner, Annaëlle fait errer son regard sur les différents groupes qui ont élus domiciles sur les larges marches de l'amphi. Elle aperçoit alors une silhouette avec un comportement étrange. Elle plisse un peu des yeux et se concentre sur le jeune homme qui passe de groupe en groupe, sans jamais accorder plus de quelques secondes à chacun. Sa silhouette et la chevelure blonde et bouclée lui semblent familières. Il lui faut quand même quelques secondes pour reconnaître l'inconnu qu'elle a rencontré au pied de sa résidence cinq jours plus tôt. Annaëlle s'interroge sur le manège auquel il s'adonne. 

" Bon, je pense que ce n'est pas la peine d'insister. " s'exclame une voix forte parmi ses camarades de promo. " Nous pouvons tous vaquer à de meilleures occupations ! "

Quelques uns acquiescent à mi-voix mais la plupart se contentent de s'éloigner sans un mot, préférant continuer à discuter entre amis. Annaëlle leur emboîte le pas, prenant la direction de la sortie du bâtiment. Elle se tâte : doit-elle rejoindre la bibliothèque pour s'avancer dans son travail universitaire ou profiter de cette heure de libre inattendue pour aller flâner dans le parc adjacent ? Toute à son interrogation, elle ne prend pas garde à ce qu'il se passe autour d'elle. Par conséquent, elle sursaute lorsqu'on lui attrape soudainement le bras. 

" Hey, c'est toi la voisine de Lucille, non ? On s'est croisés il y a quelques jours, tu te souviens ? "

Annaëlle se retourne sur son inconnu blond. Un sourire grand comme le monde lui mange la moitié inférieure du visage. Elle n'a encore jamais rencontré personne qui soit aussi heureux de la revoir. Elle se dit qu'il exagère sans doute un peu niveau joie des retrouvailles, surtout au vu de leurs maigres échanges ce jour-là. 

" Ouais, je me souviens de toi. " répond Annaëlle en regardant ostensiblement la main qui continue de la tenir. 

Il semble comprendre le sous-entendu et relâche rapidement sa poigne.

" Je suis content de te croiser aujourd'hui, j'ai bien cru que j'allais devoir faire le pied de grue devant ton appartement pour te revoir. "

" Me revoir ? " 

Annaëlle se tâte à faire deux pas en arrière pour laisser un peu de distance entre eux. Les mots que prononcent le jeune homme sont suspects, surtout pour quelqu'un qui n'a pas l'habitude des échanges sociaux. Est-ce qu'il serait en train de la draguer par hasard ? Non, ça elle en doute fort. Même pour elle, c'est plutôt évident.

" Oui, je me suis dit que tu pourrais sans doute m'aider. "

Sur ces mots, il glisse une main dans la poche de sa veste en jean et en sort une photo froissée qu'il lui tend. Le visage tout en sourire de sa voisine s'étale sur le papier brillant.

" C'est Lucille, elle vit dans l'appartement voisin du tien. Je me suis dit que tu devais la connaître sans doute un peu. C'est le cas ? "

Annaëlle hausse des épaules en lui rendant la photographie.

" Un peu oui. On se croise de temps en temps et ça nous est déjà arrivé d'échanger deux ou trois mots mais c'est tout. Pourquoi ? "

" Sa famille s'inquiète, ça fait plus d'une semaine qu'elle n'a pas donné signe de vie et ce n'est apparemment pas dans ses habitudes. Comme je passais dans le coin, ils m'ont demandé de m'arrêter voir si tout allait bien, mais je n'arrive pas à la contacter, ni à la croiser dans les endroits où elle devrait être. Tu serais pas au courant de quelque chose des fois ? "

Annaëlle secoue la tête. Le jeune homme soupire et affiche une mine défaite. Il doit vraiment chercher Lucille depuis un moment et commencer à véritablement s'inquiéter pour réagir de cette façon alors Annaëlle décide de le rassurer.

" Le soir où on s'est croisé, tu l'as loupé de peu." lui apprend-t-elle. " Je venais de la voir dans l'allée, elle était apprêtée comme pour une fête ou un rendez-vous amoureux. " 

" Sérieux ? " s'exclame alors le gars en affichant de nouveau son grand sourire. " Oh, tu me rassures, je commençais déjà à imaginer le pire ! J'ai demandé à quasiment tous ses potes, mais aucun l'a vu ces derniers jours. "

Annaëlle acquiesce d'un signe de tête, esquissant à son tour un petit sourire face au soulagement de son interlocuteur. Elle s'étonne de la facilité avec laquelle sa bouche s'est déridé. Il faut croire que le sourire du type est communicatif.

" J'imagine qu'elle doit être chez elle dans ce cas. " fait Annaëlle. " Tu es retourné à son appartement depuis la dernière fois ? "

Son interlocuteur passe sa main dans sa tignasse désordonnée.

" Non, je n'ai pas eu le temps. Mais je vais y aller tout de suite. Son frère devient fou à force de s'inquiéter et il me harcèle de messages. Plus vite il sera rassuré, plus vite j'aurais la paix. "

Sur ces mots, le jeune homme commence à s'éloigner. Connaissant les caprices de l'interphone malgré les incessantes demandes de la part des locataires de le faire changer, Annaëlle le rappelle. 

" J'ai terminé ma journée de cours, est-ce que tu veux que je t'accompagnes pour t'ouvrir le bâtiment ? L'interphone est souvent en panne. "

" Oh, ce serait cool !" s'exclame-t-il avec une surprise et un ravissement évidents.

C'est donc ensemble qu'ils prennent le chemin de la résidence d'Annaëlle. Ils marchent en silence pendant quelques instants avant que son compagnon ne commence à l'interroger sur son cursus universitaire, sûrement plus pour meubler que par réelle envie de connaître cette aspect de sa vie. Annaëlle finit par se détendre en sa présence, comprenant que le jeune homme n'a visiblement rien de dangereux et que sa trop grande méfiance a encore fait des siennes.

Ils arrivent rapidement à destination et Annaëlle déverrouille la porte d'entrée du bâtiment. Le jeune homme pénètre aussitôt dans le hall d'entrée et, puisqu'elle est déjà arrivé jusque là, Annaëlle décide de rentrer chez elle plutôt que rebrousser chemin pour s'installer à la bibliothèque. Ils prennent l'ascenseur ensemble jusqu'au troisième étage et le jeune homme s'avance jusqu'à la porte du studio de Lucille. Il y toque vivement alors qu'Annaëlle s'arrête devant chez elle sans faire mine de vouloir rentrer. Ils attendent quelques secondes puis le jeune homme toque de nouveau à la porte, plus fort. Toujours sans réponses. 

" Il faut croire que tu manques de chance. " dit Annaëlle. " Elle a encore dû sortir. "

Le type laisse tomber sa tête en arrière de dépit et pousse un profond soupir. Annaëlle le comprend. Elle aussi en aurait marre à sa place.

" Tu crois que ça dérangera les résidents si je m'installe dans le couloir pour attendre Lucille ? " demande-t-il en se tournant vers elle.

" Tant que tu ne fais pas trop de bruit, je ne pense pas. "

Il se laisse alors glisser contre le mur qui fait face au studio de la jeune femme jusqu'à se retrouver les fesses collées au plancher, visiblement bien décidé à ne pas la rater. Annaëlle hésite un instant sur la conduite à tenir, trouvant étrange de rentrer chez elle en laissant le type tout seul dans le couloir - où l'allumage automatique de la lumière devra être réactivé toutes les cinq minutes par un mouvement quelconque - mais sa raison reprend vite le dessus et elle s'empresse de déverrouiller sa porte d'entrée en adressant un au revoir au jeune homme, avant de s'engouffrer rapidement dans son appartement. 

 

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Annaëlle passe le reste de sa soirée à procrastiner, tantôt sur la télévision, tantôt sur son téléphone. Elle ne trouve pas la motivation de s'atteler à ses révisions, son esprit ne cessant de revenir continuellement penser à Lucille et au jeune homme qui l'attend de pied ferme. De temps en temps, elle jette un coup d'oeil par le judas pour vérifier s'il est toujours là ; la lumière qui s'allume régulièrement lui apprend que oui.

Lorsque vingt heures approche et qu'Annaëlle sent la faim tirailler son ventre, elle s'approche de sa kitchenette et jette un oeil dans son frigo avant de penser encore au type toujours assis dans le couloir. Il est là depuis des heures et, grâce à ses petits coup d’œils à travers sa porte, elle sait qu'il n'a pas bougé. Il a sans doute faim lui aussi et à peut-être même besoin de boire, voire de passer aux toilettes.

Annaëlle jette un regard vers la porte d'entrée en se demandant si faire preuve d'un peu de gentillesse envers un parfait inconnu ne serait pas envisageable pour une fois. Ce n'est pas comme si elle allait chercher à faire ami avec cette personne, elle veut seulement faire preuve d'un peu d'humanité. Cela ne devrait pas poser de problèmes, n'est-ce pas ?

Finalement décidée, Annaëlle referme la porte de son frigo et s'avance vers sa porte qu'elle déverrouille d'un tour de clé. En jetant un oeil dans le couloir, elle découvre qu'effectivement, l'inconnu est toujours là, debout en train de faire les cents pas. Il s'immobilise en l’apercevant. 

" Toujours pas de nouvelles ? " demande-t-elle. 

L'inconnu secoue la tête. Son expression est plutôt parlante : il commence à trouver le temps long. Annaëlle, peu habituée à faire le premier pas en matière de communication, se gratte la tête en se demandant comment proposer son aide sans que cela paraisse bizarre. Dépourvue illuminations soudaines, elle décide d'y aller tout simplement. 

" Est-ce que tu veux entrer quelques instants ? T'as peut-être soif ? Ou même besoin d'utiliser des toilettes ? "

L'inconnu laisse la surprise s'afficher sur tous les pores de sa peau mais l'étonnement cède rapidement la place à un sourire joyeux et un air reconnaissant. 

" J'avoue que je ne serais pas contre l'idée de t'emprunter ta salle de bain. Et peut-être même un verre d'eau."

Annaëlle se recule pour laisser l'inconnu entrer dans son studio mais, au dernier moment, celui-ci s'immobilise sur le perron, la main sur la poignée. Il fronce des sourcils et s'exclame :

" Je n'ai pas pour habitude de rentrer chez des inconnus alors on pourrait peut-être échanger les informations de base avant toutes choses, non ? "

Annaëlle hausse des sourcils. Elle ne s'y attendait mais est agréablement surprise de cette drôle d'attention. 

" Moi, c'est Clarence. " poursuit-il en lui présentant sa main.

" Enchantée. Je m'appelle Annaëlle. " répond-t-elle en serrant la poigne tendue dans sa direction.

Il se décide alors à pénétrer dans l'appartement. Comme toute personne découvrant pour la première fois un nouvel environnement, il laisse son regard errer sur l'intérieur, détaillant rapidement un objet ou deux, puis son attention se porte sur la salle de bain qu'Annaëlle lui montre d'un geste de la main. Il y disparaît rapidement.

Pendant que le jeune homme s'occupe d'assouvir un besoin des plus primaires, Annaëlle sort un verre de ses placards, le remplit au robinet de la cuisine et le pose sur la table basse. Clarence ressort des toilettes seulement quelques secondes plus tard. 

" Je me suis permis d'enlever la serviette qui recouvrait le miroir, est-ce qu'il faut que je la remette en place ? 

Le cœur d'Annaëlle loupe un battement. 

" Oui ! " s'exclame-t-elle trop rapidement pour que cela ne paraisse pas étrange.

D'ailleurs, Clarence hausse ses sourcils, exprimant largement sa surprise et son incompréhension alors Annaëlle s'empresse d'expliquer maladroitement :

" Je déteste voir mon reflet dans le miroir, même par accident. Je sais que c'est bizarre mais ... "

Clarence lui coupe la parole en agitant les mains.

" Oh, pas besoin de t'expliquer ! On a tous nos bizzareries. Je vais remettre la serviette à sa place alors. "

" Merci. " fait Annaëlle dans un souffle, soulagée à l'idée de ne pas avoir à le faire elle-même.

Une fois de retour dans la pièce principale du studio, ils s'installent tous les deux sur le canapé-lit en prenant soin de laisser un large espace entre eux. Clarence vide son verre d'une traite. Annaëlle, les mains glissées entre ses cuisses, engage alors la conversation, intention manifeste de faire un effort de socialisation.

" Tout à l'heure tu m'as posé des questions sur ce que je faisais à l'université mais tu ne m'as rien dit sur toi. Est-ce que tu es étudiant toi aussi ? "

Clarence secoue la tête en détaillant du regard les quelques objets personnels apparents qu'Annaëlle possède.

" Non, je travaille, si je puis dire. Avec des amis, on essaye de monter une petite entreprise. "

" Vraiment ? Quelle genre ? "

Clarence semble soudain gêné et se frotte la paume d'une main avec le pouce.

" Euh, je préférerais ne pas en parler. Quand je rentre dans les détails, la plupart des gens me prennent pour un barjot. "

Passe un ange. Annaëlle se demande comment poursuivre la conversation quand Clarence se lève soudainement du canapé et annonce :

" Je ne veux pas abuser de ta gentillesse alors je pense qu'il est grand temps pour de retourner attendre dans le couloir. "

Annaëlle se lève à son tour, surprise par le mouvement inattendu du jeune homme, et l'interpelle alors qui prend déjà la direction de la sortie.

" Tu n'as pas faim ? "

Il se retourne sans cesser d'avancer. 

" Si, je crève de faim. Je vais me faire livrer une pizza je pense. " répond-t-il en posant la main sur le poignée de la porte qu'il a atteinte. 

" Tu peux manger ici si tu veux, ce sera plus confortable que le carrelage du couloir. "

Annaëlle le voir ouvrir la bouche pour répondre et, elle en est certaine, refuser sa proposition. Mais ça lui fait trop de bien d'avoir enfin quelqu'un avec qui échanger, une personne qui semble de bon caractère qui plus est, alors elle refuse de le laisser s'en aller si facilement. 

" Et puis, ça me changera de mes dîner en solitaire. "

Clarence garde la bouche ouverte un instant, sidéré, avant d'exhaler. Puis avec un sourire amusé, il dit :

" C'est pas cool d'exploiter l'une de mes faiblesses. Tu ne le sais pas encore mais je suis incapable d'abandonner quelqu'un qui se trouve dans le besoin. "

Il lâche la poignée de la porte et ajoute :

" Tu promets de ne pas m'attaquer, hein ? "

Annaëlle lâche un petit rire. 

" Ce ne serait pas plutôt à moi de dire ça ? " 

Clarence revient vers le canapé en agitant un doigt.

" Oh faut pas croire, certaines femmes peuvent être très dangereuses. Mais tu m'as l'air digne de confiance. Je t'accorde donc le bénéfice du doute. "

Il se réinstalle près d'Annaëlle, tout en prenant soin de toujours conserver une certaine distance, et conclut : 

" Et pour te remercier, j'offre la tournée de pizzas  ! "

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