L'ignition de Streon by Seonne
Summary:

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© Space Age BohemiaChris FossThe Path by Steven Vincent Johnson

 

L'économie de Streon repose sur son port spatial.
Voyageuse spatiale, Danica y a fait escale – avant de s'envoler pour sa prochaine destination.
Née sur l'unique base de la planète, Ugnė y vivra toute sa vie.

Mais quand tout brûle, on en vient à tout reconsidérer.

 

PEF 3 – Épreuve 1 – 2ème place de l'épreuve


Categories: Concours, Space Opera Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Plume en Folie 3 : La Revanche des Plumes
Chapters: 1 Completed: Non Word count: 1721 Read: 206 Published: 22/09/2021 Updated: 22/09/2021

1. L'ignition de Streon by Seonne

L'ignition de Streon by Seonne

 — Range donc tes cheveux, Dani ! Rokas, l’estivante est enfin arrivée, tu peux prendre la fin de ton quart.

Comme tous les matins, Danica réajusta la position de sa casquette en passant les portes de L’Aile Cassée. Ses mèches rouge feu dépassaient par endroits : le vent qui soufflait au nord s’engouffrait dans les passerelles du port spatial et la décoiffait systématiquement sur le chemin. Sa coiffure n’était guère appréciée : sur Streon, on ne donnait pas trop dans l’extravagance.

— Tu es à la caisse, ce matin.

— Tout… tout devant ?

— Tu vois d’autres caisses ? Allez, va prendre ton poste, Rokas attend depuis dix bonnes minutes que tu daignes te pointer pour rentrer chez lui.

Danica obéit sans rechigner : elle n’était pas ponctuelle. À quoi bon ? Elle ne gardait jamais un boulot plus de trois mois d’affilée. La patronne de L’Aile Cassée ne pourrait pas la mettre à la porte avant la fin de la haute saison, et c’était tout ce que demandait la jeune pilote. Un job, quelques mois, pour renflouer ses caisses.

Avant de décoller à nouveau.

Son escale sur Streon n’était pas faite pour durer. Aucune de ses escales, à vrai dire, n’avait jamais été faite pour durer.

— Bonjour... Danica ?

— Oui, c’est moi.

Danica grimaça en apercevant la silhouette chétive d’Ugnė derrière le comptoir. Le bar et la caisse étaient côte à côte. Six heures de service à passer avec cette gamine qui n’avait pas le moindre point commun avec elle.

Dani ne l’appréciait pas. Et Ugnė le lui rendait bien.

*

Ugnė reconnut le pas de l’étrangère qui s’approchait d’elle. Elle ne serrait jamais correctement ses bottes – à chacun de ses pas, celles-ci cognaient le parquet dans un écho désagréable. Elle reconnaissait principalement les gens au bruit de leurs pas, Ugnė. Celui de leur respiration, parfois. Celle de l’estivante était plutôt légère. Supportable.

Mais ce qui marquait surtout Ugnė chez les gens, c’était leur odeur. Celle du cambouis pour les mécanos, celle du métal pour les pilotes enfermés jour et nuit dans leur carlingue. Et l’estivante n’en avait pas. Pas vraiment. Sa mère disait que ce devait être parce qu’elle était toujours fourrée à vadrouiller partout, dans les vents glaciaux au nord de la station comme dans les plaines verdoyantes du sud.

Tout le monde s’accordait à dire qu’elle était trop étrange, l’estivante. Son apparence détonnait, dans le paysage – mais ça, Ugnė ne pouvait pas le savoir.

*

Dani s’accouda à la tablette sur laquelle était posée la caisse avant de se raviser. Elle avait l’impression de sentir les pupilles blanches d’Ugnė posées sur elle. La petite était peut-être aveugle, elle paraissait en voir bien plus que les autres.

— C’est bizarre, que maman te mette à la caisse. Elle n’aime pas ton allure.

Danica serra les dents mais se força à ne pas relever. Les habitants de Streon avaient beau vivre de l’économie que rapportait leur port spatial, ils avaient des us et coutumes bien particuliers. La planète, dépourvue de ressources naturelles remarquables, était divisée entre le nord de la Base Tibère, désert polaire, et le sud de la station, constitué de steppes à la végétation aride. Trop éloignée de son étoile, elle était plongée dans une obscurité permanente qui la rendait peu accueillante. Son unique colonie ne survivait que du commerce apporté par les voyageurs : Streon avait l’avantage d’être le relais vers toutes les routes spatiales du Bottleneck Star System.

L’inhospitalité du peuple de Streon restait un mystère aux yeux de Danica, après deux mois passés en leur compagnie. On l’appelait toujours l’estivante ou l’étrangère et on lui faisait sentir qu’elle n’était pas à sa place.

— Ta mère ne doit pas avoir le choix. Ce sera question de quelques jours, j’imagine.

— Tu ne vas pas rester, de toutes façons ?

Danica avait du mal à dire si la phrase de l’adolescente était une question ou une menace. Durant ses deux mois passés à L’Aile Cassée, elle n’avait jamais pris le temps de discuter avec l’adolescente. Danica s’intéressait aux gens, aux rencontres, mais elle ne prenait jamais le temps de s’attacher. Elle finissait toujours par partir : à quoi bon ?

*

— Non. J’ai besoin de voir d’autres horizons. Encore et encore.

— C’est où, alors, chez toi ?

L’estivante avait toujours intriguée Ugnė, qui la trouvait pour autant repoussante. Elle était une anomalie. Des personnes bizarres, la jeune fille en côtoyait tous les jours : les voyageurs allaient et venaient dans la boutique, à toute heure du jour ou de la nuit. Mais ils ne restaient jamais. Les seuls habitants de Streon y étaient nés et y restaient à jamais. Ils étaient un système fermé, qui n’acceptait ni inclusion ni exclusion.

— Nulle part. Et partout à la fois.

Ce fut au tour d’Ugnė de faire la grimace. L’idée même d’un tel mode de vie l’effrayait autant qu’il la répugnait. Elle avait grandi sur Streon et connaissait la Base Tibère comme sa poche. Aucun recoin de la station n’avait de secret pour elle et elle comptait bien y passer tout le reste de son existence. Comme ses parents avant elle.

Ugnė savait qu’on ne pouvait vivre sans attache. Sans maison ni famille – ni amis.

— Alors tu n’as rien. Ni personne. Ta vie doit être triste.

*

Le ton de la petite n’était pas agressif. Elle semblait véritablement désolée. Sans répondre, Danica se détourna d’elle pour fixer les pontons d’amarrages. À cette heure, la première grosse vague de visiteurs devrait commencer à affluer.

Une journée comme une autre commençait.

Monotone.

*

Rassurante.


Ugnė ne vit pas la catastrophe – comment l’aurait-elle pu ? Mais elle sentit que quelque chose de terrible allait se passer avant même l’impact. Comme un déchirement dans l’atmosphère. Un courant électrique qui la secoua de la tête aux pieds. Elle hurla :

— Attention !

*

Et son cri sortit Danica de sa torpeur. Elle releva la tête en direction de ses chers pontons et n’eut pas le temps de comprendre ce qu’il se passait. Il y eut un flash de lumière, suivi presque immédiatement d’un bruit assourdissant. Toutes les sirènes, les alarmes, qui se déclenchèrent. Les lumières qui clignotèrent alors que le ciel noir de Streon devenait rouge de flammes.

Impact, explosion, incendie.

L’un des vaisseaux avait heurté le pont principal. Et dans sa vitesse, il se précipita sur l’un des générateurs d’énergie.

— Que… que se passe-t-il ?

— Dans la réserve, Ugnė ! Vite, il faut récupérer les combinaisons de survie et activer les filtres à oxygène ! C’est bien dans la réserve qu’ils se trouvent ?

*

Elle prit la main de l’estivante alors qu’elles dévalaient les marches quatre à quatre. Elles se précipitaient en bas : en sécurité. Ugnė savait où se réfugier en cas d’alerte grave. Elle avait simplement espéré qu’elle n’en vivrait jamais, jusqu’à la fin de sa vie.

Pourtant, le pic d’adrénaline qui coulait à flot dans ses veines ne lui parut pas désagréable.

*

Alors qu’elle remettait sa vie entre les mains d’une fille tout juste sortie de l’enfance, Danica se dit que la morosité pouvait avoir du bon, parfois.

Elle aimait l’inattendu, mais pas quand il menaçait sa vie.

*

Ugnė détestait les surprises, pourtant elle se sentait plus vivante que jamais.


La réserve de L’aile Cassée constituait un véritable abri blindé, antiatomique, anti-catastrophe : un lieu de sûreté. La quasi-totalité des commerçants de la base avaient évacué leurs locaux pour s’y mettre en sécurité, le temps que les autorités ne maîtrisent le brasier qui ravageait le port spatial et une bonne partie de la Base.

Danica et Ugnė étaient serrées l’une contre l’autre, malgré elles. Elles n’avaient personne d’autre à qui se raccrocher : les enfants, trop insouciants, jouaient entre eux tandis que les adultes de Streon, trop responsables, pleuraient déjà la perte de leur foyer.

— … ne pourra jamais tout reconstruire avant au moins, oh…

— … des dizaines d’années.

— Foutu, tout est foutu.

Danica saisissait leurs conversations à la volée, à demi-mot. Et elle comprenait les sous-entendus : dépourvue de son port spatial, Streon n’avait plus rien. La planète-relais, sans sa base d’accueil des voyageurs intersidéraux, ne serait rien.

Qu’un vase clos voué à pourrir.

*

— Pourra-t-on tous rester ?

Sa mère parlait à voix très basse pour que les petits n’entendent pas, mais l’ouïe d’Ugnė était plus fine que celle de tout le monde. Et cette phrase, qui aurait dû l’effrayer, l’ébranla.

Car elle n’avait jamais voulu quitter Streon, oh non, jamais.

Mais dehors, Streon partait en flamme.

Dehors, son chez-elle brûlait.

Et s’il n’en restait rien…

*

Danica se sentait mal à l’aise. L’indiscrétion avec laquelle elle écoutait les conversations de ces gens, qui perdaient leur foyer et toute leur vie, avait quelque chose de malsain.

Et leur détresse la bouleversait.

Elle pouvait presque la ressentir.

Ce désespoir de ne plus avoir de foyer.

Pourtant, elle n’en avait jamais eu.

*

Il n’y avait pas deux planètes comme Streon, sa mère le lui répétait toujours. Et c’était pour cela qu’Ugnė n’avait jamais envisagé l’idée d’en explorer d’autres. Elle avait toujours eu tout ce dont elle avait besoin, sur cette planète, dans cette petite base. Elle n’avait jamais rien voulu de plus, en réalité. N’était-ce pas ce qu’on lui avait toujours appris ? Qu’un petit chez soi vaut mieux qu'un grand chez les autres. [1]

Mais ce soir, elle n’aurait peut-être plus de chez-elle. Et que lui resterait-il, alors ? Elle ne connaissait rien d’autre que son vase clos. Elle n’avait jamais rien vu du monde, celui que les voyageurs transportaient dans leurs poches et dans leurs pensées.

Elle n’avait jamais vécu.

*

Un vieux poète de l’ancien monde avait un jour dit que « Voyager c’est vivre. » [2] Mais Danica n’était plus si d’accord.

Avait-elle vécu ? Ou avait-elle simplement fui toute sa vie ? Elle avait toujours couru, d’une planète à l’autre, d’une galaxie à sa voisine. Effrénée, avide de voir toujours plus. Éternelle insatisfaite : n’était-elle pas plus capricieuse et enfantine encore qu’Ugnė qui refusait d’admettre que Streon n’était pas l’endroit le plus reluisant de l’univers ?

Danica n’avait jamais rien su chérir comme ces gens le faisaient.

Dans sa vie nomade, elle n’avait jamais pris le temps d’aimer : nulle part ni personne.

*

Dans sa vie casanière, elle n’avait jamais pris le temps de découvrir : ni curiosité ni étincelle.

*

Et alors que l’incendie ravageait sa millième terre d’adoption, Danica avait désespérément envie d’aimer.

*

Et alors que l’incendie dévorait son foyer, Ugnė avait désespérément envie d’ailleurs.


[1] Proverbe français.

[2] Hans Cristian Andersen.

 

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