La danseuse de corde by Seonne
Summary:



Les lumières s'allument et c'est au tour de Rosa.
Mais il se passe bien plus sur scène que ce que le public voit.

— Texte écrit en binôme avec Violety
— Participation à la sixième Épreuve d'Immunité de Koh-Lanta HPF —
Organisé par Omicronn et Catie

Image libre de droits (Ahmad Odeh sur Unsplash)


Categories: Contemporain, Concours Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Koh-Lanta, l'île des HPFiens
Chapters: 1 Completed: Oui Word count: 1803 Read: 830 Published: 05/08/2021 Updated: 06/08/2021
Story Notes:

Ce texte participe donc à la sixième Épreuve d'Immunité du concours Koh-Lanta HPF. Nos contraintes étaient les suivantes :

Contraintes générales :
– Mettre en scène un personnage qui est dans un équilibre fragile.
– Ne pas utiliser les mots suivants :
Équilibre : balance - déséquilibre - oscillation - stable - statique - bascule - homéostasie - équilibre.
Chute : cascade - tomber - effondrement - accident - écoulement - gamelle - amortir - chute.
Cela concerne les formes conjuguées et les formes plurielles.

Contraintes spécifiques :
— Violety :
Langage (3) : Un personnage doit s’exprimer dans une langue étrangère à chaque prise de parole, avec au minimum deux prises de parole différentes.
Sentimentalisme (3) : Insérer (au moins) quatre sentiments différents.
— Seonne :
Langage (3) : Un personnage doit s’exprimer dans une langue étrangère à chaque prise de parole, avec au minimum deux prises de parole différentes.
Sentimentalisme (3) : Insérer (au moins) quatre sentiments différents.

==> Au moins huit sentiments à insérer : rage, ébahissement, frustration, satisfaction, enthousiasme, exaspération, angoisse, terreur, jalousie, amertume, fierté.
==> Deux personnages doivent s'exprimer dans une langue étrangère avec au moins 2 prises de parole : la grand-mère de Rosa (en allemand) et Bella (en espagnol).

1. Chapitre unique by Seonne

Chapitre unique by Seonne
— Et pour la première fois, sous vos yeux ébahis, mesdames, messieurs, Rosa notre funambule !

C'est son tour : la jeune fille a profité du numéro précédent pour se hisser jusqu'à la plateforme d'où elle doit commencer sa marche à travers les airs. Elle tient fermement son ombrelle dans une main, l'autre est fermée sur le poteau qui sert de point de départ. En contrebas, des applaudissements timides résonnent alors que le faisceau de lumière se dirige sur elle.

Parmi les sons indistincts, elle discerne la voix de son Oma.

— Es ist ihr, gück mal ! Meine Enkelin ! Meine Rosmunda ! [1]

Rosa se force à ne pas regarder en bas alors qu'elle pose son pied gauche sur le fil : ses yeux restent fixés sur l'autre bout du chapiteau. Elle donnerait cher pour apercevoir la rage qui doit se peindre sur le visage du prestidigitateur. Leur Monsieur Loyal est aussi leur patron à tous : et la grand-mère de Rosa transgresse toutes les règles auxquelles il tient.

Primo, chez eux, on parle français. Ils viennent de tous les coins d'Europe, recrutés pour leurs talents : il faut bien mettre un peu d'ordre ou bien on les surnommera le cirque Babel. Deuzio, on n'utilise que les noms de scène.

Mais la grand-mère de Rosa est la blanchisseuse de la troupe depuis si longtemps qu'on ne se souvient plus quand elle est arrivée. Veuve du tout premier dompteur de lions, on l'a gardée après le décès de Frank. C'est elle qui a fait rentrer Rosa, d'ailleurs : on l'aime trop pour lui refuser quoi que ce soit.

Rosa efface de ses pensées l'image de Loyal – car le chef de troupe pousse les règles si loin qu'ils l'appellent Loyal entre eux – et se concentre sur ses orteils alors que sa deuxième jambe décolle de la base. Tout de suite, le câble tremble. Elle inspire, expire. Elle y est habituée. S'il s'agit de sa première représentation, ce n'est pas la première fois qu'elle joue l'acrobate.

Elle a répété très longtemps. Trop longtemps pour se tromper.

D'un rond de jambe, elle ramène son deuxième pied sur le fil et se raffermit. La musique commence. En piste. Elle est partie.

Elle avance de quelques pas en sentant le cordage se tendre et se détendre sous elle, elle use du mou. La chorégraphie est complexe, presque trop. Loyal l'a compliqué volontairement : il ne voulait pas d'elle sur le fil. Mais elle en est capable.

Rosmunda ne coche pas les cases alors elle a dû travailler deux fois – trois fois plus dur que toutes les autres pour se trouver là. Engoncée dans un justaucorps rouge et doré qui lui comprime les côtes, elle a du mal à respirer. Loyal n'a pas voulu qu'on élargisse le costume, répétant qu'elle n'avait qu'à maigrir. Alors que la jeune femme se trouve bien en vue, des murmures ébahis s'élèvent.

Ce n'est pas tant la prestation qui impressionne, pour le moment – tant chez les spectateurs que ses collègues, qui n'en reviennent pas qu'elle ait volé la vedette à Bella.

— Estoy seguro que ella no podrá hacerlo. Y el se arrepentirá no hacer confiando en mi. [2]

Bella ne fait même pas d'effort pour baisser le ton, si Rosa est en mesure de l'entendre d'en haut. Un sentiment de frustration mêlé de satisfaction s'empare de la funambule. Lorsqu'elle a rejoint le cirque, Bella était l'acrobate principale de la troupe – la star du show, la seule avec un numéro solo. Même Richard, John et Mary, les trapézistes, sont toujours au moins à deux.

Rosmunda est arrivée là en sortant du pensionnat, il y a quelques mois. Elle a d'abord aidé à la blanchisserie. Puis elle s'est rendue utile un peu partout dans le cirque ; les artistes se sont habitués à sa présence, plusieurs d'entre eux l'ont prise sous leur aile. Bella elle-même s'est entichée de cette petite rousse venue de la ville, amoureuse des livres et naïvement enthousiaste de la liberté que la vie itinérante paraît procurer. L'acrobate émérite et la jeune ingénue : le duo semblait bien assorti, Rosmunda assistant sagement Bella, celle-ci lui apprenant son art après les entraînements.

La jeune allemande comprend désormais que si la star du cirque lui a transmis son savoir, c'est parce qu'elle ne se sentait pas en danger face à elle. Comment aurait-elle pu ? Une petite grosse sans expérience ne faisait pas une rivale menaçante pour la reine aérienne.

Et puis l'imprévu est arrivé.

Bella a dégringolé de son fil, pendant l'entraînement. Pas de très haut, rien d'irréparable. Mais une mauvaise réception a fragilisé sa cheville. Le médecin l'a immobilisée pendant trois semaines. Loyal, exaspéré, s'est échauffé, a éructé, mais rien n'y a fait : Bella n'a pas eu le droit de remonter.

— Meine Rosmunda kann es tun, sie hast mit Bella trainiert und sie kann weitermachen ! [3] est alors intervenue Hanne, la blanchisseuse.

Le chef de troupe a scruté la jeune allemande d'un œil critique, comme s'il la voyait pour la première fois. Rosa s'est tenue fière face à lui, tâchant de ne pas se décomposer sous les yeux de Loyal et du reste de la troupe. Saisie par l'angoisse – quelle idée de la part de sa grand-mère de proposer cela ? Pourrait-elle le faire ? Elle aimerait tant le faire... En serait-elle capable ? – elle s'est efforcée de ne pas la laisser paraître. Pas question de flancher devant ces gens, dont elle sait bien ce qu'ils pensent, ce qu'ils disent d'elle quand ils croient qu'elle ne les entend pas.

Loyal a fini par accepter – Rosmunda remplacerait Bella pour le début de saison, à moins que celle-ci ne soit complètement remise d'ici là.

Alors Rosa s'est entraînée comme elle ne s'était jamais entraînée. Sans Bella – vexée, l'acrobate lui a tourné le dos, allant jusqu'à répandre la rumeur que sa disgrâce, pas si inopinée, ait été causée par sa jeune assistante jalouse de son succès.

Rosa s'est entraînée seule, sous les encouragements d'Oda et avec les conseils ponctuels de Mary la trapéziste.
Malgré la défiance de Loyal, malgré ses efforts pour compliquer la chorégraphie, il a bien dû admettre au dernier entraînement qu'elle avait atteint un niveau suffisant. Bella a eu beau pester, protester, assurer que sa jambe était remise ; le chef de troupe a préféré ne pas prendre de risque, et laisser Rosa se produire.

La voilà donc sur le fil, en pleine lumière, terrifiée mais prête à faire ses preuves. Prête à danser sur la corde avec l'adresse d'années d'expérience qu'elle n'a pas.

Sans plus réfléchir, Rosa s'élance. Le câble, sous elle, lui appartient. Elle cesse de se poser des questions et enchaîne sa première traversée, d'une traite. Sa rapidité est sa clef : si elle s'attarde, elle sait qu'elle aura du mal à se maintenir. Elle pose le pied sur la plateforme d'en face, pour mieux rebondir.

Elle prend son élan et son estomac se serre. D'un léger saut, elle effectue sa première pirouette. Elle sent sa jupette se soulever pour mieux tournoyer autour d'elle. La musique joue, ponctuée par les soupirs du public, mais Rosa y est insensible. Elle est dans sa bulle, désormais. Elle s'envole, encore une fois. Un tour sur elle-même, elle ouvre l'ombrelle. Et elle continue.

Les pas défilent, elle est plus sûre d'elle. Tout s'enchaîne comme prévu. Son cœur bat la chamade – davantage grisé par l'adrénaline que par la crainte. Ses jambes agiles ploient et se déplient en rythme, ses bras suivent les arabesques qu'elle a apprises par cœur, elle joue de l'ombrelle comme d'un parapluie la protégeant des critiques acerbes et de la jalousie de son ancienne alliée.

L'espace d'un instant, Rosa se sent invincible. Le monde n'existe plus autour d'elle. Il n'y a que la corde sous ses pieds, la lumière des projecteurs sur son visage et une sensation de liberté à laquelle elle ne veut plus jamais renoncer.

Mais bien sûr, il faut qu'il se rappelle à sa raison. Trop sûre d'elle, elle laisse se détendre sa concentration. Et dans la réception d'un bond, le bout de ses orteils frôle le fil sans réussir à s'y poser.

— ¡ Aférrate bien a la cuerda ! [4]

On sent une pointe de triomphe dans l'avertissement de Bella. Rosa se mord l'intérieur de la joue alors que sa jambe décrit un large arc-de-cercle dans le vide, emportée par sa propre force. Vive d'esprit, elle ne se laisse pas chanceler pour autant. Pour estomper son manquement, elle déporte son poids sur sa jambe encore en place, elle effectue une drôle de cabriole improvisée. En apnée, elle parvient à se remonter et récupérer ses appuis.

Bella doit siffler d'amertume, en bas. L'audience n'y a vu que du feu.

Le front brillant d'un voile de transpiration, Rosa reprend sa respiration en enchaînant ses derniers mouvements.

Enfin, comme si elle atteignait le Saint-Graal, elle rejoint la plateforme d'où elle a prit le départ, quelques minutes – ou une éternité – plus tôt.

Elle respire comme un bœuf et essuie sa figure du revers de la main. Quelques larmes perlent à ses yeux mais elle ne s'en rend même pas compte.

Quand les premiers applaudissements retentissent, Rosa a l'impression de sortir d'une transe. Mary, la trapéziste, lui flanque une claque dans le dos et lui fait signe de retourner sur son fil pour saluer le public. Telle une automate, la jeune danseuse de corde s'exécute.

Des sifflements se joignent aux cris – c'est une acclamation. Elle croit être sur le point d'exploser. Parmi les voix, confuses, elle en perçoit deux :

— Sie ist ein Stern ! Ich habe es immer gesagt ! [5]
— Suerte, eso es todo. [6]

Si sa grand-mère ne cache pas son admiration, Bella est plus en retrait – moins acide et moins acariâtre.

Leurs sentiments ne comptent pas tant que ça, pour Rosmunda. Sa propre fierté la submerge et efface tout le reste.

Jamais elle n'a été si rayonnante.

Elle leur a prouvé à tous ce dont elle était capable. Et elle se l'est prouvé à elle-même.
End Notes:
[1] C'est elle, regarde ! Ma petite-fille ! Ma Rosmunda !
[2] Je suis sûre qu'elle ne pourra pas le faire. Et il regrettera de ne pas avoir eu confiance en moi.
[3] Ma Rosmunda peut le faire, elle s'est entraînée avec Bella et elle peut continuer !
[4] Tenez bien le filet !
[5] C'est une star ! Je l'ai toujours dit !
[6] De la chance, c'est tout.
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