Petites lettres d'amour à l'Art by The Night Circus
Summary:

 

De Velázquez à Claudel, de Frida à Courbet, d'Hokusai à Lempicka, de Géricault à Goya : je vous aime !

 

Crédit Image : Auto-portrait d'Elisabeth Vigée Le Brun, détail, modifié par moi.

 


Categories: Historique Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 4 Completed: Non Word count: 3873 Read: 1913 Published: 23/07/2021 Updated: 15/09/2021
Story Notes:

J'ai eu une envie dévorante d'écrire en utilisant divers tableaux et sculptures comme prompt, rien de forcément long à chaque fois, mais une petite exploration d'une oeuvre en particulier à chaque chapitre. Parfois sous forme de vignette, ou d'histoire complète, parfois inspiré par le contenu et parfois par la vie de l'artiste. Bref, ça devrait être assez varié !

1. Las Meninas by The Night Circus

2. La Grande Odalisque by The Night Circus

3. la Quinta del Sordo by The Night Circus

4. Viva Verdi by The Night Circus

Las Meninas by The Night Circus
Author's Notes:

Et pour la première oeuvre, voici "Las Meninas" de Velázquez !


 


Las Meninas

Ce tableau n'était pas un tableau, non plus qu'une porte ouvrant sur une époque révolue, ou une fenêtre nous laissant entrapercevoir l'espace d'un battement de cil la vie d'une infante à la cour de Madrid.

C'était un labyrinthe.

Une énigme.

 

S'il était imposant, il ne m'imposait rien ; plutôt il me happait et j'y tombais le cœur en avant, perdue entre les reflets, les regards, les ombres, les lumières, et Nieto, là-bas au fond qui soulevait une lourde tenture sur une clarté éblouissante, m'invitant à le suivre.

La blonde infante, si droite, si rigide du haut de ces cinq petites années, jouait si bien le rôle du personnage principal qu'elle parvenait à nous faire croire qu'elle l'était, mais elle mentait.

C'était moi, le personnage principal.

Moi, la Reine.

Ou moi, le Roi.

 

Moi qui regardait la petite fille, ma petite fille, entourée d'une cour minuscule, taillée pour son envergure. 

Moi qui observait Velázquez faire un pas en arrière pour mieux apprécier la ressemblance, ou l'impression de ressemblance matinée de flatterie de tout bon portraitiste, entre son œuvre et mon visage.

Moi dont les figures, celle de la Reine et celle du Roi, se reflétaient dans le miroir derrière l'infante.

Moi que Nieto attendait, là bas, à l'entrée du couloir.

 

Je n'avais jamais été peinte avant. Je n'avais été le sujet d'un tableau, ou la Reine d'un royaume. Drôle de sensation. Ma nuque se tend sous le poids de la couronne. Ici, pour quelques brèves heures, j'oublie le soleil qui mêle le blanc de craie du ciel au blanc de craie des murs de Madrid, j'oublie les complots et les milliers d'âmes qui reposent sur mes épaules. Je laisse l'odeur de la céruse, du vermillon et des huiles envahir mon crâne et le pinceau courir le long de ma nuque.

Peut-être que Velázquez s'était moqué de moi, et que le vrai centre du tableau était lui-même. Le cœur palpitant juste là, à gauche de l'infante, l'artiste qui connaissait les secrets des regards, du bleu, des contrastes et des ombres, celui qui avait composé ce point de vue absurde, où le sujet de l’œuvre devenait aussi son spectateur. Peut-être jouait-il de ma vanité avec la sienne.

Et que dire de Nieto, qui ne cessait de happer mon regard ? Pourquoi, s'il n'avait aucune importance, lui accorder autant de lumière qu'à l'infante ?

Où menaient les lignes de fuite, qui devais-je regarder, qui importait ?

 

La lumière m'éblouit.

 

Mes pieds étaient bien posés sur le carrelage froid du musée du Prado,

D'ici, je voyais bien la joue de l'infante, repeinte longtemps après la mort de Velazquez lorsque Las Meninas avait survécu à une incendie, et la croix rouge sur le torse du peintre, rajoutée plusieurs années après que le tableau ait été fini.

 

La toile n'était plus qu'une surface plate de laquelle j'étais ressortie sans en saisir le sens.

Elle m'avait avalée, examinée et recrachée, sans trahir son secret.

 

 

 

End Notes:

Voilà, j'espère que ce premier OS vous a plu !

Si le tableau vous intéresse je vous conseille fortement de lire sur le sujet, je n'ai fait que survoler les raisons qui font qu'il est si connu dans l'histoire de l'art qvec son jeu sur le POV, qui est une première pour son époque. Le point de vue adopté et toutes les interprétations qu'il a provoquées sont super intéressantes ! Je l'avais même étudié en philo haha !

La Grande Odalisque by The Night Circus
Author's Notes:

Encore merci à Fleur et Pruls pour vos reviews !!!Vous êtes des amours !!<3

Et pour l'oeuvre de cet OS-là je me suis interessée à La Grande Odalisque d'Ingres, j'espère que le texte vous plaira, je me suis beaucoup amusée à l'écrire !

 

 

La Grande Odalisque

 

T'art(e) était allongée sur le ventre, seulement vêtue d'un crop top et d'un string complètement complètement délavé dont les élastiques menaçaient de craquer, les fesses et les reins enduits de plâtre. Fatiguée de se contorsionner pour prendre des selfies absurdes ( les ridicules pour sa meilleure amie, les coquins pour son mec, les « haha je suis dans une situation absurde mais tout de même admirez ma plastique de rêve » pour ses followers insta ) elle gribouillait sur son petit carnet bleu des listes de pour et de contre pour les différentes options auxquelles elle réfléchissait afin de mener à bien son projet actuel.

T'art(e) avait toujours rêvé d'être maquilleuse de cinéma – enfin, actrice, mais elle était incapable de retenir trois lignes de dialogue et avait rapidement abandonné – comme elle était trop jeune, trop inexpérimentée, n'avait pas la moindre connexion dans le métier et n'était pas prête à vendre son cul pour réussir -même enduit de plâtre- elle avait finit par se rabattre sur les réseaux sociaux pour montrer son savoir faire. Elle se spécialisait dans la reproduction de toiles de maîtres, du portrait de Dora Maar de Picasso à la Joconde en passant par les autoportraits de Vigée Le Brun ; tous présentaient leur propre challenges mais elle n'avait pas trop eu à forcer son talent pour le réussir, les uns dans le réalisme, les autres dans l'extravagance.

Aujourd'hui en revanche, elle s'attaquait à un animal tout différent, à mi chemin entre rationnel et irrationnel, et qui l'excitait autant que ce qu'il lui faisait peur : La Grande Odalisque d'Ingres.

Peinture absurde, qui lui donnait toujours une furieuse envie d'éclater de rire, et depuis quelques semaines de s'arracher les cheveux.

Cette pauvre Odalisque, si on ne lui prêtait pas attention, semblait être un nu classique parmi mille autres ; T'art(e), si elle avait voulu se faciliter la chose, aurait pu se tourner vers les Vénus de Cabanel ou d'Urbino, ou même celle de Velázquez (qui avait le cul le plus magnifique de toutes et faisait probablement pleurer de jalousie les Callipyges marbrées de l'antiquité quand on ne les regardait pas).

Mais non, T'art(e), qui aimait le défit, avait choisi l'Odalisque. Raison pour laquelle elle se trouvait allongée quasi nue sur la table de l'atelier d'une amie costumière spécialiste de prothèse, avec laquelle elle allait s'employer à créer une deuxième paire de fesses -et les reins qui allaient avec - et qui aurait les trois vertèbres supplémentaires nécessaires à une reproduction de la Grande Odalisque.

Pauvre Odalisque, avec ses vertèbres en trop, son bras gauche plus court que le droit -lequel n'avait visiblement aucun os à l’intérieur, simple tube de chair qu'on pouvait probablement enfiler comme une manche dans le monde merveilleux de l'intérieur des peintures- , sa jambe déboîtée, son sein rond et dur comme une boule de billard et coincé sous l'aisselle, les traits de son visage beaucoup trop petits pour l'ovale immense que formait ses joues et ce cou trop grand qui partait en fondu avec le turban comme un photoshop de mauvaise qualité. 

Elle avait de jolis yeux tout de même.

En attendant, le sultan avait sacrément de drôles de goûts.

T'art(e) feuilleta son carnet pour observer les différents croquis qu'elle avait réalisés de cette monumentale somme d'erreurs anatomiques, qui si elle s'était levée de sa couche n'aurait probablement pas eu la moindre chance de survie.

En étudiant le tableau, elle avait lu à maintes reprise à quel point l'Odalisque avait outragé les académistes avec son manque de rigueur physique lorsqu'elle leur avait été présentée. Ingres avait préféré répondre à l'appel de la nature plutôt qu'à ses lois, et, disaient les critiques actuels et passés, avait succombé à son amour incommensurable de la sensualité. Les longues lignes, le regard trouble et profond, l'assurance tranquille de la dominante qui joue avec son royal amant comme avec une marionnette.

Si elle était franche, T'art(e) devait bien admettre qu'elle avait du mal à voir tout ça. L'attirance qu'elle éprouvait pour l'Odalisque n'avait rien de sensuel et tout de charnel.

Là où les autres voyait le stupre et la luxure, elle ne voyait que la chair, partout. La chair de ce long bras rose, de ces joues immenses, de ces fesses aussi absurdes qu'infinies ; il n'était pour elle pas tant question de sexe que de pâtisserie.

L'Odalisque lui faisait le même effet que l'un des énormes gâteaux au yaourt de son enfance : elle lui mettait l'eau à la bouche. Elle voulait la pétrir, plonger les mains dans sa pâte et se lécher les doigts, la mettre au four, la regarder gonfler , puis se couper d'énormes parts, et risquer de s'y brûler la bouche. Et la sentir moelleuse et chaude d'contre sa langue.

Promis, disait-elle, c'est pas du NSFW. C'est du gâteau. Le gâteau c'est tout public.

 

T'art(e) ( qui n'avait pas choisi son pseudo à la légère) secoua la tête pour se sortir le gâteau des idées – même si elle s'en ferait probablement un avant la fin de la semaine. Elle ferma les yeux et reposa son front sur ses bras, l'Odalisque flottant toujours dans son esprit.

La beauté selon Ingres, quelle absurdité.

La beauté selon Instagram, quelle absurdité aussi, ce dit.

Dans le secrets des rêves de T'art(e), l'Odalisque lui adressa un clin d’œil, et elles échangèrent un check.

Elles étaient pareilles toutes les deux.

Et faites l'une pour l'autre.

End Notes:

Merci d'avoir lu, et j'espère que ça vous aura plu !

la Quinta del Sordo by The Night Circus
Author's Notes:

D'abord, un grand merci Fleur et Pruls pour vos commentaires sur l'Odalisque, j'ai fondu d'amour ! 

Ensuite, le sujet d'aujourd'hui c'est "La Quinta del Sordo" ( la maison du sourd en espagnol ). 

Il ne s'agit pas d'une seule peinture, mais de quinze; la Quinta del Sordo est une maison dans laquelle Francisco Goya vivait lorsqu'il était déjà bien vieux et salement amoché ( il était sourd aussi mais le surnom de la « Maison du Sourd » datait en réalité de son précèdent propriétaire ), et il avait peint sur les murs les quinze peintures que j’aborde ici, et qui sont connues sous le nom des « Peintures Noires », desquelles il a très peu parlé et qui, forcement, n’étaient pas des œuvres de commandes, donc beaucoup d’interrogations historiques autour d’elles. J’ai toujours plus ou moins interprété ces quinze peintures comme l’expression / le moyen de relâcher la pression d’un homme victime d’une dépression nerveuse carabinée ( mais étant ni psy ni historienne de l’art je dis pitetre des bêtises ; en tout cas c’est l’effet qu’elles me font).

La maison en question n’existe plus ; les murs étaient recouverts de papier par-dessus lesquels Francisco Goya avait peint et donc les peintures ont été « sauvées » mais le procédé de retirer ces fresques des murs les a tout de même sacrements amochés.  La plupart d’entre elles sont exposées au Musée du Prado.

J’avais des idées pour écrire sur les Maja desnuda y vestida de Goya puis je me suis dit bon j’ai déjà traité d’une œuvre qui se situe au Prado avec les Meninas, je vais varier un peu. Donc j’ai commencé a bosser sur le Jardin des délices de Bosch avant de me souvenir que….. ce tryptique est exposé au musé du Prado xD.

Puis j’ai commencé à regarder du cote de Manet ou Berthe Morisot et de fil en aiguille retombée sur Goya… Et eu une énorme inspiration pour parler de ses « peintures noires », qui, oh surprise, se trouvent donc au musée du Prado :D

Faut que j’expulse le Prado de mon système !

Ha, et aussi, Goya étant sans doute un de mes artistes préférés ( chose à laquelle je n’avais jamais vraiment réfléchi, mais en lisant à droite à gauche pour ce recueil je me rends compte de plus en plus a quel point j’y suis sensible )  y a de fortes chances que j’y revienne au fil du recueil !  

 

la Quinta del Sordo

 

On ne peut plus se rendre à la Quinta del Sordo qu’en rêve.  Et encore, pas n’importe quel rêve.

Le passeur ( car il y en a un, la Quinta del Sordo après tout n’est pas n’importe quelle maison de campagne ) ne vous y emmènera que contre paiement. Il ne tendra pas sa longue main décharnée aux odeurs d’huile et de soufre vers vous en quête de perles ou de diamant, non ; son regard transpercera votre corps, déchirant chair, os et muscle pour choisir la partie la plus juteuse de votre âme et la garder pour lui.  Ce qu’il vous prend sans que vous puissiez lui opposer la moindre résistance change d’une personne à l’autre, et est à chaque fois une perte immense.

Votre dernier rire.

Votre dernier espoir.

Votre dernière bribe de foi en l’humanité.

Les derniers fragments de votre envie de vivre.

Les derniers résidus d’un amour que vous aviez cru éternel.

Votre dernier souvenir heureux.

 La dernière étreinte d’une mère ou d’une sœur.

Le parfum de ce premier baiser qui vous était si cher.

Une fois nu, abandonné, terrifié, une fois que la tristesse, les doutes et l’horreur ne laisseront plus dans votre tête de place pour la moindre lumière, le passeur vous guidera.

Parfois il vous emmènera par des montagnes grises et jaunes, dont les pierres vous évoqueront des ossements oubliés ;  parfois par des plaines immenses et vides, dont le néant pèsera sur votre poitrine jusqu’à la suffocation ( ici la nuit ne tombe jamais et le soleil est invisible), parfois par une rivière noire et huileuse qui vous rappellera le Styx comme si vous y aviez déjà vogué ( de fait, peut-être l’avez-vous déjà fait sans aller au bout du voyage et l’aviez vous oublié ) .

Et enfin, vous arrivez à la Quinta del Sordo.

Une maison de deux étages toute simple, dont les murs blancs sont couverts de poussière aragonaise et percés de hautes fenêtres rectangulaires.   

Et puis soudain vous serez dans la salle à manger, sans que vous ayez eu l’impression de franchir une porte. Le couvert est toujours mis ; les assiettes et les deux bouteilles d’un vin rouge et dur qui tient au corps sont en terre cuite. Dans une grosse marmite un ragout de chèvre attend quelqu’un – mais ce n’est pas vous.

Vous, ce sont les fresques murales qui vous attendent.

La première peinture sur laquelle votre regard se posera vous hantera pour le reste de votre vie ; mais il est impossible de savoir à l’avance laquelle est-ce, ni si vous l’aimerez ou la haïrez ; la seule chose qui est certaine c’est qu’elle se glissera dans vos yeux, votre bouche et votre poitrine et y laissera les traces de ses couleurs noires, dorées, brunes, ocres et jaunes.  

Peut-être est-ce Judith et Holopherne ; la première dominatrice, imposante et sure d’elle, sensuelle dans sa bizarrerie d’ombres et d’ocres, son sabre à la main ; le second réduit à une silhouette sombre et vieillissante, les mains jointes en prières.

Peut-être est-ce cette étrange procession religieuse de pèlerins amalgamés les uns aux autres comme si la multitude était un seul être, leurs visages grotesques et caricaturaux tordus d’effroi et de souffrance loin de la paix et de l’harmonie que cherchent les religieux en prière.

La Quinta del Sordo, dit-on, est la chapelle sixtine séculaire.

Peut-être, à l’inverse, que le Sabbat des Sorcières sous l’égide d’un Satan chèvre noire aux belles cornes vous happera en premier ; ce collège de sorcières et des magiciens qui terrifiait les anciens séduit, aujourd’hui.

Il y a aussi la Léocadie, magnifique et sculpturale géante en deuil accoudée à une montagne ; elle ne vous regarde pas, ne vous considère pas, et ses yeux noirs, vagues et pensifs, semblent tournés vers l’intérieur, vers la mort et le deuil ; vers le souvenir. Peut-être vous apaise-t-elle, peut-être vous crispe-t-elle.

Peut-être, peut-être, peut-être.

Peut-être les vieux qui mangent leur soupe ; peut-être ces deux autres vieux si émaciés, si cadavériques, qu’ils sont peut-être déjà morts.   

Il reste un tableau, duquel je n’ai pas encore parlé, parce que je crois que je plains un peu ses victimes – c’est-à-dire ses spectateurs. Saturne dévorant l’un de ces fils. Homme et monstre aux yeux écarquillés, le corps difforme, l’expression possédée, le sang sur les mains et la bouche : cru, crade, cruel.

Le premier choc passé, vous commencerez à regarder autour de vous, à prendre conscience de l’ampleur des fresques, leurs couleurs, leurs coups de pinceaux, leurs corps tordus.

Vous y lirez la souffrance, la maladie, la vieillesse, la solitude, la peur.

L’humour, noir, ou l’ironie, ne vous laissera pas indifférent : la procession religieuse qui fait face au sabbat par exemple. Ou Saturne le cannibale, Judith qui s’apprête à décapiter Holopherne après leur repas et les deux vieux qui mangent leur soupe, dans une salle à manger.  

Peut-être que vous les aimez bien, ces deux vieux d’ailleurs. Malgré leurs bouches édentées, malgré leurs visages exsangues, ils ont l’air de bien s’amuser, contrairement aux autres. Sans doute que les pires souffrances font apprécier la soupe.  

Les fresques, pourtant immobiles, semblent se répondre, ou s’ignorer. Un semblant de structure, et depuis plusieurs décennies les historiens de l’art s’arrachent les cheveux en voulant tout comprendre, tout analyser, donner un sens au chaos, trouver la clef qui expliquerait tout.

Si vous les entendiez, comme moi, vous hausseriez les épaules.

La clef, c’est Goya lui-même.

Ses folies, ses démons, ses hantises. Vieux, malade, sourd, traumatisé par les guerres qui avaient ravagé l’Espagne, par les mises à mort, par les tortures.

Vous pouvez presque le distinguer dans les rayons du soleil qui traversent les fenêtres ; lui ou son fantôme ou son écho, peignant en serrant les dents pour vaincre les douleurs, son visage se reflétant presque dans celui de ses sujets.

Heureusement qu’il y avait les vieux pour garder le sourire.

Il y a encore l’étage à visiter ; le reste des peintures noires.     

Dans les escaliers vous croiserez ceux qui sont arrivés par en haut ( ils ont évité Saturne ) mais vous ne les regarderez pas vraiment et ils ne vous prêteront pas attention non plus.

Dans cette pièce-là, juste au-dessus de la précédente, il vous semblera de prime abord qu’on respire un peu mieux. Peut-être parce qu’on voit la plaine et le ciel d’ici ; ces fresques-là montrent un peu plus de ciel.   Mais même devant ces lambeaux d’azur bleu, la désolation est partout. Il y a ces deux hommes qui se battent ; ce chien perdu, seul et solitaire dans un désert le happant tout entier, une autre procession religieuse sombre, désolée et caricaturale. Une poignée d’hommes qui lisent ; une autre poignée de têtes entassées comme des pommes dans le coin d’un cadre.

Cet individu qui flotte, enveloppé dans une cape rouge comme dans une mandorle.  

Les Parques nocturnes flottent dans les airs et font face a un homme de dos aux mains attachées ; elles s’apprêtent à décider de son destin. Comme pour Judith et Holopherne : Goya a figé dans l’éternité la seconde avant la fatalité.

Et puis ces femmes qui rient.

Heureusement qu’elles sont là, comme les vieux et leurs soupes. Elles ne sont pas belles, mais elles sont magnifiques.

 

Voilà, c’est la Quinta del Sordo, le temple des fous et des abandonnés. La beauté y naît du monstrueux, le rire répond à l’horrible et l’horrible au rire.

Elle n’existe plus que dans les rêves maintenant ; ses fresques lui ont été arrachées, ses murs rasés.  

La poussière, toujours, c’est là qu’on revient.

Alors, on ne peut plus se rendre à la Quinta del Sordo qu’en rêve.  Et encore, pas n’importe quel rêve.

Pour y aller, il faut être désespéré.

C’est le miroir qu’il vous faut pour vous ressaisir. La cristallisation de vos peurs, l’articulation de vos tourments. Si vous vous y rendez, c’est qu’elle vous saisit mieux que personne.

Si vous choisissez de ne pas vous réveiller, parce que vous en avez le droit, ce sont les personnages des fresques qui vous accompagneront ; sans doute les vieux toujours accrochés à leur soupe, ou les femmes qui rient, parce que ce n’est pas parce qu’on est mort qu’on ne peut plus rigoler.

Si vous choisissez de vous réveiller, vous serez changé. Plus vrai, plus sûr de vous, plus lucide. Vous douterez moins ; vous avancerez de nouveau.

Moi, j’ai choisi de rester. Je suis le Passeur.

Si vous m’avez donné votre dernier rire, votre dernière bribe de foi en l’humanité, votre dernier souvenir heureux, votre envie de vivre, votre dernier espoir, ils vous reviendront neufs et différents au réveil.

Si vous m’avez donné les derniers résidus d’un amour que vous aviez cru éternel, vous en serez libres.  

Si vous m’avez donné la dernière étreinte d’une mère ou d’une sœur, vous saurez que le souvenir peut, parfois, devenir doux au-delà du deuil.

Si vous avez sacrifié le parfum de ce premier baiser qui vous était si cher, vous vous en souviendrez autrement ; peut-être par son goût.

Je suis le Passeur, et c’est à la Quinta del Sordo que je vous emmène ; que vous le vouliez ou non si vous m’avez rencontré c’est que vous avez besoin d’elle.

End Notes:

Merci d'avoir lu, j'espere que ca vous a plu !! 

Viva Verdi by The Night Circus
Author's Notes:

Un grand merci a Dreamer et Caro pour vos commentaires adorables sur le précédent chapitre !  Ca me biboute tout plein !

 

Pour ce chapitre-ci, je change un peu...

A la base je pensais surtout parler de peintures, mais j'ai une obsession pour Verdi qui ne me quitte pas en ce moment, du coup... Et la musique reste de l'art ! 

 

Les trois doigts qui restaient à Giuseppe sur sa main gauche pianotaient gentiment sur la barrière de bois qui séparait la fosse d’orchestre du public en rythme avec la musique qui lui trottait dans la tête.

Il était six heures du matin ; une aurore aux teintes froides affolait les martinets et les moineaux nichant sous les toits de Milan. Dans le théâtre, c’était encore le temps du silence et des ombres. Une fenêtre invisible, quelque part dans les hauteurs, éclairait un fin rayon du plafond chamarré et dessinait avec une encre blanche les contours des sièges vides, des dorures, des rideaux, des décors, du pupitre du chef d’orchestre.

Pour un œil qui n’avait pas été aiguisé par la Poésie, la luxueuse salle de spectacle était morne et vide. Giuseppe, lui, voyait les fantômes.

Ils étaient partout ; devant, derrière, en haut, en dessous, en dedans. Peut-être surtout en dedans. Ils chantaient, ils dansaient, jouaient de la musique, ils applaudissaient, ils bissaient.

Sur scène, la première Aida agonisait dans un décor qui n’existait plus aux côtés d’un Macbeth les mains crispées sur une lame presque invisible ; des techniciens clopes au bec, foulards rouges autour du cou traversaient les planches avec le pas élastique et royal des hommes qui travaillent avec leurs mains. Des ouvreuses avec des robes d’un autre temps distribuaient des friandises désuètes ; d’innombrables musiciens se superposaient comme les feuilles d’un recueil de partitions, tantôt accordant leurs instruments tantôt en plein concert ; des décennies de publics ondulaient, riant, pleurant, chantant, criant en silence, semblables à une mer joyeuse d’écume dans leur multitude.  

Une petite fille aux yeux verts et aux cheveux noirs, dont les boucles indomptables fuyaient sa grosse tresse, était accrochée à Giuseppe comme un petit koala. Pour lui, de tous les fantômes, c’était à la fois le plus beau et le plus cruel ; c’était aussi le seul qui n’avait jamais mis les pieds à la Scala.

La mâchoire tendue, il leva ses yeux clairs et embués de larmes vers le Paradis. Elle aurait eu 57 ans aujourd’hui. Un demi-siècle plus tôt il avait tout perdu avec sa fille et sa jeune épouse. Il n’avait plus aimé, il n’avait plus ri. La douleur puis la musique l’avaient consumé tout entier ; elles l’avaient brûlé et nourri.

Douleur et Musique.

Douleur et Musique.

Musique et Douleur.

Douleur et Musique.    

Les vieux peuples de la méditerranées leur vouaient une passion peu commune, et Giuseppe n’échappait pas à la règle.  

Deux ans après la tragédie, un ami d’enfance l’avait traîné à la première du nouvel opéra d’un compositeur encore jeune, dont on commençait à murmurer le nom à travers toute l’Italie.

Nabucco avait foudroyé Giuseppe.

Verdi avait foudroyé Giuseppe.

Sa musique était chargée de fantômes, des fantômes avec lesquels le jeune homme d’alors n’était que trop familier. La démence de Nabucco, son angoisse pour sa fille et le désespoir qui fait basculer dans la folie :  chaque note était trop vraie, trop sincère. Loin de changer les idées de Giuseppe, les mélodies avaient accru son supplice. Tout son être était déchiré par le manque : il voulait serrer sa fille contre lui et la faire tournoyer dans les airs, l’entendre rire et pleurer, lui faire des chatouilles, caresser ses cheveux fous en abandonnant l’idée de les coiffer.

Ses petites joues rouges.

Ses pieds qui n’avaient pas eu le temps de beaucoup grandir.

Sa voix guillerette.

Sa curiosité.

Ce pouce qu’elle n’avait jamais cessé de sucer.

Ces dents de lait qu’elle n’avait pas eu le temps de perdre.

Si les paroles ne racontaient pas exactement ça, tout était là, tressé dans la musique.

Cette première était devenue légendaire dans un pays alors tenu comme un chien en laisse par l’Autriche : lorsque le chœur avait chanté Va Pensiero , le public avait reconnu leur Italie en la patria bella e perduta et réclamé un bis interdit par la législation de l’envahisseur à corps et à cri. Verdi, du haut de ses 25 ans, était alors devenu l’un des visages de la révolution.

Et dans ce visage à l’expression incroyablement sévère chez un homme si jeune, avec ses joues creuses couvertes d’une épaisse barbe noire, Giuseppe avait reconnu sa propre tragédie. Être père et soudain ne plus l’être.   

C’était sa fille perdue que Verdi chantait.

Et il la chanterait encore, dans la Traviata, dans Rigoletto, dans son Requiem ; dans maintes musiques où les mots importent peu. Et l’on murmurerait souvent que, si l’on voulait bien tendre l’oreille et faire fi des paroles, dans chaque duo entre une soprano et un baryton, on pouvait entendre Verdi parler avec sa fille. Il lui racontait ce qu’elle n’a pas vécu et imaginait ses réponses, s’il se lamentait elle le consolait, et parfois l’inverse. Il vivait encore un peu avec elle, dans l’espace intangible, éternel et fugace qu’est le son.

Giuseppe avait reconnu tout ça immédiatement, et ne vivait plus que pour la musique de Verdi ; il l’empruntait un peu pour lui, et pour sa propre fille.

Il avait commencé à travailler dans le théâtre peu après la première de Nabucco. Giuseppe et ses huit doigts, l’homme sévère et sans joie à l’ouvrage dans la forêt des cintres ; technicien, mécanicien, et petit à petit devenu roi de l’armée invisible qui bricolait et maintenait la Scala.

Un léger bruit sorti Giuseppe de sa rêverie ; Verdi venait d’entrer dans l’une des loges. Lui aussi, de temps à autres, venait voir les fantômes au petit matin, et saluait Giuseppe d’un signe de la tête. Leurs cheveux étaient blancs, leurs mains tachées par l’âge, leurs torses plus étroits que dans leur jeunesse. Deux vieillards aux traits spectaculaires, dignes des empereurs d’une Rome antique, qui vivaient entre deux mondes depuis un demi-siècle ; l’un fait de chair et de sang, l’autre de musique.   

 

End Notes:

Merci d'avoir lu ! 

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