L'homme gris by Sifoell
Summary:

L'homme gris se réveille dans un monde qui n'est plus le sien, qu'il ne reconnaît pas.

 

Alors, il erre en quête de ses semblables, luttant contre des souvenirs qu'il peine à assembler.

 

Jusqu'à ce qu'il rencontre Zack, un petit garçon qui n'a peur de rien, et le voit tel qu'il est réellement.

 

 

 

L'homme gris participe au concours Les runes ou la ruine, organisé par les géniales Lsky et Xuulu (merci les filles !).

 

 

Image de Pexels, sur Pixabay.


Categories: Fantasy, Contemporain, Projets/Activités HPF Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Zack, Artefact
Chapters: 6 Completed: Oui Word count: 13261 Read: 1770 Published: 09/05/2021 Updated: 26/07/2022
Story Notes:

L'homme gris fait partie du même univers que mon recueil de la Boîte à Flemme n'°1, la Femme Creuse, et qu'un autre recueil, Le Décepteur, que je peine à poursuivre.

Ces trois textes font eux-mêmes partie d'un projet de roman où le fantastique, tout doucement, vient se glisser dans notre monde.

L'ère des hommes prend fin, alors l'homme gris émerge...

1. Ethwaz by Sifoell

2. Uruz by Sifoell

3. Mannaz by Sifoell

4. Othila by Sifoell

5. Teiwaz by Sifoell

6. Jera by Sifoell

Ethwaz by Sifoell
Author's Notes:

Etwhaz est le tirage concernant le présent : Mouvement, progrès, cheval. Votre personnage essaie de survivre au passé en se lançant le défi de s'améliorer.

La partie en italique est celle du narrateur qui deviendra un personnage à part entière du projet de roman, mais qui ici, n'interviendra que peu (j'ai écrit environ un tiers de l'histoire qui comptera 6 chapitres, parce que tirage de 6 runes).

Pour les lecteurs de la Femme Creuse, n'hésitez pas à laisser quelques théories si vous le souhaitez :)

Je vous souhaite une bonne lecture !

 

 

Personne ne le regarde. Il fait partie des invisibles. Il y a les invisibles, chez les hommes, ceux que le regard évite. Et il y a les invisibles chez les autres, ceux que le regard des hommes ne sait pas voir.

Ils sont peu nombreux, si peu qu'ils ne se rencontrent pas, ne se côtoient pas, bien qu'ils vivent côte à côte. Ils se contentent de continuer à être, imparfaits, titubants, oublieux. Ils attendent sans le savoir que leur heure arrive. Parce que leur temps est passé. Ils se conjuguent à l'imparfait. A l'avant que les hommes n'écrivent leur histoire. Au temps où les hommes contaient au coin du feu, enterraient des chats dans les murs des châteaux pour faire fuir le mauvais sort. Ces invisibles là sont les monstres dans les placards, les loups dans les bois qui hurlent leur faim, le froid mordant de la présence d'un fantôme qui vous fait hérisser les poils.

Mais quand les hommes ont commencé à écrire leur histoire, ils sont morts. Ou ont disparu. Ont attendu, la mémoire de ce qu'ils étaient filant.

Certains ont vécu à la manière des hommes, parmi les hommes.

 

***

 

Il règne un silence paisible dans le jardin botanique. Les canards ont glissé leur tête sous leur aile, les tortues paressent dans les petites rigoles le long des canaux, les poules d'eau se sont réfugiées dans leur nid, blotties l'une contre l'autre. Pas une âme n'est là pour se gorger de la beauté endormie du parc, les pelouses entretenues soigneusement se revêtent de la rosée, les arbres se dérangent du bruissement de la brise dans leur feuillage. Au loin, parfois, une moto pétaradant ou une voiture redémarrant au feu vert, trouble la quiétude endormie des lieux. La lumière des réverbères peine même à briser la nuit du jardin, comme si ce dernier était un monde à côté d'un monde, intouché.

Tout est calme.

Et pourtant...

Et pourtant là, à l'endroit exact où le plus grand arbre du parc, le chêne pédonculé millénaire, à la forme torturée, étire ses deux énormes branches vers le ciel comme les bras d'un supplicié... Exactement là où sa ramure cesse de s'étendre et où la pelouse verdit... Exactement là, la terre tremble. Cela commence comme le grondement sourd d'un animal fouisseur gigantesque qui s'extirpe de la terre qui l'enserre en son sein. Exactement là, la pelouse se craquèle comme se craquèle la coquille d'un oisillon qui se donne naissance. Exactement là, dans un grognement de douleur et de rage, une main croche comme une serre surgit, couverte de terre et d'herbe, et une créature suit cette main, brandit ses poings vers le ciel, tousse et crache de la tourbe, la vomit presque, et se relève péniblement, comme si elle ne savait plus faire le geste le plus simple. De petits yeux plus noirs que la plus noire des nuits clignotent, et deux gros poings fermés viennent les frotter. Et d'un coup, c'est tout un concert de volailles dérangées dans leur sommeil, de tortues qui plongent au fond des canaux, de canards qui caquètent en se dandinant précipitamment le plus loin possible du danger. Et soudain, la créature éternue et c'est pire que le tonnerre. On entend des bruissements dans les feuillages, le coq indécis tente un cocorico alors que le soleil n'est encore qu'une idée à l'horizon. Quelque part, dans les rues attenantes, un badaud se demande ce qu'il se passe au jardin botanique pour que toutes les bêtes se réveillent en même temps.

La créature prend alors la mesure de l'endroit où elle est, tourne et se retourne encore, se demandant pourquoi le champ de bataille est si ordonné, où sont les guerriers debout ou tombés, mais aussi pourquoi la nuit est si claire. Qui se donne ainsi la peine de l'éclairer de mille bougies ? Alors, la peur, cette grande inconnue, s'insinue dans l'esprit lent de la créature. Quelque chose se serre à l'endroit où bat son cœur, et aussi dans sa gorge. La créature tombe à genoux et se met à creuser de ses mains monstrueuses la pelouse sur laquelle personne n'a le droit de marcher.

Il creuse à droite, il creuse à gauche. Des trous pelletés à la va-vite par ses mains immenses. Mais rien. Pas d'épées, pas de boucliers. Pas de masses d'armes. Pas de guerriers. Rien que cette créature seule au beau milieu de la nuit. Alors, le temps que le feu de sa respiration s'apaise, et que le cheval qui a pris place dans sa poitrine arrête son galop, la créature tourne son regard plus noir que la plus noire des nuits vers ces lumières par centaines qui réfutent la nuit, qui feraient de l'ombre au soleil. Au premier pas qu'il fait, il trébuche. A force d'avoir remué la terre à grandes pelletées de ses mains immenses, quelque chose en sort, en métal brillant. Le cuir qui enveloppait la garde de sa masse d'arme a disparu dans la terre, s'est émietté et a été dévoré par les profondeurs. Il tend l'oreille, tentant d'entendre le souffle des forges, le fracas des marteaux, mais rien. La terre est silencieuse. Il est seul. Il saisit dans son poing immense la garde de sa masse d'arme et l'arrache à la terre, dans une grande envolée de pierres et de poussière. Il la soupèse, retrouve la sensation familière d'extension de son bras, sa masse prolongeant son allonge. Il se sent plus fort, moins vulnérable, moins seul aussi. Pourtant seul il l'est. Alors, la masse d'arme dans son poing immense, il se retourne vers les lumières de la ville.

 

La nuit est étrange, il ne distingue pas même les étoiles, comme si elles étaient retenues au bout de ces lances de métal. Il se perd dans ce paysage inconnu, ces maisons si hautes qu'elles semblent soutenir le ciel, la terre revêtue de son habillage de noir, de traits blancs ou jaunes, cette puanteur. Il ne voit pas un seul cheval. Pas un seul loup. Que des oiseaux par centaines, et quelques chiens et chats qui ont vite fait de déguerpir en le voyant traîner sa masse d'arme derrière lui, qui racle le sol dans un bruit affreux.

Un moment, il longe un grand bâtiment de verre, qui abrite des panneaux de plein de couleurs, et des écritures qu'il ne connait pas. Et il regarde le reflet que lui renvoie le verre, mais ne se reconnaît pas. Ses cheveux noirs pendent dans tous les sens autour de son visage. Les crocs qu'il sent dépasser de sa bouche et qu'il tâte pourtant, il ne les voit pas. Et surtout, il semble singulièrement amaigri et rapetissé. Alors oui, il reste un homme de forte stature, et les bracelets qu'il sent autour de ses biceps et qu'il tâte pour s'assurer de leur réalité, n'apparaissent que sous forme d'un dessin faisant le tour de son bras. Même la bague qu'il porte à sa canine gauche et qu'il sent pourtant sous sa langue n'est pas là. Et c'est un bâton en guise de masse d'arme qui se reflète. Un bruit le tire de sa contemplation et il voit là un homme tout de orange vêtu, qui traîne derrière lui un énorme seau sur des roues, et tient un balai à la main. L'homme semble hésiter en le voyant, un peu effrayé, puis il sourit et marmonne un bonjour, avant de se glisser dans la ruelle. Alors, la créature regarde de nouveau son reflet qui imite ses mouvements, sa main libre qui s'envole vers son visage et tâte ses joues pour s'assurer de leur consistance. Il ressemble à un homme mais il n'en est pas un. Quelle est cette magie ?

Et tout est étrange. Les odeurs pestilentielles, les arbres rares, et enfermés dans des cages de fer, ces lumières au bout des lances, la rivière enfermée elle aussi dans des murs. Tout est étrange, et pourtant, il se dit qu'avec la tête d'homme qu'il a, il peut se fondre dans cette ville. Tout est étrange, et pourtant, il se dit qu'il peut faire semblant d'appartenir à ce monde d'hommes vu qu'il en a l'apparence.

Mais ce qui l'effraie vraiment, c'est quand il touche son bracelet, il ne sent pas la magie qui l'a forgé. Il ne sent plus la magie du tout. Nulle part. Elle s'est évanouie dans l'air comme eux aussi, à l'issue de cette bataille.

 

Et à chaque fois qu'il s'endort, où qu'il soit, c'est comme s'il mourait, et renaissait au monde quand ses yeux s'ouvrent de nouveau.

 

Un éclair de douleur le réveille en sursaut. C'est comme s'il avait été mort longtemps. C'est comme si on lui avait rendu la vie, et la vie elle fait mal. Ses poumons se remplissent d'air et claquent dans sa poitrine, son cœur bat de manière erratique. Il n'est qu'un corps empli de douleur qui se rend compte qu'il est vivant. Qu'une masse organique qui bat et qui respire.

Au début, il ne sait pas où il est. Puis il ouvre les yeux sur le ciel immense, qui se pare de toutes les nuances de bleu. Le soleil cogne fort et des images commencent à envahir ses sens. Le fracas d'une bataille, épée contre épée, masse contre bouclier. Des cris, des râles, des hurlements. Puis le silence. Il tourne la tête, et se rend compte qu'il est dans une prairie herbeuse qui ne porte nulle trace de ce que ses souvenirs lui renvoient. Peut-être les a-t-il rêvés. Ses membres bougent, désynchronisés comme des bras et des jambes de nouveau-né. Mais il parvient à se lever. Cela tangue, il se sent faible comme un enfant. Pourtant il sent tous ses muscles se réveiller. Il regarde autour de lui, des collines et des prairies à perte de vue, de l'herbe et du ciel. Du vert et du bleu. Et il est seul. Alors qu'ils devraient être une multitude. Il ramasse sa masse dans son poing immense, retrouve la familière sensation de son poids dans sa main, le familier sentiment qu'elle est le prolongement de son bras et de sa volonté de tuer, de fracasser des crânes, de sentir le poids des matières s'en écouler. Il a l'impression étrange qu'il a longtemps perdu sa masse, et il ne sait même pas comment il l'a retrouvée.

Il ne devrait pas être seul. Le paysage lui est familier, mais étranger aussi. Comme si du temps avait passé. Un sacré paquet de temps. Des lunes, et des lunes, et des années, et des siècles. Les autres doivent être poussière, et lui il est chair et os, sang et métal. Souvenirs flous, sensations vides.

Et la peur s'insinue en lui, alors qu'elle ne devrait pas y être. Il inspire la peur, il invoque la peur, il l'utilise. Mais elle ne peut prendre possession de lui. Ce n'est pas comme cela que ça marche. Et d'un coup, un souvenir vient le frapper plus fort qu'un coup de masse. La phrase du Sage de sa tribu qui l'avait fait frissonner, insinuant un mauvais pressentiment dans son esprit. Une de ces phrases qui peut inspirer et provoquer la défaite avant la bataille.

Inutile de combattre, ils prendront notre place.

 

Et c'est cela, maintenant, sa vie. Des souvenirs qui sont des rêves ou des rêves qui sont des souvenirs, et l'impression étrange qu'il ne devrait pas être là. Qu'il ne devrait pas être tout court. Qu'il ne devrait pas être seul, alors il les cherche, ses semblables, ceux à qui il ressemble, mais il ne trouve personne qui a la même apparence que lui. Parfois, quand il tombe sur un point d'eau, il se regarde, et le reflet lui renvoie l'image d'une trogne à faire peur, ses crocs qui dépassent de sa bouche, son arête frontale avancée, lui donnant un air féroce. Ce cou massif, ses épaules larges et musculeuses. Sa peau grise et sombre. Ses petits yeux plus noirs que la plus noire des nuits enfoncés dans leur orbite, et comme les animaux, l'iris sombre qui prend toute la place de l'oeil, ne laissant aucun blanc visible.

Mais, étrangement, quand il marche dans leurs villes, il ne semble effrayer personne. Tout juste lui jette-t-on un regard dégoûté et s'écarte-t-on de son chemin, lui qui les domine tous par sa stature. Ces villes ont changé, d'ailleurs, dans ses souvenirs elles étaient de bois et de chaume, de cuir et de terre. Fragiles face aux hordes qu'il menait sur elles. Maintenant, les maisons sont immenses, viennent frôler le ciel de leurs piques en métal, refléter le soleil de leurs fenêtres par milliers. Les chemins de terre sont recouverts de ce truc noir qui pue. Tout pue, d'ailleurs. C'est une véritable pestilence. Il ne voit quasiment plus de ces animaux qu'il chassait autrefois, et doit se contenter de l'occasionnel chat ou du pigeon stupide à qui il arrache la tête d'un coup de dents avant de se repaître de sa chair encore frémissante de vie.

Et il a faim. Irrémédiablement faim. Il dévorerait un auroch.

 

End Notes:

Bon, j'espère que ce premier chapitre n'est pas trop indigeste. J'y ai mis des textes que j'ai écrit avec un laps de temps de plusieurs années entre eux :)

Je compte me servir de ce concours pour essayer de développer le personnage de l'homme gris et son histoire, ceux qui participent aux ateliers sur Discord seront sans doute familiers de quelques bribes de textes qu'ils auront lu.

J'espère que la lecture vous a été agréable, n'hésitez pas à laisser un message, j'y répondrai avec plaisir :)

A bientôt :)

Uruz by Sifoell
Author's Notes:

Uruz, le défi. Force, virilité / féminité, auroch. Votre personnage doit subir un changement radical dans sa vie et/ou porter un très lourd fardeau.

On se retrouve en bas ?

 

Il a rencontré Zack la nuit où il a prévu de se tuer. Jusqu'à présent, depuis qu'il s'est réveillé, tout ce qu'il fait est dénué de sens. Manger, marcher, regarder. Il est seul et il n'a jamais été seul de sa vie. Il a toujours été avec quelqu'un. Non, une multitude. Quelqu'un pour lui dire quand manger, quand dormir, quand se battre et contre qui.

Personne ne le regarde. Il passe son temps à marcher dans la ville, toujours droit devant, et quand cela lui prend, il tourne ou il fait demi-tour, sans but, en errance complète. Quand il a faim, il mange, quand il a soif, il boit, et quand il a envie de dormir, il se couche au sol et s'endort. Personne pour lui dire que faire, et personne à qui parler.

Personne ne le regarde et tout le monde le fuit, pourtant. Et cette impression terrifiante de ne pas être à la bonne place, ou dans la bonne peau.

 

« Hé, pourquoi t'es tout gris ? »

Ses yeux quittent le vide qu'ils observaient et se lèvent vers le petit d'homme à la voix aiguë, en short, un ballon sous le bras et la main posée sur la hanche. Il ne répond rien, alors que le petit garçon le dévisage, ses yeux se promenant sur son visage, ses crocs qui dépassent de ses lèvres, son cou épais comme celui d'un auroch, le bracelet enserrant son biceps, et surtout, sa masse, posée à côté de lui.

« Hé, c'est quoi, ça, un gros marteau ? »

Effronté, le petit d'homme s'approche de lui, et empoigne le manche de la masse d'arme, sans pouvoir la décoller du sol, sans essayer vraiment. Puis, il se laisse tomber à côté de lui, et continue de le regarder, sans aucune peur visible, alors que les passants froncent les sourcils en regardant ce petit garçon et cet homme gigantesque. Assis les fesses dans la poussière de la rue, le gamin s'approche du monstre, et le regarde comme si tout était normal. La question qui lui brûle les lèvres surgit alors.

« Tu me vois vraiment ? »

« Ben oui, tu es tout gris, tu es énorme, avec des dents qui dépassent de ta bouche, et tu as un gros marteau. T'es quoi ? »

L'esprit lent de la créature s'anime. Depuis qu'il s'est réveillé du champ de bataille, seul, et qu'il ne se voit tel qu'il est que dans les reflets que lui renvoie une eau dormante, il n'en peut plus de solitude. Son ventre gargouille atrocement, mais il l'ignore. Le gamin hausse les sourcils.

« T'as faim ? Attends, je vais te prendre un beignet. »

Et le voilà qui se lève et file dans la boulangerie d'à côté pour revenir avec un petit sac de papier qu'il lui tend. La créature le prend entre ses doigts énormes et il déchire le papier pour en sortir l'immense beignet qui semble minuscule dans ses mains. Il le dévore en une bouchée, se mettant plein de sucre sur le pantalon.

« C'est meilleur que les pigeons... »

Zack ouvre la bouche tout grand et oublie de la fermer.

« Tu t'appelles comment ? »

L'homme gris lève les yeux vers le gamin qui n'a pas l'air de vouloir déguerpir, et hausse les épaules. Il ne s'en souvient plus.

« Je peux t'appeler l'homme gris ? Parce que t'es gris. »

Nouveau haussement d'épaules. Mais son regard habitué au vide s'anime maintenant d'une lueur nouvelle. Un souvenir lui revient. Il y a longtemps, si longtemps, les hommes le voyaient tel qu'il était et s'en effrayaient. Il était réputé, il croit. Il inspirait la peur, il croit. Il croit aussi que son seul nom murmuré faisait trembler les hommes et claquer entre eux leurs genoux. Sa simple vision sur un champ de bataille suffisait à en assurer l'issue. Mais c'était il y a longtemps, quand il faisait partie de la multitude, et maintenant, personne ne le voit à part ce bout d'homme qui n'a même pas peur de lui.

Le garçon, aux cheveux châtains éclaircis par le soleil et aux yeux étonnamment clairs, lui tend alors la main. L'homme gris la saisit, et sent le garçon tirer, tirer, tirer dessus pour le relever. L'homme gris tire, et reçoit le gamin sur les genoux. Et ces yeux clairs parcourent de nouveau son visage couturé de cicatrices, ses dents qui sortent de sa bouche, la bague d'or entourant sa canine, ses cheveux noirs et emmêlés. Et il lui adresse un immense sourire auquel il manque quelques dents, ce qui lui provoque un chuintement quand il parle.

« Tu vas te lever tout seul, alors. »

Le gamin se dépêtre de son emprise, se relève et lui fait un signe de tête.

« Viens chez moi, j'ai de la pizza. Et maman, elle va me préparer le goûter. T'aimes les Lion ? »

Alors l'homme gris déplie son corps immense et musculeux, se lève, et sent les passants lui lancer de drôles de regards et faire de sacrés détours pour l'éviter.

 

Le gamin n'arrête pas de parler. Il dit s'appeler Zacharie, mais tout le monde l'appelle Zack. Il vit avec sa maman dans la tour bleue, et son papa vit dans une autre ville, mais il le voit un week-end sur deux et la moitié des vacances. Zack revient de l'école, et l'école, il aime pas ça ! Il préfère le foot et la télé, surtout celle de Sébastien qui en a une grande et qui vit dans la barre verte.

L'homme gris ne sait absolument pas de quoi parle le petit d'homme, mais sa voix aiguë et ce qu'il raconte l'apaisent, et le bercent presque. L'homme gris se souvient qu'il parlait une autre langue, dans ce temps qu'il a oublié, tellement lointain qu'il ne reste plus rien. Il suit néanmoins de son pas pesant Zack qui trotte derrière son ballon d'un bout à l'autre du trottoir, en lui racontant plein de trucs qui ne veulent rien dire pour lui. L'homme gris remarque à peine les passants qui se détournent de son chemin en lui lançant des regards inquiets, ou les femmes qui serrent contre elles leur sac ou leur enfant.

Ils arrivent dans le quartier de Zack, qui papillonne d'un bout à l'autre du chemin, grimpe sur un banc, montre un bâtiment particulièrement haut, puis un autre devant lequel des enfants jouent. L'homme gris se rend compte rapidement que les enfants n'ont pas peur de lui, une fois que Zack l'a présenté. Zack est comme le chef du troupeau de gamins qui jouent au ballon devant les bâtiments. Il serre plein de mains, essaie une planche à roulettes, jette son ballon dans un panier, puis marque un but. Autant de choses que l'homme gris ne comprend pas mais observe avec fascination. Il n'a pas le souvenir de petits comme lui. Il ne sait pas ce qu'est le jeu. Il ne connait que la guerre, la violence et la mort, mais seule sa masse d'arme qu'il tient bien en main s'en souvient mieux que lui.

Le gamin revient, reprenant son souffle, et jongle avec son ballon. Il lui touche le poignet, le regardant avec une espèce d'admiration.

« Tu viens ? J'habite au 4, et au quatrième étage, c'est facile à retenir, hein ? En plus c'est la rue des Saisons. »

Zack se met à rire, ses yeux extraordinairement clairs le paraissant encore plus.

« Comme la pizza quatre saisons. C'est ma préférée. »

Il s'arrête, le regarde des pieds à la tête.

« Si l'ascenseur est réparé, on prend quand même les escaliers, tu rentreras jamais dedans. »

Zack se met à trotter vers l'entrée de son immeuble, sort un truc de sa poche qu'il passe sur le côté, et ouvre la porte.

« Allez, viens ! »

Le ballon sous le coude, il dit bonjour aux gars qui fument dans les escaliers mais fronce le nez devant l'odeur et les cannettes de bière laissées là. Les gars ouvrent de grands yeux en voyant l'homme gris, puis se lèvent et se poussent pour lui laisser de la place. Zack se tourne, triomphant, vers l'homme gris. Il sait que ces gars-là ne se poussent jamais pour laisser passer Madame Boucher, quatre vingt ans et une hanche en béton armée, quand elle descend avec son caddie de mémé.

Zack se marre quand l'homme gris se cogne la tête dans les marches du plafond, et quand il se baisse pour monter les escaliers.

« T'es tellement grand ! J'ai jamais vu quelqu'un d'aussi grand. »

Le gamin continue de pépier dans les escaliers, jusqu'à ce qu'il ouvre une porte du quatrième étage, laisse tomber son cartable dans l'entrée, et enlève ses chaussures en deux mouvements.

« Là, c'est chez moi. Maman doit être rentrée, viens, elle a préparé le goûter... »

La petite silhouette de Zack entre dans une autre pièce, et l'homme gris le suit, se mettant de profil et baissant la tête qu'il s'est déjà cognée en franchissant la porte d'entrée. Ses petits yeux plus noirs que la plus noire des nuits se posent sur une petite dame blonde aux yeux très bleus, qui pose sa tasse sur la table avant de se laisser tomber sur une chaise, ne le quittant pas des yeux.

« Maman, ça va ? »

Zack prend un verre qu'il remplit d'eau et apporte à sa mère. Elle le boit rapidement et sourit faiblement à son fils.

« J'ai trouvé le monsieur tout à l'heure dans la rue. T'as vu, il a la peau grise ? Mais il est gentil. Je lui ai payé un beignet avec les sous que tu m'as donnés... »

Zack papillonne dans le placard, prend de la vaisselle en faisant un boucan pas possible, vide la moitié du paquet de céréales dans le bol, l'arrose de lait, met la cuiller dedans, et pousse le tout vers l'homme gris.

« Vas-y, mange tes lions, tu vas voir, c'est super bon. »

Zack fait encore un boucan pas possible et vide le reste du paquet de céréales dans son bol, tout en jetant de brefs coups d'oeil à sa mère. L'homme gris porte la cuillère ridiculement petite et cela craque dans sa bouche. Zack lui met un coup de coude qui la fait voler puis rebondir sur le carrelage de la cuisine, le manche d'un côté, les dents de l'autre.

« C'est meilleur que les pigeons, hein ? »

L'homme gris avale le contenu du bol d'une seule goulée.

« Y a pas de plumes... »

Un silence se fait, rompu par Tennessee qui pouffe, puis éclate de rire, bientôt rejointe par Zack, tandis que les yeux de l'homme gris se promènent de l'un à l'autre.

L'homme gris ne sait pas ce qu'il fait là, mais il s'y sent bien, à sa place, pour la première fois qu'il s'est réveillé depuis son long sommeil.

 

End Notes:

Comme vous pouvez le constater, je pars vraiment dans des trucs bizarres :)

N'hésitez pas à me dire ce que vous pensez de l'homme gris, qu'est-il ?

A tout bientôt, j'espère publier le troisième chapitre dimanche maxi, j'ai commencé à l'écrire. L'histoire comptera 6 chapitres en tout.

J'espère que la lecture vous a été agréable :)

Mannaz by Sifoell
Author's Notes:

Mannaz (les origines) : Soi. Votre personnage a ou a eu un mentor qui l'a aidé à se construire.

Une partie du texte répond à la contrainte "os" de la nuit du 22/05/21 (merci aux organisatrices !)

Je vous souhaite une bonne lecture !

 

Les jours filent, et le matin, bien avant le lever du soleil, Tennessee part au travail avec son vélo. Quelques heures plus tard, c'est Zack qui part à l'école, même s'il n'aime pas ça, et il quitte à regret l'homme gris à qui il a donné plein de conseils pour allumer la télé, chercher une chaîne, écouter de la musique sur le poste, jouer à la console. L'homme gris passe son temps à attendre le petit d'homme, ses souvenirs revenant petit à petit dans son esprit embrumé.

Mais l'homme gris sent un changement insidieux se produire en lui aux côtés de ce petit, Zack. Le seul qui l'a vu tel qu'il est depuis si longtemps que cela non plus il ne le sait plus. Zack a vu au-delà de la saleté repoussante, au-delà de l'odeur forte, au-delà de la mine revêche. Zack a vu le seigneur de guerre qu'il n'était plus depuis des temps immémoriaux. Alors, Zack a entrepris de lui raconter ce qu'il voyait en lui.

Un homme gris. Un homme grand comme un frigo, large comme la télé de Sébastien qui habite dans le bâtiment d'à côté. Un tas de muscles, comme dit Zack, couturé de cicatrices, comme taillé dans le granit. Des crocs comme des poignards, des yeux plus noirs que la plus sombre des cavernes, plus noirs que la nuit, plus noirs que le désespoir.

« Voilà » dit Zack.

Et les souvenirs reviennent, des images sombres et des cris. Une langue qu'il ne parle plus mais commence à comprendre. Cela revient, comme la mer, comme la lune, comme la souffrance. Tout revient en l'homme gris. Il tâte de son pouce son croc de droite, en teste de la pulpe de son doigt le piquant. Un croc qui pourrait éventrer.

Et d'un coup, une autre fulgurance comme il en a de plus en plus depuis Zack. Un autre homme gris, aux muscles fondus, squelette décharné et sourd comme un pot, couvert de fourrures mitées, dans une grotte humide qu'il sculpte d'un poignard.

Son visage qui se tourne vers lui, et cette langue que d'un coup il comprend.

« Des entrailles de la terre nous naissons, et aux entrailles de la terre nous retournerons. »

 

 

Quand ce souvenir a pris place dans son esprit, il ne le quitte plus, tourne en boucle, il revit la froideur de la caverne, a dans les naseaux l'odeur du foyer du vieil homme immense, toute en longueur courbée, décharnée. L'odeur des herbes qu'il brûle dans ce feu qu'il n'entretient pas, l'odeur des fourrures mal nettoyées du vieux, qui sentent la viande pourrie. L'odeur de la craie, le métal qui frotte contre les parois.

L'homme gris a vu tant et tant de l'écriture des hommes dans ces villes tentaculaires, mais jamais il n'a écrit. Son peuple et lui n'écrivaient pas. Ils se transmettaient leur histoire à l'oral, dans cette langue râpeuse et gutturale dont quelques accents lui reviennent. Il n'est pas loin, il est si près de se souvenir de son nom. Si près. Mais cela lui échappe, comme tant d'autres choses.

L'homme gris a besoin de Zack pour se souvenir.

 

 

« Ben, c'est comme si tu étais tout neuf ? »

Zack est assis à côté de l'homme gris, sur le terrain de foot du quartier. Il triture entre ses doigts un squelette tout blanc, tout léger.

« C'était quoi comme bête ? »

Il le tend à l'homme gris qui le prend dans sa main immense.

« Un oiseau » il grogne et rend le squelette au gamin avant que sa main immense n'en sépare les os. Zack reprend le squelette comme une offrande et l'observe dans sa main tendue, il en effleure les os délicats, les orbites immenses sur ce crâne minuscule, le petit bec. Puis il se tourne vers l'homme gris et l'observe.

« Tu n'as pas répondu à ma question. »

L'homme gris s'en souvient. Mais il demeure silencieux, avant de hausser les épaules. De plus en plus, quand Zack lui demande quelque chose, il s'oblige à le faire, et ça aussi, ça lui fait remonter des souvenirs en tête. Le gamin, le fils de l'homme, est son maître, comme il a déjà eu un maître dans ces temps immémoriaux. Quelqu'un qui lui disait que faire, quand le faire, et comment le faire. Depuis que plus personne n'a cette voix, il erre dans ce monde qui n'est pas le sien.

Mais le gamin a cette voix.

« J'étais quelqu'un d'autre, avant. Maintenant je suis quelqu'un de nouveau, mais toujours le même. »

Il fronce ses sourcils proéminents, se gratte le menton qu'il a en avant, éprouve le piquant de sa canine, cherche la familière sensation de la bague entourant sa dent avec sa langue, et cela revient dans son esprit lent, cela se fraie un chemin dans le flou, l'oublié. Le lointain. Ses yeux plus noirs que la plus noire des nuits se posent sur le gamin, et il y voit l'ombre d'autre chose que ce gamin, quelque chose qu'il connaît sans connaître. Il referme délicatement les mains du gamin autour du squelette de l'oiseau et les enferment dans ses propres mains.

« Qu'est-ce que tu fais ? » lui demande le gamin, ses grands yeux verts posés sur sa trogne.

« Et toi, qui es-tu ? »

Le gamin hausse les épaules.

« Je suis Zack. »

L'homme gris secoue la tête et renifle l'air. Une odeur de savon, une odeur de terre, mais il y a quelque chose d'autre. L'odeur du cuir du ballon qui est posé devant le gamin, la senteur minérale et douceâtre du squelette délicat enfermé dans leurs mains réunies. Celle du shampoing sur les cheveux du gamin. Le parfum subtil de la lessive, et celui de sa maman, Tennessee. Mais il y a autre chose, forcément.

Zack le regarde avec de grands yeux. Ils sont tous deux comme enfermés dans leur bulle, indifférents à tout ce qu'il se passe autour d'eux. Les gosses jouent au foot, les passants passent. Il commence à pleuvoir, un de ces petits crachins qui colle plus qu'il ne mouille.

Un nouveau reniflement, et l'écho d'un ricanement, quelque part, que seul l'homme gris croit entendre. Les grands yeux verts de Zack sont plongés dans les siens, comme en communion, comme en attente d'une compréhension. Un « qui es-tu » réciproque posé dans le vent.

Et elle est là, l'odeur diffuse qu'il attendait, qu'il soupçonnait. Cette odeur familière qui traîne dans un recoin obscur de sa mémoire. Cette odeur qu'il n'a senti nulle part ailleurs que sur le gamin qui l'a vu pour la première fois tel qu'il était. Ce gamin qui lui fait remonter ses souvenirs, comme un charmeur de mémoire qui les extrait de son esprit.

Dans son nez, l'odeur de Zack, cette odeur sombre, ancienne, cette odeur qui n'appartient pas à l'homme gris, se mêle à celle des fourrures du vieux décharné, au bruit de son couteau qui grave la craie, la pierre qui s'effrite. Non. Il ne la gravait pas. Alors qu'il est perdu dans les yeux verts de Zack, une scène défile devant ses yeux qui s'assombrissent encore plus. Le couteau qui attaque la paroi, l'humidité ambiante, l'odeur de charogne, les tas de fourrures puantes par terre, le foyer qui s'entretient tout seul. Et les raclements de la lame sur la pierre, le bruit des particules qui s'en détachent et tombent en pluie au sol. Et soudain, dans la main osseuse du vieux, une corde sanguinolente. La pierre peut-elle saigner ?

Et dans ses oreilles il entend les battements de son cœur.

Non, tout pulse autour de lui. Le vieux tient bien dans sa main la corde, et continue de creuser, encore et encore, jusqu'à dégager de la gangue une poche poisseuse qu'il arrache à la paroi, avant de la poser sur la fourrure, et de l'éventrer, révélant un enfant recroquevillé, à la peau grise et collante, aux dents qui percent les gencives, révélées par le hurlement qu'il pousse et se répercute de paroi en paroi.

C'est donc ainsi qu'ils naissent, les hommes gris ?

Ils sortent de leur transe quand ils sentent quelque chose palpiter dans leurs mains réunies. L'homme gris écarte ses doigts, rassemble ses mains sur ses genoux, et Zack, les mains libres, les ouvre à son tour.

Niché au creux de sa paume, un petit squelette d'oiseau s'anime.

 

End Notes:

Alors, pour les lecteurs de l'homme gris, je vous conseille aussi de lire mon recueil La femme creuse (en particulier le premier chapitre, intitulé Les deux visages de Bidule, et le huitième chapitre, intitulé le visage fendu en deux, pour en savoir plus sur l'ascendance de Zack, qui n'est bien pas comme tout le monde). Je ne pense pas qu'il faille lire La femme creuse pour comprendre l'homme gris, mais ils sont complémentaires.

Vous en saurez également plus sur Tennesse et Zack dans le recueil Le Décepteur, qui est en cours d'écriture.

Sinon, et l'homme gris, d'après vous, qui est-il ?

L'homme gris va encore compter trois chapitres, mon plan est fait, et je me donne le challenge de les terminer bientôt. Merci pour vos retours et à bientôt :)

Othila by Sifoell
Author's Notes:

Hello,

Je vous invite à lire (après ce quatrième chapitre), la note de fin

Tirage des runes ou la ruine : le passé. Othila. Séparation, retrait, héritage. Votre personnage a vécu dans le passé une séparation radicale ou un abandon.

Une autre inspiration a été un atelier de Lyssa sur Discord, sur la symbolique des objets. Elle m'avait attribué la hache (masse d'arme) symbolisant le pouvoir, l'héroïsme et la force, la croix (rite de l'Ancien) symbolisant la foi, la protection et les épreuves et enfin le livre symbolisant le savoir, la connaissance et l'intelligence. Cela apparaît assez peu dans le texte ici, mais je vais sûrement continuer à faire mûrir cela dans mon esprit.

Je vous souhaite une bonne lecture !

Jamais ils n'ont écrit, les hommes gris. Parce que l'homme gris qui n'est plus seul maintenant, ne l'était pas, avant. Ils étaient une multitude. Certains, comme lui, avaient un nom, mais la plupart n'en avait pas. Ils n'avaient pas cette manie des hommes de nommer les choses et les gens. Ils n'avaient pas cette manie des hommes d'écrire leur histoire, leurs exploits, leurs rites. Tout se transmettait oralement dans cette langue qui sonne encore à ses oreilles mais qu'il est incapable de parler, désormais qu'il est seul sans ne plus l'être. Mais les hommes se sont levés, alors qu'ils n'étaient que de simples mortels, si fragiles qu'ils s'éteignaient dans un souffle. Et ils ont commencé à écrire, à grandir, prospérer, empiéter sur des terres éternelles à qui appartenaient des peuples tout aussi éternels.

Les hommes gris sont retournés sous terre. Et avec eux, tant et tant d'autres peuples. Les terres se sont effacées, et les vivants aussi, et la magie s'est enfouie, enfuie. Seuls demeuraient certains êtres dont votre Serviteur...

 

Zack a dans ses mains fermées un squelette d'oiseau qui palpite d'une vie qui ne devrait pas être. L'homme gris a récupéré ses mains et regarde le petit d'homme d'un air presque méfiant. Il a toujours dans le nez cette odeur ancienne, puissante, ô, tellement plus puissante que celle de ses semblables. Zack lève alors les yeux vers l'homme gris, et son visage s'allonge.

Les corbeaux qui jacassaient dans l'arbre s'envolent tous en une nuée criarde, et d'arbre en arbre, bientôt, le ciel est empli d'oiseaux qui crient, chantent, battant des ailes affolées. Une dame qui promène son chien leur lance un regard inquiet avant de rappeler son teckel qui divague, se plante à bonne distance d'eux, et aboie à s'en casser les cordes vocales. Les yeux clairs de Zack reviennent sur l'homme gris, puis sur la dame qui s'enfuit en courant.

« Elle te voit... Elle te voit. Faut qu'on rentre à la maison. Maintenant... »

Zack rassemble ses jambes sous ses fesses et se relève, l'homme gris étant déjà debout. Le petit garçon ouvre un peu ses mains et grimace de dégoût quand ce qui était un squelette s'habille maintenant de chair, alors il les referme et garde cette vie palpitante entre ses doigts. Zack se met à courir et entend derrière lui les pesants pas de l'homme gris. Et en regardant les passants qui s'écartent de leur chemin, l'enfant a de plus en plus l'impression qu'ils voient l'homme gris tel qu'il est, et ça, c'est pas normal du tout.

La brise lui apporte le son d'un ricanement, et Zack comme l'homme gris, tournent la tête de tous côtés pour en chercher la provenance.

« Evite les ombres, Zack ! »

Zack, rapide comme un lévrier, slalome entre les ombres immenses des arbres du parc. Cela n'a aucun sens non plus, mais si l'homme gris le dit, c'est que cela doit être important.

Ils arrivent enfin au bas de l'immeuble, et là encore, tout le monde s'efface pour les laisser passer. Certains garçons fuient comme s'ils avaient vu le diable... Mais Zack s'arrête à l'entrée de l'immeuble parce que le hall est plongé dans la pénombre, il n'y a aucune lumière, pas même celle des issues de secours. Les mains toujours encombrées par l'oiseau, Zack fait un signe de tête à l'homme gris qui ouvre la porte avec un peu trop d'entrain et l'arrache de ses gonds, avant de la jeter sur le côté. Zack entrouvre de nouveau ses mains, et le squelette, maintenant habillé de chair, se vêt de plumes aussi. Il entre dans le hall de son immeuble, avec une sensation de familiarité et d'étrangeté à la fois, quelque chose qui le met mal à l'aise, et le force à se tourner vers l'homme gris, qui n'a toujours pas de nom mais a les yeux voilés de souvenirs qui remontent à la surface. Il tient dans ses poings fermés sa masse d'arme, avec l'air de celui qui a l'intention de s'en servir.

Zack regarde les ombres d'un air inquiet, et se met à courir dans le hall puis monter les escaliers à toute vitesse. Il émet un sifflement quand il entend l'homme gris se cogner aux marches de l'escalier de l'étage au-dessus, comme il le fait à chaque fois qu'il les monte ou les descend. Il se cognera aussi en entrant chez Zack, comme à chaque fois. Les quatre étages sont vites gravis, et ils ne croisent personne. Zack ne veut pas que l'homme gris arrache la porte de son appartement, alors, il appuie sur la poignée et pousse la porte de son épaule, appelant.

« Maman ! Maman ! Il s'est passé... »

Mais Zack s'arrête parce que si le hall était plongé dans la pénombre, il ne voit pas à dix centimètres dans leur appartement. Une vague d'inquiétude le submerge, et Zack prend une grande inspiration, mais la large main de l'homme gris vient se poser sur ses lèvres, et il entend sa voix profonde murmurer à son oreille.

« Je passe devant. Rends-lui l'oiseau. C'est de lui que cela vient. »

Les mains de Zack s'ouvrent, et ce qui y palpitait et était tout doux s'en envole. Comme ils pénètrent dans l'obscurité, Zack se rend compte du silence qui y règne. De peur, il attrape la chemise de l'homme gris et ferme ses mains dessus.

« Maman doit être dans le salon. »

Zack essaie de suivre les grandes enjambées de l'homme gris et crève de trouille. Les battements d'ailes du petit oiseau font un boucan d'enfer, et l'écho renvoyé par les murs ou les meubles lui donne l'impression que l'appartement est bien plus grand.

L'homme gris hume l'obscurité, cette odeur ancienne est absolument partout. Celle de Zack, et celle de l'Autre. Il n'arrive pas à s'orienter, et se dirige en tâtonnant. Ses muscles retrouvent des réflexes d'antan, la masse d'arme solidement tenue par ses poings immenses.

« Hé, t'entends, l'homme gris ? »

L'homme gris tend l'oreille, et l'écho d'un ricanement se fait entendre, se répercutant dans l'obscurité, ricochant d'ombre en ombre. Il y a un murmure, aussi, qui semble venir de partout et de nulle part à la fois. Et l'homme gris est envahi de souvenirs qui se mêlent à ce qu'il ne voit pas, mais suppose. L'Autre. Ils en parlaient, et le redoutaient avec les siens, autrefois, dans ce temps qui lui échappe encore.

Une faible lueur, ou une obscurité plus claire, se fait entrevoir dans le fond du couloir, mais vu depuis le temps qu'ils marchent ici, l'homme gris se doute bien qu'ils ne sont plus dans l'appartement de Zack et sa mère. Les mains du petit garçon sont toujours fermement accrochées à sa chemise, mais soudain elles se décrochent, et avant qu'il n'ait pu le retenir, Zack file, suivant les battements d'ailes de l'oiseau, et une voix qui conte, là-bas, où l'obscurité est moins obscure.

« Maman !!! »

Zack crie et se met à courir, les mains en avant, l'homme gris sur ses pas.

Alors, c'est ainsi, ma belle ? Je ne t'ai pas couronnée du tout, tu l'as fait toute seule.

La voix semble venir de partout autour d'eux, et Zack entend la respiration affolée de sa mère, ce qui le force à courir encore plus, et même l'homme gris a du mal à tenir son rythme. Mais ce qui inquiète l'homme gris, c'est qu'il n'a aucune idée de l'endroit où ils sont. Il n'a jamais vécu cela, mais a entendu parler des tours de magie de l'Autre, qui font perdre la tête à ceux qui s'y égarent. Il pense même que l'Autre peut les retenir aisément dans son obscurité, les garder pour lui, à tout jamais, et ça non.

Bats des ailes, bats des ailes, prends ton envol, ma reine.

« Zack ? »

Et notre fils arrive avec son chien de guerre... Comment s'appelle l'homme gris, qui se perd dans ses souvenirs ?

« Maman ?! »

L'homme gris ne voit pas plus loin que le bout de son nez, et déjà, il ne sait plus du tout où a filé Zack. L'odeur ancienne est partout, envahit ses sens, le perd plus encore que ne le perd l'obscurité, et tout autour de lui, il entend les pas de Zack qui courent, les battements des ailes de l'oiseau, les appels de Zack et de sa mère, et le ricanement. Ce ricanement qu'il a déjà entendu. Ce ricanement qui est indissociable de l'Autre.

A grands moulinets de bras et avec plein de grognements, l'homme gris abat sa masse d'arme autour de lui, de gauche à droite, de droite à gauche, de haut en bas, de bas en haut, il tourne sur lui même comme une toupie folle, mais sa masse ne rencontre que du vide et de l'obscur. Rien de tangible, et le ricanement continue, et les appels de Tennessee et son fils, et les battements des ailes de l'oiseau, et les pas de Zack. L'odeur ancienne est partout, partout, partout. Et l'homme gris n'est nulle part.

Soudain, il a du mal à respirer. Ce n'est plus d'obscurité qu'il est entouré, mais dans l'obscurité qu'il est enterré. La terre s'infiltre dans ses narines, ses yeux, sa gorge. Il ne peut plus respirer. Il étouffe. Il était au cœur d'une bataille, il y avait beaucoup de morts parmi ses semblables et parmi les humains, puis les Orcs ont commencé à tomber, un à un, sans même recevoir un coup d'épée ou de lance. Comme ça, en un claquement de doigts, c'était inexplicable. Bientôt, l'homme gris est resté le dernier debout. Bientôt, l'homme gris est le dernier à tomber. Et c'est sur un homme gris parfaitement réveillé que la terre s'est refermée.

Il sort de sa transe en s'ébrouant et se retrouve dans cette obscurité. Il cligne des yeux sur rien. Son humeur belliqueuse affleure à la surface de sa conscience, et sa main se referme de nouveau sur la garde de sa masse d'arme. Il se relève, et avise cette partie encore plus obscure, et d'un bras vigoureux assène un coup dans cette direction, sûr de toucher quelque chose, sûr d'abattre l'Autre et de faire cesser ses illusions. Mais quelque chose comme une main immense lui enserre le bras, et ça lui fait tellement mal qu'il a l'impression qu'il est en train de le broyer. Cela serre, serre, serre si fort que ses jambes cèdent, et que toute l'obscurité semble se concentrer en une silhouette immense. L'homme gris lève ses yeux plus noirs que la plus noire des nuits vers ce qui est encore plus obscur et sombre, qu'aucun mot ne parvient à le définir. Puis de la couleur cuivre vient marbrer cette sombreté, et toute l'obscurité se réfugie dans un regard qui transperce, et le visage se fend d'un sourire grimaçant.

Inutile de combattre, reprends ta place.

« Viens, l'homme gris. On est dans la cuisine. »

La prise sur son bras se défait, et l'Autre glisse sur le sol jusqu'à se cacher dans l'ombre d'un meuble. L'homme gris se relève, desserre les mâchoires qu'il ne savait pas si durement verrouillées, et goûte le sang de sa lèvre dans sa bouche.

Son regard reste sur l'ombre souriante qui se glisse le long du mur, et lui montre le chemin jusqu'à la cuisine, comme s'il l'ignorait. D'un pas pesant il suit le couloir et entre dans la cuisine qui est tellement illuminée que cela lui fait monter les larmes aux yeux. Aveuglé d'obscurité puis aveuglé d'éblouissement, il sent la petite main de Zack se glisser dans la sienne et le guider.

« Baisse la tête ! »

Mais son front vient cogner le chambranle de la porte. L'oiseau se met à voleter autour de sa tête et un rire rocailleux s'échappe de sa bouche, au souvenir de ses dessins animés où des héros s'assomment et voient des oiseaux voler autour de leur tête.

Tennessee, la mère du petit d'homme est là, sa peau brille d'une lumière étrange, ainsi que ses yeux et ses cheveux, et dans son dos, se sont déployées des ailes transparentes qui reflètent la lumière qui émane d'elle. L'homme gris tombe à genoux, comme il était tombé à genoux sous l'emprise de l'Autre. Mais la main de Zack serre la sienne avec une force surprenante. Alors, l'homme gris se tourne vers le petit d'homme qui le regarde, un air immensément fier peint sur le visage. Vient avec cela la certitude que l'homme gris a trouvé en Zack la voix qui le guidera. Même si c'est l'Autre qui murmure à l'oreille de l'enfant. Même si la mère de Zack n'est pas si humaine que cela.

End Notes:

Me voilà presque décoincée dans l'écriture de L'Homme Gris ! En me promenant sur le topic Take a Picture, j'ai réservé (pour plus tard, mais ici il m'a inspirée), Elle avait des ailes, de Ielenna, et j'ai eu un déclic dans mon petit cerveau parce que j'ai pensé à Tennessee. Initialement, c'est étrange, mais pour moi, Tennessee et Zack étaient humains. Mais Zack a quand même la capacité de voir L'homme gris tel qu'il est, et l'autre déclic a été que Tennessee avait des ailes, qu'elle était magique aussi, ce qui explique l'obsession du Décepteur (ici présent) pour elle (dans le Décepteur et dans La Femme Creuse).

Et franchement, cela m'amuse quand des perso vivent par eux-mêmes et décident de ce qu'ils sont, de ce qu'ils font. Je devrai plus les écouter.

Plus que deux chapitres à écrire ici - mais je pense être décoincée, cela va venir... C'est le fait de travailler aussi sur le personnage du Décepteur dans le recueil qui lui est consacré et dans lequel je suis super à la bourre.

Pour Take a picture, Elle avait des ailes : elle fera l'objet d'une nouvelle sur Tennessee, et ses propres origines, parce que je tiens un truc, là, que j'ai envie de développer sur elle. Et c'est assez drôle parce que Tennessee, hormis être la mère un peu transparente de Zack, j'avais un peu de mal à la voir, et elle prend de plus en plus d'épaisseur dans mon esprit.

Ah ! Et enfin, par rapport au personnage du Décepteur (et deux autres aussi, appartenant à l'univers du MCU - Deadpool et Cindy Moon-), je vais essayer de travailler une narration différente avec des personnages qui sont au courant qu'ils font partie d'une histoire, l'influencent, communiquent avec le lecteur, l'auteur. Je vais donc travailler à briser le quatrième mur.

Je vais essayer de finir L'Homme Gris et Le Décepteur rapidement, on verra :)

J'espère que la lecture vous sera agréable, à bientôt !

Teiwaz by Sifoell
Author's Notes:

Bonjour tout le monde,

J'ai un peu honte, mais on dirait que j'ai besoin de coups de pieds aux fesses pour avancer sur certains écrits. Donc, presque un an après la dernière mise à jour, voici enfin le cinquième et avant-dernier chapitre de L'Homme gris.

Pour ceux qui suivaient l'histoire, je vous suggère de la reprendre, parce que ça fait un moment, sinon, voici un résumé global de ce qu'il s'est passé :

C'est l'histoire de Zack, un gamin qui vit avec sa maman Tennessee dans un quartier d'une petite ville. Un jour, il rencontre un homme gris, qui ne sait pas qui il est, qui est perdu, mais que Zack voit tel qu'il est : à savoir une énorme baraque à la peau grise, aux canines proéminentes. Zack est le seul à voir l'homme gris comme un homme gris. En cotoyant le gamin, l'homme gris commence à avoir des souvenirs qui reviennent. Au dernier chapitre, Zack et l'homme gris se rendent compte que quelque chose est en train de se produire : une voisine voit l'homme gris tel qu'il est, et surtout, dans les mains de Zack, un petit squelette d'oiseau s'anime. Ils se précipitent dans le bâtiment où vivent Zack et sa maman, mais tout est plongé dans le noir, quelque chose d'étrange et peut-être de dangereux, est en train de se passer.

Ce texte répond au tirage suivant du concours Les runes ou la ruine :

Teiwaz : la situation résultante. Energie de la guerre, victoire. Votre personnage, à la fin de l'histoire, a gagné confiance en lui.

 

La main de Zack dans la sienne, ils regardent tous deux la silhouette fine de Tennesse, sa peau veinée de lumière, ses cheveux d’ordinaire d’un blond clair qui semblent luminescents, et ces ailes fines que l’homme gris sait tranchantes comme des couperets. Les yeux de Zack se parent des reflets émanant de sa mère, mais l’homme gris y devine une obscurité qui vient de l’Autre.

- Zack, viens dans mes bras, murmure Tennessee.

La jeune femme – est-elle donc une femme ? – a les yeux qui brillent d’une émotion qu’elle n’a jamais ressentie, peur et fierté mêlées. Et l’ombre ricane sous le meuble télé. Le petit garçon lâche la main de l’homme gris et vient se réfugier dans les bras de sa mère qui l’enveloppe de cette douceur qui ne l’a jamais quittée. Elle embrasse son fils et lève les yeux vers l’homme gris.

- Je te vois. Je t’avais déjà vu comme tu es, entre deux battements de cils, mais là… Je te vois.

L’homme gris acquiesce, attendant presque qu’elle lui révèle son nom, avec cette manie des hommes de tout nommer pour maîtriser la nature des choses, mais, son nom ne vient pas, et Tennessee n’est pas plus une femme que lui n’est un homme. Et Zack n’est pas un petit d’homme, il est le petit de l’ombre qui ricane. Pourtant, l’homme gris sait qu’il en a un, de nom, parce qu’il était un chien de guerre, un commandant, et qu’il avait une monture, avant. Il avait un nom. Et l’homme gris pense qu’elle continue à s’adresser à lui, ainsi qu’à Zack, mais Tennessee parle plus pour elle-même, comme si les engrenages de son esprit commençaient à tourner dans le bon sens.

- Maman disait que j’avais des ailes, c’est pour ça qu’ils l’ont enfermée...

Cela rigole sous le meuble télé.

- Qu’est-ce qu’il se passe, qu’est-ce qu’on est ?

Tennessee lève les yeux vers l’homme gris, qui cherche ces mots qui lui échappent, fronce ses sourcils sous son front bas, tapote de son pouce sa canine ornée d’une bague métallique.

- Pas des hommes.

Le rire s’élève sous le meuble télé, et l’homme gris a une soudaine envie de le faire taire à coups de masse. Mais c’est la voix de Zack qui brise sa colère, alors qu’il suit des yeux l’oiseau qui était mort il n’y a pas une heure et qui volette autour de la tête de l’homme gris.

- On est quoi, l’homme gris ? Et toi, t’es quoi aussi ?

- Demande à l’Autre qui se glisse dans les ombres, lui il sait. Moi j’ai oublié.

- Tu te cognes la tête trop souvent, aussi, marmonne Zack.

Le rire s’est tu, et l’obscurité reflue, et l’oiseau tombe au sol dans un bruit mat, se déplume, se dévêt de sa chair, et redevient squelette. Zack échappe à l’étreinte de sa mère, le recueille dans ses mains, et le pose dans le cendrier vide sur la table de la cuisine. La peau de Tennessee reprend une couleur de pêche, ses ailes se recroquevillent comme une fleur qui fane, et viennent se plaquer sur son dos. De surprise, la jeune femme essaie de regarder par-dessus son épaule, mais la seule preuve qu’une chose si étrange s’est produite sont les déchirures de son tee-shirt. Elle papillonne des yeux et regarde l’homme gris, qui ressemble maintenant tout à fait à une grande baraque à la mine revêche, aux dents à la taille normale et à la peau burinée par une vie dehors.

- Demande-lui, avant qu’il ne fuie. Il est la raison de ton existence, Zack, tu portes son odeur, et son obscurité est dans tes yeux.

Les engrenages tournent dans l’esprit du petit garçon. La raison de son existence, c’est sa mère ! Tennessee arbore un sourire lointain, mais pas gênée pour un sou.

- Quand j’ai dormi avec ton père… Bidule – elle a la délicatesse de rougir de ne jamais avoir été fichue de retenir le nom du blond avec qui elle a partagé une heure de sa vie – Bidule a changé d’apparence. Il était blond aux yeux bleus, et il est devenu brun à la peau ocre, la pièce s’est assombrie comme si un orage menaçait. J’ai cru que j’hallucinais, l’homme gris, parce que c’était au moment, tu sais…

Ses yeux deviennent intenses, et des souvenirs de silhouettes à la peau grise comme lui ou à la peau verte parfois, étreintes entre ses bras, défilent dans son esprit à une vitesse telle qu’il n’a pas le temps de saisir le moindre visage. Peut-être a-t-il eu des enfants, aussi, parce que parfois c’était comme ça qu’ils en avaient, son peuple et lui. Quand la montagne ne les leur donnait pas. Ses lèvres s’étirent en un sourire carnassier, et Tennessee ouvre de grands yeux, et l’homme gris sait qu’elle le voit tel qu’il est, comme Zack l’a vu dès le premier jour et chaque jour qu’ils ont partagé ensuite.

- Et toi, l’homme gris, tu es quoi ? Insiste le petit garçon.

Le colosse hausse les épaules, et passe sa langue sur ses canines pointues. La luminosité dans la cuisine est redevenue normale, le jour pâle et clair filtre à travers les rideaux accrochés aux fenêtres, mais tous savent que l’ombre sous le meuble télé est encore là, à se repaître de leur existence, à écouter leurs pensées, à se nourrir de ce quelque chose dans l’air qui a changé.

- Je ne suis pas d’ici. Je ne suis pas un fils de l’homme. Ni un de ses enfants.

Il désigne du regard l’ombre qui grinche de rire tapie dans le coin le plus sombre de la cuisine.

- La montagne m’a enfanté. Mais ce n’est pas une montagne du monde des hommes. C’est quand le monde était plus vaste, et que les terres étaient hostiles, et que les miens massacraient les hommes qui osaient s’élever contre nous. C’est quand celui-là était si puissant que sa légende parcourait le monde dans son entièreté et que tous tremblaient à son nom.

L’homme gris désigne l’ombre qui se déplace sur les murs, dansant autour d’eux. Le gamin l’écoute avec intensité, buvant ses paroles.

- C’est ça, l’homme gris, chantonne la voix qui gouaille, tu te souviens du monde quand la magie était encore présente, comme la lumière le jour, et l’obscurité la nuit. Mais un jour, les hommes se sont mis à écrire, et la magie s’est cachée, pour se protéger, parce qu’entre leurs mains, elle aurait été une arme terrible. Mais elle revient, elle revient !

L’ombre vient se promener à travers la cuisine comme une brise fraîche, faisant voleter les pans du tee-shirt déchiré de Tennessee, les cheveux de Zack, jusqu’à rejoindre le plafond où elle s’étale comme une flaque d’eau sombre.

- Je savais qu’elle reviendrait, la magie, et je l’ai su encore plus quand ma reine est née. Quand, si petite et fragile, elle a traversé les frontières. Et maintenant, ma Reine sait qui elle est, et elle va attirer les lambeaux de magie aussi sûrement qu’un navire suit la lumière d’un phare.

- Dis-moi mon nom, marmonne l’homme gris, ses poings se serrant sur le manche de sa masse, dont la tangibilité le rassure.

Seul un ricanement lui répond.

- Dis-moi mon nom ! Crie l’homme gris en brandissant sa masse. Tennessee, craignant pour son plafond, lui adresse un regard qu’elle espère apaisant.

- Trop bête pour se souvenir de son nom, Toth ?

- Toth, murmure l’homme gris qui a oublié l’insulte sitôt prononcée.

L’ombre ricane, et ce ricanement s’amplifie jusqu’à ce que Tennessee et Zack se mettent également à se gondoler. Le dernier à les rejoindre est l’homme gris, et son rire résonne comme une poignée de gravier dans une bétonnière folle.

Mais ce qui arrête leurs éclats est le long hurlement, semblable à celui d’un loup, mais bien plus gros, plus puissant, qui résonne quelque part, dehors. Et ils s’entreregardent, ignorant l’ombre qui frémit sur le plafond et semble rassembler ses lambeaux, comme une femme ramasse ses jupes, et se laisse couler à côté de l’homme gris, en murmurant à son oreille.

- Toth est le nom de ton Dasur, imbécile. Va le chercher avant qu’il bouffe un gosse, Klawo.

Klawo. Le visage de l’homme gris s’éclaire d’un sourire, et ses yeux plus noirs que la plus noire des nuits balayent la pièce, glissant sur Zack et sa bouche grande ouverte de surprise, et Tennessee qui est totalement immobile, spectatrice de ce qu’il se passe dans la cuisine. Klawo. C’est son nom. Klawo le chien de guerre.

Un autre hurlement, plus long, qui part de plus grave, pour finir dans des aigus qui lui font dresser les poils sur l’échine, le sort de sa torpeur. Le Dasur. Il est si proche. L’homme gris, Klawo, le chien de guerre, c’est du pareil au même. Mais se souvenir de son prénom lui ramène plein d’impressions, et la certitude que c’est son Dasur, sa monture, son loup de guerre. A la pensée des gamins qui fument dans les escaliers et qui risquent de servir de repas à son Dasur, l’homme gris se met à réagir, et quitte précipitamment la cuisine, non sans avoir heurté, comme d’habitude, le chambranle de la porte.

- Pas trop tôt, croient entendre Zack et Tennessee qui le suivent, ignorant l’ombre qui se glisse derrière eux, en chantonnant.

Ils dévalent les escaliers en courant, guidés par les pas lourds de Klawo qui, tel une boule de bowling, envoie valser les gars qui refont le monde au rez-de-chaussée. Mais pas un ne bronche en se relevant, ignorant le regard désolé de Tennessee qui s’excuse d’un sourire, bientôt dépassée par Zack qui vient percuter le dos de l’homme gris qui ne bouge pas d’un pouce. Les yeux plus noirs que la plus noire des nuits parcourent la rue déserte, les arbres silencieux. Il tend l’oreille, à l’affût du bruit de la course du Dasur, et enfin, il l’entend et grimace un sourire qui contient bien trop de crocs. Il brandit sa masse d’un bras puissant, et pousse un cri rauque, qui se répercute de bâtiment en bâtiment. L’écho de cet appel lui ramène le souvenir d’autres échos, dans les montagnes, quand Klawo menait ses orcs à la bataille, et que leurs cris rauques achevaient le courage de leurs adversaires avant même qu’ils ne les voient arriver, en horde désordonnée, certains courant en brandissant leurs armes, d’autres, loin devant, montés sur leurs Dasurs.

- Toth ! Hurle l’homme gris.

Il sent Tennessee quelque part dans son dos, qui reprend son souffle, et de sa grande main, empêche Zack de passer devant lui. On ne sait jamais, si le Dasur a faim. L’ombre se faufile entre les gars qui époussettent leur pantalon et tentent de reprendre contenance, mais ils frissonnent, s’entreregardent, les yeux exorbités, et quand ils entendent un « bouh » suivi d’un rire tonitruant, se dispersent comme une volée de moineaux effrayés, poursuivis par le rire qui s’accentue quand ils trébuchent.

Zack jette un œil sur le côté, dans l’espace entre le bras de l’homme gris et son torse large comme un buffet, et soudain, elle arrive, la bête, d’un espace entre deux bâtiments, elle se faufile et fonce jusqu’à l’homme gris avant de s’arrêter. Le Dasur. C’est un genre d’énorme loup, ou de hyène, avec une tête bizarre comme si on avait mélangé ensemble plusieurs têtes d’animaux moches pour essayer de l’améliorer, mais qu’on n’avait pas réussi. Et ça a des pattes étranges. Déjà, il y en a deux en trop, au milieu, et on dirait presque des mains au bout.

- C’est quoi ?

- Toth, marmonne Klawo qui ne quitte pas son Dasur des yeux, alors que tous deux hument l’air jusqu’à ce qu’ils se reconnaissent.

Le Dasur s’approche encore, regardant de côté l’homme gris, et Zack qui se rend compte qu’il lui manque un œil, et qu’à la place, il n’y a qu’une cavité béante et peu ragoûtante. La bête exhale une sorte de grognement sourd qui vibre dans l’air jusqu’à faire s’entrechoquer les vertèbres de Zack qui frissonne même s’il n’a pas peur. Il se retourne quand même vers sa mère qui le rejoint en un pas et lui saisit la main, cachée par le dos immense de Klawo, qui lui bouche la vue, et c’est tant mieux, parce qu’à la tête de son garçon, Tennessee sait qu’il n’y a rien de bien réjouissant.

Toth hume une dernière fois l’air avant de venir musser son museau dans la grande main que Klawo, venant lécher ses doigts énormes et y laissant une odeur de charogne.

End Notes:

Toth, le nom du Dasur, est le vieil anglais pour Tooth (dent). Le mot « dasur » (un néologisme que j’ai concocté) doit venir, de mémoire, vaguement, du nom d’un loup préhistorique, mais je n’arrive pas à retrouver mes notes.

Klawo, le nom de l’homme gris, est le proto-germanique de Claw (croc). Wigen est le vieil anglais de warrior (guerrier). En gros, j’ai mes courses étymo dans les ères d’origine du mythe des Orcs (et en fait, y a pas tant que ça de sources, je trouve, je suis frustration).

Et autant rendre à César ce qui est à César, le Dasur a été conçu lors de l'atelier Long Numéro 3, consacré à la création de créatures.

Ah, et sinon, j'ai proposé L'Homme gris à la Sélection Flamboyante Longue. Les quatre premiers chapitres viennent d'être relus et corrigés (ainsi que La femme creuse, qui est fini, et le Décepteur qui est encore en cours). Par contre, je reprécise que même si ces trois textes font partie du même univers, ils peuvent se lire indépendamment les uns des autres. Définitivement, le format recueil ne me convient pas trop, c'est pour ça que je peine à terminer le Décepteur, mais je le ferai (résolution 2022 :D ), et je considère ces trois textes, ainsi que le quatrième, un OS à venir, sur la naissance de Tennessee, comme des textes de travail pour un projet de roman que je ne sais pas, pour le moment, par quel bout commencer :D

Je vous souhaite une bonne lecture et vous souhaite à bientôt pour le dernier chapitre qui est déjà en cours d'écriture (déjà, après presque un an sans mise à jour, ahem...)

A bientôt :)

Sif.

Jera by Sifoell
Author's Notes:

Le futur (jera). Moisson, saison fertile, année. La fin de votre histoire doit être heureuse.

Fin heureuse, fin heureuse, c'est vite dit :D

Je vous retrouve en bas pour une grosse note de fin de chapitre et d'histoire. Snif.

Quand ils retournent à l’appartement, ils ne croisent pas un chat, ni un homme. Personne. Rien qu’eux quatre. Tennessee, Zack, Klawo l’homme gris, et Thot le Dasur. Ils ont l’impression d’être seuls au monde, tous les quatre. Seuls dans un monde changeant, qu’ils ne comprennent pas, ou n’ont sans doute jamais compris. Car le monde est à l’image des étoiles dans le ciel, froid et inaccessible.

C’est dans un silence uniquement entrecoupé par les grondements provenant du ventre du Dasur qu’ils s’installent dans la cuisine. L’homme gris frotte son front qu’il a cogné au chambranle de chaque porte qu’il a franchi, mais cette fois, Zack ne s’est pas moqué de lui, parce que d’un coup, tout ce qui s’est passé, ça fait trop pour son esprit d’enfant. Et Tennessee est retournée dans sa bulle, un sourire rêveur sur les lèvres, les yeux dans le vague, cherchant l’ombre qui ne ricane plus.

Le ventre du Dasur grogne encore, et Zack lui jette un regard inquiet.

- Il va pas nous manger, dis, l’homme gris ?

- Klawo. Mon nom c’est Klawo. Et non, il va pas vous manger, il pue la charogne, il a du croquer quelque chose sur le chemin.

La grande main de Klawo caresse paresseusement la fourrure hérissée et hirsute de la bestiole, dont on ne sait pas trop si c’est un chien, une hyène, un ours qui s’est pris un camion et a bien trop de pattes. Tennessee frissonne, passe devant la présence si énorme et envahissante de Klawo et de Thot, et ouvre le frigo. Des lardons, du jambon, un poulet. Elle fait la moue, regarde par-dessus son épaule la bête effrayante et dégoûtante, et ouvre le congélateur coffre où elle hisse une cuisse de sanglier offerte par un de ses voisins quand il en avait tapé un avec sa voiture, et se redresse avec difficulté, vacillant sous son poids. Les yeux fuyants, elle demande timidement à l’homme gris.

- J’ai que ça, ça suffira ?

Elle glisse un regard vers la bestiole qui fait la taille d’un poney. Ou d’une vache. Enfin, d’un truc qui est pas censé être dans une cuisine, ou dans le quartier. Un truc moche qui devrait rester caché quelque part, pour toujours.

L’oeil unique de Thot surveille le moindre geste de Tennessee qui se sent comme une biche prise dans les phares d’un trente-six tonnes lancé à pleine vitesse, et dépourvu de chauffeur.

Avec un rire inquiet, la jeune femme tend l’énorme cuissot de sanglier recouvert de givre à la bestiole qui hume l’air avec un mouvement très canin, avant de se lever, de s’avancer d’un coup vers Tennessee qui lâche le morceau de bidoche avec un petit couinement effrayé avant de se reculer vivement.

Klawo lève la tête vers elle, jette un œil à Thot qui renifle avec intérêt le bout de barbaque, et hoche la tête en guise de remerciement.

Tennessee se rassoit sagement sur sa chaise, réunissant ses mains sur ses genoux. Son tee-shirt déchiré colle à son dos trempé de sueur. D’un geste de la main, elle invite Zack à venir la rejoindre, et plutôt que d’enjamber la bestiole, son fils coule sous la table et vient dans ses bras. Et bien entendu, l’homme gris n’a pas bougé, comme si tout cela était parfaitement normal.

Zack jette un œil au cendrier posé sur la console, d’où s’échappe un petit bruit d’os s’entrechoquant, et ce coup-ci, rien à voir avec les reniflements dignes d’un aspirateur, provenant de Thot. Non. Le délicat squelette de l’oiseau semble jouer des castagnettes, et, sur la pointe des pieds, le gamin vient le prendre avec douceur et le mettre dans sa paume pour l’observer. Derrière lui, sa mère fronce le nez, alors que l’homme gris regarde tout cela d’un air bovin. Mais quand lui aussi remarque le squelette qui s’habille de chair, il se met à humer l’air, tâter sa canine du bout du doigt, plongé dans ses songes, alors que, sans le savoir, il est de nouveau tout à fait gris, tout à fait terrifiant et tout à fait monstrueux.

Un ricanement tombe du plafonnier.

- Il a raison, l’Autre. La magie revient, mais elle repart. Mais elle revient…

Zack lève la tête de l’oiseau qui commence à s’habiller de plumes. Entre ses dents de devant manquantes, sa voix est un chuintement.

- Ça fait comme la marée ? La mer va et vient ? Ou comme une batterie ? Ça se décharge ?

Klawo pose ses yeux plus noirs que la plus noire des nuits sur le gamin blond au teint de soleil, mais à l’éclat sombre dans ses prunelles vertes. L’éclat de son père.

La mer ? La mer. Oui, ça va et ça vient. Ça repart mais ça revient toujours, comme le vent.

- Oui, répond l’homme gris sobrement.

Et par terre, sous la lumière crépitante du plafonnier, l’homme sombre pince la croupe du Dasur qui glapit et va se coller dans les jambes de Tennessee qui lutte contre l’envie de grimper sur la table avec son fils en hurlant.

- Et ça veut dire quoi, que la magie revienne ? Parce que maman et moi, on est magique, et toi aussi, Klawo. Et Thot aussi, parce que je n’ai jamais vu un chien pareil. Du coup, ça va faire quoi ?

Les yeux de Zack sont restés plantés sur l’homme gris. Comme il ne répond rien et regarde Tennessee, les yeux de Zack se posent alors sur sa maman qui n’a pas plus de réponse que l’homme gris. Au final, les yeux à tous, sauf ceux du Dasur qui vit une félicité pré-digestive, tombent sur la flaque d’ombre qui ondule sur le carrelage. Les yeux de Zack et de sa mère retournent sur Klawo qui, sentant que la réponse dépend de lui, hausse ses épaules musculeuses en fronçant les sourcils.

La réflexion, ça n’a jamais été son truc, et se réveiller après un sommeil millénaire et inexplicable, ça n’aide pas à mettre ses idées côte à côte pour en faire quelque chose qui veuille dire quelque chose.

Leurs trois regards tombent de nouveau sur l’ombre au sol, tapis mouvant et ricanant, la seule qui puisse apporter une réponse à ce marasme de questions qu’ils n’ont jamais eu besoin de se poser. Klawo, parce que ce n’est pas dans sa nature. Zack et Tennessee, parce qu’ils savent qu’ils sont magiques depuis un quart d’heure.

Autour d’eux, l’oiseau paré de plumes bat des ailes en piaillant, clamant son bonheur de se retrouver vivant, encore une fois.

Pour ce que ça va durer…

- Comme la marée, comme une promesse, comme un rêve, comme un souvenir… La magie, elle est tout ça, se gondole l’ombre. Toujours elle revient.

Zack fronce les sourcils et, courageusement, se détache de l’étreinte de sa mère pour se relever et du haut de sa stature d’enfant de huit ans, affronter cette chose qui est son père, mais peut-être pas tout à fait.

- D’accord, mais cela veut dire quoi pour maman et moi ?

Nouveau déclenchement de rire. L’ombre rit autant qu’elle respire.

- Cela veut dire que les frontières entre les mondes vont s’effondrer, et cela veut dire que ta mère, ma Reine, sera couronnée et que tous ploieront le genou devant elle. Cela veut dire que bientôt, très bientôt, je serai bien plus qu’une ombre portée. Et toi, Zack, tu es bien autre chose qu’un simple petit garçon… Tu verras et accompliras des choses que tu ne peux pas encore imaginer.

Zack réfléchit fort, très fort.

- Mais du coup, je vais avoir des ailes aussi ? Et y a d’autres bestioles comme Thot qui vont arriver ? Et toi, tu vas rester une ombre ? Et maman, elle peut travailler si elle a des ailes ? Et moi, si j’ai des ailes, je continue l’école ou pas ? Parce que j’aime pas ça, l’école.

- Bien sûr que je vais continuer à travailler et que tu iras à l’école, Zack, l’interrompt Tennessee, d’un ton très peu assuré.

Vouh, fait le vent dehors, se levant brusquement. Klawo fronce ses sourcils et se lève, enjambe Thot qui commence à croquer son cuissot de sanglier dans des scronch sonores, et d’autres craquements humides et révulsants. De son énorme main, l’homme gris repousse délicatement les rideaux de la cuisine et observe une de ces tempêtes d’été qui surgissent du néant pour arroser la terre d’une pluie torrentielle, balayer le sol d’un vent fou, alors que les nuages noirs s’amoncellent, et que l’air se charge d’une électricité qui vient annoncer un violent orage. Et crac ! Ça ne loupe pas. Le premier roulement du tonnerre, comme celui d’un ventre immense et affamé, vient rompre le silence lourd. Des éclairs zèbrent le ciel, venant éblouir l’homme gris qui se tourne vers Tennessee et Zack, de nouveau enlacés.

- Il se passe quelque chose.

- Hé hé, murmure la flaque d’ombre au sol.

Prudent, Thot s’en écarte et vient se coller aux jambes épaisses comme des fûts de son maître. Le visage de Tennessee s’allonge, ainsi que celui de Zack. Leurs regards sont fixés sur le bâtiment d’en face, les quelques arbres de la cour, et ils semblent tous s’éloigner, à toute vitesse. Comme des mirages. Comme le terrain de foot d’Olive et Tom que Tennessee regardait quand elle était gamine, le but adverse semblant si lointain et inaccessible.

La mère et son fils se lèvent, le visage pâle, et s’approchent doucement de la fenêtre, Tennessee frissonnant quand une langue d’ombre vient caresser sa cheville.

- C’est comme tu dis… Le monde change. Il y a quelque chose, là, en-dessous, murmure Zack dont les yeux verts s’éclairent devant le paysage qui se transforme sous son regard.

Dans un bang tonitruant, des montagnes surgissent du sol, des cratères se creusent, l’immeuble dans lequel ils sont gémit, se tord dans des clacs inquiétants, luttant pour rester debout.

- On doit peut-être sortir ? Demande du bout des lèvres Tennessee, qui a du mal à comprendre ce qu’il se passe.

Ahou ! Des cris semblables à ceux de Thot, aux hurlements de loups, viennent déchirer le silence d’un monde qui attend, un monde qui semble se donner naissance. Les piou-piou de l’oiseau maintenant habillé de plumes, les détournent de la fenêtre, et ils suivent des yeux le piaf qui s’élance de la commode, volette autour d’eux et à tire-d’aile s’éloigne des dents du Dasur qui claquent bien trop près de lui à son goût. Son chant se courrouce, et l’oiseau se perche sur le plafonnier.

- Alors, ça y est, enfin !

Le ton est triomphant, et tous ils se retournent et observent l’homme sombre, suffisamment tangible pour pouvoir être touché, ses immenses yeux sombres et avides, son sourire fendant son visage en deux, exsudant des ombres par tous les pores de sa peau. Thot grogne, puis bouscule Tennessee qui se rattrape maladroitement au manche de la masse d’arme, et au bras de Klawo. Elle éclate de rire, et plus rien ne peut arrêter ce rire fou qui la secoue toute entière. Entre deux hoquets, elle parvient à dire qu’elle ne comprend pas du tout ce qui est en train de se passer.

L’air inquiet, Zack regarde sa mère, Klawo, Thot, puis l’homme sombre, avant de se détourner d’eux et de jeter un œil par la fenêtre, et ce qu’il voit lui fait tourner la tête de manière vertigineuse. Comme lorsqu’on observe ce qui n’est pas censé être. Ce qui est impossible à concevoir.

Des langues d’ombre sortent par tous les pores de l’homme sombre dont la présence est écrasante, étouffante. Le rire de Tennessee s’éteint alors que le sien, vaguement nasillard, commence, et prend tellement d’ampleur qu’ils ont l’impression que le bâtiment entier se gondole avec lui, que le monde entier se tord de rire.

Le regard toujours posé sur ce qui était sa rue, mais qui s’est élargie de manière exponentielle, Zack suit des yeux les petites silhouettes affolées de ses voisins, de Mme Berger et de son chien, et d’autres corps encore, qui n’ont pas grand-chose d’humain. Des peaux grises, des peaux vertes, des chevelures hirsutes, des Dasurs boîtant et hurlant leur faim inextinguible.

- Maman, t’as encore du sanglier ?

L’inquiétude de Zack est palpable, et il se tourne brusquement vers l’homme sombre dont le rire se fane. L’enfant a un regard qui le glace. Est-ce donc le regard que lui aussi possède ?

- Je ne veux pas qu’il arrive quelque chose de mal aux voisins.

N’obtenant aucune réponse, Zack bouscule tout le monde et se précipite sur le frigo où il entasse dans son tee-shirt toute la viande qu’il peut trouver. Il a l’impression désagréable que ce qui se produit est très grave, et qu’il ne peut prémunir ses voisins des dangers qui courent. Zack sort en trombe de la cuisine puis de l’appartement, dévale les escaliers en courant. Arrivé sur ce qui était le parvis de son immeuble, il observe le paysage changeant, voit Mme Berger si loin avec son petit chien, encerclés par des Dasurs et des hommes gris et verts grimaçants. Il frissonne d’anticipation et court vers eux, sourd au bruit de pas derrière lui, ceux de Thot, de Klawo et de sa mère. Aveugle à l’ombre qui a coulé de la fenêtre ouverte de la cuisine, au quatrième étage.

Et l’homme sombre se dresse, et le monde fait silence. Sa peau parsemée de cuivre attire tous les regards sur lui. Les regards des monstres. La lumière semble pâlir, comme s’il l’absorbait et la transformait en obscurité. Mme Berger glapit, attrape son yorkshire, le serre dans ses bras, et part en trottant vers son bâtiment qui est censé être le plus proche de celui de Zack et Tennessee, mais qui lui aussi, a dérivé sur les terres qui ont émergé, qui émergent encore, vomissant des créatures par dizaines.

Klawo se redresse de toute sa hauteur, tout à fait gris et tout à fait monstrueux, et pousse un cri qui se répercute entre les immeubles, de loin en loin, parcourant tout le quartier, faisant vrombir l’air comme un essaim furieux, et des dizaines et des dizaines d’autres cris lui répondent, s’entremêlent, en un choeur fou qui se fiche de l’harmonie. Zack se tourne vers lui, puis, peu assuré sur ses jambes ébranlées par le sol qui tremble, se meut comme une bête énorme attaquée par des taons, il serre contre lui le jambon, les cuisses de poulet qu’il a rangé dans son tee-shirt, puis suit du regard Mme Berger, échevelée, et son yorkshire pour une fois muet, qui viennent d’entrer dans leur immeuble qui continue de dériver.

Et d’un coup, c’est encore plus le chaos, parce que les Dasurs ont compris qu’ils étaient vivants, affamés, et viennent de remarquer Zack, îlot solitaire au milieu des flots de béton, de roches, de gravier. Le petit garçon se raidit, en tenant contre lui la bidoche comme il se blottirait contre un doudou, rempart inutile contre le danger, mais dispensant une fausse assurance.

Ahou, fait Thot derrière, qui, en quelques pas de ses trop de pattes, bondit devant Zack. D’une bourrade de son énorme tête, il bouscule le petit garçon qui laisse échapper un beau saucisson qu’en un reniflement et deux coups de dents, Thot engloutit tout rond. Les autres Dasurs semblent immobiles face à Thot, et les autres hommes gris, et les verts aussi. Zack en profite pour lancer un regard apeuré vers sa mère qui irradie de lumière sans s’en rendre compte, alors que l’homme sombre exsude ses ombres. Klawo est debout, les yeux plissés, observant ce qu’il se passe devant lui, et le temps semble s’arrêter.

- Tu les connais ?

Klawo met du temps à comprendre que c’est à lui que Zack s’adresse, et hoche la tête brièvement, avant de brandir de nouveau sa masse d’arme. Et des bras musculeux, décharnés, secs, gras, gris ou verts, brandissent à leur tour gourdins, lances, des sortes d’arbalètes, des bâtons en tout genre. Et du même pas puissant, ils se dirigent vers Klawo, leurs Dasurs sur les talons. Arrivés au plus près de l’homme gris, ce sont des concerts de grimaces, de grognements, de bruits de gorges, de frottements de larges pieds nus contre le gravier qui roule sous leurs plantes, le son mat des armes qu’ils laissent tomber négligemment, les retenant à peine de leurs poings serrés.

- Oui, je les connais. Ce sont les miens.

Zack acquiesce à son tour, et quelque part, cela le rassure que Klawo connaisse ces hommes gris et ces hommes verts, ces bestioles hirsutes, que tout ce qui vient de se passer lui semble complètement normal. L’idée que cela puisse justifier qu’il n’aille pas à l’école lundi, et que sa mère n’aille pas au travail, l’amuse et le fait espérer. L’école et le travail c’est trop nul, ça sert rien qu’à lui faire passer moins de temps auprès de sa maman. Peut-être qu’avec les terres qui sont sorties du sol, et les hommes gris, les hommes verts, et les Dasurs, son école et le travail de sa maman seront tellement éloignés qu’ils ne pourront même pas y aller en bus, comme si ces endroits avaient été poussés jusque dans la ville à côté, ou plus loin encore.

Oui, ça serait bien.

Quand Zack se tourne vers les grands, les petits, les larges, les longs, les maigrichons teigneux et les gros qui ont l’air bête, il se met à frissonner lorsqu’il se rend compte que leurs regards oscillent entre Thot qui est toujours devant lui, comme pour protéger de la horde le gamin dégingandé qu’il est, Klawo juste derrière lui, puis sa mère qui scintille et son père qui absorbe toute lumière, et qui se tiennent là, aussi immobiles que des statues. Ils ne comprennent pas, comme s’ils observaient une scène dont certains éléments ne collent pas avec d’autres. Cela, Zack en est sûr.

Un Dasur un peu moins lent que les autres s’approche, la truffe en l’air, et ignore le grondement sourd de Thot qui fait au moins deux fois sa taille. Zack promène une main qu’il espère apaisante sur le dos du Dasur, entremêlant ses doigts dans la fourrure inextricable. Et de son autre main, il essaie d’extirper une cuisse de poulet de son tee-shirt, mais fait tout tomber sur la tête de Thot qui le regarde de son œil borgne avant de fureter par terre et de dévorer ce qui s’y trouve.

- Ben c’est malin, j’ai plus rien à leur filer à bouffer, maintenant.

Zack tourne la tête vers sa mère, et il assiste alors à un spectacle incroyable. Tous les hommes gris et verts, rassemblés avec leurs Dasurs autour d’eux, regardent sa maman qui scintille, et tombent à genoux. Seul Klawo qui est le plus grand et le plus fort reste debout. Une impression de puissance phénoménale se dégage de lui. Le petit garçon cligne des yeux plusieurs fois et observe la scène, où personne ne bouge, les têtes des hommes gris et des hommes verts sont baissées vers le sol, leurs armes éparpillées autour d’eux, comme des blés qui ont été fauchés. Il a l’impression étrange de voir un roi en Klawo, comme si l’homme gris retrouvait ce qu’il est vraiment, ce qu’il a toujours été, mais qu’il a oublié parce qu’il a trop dormi et se cogne trop souvent la tête.

Et si Tennessee scintille et que l’homme sombre produit des ombres, la lumière de l’une et l’obscurité de l’autre dansent ensemble, s’effleurent, sans jamais annuler l’autre.

Zack entend derrière lui les pas des Dasurs qui avancent pour rejoindre les hommes gris et les hommes verts, et Thot leur emboîte le pas, balançant sa tête de droite et de gauche pour embrasser la scène de son oeil unique. Les doigts emmêlés dans son pelage hirsute, Zack n’a pas d’autre choix que de le suivre. Son regard se promène sur son bâtiment, où, par les fenêtres ouvertes, ses voisins regardent ce qu’il est advenu de leur quartier, ce qu’ils ont toujours connu. Le bâtiment de Sébastien est vachement plus loin que d’habitude, et le petit garçon se demande un instant s’il pourra toujours aller voir la télé chez lui, parce qu’elle est beaucoup plus grande. Son regard dérive sur les poteaux électriques aux fils arrachés qui pendent, comme des guirlandes débranchées lorsqu’on défait le sapin de Noël.

Tout a changé.

Absolument tout a changé.

Zack essaie d’extirper ses doigts de la crinière du Dasur, mais n’y arrivant pas, il les tire d’un coup sec, arrachant au dos de la bestiole une bonne touffe de poils, ce que ne semble pas du tout avoir remarqué Thot qui continue son chemin jusqu’à Klawo.

C’est comme si tout le monde attendait que quelque chose d’autre se produise. Quelque chose qui est supposé arriver mais n’arrive pas.

Et comme c’est super long d’attendre pour un petit garçon de huit ans, Zack rejoint sa maman. Il frissonne à peine quand la main d’ombre de l’homme sombre se pose sur son épaule, en un geste possessif. La main est lourde, sur lui. Elle pèse comme une vraie main, mais pourtant, l’ombre vient couler sur lui, l’envelopper, jouer avec ses cheveux mal peignés, effleurer sa joue rebondie.

Un oiseau vole au-dessus d’eux, piaillant, et Zack sait que c’est celui qui n’était rien qu’un squelette. Et tout cela est vraiment trop bizarre, pourtant, Zack n’a pas peur. Parce que Zack n’a jamais vraiment peur. Et l’homme gris non plus, se dit-il en le regardant, immobile, dressé de toute sa hauteur.

- Et maintenant ? Demande Zack à personne en particulier, bien qu’il espère quand même une réponse venant de quelqu’un.

Quelques hommes gris et verts frémissent, courbaturés par leur posture inconfortable. Klawo grogne, ou peut-être leur dit-il quelque chose. Aussi, ils se lèvent tous, comme une armée. Mais une armée qui ne sait pas marcher au pas et dont la plus grande stratégie militaire, le plus grand talent martial, consiste sûrement à taper sur l’ennemi jusqu’à ce qu’il ne bouge plus.

L’un d’eux répond à Klawo par un autre grognement. Et Zack entend un grondement sourd. Il regarde Thot, mais c’est pas possible qu’il ait faim avec tout ce qu’il a bouffé.

- Ils ont faim, répond Klawo, d’un geste vague de la main, désignant le troupeau devant lui.

L’esprit de Zack file alors à toute vitesse. Sa mère a plus de viande dans le frigo, vu qu’ils ont tout filé à Thot, et le petit garçon n’a pas envie d’aller toquer à la porte des voisins. Un sourire illumine son visage qui était jusqu’alors soucieux, et il pointe son doigt vers ce qui était une route, avant, entre les immeubles.

- Le Shopi est là-bas !

Zack s’avance pour leur montrer le chemin, suivi par cette armée improbable, puis par Klawo qui leur emboîte le pas alors qu’il est censé mener son armée, par l’homme sombre dont le rire se répercute de loin en loin, d’un bâtiment à une montagne, du mur d’escalade à ce qui ressemble à une catapulte. Et tout derrière, Tennessee suit parce qu’elle ne sait pas que faire d’autre.

End Notes:

Et voilà, c'est fini pour L'homme gris. Oui, je sais, cela a un goût d'inachevé parce qu'en quelque sorte, ça l'est, c'est toujours en travaux.

Comme je l'ai dit ici, et sur La Femme Creuse, le recueil (terminé) centré sur Tennessee, la maman de Zack, et sur le Décepteur, le recueil centré sur l'homme sombre (encore en cours, mais j'arriverai bien à le finir), ces trois textes font partie du même univers, et également d'un univers plus vaste qui bouillonne dans mon esprit.

J'ai plein de petits bouts de textes un peu partout dans un dossier, sur Zack et sa petite bande, mais il y en a partout, c'est n'importe quoi. Le plan est de finir d'abord Le Décepteur, écrire ensuite Elle avait des ailes, qui participe au projet Take a picture, organisé par Ielenna sur le forum, qui traitera de la naissance de Tennessee et  de sa rencontre avec l'homme sombre.

Breeeef, je raconte ma life, mais c'est toujours émouvant de terminer un texte. A voir comment je vais rassembler tous ces morceaux épars pour en faire un tout cohérent, avec quelques pistes comme une alternance de points de vue, et peut-être une chronologie un peu anarchique histoire de mettre le lecteur en position de reconstituer un puzzle...

En tout cas, merci à mes commentatrices préférées et aux lecteurs silencieux. Merci à CacheCoeur et au Combat à Mort sur le forum, qui m'a permis d'écrire une partie de ce dernier chapitre, merci à Xuulu et Lsky qui ont organisé le concours les Runes ou la Ruine, et merci aussi à Alena qui m'aide à brainstormer quand je lui saute dessus. Ah, et avant que je n'oublie, merci au nouveau format des Sélections Flamboyantes, version longue, et donc à l'équipe des Podiums, parce que proposer mon propre texte m'a donné le coup de pied aux fesses dont j'avais besoin pour m'atteler à la tâche. Et étrangement, ce bizarre dernier chapitre m'a aidée à réfléchir sur l'univers et ce que je veux en faire.

A tout bientôt dans d'autres aventures, et à la Discu-lecture !

Profitez bien de l'été.

Cette histoire est archivée sur http://www.le-heron.com/fr/viewstory.php?sid=2146