War is a drug by Ellie
Summary: Participation à l'atelier d'écriture #4 - Ivresse

Lucas est rentré chez lui après la guerre. Mais la guerre, elle, l'a-t-elle quitté ? Peut-on un jour revenir de là-bas ?
Categories: Société, Textes engagés, Projets/Activités HPF Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: #4 - Ivresse
Chapters: 1 Completed: Oui Word count: 2636 Read: 1776 Published: 02/03/2011 Updated: 02/03/2011

1. Chapitre 1 by Ellie

Chapitre 1 by Ellie
— Tu es sûr que ça va aller ? demandait pour une énième fois Aimée, ma femme, en triturant le col de ma chemise. On n’est pas obligés de les voir ce soir, tu sais, on peut rester à la maison…
— Tout va bien aller, chérie, la rassurai-je.

Je soupirai intérieurement. Depuis que j’étais revenu, Aimée me traitait comme un enfant, comme notre fille de treize mois, Cassidy, endormie dans sa poussette.

J’étais revenu il y avait près d’un mois de cela. Revenu de là-bas. C’est comme ça qu’Aimée appelait l’endroit où j’avais été : là-bas. là-bas, il y avait la guerre, là-bas, c’était dangereux, là-bas, c’était où des soldats comme moi passaient des mois, loin de leur famille et de leurs amis. Cassidy me reconnaissait à peine ; elle n’avait que six mois quand j’étais parti là-bas.

Ce soir, c’était Noël. Nous étions devant la maison de la sœur d’Aimée, à l’intérieur de laquelle se trouvaient des gens que je n’avais pas vus depuis près d’un an. Depuis mon retour, j’avais été renfermé, mélancolique, je n’avais vu que des gens de la base militaire. Je voyais un psychologue, sous l’insistance d’Aimée, mais il ne m’était pas d’une grande aide.

Ce soir marquait ma première sortie « en société » et Aimée avait peur que je n’y survive pas. J’avais survécu à six mois là-bas. Je survivrais à une soirée dans ma belle-famille.

— Aimée ! Lucas ! Entrez, entrez !

Pendant que je ruminais ces pensées, Martine, la sœur d’Aimée, avait ouvert la porte et nous invitait avec enthousiasme à entrer, pour sortir du froid et de la neige qui commençait à tomber. Nous fûmes rapidement entourés par le reste de la famille de ma femme, qui s’extasia devant Cassie – qu’elle était belle, qu’elle avait grandi, que ses cheveux avaient poussé, et oh, regardez, elle avait des boucles, comme sa maman ! Je sentis un pincement au cœur en me disant qu’un mois auparavant, à l’aéroport, j’avais eu la même réaction en voyant ma fille. Or, en toute logique, un père ne devrait pas être surpris des changements de son enfant, il aurait dû les voir.

Les heures suivantes furent un exercice en hypocrisie. Plus la soirée avançait, plus les sourires devenaient crispés, les conversations forcées. Personne n’osait mentionner là-bas, mais il était évident que tout le monde y pensait.

— Avez-vous vu le dernier film de Lowell ? demandait Martine dans un énième effort de lancer une conversation.
— Celui avec Fred Ivanovitch, c’est ça ? répondit Hugo, son mari. Où il joue un soldat qui part à la guerre, et revient avec –

Il s’arrêta abruptement de parler – je soupçonnais que son sursaut à ce moment était dû à un coup de pied qu’Aimée lui avait envoyé sous la table. Ils se tournèrent tous vers moi, des sentiments divers dans le regard – inquiétude chez Aimée, honte chez Hugo, impatience chez Martine. Je ne dis rien. Je n’avais pas vu le film.

Je sentis tout d’un coup comme une pression sur mes épaules, ma poitrine. Il fallait que je me lève, que j’aille prendre l’air, que je quitte ces regards oppressants. Je me levai, marmonnant quelque chose comme quoi j’avais besoin de m’étirer les jambes. Aimée eut un mouvement, comme pour me suivre, mais je lui fis signe de rester assise, lui disant avec un sourire que je voulais rassurant que je serais de retour bientôt.

Dans l’entrée, j’ouvris la porte que je croyais être celle de la garde-robe, mais me retrouvai face à une volée de marches qui descendaient vers le sous-sol. Je m’apprêtais à refermer la porte quand j’entendis des éclats de voix provenant de l’étage inférieur.

— Vas-y Hugo, explose-le ! On va les avoir !

Mes neveux. Me disant que leur compagnie pourrait être plus amusante que celle de leurs parents – elle ne pouvait en toute logique pas l’être moins – je descendis les retrouver.

Les trois garçons étaient assis devant la télévision, une console allumée devant eux. Hugo, le plus âgé, tenait un pistolet blanc qu’il dirigeait vers l’écran, dégommant avec allégresse les soldats qui le traversaient sous les cris d’encouragement de ses cousins, Vincent et Mathias. À cette vue, je sentis comme un courant électrique traverser mon corps.

— Salut les gars ! dis-je en m’avançant. Vous faites quoi ?

Ils firent volte-face, un air coupable identique peint sur chacun de leurs visages. À l’écran, le soldat qu’incarnait Hugo se faisait abattre sans que personne le remarque. Hugo esquissa un geste, semblant vouloir cacher son arme de plastique derrière son dos. Je soupirai. Martine avait dû leur parler.

— Je peux jouer ?

Vincent et Hugo échangèrent un regard incertain.

— Papa nous a dit que…, hésita l’aîné.
— Allez, donne ! répétai-je en m’asseyant entre les deux.

Hugo, l’air toujours aussi coupable, me tendit son arme.

Elle était petite, beaucoup plus légère que celle que j’avais connue. Néanmoins, mes mains trouvèrent immédiatement leur place, mon index se posant avec légèreté sur la gâchette. Mon neveu me montra où appuyer pour commencer la partie, et aussitôt, l’image à l’écran s’activa.

J’étais caché derrière un mur, dans un petit village perdu au milieu du désert. Je voyais les dunes rouler jusqu’à l’horizon, je sentais le vent chaud me fouetter les cheveux, plein de grains de sable me piquant le visage. Je respirais profondément, les yeux fixés sur mes bottes, comptant dans ma tête. À dix, je sortirais affronter ceux qui m’attendaient. Un dans l’arbre, un dans la fenêtre de la deuxième maison, un troisième derrière le puits. Et il y en avait d’autres, sûrement, d’autres que je n’avais pas vus.

Neuf.

Dix.

Je fis un pas vers la gauche, me mettant en plein soleil. Le premier tir ennemi frappa le mur derrière lequel je m’étais réfugié. Le mien atteint le soldat qui était dans l’arbre.

Les secondes suivantes ne furent que du bruit, un capharnaüm autour de moi. Tous les tirs ennemis semblaient me rater, mais ma mitrailleuse, elle, trouvait toujours sa cible. J’entendais aussi ce qui semblait être des enfants, m’encourageant à grands cris, mais ils étaient loin. Tellement loin d’ici.

— Lucas ?! retentit une voix derrière moi.

Je clignai des yeux et je n’étais plus dans le désert, mais devant un écran qui me disait d’appuyer sur B pour recharger mon arme. Arme qui n’était plus une mitrailleuse, mais une manette de plastique blanche. Derrière moi se tenait ma femme, le regard hésitant entre la colère, la déception, l’inquiétude, et toujours l’inévitable pitié.

J’envoyai un clin d’œil aux garçons avant de suivre Aimée vers les escaliers remontant vers le salon

Nous avons essayé de rescaper la soirée, mais peine perdue, le réveillon se termina pour nous bien avant minuit. Prétextant une migraine, Aimée me demanda de rentrer à la maison. Je ne fus que trop content d’acquiescer, récupérant Cassie qui s’était endormie dans la chambre de Martine. Ma femme ne m’adressa pas un mot sur le chemin du retour, mais je la sentais plus confuse, déçue, qu’en colère. Je fis semblant de ne rien voir.

Les jours et les nuits qui suivirent, je ne pensais plus qu’à une chose : le jeu, et la montée d’adrénaline qu’il m’avait fournie. Pendant les quelques secondes où j’avais eu cette arme à la main, aussi imaginaire soit-elle, je m’étais senti… pas heureux, mais à ma place. Utile. Comme si un manque avait été rempli. J’étais encore plus renfermé qu’auparavant, sachant maintenant ce qu’il me fallait pour me sentir mieux. J’étais comme un alcoolique en manque.

Le jour où ma femme retourna au travail – pas sans m’avoir demandé huit fois avant de partir si tout allait bien aller, seul à la maison – je sortis, affrontai le métro, et me rendis au magasin d’électroniques du centre d’achats le plus près. Après avoir erré dans les rayons un moment, je trouvai le jeu de mes neveux – ou du moins un qui y ressemblait – achetai la console qui allait avec et ramenai le tout à la maison. L’après-midi était à peine entamé, il me restait encore plusieurs heures avant qu’Aimée ne récupère Cassidy chez la nounou et revienne faire à souper.

J’installai mon nouveau jeu avec fébrilité, la hâte d’y rejouer enfin me dévorant. Par chance, tout fonctionna du premier coup, et à peine dix minutes après avoir passé la porte, je branchais le dernier câble et le jeu s’allumait avec une petite musique enthousiaste. Mon premier vrai sourire en plusieurs semaines illumina mon visage alors que j’entourais d’une main la crosse de l’arme en plastique.

Cette fois, je jouai pendant des heures, sans interruption. Je jouais comme si ma vie en dépendait, comme si la vie de mes compagnons, de mes supérieurs, de civils en dépendait. Et je gagnais.

Ce ne fut que peu après dix-sept heures que j'ai été tiré de mon rêve éveillé par mon estomac qui grondait. Je me souvins alors que j’avais oublié de déjeuner, aussi obnubilé par mon nouveau jeu que je l’avais été. Je débranchai alors le tout, rangeant la console dans le fond de la garde-robe, sous les boîtes de vêtements d’été, où Aimée ne risquait pas de la trouver. Je me disais que vu la réaction qu’elle avait eue chez Martine, il valait mieux, pour elle et pour moi, qu’elle ne sache rien de ma petite… addiction.

Je montai à la cuisine et avalai quelques biscuits, histoire de calmer mon estomac malheureux en attendant un vrai repas. Je remarquai, au passage, qu’Aimée avait mis une lasagne à décongeler dans le frigidaire. « 45 min – 350 °F » était inscrit en feutre sur le papier d’aluminium qui la recouvrait dans l’écriture de ma belle-mère. Je mis le four à chauffer et entrepris de mettre la table, me prenant même à siffloter. Je ne m’étais pas senti aussi calme depuis un certain temps, comme si un immense poids avait été soulevé de mes épaules.

Quand j’entendis la porte d’entrée s’ouvrir, la lasagne était presque prête, la cuisine en sentait bon, et la table était mise, jusqu’au biberon de Cassie que j’avais préparé.

— Lucas ? appela Aimée, une pointe d’inquiétude dans la voix, se dirigeant vers la cuisine.

De quoi avait-elle peur, que je me sois ouvert les poignets avec un couteau ? Quand elle franchit la porte, Cassie dans le bras, elle regarda autour d’elle d’un air ébahi avant qu’un immense sourire éclaire son visage – le sourire duquel j’étais tombé amoureux quelques années auparavant. Je m’approchai d’elle pour prendre la petite et lui déposer un baiser sur la joue.

— La lasagne est presque prête.

Ce soir-là, c’était comme si je n’étais jamais parti, comme si les quelques mois précédents n’avaient pas existé. Après le repas, j’ai joué à la poupée avec Cassie sous l’œil attendri d’Aimée, qui avait insisté pour laver la vaisselle. Après avoir couché notre fille, ma femme et moi avons profité du reste de notre soirée. Comme dans le bon vieux temps.

Les semaines qui suivirent furent emplies de joie et de calme, plus qu’elles ne l’avaient été depuis mon retour. Je souriais, Aimée riait, j’amenais Cassidy au parc, nous étions redevenus une vraie famille, unie, heureuse.

En apparence.

Aimée ne savait toujours pas que chaque nuit, après qu’elle se soit endormie, je descendais au sous-sol brancher le jeu qui me permettait de garder cette bonne humeur. Je mettais le son au minimum, parfois je l’éteignais même complètement ; je n’avais pas besoin d’effets spéciaux pour créer un fond sonore, les bruits de mes souvenirs étaient amplement suffisants.

Je passais quelques heures entouré d’explosions, de coups de feu, de cris de victoire, de hurlements de douleur. Quand j’avais ma dose d’adrénaline qui me permettrait de faire ma journée, je débranchais le tout et je remontais me coucher, remerciant le ciel qu’Aimée ait toujours dormi si profondément qu’une explosion nucléaire ne l’aurait pas fait bouger.

Cette déception dura jusqu’à la mi-mars. Quelques semaines auparavant avait eu lieu une petite fête pour mon régiment à la base. C’est là que j’ai appris qu’en juin, un nouveau régiment repartait là-bas. Je ne l’ai pas dit à Aimée, mais je ne peux nier que cette nouvelle a planté une graine d’idée dans mon cerveau.

Le jeu commençait à perdre de son intérêt. Je ne ressentais plus la même poussée qu’en janvier, la même énergie. Je ne me sentais plus comme si j’y étais, j’étais toujours conscient que l’arme que je tenais était en plastique, pas en métal. Les sons de mes souvenirs étaient de plus en plus faibles, comme si j’étais en train de les perdre.

Alors j’ai commencé à perdre de ma bonne humeur, à redevenir irritable et renfermé. Je m’éloignais d’Aimée et Cassidy, et elles de moi. Elles ne savaient pas quoi faire pour me rendre le sourire.

Mais moi, je savais exactement ce que j’avais à faire.


Assis sur ma couchette inconfortable, j’avais devant moi mon courrier du mois. Trois lettres de ma mère, une de ma sœur. Et une d’Aimée et Cassie, que j’avais gardée pour la fin. Je l’ouvris et une photo me tomba sur les genoux. Je la regardai et eus un sourire attendri. Cassie dans une baignoire, elle avait vingt-trois mois maintenant. Elle souriait de toutes ses dents vers la caméra, ses mains potelées semblant sur le point d’envoyer des trombes d’eau sur quiconque avait le malheur de se tenir près d’elle. J’entendais presque le rire d’Aimée, derrière la caméra, en regardant sa fille faire ses pitreries.

J’étais en train d’épingler la photo à côté de mon lit quand la sirène d’urgence retentit, tirant les deux autres soldats des baraques de leur sommeil. Sans hésiter une seconde, nous nous sommes emparés de nos mitrailleuses et sommes sortis sous le soleil plombant, dans la chaleur étouffante du désert.

Je me sentais vivant.

« The rush of battle is often a potent and lethal addiction, for war is a drug. »
— Chris Hedges
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