La chute by Wapa
Summary:
@Davenit


Participation au concours de Fleur, RedynaMYTHEr

Réécriture d'Adam & Eve



Ce n’est qu’une fois perdu qu’on réalise qu'il s'agissait du paradis.


Categories: Conte, Fable, Mythologie, Romance, Contemporain Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: RedynaMYTHEr [Concours]
Chapters: 1 Completed: Oui Word count: 2613 Read: 1833 Published: 08/07/2020 Updated: 08/07/2020
Story Notes:
En voyant ce super concours, j'ai eu très envie d'écrire sur Adam et Eve, même si ce n'était qu'un petit truc... Voici enfin le texte :)
Un grand merci à Fleur ♥ Toutes les modalités ici

1. La chute by Wapa

La chute by Wapa
Elle l’a fait finalement. Ils l’ont fait. La vipère a gagné. A force de belles paroles, elle a obtenu ce qu’elle voulait. Ils se sont laissé entraîner. Ils l’ont même ardemment désiré jusqu’au point de non-retour. Les promesses se sont révélées vides. L’oasis n’en était pas une et le mirage s'est évaporé.

Et maintenant, tout a changé.

Face au miroir, elle ne se reconnaît plus. Son reflet lui renvoie l’image d’une inconnue. Pourtant, ce sont toujours les mêmes reflets dorés autour de son visage. Le même teint de porcelaine. Les mêmes yeux azur. Mais ce n’est plus elle. La flamme pétillante s’est éteinte et son innocence s'est envolée. Des plis amers encadrent sa bouche. Est-ce le remord ? La culpabilité ?

Elle a changé.

Titubant, elle se raccroche au lavabo. D'une main fébrile, elle s’empare d’un rouge à lèvres carmin. Il est neuf, encore dans son emballage. C'est un cadeau qu’elle n’a jamais utilisé car elle n’en voyait pas l’utilité. Avant.
Aujourd'hui, elle se sent sale.

Terrifiée. Exposée. Vulnérable.

Nue.



Une semaine plus tôt



Les rayons qui filtrent à travers les volets et le bruit léger des couverts finissent par la réveiller. Doux éden. Elle apprécie ces réveils paresseux où elle reprend conscience peu à peu. Comme si lentement le sommeil glissait hors d'elle. Avec délice, elle se love dans les draps. Juste par gourmandise. Elle se rendormirait presque mais il y a l'odeur du café. Et Adam qui ne devrait pas tarder à partir. Tel un félin nonchalant, elle s'étire longuement en faisant remonter sa nuisette rose pâle sur ses cuisses. Enfin, elle sort du lit. D’une démarche encore indolente, elle traverse le parquet clair envahi par les plantes luxuriantes. Roses du désert. Lavande entêtante. Palmier Hawaïen. Amaryllis éclatantes. Hibiscus pourpre. Azalées du Japon. Il y en a partout dans un kaléidoscope de couleurs et de senteurs. C'est à l’homme charpenté accoudé au bar - son paysagiste préféré - qu'elle doit ce petit paradis. Sur la pointe des pieds, elle se glisse derrière lui.

— Bonjour, murmure-t-elle dans son dos.

— Bonjour belle inconnue, plaisante-t-il en se retournant pour l’embrasser tendrement.

Déjà cinq ans qu'un anneau brille à leur doigt. Et ils sont heureux ensemble. Entre eux, cela a toujours été simple. Facile. Évident. Malgré leurs différences apparentes, au fond, ils sont pareils. Tout a commencé lors de cette soirée où elle n'aurait pas dû aller. Un peu trop métissée. Un peu trop populaire. Elle envoyait rarement valser son carcan, seulement il suffit d’une fois.

Il était là.

Endormi sur le canapé alors que la fête battait son plein. Les traits détendus et un demi-sourire creusant une charmante fossette sur sa joue brune. Un tel abandon l'avait intrigué et elle s'était approchée, presque malgré elle. Puis il avait cligné des paupières et rivé son regard sombre au sien. Captivée, elle avait été incapable de rompre le contact. Il n'avait pas prononcé un mot qu'elle était déjà séduite et la suite n'avait fait que confirmer cette première impression. Au grand dam de ses parents, ils ne s'étaient plus quittés. Son père avait essayé de les séparer. Ils n'étaient pas du même milieu, vous comprenez ? Sa fille chérie méritait un nom à particule, un bon parti au look soigné et une peau moins foncée. Mais ni les menaces, ni le chantage affectif n'avaient réussi à les éloigner. L'éternelle indécise était sûre d’avoir trouvé l’amour de sa vie. Son âme soeur. Et qu'importe si les autres n'étaient pas au diapason. En fin de compte, sa famille avait cédé et les avait mariés en grande pompe.

Après cinq ans, elle n'a aucun regret. Ils sont si bien et tous les deux ne font plus qu’un.*

— Je vais boire un verre avec Luce après le boulot, lui rappelle-t-elle alors qu'il lui tend une tasse.

— Ce n’est pas déjà avec elle que tu es sortie la dernière fois ?

— Si, si. On a un bon feeling, se justifie-t-elle.

En vérité, plus elle la voit et plus elle a envie de la voir. Il faut dire qu’elle est assez isolée. Ses anciennes copines des beaux quartiers se sont évanouies dans la nature depuis leurs mariages respectifs. Marie-Alix et son avocat. Emmanuelle et son ingénieur. Priscille et son cardiologue. Auparavant, elles étaient les premières à prôner la tolérance et le respect mais leur bonne volonté s'est cassée les dents sur l’exotisme de son compagnon. Les invitations aux dîners se sont raréfiées jusqu’à disparaître complètement. Bon débarras. Elle n'a que faire de leur bienséance de façade, de ces préjugés cachés derrière leurs sourires polissés. Ces idiotes n'ont simplement rien compris à l’Amour.

— Luce est géniale, reprend-elle. Tu la verrais dans le service. Elle vient d'arriver et on dirait qu’elle connaît tout le monde, comme si elle était là depuis toujours ! Je comprends son embauche express. Cette fille est une perle. Elle est futée, sociable, ouverte, intelligente.

— T'es sûre qu'elle est humaine ?

— Très drôle, raille-t-elle avec une moue amusée.

— Tu penses rentrer tard ?

— Je ne sais pas trop. Ne m'attends pas.

— Ça roule ! Bonne journée trésor.

— Je t’aime.

— Je t’aime plus encore.


Le temps est un concept étrange. Un mystère insondable. Il semble immuable et pourtant. Rien n'est plus changeant qu'une seconde qui s'écoule. Quelques fois, elle s’étire à l'infini. Le souffle suspendu au-dessus du gouffre. D'autres fois, elle est engloutie à une vitesse vertigineuse. A peine esquissée qu'elle appartient déjà au passé. L'impatience la ronge. C'est l’aurore et elle ne désire que le crépuscule. Un jour ressemble à mille ans. Alors pour tromper l’ennui, elle se perd dans des séquences imaginaires. Des scénarios rocambolesques où elle tient le premier rôle. Luce et elle dansant lascivement sur la piste. Les hommes qui les envisagent et leur offrent des consommations. Luce si éclatante dans sa robe rouge. Ou dans un bustier noir. Sa taille mise en valeur. Ses cheveux sombres lâchés sur les épaules. Ou relevés dans un chignon flou. Ce tatouage de serpent qui lui dévore le poignet. Ses bracelets en argent qui s'entrechoquent. Leurs rires lorsqu'elles battent en retraite dans les toilettes pour éviter un prétendant particulièrement entreprenant. Dans le bus, au bureau ou à la cafétéria, ces chimères l'occupent en comblant le vide de sa réalité. Une satisfaction éphémère qui laisse cependant un goût de cendre sur sa langue en s’évaporant. Enfin, le moment tant attendu arrive. Luce est là. En face d'elle. Elle en a le vertige et elle ne sait pas très bien pourquoi.

— Tu es si raisonnable Eva. Une fleur délicate dans son bocal. Les gens peuvent t'admirer mais tu n'en restes pas moins enfermée.

— Je n'ai pas l'impression d'être admirée, conteste-t-elle. Ni enfermée.

— Ah oui ? relance la brune incendiaire en arquant un sourcil. Tu vis intensément ou bien tu vivotes ?

Un instant décontenancée, la jolie blonde avale de travers sa gorgée de Mojito. La musique du bar redouble d'intensité. Ses basses l'envahissent et la transportent dans une transe étrange. Complainte jaillie d'un temps immémorial qui lui susurre des histoires lointaines. Elle a chaud soudainement. Sous le regard hypnotique de Luce, elle étouffe. Il la transperce, la scrute, la déshabille. Il la connaît. Deux émeraudes vrillées sur elle qui lui évoquent une jungle luxuriante, foisonnante de bêtes sauvages. Humide. Sensuelle. Dangereuse et attirante. La nuque dégagée, l’aguicheuse oscille sur les percussions. Elle chaloupe. Elle ondule. Enveloppée d'une aura mystérieuse qui la trouble.

— Que fais-tu pour rompre la monotonie Eva ?

— On va prendre une année sabbatique avec Adam pour voyager. Faire le tour du monde.

— Ah, le fameux Adam, ironise-t-elle. Celui qui réussit à combler notre si douce Eva à lui tout seul. Montre-moi donc une photo pour que je puisse juger s'il en vaut la chandelle.

Impliquer son mari dans ce qu’il se passe ici la perturbe. Quoiqu'il se passe d'ailleurs. D'un autre côté, l'approbation de sa compagne lui est maintenant essentielle. Sa suggestion a éveillé un besoin morbide de validation. Adam est-il vraiment à la hauteur ? Tant de possibilités s’ouvrent à elle, bien au-delà des frontières de son quotidien ronronnant. Son univers vacille. Nerveusement, elle fait défiler les images sur son téléphone jusqu'à sélectionner celle qu'elle préfère. Son amoureux dans une marinière. Rêveur, il contemple l'océan les cheveux au vent. Sa barbe de trois jours le rend délicieusement négligé. Avec appréhension, elle tend l'appareil.

— C'est vrai qu'il est bel homme. Ça me ferait plaisir de le rencontrer. Et si on organisait un petit quelque chose chez moi, tous les trois ?

— D'accord, soupire-t-elle, flattée et soulagée.


Malheureusement, le soulagement ne dure pas. Et à mesure que l'invitation se rapproche, sa nervosité grandit. Entraîner son tendre époux dans cette histoire était inconséquent. Luce n’est pas seulement une collègue. Entre elles, il y a un étrange je-ne-sais-quoi. Comme une connexion. A moins que son intuition ne lui joue des tours, comment savoir ? Peut-être que la brune sera une amie exemplaire lors de ce dîner. Ni sous-entendu, ni geste ambigu. Et s'il ne se passe rien, sera-t-elle soulagée ou bien déçue ? Elle ne sait plus. Indécise. Perdue. Frustrée. Elle veut tout et son contraire. Le destin la conduit sur une route qu’elle n’est pas sûre de vouloir emprunter.


Les voici finalement devant l’appartement de sa collègue. Dans sa nouvelle robe, elle se trémousse, mal à l’aise. L’étiquette qu’elle a oublié de couper l’agace. Elle a sorti le grand jeu alors que la simplicité aurait probablement mieux convenu à cette réception décontractée. D’ailleurs, Adam ne répète-t-il pas constamment qu’un rien ne l’habille ? Avant d’appuyer sur la sonnette, elle hésite pour la millième fois. Elle n’aurait pas dû accepter et prétexter un rhume ou un torticolis. Inventer une urgence familiale. Tout plutôt que ce poids dans la poitrine. Cette sensation d’être au bord de la nausée. Au bord du vide. Et puis, la porte s’ouvre et le reste s’efface. Une odeur enivrante vient chatouiller ses narines. Elle reconnaît les notes épicées du parfum de son hôtesse, Poison de Dior et des effluves de... pommes ? Délicieusement mûres. C’est si intense qu’elle en salive.

— Vous êtes sûrs de ne pas vouloir goûter ma tarte tatin ? Sans me vanter, je dirais qu'elle est par-faite. Caramélisée pile comme il faut.

Ils en prendraient bien mais ce n'est pas raisonnable. Leur estomac n'y survivrait pas. Un café et ils seront loin. La soirée s’est si bien déroulée, dans une franche camaraderie, qu’elle ne veut pas tenter le diable en s’éternisant. Et qu’importe si elle a un sentiment d’inachevé.

— Ça fait longtemps que vous êtes ensemble ? questionne Luce, mine de rien, en croquant avidement dans sa deuxième part.

— Bientôt 7 ans.

— Waouh ! Et vous n'avez jamais cherché à pimenter votre couple ?

L’atmosphère jusqu’ici légère se charge d’électricité. Voilà ce qu’elle redoutait tout en l’espérant. La conversation prend un virage beaucoup plus personnel. Un revirement qui n’est pas au goût d’Adam à en juger par sa réaction. Elle l’a senti se tendre à ses côtés et un tic nerveux agite maintenant sa joue. Il faudrait qu’elle change de sujet. Pour lui. Mais la curiosité l’emporte.

— Après tout, il n'y a pas de mal à se faire du bien, n'est-ce pas ? affirme l’enjôleuse avec un clin d’œil complice.

Luce passe une main dans ses cheveux. Un geste en apparence anodin qui l’hypnotise néanmoins. Ça la frappe comme la foudre. Elle la trouve si belle. Sa peau laiteuse. Ses pommettes saillantes. Ses lèvres pleines où des miettes de pâte dorée se sont égarées. Elle ne peut s'empêcher de les fixer. D'y revenir. Sans cesse. Et si elle les ramassait du bout des doigts ? Elle en perd le fil. De quoi parlent-ils déjà ?

— Je suis sûre que tu y as pensé, Eva...

La manière dont elle dit son prénom…

— J'ai pensé à quoi ? demande-t-elle d'une voix rauque.

— A explorer d'autres voies.

La brune laisse ces mots l'imprégner. Se faufiler un chemin dans ses veines. Dans son cœur. Dans son âme. Elle a l’air si sûre d’elle, comme si l'avenir n'avait aucun secret. Ça la fascine. Que sait-elle de ses désirs au juste ? Est-elle si transparente pour qu’elle puisse lire en elle comme dans un livre ouvert ?

Lentement, délibérément, langoureusement, Luce s’avance sur la table en dédaignant le couvert qui se brise sur le sol. Appuyée sur ses bras, elle s’arrête à quelques centimètres dans une invitation sans équivoque. Essayant d’ignorer le décolleté plongeant, la jolie blonde se retrouve malgré tout prisonnière des prunelles incandescentes. C’est asphyxiant et effrayant. Inattendu et excitant. La respiration haletante, elle déglutit avec difficulté. Un frisson lui parcourt l’échine. Et le doute est là. Devrait-elle goûter au fruit défendu ?

Ô tentation. Oui, elle est tentée. Irrémédiablement tentée. Par cet interdit qu’elle s’est toujours refusée, qu’elle n’avait même jamais imaginé. La douce chaleur qui monte en elle démolie une à une ses barrières. L’envie est si forte. Dans le fond, quel mal y aurait-il ? Assouvir sa curiosité. Expérimenter. S’ouvrir à de nouveaux horizons. Rien de particulièrement condamnable. Ils sont tous adultes et responsables. Personne n'aurait à le savoir. Et pourtant. Les dés ne seraient-ils pas pipés ? Elle aimerait que son alter ego la rassure. Il pourrait s’interposer. L’arrêter. Crier et tempêter. L'attraper et fuir. L’empêcher de commettre l’irréparable. Lui jurer qu’ils n’ont pas besoin de piquant dans leur vie. Qu’elle seule lui suffit.

Mais il ne bronche pas.

Indulgent. Indolent. Indécis.

Maudite soit la passivité d'Adam !

Le souffle chaud et sucré de Luce se mêle au sien et elle ne répond plus de rien. C’est elle qui comble la distance en cueillant les miettes sur cette bouche savoureuse.

La Femme s'est laissé convaincre et l'Homme l'a suivie.

Alors leurs yeux s'ouvrirent.*

Et ce fut la chute.
End Notes:
Merci pour votre lecture :)

Bon finalement c'était plus sportif à écrire que ce que j'imaginais au départ mais je suis contente d'y être parvenue xD Du coup, je serais curieuse de lire vos retours alors n'hésitez pas !

* Pour les citations : "A cause de cela, l'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme et tous deux ne feront plus qu'un" (Genèse 2, 24) " Elle en donna aussi à son mari et il en mangea. Alors leurs yeux à tous deux s'ouvrirent" (Genèse 3, 6-7)
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