A quelques lettres de toi by Aleyna
Summary:

Participation au défi « RedynaMYTHEr » de Fleur d’épine.


Amélia est une étudiante obéissante, sans histoire et solitaire.
Le jour où ses deux amies brisent une promesse, elle prend une décision aux conséquences durables et inattendues.

J’ai deux requêtes qui te surprendront sans doute : ne cherche pas à me rencontrer et ne parle pas de moi.
Si c’est trop dur pour toi, nous arrêterons tout. Un jour, tu comprendras.




Illustration : Queen Bean 3 sur DeviantArt

Réécriture du mythe de Psyché et Eros (mythologie grecque) dans une époque contemporaine,
sans magie, hormis celle des mots.

Categories: Romance, Conte, Fable, Mythologie, Contemporain, Projets/Activités HPF Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: RedynaMYTHEr [Concours]
Chapters: 4 Completed: Oui Word count: 23253 Read: 4535 Published: 05/06/2020 Updated: 21/12/2020
Story Notes:
Participation au défi « RedynaMYTHEr » de Fleur d’épine.
Réécriture du mythe de Psyché et Eros (mythologie grecque) dans une époque contemporaine,
sans magie, hormis celle des mots.

1. Partie 1 - L'Opprobre by Aleyna

2. Partie 2 - La Flèche by Aleyna

3. Partie 3 - La Brûlure by Aleyna

4. Partie 4 - Le Pardon by Aleyna

Partie 1 - L'Opprobre by Aleyna
Author's Notes:
Bonsoir,
J'inaugure mon compte sur le Héron avec cette participation au défi RedynaMYTHEr de Fleur d'Epine. Je me suis attelée à la réécriture du mythe d'Eros et Psyché à l'époque contemporaine. C'est un défi que je souhaite relever en quatre parties. En voici la première.
Ce mythe d'Apurée repose beaucoup sur la magie. Alors en faire un récit contemporain a nécessité que je change beaucoup d'éléments. J'espère que vous reconnaîtrez toujours les thèmes universels du mythe de base, transposés à notre époque.
Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture :)
Un crayon à la main, Amélia dessinait. De sa main experte, elle faisait naître, par le tracé de quelques lignes anguleuses, une splendide robe de soirée. Une étoffe vaporeuse enserrait une silhouette aux formes voluptueuses, maintenue par des assemblages techniques aux épaules et à la taille. Des fleurs ornaient le justaucorps de la femme imaginaire, visible par transparence, alors que ses jambes nues bénéficiaient d’un semblant d’intimité grâce à la juxtaposition des couches de tissu. Amélia n’avait pas encore choisi la couleur. Elle hésitait entre une palette de bleus de profondeurs croissantes ou un contraste de rouge et noir. Il lui faudrait examiner son stock de tissus en rentrant chez elle. En attendant…

«  Petit rappel historique, le premier tribunal de commerce a été créé à Paris par un édit de Charles IX en 1563. Très vite, des juridictions consulaires sont apparues sur l'ensemble du territoire. Vous n’êtes pas sans savoir que le tribunal de commerce est l'une des rares institutions judiciaires à avoir survécu à la Révolution et que le Code de commerce de 1807 consacrait un livre entier aux tribunaux de commerce. Mais il a fallu un simple oubli pour que les dispositions relatives aux tribunaux de commerce soient absentes du nouveau Code de commerce de 2000… »

Le professeur de droit commercial tentait de capter l’attention de son auditoire, avec des résultats mitigés. Si au premier rang, des étudiants studieux transcrivaient son exposé au mot près avec une célérité impressionnante, on ne pouvait en dire autant des jeunes adultes derrière eux. Certains feignaient la concentration en s’adonnant au démineur ou au solitaire sur leur écran, d’autres tapotaient ostensiblement leur téléphone portable pour partager les détails de leur journée avec des amis ou sur les réseaux sociaux. C’était le cas de la voisine d’Amélia. Cyrielle tentait de prendre une photo sous son meilleur profil avec une discrétion toute relative.

« Ca fait déjà cinq minutes qu’on aurait dû sortir », lui murmura la jeune blonde. « Ethan va en avoir marre de m’attendre. Si Dubois n’arrête pas d’ici midi dix, je prends mon sac et je sors. »

Amélia lui sourit d’un air complice, sachant parfaitement qu’elle n’oserait jamais quitter le cours sans l’aval de M. Dubois. Celui-ci finit d’ailleurs par consulter sa montre et poussa un cri de stupeur.

« Oh que le temps passe vite ! Allez-y et n’oubliez pas pour la proch… »

Mais le reste de ses paroles fut noyé dans le tumulte de la vingtaine d’étudiants se ruant à la porte de la salle de cours, en direction de la liberté. Il ne fallait pas sous-estimer la rapidité avec laquelle des ordinateurs et des cahiers peuvent être jetés dans des sacs lorsque sonne le gong de la délivrance.

« Ethan vient de m’envoyer un message, il est déjà parti au self ! J’en étais sûre, il n’a aucune patience. Heureusement qu’il est beau gosse. Je te laisse ma chérie », débita Cyrielle d’un trait, lui envoyant un baiser aérien. « On se retrouve ce soir avec Lili pour les photos ? »

Amélia acquiesça, mais Cy n’attendait pas de réponse particulière et s’éclipsa d’un pas pressé pour rejoindre son petit-ami. Seule, le sac sur l’épaule, la jeune femme s’éloigna à son tour de la salle de classe. Dehors, de grosses gouttes d’eau ricochaient sur l’allée devant le bâtiment principal, sautant d’un pavé à l’autre. La pluie ne la dérangeait pas, au contraire. L’odeur de l’eau mêlée à la terre avait quelque chose d’enivrant. Elle extirpa tout de même un parapluie de sa besace. Son carnet de dessin et son ordinateur portable ne partageaient pas son avis.

Elle traversa en silence les deux kilomètres qui la séparaient de l’appartement, où elle vivait encore avec ses parents, quand ils n’étaient pas en déplacement. Actuellement, son père était en Chine pour un mois et sa mère à Bordeaux pour la semaine. Amélia laissa son parapluie dans l’entrée et se dirigea directement dans la cuisine pour avaler la salade, qu’elle avait pris soin de préparer la veille au soir, et mettre en route la bouilloire. Cet après-midi, elle avait du pain sur la planche et pas un seul instant à perdre. Sa tasse de thé prête, elle se dirigea enfin vers son atelier.

Cette pièce était sa favorite dans l’appartement. C’était son antre, l’endroit où elle se sentait libre, libre d'être elle-même. La baie vitrée coulissante donnant sur la terrasse qui courait le long de l’appartement apportait la luminosité dont elle avait besoin pour son bien-être et pour exercer son talent. Aussi, les lourds rideaux vert émeraude n’étaient jamais tirés tant que le soleil pointait le bout de son nez, même timidement comme aujourd’hui. Une grande table, dont la hauteur avait été adaptée de manière à ce qu’elle n’ait pas à se courber au moment de couper et d’assembler les étoffes, trônait au centre de l’atelier. Une machine à coudre et une surjeteuse patientaient sur un bureau en bois entre les deux portes. A l’opposé, d’immenses étagères croulaient sous un assemblage hétéroclite de tissus de toutes les couleurs accumulés au cours des années, de livres consacrés à la mode et à la couture et de dizaines de boîtes renfermant son matériel. La penderie, au fond de la pièce, débordait de vêtements sortis tout droit de son imagination.

Un sourire fleurit sur les lèvres d’Amélia. A présent, elle était réellement chez elle.

L’après-midi entière fut consacrée à la conception de la robe qu’elle avait dessinée le matin-même. Ses amies ne devaient pas arriver avant vingt heures, mais le délai restait court pour créer un vêtement pareil. Bien sûr, les finitions ne seraient pas parfaites aujourd’hui. Ce serait sa tâche d’un autre jour. Le plus important était de prendre de belles photos pour son book et elle avait besoin de ses amies pour cela. Ses parents souhaitaient qu’elle suive une licence de droit et devienne avocate. Cette ambition ne correspondait pas à son voeu de longue date, être créatrice de mode. Alors, à côté de ses études, elle recherchait un stage auprès d’une grande maison de couture, quitte à travailler deux fois plus, pour répondre à la fois aux attentes de sa famille et tenter de réaliser son rêve.

Il était dix-neuf heures trente lorsqu’elle fut enfin satisfaite de sa création. Elle avait travaillé en un temps record et une splendide robe, identique à son croquis du matin-même, était née sous ses doigts agiles. Elle l’avait finalement réalisée dans un dégradé de bleus. Amélia ne saurait dire si c’était sa meilleure création à ce jour, se demandant déjà comment elle pourrait être mise en valeur pour son book. La peau de porcelaine et la chevelure de feu de Lili pourrait sans doute apporter un beau contraste.

A ce moment précis, son téléphone portable émit une vibration brève. Amélia, fatiguée mais contente, s’en saisit et découvrit le texto de Cy.

Ethan m’a invitée à passer la soirée chez lui !! Je ne pouvais pas dire non à une occasion pareille ! On fera tes photos un autre jour, dsl. Envoie-moi celles que tu fais avec Lili ! Avec Photoflood ça sera plus facile, rappelle-toi ce que je t’ai montré. Bisous ma belle.

La déception étreignit Amélia. Cela faisait trois semaines qu’elle prévoyait cette séance photo et elle avait travaillé dur pour que tout soit prêt dans les temps. Et au dernier moment, Cy la plantait ? Pour un homme avec qui elle allait rompre dans deux semaines ? Elle répondit rapidement qu’il n’y avait pas de souci. Ce n’était pas le moment de se disputer avec elle. Le téléphone émit une autre vibration. Cette fois, c’était Lili.

MIAAAAA ! FELIPE M’A ENFIN INVITEE A SORTIR ! Restau, ciné et plus si affinités ;) Je suis tellement contente, tu ne peux pas savoir ! Je commençais à me demander si le verre de la dernière fois signifiait quelque chose ou pas.

Avait-elle complètement oublié qu’elles avaient prévu quelque chose ? Un second texto de Lili s’afficha sur l’écran.

Oh je viens de réaliser que je t’avais promis d’être là ce soir… Ca ira avec juste Cy ? Envoie-moi les photos directement avec Photoflood, je jetterai un oeil, promis !! A demain Mia !

Quel désastre… Amélia posa l’appareil porteur de mauvaises nouvelles sur la table et contempla les robes qu’elle avait préparées pour ce soir. Il était de plus en plus difficile de se réunir toutes les trois en dehors des classes, chacune étant trop absorbée par les péripéties de sa propre vie. Mais quand même… Ne comprenaient-elles pas à quel point c’était important pour elle ?

Refusant de se laisser abattre, Amélia tira les lourds rideaux devant le jour qui déclinait, et installa le projecteur puis l’appareil photo sur un tréteau. Qu’à cela ne tienne, elle prendrait les photos sur elle-même. Après tout, ces vêtements étaient ses propres créations ! Certes, ses amies étaient bien plus photogéniques et bien plus à l’aise face à l’objectif. Il n’y avait qu’à se rendre sur leurs profils sur Photoflood pour le constater. Amélia, elle, n’y avait un compte que sous la pression de Cyrielle, dans le but non avoué de mettre des coeurs sur les publications de la blonde. (« Mais si tu vas adorer, c’est un réseau où les gens ne postent que des photos, tu devrais montrer ce que tu fais ! ») La jeune femme elle-même, n’en publiait jamais. A l’université, elle était pratiquement tout le temps en compagnie de Lili et Cyrielle qui attiraient les regards et le reste du temps, elle se cloîtrait chez elle. Alors il avait semblé tout naturel que les deux filles fassent vivre ses créations.

Mais ce soir, elle était seule. Déterminée, elle passa une bonne demi-heure à se maquiller, un art dans lequel elle était plutôt douée. C’était la passion de la mère d’Amélia, qui avait passé des heures à en enseigner les secrets à sa fille. Celle-ci n’avait accepté de bonne grâce que parce qu’un bon maquillage était l’indispensable accessoire d’une tenue vestimentaire. Ses grands yeux verts étaient soulignés d’un khôl charbonneux afin d’en accentuer la forme en amande. Sur son teint naturellement pâle, elle avait utilisé un illuminateur, si bien qu’elle brilla bientôt de mille feux. Cela ne ressemblait pas à sa routine habituelle, mais elle restait reconnaissable.

La coiffure fut autrement plus ardue à maîtriser. Après plusieurs essais, la créatrice opta pour un arrangement naturel. Ses cheveux noirs et ondulés furent soigneusement peignés. Elle les positionnerait pour les photos, sur une épaule ou dans le dos, selon le vêtement à mettre en valeur.

Le coeur d’Amélia battait à tout rompre. Ce n’était pas dans ses habitudes de se placer ainsi en pleine lumière, vulnérable, elle qui avait davantage l’habitude de rester dans l’ombre. Ce n’était que pour son book, se rassura-t-elle. Il lui fallait rendre justice à ses créations, était-ce réellement la mer à boire ? Elle enfila les tenues les unes après les autres, rougissant parfois devant la légèreté de certaines étoffes qui masquaient à peine ses formes. A mesure que les heures s’écoulaient, sa timidité s’envola petit à petit et elle fut de plus en plus satisfaite de ses clichés.

Il était presque vingt-trois heures lorsqu’elle acheva la séance, fière d’elle-même. Les photos furent aussitôt transférées sur son ordinateur personnel. Cy et Lili voulaient les voir, se rappela-t-elle, alors elle se connecta sur Photoflood. Elle ne comprenait pas grand chose au fonctionnement du site internet. Amélia trouva le profil de Cyrielle et le bouton d’envoi de message, puis elle lui transféra les sept clichés dont elle était la plus fière.

Finalement, j’étais seule alors j’ai pris ces photos. J’espère qu’elles vous plaisent ! Pensez-vous qu’elles sont assez jolies ? Bisous, Mia.

Il ne faisait aucun doute que son amie la supplierait aussitôt de la laisser porter ces tenues ! Puis, Amélia répéta la manipulation pour Lili. Enfin, elle se démaquilla avec application, éteignit l’ensemble des lumières, abandonnant le terrain de bataille pour filer en direction d’un sommeil bien mérité.

*:*:*


Lorsque Amélia émergea du sommeil à sept heures et demie du matin, elle était de bonne humeur. Certes, ses amies avaient oublié leur rendez-vous, si important pour elle, mais elle avait réussi à rattraper la situation. Dés ce soir, elle s’attèlerait à la constitution du book et des pages d’explications qui accompagneraient les photos. Elle avait tellement hâte ! C’était grisant de voir son projet avancer petit à petit et prendre vie sous ses mains. Encore étendue sur son lit, la jeune femme attrapa son téléphone, mais elle n’avait reçu aucun texto. Avec une pointe de déception, elle songea qu’il était probable que les filles n’avaient pas encore eu le temps de jeter un oeil à son travail.

Une tasse de thé et un cookie plus tard, Mia se rendit à l’université, le coeur léger et plein d’espoir. Si seulement elle pouvait décrocher un entretien dans une de ses maisons favorites, You Should Lite ou Chill, ce serait le rêve. Peut-être même que ses parents la laisseraient abandonner ses études actuelles…

Pendant des années, la jeune femme avait tenté de les convaincre de la laisser partir à Londres, dans une école spécialisée dans la mode. A quinze ans, elle avait fini par forcer ses parents à s’asseoir devant un Powerpoint confectionné par ses soins des heures durant. Les meilleures écoles de stylisme avaient été répertoriés en détail, avec les curriculums, les budgets prévisionnels et les avantages de chacune d’entre elles. Mais Monsieur et Madame Riorim s’étaient montrés inflexibles. La mode et la couture étaient de simples passe-temps. Il était très difficile de percer dans ce milieu et ils voulaient davantage de sécurité pour leur fille unique. Avec un regard désolé, ils avaient quitté la salle de conférence improvisée, laissant une Amélia brisée derrière eux. Depuis cet échec cuisant, le sujet ne fut plus abordé. En contrepartie, ses parents n’avaient aucun droit de regard sur ce qu’elle choisissait de faire de ses vacances d’été.

Dans les couloirs de la faculté, l’ambiance était étrangement survoltée, différente. Mia entendit des étudiants chuchoter sur son passage, mais ils se taisaient lorsqu’elle se tournait vers eux. Les filles la regardaient d’un air hautain et méprisant, alors que les hommes… eh bien, ces expressions étaient habituellement réservées à ses amies. Oh, elle devait sûrement se faire des idées. Où était Cyrielle d’ailleurs ? Elles avaient l’habitude de se retrouver devant l’université. Peut-être qu’elle était restée plus longtemps que prévu chez Ethan la veille ?

« Ca va, tu es contente de toi ? »

Interloquée, Amélia se retourna. Les mains sur les hanches, une jeune femme la fusillait du regard. Son nom lui échappait, mais elle l’avait déjà vue en compagnie de Cyrielle. Elle était plutôt jolie, songea-t-elle, avec ses yeux bruns et ses longs cheveux bouclés rehaussés en une queue de cheval brune cuivrée. A ses côtés, une de ses amies l’observait elle aussi avec colère. Quelques personnes à proximité se retournèrent, vaguement intéressés par la scène qui se jouait devant eux.

« Oui, c’est bien à toi que je parle. Alors, ça te plaît de montrer ton cul ? »

Elle éclata d’un rire sans joie et s’éloigna sans attendre de réponse avec sa partenaire, fière de sa répartie. Estomaquée, les poings serrés, Amélia fut incapable de réagir. A quoi faisait-elle allusion ? La confondait-elle avec quelqu’un d’autre ? Ces questions se bousculèrent dans son esprit lorsqu’un homme s’approcha d’elle, la dominant d’une tête.

« Ne prête pas attention à Appolyne, elle est jalouse. »

Amélia ne l’avait jamais remarqué auparavant. Il lui sourit derrière son épaisse barbe blonde, l’oeil bleu pétillant. Il fallait avouer qu’il dégageait un certain charme, le genre qui faisait justement fuir Mia le plus loin possible.

« Hum, merci… J’aurais juste aimé savoir pourquoi », articula-t-elle finalement à mi-voix. Il l’intimidait.

« Ce n’est pas très difficile à comprendre », répondit-il avec un clin d’oeil appréciateur. « On peut en discuter autour d’un verre, après les cours si tu veux ?
- Oh euh… c’est gentil, mais j’ai déjà quelque chose de prévu.
- Alors demain soir ?
- Je ne crois pas que ça soit poss…
- Ecoute, ce qu’on fait, c’est que je t’envoie un message sur Photoflood et on pourra discuter un peu, rien que tous les deux. On pourra apprendre à se connaître. J’ai hâte. »

Lui non plus n’attendit pas sa réponse et tourna les talons en sifflotant. L’anxiété gagnait Amélia, provoquant une accélération de son rythme cardiaque. Mais qu’avaient-ils tous aujourd’hui ? Quand elle s’était vue dans le miroir ce matin, elle n’était pourtant guère différente de la veille. Et si… D’un pas rapide, elle se précipita dans l’amphithéâtre où son cours allait commencer dans une dizaine de minutes. Saisie d’un doute tenace, elle déplia son ordinateur portable et, les doigts tremblants, elle accéda au site internet Photoflood. Oh non…

Sa boîte de messagerie comptait 55 messages non lus. L’onglet de notification affichait le nombre 36 en rouge foncé. Et surtout, ses photos, envoyées la veille au soir à ses amies, s’affichaient sur le fil d’actualité. Les innocentes lignes qu’elle avait écrites prenaient une toute autre signification dans cet étalage public : « Finalement, j’étais seule alors j’ai pris ces photos. J’espère qu’elles vous plaisent ! Pensez-vous qu’elles sont assez jolies ? Bisous, Mia. » Paniquée, elle tenta de comprendre qui avait bien pu les poster mais réalisa rapidement que c’était de son fait. Une erreur de manipulation avait suffi et sa séance d’hier soir se retrouvait exposée au vu et au su de tous. Les photos, et le message qui les accompagnait, avaient certes étaient envoyées à Cy et Lili, mais également à tous leurs abonnés, et elles en avaient beaucoup. Vraiment beaucoup. C’était un désastre. Pouvait-elle les supprimer ? Et si oui, comment ?

A ce moment précis, un nouveau message s’imposa à elle, sur son écran : « Oui, elles me plaisent beaucoup, tu peux m’en envoyer d’autres ? Ou une vidéo ? Je peux payer si tu veux. » Choquée, Amélia ferma immédiatement son ordinateur. Les larmes brûlantes affluèrent au bord de ses paupières, les digues menaçaient de céder d’un instant à l’autre. Ce fut le moment choisi par Cyrielle pour arriver à sa hauteur. Son visage dur s’adoucit légèrement devant la détresse d’Amélia. Elle s’assit en soupirant à ses côtés.

« Tu n’as pas bien écouté quand je t’ai expliqué le fonctionnement de Photoflood, c’est ça ? »

Evidemment. Elle ne pouvait pas être compatissante sans lui lancer un reproche voilé. Forcément, elle n’avait pas compris comment fonctionnait ce maudit site internet et c’était donc forcément de sa faute.

« Est-ce que tu peux les supprimer ? »

Son amie sortit son smartphone et tapota rapidement sur l’écran avec ses doigts parfaitement manucurés, le visage concentré.

« Voilà, j’ai masqué ta publication. J’envoie un message à Lili pour lui dire de le faire aussi.
- Merci », murmura Amélia la gorge serrée.

« On ne savait pas trop si tu avais fait exprès ou non, donc on n’a pas voulu te vexer en les supprimant. Mais tu n’as pas cafouillé à moitié, tes photos étaient vraiment osées, tu as dû recevoir pas mal de messages de mecs en chien. En plus, toute l’université suit mon compte. » Le ton de la blonde était légèrement amer. Elle surprit la moue horrifiée d’Amélia et tenta de la rassurer. « Mais ne t’inquiète pas, tu n’es pas la première ni la dernière, tout ça va se tasser. Je mets régulièrement des photos de moi en maillot de bain et il ne m’est jamais rien arrivé. Tout le monde fait ça. »

La jeune femme se demanda un court instant quel était l’objectif de s’afficher ainsi sur les réseaux devant des milliers d’inconnus, quand elle voyait le nombre de messages malvenus que cela suscitait. Cyrielle s’en accommodait très bien, mais ce n’était pas son cas du tout.

« C’est bon, Lili a supprimé aussi. Et tu viens seulement de t’en rendre compte ?
- Il y a une fille qui m’a accusée de montrer mes fesses. Je crois qu’elle s’appelle Appolyne, c’est en tout cas ce que m’a dit le géant qui m’a abordée juste après.
- Le géant ? » Cyrielle écoutait d’une oreille, tapotant toujours sur son téléphone.

« Oui, il était très grand, avec une grosse barbe blonde et des yeux bleus. Il m’a invitée à boire un verre, je ne comprenais rien à ce qui se passait…
- Attends, attends, rembobine un peu ! Tu veux dire que Mathias t’a invitée à sortir ?
- Je ne sais pas comment il s’appelle. Bref, il a commencé à insister, et finalement il m’a dit qu’il m’enverrait un message sur Photoflood et c’est là que je suis allée vérifier…
- Non, c’est pas possible, tu dois confondre. Mathias sort avec Maud et il n’y a d’yeux que pour elle. Même Appolyne n’a pas tenté de lui mettre le grappin dessus. Tu dois te tromper de description. »

Piquée au vif, Mia rouvrit son ordinateur et sa messagerie sur Photoflood. Pour la première fois de la matinée, la colère se mêlait au désespoir. Elle déroula la liste et trouva immédiatement un dénommé Mathias Velmont. La photo qui s’affichait correspondait à l’homme qui lui avait parlé un peu plus tôt ce matin. Le message était peu équivoque : « Sympa de discuter ce matin, hésite pas à me donner tes dispos ! Je ne mords pas ;) Tu es vraiment très mignonne ». Elle pivota l’écran vers Cyrielle qui pâlit aussitôt mais refusa d’en démordre.

« Peut-être qu’ils ont rompu alors… Peut-être qu’il s’est senti seul… Ne lui réponds pas, Maud va te tuer.
- Je n’en avais pas l’intention… »

Amélia était de plus en plus agacée par Cyrielle. Ne pouvait-elle donc pas prendre son parti pour une fois ? Le cours de droit du travail débuta, les faisant taire toutes les deux. Un silence amer s’installa insidieusement entre les deux amies. Les heures s’étirèrent dans le silence à peine troublé par les ronronnements de Mme Chambon devant une classe endormie. Complètement désintéressée, Amélia entreprit de trier les messages reçus sur Photoflood. Malgré la suppression de ses clichés, ils continuaient à arriver. Elle se força à les ouvrir un par un, espérant un mot d’encouragement ou une critique concernant directement ses créations vestimentaires. Mais il n’y en avait aucune. Il s’agissait uniquement d’invitations, d’insultes, de demandes de photos supplémentaires, voire de propositions ouvertement inappropriées. Pas une seule personne n’avait fait attention aux vêtements. Peut-être n’était-elle pas aussi douée qu’elle le pensait ou alors ses prises de vue ne mettaient pas suffisamment en valeur ce qui aurait dû être l’élément central. Démoralisée, elle ne chercha même pas à retenir Cy qui s’éloignait déjà, à l’annonce de la fin du cours.

*:*:*

Essuyant des larmes de rage, la jeune femme jeta son sac sur le canapé. Comment pourrait-elle retourner à l’université, après ce qui venait de se passer ? Même son atelier ne lui apporta pas le réconfort escompté. Elle n’eut qu’une envie : déchirer les étoffes, briser ses meubles, arracher les rideaux. Mais elle se retint et s’assit devant la baie vitrée, le regard perdu vers le ciel. Son téléphone vibra. S’agissait-il d’un message de Cy pour s’excuser ? De ses parents ? Rien de tout cela. Un numéro anonyme lui écrivait, rageur : « Espèce de garce, ne t’avise pas de t’approcher de Mathias. De toute façon, il ne veut pas de toi, tu n’es personne. Tu as beau poster autant de photos que tu voudras, aucun mec ne voudra de toi, rentre-toi ça bien dans le crâne. Fais gaffe. » Cette fois, c’en fut trop. Ramenant ses genoux contre sa poitrine, elle ne put lutter plus longtemps contre les flots d’amertume qui se déversèrent, incontrôlables.

Quelques instants plus tard, son compte sur Photoflood fut désactivé et son téléphone portable éteint. Il était hors de question qu’elle continue à supporter cette violence verbale qu’elle n’avait jamais demandé. Et même si elle avait publié intentionnellement ces photos, n’aurait-ce pas été son droit ? Méritait-elle d’être traitée ainsi, quel que soit son objectif ? Elle examina les clichés. Non, décidément, elle les trouvait toujours adaptées à son projet, pas plus provocantes que les publicités affichées dans les rues et sur les arrêts de bus. Cet acharnement était injustifié.

Légèrement rassérénée par une longue douche et un livre un peu mièvre, mais les yeux toujours rouges et gonflés, Amélia descendit récupérer le courrier dans le hall de l’immeuble. Il arrivait que ses parents lui fassent parvenir des petites cartes postales de là où ils se trouvaient. Mais ce ne fut pas le cas ce soir. A la place, elle découvrit une simple enveloppe en papier épais, sur laquelle son prénom était inscrit dans une écriture fine et penchée.

Curieuse, mais craignant une lettre de menaces dans la veine du texto précédent, elle attendit quelques heures avant de décacheter l’enveloppe. Ce ne fut qu’allongée dans son lit, épuisée par la fatigue, qu’elle se décida à l’ouvrir. Une lettre manuscrite pliée en deux s’en échappa.

Chère Amélia,

Je ne peux sans doute pas réaliser à quel point ta journée a dû être horrible. Je ne sais pas si quelqu’un d’autre a pris la peine de te le dire, mais tu ne mérites pas ça. Comme tout le monde, j’ai vu les clichés qui ont circulé. C’est une personne très proche de moi qui me les a montrées. J’ai immédiatement vu ce qu’elles étaient en réalité : de sublimes démonstrations d’un grand talent, adressées par erreur à un public malsain et non désiré. Ai-je raison ? Je suis curieux : es-tu la créatrice de ces vêtements comme je le soupçonne ?

Demain matin, va à l’université. Vas-y la tête haute, tu n’as rien à te reprocher. Ne les laisse pas t’atteindre. Si tu veux me répondre, dépose ta lettre avant midi dans l’édition la plus abîmée (tu la reconnaîtras sans peine) de Notre Dame de Paris, du grand Victor Hugo. Je l’attendrai avec impatience.

J’imagine que tu te demandes qui je suis et comment je sais où tu habites. Ce ne sont malheureusement pas des questions auxquelles je peux répondre. Sache juste que je ne te veux aucun mal et que je ne suis pas là pour te harceler. J’ai deux requêtes qui te surprendront sans doute : ne cherche pas à me rencontrer et ne parle pas de moi. Si c’est trop dur pour toi, nous arrêterons tout. Un jour, tu comprendras.


La lettre n’était pas signée. Amélia la retourna, mais il n’y avait aucune indication sur l’identité de l’expéditeur. Peu lui importait, car c’était le baume de réconfort dont elle avait besoin… Quelqu’un, quelque part avait pris la peine de lui écrire. Quelqu’un, quelque part comprenait ce qu’elle avait essayé de capturer. Quelqu’un, quelque part la croyait. Et sur ces pensées, elle parvint enfin à trouver un sommeil réparateur.
End Notes:
J'espère que ça vous a plu :) Je reste ouverte aux critiques et aux questions que vous pourriez vous poser en ce qui concerne la réinterprétation que j'en fais. :)
Bonne journée / soirée !
Partie 2 - La Flèche by Aleyna
Author's Notes:
Voici la seconde partie de cette histoire (sur quatre).
Bonne lecture !
La réalité fut difficile à discerner du rêve, lorsque Amélia ouvrit les yeux le lendemain matin. La lettre anonyme reposait toujours sur sa table de chevet, témoignage de tous les événements de la veille. Comme la veille, cela la réconforta, mais ne lui permit pas de se tranquilliser tout à fait.

« Alors, ça te plaît de montrer ton cul ? »

« Tu as beau poster autant de photos que tu voudras, aucun mec ne voudra de toi, rentre-toi ça bien dans le crâne. »


Et tous ces messages indécents qu’elle avait reçu… Amélia ne comprenait toujours pas ce qu’il se passait. Pendant des années, elle était passée inaperçue. Bien sûr, elle avait déjà surpris des regards intrigués sur elle, mais au contraire de Cyrielle et Lili qui collectionnaient les rendez-vous, personne ne l’avait jamais invitée à sortir. Ses propres tentatives de prendre les devants s’étaient systématiquement soldées par des échecs.

D’abord, il y avait eu Antoine au collège. Elle était tombée sous le charme de ce garçon ni populaire, ni marginal. Il lisait souvent, écoutait en cours, avait des amis bien connus. Peut-être que quelque part, elle s’était identifiée à lui… Un jour, prenant son courage à deux mains, elle était allée s’asseoir face à lui à la cantine. Mia s’en souvenait encore. Son coeur battait à tout rompre, ses doigts tremblaient alors qu’elle portait son plateau, et elle retenait tant bien que mal ses rougissements. Dépassant la table qu’elle occupait habituellement avec Cyrielle et Lili, elle s’était dirigée vers cet Antoine, qui attendait encore ses amis, seul. Aucune conversation n’avait été préparée à l’avance, l’objectif était avant tout une simple prise de contact. Mais le garçon l’avait regardée avec une grande perplexité, un peu sur la défensive.

« Que veux-tu ? Pourquoi t’asseoir avec nous ce midi ? »

Un peu surprise, la jeune Mia lui avait répondu d’une voix tremblante qu’elle voulait simplement faire connaissance et qu’il était bon de bousculer parfois les habitudes. Il avait répondu, d’une voix un peu étrange.

« Tu trouves ça drôle, de te moquer de moi ? »

Cinq longues minutes plus tard, Amélia avait décampé, son repas intouché, son appétit et son courage envolés. Ils ne s’adressèrent plus jamais la parole. Cet évènement avait dissuadé la jeune fille de tenter des approches similaires.

Puis, ce fut Florian au lycée. Cyrielle avait invité une cinquantaine de personnes pour son anniversaire, dans une salle privatisée pour l’occasion. Il était près de minuit, la fête battait son plein, l’alcool coulait à flots. Passablement éméchée, Amélia fut attirée par ce garçon en particulier, qu’elle connaissait surtout de vue, ses yeux bleus et ses traits fins ne la laissant pas insensible. Sa timidité vaincue par la fatigue et l’alcool, elle s’était approchée de lui et ils avaient dansé ensemble pendant de longues minutes sans échanger un mot. Le lycéen lui avait alors demandé de le rejoindre à l’extérieur. Un peu étourdie, Amélia s’était d’abord précipitée aux toilettes pour examiner son reflet et soulager une envie pressante. A peine quelques minutes s’étaient écoulées avant qu’elle ne se rende au point de rendez-vous, pleine d’enthousiasme. Mais il n’avait apparemment pas su l’attendre. Lili, dans ses bras, l’embrassait à pleine bouche, comme si le monde autour d’eux n’existait plus.

Ce n’étaient que deux exemples qui l’avaient marquée. Pourtant, son reflet dans le miroir ne lui déplaisait pas, mais elle devait paraître bizarre aux yeux des autres, aussi bien hommes que femmes. Cyrielle et Lili étaient ses seules amies. Elles se connaissaient depuis la plus tendre enfance et leurs parents s’invitaient régulièrement à dîner, encore aujourd’hui. Amélia s’était résignée, depuis longtemps, à rester dans l’ombre, trop étrange, trop intimidante peut-être, pour le commun des mortels.

Jusqu’à hier. Qu’est-ce qui avait changé à ce point pour que tout le monde se permette de lui adresser la parole pour lui adresser des messages obscènes ? Elle ne se souvenait pas que les photos en maillot de bain de ses amies aient déclenché une telle tempête. Personne ne les avait accusées de vendre leurs fesses, comme elle avait pu le lire dans des messages insultants. En quoi était-ce différent ? Ses créations étaient davantage destinées aux tapis rouges qu’à la vie quotidienne, certes. Cela justifiait-il les commentaires qui lui avaient été assenés ?

Assise en tailleur devant la table basse, Mia se décida finalement à répondre à son interlocuteur anonyme.

Cher inconnu,

Je tiens à te remercier pour ta lettre qui m’a mis du baume au coeur. Oui, cette publication était un accident. A l’origine, c’était un message privé, mais ma méconnaissance de Photoflood m’a piégée… Je suis ravie que tu aies compris ce qu’il en était réellement. J’étais en train de constituer un book pour présenter mes créations. Je ne m’attendais pas à un tel déferlement… J’espère que tout ira mieux dans les prochains jours. Cela devrait se tasser et les choses reviendront dans l’ordre, n’est-ce pas ? Je redeviendrai invisible, comme avant. J’ai si hâte !

Je suis curieuse de connaître ton identité, mais je respecte ton souhait. Après tout, qui suis-je pour exiger quelque chose de toi ? Quelque part, cela me rassure que tu ne veuilles pas me rencontrer. Après ces messages que j’ai reçus hier, je pense que je t’aurais pris pour un des leurs. En tout cas, tu m’as au moins apporté une chose que personne n’a pris la peine de faire : le bénéfice du doute. Merci du fond du coeur.

J’imagine que tu ne me répondras jamais. Mais je vais jouer le jeu quand même. Pourquoi ce livre en particulier ? Que penses-tu de ce roman ?

Encore merci pour ta lettre.

Amélia.


Elle n’était pas satisfaite de ce qu’elle avait écrit, à vrai dire. Cela lui semblait tellement creux, geignard… Elle dégagea ces pensées d’un revers de la main. De toute façon, son interlocuteur ne lui répondrait pas. Il avait sûrement voulu la réconforter, ce qui était adorable. Dans son état actuel, elle ne se sentait pas capable d’optimisme. Cet homme connaissait son adresse, cela devrait l’alarmer, n’est-ce pas ? Mais quelle importance ? Cela pourrait être une connaissance après tout. Et pourquoi ce secret autour de son identité ? Ces questions se bousculaient dans un esprit déjà bien confus…

Attrapant son sac, Mia se dirigea vers l’université avec détermination, priant pour que cette histoire soit déjà derrière elle… Hélas, la réalité fut bien moins tendre. Les regards noirs et les sifflements la suivaient partout où elle allait, ne cherchant même plus la discrétion. Lili et Cyrielle ne lui adressaient plus la parole, bien qu’elles continuassent à se placer à côté d’elle en cours, sans doute par habitude.

Et puis, il y avait Appolyne. Il lui semblait croiser la brune partout où elle allait et toujours, elle subissait son regard méprisant et ses paroles mesquines prononcées à voix haute. Personne ne réagissait pour la défendre, pas même Amélia qui refusait de rentrer dans son jeu.

« Oh, voilà la prostituée de la fac. Tu en as pris combien hier ? Combien d’idiots sont tombés dans le panneau ? »

Les joues en feu, elle ne répondit pas. Cette fille ne la connaissait ni d’Eve, ni d’Adam, pourquoi son avis devrait-il la toucher ? Pendant la pause du matin, Amélia se dirigea vers la bibliothèque, le coeur battant la chamade et les oreilles sourdes aux quolibets. Le livre en question était bel et bien là. La couverture était en piteux état et les pages écornées par les milliers de lectures au cours des années écoulées menaçaient de s’effriter sous ses doigts. Il était clair que personne ne risquait de l’emprunter… Ce n’était plus qu’une question de temps avant qu’il termine au pilon comme bien d’autres avant lui. Après avoir glissé la missive entre les pages, le plus discrètement possible, Amélia quitta les lieux, et l’université, désireuse de prendre un peu de répit.

*:*:*


Cet après-midi là, la jeune femme n’eut toujours pas le courage de retourner dans son atelier. Elle ne devait pas se laisser atteindre, elle le savait. Mais chaque fois qu’elle touchait la poignée, les mots qui lui avaient été assénés, les sifflements, les regards mauvais lui revenaient de plein fouet, jusqu’à la nausée. Alors, elle se tourna vers la bibliothèque du salon. De nombreux livres achetés pour ses études avaient atterri là, bannis de sa chambre. Notre Dame de Paris y était coincé entre L’assommoir et Madame Bovary. Par curiosité, elle saisit le roman, et se plongea dans la lecture.

Transportée dans le Paris de 1482, elle prit plaisir à la description de la ville, de son palais de justice et de sa cathédrale. Quelques années plus tôt, elle avait lu le roman en diagonale, ennuyée par le style descriptif de l’auteur et reposant sa connaissance de l’intrigue davantage sur les films et la comédie musicale qui en avaient découlé. N’était-ce pas la preuve que les goûts évoluaient avec l’âge et l’expérience ? L’amour de la littérature était rarement inné : tout comme le vin et la gastronomie, il fallait s’y habituer, en explorer les saveurs, pour finalement apprendre à l’apprécier.

Le passage de la rencontre entre Esmeralda et Fleur-de-Lys, sous les yeux d’un Phoebus agaçant, mit les larmes aux yeux d’Amélia. Cette scène raviva les émotions qui s’affrontaient en elle, la honte, l’incompréhension, la tristesse. Bien sûr sa situation n’était pas comparable : Appolyne, Cy, Lili et les autres femmes qui la regardaient de travers n’avaient absolument rien à lui envier.

Il venait de leur arriver une ennemie : toutes le sentaient, toutes se ralliaient. Il suffit d'une goutte de vin pour rougir tout un verre d'eau ; pour teindre d'une certaine humeur toute une assemblée de jolies femmes, il suffit de la survenue d'une femme plus jolie, - surtout lorsqu'il n'y a qu'un homme.

C'étaient des rires, des ironies, des humiliations sans fin. Les sarcasmes pleuvaient sur l'égyptienne, et la bienveillance hautaine, et les regards méchants.


Elle ferma le livre avec exaspération. Ce Victor Hugo semblait bien misogyne pour parler ainsi des femmes ! Amélia se refusait à croire à une telle mesquinerie qui serait le fruit d’un seul genre. Et cette Esmeralda, si belle qu’elle était, elle cédait avec tant de facilité aux avances de cet imbécile de Phoebus, qui n’avait que l’allure pour lui ! Dans la réalité, la beauté était un concept éminemment subjectif. Ne dit-on pas qu’elle n’existe que dans l’oeil de celui qui regarde ? Pourtant, une partie d’elle ne pouvait s’empêcher de faire le parallèle avec ce qui se passait depuis la veille au matin…

A l’extérieur, la nuit était tombée. Les fenêtres de l’appartement en face du sien étaient toutes allumées, les silhouettes des occupants se détachant sur les voiles de rideaux, constamment tirés jour et nuit. A son tour, elle ferma les siens et descendit relever le courrier. Cette fois, l’anticipation étreignait son coeur. Recevrait-elle une réponse ? C’était idiot de sa part de l’espérer. Pourquoi lui répondrait-il ? Il lui avait seulement donné le soutien dont elle avait besoin. Sa main tourna la clé avec lenteur, se préparant à l’inévitable déception…

Mais elle était là. Un grand sourire sincère fleurit sur ses lèvres, pour la première fois de la journée, devant la nouvelle enveloppe épaisse qui l’attendait. Sans perdre un instant, Mia remonta quatre à quatre les escaliers jusqu’à chez elle et s’adossa à la porte d’entrée, l’adrénaline pulsant dans ses veines. Pourquoi fallait-il que ce bout de papier lui fasse un tel effet ? Il n’y avait rien de bien extraordinaire après tout. Qu’est-ce qui lui disait que son correspondant ne se contenterait pas de quelques mots polis en lui souhaitant une bonne continuation ? Tremblante d’anticipation, elle ouvrit le courrier.

Chère Amélia,

Je suis heureux que tu aies pris le temps de me répondre. Ta version des faits est bien celle qui me semblait être la plus évidente ! De toute manière, quelles que soient tes raisons, rien n’excuse les attaques dont tu fais l’objet, que ce soit par jalousie ou par objectification. Le harcèlement est un fléau dont je fais moi-même l’expérience, à une échelle bien moindre que la tienne. Je sais à quel point il est important de ne pas être seul.

Je suis sincèrement impressionné par ton talent. As-tu déjà songé à poursuivre dans cette voie ? Il me semble que tu t’épanouirais bien plus que dans cette ville, qui doit te sembler si petite. Je ne suis pas un grand connaisseur de mode, tu m’excuseras, mais je ne suis pas né de la dernière pluie pour autant. Si tu as besoin d’aide pour établir des contacts, n’hésite pas à me le demander, je serais heureux d’y contribuer, à mon échelle.

Pourquoi Notre-Dame de Paris me demandes-tu ? Je crains de te décevoir en disant la vérité. J’ai emprunté un livre récemment à la bibliothèque et ait remarqué ces exemplaires du roman, dont celui-ci particulièrement abîmé et laissé à l’abandon depuis longtemps. J’aimais l’idée qu’il puisse avoir encore une utilité. Mais maintenant que tu le dis, je te trouve pareille à Esmeralda, si belle et si talentueuse que le désir et la faiblesse de certains hommes font des ravages dans ta vie et dans tes relations avec les autres. Te connaissant, tu rougiras à ces lignes et tu te diras que c’est faux. Quand on y pense, tu n’es pas tout à fait comme elle, c’est vrai. Tu n’es pas du genre à te laisser berner par un homme aussi vain que ce Phoebus, n’est-ce pas ?

J’ai choisi un autre roman dans lequel tu pourras me transmettre ta réponse et sur lequel j’attends aussi ton avis, si tu veux bien me le donner. L’édition de 1990 de Gatsby le magnifique est restée intouchée depuis longtemps, au détriment des publications les plus récentes, tu pourrais donc y glisser ta prochaine lettre sans crainte à la même heure. L’as-tu déjà lu ? Que penses-tu du choix de Daisy ? Et des actions de Gatsby ?

Une dernière chose : ne pense pas que je ne te répondrai jamais. Cela fait longtemps que j’ai eu envie de te parler, mais beaucoup de choses m’en empêchent. La raison qui m’a poussé à finalement t’écrire, c’est ce déferlement de toxicité que tu reçois sans n’avoir rien demandé. Comme toi, j’espère que ça passera vite mais je t’implore : ne t’arrête pas de vivre en attendant.

Tu es libre de t’arrêter de m’écrire quand tu veux. Je comprendrai.

Ton inconnu.


Touchée par ce nouveau courrier, bien plus long que le précédent, Amélia resta un instant immobile, relisant les mots tracés dans une écriture fine et penchée. Portant ce rayon de soleil à son coeur, elle se débattit contre les pensées qui se bousculaient en elle. Qui était-il ? Le connaissait-elle ? Pourquoi ne pouvait-il pas donner son identité ? A quel point la connaissait-il ? Comment pouvait-il l’aider ? Ses yeux recherchèrent à nouveau le passage la comparant à Esmeralda qui, comme son interlocuteur l’avait justement prédit, lui arrachait un rougissement chaque fois qu’elle le relisait. Certes, son coeur s’était serré devant les compliments : n’était-il pas en train de la flatter habilement, se prétendant au-dessus des autres hommes qui l’avaient abordée ces derniers jours, pour mieux l’humilier ? Mais le reste de ses mots, tracés de cette belle écriture et si bien écrits balayèrent ce doute. Il n’avait réellement pas l’intention de se dévoiler un jour et cela lui convenait.

Cette fois, elle s’attela aussitôt à la réponse. Fouillant dans le bureau, elle prit le plus joli papier à lettre de son père et s’assit dans le fauteuil de travail de ce dernier.

Cher inconnu,

Ce serait mentir que d’affirmer que je n’ai pas espéré ta réponse avec une certaine anxiété. J’ai beau ne pas comprendre la raison de tous ces mystères, cela me convient. Cependant, ne trouves-tu pas qu’il y a une certaine inéquité dans le fait que tu me connaisses alors que je ne sais de toi que ce qui transparaît dans tes lettres ?

Je te remercie pour tes mots bienveillants et je suis désolée si tu as à subir du harcèlement. Je ne suis pas la plus à plaindre : cela ne fait que deux jours et je suis certaine que tout cela se tassera très vite. J’ai compris que je n’avais pas à avoir honte, même si je ne peux pas m’empêcher d’en ressentir lorsqu’on m’envoie des insinuations en pleine figure. Encore merci du fond du coeur. Si de mon côté, je peux t’aider aussi, n’hésite pas.

J’aimerais faire de la mode mon métier, mais la pression familiale m’empêche d’y poursuivre des études. Je les comprends : c’est un monde difficile, dans lequel peu d’élus parviennent à percer et ils veulent ce qu’il y a de mieux pour moi. Pour le moment, je cherche simplement à effectuer un stage d’été dans une maison reconnue. C’est pour cette raison que j’ai constitué ce book. Si seulement ces photos pouvaient être reconnues pour ce qu’elles sont, plutôt que pour une vaine intention d’attirer l’attention sur moi… Je te remercie pour ta proposition, mais je ne vois pas comment tu pourrais m’aider sur ce terrain !

Tu as raison. J’ai rougi. Je pense toutefois que tu cherches à flatter mon égo, je suis bien loin d’être une bohémienne briseuse de coeurs ! Et heureusement d’ailleurs. La pauvre a connu une triste fin.

J’ai lu Gatsby le Magnifique au lycée, il y a quelques années. Je m’en souviens comme d’une histoire triste où un homme et une femme se sont aimés, puis perdus de vue, avant de se retrouver des années plus tard. Je comprends le choix déchirant de Daisy. Le mien aurait été bien différent, mais nous vivons une autre époque, d’autres moeurs, comment pourrais-je la juger ? Je ne me souviens plus suffisamment de ce que Gatsby tente de faire pour la reconquérir, seulement de cette péninsule mystérieuse et des grandes fêtes qu’il donne dans son palace. J’espère ne pas te décevoir avec ces maigres réponses et mieux connaître le prochain livre que tu me proposeras ! Et toi, que penses-tu de ces personnages ? Je serais curieuse d’avoir ton point de vue.

A bientôt,
Amélia.


*:*:*


Chaque matin, elle se levait, dans l’espoir que tout serait oublié. Espoir qui éclatait telle une bulle, chaque fois qu’elle mettait les pieds à l’université. Jamais Appolyne ne la laissait en paix, de plus en plus acerbe au cours du temps. C’était incroyable à quel point elles se croisaient constamment à présent, alors qu’auparavant, elles ne se prêtaient aucune attention. Mathias avait tenté de la coincer à plusieurs reprises, mais chaque fois, il y avait quelqu’un pour la tirer de là, involontairement. D’abord ce fut Maud, qui leur passa un savon mémorable, pendant lequel Amélia s’éclipsa, à la faveur des excuses pitoyables de Mathias. Un autre jour, ce fut le frère jumeau d’Appolyne qui eut quelque chose d’urgent à aborder avec lui, sans un regard pour elle, sans doute échaudé par sa soeur. Parfois ce fut deux ou trois étudiants qui s’ajoutèrent à leur petit groupe, lui permettant de s’éclipser en prétextant un cours.

Mais il y avait quelques lueurs d’amélioration. D’abord, Cyrielle et Lili commençaient à lui reparler. Les conversations restaient courtes, mais elles ne firent plus allusion à l’incident. Elles semblaient comprendre petit à petit que leur amie n’avait jamais rien voulu de tout cela. Amélia en était reconnaissante, mais elle n’oubliait pas à quel point les paroles de Cy avaient été blessantes quand elle aurait eu besoin de soutien.

Et surtout, son rayon de soleil arrivait chaque soir, lorsqu’elle découvrait la même enveloppe familière dans sa boîte aux lettres. Elle attendait avec de plus en plus d’impatience les réponses de l’inconnu, ne laissant pas le week-end se mettre en travers de leur correspondance. Elle ne se montra même pas déçue lorsque sa mère lui annonça rester une semaine de plus à Bordeaux.

Trois jours après l’incident, Lili lui apprit à demi-mot que plusieurs chaînes vidéos présentes sur Photoflood parlaient de ses photos en les présentant telles qu’elles étaient en réalité : une vitrine pour ses créations. Bientôt, elle reçut des courriels de créateurs, tantôt encourageants, tantôt méprisants. Les propos les plus élogieux provinrent de véritables célébrités de Photoflood et du monde artistique de manière générale. Amélia réactiva alors son compte sur ce réseau et sépara le bon grain de l’ivraie. Il était encore tôt pour obtenir un stage mais cela lui donna de l’espoir. Au fond d’elle, elle soupçonna l’intervention du mystérieux inconnu en sa faveur. Comment ? Elle l’ignorait, et il éludait toute question à ce sujet dans ses lettres.

Les livres qui lui permettaient de déposer les lettres changeaient chaque jour. Après Gatsby le Magnifique, ce fut la Foire aux vanités qui les amena à échanger sur la vie de son homonyme Amélia Sedley et sur ses choix douteux autant en amitié qu’en amour. Il y eut ensuite Les Misérables, Les Trois Mousquetaires, Madame Bovary et les Fleurs du Mal. Chaque fois, ces classiques de la littérature les amenaient à aborder des sujets qui touchaient à leur âme, leur vision du monde. De l’analyse superficielle, ils s’enfoncèrent de plus en plus profondément dans l’essence de ces oeuvres. Amélia remarqua que chaque fois, il s’agissait de romans traitant de l’amour et de ses conséquences. Elle s’interdisait toutefois de laisser divaguer son imagination quant à la véritable identité de son interlocuteur. Celui-ci ne faisait aucun mystère de son attirance pour elle, au fur et à mesure de leurs écrits, mais lui rappelait constamment qu’ils ne pouvaient pas se voir. Malgré ce fait, chaque fois qu’elle recevait une lettre, cela faisait bondir son coeur de bonheur et elle se rendait à l’université la tête haute et le sourire aux lèvres.

Au bout d’un moment, Cy et Lili ne furent plus dupe. Leur amie s’éclipsait invariablement quelques minutes à la bibliothèque, chaque jour à la même heure. Elles finirent par la coincer un mardi matin. Amélia rangea ses affaires précipitamment à la fin du cours à onze heures trente et salua ses amies de la main. Le Rouge et le Noir attendait patiemment sa lettre sur une étagère. Mais avant qu’elle ne puisse s’éloigner, Cyrielle l’interpella.

« Pourquoi est-ce que tu vas à la bibliothèque comme ça tous les jours, Mia ? Tu as rendez-vous ou quoi ? »

Amélia s’interrompit, rougissante.

« Non, bien sûr que non. Je voulais juste consulter un livre…
- Ah bon ? Cinq minutes par jour, tu vas à la bibliothèque, ce que tu ne faisais jamais avant, et c’est juste pour consulter un livre ? Tu ne te moquerais pas un peu de nous par hasard ? », lança Lili avec un clin d’oeil.

Amélia était partagée. Elle avait promis à son inconnu de ne rien dire mais elle se sentait obligée de satisfaire leur curiosité. Une partie d’elle voulait leur prouver qu’elle aussi pouvait entretenir une relation avec quelqu’un sans le faire fuir.

« Je ne vois personne », murmura-t-elle.

« Oh vraiment ? Nous t’avons toujours tout raconté et maintenant tu décides de nous cacher quelque chose ? », argumenta Cy. « Et dire que je pensais que nous étions amies. »

Quel mal y aurait-il à dire une partie seulement de la vérité ? Elle n’avait pas besoin de montrer les lettres après tout, ni leur contenu. Après un instant d’hésitation, l’étudiante se lança.

« J’échange des lettres avec quelqu’un », dit-elle laconiquement. « Mais cela ne va pas plus loin et c’est un secret.
- Oh vraiment ? Avec qui ? On le connaît ?
- Je ne sais pas.
- Comment ça, tu ne sais pas ? », interrogea Lili avec une moue dubitative. « Tu ne veux pas nous le dire ?
- Je ne sais vraiment pas. Je ne l’ai jamais vu, nous échangeons simplement des lettres. »

Elles restèrent bouche bée, incapables de comprendre. Comment leur en vouloir ?

« Mais… si tu ne sais vraiment pas qui c’est… Ca pourrait être n’importe qui », avança la blonde, peu convaincue.

« Oui, ça pourrait être un vieux pervers par exemple… », renchérit Lili.

«  Non, il n’est pas comme ça. » Amélia, choquée, nia en bloc. « Il est attentionné, cultivé, gentil…
- Tu as déjà des sentiments pour lui », décréta la rouquine. « L’attirance physique c’est important aussi. Imagine, s’il est laid comme un pou, tu serais dégoûtée…
- Nous n’avons pas l’intention de nous rencontrer, donc il n’y a pas de problème de toute manière. » Amélia vit l’incompréhension totale dans leurs yeux et se mordit la lèvre. Elle en révélait déjà trop. « Il faut vraiment que j’aille à la bibliothèque… »

Elle partit sans attendre de réponse, courant presque dans les couloirs. Avait-elle brisé sa promesse ? Amélia espéra que son inconnu ne s’en rendrait jamais compte. Que pouvaient bien faire Lili et Cyrielle après tout ? Elles ne savaient rien de leurs échanges, ni de son identité. Vérifiant que personne ne la suivait, elle se rendit vers les étagères qui hébergeaient les classiques de la littératures. A la lettre S de Stendhal, elle trouva le précieux roman, réceptacle de ses mots. Dans quelques instants, son destinataire viendrait la récupérer.

Lili l’attendait à la sortie du bâtiment, déterminée.

« Cy est partie rejoindre Ethan, mais nous en avons un peu discuté et euh… Tu ne crois pas que ça pourrait être une mauvaise blague ? Ca ne te gêne pas de ne pas savoir avec qui tu échanges ?
- Je me suis posé la question au début, oui, mais je lui fais confiance. C’est difficile à expliquer… » Elle soupira, cherchant ses mots. « Il n’attend rien de particulier de moi, et en ce moment, c’est agréable.
- C’est ce qu’il te dit pour l’instant. Mais ça peut très bien être un tordu qui essaie de te manipuler et un jour, vous finirez bien par vous rencontrer… Après tout, à quoi ça sert d’avoir des sentiments pour quelqu’un que tu ne verras jamais ?
- Je n’ai jamais dit que j’avais des sentiments ! »

Avec un soupir, Lili laissa tomber. Un peu gênée, Amélia attira la conversation vers des eaux plus sûres. Elle lui parla des messages concernant directement ses créations sur Photoflood, noyés au milieu des commentaires véhéments, insultants ou indécents. Mais la rousse se désintéressait déjà d’elle et s’éclipsa bientôt pour déjeuner avec Felipe. Amélia rentra chez elle, soudainement en proie au doute. Certains arguments de ses amies s’étaient insinués dans son esprit, poussant comme de mauvaises herbes. A quoi ça sert d’avoir des sentiments pour quelqu’un que tu ne verras jamais ? Lili avait raison, bien qu’il lui soit compliqué de l’admettre. Malgré ses dénégations, Amélia sentait bien qu’elle s’était attachée à son inconnu. Que se passerait-il s’il cessait de lui écrire du jour au lendemain ? Que ressentirait-elle ?

Elle le savait. Elle savait déjà pourquoi son coeur battait la chamade chaque fois qu’elle se rendait à sa boîte aux lettres pour découvrir son enveloppe et sa belle écriture, pourquoi elle tremblait d’anticipation lorsqu’elle dépliait cette lettre qui illuminait son quotidien, pourquoi elle imaginait pendant des heures la réaction de son correspondant à la lecture de sa réponse. La nuit était témoin des longues réflexions qui s’engageaient sur son identité. Amélia avait beau se persuader qu’ils ne se rencontreraient pas, elle fantasmait sur le moment de la découverte. C’était plus fort qu’elle, plus fort que ses résolutions. Mais tant que cela restait une envie, un rêve, cela ne poserait pas de problème, n’est-ce pas ? « Ca peut très bien être un tordu qui essaie de te manipuler. » Dans le jardin de son esprit, les mauvaises herbes commençaient à s’attaquer aux sublimes fleurs qu’elle avait réussi à protéger jusqu’ici. C’était une mauvaise idée d’en avoir parlé à Cy et Lili…

Elle repensa aux lettres. Il restait une chose que son inconnu lui avait fait promettre et qu’elle n’avait pas eu le courage de faire pour le moment. Entre le travail universitaire, les lettres, les lectures qu’elles lui inspiraient, elle n’était toujours pas retournée dans son atelier de couture. Elle repoussait ce moment, prétextant toujours une occupation. En réalité, elle craignait d’être dégoûtée de sa passion depuis ce qui était arrivé. Un blocage intérieur s’était formé en elle, malgré elle. Amélia le mentionnait d’ailleurs dans la lettre laissée ce midi. Ce ne serait pas encore aujourd’hui qu’elle pousserait la porte de son antre…

A dix-huit heures précises, elle sauta du fauteuil où elle avait passé l’après-midi à étudier le droit commercial. Dévalant les escaliers, le coeur bondissant, un sourire rêveur aux lèvres, la jeune femme anticipait ce moment où elle tiendrait l’enveloppe entre les mains. Aujourd’hui encore, elle était fidèle au poste. Sans attendre d’être rentrée dans son appartement, elle décacheta l’enveloppe sur le chemin du retour et commença sa lecture.

Ma très chère Amélia,

Je comprends tes sentiments concernant la couture. J’ai moi-même connu une période similaire avec ma passion. Un jour, cela ira mieux. Il suffit de la première impulsion. Je suis sûr que quand tu franchiras cette porte, tout te reviendra et ton talent ne pourra qu’exploser. J’ai vu certains commentaires concernant tes magnifiques créations. Le monde est à ta portée, il te suffit de tendre la main et de le saisir. Aie confiance. J’ai confiance en toi.

Tes remarques sur le Rouge et le Noir m’ont bien fait rire, tu as complété mon analyse bancale avec beaucoup de justesse. Ce n’est pas mon livre préféré non plus, mais je t’avoue avoir été attiré par le titre en premier lieu. Rouge comme l’amour, Noir comme la mort… Cela nous amène à mon choix pour la prochaine cachette : Roméo et Juliette. Je devine déjà ce que tu en diras, mais avec toi, je ne suis jamais à l’abri d’une surprise ! Alors, comme d’habitude, je commence : Roméo est quand même un sacré idiot. Quelle sincérité y a-t-il dans son amour pour Juliette alors que quelques instants plus tôt, il se morfondait pour une autre fille ? Et pourquoi se précipite-t-il pour boire ce poison alors qu’il ne restait que quelques minutes pour que Juliette se réveille ? Mais je chipote, leur histoire est belle. C’est sûrement la tragédie qui les entoure qui rend cette passion iconique. Qui mieux que Shakespeare aurait pu narrer leur peine d’être séparé, cette haine entre leurs maisons ?

Pourquoi ce livre, me demanderas-tu ? Je vois déjà la question se former dans ton esprit curieux. Tu n’es pas sans savoir qu’il y a une place spéciale pour toi dans mon coeur. Tu es l’Esmeralda de mon Quasimodo, la Daisy de mon Gatsby, l’Amélia de mon Dobbin, la Cosette de mon Marius, la Juliette de mon Roméo. Comme j’aimerais que les choses soient différentes ! Mais c’est impossible et je redoute chaque jour le moment où tu décideras que mes lettres ne te sont plus agréables, le moment où tu souhaiteras mettre un visage et un nom sur mes mots. C’est un désir plus que légitime et c’est pour te protéger que je ne puis rien révéler. Alors je nous réduis à cette relation platonique, qui bientôt te lassera. Je bénis et je maudis le jour où je me suis lancé, dans ce qui devait être une simple lettre de soutien, et qui m’a permis de te connaître au-delà de mes espérances les plus folles.

Mais je digresse. Ce livre est une formidable poésie, j’en lirai des passages ce soir en pensant à toi. Que penses-tu de ce Roméo ? Si tu le rencontrais en chair et en os, que lui dirais-tu ? Fondrais-tu comme Juliette ou le mettrais-tu face à ses contradictions ?

Je te conseille de poser ta réponse, s’il y en a une, dans la version originale. Il n’y en a qu’une, tu ne peux pas te tromper.

Avec toute mon affection,
Ton inconnu.
Partie 3 - La Brûlure by Aleyna
Author's Notes:
Voici la troisième partie de cette réinterprétation. Encore une fois, j'ai fait des choix imposés par l'époque et l'absence de magie/divinités.
Bonne lecture !
Cette lettre… Cette lettre était une véritable déclaration d’amour. Elle avait beau la retourner dans tous les sens, chercher la faille, elle ne pouvait ignorer les mots choisis par son inconnu. Ceux-ci la ravissaient autant qu’ils l’effrayaient. « Tu n’es pas sans savoir qu’il y a une place spéciale pour toi dans mon coeur. Tu es l’Esmeralda de mon Quasimodo, la Daisy de mon Gatsby, l’Amélia de mon Dobbin, la Cosette de mon Marius, la Juliette de mon Roméo. » Etait-elle une incorrigible romantique, dont les yeux pétillaient devant une phrase pareille ? Incontestablement. Cependant, les graines semées par Lili et Cyrielle avaient germé et le doute ternissait son bonheur.

Avaient-elles raison ? Cette lettre annonçait-elle une prochaine demande de rencontre, sous couvert de fausses dénégations ? Et s’il disait la vérité, de quoi exactement voulait-il la protéger ? La situation était particulièrement étrange. Toute à son euphorie de tisser des liens privilégiés avec une personne, au milieu des bouleversements qu’avaient connu sa vie ces derniers jours, elle avait baissé la garde. Il était le phare vers qui elle pouvait se tourner invariablement, la soutenant sans relâche, demandant un simple silence en retour.

Et ce silence, elle l’avait brisé.

Amélia relut à nouveau la lettre. Qui était-il réellement ? La voix de Lili résonna dans sa tête, impitoyable : « Oui, ça pourrait être un vieux pervers par exemple… » Non, elle ne pouvait y croire. Et si c’était le cas ? Les mots révélaient la beauté de son âme, mais l’attraction physique était-elle possible entre eux ? Des larmes de colère affluèrent, sans aucune barrière pour les retenir, roulant sur ses joues pâlies. Oh, pourquoi devenait-elle si superficielle ? Ses critères de beauté n’avaient jamais été les mêmes que ceux de ses amies. Mais l’image de Quasimodo s’imposa à elle. N’était-il pas difforme, constamment comparé aux gargouilles de sa cathédrale, tout en ayant le coeur le plus pur de tous ? Pourquoi se posait-elle ces questions ? Ils ne se rencontreraient jamais. Un jour, leurs lettres s’arrêteraient, ne le lui avait-il pas prédit ? Cette pensée ne fit qu’accroître sa détresse.

Calmant son désarroi tant bien que mal, Amélia se leva avec lenteur. Roméo et Juliette, donc. Elle trouva la pièce, dans la bibliothèque, et se plongea dans la lecture. En un instant, ses soucis s’envolèrent, remplacés par la ferveur que Shakespeare donnait à ses personnages. Il en émanait une certaine exagération, mais que c’était beau ! Elle pensa à son inconnu. Etait-il pour elle l’équivalent d’un Montague ? Elle ne pouvait le concevoir.

« Mon unique amour émane de mon unique haine ! Je l'ai vu trop tôt sans le connaître et je l'ai connu trop tard. Il m'est né un prodigieux amour, puisque je dois aimer un ennemi exécré ! »

Non, décidément, cette parole de Juliette ne pouvait s’appliquer à elle. C’était ridicule à bien des égards. A cette époque, en ce lieu, quelles inimitiés pourraient empêcher son inconnu de se dévoiler à elle ? Et de toute façon, comment pouvait-elle aimer quelqu’un qu’elle n’avait jamais vu ? Et pourtant, c’était en train d’arriver, elle le savait inconsciemment, tout en refusant de l’admettre. A présent, il lui fallait répondre.

Mon très cher inconnu,

Roméo est certes inconstant, mais il le dit clairement : quand il voit Juliette, c’est sa vie qui bascule, avant même de connaître son nom. Et jusqu’à la fin, il n’a jamais démordu de ce fait. Le reproche que je ferais à cette pièce est différent du tien. Roméo et Juliette s’aiment, avec une passion démesurée, belle et tragique, mais il s’aiment pour un physique. Or, le physique ne fait pas tout, il permet d’alimenter la passion mais ne suffit pas. S’ils ne s’étaient pas tués l’un pour l’autre, se seraient-ils aimés de longues années ? Rien n’est moins sûr.

Si je rencontrais Roméo ? Je serais sans nul doute flattée par ses attentions. S’il n’est pas décrit avec précision, mais on imagine sans mal son charme qui fait fondre Juliette si rapidement. Comme je te l’ai déjà mentionné, je ne suis pas attirée par les beautés solaires. Je pense que je me méfierais de lui… mais son adresse avec les mots fait que je lui laisserais sans doute une chance. Est-ce que ma réponse te déçoit ?

Sinon, je dois avouer que je suis confuse par tes mots doux comme le miel. Ce serait mentir que de prétendre qu’ils n’ont aucune prise sur mon coeur. Et pourtant… J’aime nos échanges, j’aime ta façon d’écrire, tes choix de lecture. Chaque soir, je me plonge dans le livre que tu as choisi, en partie, ou en intégralité, selon la taille de l’oeuvre. Avec toi, j’ai redécouvert le goût de la littérature classique, j’ai ouvert mes horizons qui s’étaient rétrécis sans même le réaliser.

Mais je suis confuse. Si je suis si importante pour toi, est-ce que ça te suffit réellement de ne pas me rencontrer ? Je te promets que si tu es le Montague de ma Capulet, je ne t’en voudrais pas. Je sais tant de choses sur toi et pourtant pas assez. Ou bien, joues-tu un rôle avec moi, quelqu’un que tu n’es pas ? Cette pensée me glace. Je ne veux pas que ça s’arrête. Je ne suis pas aussi douée que toi pour mettre des mots sur ce que je ressens, mais sache que tu prends une place de plus en plus importante dans ma vie. Je ne veux pas imaginer qu’un jour, il en aille autrement. Je me demande aussi… Ton refus de me voir est-il parce que tu es engagé à une autre personne ?

Je suis désolée de terminer sur cette note pessimiste.

Dans l’attente du prochain rayon de soleil,

Ton Amélia.


Elle posa son stylo et se massa les tempes avec applications. L’équilibre dans cette lettre avait été difficile à trouver. D’un côté, elle ne voulait pas le brusquer, donner l’impression de revenir sur sa parole. Mais d’un autre, il lui était essentiel de crever l’abcès. Lui répondrait-il clairement ? L’angoisse sourde la paralysait. Elle resta un instant, assise devant sa lettre achevée, le regard fixe. Que devait-elle faire ?

Une vibration sur la table la sortit de sa torpeur. Cyrielle lui avait envoyé un texto. Avec réticence, elle en prit connaissance : « Mia, je suis désolée d’insister avec ça, mais je m’inquiète pour toi. J’ai regardé un documentaire qui expliquait les différentes méthodes utilisées par les tarés pour attirer des filles sans qu’elles ne se doutent de rien. Il y a tellement de gens frappés dans ce monde et je n’ai pas envie que tu sois la prochaine. Imagine, et si tu correspondais avec un monstre ? » Puis, dans le texto suivant, elle lui envoyait des liens contenant des témoignages et des noms de femmes disparues ces dernières années.

Non, son inconnu n’était pas comme ça… Elle le savait en son for intérieur, n’est-ce pas ? Le doute la rongeait petit à petit… Il se faisait tard à présent et l’épuisement moral la guettait. Alors, elle éteignit toutes les lumières et se mit au lit. La nuit porterait conseil. Fort heureusement, elle rejoignit rapidement les bras réconfortants de Morphée.

*:*:*


La jeune femme posa la main sur la poignée de la porte. Elle n’avait jamais passé autant de temps loin de ses tissus, de sa machine à coudre. Aujourd’hui, elle devait y retourner, surmonter son blocage. La pièce était sombre, les rideaux étaient soigneusement fermés. D’un geste machinal, elle tendit la main pour les ouvrir. Mais c’était impossible. Amélia désespérait. Elle voulait voir la lumière du jour. Elle en avait besoin. Alors, elle tirait, tirait, tirait, en vain. Il semblait que quelqu’un les bloquait. Au moment où cette pensée traversa son esprit, le visage d’Appolyne apparut entre les rideaux, lui arrachant un hurlement.

« J’ai toujours été vénérée comme la plus belle d’entre toutes. Ce n’est pas toi qui me volera cette place. Tant que ta beauté était intimidante, je te tolérais. Mais tu as fait l’erreur de te rendre plus accessible, alors je t’écraserai sans aucune pitié. Tu ne voleras pas ce qui est mien, prends garde à toi. »


Amélia resta sans voix. Puis, elle saisit les vêtements qu’elle avait cousu et les apporta un par un à Appolyne, afin qu’elle accepte de la laisser passer. Celle-ci les prit avec voracité, mais ce n’était jamais suffisant. Amélia tomba à genoux. La pièce devint subitement vide. Appolyne drapée dans les rideaux la dominait de toute sa hauteur, Cyrielle et Lili à ses côtés. Elles disparurent. La jeune femme se leva dans une pièce méconnaissable et avança vers la porte vitrée, le coeur battant. Dans l’appartement d’en face, une ombre était apparue. Etait-ce lui ? Elle tenta de lui adresser de grands signes. Sans succès. L’ombre se détourna et éteignit la lumière. Brisée, Amélia sentit son coeur se morceler. Ce fut le moment choisi par la voix d’Appolyne pour emplir son atelier, se répercutant sur les murs nus.

« Tu ne voleras pas ce qui est mien, prends garde à toi. »

Amélia ouvrit les yeux avec soudaineté. Son coeur battait à tout rompre, la sueur perlait sur son front. Amélia ne se souvenait plus de rien, mais il était clair qu’un cauchemar avait causé ce retour précipité à la réalité. Un regard ensommeillé vers le réveil lui apprit qu’il était tôt. Bien trop tôt. Trois heures et demie du matin. Quelle poisse… L’heure qu’elle haïssait le plus.

En cette heure matinale, l’appartement prenait vie. Les recoins sombres regorgeaient des fantômes de ses angoisses, prêts à lui sauter à la gorge au moindre instant d’inattention. Les petits bruits, inoffensifs à la lueur du jour, devenaient prétextes à la terreur. Toutes ses pensées négatives se nourrissaient de ce chaos, en cette heure maudite, pour grandir, s’amplifier de manière démesurée. De nouvelles connexions se formaient dans son esprit. Cet inconnu devait forcément cacher quelque chose de louche. Peut-être qu’il avait honte de son apparence, qu’il était comme Quasimodo… Ou pire encore, peut-être était-il un psychopathe.

Après avoir tourné sur elle-même, tentant de noyer ses mauvaises pensées dans un flot de fictions sans queue ni tête, elle finit par se rendre à l’évidence. Morphée ne l’accueillerait plus pour cette nuit. S’avouant vaincue, elle se leva, prenant soin d’allumer toutes les lumières sur son passage pour chasser les démons. Dans la cuisine, elle alluma la bouilloire et choisit le thé le plus réconfortant à ses yeux, à la framboise et à la menthe. Puis, armée de sa tasse fumante, elle sortit sur le balcon.

Dehors, la fraîcheur ambiante ne la rebuta pas. Au contraire, elle vivifiait ses sens et calmait ses nerfs. Son regard tomba sur l’immeuble d’en face. Aucun signe de vie. En même temps, il était quatre heures et demie du matin, cela réduisait fortement la probabilité de croiser quelqu’un. Dans la rue, de rares voitures passèrent, transportant des travailleurs matinaux ou des fêtards tardifs, au choix. Amélia resta un moment là, silencieuse et en introspection, avant de finalement rentrer s’étendre sur le canapé, devant la télévision. Sa décision était prise. Elle devait le voir.

*:*:*


Aux multiples sollicitations de Lili et de Cyrielle, la jeune femme ne répondit pas. Ses cernes ne les trompèrent pas et elles finirent par se contenter de lui lancer des regards soucieux de temps en temps. Elles ne retinrent pas Amélia lorsqu’elle se dirigea vers la bibliothèque, le coeur lourd. Cela lui coûtait, mais au fond, sa décision reposait sur des bases rationnelles. Elle avait besoin de mettre un visage sur les mots de son inconnu. Il savait qui elle était, alors qu’elle restait dans le flou. Les mains tremblantes, elle s’aventura dans le recoin abritant les tragédies et glissa sa lettre. Il était onze heures cinquante-cinq. S’il disait la vérité, il ne devrait pas tarder.

Le département où se trouvait l’étagère était peu fréquenté. Amélia avisa une table vide, près d’une fenêtre, derrière un pilier. De là, elle pourrait observer discrètement sans être vue. Elle allait vraiment le faire. L’étudiante allait briser le pacte, tout en espérant qu’il ne le saurait jamais. Comment le pourrait-il ?

Dix minutes plus tard, un jeune homme s’aventura dans la section, d’un pas pressé. D’un coup d’oeil discret, Amélia détermina immédiatement que ça ne pouvait pas être lui. Erick, le frère jumeau d’Appolyne, avait sans doute un livre à emprunter. Pourtant, il se rendit directement vers le rayonnage qu’elle avait quitté quelques instants plus tôt. Lui tournant le dos, il saisit l’exemplaire de Roméo et Juliette en version originale. Oh mon dieu, faites qu’il ne tombe pas sur la lettre… Il n’était pas question qu’Appolyne entre en possession de ce courrier dans lequel elle avait mis une partie de son coeur. Mais Erick entrouvrit le livre sans aucune hésitation et saisit la lettre qu’elle y avait laissée. Il la rangea dans la poche intérieure de son manteau et quitta le rayon, silencieux comme une ombre, sans jamais se tourner vers le coin où elle se trouvait. Impossible.

Son inconnu ne pouvait pas être Erick Sore. Elle le connaissait peu, mais comme tout le campus, elle avait entendu parler de lui. Et pour cause. Il en était la petite célébrité, grâce à ses talents d’auteur-compositeur à la guitare. Chacune de ses vidéos était abondamment commentée dans les couloirs, y compris par Cy et Lili. Amélia ne s’y était jamais réellement intéressée. Il semblait froid et hautain, comme sa soeur, et n’avait, de toute façon, jamais eu un regard pour elle.

Comment était-ce possible qu’il soit l’auteur des lettres qui faisaient battre son coeur ? Et pourtant, en y songeant, il y avait eu des indices. Il avait évoqué sa passion à demi-mots, sans doute la guitare. Il avait mentionné le harcèlement dont il faisait l’objet. Cyrielle lui en avait vaguement parlé quelques mois auparavant : certains admirateurs étaient si obsédés par lui qu’ils lui envoyaient constamment des messages sur Photoflood et par le biais de courriers, adressés à la faculté. Parfois, la sécurité était amenée à refouler des fans un peu trop curieux.

Mais comment pouvait-il connaître son adresse ? Sa soeur était-elle au courant ? Et s’il n’était qu’un messager ? C’était une possibilité à considérer.

Dans un état second, Amélia quitta enfin sa cachette. Elle avait besoin d’y réfléchir. Chez elle. Au détour d’un couloir de l’université, sur son chemin, elle le croisa, plongé dans la lecture de sa lettre, un grand sourire attendri aux lèvres. Cela évacua les derniers doutes qu’elle avait à son sujet. Sa grande silhouette adossée contre un mur, indifférent aux personnes qui lui jetaient un coup d’oeil intrigué sur leur passage, il lisait. Amélia ne put s’empêcher de détailler ses traits fins qui devaient plaire à plus d’une personne et la courbe de ses lèvres. Finalement, il plia le courrier et Amélia se dépêcha de passer devant lui, sans un regard. Du coin de l’oeil, elle remarqua cependant qu’il leva la tête vers elle, mais elle s’obstina à jouer l’indifférence.

« Mia ! »

Lili se précipita vers elle, alors qu’elle sortit enfin à l’extérieur.

« Mia, tu vas être fâchée contre nous, mais franchement on a bien fait… Nous savons qui est ton correspondant secret ! 
- Ah bon ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Eh bien… Cyrielle ne voulait pas qu’on te le dise, mais vu que tout le monde est au courant et que tu ne vas jamais sur Photoflood, autant t’en parler. »

Comment ça, « tout le monde est au courant » ? Il fit soudain très froid dans son corps, alors que son coeur, lui, tombait comme une pierre.

« Nous étions vraiment inquiètes pour toi… On était sûres que le type n’était pas net. Alors Cy a eu l’idée de faire un live sur Photoflood pour exposer ce pervers devant toute l’université, afin de lui passer toute envie de te mettre le grappin dessus.
- Un live ? », répéta Mia, aussi pâle que la mort.

« Oui, tu sais, une vidéo en direct. Du coup, on t’a suivie à la bibliothèque pour voir où tu glissais ta lettre, puis on s’est cachées le temps que tu partes, parce qu’on savait que tu n’aimerais pas notre idée. Tu étais trop attachée à lui pour être objective. Ensuite, on est revenues et on s’est cachées dans le rayon voisin, pour qu’il nous voie pas. On était accroupies, comme deux détectives de choc ! » Horrifiée, Amélia attendit le dénouement, consciente qu’elle était foutue. Comment avait-elle pu ne pas les voir ? Et inversement ? « Et puis cinq minutes après, on a vu Erick débarquer. On a pensé que c’était un hasard mais non, il s’est dirigé direct sur ton livre, a pris ta lettre et a quitté la bibliothèque. »

Amélia manquait d’air. Elle avait besoin de s’asseoir, là maintenant.

« Vous avez filmé tout ça…?
- Oui, en live du coup », ajouta Lili avec enthousiasme. « Bon apparemment, ce n’était pas un vieux pervers, mais ça lui apprendra à jouer avec tes sentiments ! »

Mia eut envie de lui envoyer son sac au visage et de s’enfuir à toutes jambes. Mais elle était paralysée, incapable de réfléchir. Il saurait, il saurait qu’elle l’avait trahi. Jamais il ne lui pardonnerait… Son jardin, soigneusement entretenu ces dernières semaines, fut ravagé par les flammes en un terrible instant.

« Ca va, Mia ? Tu es toute pâle. En même temps, quel sans-coeur ! Il t’a fait espérer, pour rien.
- Pour rien ?
- Voyons, Mia, tu ne pensais tout de même pas qu’il tomberait amoureux de toi ? Je me demande d’ailleurs s’il ne préfère pas les hommes, je ne l’ai jamais vu en compagnie d’une femme, à part Appolyne bien sûr. »

La bouche de Lili forma un « O » et ses yeux s’agrandirent alors qu’elle réalisait, un peu tard, ce qu’elle avait fait.

« Oh là là, Appolyne va nous tuer. »

Puis, elle planta une Mia tremblante de rage et de désespoir. S’était-elle enfuie car elle craignait sa colère ? La réponse fut très vite évidente.

« Où est-elle, cette garce de Riorim ? », hurla une voix qu’elle identifia sans peine. Appolyne. Celle-ci, folle de rage, parvint à sa hauteur et pointa un doigt accusateur sur elle. Entourée d’amis acquis à sa cause, la jeune femme l’insulta copieusement avant de lui déclarer : « Ne t’approche pas de mon frère. Je ne sais pas où tu as eu cette impression qu’il était intéressé par toi, mais ce ne sera jamais le cas ! Jamais, tu m’entends ? Alors casse-toi et laisse-le tranquille ! »

Amélia resta muette, face à ces accusations, toujours sous le choc de la trahison. Celle de ses prétendues amies dont les intentions n’avaient pu être bienveillantes. Et puis, sa propre trahison. En cédant à la curiosité, en voulant calmer ses angoisses, elle avait brisé sa promesse. Et maintenant, elle l’avait perdu. Il ne lui avait encore rien dit, mais Mia le sentait au plus profond d’elle. Alors, sans répondre, elle se détourna des quolibets et quitta les lieux.

Cette fois, elle ne rentra pas chez elle. Elle erra dans les rues de la ville, jusqu’à atteindre le grand parc. L’esprit embrumé, elle refusait de découvrir une boîte aux lettres vide. Non, elle ne voulait plus penser à rien. A rien. La jeune femme ignora les multiples vibrations de son téléphone portable. Elle ignorait qui voulait la contacter, mais elle s’en fichait totalement. Après des heures de marche dans un état second, elle regagna finalement son immeuble.

Amélia resta un long moment devant la boîte aux lettres, triturant ses clés, indécise. Elle savait par avance qu’il n’y aurait rien du tout. Mais elle devait vérifier. Une minuscule lueur d’espoir subsistait dans son coeur, malgré toutes ses tentatives pour l’éteindre. Il était dangereux d’espérer, la chute n’en devenait que plus rude. Et puis, peut-être qu’il lui avait écrit après tout, pour lui dire à quel point elle l’avait déçu. Qu’est-ce qui serait le plus supportable ? Entre Charybde et Scylla, quel était le moindre mal, la moindre peine ? Finalement, la jeune femme prit une grande inspiration. Elle devait assumer les conséquences de ses choix. D’une main tremblante, elle glissa la clé dans la serrure de la boîte aux lettres, la tourna, oubliant de respirer.

Vide. La déception l’atteignit plus durement qu’elle ne l’imaginait. Son coeur tomba comme une pierre dans sa poitrine, alors qu’une vague de tristesse la submergea. Elle avait tout gâché. Son inconnu, qui n’en était plus un, avait été clair. Le jour où cela deviendrait trop dur pour elle de supporter son anonymat, il interromprait les messages. Au prix d’un effort surhumain, elle grimpa les escaliers, la tête haute et les joues sèches. Une fois la porte de l’appartement franchie, elle s’effondra et laissa libre cours à son désespoir.

*:*:*


Les trois semaines suivantes s’écoulèrent, chaque jour identique à la veille. La mère, puis le père d’Amélia étaient rentrés, l’obligeant à conserver un visage neutre, jour après jour. Le harcèlement ne s’était pas interrompu. Au contraire, chacun semblait se délecter de son échec. Appolyne avait fait passer la jeune femme pour une illuminée, obsédée par son frère. Malheureusement la vidéo de Cyrielle et Lili n’infirmait pas cette version des faits, au contraire. On l’y voyait, rayonnante, le sourire béat, alors qu’elle glissait une lettre dans le livre. Puis, quelques minutes plus tard, on apercevait Erick, le visage impassible, se rendre au même endroit, récupérer rapidement l’enveloppe et la cacher dans son manteau. Et c’était tout. On pouvait aisément croire qu’elle l’avait soumis à un chantage, mais combien d’étudiants en étaient réellement persuadés ? Là était la question. A nouveau, les hommes avaient subitement recommencé à l’ignorer, évitant son regard, de peur qu’elle les brûle eux-aussi. Cyrielle et Lili étaient les seules à se montrer un brin compatissantes, sans jamais réaliser à quel point leur amie souffrait de ce qu’elles avaient fait.

A nouveau, Amélia avait été contrainte de désactiver ses comptes sur Photoflood. Ce site la rendait malade. Les commentaires agressifs et méprisants s’étaient déchaînés sur la vidéo. Cyrielle avait eu la décence de le supprimer au bout de quelques jours, mais certaines personnes l’avaient enregistrée et la relayaient à leur tour. Depuis, Amélia faisait le dos rond. Les gens étaient davantage virulents derrière un écran que dans la vie réelle.

Appolyne ne la lâchait pas, jamais. Elle racontait à qui voulait l’entendre que son frère jumeau avait tellement honte d’avoir été piégé par une intrigante uniquement intéressée par sa célébrité, qu’il ne sortait plus de chez lui. A cause d’elle, Erick n’était plus retourné en cours. Cela, la brunette ne le lui pardonnait pas. Et Amélia tentait de ne pas se laisser atteindre, sans grand succès. Disait-elle la vérité ? Erick avait-il si honte de cette vidéo qu’il restait cloîtré chez lui, au plus grand désespoir de sa famille et de ses fans ?

Les premiers temps, elle s’était beaucoup interrogée. Qu’est-ce qui avait empêché Erick Sore de lui avouer son identité ? Craignait-il qu’elle le rejette ? C’était ridicule. Il était un des hommes les plus appréciés du campus, et au-delà. Il avait excellente réputation : poli, intelligent, artiste et tout à fait charmant. Il ne devait pas manquer de confiance en lui, n’est-ce pas ? Alors, elle avait fini par conclure que c’était d’elle qu’il devait avoir honte. Sa propre jumelle la détestait, après tout. Mais alors pourquoi ces lettres ? N’était-ce pas lui qui avait commencé ? Le mystère subsistait. Et pendant ce temps, elle n’avait plus de nouvelle de son inconnu. Chaque jour, elle regrettait la manière dont les évènements s’étaient déroulés. Parfois, le soir, elle relisait ses lettres et les romans qui avaient fait l’objet de leurs échanges enflammés.

Et puis un jour, elle en eut assez. Elle enferma les lettres dans un tiroir et abandonna les livres sur les étagères de la bibliothèque familiale. Et pour la première fois depuis près d’un mois, elle se rendit dans son atelier. « Je suis sûr que quand tu franchiras cette porte, tout te reviendra et ton talent ne pourra qu’exploser. » Ce conseil-là, elle ne l’avait jamais suivi. Il était temps d’y retourner. Les couleurs des étoffes lui parurent plus belles que jamais, lorsqu’elle ouvrit enfin ses lourds rideaux émeraude, pour laisser entrer la lumière du jour. Personne ne pouvait lui enlever ce rêve-là. Et elle se remit au travail.

Les lectures avaient eu du bon. Plus inspirée que jamais, elle dessina une collection qu’elle baptisa « Ames soeurs ». Sans aller jusqu’au costume de théâtre, elle réalisa des tenues masculines et féminines en l’honneur des couples mythiques de la littérature. Il ne s’agissait pas de représentations fidèles, mais d’interprétations. Quand enfin, elle termina cette collection, elle envoya un texto à Cyrielle et à Lili :

« Bonjour les filles. J’ai besoin de faire de nouvelles photos pour mon book. Je serais honorée que vous acceptiez de porter ma nouvelle collection. Demain soir à 20h, serait-ce possible ? »

Les réponses enthousiastes et positives lui parvinrent immédiatement. Amélia esquissa un sourire. L’heure avait sonné.
Partie 4 - Le Pardon by Aleyna
Author's Notes:
Voici la conclusion de cette modeste histoire. J'ai tenté de rester au plus proche du mythe, dans la mesure du possible. Bonne lecture !
Dix neuf heures cinquante-cinq. Pour une fois, Cyrielle et Lili étaient en avance. Les deux femmes, apprêtées comme pour une soirée festive, trépignaient devant la porte d’entrée. Ce fut Madame Riorim qui leur ouvrit. Elle les invita poliment à patienter dans le salon, alors qu’Amélia terminait ses préparatifs dans son studio improvisé. Les parents de la jeune femme quittèrent ensuite l’appartement afin de laisser le champ libre aux trois jeunes femmes.

A vingt heures cinq, Amélia consentit enfin à les rejoindre, resplendissante dans une combinaison rouge et souple qui mettait ses formes en valeur. Cy et Lili, un peu intimidées, ne firent aucun commentaire à ce sujet.

« Venez donc, il faut que je vous prépare », annonça Amélia, les examinant d’un oeil critique. « Cela ne suffira pas pour ce que j’ai prévu. »

Comme elle s’y attendait, les deux étudiantes semblèrent vexées. Cela ne lui ressemblait pas de leur parler ainsi. Mal à l’aise, elles s’exécutèrent tout de même, cherchant les défauts dans le miroir auxquelles elles firent face. Il était très étrange pour Amélia de constater à quel point elles étaient affectées par ses paroles, pourtant loin d’être offensantes, alors même qu’elles n’avaient aucun scrupule à lui asséner des affirmations vexantes.

« Alors, où sont les vêtements dans lesquels on va poser ? », demanda Lili avec excitation, alors que son amie lui brossait les cheveux avec soin.

« Dans le placard », répondit-elle avec un sourire mystérieux. « Je ne voudrais pas gâcher la surprise. Je crois que c’est ma meilleure collection à ce jour.
- Je suis tellement impatiente ! » Cyrielle se leva pour en ouvrir la porte.

« Cela ne sert à rien, Cy, je l’ai verrouillé pour le moment.
- Oh. » Elle se rassit, déçue. « Je pourrai mettre des photos sur Photoflood ? Tu sais, comme ça les gens pourront voir ce que tu fais… 
- Je ne sais pas si c’est une bonne idée…
- Oh si », intervint Lili. « Ca te ferait une sacrée pub ! »

« Nous pouvons faire des photos toutes les trois  », concéda Amélia, l’air absent. « Je me suis bien débrouillée avec le retardateur la dernière fois.
- Hum, je ne sais pas si c’est une bonne idée Mia… », Cyrielle regardait ses ongles avec un intérêt marqué. « Ta dernière initiative n’a pas beaucoup plu aux gens, tu ne crois pas ?
- Je te rappelle que ce sont quand même mes créations…
- Bien sûr, Mia, Cy ne le remet pas du tout en cause. Mais tu vois, après ce qui s’est passé avec Erick… »

Amélia s’y attendait alors, elle accusa le coup, imperturbable. Elle s’occupa des retouches de maquillage sur le visage de Lili qui se tut aussitôt.

« Appolyne m’a dit qu’Erick refuse de sortir de chez eux.
- J’ai eu des nouvelles de sa part », annonça Mia d’une voix faussement mélancolique.

Surprises, les deux femmes se tournèrent vers elle d’un seul mouvement.

« Et c’est maintenant que tu nous le dis ?
- Excusez-moi, il faut que j’aille prendre l’air. »

Elle sortit sur le balcon et admira les lumières qui filtraient des habitations, tout le long de la rue. Comme elle s’y attendait, Cyrielle fut la première à la rejoindre.

« Qu’est-ce qu’il t’a dit, Mia ?
- Ne le dis pas à Lili… », dit-elle avec un sanglot travaillé. « Il m’a avoué qu’il s’était trompé sur mon compte. Il m’avait confondue avec toi et c’est avec toi qu’il voulait communiquer. Mais il est timide…
- Oh Mia… » Elle cacha mal sa satisfaction, qui pointait dans sa voix. « Je suis tellement désolée…
- Il m’a dit que si tu partageais ses sentiments, il faudrait que tu t’excuses publiquement, avec Lili, sur Photoflood pour l’avoir mis dans l’embarras. Tu comprends, il a peur que tu ne l’aimes pas vraiment.
- Il a dit ça ? Je ne voulais pas vous humilier, Mia, je vous promets…
- Je sais bien, Cy, je le lui ai dit. Mais je le comprends. Comment pourrait-il penser autrement ? »

La jeune femme ne répondit pas immédiatement, mais finit par acquiescer.

« Tu es prête ? Va prévenir Lili, j’arrive. »

Sans attendre sa réponse, Amélia lança un live sur Photoflood. Ces derniers jours, elle s’était assurée de savoir le faire, pour ce moment précis. Cy se précipita dans l’atelier pour aborder le sujet avec Lili.

« Bonjour à tous, je suis avec Cyrielle et Lili ce soir, et elles ont une grande annonce à nous faire. »

Ces dernières semaines, elle avait gagné un grand nombre d’« abonnés ». Elle vit les premiers se connecter au live, mais ne prêta aucune attention aux commentaires qui s’affichaient.

« Lili ? Cy ? »

Cyrielle fut la première à s’approcher, un grand sourire sur le visage. Elle saisit le téléphone d’un geste expert.

« Bonjour mes petits chats ! Nous sommes chez Mia ce soir, vous savez à quel point elle est douée pour créer des vêtements. Avec ma belle Lili, nous allons poser pour présenter sa merveilleuse collection. » Lili arriva à ses côtés, un peu incertaine, mais se composa une expression avenante. « D’ailleurs Lili, nous avons une petite mise au point à faire, n’est-ce pas ?
- Bonjour les copains ! Oui, Cy, il semblerait que nous nous sommes un peu précipitées, il y a quelques temps… Vous vous souvenez de notre dernier live ensemble, à la bibliothèque ? Tout cela n’est qu’un énorme malentendu.
- Erick, je suis profondément désolée. Et toi Amélia, j’espère que tu ne m’en veux pas… », fit-elle avec une moue exagérée.

Amélia se saisit du téléphone et, filmant toujours Cyrielle et Lili, répondit d’une voix claire. Enfin, l’heure de sa vengeance approchait.

« Je ne sais pas Cy… Quand vous m’avez laissée tomber pour les photos, je n’ai rien dit. Quand je les ai postées alors que j’avais fini par les prendre seule, tu ne m’as pas soutenue. Puis, vous m’avez fait passer pour une illuminée. Vous m’avez blessée, vous le savez. Alors, en vérité, je vous en veux encore, toi et Lili. »

Le visage de la blonde, choqué et furieux derrière un sourire forcé, valait le détour. Lili regarda ses pieds avec grand intérêt.

« Oh Mia… Ce n’est pas ce que tu crois », répliqua Cy, qui s’approchait discrètement pour récupérer le téléphone.

« Qu’est-ce que c’est alors ? Je ne comprends pas.
- Cyrielle s’est trompée sur tes intentions… »

Amélia fit mine de couper la connexion et posa son téléphone, qui enregistrait toujours.

« Dites-moi, est-ce que c’est vrai ? Est-ce que vous avez sali notre amitié, si elle existe vraiment, parce que j’ai pris des photos sans vous et que je les ai publiées ? Est-ce que vous avez laissé tout le monde m’humilier sans bouger le petit doigt ?
- Non Mia…
- Oh arrête un peu », intervint Cyrielle. « Je sais que tout ça, c’est à propos d’Erick. Tu es tombée amoureuse de lui, très bien, mais je te rappelle qu’il pensait m’écrire. Quoi de plus normal, de toute façon ?
- Répondez-moi.
- Mia… », reprit Lili, attristée par le tour que prenait la conversation.

« Laisse Lili. Amélia semble avoir oublié que sans nous, elle n’est personne. Regarde-toi, tu n’as pas d’amis et tu en es réduite à tomber amoureuse de lettres. D’ailleurs à ce propos, je veux les récupérer.
- Tu ne réponds toujours pas à ma question, Cyrielle. »

La jeune femme tentait de rester solide, malgré les méchancetés assénées par Cy. Elle ignorait pourquoi celle qu’elle avait longtemps considéré comme une amie pouvait la mépriser autant. Lili tentait encore de maintenir un semblant de paix.

« Mia. Je comprends que tu te sois sentie blessée, mais cette situation n’était pas tenable. On te voyait tous les jours avec ce sourire, tu disparaissais à la bibliothèque quelques minutes et tu revenais l’air de rien. Forcément, on a remarqué que quelque chose ne tournait pas rond. Tu ne voulais rien nous dire, mais ce qu’on avait appris était suffisant pour savoir que la situation n’était pas saine. Il se moquait de toi, Mia.
- Les trois-quart des filles sont amoureuses de lui depuis des années, et tu voudrais nous faire croire que d’un coup, il t’écrit des lettres en cachette ? Ne me fais pas rire. Appolyne a raison », intervint Cyrielle, toujours furieuse. « Pendant des années, tu as cherché à éblouir tous les hommes avec ta beauté, mais il faut croire que ça ne leur suffit pas. Tu as très bien compris que ta personnalité n’attirerait jamais personne alors tu as fait ton chantage sur Erick…
- Il n’y a jamais eu de chantage », fut tout ce qu’Amélia parvint à répondre, surprise par la tournure de la conversation. De quoi pouvait bien parler Cyrielle ? Celle-ci divaguait. « Très bien. Si tu es si sûre de toi, va le rejoindre. Je crois que tu n’as plus rien à faire chez moi. »

Elle saisit son téléphone et coupa la transmission. Cinq cent cinquante personnes s’étaient connectées pendant la session. Amélia n’en avait cure. Des masques étaient tombés ce soir-là. Sa manoeuvre ne passa pas inaperçue.

« Qu’est-ce que tu as fait Amélia ? 
- J’ai fait exactement comme vous deux. Un live. »

Un silence assourdissant s’ensuit.

« Tu n’as pas osé… Tu nous as piégées… », souffla Lili, horrifiée.

«  Tu ne nous as pas prévenues ! », hurla Cyrielle. « Comment as-tu pu nous faire un coup pareil ? 
- Exactement de la même manière que tu m’as piégée et que tu as piégé Erick. Qu’est-ce que ça pouvait bien vous faire ? Vous vous cachez derrière votre prétendue bienveillance à mon égard, mais en réalité, la jalousie vous a guidées depuis le début. Chaque fois que j’ai eu besoin de soutien, vous n’avez jamais été là. Maintenant, sortez de chez moi.
- Est-ce que tu as pensé à ta réputation, Mia ? », articula la rousse, toujours choquée.

« Ce n’est pas comme si j’en avais une à protéger, n’est-ce pas ?
- Est-ce que tu m’as dit la vérité à propos d’Erick ? », demanda Cyrielle, toujours remontée.

« A toi de juger. Je ne sais pas si Ethan aura été très ravi de ta prestation ce soir, à toi de voir auprès de qui tu veux assurer ta place. Pour la dernière fois, partez. »

*:*:*


Ce soir-là, elle prit finalement ses photos seule, avec une confiance renouvelée. Cette fois, elles ne finiraient pas sur les réseaux par accident. Amélia recruta également un voisin pour mettre en valeur les vêtements masculins, un lycéen heureux de repartir avec un petit billet. Le moment était venu de retravailler son book et ses candidatures. La jeune femme avait conservé les adresses mail et les numéros de téléphone des contacts que lui avaient indirectement procuré son inconnu. Son coeur se serra à cette pensée. Elle était désormais sûre que le jeune homme avait mobilisé ses contacts pour lui apporter de la visibilité.

En ce qui concernait Lili et Cyrielle, une partie d’elle s’en voulait de s’être rabaissée à leur niveau. Mais Amélia ne pouvait plus supporter leur hypocrisie, leur amitié toxique et malveillante. Elles méritaient, à leur tour, d’être exposées aux yeux de tous. Cela dit, elle n’avait pas cherché à en connaître les conséquences. Ni Lili, ni Cyrielle n’avaient remis les pieds à l’université depuis, ce qui l’avait vaguement fait culpabiliser. Dans les couloirs, les quolibets à son égard s’étaient calmés. Cerise sur le gâteau, depuis cinq jours, elle n’était pas tombée sur Appolyne.

Les vacances de Noël pointaient le bout de leur nez lorsque Amélia finit par croiser la soeur jumelle d’Erick. Celle-ci, pour une fois, ne l’attaqua pas publiquement. Au lieu de cela, elle s’arrangea pour qu’elles se retrouvent seules.

« J’ai vu la vidéo », dit-elle simplement.

« Comment va Erick ? », questionna Amélia, sans réfléchir. Elle s’inquiétait pour lui, même s’il l’avait rayée de sa vie.

« De quel droit… » Appolyne commença à s’énerver. Cependant, elle s’interrompit et plissa ses yeux. « Il va très mal. Je te laisserai lui parler à condition que tu me rendes quelques services.
- Tout ce que tu veux », répondit aussitôt l’étudiante, trop heureuse d’avoir une opportunité de s’excuser.

« J’ai une dissertation à rendre pour Dubois demain, à dix heures. Je l’avais complètement oubliée donc je n’ai pas encore commencé. » Elle sortit une feuille de son sac et la lui tendit. « Rédige-la moi, pour demain neuf heures. On se retrouve ici. Et fais-moi un truc potable, sinon tu peux oublier mon frère. »

Puis, elle se retourna sans ajouter quoi que ce soit. Amélia déplia le papier, les doigts tremblants. Le sujet était intitulé « Les réformes modernes du droit des entreprises en difficulté ». Il était seize heures. Sans aucune recherche préalable, elle ne voyait pas comment elle allait pouvoir s’en sortir. La mort dans l’âme, elle se dirigea vers la bibliothèque. Pour Erick, elle devait au moins essayer. Elle saisit tous les livres de droit commercial qu’elle put, et les empila sur une table vide. Quel dommage que Dubois ne leur ait pas donné le même examen !

Les heures passaient et elle en était toujours au plan de la dissertation. Amélia ne parvenait pas à aligner ses idées de manière cohérente. Elle détestait le droit commercial. Ses propres notes dépassaient à peine la moyenne, mais là, elle ne pouvait pas se rater. L’étudiante se prit la tête entre les mains. Le découragement s’insinuait dans son âme, glaçant ses pensées les unes après les autres. Il lui devenait impossible de réfléchir. Sa gorge se noua. Les larmes affluèrent sous ses paupières désespérément closes. Un premier sanglot s’échappa de sa gorge, puis un second. Non… Elle ne pouvait pas craquer ici, dans cette bibliothèque presque vide.

« Tu as besoin d’aide avec cette dissertation ? »

Amélia se redressa brusquement et essuya discrètement ses larmes, avant de se tourner vers la source de cette voix compatissante. Deux étudiantes un peu plus âgées l’observaient avec inquiétude.

« Oh, mais je te connais ! », s’exclama l’une d’elles avec entrain.

Oh non… C’était reparti pour une humiliation. La jeune femme s’assit aux côtés d’Amélia, un grand sourire sur les lèvres.

« Tu as beaucoup de talent !
- Oh euh… merci beaucoup », réagit Amélia, légèrement embarrassée.

« Quand est-ce qu’on verra la prochaine collection ? », renchérit son amie. « D’ailleurs, ce n’était pas cool ce que t’ont fait ces filles avec qui tu traînes.
- Arrête de l’embêter Mimi. Montre-moi donc ce devoir qui te pose problème. »

Sans attendre de réponse, l’inconnue saisit la feuille portant le sujet.

« Dubois ne se renouvellera donc jamais… », soupira-t-elle. « Ecoute, va te chercher un café, j’appelle deux-trois amis et on en reparle, d’accord ? »

Devant le ton impératif de l’étudiante, Amélia n’osa pas répliquer et se précipita vers la machine à café dans le hall. Là, la grande horloge indiquait vingt heures trente. Dehors, le ciel était d’un noir d’encre, constellé d’étoiles scintillantes. Amélia attendait la neige avec impatience. Elle se faisait de plus en plus tardive et rare au fil des années. Le réchauffement climatique y était-il pour quelque chose ? Récupérant deux gobelets fumants, elle remonta anxieusement vers la bibliothèque. Ces femmes, qu’elle ne connaissait pas, allaient-elles réellement l’aider ?

Ils étaient quatre lorsqu’elle retourna à sa table. Deux hommes avaient rejoint Mimi et son amie, et ils tapent tous frénétiquement sur leurs ordinateurs respectifs. En s’approchant, elle réalisa qu’ils s’étaient répartis le travail et rédigeaient chacun une sous-partie différente de la dissertation.

« Oh Amélia, je te présente Nicolas et Maurice. Ils ont gentiment accepté de nous aider. Assieds-toi avec nous et ne t’inquiète pas. Nous n’en aurons pas pour très longtemps. »

Plantée là, avec ses deux tasses, la jeune femme faillit fondre en larmes à nouveau mais cette fois, de gratitude. Maladroitement, elle tendit les tasses aux deux femmes, qui furent surprises de cette attention.

« Oh, il ne fallait pas, c’est adorable ! Au fait, je crois que je ne me suis pas présentée. Moi c’est Akilée, mais tout le monde m’appelle Aki, on se demande pourquoi », fit-elle en roulant des yeux.

« C’est un joli prénom », répondit aussitôt Amélia, avec sincérité. « Ca me rappelle la mythologie.
- Tu avais raison Aki, elle est vraiment chou », rit le dénommé Nicolas.

Amélia repartit acheter des cafés aux deux hommes, malgré leurs protestations, peinant à croire ce qui lui arrivait. Ces parfaits inconnus l’aidaient, sans attendre de contrepartie. La reconnaissance la faisait bégayer, ce qui les amusait beaucoup. Une bonne heure plus tard, Mimi avaient synthétisé leurs travaux respectifs et harmonisé l’ensemble. Elle lança victorieusement l’impression.

« Et voilà ! Tu vas pouvoir passer une nuit tranquille.
- Comment puis-je vous remercier ? Etes-vous sûrs qu’il n’y a rien qui ne puisse vous faire plaisir ? », insista la jeune femme.

Ils rangèrent leurs affaires sans répondre dans un premier temps. Puis, Maurice se pencha vers elle avec un sourire en coin.

« Faire barrière au harcèlement, ça nous fait plaisir. »

Avec un clin d’oeil et une tape sur l’épaule, il quitta la pièce, suivi de ses amis, qui lui adressèrent des signes d’adieu. Comment l’avait-il su ? Amélia baissa les yeux vers la feuille qui était restée sur la table, la feuille que lui avait donnée Appolyne. En haut à droite, elle ne l’avait pas remarqué auparavant, son nom était écrit en lettres majuscules : A. SORE.

*:*:*


Amélia attendait avec nervosité dans le couloir où elle avait rencontré Appolyne la veille. Il était déjà neuf heures cinq. Si la brune n’arrivait pas rapidement, elle devrait se rendre en cours, sans pouvoir lui remettre la dissertation. S’était-elle trompée de lieu de rendez-vous ? Elle reconnaissait pourtant l’amphithéâtre devant lequel elle se trouvait…

Elle était sur le point de partir lorsque, enfin, Appolyne daigna montrer le bout de son nez. Elle eut l’air surprise de la voir là. Amélia lui tendit le devoir, le coeur battant. Il était vraiment excellent. Les étudiants de la veille connaissaient leur sujet sur le bout des doigts. Avec une moue dubitative, la soeur d’Erick parcourut rapidement le devoir. Au fur et à mesure de sa lecture, elle devint livide.

« Ce n’est pas toi qui a écrit ça », cracha-t-elle, visiblement vexée.

Amélia comprit alors qu’elle n’avait jamais eu l’intention de rendre le devoir qu’elle avait écrit. Cy - ou Lili - avait dû lui confier que le droit commercial était son point faible et elle avait voulu la piéger, l’obliger à renoncer à son frère.

« Tu m’as demandé une dissertation, la voici », répondit-elle, avec prudence.

« Je ne suis pas convaincue », dit-elle d’une voix mauvaise. « Demain, je me rends à une soirée de Noël. Il me faut une robe, je n’ai rien à me mettre. Il me faut une robe moulante, entièrement doublée en dentelle de Calais dorée et en lamé or. Couds-la moi, et peut-être que tu reverras mon frère. Demain, même heure, même lieu. »

Une nouvelle fois, elle tourna les talons sans réfléchir. Du lamé or ? De la dentelle de Calais dorée ? Si Amélia avait une idée précise de la robe qui plairait à Appolyne, elle ne voyait pas comment elle pourrait se procurer les matériaux. La dentelle de Calais coûtait extrêmement cher et ne se trouvait pas à la mercerie du coin. Elle devait, en revanche, avoir le lamé requis dans son placard. Elle n’en était pas certaine. Elle soupira. Après les cours, elle n’aurait que quelques heures pour travailler.

Elle n’avait pas assez de tissu lamé doré. Il fallait qu’elle aille s’en procurer, mais elle avait téléphoné à ses merceries préférées, les implorant, mais rien n’y faisait. Personne, autour de chez elle, n’avait ces tissus spécifiques en stock. Elle n’aurait jamais le temps de terminer cette robe avant le lendemain matin, encore moins avec les matériaux requis. Blême, elle avança comme un zombie en direction du balcon, dans l’espoir que l’air glacial lui fasse du bien. Pourquoi Appolyne s’acharnait-elle à lui réclamer des défis impossibles dans des délais absurdes ? Et surtout, pourquoi Amélia se laissait-elle faire ? Rien ne l’obligeait à lui obéir. Mais elle voulait qu’Erick lui pardonne. Elle voulait avoir une chance de le revoir, de lui parler. C’était puéril, certes, mais cela animait son coeur. Elle soupira et se réfugia sur son lit, le regard vide.

Deux heures s’étaient ainsi écoulées lorsque la sonnette de la porte d’entrée sonna avec insistance. En l’absence de ses parents, la jeune femme se leva de mauvaise grâce et alla ouvrir. Devant elle, un livreur portait un gros paquet sous le bras.

« Amélia Riorim ?
- C’est bien moi », répondit-elle avec méfiance.

Elle n’avait pourtant rien commandé dernièrement. Elle signa sur le petit boîtier qu’il lui tendit et saisit le paquet. Le poids, la texture du colis ne laissèrent aucune place au doute. La jeune femme se dépêcha de l’ouvrir, une fois à l’intérieur. Serait-ce possible ? Est-ce bien… Un superbe tissu lamé d’or s’échappa du colis. Il devait y en avoir pour cinq mètres à l’intérieur, ce qui était largement suffisant. Et ce n’était pas tout. Il y avait également une bobine de fil doré et trois mètres de dentelle de Calais. Il devait y en avoir pour une belle somme. Qui avait bien pu lui envoyer ce colis ? Une simple lettre dactylographiée s’échappa du paquet.

Nous avons appris ce qui était attendu de toi sur Photoflood. Nous espérons que ce matériel te permettra de relever le défi, à toi de laisser parler ton talent à présent ! Courage, nous croyons en toi.

Une dizaine de créateurs qu’elle connaissait uniquement de nom avaient signé la lettre. Le coeur d’Amélia se gonfla de gratitude. Sans perdre une seconde, les remerciant intérieurement, Amélia se mit au travail. Dans son atelier, elle cousit sans relâche, avec une concentration extrême, essuyant régulièrement les perles de sueur qui naissaient sur son front. Il était une heure du matin lorsqu’elle termina, au grand soulagement des Riorim qui avaient réclamé le silence à plusieurs reprises, désireux de dormir sans l’infernal tressautement de sa surjeteuse. Amélia fut fière de son travail. Elle résista à la tentation d’ajouter une étiquette pour apposer sa marque. Cela n’aurait sans doute pas plu à Appolyne. Puis, avant d’aller se coucher, elle remercia un par un ses généreux donateurs dans la messagerie de Photoflood.

*:*:*


Une nouvelle fois, Appolyne arriva en retard au rendez-vous. Une nouvelle fois, elle fut surprise de voir Amélia l’attendre, sereine et rayonnante. Elle ne put émettre aucune critique et la jeune femme put voir ses yeux briller, malgré ses tentatives pour rester impassible.

« En fait, je ne pourrai sans doute pas aller à cette soirée. Mais je vais la prendre quand même, pour une autre fois.
- Pourquoi ? » La question lui échappa, malgré elle.

« Eh bien, Erick a encore refusé de me présenter Rick Madon, j’avais prévu d’y aller avec lui. »

Amélia déglutit. Si Erick était une petite célébrité, ce n’était pas grand chose en comparaison de la notoriété dont bénéficiait Rick Madon. Même Amélia, qui ne connaissait pas spécialement ses films, savait mettre un nom sur son visage. Il vivait dans la métropole voisine, d’où il s’éclipsait régulièrement pour les besoins de son métier. Appolyne pensait-elle sérieusement avoir une chance ?

« Je ne te demanderai même pas de m’arranger un rendez-vous avec lui pour ce soir. C’est de toute façon impossible que tu puisses faire quoique ce soit », déclara la brunette, s’éloignant avec la robe dorée dans les bras. « C’est dommage, j’avais presque changé d’avis à ton sujet. »

En effet, cela relevait de la mission impossible. Furieuse, Amélia se blâma pour sa stupidité. Appolyne avait-elle réellement eu l’intention de la laisser voir son frère, pour qu’elle ait enfin une chance de lui expliquer ce qu’il s’était passé, combien elle était désolée ? Elle réprima un grognement de frustration, mit sa fierté - ou du moins ce qu’il en restait - de côté et rattrapa la jeune femme.

« Si je t’obtiens ce rendez-vous, est-ce que tu me promets que je pourrai parler à Erick ? », lui demanda-t-elle fermement.

« La question ne se pose pas », chuchota-t-elle, jetant des regards autour d’elle. « S’il ne voit pas mes messages, je ne vois pas pourquoi il lirait les tiens. »

Puis, elle s’éclipsa pour de bon. Amélia serra les poings, écoeurée. Appolyne avait sans doute raison. Depuis le début, elle se jouait d’elle, mais Erick en valait la peine, se disait-elle confusément. Elle l’avait trahi. Elle méritait ce que sa soeur jumelle lui infligeait. Ce n’était pas le moment de lâcher. Car après tout, qu’avait-elle à perdre à tenter ?

Une fois rentrée chez elle, Amélia s’installa devant son ordinateur portable. Elle avait réfléchi toute la matinée à ce qu’elle pourrait écrire, sans jamais être bien convaincue. Il fallait à présent se lancer. Quelques clics lui permirent de retrouver le profil de Rick Madon sur Photoflood. Il y avait peu de chance qu’il voie son message, surtout à quinze heures. Alors, elle improvisa d’un trait.

Bonjour,

J’espère de tout coeur que vous lirez mon message car je suis désespérée. Je souhaite mettre les points sur les i tout de suite : je ne suis pas là pour vous harceler de mots enamourés, d’éloges, dans le but de flatter votre égo. Je pense que d’autres passionnés sauront le faire bien mieux que moi.

Je suis désespérée car j’aime un homme. J’ai trahi sa confiance parce que j’avais peur et je le regrette amèrement. Cependant, nous n’avons pas pu en parler et je ne sais comment le contacter, autrement que par sa soeur. Et cette soeur en question va me permettre de le voir, si je lui obtiens un rendez-vous avec vous.

C’était vraiment stupide de ma part de vous écrire. Vous devez être bien occupé. Pourquoi vous intéresseriez-vous à ces histoires ? Je suis désolée.


Mia appuya sur une touche pour tout effacer, mais réalisa qu’à chaque paragraphe, elle avait envoyé le petit bloc de mots. Mortifiée, elle chercha la fonction « effacer » le message. Si elle pouvait au moins les supprimer avant qu’il les voie… Mais déjà, une réponse lui parvint :

Bonjour Amélia.

J’ai un peu honte de t’avouer que je suis au courant de l’histoire en question. Dis-moi comment je peux t’aider. Quand dois-je la rejoindre ? De quelle preuve aurais-tu besoin ? Je suis désolé par avance : il est impossible que je sois d’une grande amabilité avec cette personne, mais je ferai un effort. ;)


Bouche bée, Amélia relut ce message trois fois de suite, incapable de formuler des pensées cohérentes. Comment pouvait-il être au courant ? Pourquoi l’aiderait-il ? Ces derniers jours, elle allait de surprise en surprise, devant la bonté de certaines personnes. Les larmes aux yeux, elle répondit :

Merci infiniment ! Je sais simplement que c’est ce soir. Peut-être pourriez-vous lui envoyer un message pour vous arranger avec elle ? Du fond du coeur, merci. Que puis-je faire pour vous remercier ?

La réponse ne se fit pas attendre.

Tu peux me tutoyer ;) D’accord, alors envoie moi son profil, s’il te plaît. Je lui dirai que je viens de ta part. Tu me remercieras quand vous serez réunis avec cet homme. Ne t’en fais pas pour ça.

Elle se perdit une nouvelle fois en remerciements et lui transféra le contact d’Appolyne. Elle n’en croyait pas sa chance. Contre toute attente, Rick Madon lui avait répondu. Que savait-il exactement ? Elle n’imaginait pas que cette histoire avec Cy et Lili, avait touché un public au-delà de l’université. Que pensait-il exactement ? Amélia avait fui les réseaux comme la peste et ne savait donc pas ce qui s’y trouvait. Elle ne voulait pas savoir ce qui s’y trouvait. Même après la dernière vidéo avec Cy et Lili, elle n’était jamais retournée sur son fil Photoflood pour en analyser les retombées. Cela ne l’intéressait tout simplement pas.

Son téléphone vibra, à plusieurs reprises. Un numéro inconnu l’appelait. Curieuse, Amélia décrocha, espérant secrètement entendre la voix d’Erick.

« Allô ? », interrogea une voix féminine.

Presque.

« Ecoute, j’ai eu un message de Rick. Je ne sais pas comment tu as fait, mais le plus important c’est que j’ai mon rencard.
- Est-ce que je…
- Ecoute. Je ne suis pas sûre que la robe me convienne. Donne-moi toutes tes créations, comme ça, j’aurai le choix. »

Amélia blêmit. Ses créations ? Non… Elle ne pouvait pas les céder comme ça. C’était son oeuvre, le travail de sa vie.

« Riorim ? Tu m’as entendue ?
- Oui, je… je ne sais pas si…
- Je croyais que tu voulais vraiment parler à mon frère. Il faut croire que tu n’es pas si déterminée que ça à te faire pardonner.
- Si, bien sûr que si. Mais qu’est-ce qui me garantit que cette fois, je pourrai lui parler ?
- Amène les fringues chez moi et tu le verras. Il est là en ce moment. Sonne au troisième étage, SORE, 23 rue de la République. Tu vois où c’est ? »

23 rue de la République ? Amélia habitait au 22, précisément au troisième étage. Serait-il possible que… ? Elle se précipita vers le balcon. Il n’y avait aucun doute. Sur une fenêtre de l’appartement d’en face, un voilage était ouvert. Appolyne lui adressa un signe de la main, un sourire narquois aux lèvres. Depuis tout ce temps, Erick était là, en face d’elle, dans ce logement dont elle n’avait jamais vu les habitants, jusqu’à aujourd’hui.

« Tu as dix minutes. »

Appolyne raccrocha et referma le rideau. Mia ne pouvait y croire. Tout ce temps, il était si près et en même temps, si loin. Tant de semaines, elle avait spéculé sur la manière dont il avait obtenu son adresse, comment il pouvait la connaître. Derrière les voilages de son appartement, il pouvait observer, sans être reconnu. Comme il lui manquait…

Amélia revint soudain à la réalité. Sans plus réfléchir, elle se précipita vers son atelier et ouvrit le placard en grand, saisit une valise et jeta les vêtements les uns après les autres à l’intérieur. Le fruit de centaines et de milliers d’heures de travail tout au long de sa vie fut ainsi rassemblé sans cérémonie. Cela lui creva le coeur, mais cela restait du matériel, son passé. Erick était son futur, son avenir. Malgré sa trahison, elle ne pouvait s’empêcher d’y croire, d’espérer. Ils étaient faits l’un pour l’autre, n’est-ce pas ? Pour lui, elle était prête à tout, à en perdre la raison.

Le coeur lourd, bien plus lourd que les valises qu’elle traînait, elle quitta son appartement. Il ne restait plus rien dans son placard. Il était tristement vide, elle n’avait pas pu se résoudre à s’y attarder. Les larmes aux yeux, la tête haute, elle se dirigea vers la grande entrée de son immeuble. Dehors, il avait commencé à neiger. Les flocons s’écrasèrent sur son visage, se mêlant aux rares larmes salées. Déterminée, la jeune femme traversa la route, à grands pas, pour ne pas être tentée de faire demi-tour. Le regard droit devant elle, elle s’avança vers la porte et prit à nouveau l’ascenseur. A la fois vers son ennemie et vers son amour. A chaque pas, son coeur oscillait entre joie et tristesse, espoir et désespoir, amour et haine.

Elle sonna à la porte, qui s’ouvrit aussitôt. Appolyne, le regard triomphal braquait un téléphone devant elle.

« Viens donc prendre le thé, chère Amélia. Le temps que je regarde ce que tu m’as apporté. »

Elle tourna son téléphone et se désintéressa aussitôt de la jeune femme.

« Et maintenant les amis, voyons voir ce que contiennent ces valises ! »

Devait-elle être surprise ? Plus vraiment. Amélia se sentait lasse, terriblement lasse et s’assit devant une tasse fumante. Appolyne vidait le contenu des valises, le téléphone filmant toujours, jetant les habits l’un après l’autre, formant deux piles sur le tapis. Ce fut à ce moment, sans doute, que la colère gagna finalement Mia. Elle se leva d’un bond et arracha le téléphone des mains d’Appolyne et le jeta un peu plus loin au sol. Elle entendit un vase se briser.

« J’en ai assez ! Je ne mérite pas d’être traitée comme tu le fais, tu n’es qu’une sadique égoïste ! », hurla-t-elle. « Tu prétends agir pour protéger ton frère, mais tout ce que tu fais, c’est pour tes propres intérêts ! Je refuse de participer à cette mascarade !
- Dommage, tu étais si près du but. »

Appolyne semblait à peine surprise. Avec des gestes négligents, elle remit les vêtements qu’elle avait devant elle dans la valise. Puis elle se leva et la regarda fixement, sans une once de pitié.

« Par contre, tu avais tort. J’agis réellement pour protéger mon frère. Maintenant, sors de chez moi.
- Mais…
- SORS !
- Ca suffit ! »

Une voix puissante couvrit les leurs. Amélia la reconnut instantanément et se tourna aussitôt vers lui. Erick. Posté dans l’encadrement de la porte, les bras croisés, le regard brun parcourant la pièce avec stupéfaction. Une vague de tendresse s’empara de la jeune femme, suivie de près par la honte, mais Appolyne fut la première à réagir.

« Retourne te reposer. Ne te préoccupe pas de cette mythomane.
- Je vais bien, Po. Laisse-nous.
- Mais, je…
- Laisse-nous. S’il te plaît. »

Enfin, pour la toute première fois, Amélia se retrouva seule avec lui. D’abord, aucun des deux n’osa briser le silence, s’observant mutuellement avec intensité. Puis, elle se souvint que c’était l’opportunité qu’elle avait attendue si longtemps.

« Je… Je suis désolée de t’avoir dérangé, je voulais juste… » Elle s’interrompit, cherchant ses mots. « Je suis désolée pour le vase, je le remplacerai. Je suis désolée pour… pour tout. Je sais que je t’ai trahi, j’ai eu peur et… J’aurais dû te dire que ça ne me suffisait plus. Je ne voulais pas… Je ne voulais pas révéler ce qu’il se passait à toute l’université et je… Enfin… Je suis consciente que tu dois être très en colère contre moi et je suis désolée pour tout. » Effrayée par son regard toujours aussi intense, Mia recula de plusieurs pas. « Je… Je vais te laisser tranquille maintenant, je n’aurais jamais dû venir…
- En effet, tu n’aurais pas dû. »

Le poignard en plein coeur fit mal. Il fut extrêmement difficile de ne pas s’effondrer. Incapable de le regarder plus longtemps sans fondre en larme, elle se retourna et se dirigea maladroitement vers la porte, abandonnant les valises ouvertes derrière elle.

« Tu n’aurais pas dû céder à son chantage. Tu n’aurais pas dû brader tes merveilleuses créations pour moi. Je… Je n’en vaux pas la peine. En réalité, c’est à moi de m’excuser. Pas à toi. »

Amélia se figea, n’en croyant pas ses oreilles. Se pouvait-il ? Elle l’entendit s’approcher d’elle, le pas hésitant.

« Je ne t’ai jamais répondu et j’en suis désolé. En réalité, je n’ai pas quitté cet appartement depuis un mois et tu as le droit de savoir pourquoi. Ce n’est pas de ta faute. Depuis toujours, j’ai une santé assez fragile. Régulièrement, je suis amené à manquer les cours, rester confiné chez moi. C’est ma soeur qui s’occupe de moi, ma mère étant constamment en déplacement. Cela n’a pas été facile pour elle… » Amélia se tourna lentement. Il tendit les mains vers elle, implorant. « Elle a ses défauts, je suis le premier à le reconnaître mais je lui dois tellement. Alors quand elle m’a parlé de toi, de tes photos, j’ai été lâche. Je ne lui ai pas dit la vérité. Je n’ai tout simplement pas osé. Pourtant, je ne pouvais taire mon coeur plus longtemps alors j’ai décidé de t’écrire. Honnêtement, je pensais que tu me prendrais pour un fou. »

Elle fit un pas vers lui, à la fois galvanisée et tétanisée par les révélations. Cette contradiction fondamentale l’empêcha de se laisser emporter par le soulagement.

« Avec toi, j’étais moi-même. Je n’étais pas Erick Sore, le musicien de Photoflood. Je n’étais pas non plus le fragile Erick qui doit prendre des tas de précautions lorsqu’il sort de chez lui. Je ne peux pas tomber malade comme n’importe qui. Avec moi, un rhume devient rapidement pneumonie, une grippe peut m’être fatale. Personne ne le sait.
- Est-ce pour cette raison que… que tu ne voulais pas me dire qui tu étais ? » demanda-t-elle, prudemment.

« Je suppose que j’ai peur de ta réaction, oui. C’était tellement plus facile à travers des mots sans visage, qui ne risqueraient pas de provoquer ton rejet. Et puis, je ne voulais pas devoir choisir entre ma soeur et toi. Mais j’ignorais tout ce qu’elle t’a fait subir, jusqu’à ce que Rick Madon m’envoie un message et me raconte ce qu’il se passe sur Photoflood. Je t’ai alors vue traverser la route, des valises pleines. Je n’osais y croire. Si tu veux les récupérer et faire demi-tour, je comprendrais… », termina-t-il d’une petite voix.

«  Quelle idée ! Comment peux-tu envisager une chose pareille ? »

Les mots coulèrent sans difficulté, sortis tout droit de son coeur. Une lueur s’alluma au fond des yeux bruns d’Erick qui saisit aussitôt ses mains. Comment était-il possible de passer de l’enfer au paradis en quelques secondes ?

«  Elle te dit ça maintenant, mais elle te quittera à la moindre contrariété. »

Mia tourna vivement la tête pour découvrir Appolyne, le regard furieux, assise devant la tasse au thé désormais tiède. Depuis combien de temps écoutait-elle ? Et surtout, de quoi se mêlait-elle ?

« Po, tu sais que je t’adore, mais pas aujourd’hui. J’ai vu ce que tu as fait. Tu ne sais rien de nous, qui es-tu pour juger ? 
- Mais…
- J’ai du mal à croire que tu sois si jalouse de sa beauté et de son talent que tu te servirais de moi pour te venger. »

Appolyne resta muette, furibonde. Enfin, elle quitta la pièce, pour de bon cette fois-ci.

« Alors, Mia, acceptes-tu mes excuses ? », demanda enfin le jeune homme.

La chaleur de ses yeux l’enveloppa toute entière. Timidement, elle acquiesça, sans voix. De toute façon, si elle avait voulu répondre, elle en aurait été incapable car les lèvres du jeune homme vinrent aussitôt se poser sur les siennes. Il lui sembla avoir attendu ce baiser toute sa vie. Enfin, elle était à sa place. Et les yeux chargés de colère d’Appolyne ne pourraient rien y changer.

« Tout ira bien », lui chuchota-t-il au creux de l’oreille.

Un grand sourire aux lèvres, Amélia le crut.
End Notes:
Merci d'avoir lu jusqu'au bout. Cette fin ne me satisfait pas entièrement, mais en réalité, aucune ne m'a jamais satisfaite ! Pour Amélia et Erick, c'est un nouveau début, tout comme la fin du mythe d'Eros et Psyché marquait le véritable commencement de leur histoire. J'espère que cette adaptation vous aura semblé fidèle et vous aura plue. Prenez soin de vous.
Cette histoire est archivée sur http://www.le-heron.com/fr/viewstory.php?sid=1999