La femme à la bouche fendue by Catie
Sélection FlamboyanteSummary:


Image libre de droits sur pixabay
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Il y a Irina, qui est d'une beauté renversante.
Il y a William, qui la défigure dans un acte de jalousie violente.
Et il y a la piste sanglante de victimes qu'elle sème ensuite dans son sillage.

Irina n'est plus ; elle a cédé la place à Kuchisake-onna.
La femme à la bouche fendue.
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Participation au concours RedynaMYTHEr de Fleur


Categories: Horreur, Conte, Fable, Mythologie Characters: Aucun
Avertissement: Violence physique
Langue: Français
Genre Narratif: Roman
Challenges:
Series: RedynaMYTHEr [Concours]
Chapters: 10 Completed: Oui Word count: 14286 Read: 6014 Published: 30/05/2020 Updated: 27/06/2020

1. Chapitre 1 by Catie

2. Chapitre 2 by Catie

3. Chapitre 3 by Catie

4. Chapitre 4 by Catie

5. Chapitre 5 by Catie

6. Chapitre 6 by Catie

7. Chapitre 7 by Catie

8. Chapitre 8 by Catie

9. Chapitre 9 by Catie

10. Chapitre 10 by Catie

Chapitre 1 by Catie
Author's Notes:

Hello tout le monde !

Ca faisait vraiment très longtemps que j'avais pas posté  par ici, mais le concours de Fleur sur les mythes et légendes m'a beaucoup inspirée donc j'ai sauté sur l'occasion. Donc pour commencer un immense merci à ma Fleur d'amour pour cette idée de concours, sans lequel je n'aurais jamais écrit ce petit texte. :hug:

Les consignes étaient les suivantes :

- S'emparer d'un personnage mythique et transposer son histoire à l'ère moderne : un véritable exercice de réécriture, dans le sens de reprise et réadaptation d'un mythe

- Le but était donc de choisir un mythe et d'apporter une touche moderne et une interprétation qui nous est propre

- La réécriture devait contenir un personnage mythique, avec ses caractéristiques connues, l'esprit du mythe original et l'époque moderne

- Il était possible de s'écarter du mythe de base, de ré-interpréter certaines caractéristiques, de transposer les métiers et/ou relations familiales, de  modifier les noms, ou même changer de lieu, du moment qu'on reconnaît le texte initial.

Je me suis pour ma part tournée vers un  conte d'horreur japonais, connu sous le nom de Kuchisake-onna. Il s'agit d'une légende un peu du même style que la Dame blanche, qui comporte donc de nombreuses versions et interprétations, j'ai repris ici la plus connue. Mon texte se découpera en dix courts chapitres, et j'espère qu'il vous plaira. Il y aura bien sûr des scènes plutôt sanglantes, d'où le rating -16.

Sur tout ce blabla, je vous souhaite une très bonne lecture :hug:

 

Debout face à la mer, Irina plisse les yeux pour se protéger des milliers d’éclats que le soleil reflète sur les vagues. L’eau vient lécher ses orteils nus et le vent caresse doucement sa peau, se mêlant à ses longs cheveux noirs. Autour d’elle, les enfants courent sur le sable en criant, des jeunes jouent au beach-volley, des adultes se prélassent au soleil, d’autres nagent paisiblement.

Elle fait comme si elle ne les voyait pas, comme si elle ne les entendait pas, mais elle a une conscience aiguë de leurs regards sur elle, des yeux qui glissent sur la peau nue de ses jambes ou de son dos. Un sourire joue au  coin de ses lèvres tandis qu’elle se délecte de leur désir ou de leur jalousie. Elle a toujours été à la recherche de l’approbation silencieuse des autres ; elle n’existe pas sans l’assentiment tacite de ceux qui l’entourent. Elle n’est rien sans leur envie. A quoi bon vivre invisible et dans l’indifférence générale ?

— Je ne vais pas tarder à y aller, finit-elle par dire d’une voix mélodieuse. Mon service va bientôt commencer.

Elle se tourne vers sa mère, debout à ses côtés, qui contemple aussi l’horizon.

Jamais Irina n’aurait pu démentir sa parenté tant elles sont semblables. C’est de sa mère qu’elle tient toute sa beauté et son apparence délicate. Elles ont la même ossature fine, les mêmes longs cheveux noirs et lisses, les mêmes visages en forme de cœur et les mêmes yeux en amande. Ceux de sa mère sont plus foncés que les siens, et elle est un peu plus petite, mais ce sont les seuls détails qui les différencient. Si l’âge n’avait pas marqué le visage de Kaneko, on aurait presque pu les prendre  pour des sœurs.

Ses parents se sont rencontrés au Japon, alors que son père était en échange linguistique pour ses études. Il avait fini par y rester quelques années, avait épousé sa mère, puis l’avait convaincue de venir vivre en France. Irina avait grandi ici, sur la côte méditerranéenne, dans un riche mélange de cultures japonaise et française. Et si elle n’avait pas hérité de véritables traits caractéristiques de son père, il lui avait légué son incroyable charisme, qui la rendait très populaire auprès de son entourage – et surtout des hommes, il ne fallait pas mentir.

— Tu réfléchiras à ce que je t’ai dit ? demande sa mère d’une voix douce, sans la regarder.

— Bien sûr.

Elle ne dit rien pour le moment, mais c’est déjà tout réfléchi. Elle n’a aucune envie de quitter son indépendance, son appartement, son salaire, pour retourner vivre chez ses parents et étudier sur les bancs de l’école dans l’espoir d’avoir un possible diplôme. Être serveuse n’est peut-être pas prestigieux, mais c’est suffisant financièrement, en attendant de trouver mieux.

— A dimanche.

Elle l’embrasse avec légèreté sur la joue, enivrée par son parfum au jasmin. Sa mère lui fait un discret un sourire, un geste de main et la laisse partir.

Elles ont pris l’habitude de se retrouver parfois sur la plage pour discuter un peu avant qu’Irina ne parte travailler pour le service du soir, dans un des nombreux restaurants qui bordent la Promenade des Anglais. La plupart du temps, elles n’échangent que des banalités, mais elles aiment cette petite bulle d’intimité, entourées du vacarme ambiant et des grains de sable entre leurs doigts de pieds.

Irina s’éloigne de sa  mère et se faufile entre les serviettes, les parasols et les enfants qui jouent avec leurs seaux. L’un d’eux lui envoie soudain un ballon dans les pieds, la faisant trébucher. Malgré tout, elle ne se vexe pas et laisse échapper un joli rire, qui lui attire le regard d’un jeune homme allongé un peu plus loin. Il la détaille de haut en bas, de son haut rouge qui lui dénude les épaules jusqu’à son minishort qui moule astucieusement son fessier.

Le gamin coupable accourt pour récupérer sa balle, qu’elle a ramassée avec grâce malgré le sable mouillé qui y est collé.

— Pardon madame, s’excuse-t-il d’une voix honteuse.

Il porte des yeux émerveillés sur la jeune femme qui s’agenouille devant lui en lui tendant son bien, un sourire aux lèvres.

— Pas de soucis, mon grand. Je te la rends si tu réponds à une question !

— Laquelle ?

Timide, l’enfant triture sa lèvre inférieure avec son index, se dandinant d’un pied sur l’autre. Irina le trouve adorable.

— Est-ce que tu me trouves belle ?

Le  petit garçon hoche vigoureusement la tête et un sourire édenté se dessine sur son jeune visage.

— Tu es la plus belle madame que j’ai vue !

Avec un nouveau rire léger, son ego gonflé à bloc, elle lui tend son ballon et le regarde s’éloigner avec satisfaction. Elle se sent parfois puérile, mais elle n’est jamais mieux que lorsqu’elle obtient ce genre de réponses. Elle aime savoir comment  la perçoivent les autres et qu’ils valident ainsi son apparence, même les enfants impressionnables.

Essuyant ses doigts pleins de sable sur ses cuisses, Irina reprend son chemin. Elle a toujours été une jeune femme soignée, à qui la beauté et la jeunesse importaient beaucoup, mais elle vit aussi dans la peur constante de perdre tout cela. C’est ce côté rationnel qui la pousse à clamer son indépendance vis-à-vis de ses parents depuis qu’elle est en âge de travailler. Viendra un jour lointain où elle ne pourra plus compter sur son aspect engageant pour obtenir ce qu’elle veut.

Lorsqu’elle arrive au restaurant, elle se glisse dans les vestiaires avec un soupir, rêvant au jour où elle fera fortune. Elle désire depuis longtemps avoir sa propre boîte, faire fortune par son simple talent, mais elle a parfois du mal à se persuader qu’il ne s’agit pas d’une chimère. Les cours en ligne qu’elle suit ne sont pas suffisants, elle le sait, et c’est gâcher ses capacités et son intelligence que de travailler ici, mais il faut bien gagner sa vie.

Irina se regarde une dernière fois dans  le miroir qui surplombe le lavabo des vestiaires avant de gagner la salle. Elle aime son reflet et la beauté sauvage qu’il dégage.

Les mots du petit garçon résonnent dans son esprit. La plus belle qu’il ait jamais vue.

Avec un sourire en coin, elle se dit qu’il en sera sûrement ainsi pour le reste de sa vie. En toute modestie, évidemment.

 

End Notes:

Petite mise en bouche qui présente le contexte, la suite arrive très vite !

N'hésitez pas à laisser un petit mot et à aller jeter un oeil sur les autres textes du concours dans la série dès que tout le monde aura commencé à publier. :hug:

Chapitre 2 by Catie
Author's Notes:

Attention, le rating -16 vaut pour ce chapitre (scène de sexe non explicite).

 

— Vous terminez à quelle heure ?

Cette phrase, Irina l’a entendue de nombreuses fois, bien trop pour qu’elle puisse les compter. Pourtant, ce n’est pas un soupir qui lui vient aux lèvres, mais un sourire à la fois charmeur et provocateur, comme elle a si bien appris à les doser. Elle pose le verre de Get 27 sur la table avec un geste lent et  calculé, sa main effleurant le poignet de l’homme assis seul dans ce coin de terrasse.

— Je ne sais pas s’il est bien raisonnable de vous confier cette information monsieur, lui répond-elle d’un air joueur.

Le restaurant est presque vide ; les derniers clients  règlent l’addition et s’en vont. Elle n’a plus que quelques tables à débarrasser et elle pourra partir se changer pour regagner son appartement vide. Une perspective peu réjouissante. Et elle doit avouer que celui qui lui fait face est très séduisant. Il doit bien avoir dix ans de plus qu’elle et ses cheveux grisonnent sur ses temps, mais il dégage un charme qui la fascine.

— Et pourquoi donc ?

Sa voix est chaude et caressante, son regard épouse ses formes de haut en bas, discret et flatteur. Irina glisse son plateau vide sous son bras et laisse ses yeux insistants  tomber sur l’alliance qui orne l’annulaire gauche de son interlocuteur.

— Parce que votre femme ne sera certainement pas d’accord.

— Elle est parfaitement au courant de mes habitudes, lui dit-il avec un sourire.

Irina hausse un sourcil dubitatif, sans se départir de son air joueur. A vrai dire, le fait qu’il soit marié ou non ne change rien pour elle, elle est un peu honteuse de l’admettre, mais elle aime trop plaire pour s’attarder à ces considérations. Et elle doit avouer qu’il est excitant  de savoir qu’un homme la veut alors qu’une autre l’attend sagement à la maison. En revanche, elle apprécie ce petit jeu, cette tension qu’elle entretient  sciemment, la mise en bouche avant le plat principal.

— Que vous avez l’habitude de draguer les serveuses ? lui lance-t-elle d’un ton léger.

— Nous avons une union libre, affirme l’homme avant de boire son verre d’un trait. Vous ne me croyez pas ?

— Je devrais ?

Il se lève soudain, se rapprochant d’elle bien plus que la décence ne le permet. Pourtant, Irina ne s’éloigne pas, enivrée par cette aura captivante  qu’il dégage. Elle imagine déjà ses mains puissantes empoigner ses  fesses nues pour la soulever et la prendre sauvagement sur le bar américain de son appartement.

— Je m’appelle William, souffle-t-il d’un ton caressant. Vous pouvez m’appeler si jamais vous changez d’avis.

Contrairement à tous les idiots qui la draguent habituellement et qui écrivent leurs numéros sur les serviettes du restaurant qu’elle jette ensuite sans un regard, il lui tend sa carte professionnelle. Blanche avec une écriture noire formelle, qui indiquait son nom complet – William Dufresne –, son numéro de téléphone et le nom de sa société.

— Un administrateur de biens ? fait-elle remarquer avec un rire. Très pompeux.

— Et rentable, lui assure-t-il. J’attends de vos nouvelles.

D’un geste délibéré, il sort un billet de cinquante euros de son portefeuille et le laisse sur la table en guise  de pourboire. Puis sur un dernier regard brûlant, il disparaît, emportant avec lui l’odeur troublante de son parfum aux effluves fruités. Irina met un point d’honneur à ne surtout pas se retourner ; hors de question qu’il sache l’effet qu’il a pu lui faire. Elle glisse sa carte dans son soutien-gorge, empoche le billet et débarrasse ses tables tranquillement, comme si rien ne venait de se produire.

D’autres auraient pu se sentir achetées par ce pourboire indécent, ou offusquées par ce culot, sans parler de l’alliance à son doigt, mais Irina est trop égoïste et matérialiste pour  se soucier de ce genre de détails. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle a croisé la route d’un homme qu’elle désire violemment, et peu importe tout le reste, elle ne restreindra pas ses envies.

Néanmoins, elle attend quelques jours pour le rappeler, aimant comme d’habitude se faire attendre. Allongée dans son canapé, le regard fixé au plafond, elle est charmeuse, joueuse, elle rit. Et finit par accepter un premier rendez-vous.

Ils se retrouvent le lendemain soir, dans un de ces restaurants  où elle n’aurait jamais mis les pieds dans d’autres circonstances. Ils se cherchent du regard, s’effleurent dès qu’ils en ont l’occasion, se jettent des coups d’œil appréciateurs. Il n’a toujours pas retiré son alliance, mais elle doit avouer que ça l’excite plus qu’autre chose. Elle ne sait pas si cette histoire d’union libre est vraie ou s’il s’agit d’un mensonge. Cela lui importe peu. Elle sait juste qu’elle le veut.

Elle retient peu de choses de leurs échanges, des badineries sans grand intérêt. De nombreux scénarios érotiques se déroulent déjà dans son esprit et elle anticipe déjà le contact de ses mains chaudes sur sa peau. A tel point qu’elle refuse le dessert et lui suggère de régler l’addition, une lueur équivoque dans le regard.

Il la conduit au Hyatt, où il a réservé une suite qui fait face à la mer engloutie dans la sombre obscurité de la nuit. La porte est à peine fermée qu’ils se perdent dans une étreinte fougueuse qui ne fait qu’aviver l’incendie de  leurs corps. Irina se laisse volontiers happer par les affres de la passion, abandonnant son corps frissonnant de désir à son amant.

Quelques heures plus tard, alors que leurs respirations s’apaisent peu à peu au creux des draps, Irina profite de la moiteur de la chambre et de la quiétude de l’instant pour poser la question qui lui occupe l’esprit, à présent que ses besoins charnels ont été comblés.

— Ta femme ne va pas se demander où tu es ?

William émet un rire léger et passe son bras autour de sa taille, collant son corps nu contre le sien.

— Je te l’ai dit, nous sommes dans une union libre, lui chuchote-t-il à l’oreille d’une voix rauque. Je vais voir ailleurs, elle aussi, et ça nous convient parfaitement.

— Tu continues à lui faire l’amour ?

Son ton est taquin, presque indifférent,  mais elle est consumée par une curiosité malsaine.

— Parfois, admet-il, mais ce n’est rien comparé au plaisir que j’ai ressenti avec toi.

Un sourire langoureux étire les lèvres d’Irina, qui s’étire comme un chat, de façon à mettre en valeur sa poitrine ferme. Bien évidemment, le regard de William s’attarde sur ses seins ronds, et le désir s’y allume une nouvelle fois.

— Ce qui veut dire qu’on se reverra ? murmure-t-elle d’un ton plein de sous-entendus.

En guise de réponse, les doigts habiles de son amant se  fraie un chemin jusqu’à ses cuisses volontairement écartées. Il se penche vers elle, une lueur affamée dans les yeux.

— J’espère bien, susurre-t-il dans un souffle à peine audible.

Puis il fond sur ses lèvres, l’embrassant avec une ardeur redoublée. Irina s’abandonne de nouveau à lui, avec la satisfaction de celle qui obtient toujours ce qu’elle veut.

 

End Notes:

Merci pour votre lecture et à bientôt !

Chapitre 3 by Catie
Author's Notes:

J'insiste sur le rating -16, pas de fleurs ni de papillons  dans cette histoire :mg:

 

— On se voit demain soir.

William se penche sur Irina encore à moitié endormie pour lui donner un long baiser. Son parfum musqué et  les effluves de son after-shave lui chatouillent les narines mais elle y répond volontiers, encore alanguie entre les draps chauds.

— Je t’ai laissé un petit cadeau sur la table du salon, lui chuchote-t-il d’une voix chaude à l’oreille.

Puis il lui embrasse la tempe et quitte la pièce sur un dernier geste  tendre. Irina attend d’entendre la porte de la suite se refermer pour pousser un long soupir. Elle a enfin du temps pour elle. Deux longs jours sans la présence étouffante de William à ses côtés.

Le corps encore engourdi par sa nuit agitée, elle s’étire de tout son long avant de se lever et d’enfiler le peignoir de lin blanc que son amant lui a offert il y a déjà six mois, quelques jours après le début de leur relation. Elle traverse la chambre jusqu’au salon luxueux, dont les baies vitrées offrent une vue magnifique sur la mer. Sur la table, comme annoncé, un cadeau emballé d’un gros nœud rouge. Haussant un sourcil ironique à cette vue, Irina s’empare du paquet et l’ouvre d’un geste négligeant. Un collier en argent orné de minuscules diamants, qu’elle caresse du bout des  doigts. Elle referme la boîte sans même l’essayer, devenue impassible au vu du nombre toujours croissant de ces présents.

Les  cadeaux sous lesquels il la noyait l’ont fascinée, au début. Elle était ravie de ces bijoux, ces vêtements, ces chaussures, ce luxe dont elle a profité le plus possible, ravie de mettre en valeur cette beauté naturelle avec laquelle elle est née. Puis cela a fini par la lasser ; elle se lasse vite, Irina.

Elle n’a  pas mis fin à leur relation pour autant, bien trop heureuse de pouvoir profiter de ces avantages. Elle a quitté son travail, s’est inscrite à des cours supplémentaires qui la passionnent, profitant d’être entretenue par William pour se lancer. Il a même offert de payer le loyer du petit appartement qu’elle a voulu garder. Et en échange de cette opulence, elle s’offre plaisamment à lui lorsqu’il n’est pas en voyage d’affaires,  tend une oreille complaisante à ses confidences.

Il lui a conté son passé de militaire, l’héritage d’une cousine qui l’a rendu riche et qui a entraîné son départ de l’armée. Il lui a parlé de ses parents trop durs, de sa femme parfois distante parfois tentatrice, pour attiser sa jalousie elle l’a devinée, mais son absence de sentiments l’empêche de ressentir autre chose que de l’indifférence. Elle est trop jeune et volage pour s’attacher et faire autre chose que profiter de cette chance.

Seulement, il y a un problème à présent. Hier soir, entre deux ébats il lui a glissé un « je t’aime » au creux de l’oreille. Elle en a eu un frisson glacé le long de la colonne vertébrale, qu’il n’a pas eu l’air de percevoir. Elle voulait le séduire, oui, mais jamais elle n’a pensé qu’il aurait pu tomber amoureux d’elle. William est un homme riche et puissant et elle pressent, confusément, qu’il ne sera pas aisé de se  sortir  de cette situation.

Sans compter sa jalousie latente, qu’elle sent à chaque fois qu’un autre homme la regarde ou lui parle. Sa main possessive au creux de  ses reins, ses prunelles qui se glacent, elle voit tout cela, même si elle joue la femme aveugle. Cela lui paraît être le comble de l’hypocrisie au vue de l’alliance à son doigt. C’est pour cette raison qu’elle ne lui a jamais parlé des autres hommes qu’elle fréquente, par crainte et prudence.

Le reste de la journée s’écoule avec la tranquillité légère de son quotidien de ces derniers mois. Elle s’allonge sur un des transats de la terrasse pour profiter de la douce  température de ce début  d’automne, son ordinateur portable sur les genoux pour suivre son cours à distance. Elle sirote de l’eau pétillante, commande un plat  gastronomique à midi et achève son après-midi avec quelques longueurs paresseuses à la piscine de l’hôtel.

Elle s’apprête à remonter se doucher et se changer avant de se rendre au restaurant pour le dîner lorsqu’elle croise un jeune homme des plus attirants dans l’ascenseur. Un anglais à l’accent charmant et au sourire en coin joueur. Ils échangent quelques mots, ils flirtent avec insouciance quelques instants, elle rit, joue avec ses longs cheveux et s’amuse du regard fasciné qui parcourt son corps. Elle n’a pas à réfléchir longtemps. Pour une fois qu’elle a une soirée seule sans William, autant en profiter.

Elle l’invite alors dans sa suite et il ne se fait pas prier pour accepter. Elle se laisse encore désirer, échappe à ses mains baladeuses, fait monter un repas pour deux par le room service. Pas un instant elle ne cesse de jouer, électrisée par cette tension qu’elle sent entre eux. Il s’appelle Liam et son prénom est si semblable à celui qui quittait cette suite plus tôt dans la journée qu’elle trouve la situation plus amusante encore.

Ils n’ont cependant pas le temps de finir le dessert que l’anglais l’embrasse avec fougue, et qu’elle répond à son baiser avec tout autant d’enthousiasme. Les vêtements tombent vite et ils se perdent dans une étreinte passionnée sur le canapé de la suite, avant de poursuivre dans le lit qui a accueilli ses ébats avec William la veille.

Irina est si perdue dans son plaisir qu’elle n’entend pas la porte d’entrée s’ouvrir, ni la voix rauque familière qui appelle son nom. La tête entre ses cuisses lui fait perdre tout contrôle et elle s’abandonne à cette langue talentueuse. Son corps est arqué sur le matelas moelleux, des gémissements s’échappent de ses lèvres, lorsqu’un bruit sourd lui fait ouvrir les yeux.

Aussitôt, sa jouissance est remplacée par une vague de terreur qui la glace jusqu’aux os. William se tient sur le seuil de la chambre, l’air si en colère qu’il en est terrifiant. Elle se redresse d’un coup, en tentant de ramener le drap sur son corps nu. Etonné, son compagnon d’un soir suit son regard et son teint se fait livide. Il bredouille quelques mots, que  William coupe d’un ton froid.

— Tais-toi. Dehors.

Le jeune homme ne se le fait pas dire deux fois. Nu comme un ver, il protège son intimité de ses mains et s’enfuit sans un regard en arrière. Irina l’entend ramasser ses affaires dans le salon, puis partir, la porte claquant derrière lui. Figée, elle ose à peine respirer. C’est la première fois qu’il la surprend en flagrant délit, mais peut-être tout n’est-il pas perdu.

— Je croyais que tu ne rentrais que demain soir, finit-elle par dire du bout des lèvres, brisant le silence pesant.

— Mon séminaire a été annulé, répondit-il d’une voix polaire. Je voulais te faire une surprise.

— Si j’avais su…

— Tu ne m’aurais pas trompé ?

Ces mots font aussi monter l’agacement en elle. Elle pince les lèvres et rejette le drap qui la couvre, décidée à ne pas être honteuse ni de sa nudité ni de la situation.

— Est-ce que je te demande si tu me trompes quand tu te tapes ta  femme ?

— C’est différent.

Irina  laisse échapper un ricanement méprisant et traverse la chambre pour se rendre au salon, le bousculant au passage. Elle y ramasse ses affaires pour se rhabiller, mais elle se sent toujours aussi dénudée  avec son seul maillot de bain et elle s’entoure de la serviette qu’elle a ramenée de la piscine.

— C’est la première fois ?

La voix de William est calme. Dangereuse. Elle ne l’a jamais vu comme ça, aussi tendu et en colère. Une colère froide et silencieuse, plus terrifiante encore que s’il avait hurlé.

— Non.

Elle ne sait pas pourquoi elle a été honnête, mais elle plante ses yeux avec défi  dans les siens.

— Je suis libre de faire ce que je veux, ajoute-t-elle.

La réaction de William ne se fait pas attendre. Il réduit à néant la distance qui les sépare en quelques pas et la saisit brutalement aux épaules. Ses doigts s’enfoncent dans sa chair, lui arrachant un cri.

— Tu es à moi, gronde-t-il d’un ton possessif. Personne d’autre ne peut te toucher.

Irina réplique avec un ricanement moqueur. Malgré la douleur que lui provoque sa poigne, elle arbore un air dédaigneux. Elle avait envie de calmer les choses, au début, terrifiée de voir sa poule aux œufs d’or s’envoler, mais ces mots la mettent en rage. Elle n’est  pas une poupée à enfermer dans une cage dorée.

— Je ne suis à personne, crache-t-elle. Si tu savais combien d’autres m’ont touchée ces six derniers mois… Tu n’as pas ton mot à dire : mon corps, mes choix.

Aussitôt, les yeux de William s’obscurcissent. Confusément, elle sait qu’elle n’aurait pas dû dire ça, mais il est impossible de revenir en arrière à présent. Elle ne peut pas ravaler les mots déjà sortis de sa bouche. Elle voit dans son regard que quelque chose en lui se brise. Sa raison, sa fierté, elle ne sait pas. Tout ce qu’elle sait, c’est que quelques secondes plus  tard, elle a un couteau contre la gorge, qu’il a pris sur la table du dîner.

— Tu n’es qu’une sale petite pute, souffle-t-il. Tout ce que tu as pour toi, c’est ce joli visage. Sans ça tu n’es rien. Et il ne faut jamais rien prendre pour acquis.

Les minutes qui suivent ne sont que cris, sang et souffrance insoutenable. Irina tente de se débattre, elle hurle, elle pleure, elle supplie, persuadée que quelqu’un l’entendra, qu’on viendra la sauver.

Sauf que personne ne vient. Et quand William a fini, la douleur est telle qu’elle est à deux doigts de s’évanouir.

Elle reste consciente encore quelques secondes. Juste assez pour entendre la phrase qu’il lui souffle à l’oreille.

— Qui te trouvera belle, désormais ?

Et c’est le noir.

 

Chapitre 4 by Catie

 

Dans la pénombre de sa chambre, Irina est indifférente aux rayons de soleil qui tombent sur les toits colorés de Séville. La moiteur chaude de la ville entre par sa fenêtre entrouverte. Elle est allongée  dans son lit avec l’immobilité d’un cadavre, sourde à la violente dispute de ses voisins qui perce le mur fin du petit appartement, qu’elle loue au quatrième étage d’un immeuble vétuste.

En un geste répété mille fois, elle lève une main tremblante vers son visage et effleure le masque qui recouvre sa bouche. Ou ce qui lui en reste. Elle tressaille à ce contact aussi léger qu’une plume et réprime une nausée à la simple idée de sa figure mutilée.

Il y a un mois déjà que William l’a défigurée de la manière la plus sauvage qui soit. Il s’est enfui comme un lâche, alors qu’elle était inconsciente, en train de se vider de son sang à la suite de son horrible crime. C’est la femme de ménage qui l’a retrouvée dans une mare d’hémoglobine le lendemain matin et qui a appelé les secours. Les médecins ont dit que c’était un miracle qu’elle ne décède pas des suites de son hémorragie, mais ils n’ont rien pu faire pour son visage. Elle porterait une cicatrice à vie. Elle n’a pas voulu qu’on lui apporte de miroir et elle s’est sauvé, malade du regard plein de pitié que les internes posaient sur elle. On lui a proposé de porter plainte contre son agresseur, mais elle a refusé de donner le moindre nom. L’angoisse des représailles l’étranglait. William est un homme puissant, s’opposer à lui est une folie, surtout après ce qu’elle lui a fait.

Incapable d’affronter son reflet, elle a revendu plusieurs des cadeaux de son ancien amant à un prêteur sur gages et s’est enfuie en Espagne sans le revoir ni le contacter, la peur au ventre. Elle a laissé un mot sur le répondeur de ses parents pour les informer de son départ définitif et a jeté son téléphone. Elle ne supportait pas l’idée de leurs yeux écarquillés d’horreur et de dégoût devant son visage mutilé.

Irina a toujours été habituée aux regards des gens, à leur admiration et leur envie, mais la répulsion et la pitié ne sont pas des sentiments avec lesquels elle est familière. Elle qui s’est toujours reposé sur sa beauté et son sourire charmeur se sent nue aujourd’hui. Honteuse, elle couvre sa bouche découpée d’un masque chirurgical, ce qui lui vaut parfois des coups d’œil curieux - ce qui est toujours mieux que l’aversion.

Elle a quitté Nice pour Séville, là où personne ne la connaît. Là où elle peut se fondre dans l’anonymat, glisser telle une ombre blessée sur les trottoirs bondés, la tête baissée et se faisant discrète. L’opposé total de celle qu’elle était auparavant.

Depuis quelques semaines, elle vit une vie des plus solitaires. Elle ne sort que pour acheter quelques courses, sans jamais adresser la parole à personne. Remuer ses lèvres déchirées lui fait mal et elle frissonne en entendant sa voix rauque et gutturale, loin de son timbre mélodieux d’autrefois. Elle n’a même pas pris la peine de trouver un travail, vivant de ses économies. Elle se complait dans son amertume, dans sa colère et sa haine d’elle-même. Ce visage qu’elle a tant aimé, elle le hait à présent.

Il fait nuit, enfin. L’heure de sortir. Irina se sent toujours mieux sous la sécurité de la lune et son ciel noir piqueté d’étoiles. La supérette à une centaine de mètres de son appartement est ouverte jusqu’à minuit, ce qui est parfait pour ses sorties nocturnes.

Avant d’ouvrir la porte, elle s’arrête un instant face au miroir de l’entrée. Habituellement, elle passe devant sans s’arrêter, fuyant son reflet. Pourtant, aujourd’hui, elle ne sait quel instinct la force à affronter celle qui lui fait face. Elle ne voit que ses yeux en amande, brûlants d’un poison amer, et son front lisse. Le reste est dissimulé par son masque bleu.

D’un geste lent, elle glisse un doigt sous l’élastique de son oreille droite, qu’elle sent trembler légèrement contre sa peau. Elle hésite un instant puis ôte la dernière barrière qui dissimule l’horreur à ses yeux. Et son cœur tombe dans sa poitrine, alors que les derniers mots haineux de William retentissent à ses oreilles.

« Qui te trouvera belle, désormais ? »

Cette question la hante, et à présent qu’elle a vu la monstruosité de son visage, elle ne cessera d’y penser. Sa peau délicate est déchirée de son oreille gauche à son oreille droite, lui faisant un sourire grotesque. Elle peut encore utiliser sa mâchoire, rattachée par quelques lambeaux de chair, et quand elle serre les dents, la boursouflure rouge qui court d’un bout à l’autre de son visage est d’autant plus grotesque.

Une vue qui lui donne envie de vomir et de hurler. La colère embrase son corps tout entier, une haine intense contre celui qui lui a fait ça, contre elle pour regretter sa beauté perdue qui ne reviendra jamais, contre la société qui façonne les gens à la regarder aujourd’hui comme un monstre.

Sa colère se transforme en rage, ses mains en poings. Pour la première fois de sa vie, elle sent des pulsions violentes courir le long de ses veines. Elle a envie de faire souffrir autant qu’elle souffre.

D’un geste sec, Irina jette son masque et sort de chez elle d’un pas rapide, sans tenter d’étouffer ce besoin nocif qui  prend possession d’elle. Elle sort dans la rue presque vide à cette heure de la nuit et marche droit devant elle, le regard noir. Elle tourne à droite dans une ruelle, s’aventure dans des quartiers où elle n’est jamais allée. Elle ne sait pas ce qu’elle cherche, mais elle ne s’arrêtera pas avant de l’avoir trouvé.

Plongée dans les affres violents de sa conscience, engendrés par ce reflet si dérangeant dans le miroir, elle ne voit pas l’homme qui arrive en sens inverse jusqu’à ce qu’elle lui rentre dedans.

— Pardon, je suis désolé, s’excuse-t-il aussitôt en espagnol.

Le regard qu’Irina lui lance le fait reculer d’un pas. Il est grand, brun, séduisant, et elle n’aurait eu aucun mal à le mettre dans son lit. Avant.

A présent, ses yeux s’écarquillent d’horreur devant son visage mutilé, sa bouche s’ouvre sur une exclamation choquée.

C’est à cet instant qu’Irina comprend la nature du feu qui fait bouillir son sang. L’envie de meurtre. Ça aurait dû lui faire peur, mais ça ne fait qu’augmenter son désir de faire souffrir cet homme devant elle. Après tout, il reste un élément à part entière de cette société pourrie qui érige la beauté comme Saint Graal, qui la pousse à se cacher comme une pestiférée, et il mérite de payer, lui comme tous les autres.

Toute forme de réflexion a déserté ses pensées lorsqu’elle le plaque violemment contre le mur de la ruelle, la colère décuplant ses forces. L’homme ne se  défend même pas, hypnotisée par cette horrible bouche mutilée.

— Tu ne me trouves pas belle ? susurre-t-elle, en une parodie d’elle-même.

Sa voix lui écorche les oreilles et sa poigne se resserre sur la gorge de sa pauvre victime.

— Je… Je suis désolé de vous avoir dévisagé,  répond-il d’une voix étranglée. Je… Laissez-moi partir, je ne veux pas vous faire de mal.

Pour la première fois depuis des semaines, Irina sourit. Et le résultat ne la rend que plus laide encore. Une véritable poupée défigurée et  terrifiante.

Sa main se resserre sur le coupe-papier, posé habituellement sur le guéridon de l’entrée et qu’elle ne se souvient même pas avoir pris en partant. Une pulsion qu’elle n’a même pas eu conscience d’avoir.

Elle l’enfonce d’un geste sec dans la gorge de sa victime, sans que cette dernière ne se défende tant la surprise est grande.

Elle répète son geste deux fois, trois fois, dix fois.

Le sang gicle, éclaboussant son visage et ses  vêtements.

Quand elle a terminé, ses traits sont froids et impassibles. Des gouttes carmines coulent le long de son front et de ses joues, jusqu’à la grimace horrible qui déforme sa bouche. Elle s’écarte de la dépouille sanglante à la gorge presque arrachée, indifférente.

Elle a vaguement conscience qu’Irina est morte ce soir.

Elle lève un regard absent vers la vitrine sombre d’une boutique vide qui lui fait face et lui renvoie son reflet horrifique. Elle ressemble à un de ces nombreux esprits vengeurs qui peuplent le folklore japonais et dont sa mère lui a tant parlé.

Avec un certain amusement, elle se dit qu’il vaut mieux prendre avantage de la situation plutôt que de s’apitoyer sur son sort. Se venger plutôt que se morfondre.

Et elle décide qu’à partir de ce soir, elle sera Kuchisake-onna.

La femme à la bouche fendue.

 

Chapitre 5 by Catie
Author's Notes:

Avec ce 5e chapitre nous arrivons à la moitié de cette histoire ! Bonne lecture ;)

 

Ce qui n’est au début que pulsions incontrôlables à chaque fois que son regard a le malheur de  croiser celui de son reflet se transforme peu à peu en un rituel savamment orchestré.

Bientôt, chaque nuit, Irina s’échappe de sa tanière avec le silence et la discrétion d’une ombre, sans même jeter un œil à ce miroir maudit. Elle déambule dans les rues sombres, longe les bâtiments d’un pas furtif, son regard attentif s’accrochant aux rares promeneurs.

Chaque soir, elle cherche ainsi sa prochaine victime.

Au début, elle n’est pas très regardante. Elle profite du premier moment de solitude pour agir, armée d’un long couteau de cuisine qu’elle aiguise tous les jours, dans la pénombre de sa chambre aux volets clos.

Puis elle affine peu à peu sa méthode. Elle ne se contente plus d’assouvir ses besoins sur le premier venu, elle observe, elle sélectionne, elle trie, d’un œil devenu expert. Au fur et à mesure  des nuits, elle cible des jeunes de son âge, ceux qui sont censés être plus ouverts, plus libres, moins emprisonnés dans le carcan de la société d’aujourd’hui, qui institue la beauté subjective comme le Saint Graal absolu. Elle estime qu’elle agit noblement en les choisissant : ce sont ceux qui ont le plus de chance de s’en sortir. Ceux qui ne sont pas encore aveuglés par des préceptes d’un autre âge, qui ont eu le temps de s’éduquer autrement.

Et à chaque fois, Irina applique les mêmes étapes, les unes après les autres, avec une précision minutieuse. Questions, réponses, coups de couteau, et ça recommence, telle une abominable ritournelle.

Elle sème ainsi une piste sanglante à travers toute la ville. Séville est en alerte rouge, les services de police sont tous sur le qui-vive. Malgré tout, elle passe entre les mailles du filet, fantôme insaisissable, tel un esprit vengeur.

Et tous les soirs, la même rengaine recommence.

***

Un jeune homme aux longs cheveux attachés en queue  de cheval. Elle le suit jusqu’à une ruelle déserte, où elle lui barre la route sans un mot. Il la dévisage en haussant les sourcils, méprisant.

— La moindre des choses serait de dire pardon.

Sa voix est aigre et désagréable. Elle sourit sous son masque, amusée à l’idée de bientôt  lui faire ravaler  sa suffisance.

— Suis-je belle ?

Sa voix rauque et désincarnée le déstabilise. Il la dévisage quelques instants, perturbé, avant de hausser les épaules, faisant mine de reprendre contenance.

— T’es surtout folle, marmonne-t-il.

Il tente de passer, mais elle lui barre de nouveau le chemin et répète sa question avec insistance. Son timbre de voix le dérange, il finit par la repousser violemment, les poils de ses bras hérissés.

— Non, voilà, t’es contente ? Dégage maintenant ou…

Une phrase qui s’achève sur un borborygme lorsqu’elle lui enfonce son couteau dans la gorge. Il ne  le voit pas, mais un sourire satisfait barre le visage de sa tueuse.

***

Quelques nuits plus tard, un maigrichon qui se faufile entre les ombres, les mains au fond de ses poches et le menton rentré dans le haut de son pull. Il marche d’un pas rapide, le regard fuyant et les épaules voûtées. Comme s’il fuyait quelque chose. Irina aime ce côté vulnérable qui émane de lui. Ses doigts la démangent.

Elle sort de la ruelle d’où elle l’observait et le suit sans un bruit, son regard fixe ne quittant pas ses cheveux ébouriffés. Il doit se sentir épié car il ne tarde pas à jeter un œil par-dessus son épaule, sur ses gardes. La vue de cette étrange femme masquée dans son dos le pousse à ralentir, jusqu’à s’arrêter tout à fait. Méfiant, il se tourne à demi vers elle, les sourcils froncés.

— Qu’est-ce que vous faites par ici à cette heure ? demande-t-il, sur la défensive.

— Je te suis, répond Irina de sa voix désincarnée.

Sa franchise paraît le surprendre, mais il ne semble pas effrayé. Pour le moment.

— Pourquoi ?

— Suis-je belle ?

La question, maintes fois répétées, a une douce connotation à ses oreilles à présent. Parfois, l’envie de sang la pousse à espérer qu’ils diront non tout de suite, que leur sort sera réglé sans attendre ; mais aujourd’hui elle a envie de faire durer le plaisir.

Sa cible la contemple un long moment, tentant de déceler le piège derrière son interrogation à l’apparence innocente.

— Je suppose oui, finit-il par dire avec défiance.

Si elle avait encore des lèvres et des muscles fonctionnels, la déchirure béante de son visage se serait ouverte sur un horrible sourire. Avec une lenteur morbide  et une théâtralité calculée, Irina ôte son masque, révélant son atroce blessure et son visage défiguré. Voir celui de l’autre se décomposer l’emplit d’une satisfaction malsaine.

— Même ainsi ? chuchote-t-elle, sa voix rauque le faisant frissonner.

Cet instant est décisif : il détermine la suite de la partie. Elle sent qu’elle tournera court ce soir. L’homme en face d’elle tremble et recule malgré lui d’un pas, les traits déformés par l’effroi.

— Alors ? insiste-t-elle.

— Je… Vous êtes…

Les mots semblent bloqués dans sa gorge. Amusée, elle l’aide en s’approchant d’un pas, alors qu’il se fige, tétanisé par cette horrible vision.

— Affreuse ? Hideuse ? Laide ?

— Monstrueuse.

Le murmure tombe de  ses lèvres comme une envie de vomir. Comme d’habitude, Irina est satisfaite d’être confortée dans ses certitudes. Les hommes sont incapables de voir au-delà de l’apparence physique.

Elle sort le couteau qu’elle a accroché à sa ceinture et d’un regard, il comprend. Il tente de s’enfuir, mais c’est trop tard.

Il n’a pas fait trois pas qu’elle lui tranche la gorge. Laissant un énième cadavre engorger le pavé de son sang écarlate.

L’énième victime d’une société vaniteuse pourrie jusqu’à la moelle.

***

Les jours passent encore, avec leurs lots de dépouilles, alarmant la ville et assouvissant sa soif de vengeance. Ce soir-là, comme tant d’autres, c’est sur une femme qu’elle jette son dévolu.

Irina l’a aperçue de sa fenêtre, juste avant de descendre. Elle a écarté ses rideaux de quelques millimètres et l’a vue assise sur un banc, à regarder sa montre. Elle a su dès qu’elle l’a vue que c’était celle-là qu’il lui fallait ce soir. La rue est passante ; elle a donc patiemment attendu que sa victime se déplace.

Durant toute son observation silencieuse, Irina se demande ce que la jeune femme fait là. Est-ce qu’elle attend un amant ? Un ami ? Un frère ? Puis elle se fait elle-même la réflexion qu’il pourrait très bien s’agir d’une autre femme, qui ne doit pas avoir beaucoup de respect pour elle pour lui poser un  tel lapin.

Sa victime finit par se lever, lentement, puis remonter la rue à pas lents. Irina quitte la sécurité obscure de son porche et la suit, son pouce effleurant le manche de son couteau. Elle reste à bonne distance,  attend le bon moment. Enfin, après vingt minutes de filature, une rue résidentielle déserte. Elle accélère le pas, jusqu’à barrer le passage à l’inconnue, qui la regarde d’un air hagard.

Elle a des cernes, de grands yeux verts, de longs cheveux noirs, comme les siens. La fatigue et la tristesse dans ses iris se teintent d’une certaine crainte face à ce visage à moitié dissimulé.

— Je suis désolée mais je suis pressée, laisse-t-elle échapper d’une voix éreintée face au silence d’Irina.

— Suis-je belle ?

Les  mots roulent sur sa langue, interrompant l’inconnue avant qu’elle ne puisse la contourner. Interdite, elle la regarde, détaille ses traits, en tout cas ceux qu’elle voit.

— Oui, finit-elle par dire, hésitante. Je vous trouve… charmante ?

Irina aurait pu lui retourner le compliment, dans une autre vie, mais elle n’est pas là pour ça ce soir. Comme d’habitude, elle ôte son masque, l’impatience et la curiosité se mêlant dans son esprit embrumé par la vengeance. D’habitude,  elle parvient à prédire les réponses de ses victimes, mais pas cette fois.

En face d’elle, pas de cri d’horreur, pas de haut-le-cœur. Des yeux qui s’écarquillent légèrement.

— Même ainsi ?

Il y a un instant de silence. Puis la pauvre femme hoche la tête, un peu trop rapidement, d’un mouvement crispé.

— Oui, bien sûr. Désolée mais je dois y aller, vraiment, bonne nuit à vous.

Et elle s’enfuit, non sans jeter des regards inquiets par-dessus son épaule. Figée, Irina la laisse croire qu’elle lui échappe. Elle la laisse tourner  le coin de la rue avant de se mettre en marche. Elle la suit à distance, la lune se reflétant sur la lame aiguisée de son couteau.

Elle reste à bonne distance, jusqu’à ce que la femme ralentisse,  paraissant se sentir en sécurité. Elle prend soin de ne pas la rejoindre, jusqu’à ce qu’elle arrive à ce qui semble  être la porte de sa maison, quelques rues plus loin.

Toujours, elle leur laisse l’espoir de s’échapper, avant d’appliquer sa propre justice avec une joie  malsaine. Elle, comme tous les autres, elle a eu beau dire oui, Irina a vu le dégoût dans ses yeux. Et le mensonge et l’hypocrisie l’enragent plus que tout.

Elle agit là, sur le palier de  sa maison. Son couteau court d’une joue à l’autre, tandis que sa victime hurle dans la rue déserte. Elle la défigure, comme elle a été défigurée. Elle lui donne le même sourire que le sien, la même torture. Dans l’espoir qu’un jour, d’autres comprendront que leur beauté n’est pas tout, et que l’injonction des femmes à être belle est une connerie absolue qui ne fait que contribuer au mal qui ronge ce monde.

Satisfaite de sa besogne, Irina la laisse devant sa porte encore fermée, le visage déformé pour toujours, mais en vie. Un petit papier posé  négligemment sur sa poitrine haletante.

Et elle disparaît dans la nuit.

***

ALERTE : ANNONCE IMPORTANTE DES SERVICES DE POLICE

Une tueuse sévit dans les rues de Séville depuis plusieurs semaines : des hommes sont morts, des femmes défigurées. Nos inspecteurs de police vous recommandent la plus grande prudence. Evitez de sortir la nuit, surtout si vous êtes seul.

Celle qui se fait appeler Kuchisake-onna est encore insaisissable. Si vous avez le moindre signalement permettant d’identifier cette personne, rapprochez-vous du commissariat le plus proche.

Dans la pénombre de sa chambre, Irina sourit.

 

Chapitre 6 by Catie
Author's Notes:

Un grand merci à Alrescha et AleynaButterfly pour leurs reviews, j'y réponds dès que je peux mais ça fait toujours très plaisir. :hug:

J'avais pas tilté que la deadline du concours était vraiment très proche, du coup je vais me dépêcher de tout publier dès que je peux vu que tout est déjà écrit :mg: J'espère que cette suite vous plaira !

 

Malgré la satisfaction évidente de savoir que ses crimes sont assez reconnus pour être diffusés aux informations, Irina est irritée de cette notoriété. Les mises en garde répétées ont renforcé la méfiance des passants, et il lui est de plus en plus difficile d’isoler ses victimes.

Elle n’a plus tué depuis plusieurs jours. Ils se déplacent tous en bandes, lorsqu’ils sont dans les rues après vingt heures. Séville n’a jamais paru aussi vide. Les habitants ont peur, ils parlent tous du spectre vengeur qui tuent les hommes et défigurent les femmes.

Celles-ci, toujours en vie, ont d’ailleurs pu fournir à la police un portrait-robot une fois le choc du traumatisme atténué, et il lui est de plus en plus difficile de circuler de jour. Elle a même croisé plusieurs patrouilles de nuit, qu’elle a soigneusement évitée.

Etrangement, tout ceci ne l’effraie pas. Elle en est surtout profondément agacée. La rage qui l’habite est loin d’être assouvie, et le besoin de tuer, de faire couler le sang, fourmille le long de ses bras et de ses doigts. La simple idée d’enfoncer la lame de son couteau dans la chair tendre d’un cou lui donne des papillons dans le ventre. Et qu’on l’empêche d’assouvir ses pulsions la frustre.

Heureusement, le retour des températures estivales pousse de plus en plus les promeneurs à envahir les rues, malgré le danger et les mises en garde. Il lui suffit juste d’en trouver un à l’écart des autres et elle pourra étancher sa soif de violence. Elle s’égare dans les rues, elle erre d’un trottoir à l’autre, se coule d’ombre en ombre. Jusqu’à trouver ce qu’elle veut.

Il y en a un là, juste là. Un pauvre imbécile qui s’est  adossé à un lampadaire pour fumer sa cigarette. Il est soigné, élégant, bien coiffé, et un léger parfum musqué vient jusqu’à Irina. Elle l’observe un long moment, avant de s’avancer.  Elle s’immobilise juste devant la flaque de lumière artificielle, laissant son visage masqué dans l’obscurité.

— Suis-je belle ?

A cette question, la plupart de ses victimes se fige, incrédule, la dévisage avec méfiance, la prenne pour une folle.

Cette fois-ci, le jeune homme n’exprime aucune surprise. Il pose ses yeux sur elle, et elle frissonne jusque dans ses os. Ses prunelles expressives la remuent, sans qu’elle sache bien pourquoi. Elle ressent une forme d’attraction qu’elle n’a pas éprouvée depuis bien longtemps. Elle serre les poings et tente de chasser ces sentiments abstraits et ridicules.

— Suis-je belle ? répète-t-elle devant le silence de  celui qui lui fait face.

Lentement, il écrase sa cigarette sur le cendrier de la poubelle et jette son mégot, sans la quitter des yeux. Il s’approche d’un pas et Irina frémit de le sentir si proche. Elle ne sait si c’est à cause de son regard qui la trouble ou à l’idée de commettre son prochain meurtre.

— Je trouve la puissance de votre regard bien singulière, finit-il par dire.

Sa voix est chaude, avec des accents chantants qui la font frémir. Cela lui donne envie de se rapprocher de lui, de le toucher, de le caresser, mais elle réprime violemment cette envie. Elle fait partie d’une autre vie.

Elle n’aime pas trop sa réponse. Elle n’est pas vraiment franche. Alors, pour reprendre le contrôle de la situation, pour oublier le trouble qui l’habite face à ces yeux dans lesquels elle veut se noyer et cette odeur qui étourdit ses sens, Irina ôte son masque, avec une joie malsaine.

Pourtant, elle n’a pas le sentiment d’avoir repris les choses en main, au contraire. Elle ne lit ni peur ni dégoût sur son visage et elle en est profondément déstabilisée.

— Même ainsi ? demande-t-elle malgré tout, suivant sa ritournelle obsédante. Suis-je belle même ainsi ?

L’homme s’approche davantage et lève sa main. Ses doigts effleurent sa pommette et la cicatrice boursouflée qui remonte jusqu’à son oreille. Il ne tremble pas.

— Si vous souhaitez absolument une réponse à votre question, souffle-t-il, je ne vous trouve ni belle ni laide. La beauté est subjective, n’est-ce pas ? Qui suis-je pour juger ? Pour porter un jugement sur votre apparence ? La question est de savoir si vous, vous vous trouvez  belle.

Cette réponse coupe le souffle d’Irina. Elle recule d’un pas, sous le choc. Elle a envie de répondre que non bien sûr, elle se trouve affreuse, mais cela ne serait-il pas hypocrite, au vu de ce qu’elle a accompli ces derniers mois ? Cela voudrait donc dire qu’elle n’agit pas par envie de changer les choses, mais par simple envie de tuer.

L’homme la regarde d’un interrogateur, la tête légèrement penchée sur le côté. Il l’examine avec un intérêt poli qu’elle n’a jamais vu depuis son agression. Depuis que son visage ressemble à celui d’un monstre.

— Vous avez perdu votre langue ?

Irina est incapable de répondre. Elle sent ses mains trembler, des larmes perler au coin de ses yeux. Cet homme la bouleverse et a remué des choses en elle qu’elle pensait mortes. Elle a perdu le contrôle de la situation et elle déteste ça.

Devant son silence, l’autre a un petit sourire amusé. Il laisse son regard s’égarer le long de la rue déserte et s’éloigne d’un pas.

— Vous devriez rentrer chez vous. Kuchisake-onna rôde.

Elle ne répond toujours pas, le corps parcourut de frissons. Elle devrait le tuer, tout de suite. Sa main se  referme sur le manche de son couteau, sa paume la démange, mais elle est incapable de dégainer. Incapable de même imaginer sa lame s’enfoncer dans  la peau de cet homme. Elle ne sait pas si elle supportera la vue de son sang. C’est ridicule n’est-ce pas ? Après tous ces meurtres… Qu’a-t-il de si spécial ? Pourquoi ne parvient-elle pas…

— Bonne soirée mademoiselle. Si vous me recroisez, n’hésitez pas à m’appeler. Mon nom est Emilio.

Il lui fait un petit salut de la tête, qui aurait pu paraître ridicule avec quelqu’un d’autre que lui, mais qui lui paraît dans ce contexte totalement normal.

Ebranlée, Irina le regarde s’éloigner, incapable de faire quoi que ce soit. Elle le laisse partir, avec un mélange de  soulagement et de frustration. Elle se sent complètement perdue, comme en équilibre au bord du vide, le cœur battant. Elle a failli à toutes ses règles ce soir ; elle n’a pas tué.

Elle reste immobile jusqu’à ce qu’il disparaisse au coin de la rue. Lentement, elle remet son masque, puis elle se met de nouveau à déambuler dans les rues envahies par la nuit. Elle marche comme dans un songe, sans voir ni entendre. Elle tente de chercher une nouvelle victime, en vain. Les mots d’Emilio tournent en boucle dans son esprit, son odeur continue de l’enivrer et sa peau est en feu là où il l’a touchée.

L’envie de sang n’est plus là.

Dégoûtée, Irina glisse sa main dans sa poche et crispe ses doigts autour du petit papier où est écrit son pseudonyme, celui de son alter ego meurtrier et qu’elle laisse toujours sur la poitrine de sa victime. Il n’y aura pas de cadavre ce soir, et ce papier ne lui sert à rien.

Pleine de frustration et d’énervement envers elle-même, elle froisse le billet funeste et le jette sur le pavé. Il est bientôt emporté par le vent, tandis qu’elle reprend le chemin de chez elle,  le visage sombre.

Les graines du doute ont germé, et elle craint de ne pas réussir à les étouffer.

 

Chapitre 7 by Catie
Author's Notes:

Encore merci à Aleyna pour sa review :hug: Promis je réponds dès que je peux !

Dans les jours qui suivent, la ville entière est emplie d’espoir. Kuchisake-onna semble avoir disparu. Plus de victimes, plus de cadavres. La police ne comprend pas, les journalistes s’interrogent, mais les faits sont là : la meurtrière semble s’être évaporée dans la nature.

En réalité, Irina hante toujours les rues de Séville. Son couteau accroché à sa hanche est devenu inutile et elle a renoncé à semer derrière elle une piste sanglante, mais pas par bonne volonté ni bonté d’âme. Elle n’est plus obsédée par sa quête de vengeance car elle a une nouvelle obsession : Emilio.

Elle erre dans la rue où elle  l’a rencontrée, sans réellement se poser de questions ni essayer de comprendre pourquoi il est si important pour elle de le recroiser. Elle tente de se persuader qu’elle a envie de le tuer lui, de laver son orgueil blessé, d’effacer ses doutes en voyant la vie quitter ses yeux. Comme une action qu’elle aurait besoin d’accomplir pour tourner la page. Pourtant, elle sait bien qu’elle se leurre.

Un jour, enfin, leurs chemins se croisent de nouveau. C’est une nuit claire, la lune ronde et laiteuse est haute dans le ciel. Leurs regards se trouvent, il lui adresse un sourire un peu distant. Puis, sur un geste, elle le suit,  sans prononcer un mot. Le silence les enveloppe, sans pour autant être inconfortable. En sa présence, ses doigts ne la démangent  plus, et le monstre de sang qui hurle dans sa poitrine semble s’endormir.

Ils se rendent chez lui, où il l’invite à entrer d’un geste poli. Ils s’installent au salon, où il se sert un whisky. Elle refuse celui qu’il lui propose, n’ayant aucune envie d’enlever son masque, malgré la pénombre, malgré son jugement inexistant. Parce qu’il a eu raison la dernière fois ; elle se hait, et c’est à cause de son regard sur elle-même qu’elle ne se supporte pas dans le regard des autres.

— Je ne connais même pas votre nom, dit-il en s’asseyant face à elle dans un large fauteuil.

Il n’a pas allumé la lumière, et son visage est plongé dans l’obscurité. Il allume un cigare, dont la lourde fumée embrouille ses sens, sans que cela soit désagréable.

— Irina,  murmure-t-elle.

Elle déteste sa voix. Elle déteste ce timbre enroué,  métallique, inhumain, qui n’est qu’un symbole de son agression et de la  manière dont elle a été charcutée et marquée à vie. Pourtant, ces notes graves et rauques ne paraissent pas perturber Emilio.

— Est-ce que je me trompe en disant que vous êtes française ?

Elle secoue la tête de droite à gauche, muette. Ses doigts crispés sur ses genoux finissent par se détendre. Elle ne sait pas pourquoi, mais elle est mise en confiance par la force tranquille et  le silence compréhensif de l’homme face à elle. Cela fait si longtemps qu’elle n’a pas eu de véritable contact humain dépourvu de la moindre animosité ou violence.

Et peu à peu, elle ne sait pas trop comment, peut-être par ses questions douces et respectueuses, elle se  laisse guider jusqu’à raconter son histoire par quelques phrases courtes et douloureuses. Elle parle juste du début, d’avant la folie. De sa vie à Nice, de ses parents, de ses rêves, ses ambitions, ses projets. De sa rencontre avec William, de sa liberté volée et de sa brutale agression. De sa venue à Séville et de sa vie de recluse. Elle reste évasive, n’entre pas dans les détails, mais il n’a pas besoin de plus pour percevoir sa souffrance.

— Vous avez vécu trop d’horreurs pour quelqu’un de votre âge, murmure-t-il avant d’inhaler une bouffée de son cigare.

— Et vous ?

— Moi ? Je ne suis qu’un homme normal, aux souffrances banales.

La fumée sort de ses lèvres en un long souffle discret et emplit la pièce d’une odeur enivrante. Il tapote doucement le cigare pour ôter la cendre qui tombe dans le réceptacle en verre sur la table basse.

— En tout cas, sachez que vous aurez toujours ici une oreille à qui parler.

Irina essaye de lui dire que c’est la première et dernière fois qu’elle vient.

Sauf qu’elle-même n’y croit pas, alors elle reste silencieuse.

Et chaque nuit,  elle revient et se laisse aller à leurs discussions à la lueur de la lune, enveloppée dans la fumée des cigares d’Emilio.

***

— Vous n’enlevez pas votre masque ?

— Je ne préfère pas.

— Toujours mal à l’aise avec votre visage.

— Pas du tout.

— Ce n’était pas une question.

— Vous seriez à l’aise avec un visage tel que le mien ?

— Je n’ai jamais dit ça. Mais vous ne pourrez pas vivre d’amertume et de haine toute votre vie.

— Qu’est-ce qui vous fait dire que…

— Vos yeux. Ils sont emplis de colère.

Comme d’habitude, sa voix est dépourvue de tout jugement. Et pourtant, la vérité de ses mots la blesse, sans qu’elle sache bien pourquoi.

***

— Vous n’avez pas envie de vous venger parfois ?

— Que voulez-vous dire ?

— Du type qui vous a fait ça.

— Je rêve de sa mort toutes les nuits.

Il ne paraît pas surpris. Il s’arrête un instant pour boire une gorgée de whisky. Son cigare se meurt dans le cendrier.

— C’est pour ça que vous tuez les hommes ?

Les yeux d’Irina s’écarquillent, son cœur se fige. Elle se  lève d’un bond, mais il l’arrête.

— Je ne vous juge pas, je veux juste comprendre.

Il n’a pas bougé de son fauteuil, pourtant son regard la cloue sur place. Elle ne sait pas si elle doit s’enfuir ou rester. Elle est piégée par ses yeux emplis de curiosité.

— Comment est-ce que vous…

— Disons que j’ai un bon instinct.

— Pourtant, vous m’invitez chez vous. Vous n’avez pas peur ?

— J’ai comme l’impression que je suis l’exception que vous ne parvenez pas à tuer. J’ai tort ?

Son silence fait office de confession. Il sourit doucement et l’invite à se rasseoir d’un geste, pourtant elle ne bouge pas.

— C’est par vengeance que vous tuez les hommes ? répète-t-il. Et que vous défigurez les femmes ?

— Pas seulement, répond-elle, tendue.

— Pour quelle autre raison ?

— Parce que je veux changer les choses.

— De quelle façon ?

Il paraît réellement intéressé, d’avoir vraiment envie de la comprendre ; et sous ce regard curieux, elle peine à rassembler ses pensées, à s’exprimer de façon claire.

— Après mon agression, j’ai réalisé à quel point la beauté est éphémère, et à quel point la société s’appuie sur les apparences.

— Et vous pensez changer tout cela par des meurtres et des agressions violentes ?

— Je veux montrer aux femmes ce que ça fait d’être moi, modifier leur vision des choses. Je veux montrer aux hommes qu’ils n’ont aucun droit sur nos corps, que leur avis ne m’empêche pas de faire ce que je veux d’eux.

— Je ne sais pas si le crime reste le meilleur moyen.

— Et  qu’est-ce que vous proposez ? L’acceptation ?

Il hausse  les épaules, finit son verre, reprend son cigare.

— Quelque chose de plus pacifique ?

Elle ne peut pas s’en empêcher, elle rit, d’un rire désincarné qui fait froid dans le dos.

— Je répond à la violence par la violence.

— L’homme qui vous a agressé a été violent envers vous. Pas ceux que vous tuez.

Elle ne sait pas quoi répondre à ceci. Alors elle s’en va, amère et pleine de doutes, en se disant qu’elle ne reviendra pas.

Jusqu’au lendemain soir.

***

— Non, je suis d’accord avec vous. La société actuelle érige la beauté et la jeunesse en valeurs  absolues. Les injonctions sont nombreuses et terribles, elles font des dégâts.

— Pourtant vous tentez de me faire changer d’avis.

— Non, j’aimerais juste vous faire comprendre que cela ne justifie en rien vos  meurtres.

— Je m’exprime comme je le peux.

— Dans l’illégalité ?

— Je n’ai plus rien à perdre.

— Est-ce une raison pour briser la vie d’inconnus ?

— C’est mal, de vouloir que les autres souffrent autant que moi ?

— Non, c’est humain. Mais ça n’en reste pas moins répréhensible.

— Je croyais que vous ne me jugiez pas.

— Je vous ai dit, je cherche à vous comprendre.

— Et pourtant vous cherchez à me faire changer d’avis.

— Vous le voulez un peu aussi, n’est-ce pas ?

— Comment ça ?

— Changer d’avis. Agir autrement.

— Je ne comprends pas ce que vous essayez de me faire dire.

— Rien de particulier. Je dis juste que si vous aviez envie de vous entêter aveuglément dans vos actions, vous ne seriez pas là tous les soirs à m’écouter.

Irina ne trouve rien à répondre. Parce qu’elle ne veut pas admettre à haute voix qu’il a raison.

C’est trop terrifiant, de se remettre en question. De se dire qu’elle a peut-être eu tort, que ces corps qu’elle a semés n’ont été que le fruit de sa rage envers elle-même, qu’elle a du sang d’innocents sur les mains. Elle le sait, au fond d’elle,  mais l’admettre lui fait trop peur.

Parce qu’alors, la personne dans le miroir ne sera pas un monstre uniquement en apparence.

— Vous n’aimez pas ce que je vous dis, murmure-t-il enfin, brisant le silence.

— Vous n’êtes pas très délicat, c’est certain.

— La vérité peut faire mal à entendre, admet-il. Un verre ?

Cette fois, après une hésitation, elle accepte. Leurs doigts s’effleurent lorsqu’il lui donne son whisky et son souffle se bloque dans sa gorge. Lentement, elle enlève son masque. Il ne la dévisage pas, il lui sourit juste.

— Pourquoi vous ne me dénoncez pas à la police ? demande-t-elle dans un souffle.

Il y a un instant de silence pensif. Qu’il finit par rompre d’une voix lointaine.

— Parce qu’une part de moi se reconnaît en vous.

Leur regard s’éternise et Irina sent une chaleur étrange l’envahir. Elle a été isolée de tout contact humain si longtemps que ces quelques mots lui donnent enfin l’impression de vaincre sa solitude.

Lorsqu’Emilio lui offre un de ses sourires en biais, elle tente d’y répondre.

Il ne voit pas ses cicatrices ni l’horreur de ses crimes, il la voit telle qu’elle est. Et elle sait que grâce à lui, elle n’est plus seule.

Pour l’instant.

Chapitre 8 by Catie

Irina a pris goût à leurs rencontres. Elle revient vers lui tous les soirs, dans ce salon plongé dans l’ombre, éclairé par la simple lumière de la lune. Emilio fume ses cigares, elle se laisse envelopper par la fumée, ils boivent un ou deux verres de whisky.

Et surtout ils parlent, encore et toujours. Ils n’évoquent pas leurs vies passées, mais ils débattent du monde actuel, remettent en cause leurs opinions mutuelles.

Bien sûr, ses convictions à elle et ses actions sanglantes reviennent souvent sur le tapis, toujours dans cette étrange atmosphère apaisante. Ils sont comme dans une bulle hors du temps, juste tous les deux, à échanger leurs idées dans le calme et le respect. Irina ne l’a pas encore admis à haute voix, mais elle reconnaît qu’il a raison. Elle a eu tort de tuer, d’agresser, de répandre cette violence dont elle a été elle-même victime. Elle n’est pas encore assez forte pour affronter ses actes ; en revanche, elle est décidée à ne pas avoir plus de sang sur les mains.

Depuis le début de ses rencontres avec Emilio, ni homme poignardé ni femme défigurée n’ont été retrouvés dans les rues de Séville. Les jours passent, les journaux se lassent, les habitants reprennent confiance. La police, en revanche, est toujours sur le qui-vive. Les avis de recherche n’ont pas quitté les murs  et Irina doit se faire discrète lorsqu’elle se rend chez Emilio.

Sa soif de sang s’est apaisée, pourtant elle a peur de faire face à ses crimes passés. Elle s’y refuse encore, malgré les appels du jeune homme à la rédemption. Il n’est jamais insistant, jamais pressant, mais à chaque fois qu’il évoque la possibilité de se rendre à la police, Irina s’enfuit, pour ne revenir que deux jours plus tard. Elle est terrifiée à l’idée de se retrouver face à celle qu’elle est devenue ; jouer à l’autruche est plus facile.

Peu à peu, une véritable relation de confiance s’est instaurée entre eux, mâtinée de fascination mutuelle. Si elle se laisse captiver par ses mots justes, sa voix douce et ses réflexions pensives, lui-même paraît charmé. Pas par son physique, comme tous  les autres avant lui, il ne semble même pas la regarder, mais par ses propos, ses arguments, et même sa méfiance permanente. Ils sont attirés  l’un vers l’autre comme deux aimants, fascinés malgré eux, sans pouvoir mettre de mot sur cette relation étrange.

— Vous ne recevez jamais personne ?

Ce soir-là, Irina est trop curieuse pour brimer son intérêt pour lui. Elle ne connaît rien de sa vie et plus le temps passe, plus elle est avide de détails.

— Vous comptez comme personne ? la taquine Emilio d’un sourire.

— A part moi.

— Je suis quelqu’un de casanier.

Irina ne pousse pas davantage, mais elle s’estime flattée qu’il l’ait choisie pour lui tenir compagnie, surtout si ce n’est pas dans ses habitudes.

Depuis quelques jours, elle a pris l’habitude de ne plus porter son masque quand elle est chez lui. Elle se découvre avec autant de naturel qu’avant ; en sa présence, elle a l’impression d’être normale, d’être comme avant. Jamais il ne la regarde avec dégoût ou malaise et elle en oublierait presque son visage défiguré.

— Vous n’avez pas d’amis ? demande-t-elle soudain, incapable de se réfréner.

— Vous êtes bien curieuse ce soir.

Irina se lève et lui tourne le dos pour lui dissimuler ses traits. Elle est curieuse oui, mais aussi méfiante. Elle lui fait confiance, il la fascine, mais au fond d’elle il y a cette peur qu’il se joue d’elle, qu’elle n’est qu’un projet de bienfaisance, une curiosité singulière. Pourquoi s’intéresse-t-il à elle ainsi, pourquoi paraît-il apprécier sa compagnie ? Que cache-t-il ?

— J’aimerais juste mieux vous connaître. Je ne sais presque rien de vous.

Pensive, elle déambule dans ce petit salon qu’elle n’a jamais exploré. Toutes ces fois où elle est venue, elle a été bien trop absorbée par le regard hypnotique d’Emilio. Elle laisse glisser sa main droite sur le dossier du fauteuil qu’elle a contourné, effleure de ses doigts les bibelots posés sur un meuble en bois poli.

— Et que souhaitez-vous savoir ?

— Si vous avez des amis.

— Bien sûr.

— Vous ne les voyez jamais ?

— Dans la journée, oui. Mes soirées vous sont exclusivement réservées.

— Pourquoi ?

— Pourquoi venez-vous chaque soir ?

Elle n’aime pas qu’on lui retourne ses questions. Sans répondre, elle s’intéresse aux photographies accrochées au mur blanc. Son doigt pâle suit le contour ornementé du cadre, tandis que ses yeux examinent les minuscules visages souriants tournés vers elle.

— Vous non plus vous n’avez pas de réponses à cette question.

Elle l’entend écraser son cigare dans le cendrier et se lever pour se rapprocher d’elle, sans pour autant combler la distance qui les sépare. Malgré leurs nombreuses discussions, ils  se sont toujours tenus éloignés l’un de l’autre, comme dans un accord tacite. Cela convient très bien à Irina ; depuis William, elle ne supporte pas que quelqu’un la touche.

— C’est à vous que je l’ai posée, répond-elle, dans une vaine tentative un peu immature de détourner la question.

— Pourquoi tenter de mettre des mots sur l’inexplicable ? Pourquoi ne pas juste nous laisser porter comme nous le faisons depuis le début ?

Irina s’apprête à répondre lorsque son regard se pose sur une photographie sur sa droite, à moitié masquée par la pénombre. Son cœur se fige. Malgré les ombres, elle a reconnu un symbole important sur le papier glacé. La bouche sèche, elle s’avance d’un pas, ses doigts se posant sur le couteau accroché à sa hanche. Il lui a toujours procuré un sentiment de sécurité, et elle n’a jamais réussi à s’en débarrasser, malgré le fait qu’elle ne l’utilise plus.

Ses phalanges blanchissent tant elle serre fort le manche. Sous ses yeux, un Emilio plus jeune sourit avec fierté, entouré d’inconnus. Accrochés à sa ceinture, un pistolet et un insigne d’inspecteur de police.

Le sol paraît se dérober sous ses  pieds, mais la colère succède rapidement à l’effroi et la tristesse. Enragée par cette trahison, elle ne réfléchit pas. Elle se retourne violemment, son poignard à la main, la lame blanche attrapant le reflet de la lune. Elle le brandit, prête à frapper, mais se fige sous le regard brûlant d’Emilio.

Il est plus prêt que ce qu’elle pensait. Son corps est à quelques centimètres du sien, elle sent sa chaleur, son parfum musqué, elle est hypnotisée par la puissance qui émane de lui. Sa main tremble et la lame s’abaisse de quelques millimètres. Elle hésite. Elle n’a jamais hésité.

— Vous m’avez piégée, murmure-t-elle.

Elle est horrifiée de sentir les sanglots dans sa voix. Elle se pensait incapable de pleurer depuis l’horreur de son agression. Emilio plante ses yeux dans les siens et s’approche encore, sans pour autant la toucher. Son regard la brûle et l’apaise à la fois, elle est perdue et ne sait que faire. Elle le hait, pourtant il la fascine toujours.

— Je n’avais aucune mauvaise intention, lui promet-il à voix basse d’un timbre chaud qui l’enveloppe comme une douce couverture. Peut-être au début, au tout début… Mais mes intentions  justicières ont vite disparu quand j’ai appris à te connaître, Irina. Tu m’as séduit, de tes mots, de ta colère, de ta rancune. Tu as mal agi, mais je te comprends, et je suis moi-même en rage de ce qui t’es arrivé. Tu n’aurais jamais dû subir ça.

Troublée, Irina recule d’un pas. Elle ne se laissera pas avoir par ses mots de serpent. Il l’a envoutée, il l’a charmée, pour mieux l’emprisonner dans ses filets et se servir d’elle.

— Tu vas me livrer à la police, dit-elle d’une voix tremblante.

— Tu ne penses  pas que si telle était mon intention, je l’aurais déjà fait ?

Cette question la déstabilise. Tout chez cet homme la bouleverse, elle qui s’est pourtant promis de ne plus laisser ébranler par quiconque.

— Je promets que je ne te dénoncerai pas.

Elle n’a pas envie de le croire, mais ses yeux lui crient qu’il dit la vérité. Elle détourne la tête, son couteau à présent à hauteur de sa cuisse. Elle est incapable de le tuer, pourtant il a vu son visage, il connaît son nom.

Elle est finie.

— On ne peut pas continuer comme ça, chuchote-t-elle.

— Non.

La voix d’Emilio est triste, mais ils savent tous les deux que plus aucune forme de relation n’est possible. Ils ne peuvent pas continuer à se fréquenter maintenant qu’elle sait son secret, ils ne pourront plus jamais faire semblant. Leur petite bulle a explosé.

— Je me hais, de trahir ainsi mes valeurs, mes collègues, les promesses que je me suis faites en m’engageant, lui dit-il. Ça me hante, ça me torture, je suis aussi coupable que toi.

— Non ! répond-elle violemment en tournant de nouveau son visage vers lui. J’ai tué. Pas toi.

— Je t’ai protégée, et à mes yeux je suis complice.

Son ton est calme et tranquille mais son regard tourmenté. Elle se déteste de lui faire subir ça.

— Je ne te dénoncerai pas et je ne te livrerai pas, promet-il de nouveau, mais tu dois partir. Je te laisse jusqu’au matin pour quitter la ville. Sinon…

Il laisse sa phrase en suspens, mais ils savent tous deux ce que cela signifie. Elle ne l’a jamais vu si tourmenté. Le simple fait de prononcer ces mots semblent le blesser.

— Je comprends, murmure-t-elle.

Ils échangent un dernier regard, plein des mots qu’ils ne peuvent pas prononcer. Puis Irina range son couteau dans l’étui à sa hanche et tourne les talons pour se glisser par la porte-fenêtre qui donne sur le jardin. Il ne s’est rien passé entre eux de concret, pourtant elle a le cœur brisé de savoir qu’elle ne le reverra jamais.

— Attends, l’arrête-t-il. Une dernière chose.

Elle s’immobilise, sans se retourner, retenant son souffle. Elle sait que la situation est sans issue, pourtant elle espère une solution miracle, qui lui permettrait de rester, de continuer leurs conciliabules au cœur de la nuit, sans conséquences, hors du temps.

— Promets-moi que tu ne tueras  plus personne. Plus jamais.

Irina sent les larmes gonfler sous ses paupières. S’il y a bien une promesse qu’elle est incapable de tenir, c’est bien celle-ci. Malgré sa retenue de ces dernières semaines, elle n’a aucune idée de comment elle réagira à ce nouveau changement brutal dans sa vie.

Elle se tourne légèrement, lui présentant son odieux profil, avec la cicatrice béante qui barre son visage jusqu’à son oreille. Elle l’observe du coin de l’œil, pour le voir une dernière fois.

Puis elle disparaît, pour une destination inconnue.

Sans un mot.

Chapitre 9 by Catie

Malgré la nuit tombée, une lourde chaleur enveloppe la capitale telle une chape de plomb. Pas un souffle de vent ne parcourt les rues animées du centre-ville, qui résonnent de rires insouciants et de bruyantes discussions. Les terrasses de bars sont bondées, des passants flânent ; tout le monde profite des températures estivales.

Irina s’est éloignée des artères les plus peuplées, fuyant la foule. Elle est plus solitaire encore qu’elle ne l’était à Séville, n’acceptant pour seule compagnie que le fantôme invisible d’Emilio, qui semble la suivre à chaque pas.

Elle a quitté l’Espagne sitôt leur dernière conversation, la peur au ventre. Elle a sauté dans le premier avion, baissant les yeux devant les regards curieux des autres passagers s’attardant sur son masque, et elle est arrivée à Lisbonne plus perdue que jamais.

Ses pensées la ramènent sans cesse à Emilio. Elle se souvient de ses yeux, qui semblaient lire en elle comme personne, de ses gestes, de ses mots. Elle ne comprend pas pourquoi elle pense si souvent à lui, pourquoi elle accorde tant d’importance à ce qu’il lui a dit. Il l’a trahie, en un sens, et pourtant elle songe encore à lui en ami.

Elle se rappelle aussi de cette promesse muette qu’elle lui a faite. Elle n’a pas prononcé un mot en retour, mais ses paroles la hantent. « Promets-moi que tu ne tueras plus personne. Plus jamais ». Comment peut-elle lui promettre une telle chose ? Comment peut-il lui demander cela ? Après ce qu’elle a vécu, après ce qu’elle a fait. Elle ne peut pas arrêter cette piste sanglante, ou ça voudrait dire qu’elle admettrait avoir eu tort, et elle en est incapable. Elle se haïrait encore plus qu’elle ne le fait déjà.

Comme chaque nuit, Irina s’est assise en bord de mer, regardant les vagues lécher les pierres de la promenade qui longe le littoral. Recroquevillée sur les marches, son menton sur les genoux, elle laisse sa silhouette immobile  se confondre avec l’immensité noire face à elle. Les rares promeneurs dans son dos ne la voient même pas.

Jusqu’au jour où l’un d’eux s’assoit à côté d’elle. Elle ne daigne  même pas tourner la tête, lui accordant à peine une œillade rapide. Elle sent son regard sur elle, alors qu’un souffle de vent marin agite ses longues mèches noires, cachant son visage.

— Je vous vois souvent assise là, lui dit-il dans  un anglais  approximatif.

— Je suis française aussi, lui répond-elle d’une voix morne.

Elle n’a aucune envie de parler, mais est encore  plus fatiguée à l’idée de voir ses oreilles écorchées par cet accent impossible. Elle le regrette presque lorsqu’elle voit un large sourire éclairer le visage du jeune homme.

— Ah parfait ! Je m’appelle Louis, je viens de Paris et je suis en échange ici pour l’année. Tu es  d’où ?

— D’ailleurs, marmonne-t-elle.

— Et comment tu t’appelles ?

Irina, agacée par son insistance, tourne vers lui un regard glacial qui ne paraît pas l’effrayer. Il est blond, avec des traits fins, un sourire joueur et  de grands yeux bruns où brille une lueur amusée. Un vieux monstre en elle refait surface, lui donne envie d’effacer cet air sûr de lui, elle sent le bout de ses doigts la picoter, comme autrefois.

Depuis qu’elle est ici, son couteau l’accompagne partout où elle va. Un nouveau, car elle a bien sûr dû laisser le sien derrière elle à Séville. Et celui-ci n’a toujours pas fait ses preuves, sa lame vierge semblant gorgée des mots d’Emilio. « Tu ne tueras plus personne ». Son bras a toujours hésité, mais ce soir elle ressent de nouveau le goût du meurtre et de la vengeance dans sa bouche. Emilio ne comprenait pas. Certaines  personnes méritent de mourir.

— Je peux essayer de deviner, si tu veux, continue le dénommé Louis d’un air taquin, ignorant des dangers qu’il courait. Tu peux au moins me donner la première lettre ?

— Suis-je belle ?

Les mots familiers roulent sur sa langue avec la douceur amère d’un vieux souvenir désagréable mais réconfortant. Il paraît désarçonné, rien qu’un instant, avant de reprendre contenance, avec un rire amusé.

— Bien évidemment. Je t’ai souvent croisée sur cette promenade et tu as attiré mon regard à chaque fois. Tu dégages quelque chose de… magnétique.

Il lève sa main et passe ses doigts dans ses longues mèches noires. Elle ne bouge pas, et il paraît penser qu’il a gagné la partie. Il se penche en avant, comme pour l’embrasser. Malgré la nausée qui la prend à la gorge, Irina ne recule pas. Ses  doigts se referment sur le couteau inutilisé qui est accroché à sa ceinture, caché par le grand pull qui l’enveloppe malgré la chaleur.

— Et si tu enlevais enfin ce masque, je pourrais admirer ta beauté dans toute sa splendeur, lui souffle-t-il d’un air qu’il estime sûrement séducteur. Et te donner le meilleur baiser de ta vie.

D’anciens frissons parcourent le corps de la jeune femme. Elle ressent de nouveau l’excitation qui précède le meurtre, cette attente délicieuse, durant  laquelle elle sait que dans une poignée de secondes, la fascination se transformera en peur, en dégoût, en agonie. Elle la savoure un peu, avant de glisser sa main gauche jusqu’à son visage et d’ôter son masque.

— Suis-je belle même ainsi ?

La stupéfaction déforme le visage du dénommé Louis, qui paraît trop estomaqué pour réagir, l’espace de quelques instants. Sa bouche s’ouvre sur un cri d’effroi, sans qu’il soit capable de prononcer le moindre son. Ses yeux horrifiés détaillent la cicatrice béante qui ouvre sa bouche d’une oreille à l’autre. Et dès qu’il  le peut, il se remet debout.

— Je… Je suis désolé, je ne pensais pas… Je… Bonne soirée.

Il tourne les talons sans demander son reste, comme fuyant un démon. Irina dégaine son couteau et se lève. Les rayons de la lune se reflètent sur la lame. Pourtant, malgré sa précédente excitation, elle est incapable de faire un pas. Elle s’imaginer enfoncer la lame dans son cou, le sang tiède qui gicle, un cri gargouillé, son corps qui s’effondre sur le pavé. Et ça lui donne envie de vomir.

Cette seconde question qu’elle a prononcé était la même qu’elle a demandé à Emilio. Deux monstres se déchirent en elle. Celui qui veut tuer, encore et encore, effacer le sang par le sang ; et celui qui la pousse à admettre qu’elle n’est qu’une meurtrière sans honneur et qu’elle ne devrait même pas vivre après ces horreurs qu’elle a commises.

Des larmes de dégoût aux yeux – envers  elle-même, ses actes passés ou sa lâcheté présente, elle ne le sait pas – elle serre ses doigts sur le manche de son couteau, jusqu’à enfoncer ses ongles dans sa paume. Puis elle tend son bras en arrière et jette l’arme maudite le plus loin qu’elle peut dans la mer calme.

Elle a essayé de tuer, elle n’a pas réussi. Que cela veut-il dire d’elle ? Emilio a-t-il raison sur toute la ligne ? A-t-elle eu tort ?

Enfin, elle se dit qu’il est peut-être temps d’admettre qu’elle n’en est plus capable. Que les mots du policier ont su se frayer un chemin en elle et y apposer une marque brûlante, qui l’empêchent de persister dans cette voie les yeux fermés.

Debout face à la mer silencieuse, Irina laisse les larmes couler sur ses joues. Et dans l’obscurité de la nuit, elle promet enfin. Cette promesse qu’elle n’a pu faire à  Emilio.

— Je ne tuerai plus, murmure-t-elle. Plus personne. Plus jamais.

Ses mots se perdent dans le vent mais se gravent sur son cœur. Et lorsqu’elle tourne les talons pour regagner son deux-pièces impersonnel sous les toits, ses dernières pensées sont pour Emilio.

 Elle se demande si elle le reverra un jour. Et dans quelles circonstances.

Chapitre 10 by Catie

 

— Je ne voulais pas, tu sais.

Seul le silence lui répond. Le regard perdu dans le vide, Irina laisse ses pensées vagabonder et les  mots se bousculer sur ses  lèvres. Pour une fois, elle a un auditoire attentif.

— J’avais fait une promesse, continue-t-elle, les sourcils froncés. Deux, en fait. La première prévaut à la seconde, ou est-ce que la deuxième efface la première ?

Sa voix désincarnée résonne dans la pièce vide. Elle y est si habituée désormais qu’elle lui paraît naturelle ; elle ne frissonne plus d’horreur comme autrefois.

— Peu importe la réponse à cette question, de toute façon. Le fait est que c’était plus fort que moi. J’ai été incapable de me retenir. Tu me comprends, n’est-ce pas ? Après tout, tout est de ta faute.

Son regard distant se pose sur le cadavre à ses pieds. Elle l’observe de l’air détaché d’un médecin légiste devant un énième corps immobile sur sa table d’autopsie. Avec l’indifférence de la tueuse sans âme. Au fond,  c’est ce qu’elle est devenue, pas vrai ?

Elle ne ressent ni satisfaction ni tristesse. Elle est vaguement ennuyée, de ne pas avoir respectée la promesse faite à Emilio, ou en tout cas au souvenir qu’elle avait de lui et qui l’a hantée jusqu’à Lisbonne.

Elle pensait qu’elle serait heureuse, après avoir fait ça. Pourtant, pas une onde  de plaisir n’a parcouru son corps. Elle ne ressent que du vide.

Ça faisait un an, qu’elle avait quitté les sentiers de la criminalité. Un an qu’elle n’avait plus tué, ni même eu l’envie ou la tentation de le faire. Un an où elle a presque eu l’impression de redevenir normale.

Elle a apprivoisé son visage, son corps, son image, et elle est rentrée en France. Elle a retrouvé ses parents, avec une joie démesurée. Ils se sont tombés dans les bras les uns des autres, en larmes. Elle a bien dû leur expliquer ce qui lui était  arrivé, mais elle a bien sûr tu ses innombrables crimes, évoquant uniquement l’agression d’un homme quelconque, dans la rue, impossible à identifier. Puis elle s’est coulée de nouveau dans la peau de la jeune femme sage et obéissante. De retour dans sa chambre d’adolescente, elle a repris le chemin des bancs de la fac, où elle reste soigneusement loin des autres. Solitaire et silencieuse, elle vit sans se préoccuper de personne.

Jusqu’au jour où elle a croisé sa route.

Il était là, à la terrasse d’un café, une jeune femme rayonnante attablée en face de lui. La « nouvelle elle ». Son sang n’a fait qu’un tour. Elle a oublié sa vie paisible et tranquille, la comédie qu’elle joue chaque jour pour paraître normale alors qu’elle sait au fond qu’elle ne l’est plus. Elle a tout oublié et elle s’est de nouveau abandonnée au monstre assoiffé de sang qui sommeillait en elle.

Elle l’a suivi jusqu’à la chambre d’hôtel où il a amené sa nouvelle conquête. Elle a attendu, patiemment, jusqu’à ce que la jeune femme s’en aille. Elle s’est alors introduite dans sa suite, comme dans un état second.

Il ne l’a pas reconnue tout de suite. C’est peut-être ça qui l’a mise en rage, plus encore que le souvenir lointain de ses doigts sur sa peau. Elle a lu l’incompréhension dans son regard, puis le mépris et le dégoût. Une simple lueur qui a suffi à déclencher un torrent de haine qu’elle pensait endormi. Et elle a tué. Levant son bras encore et encore, jusqu’à le défigurer comme il l’a défigurée elle. Jusqu’à détruire sa vie comme il a détruit la sienne.

Maintenant William n’est plus qu’un corps sans vie à ses pieds. Son sang imbibe le tapis du salon, son visage est tant lacéré de coups de couteau qu’il est méconnaissable. Pourtant, elle n’en ressent aucun plaisir.

Elle ne ressent que du vide.

— C’est toi qui as commencé tout ça, c’est de ta faute, murmure-t-elle de nouveau, comme pour s’en persuader.

— Vraiment ?

Ses yeux inexpressifs se posent sur la silhouette fantomatique assise sur le fauteuil face à elle, de l’autre côté du cadavre. Produit de son imagination ou preuve de sa folie,  elle ne sait pas trop.

— La violence engendre la violence, répond-elle distraitement.

— Tu aurais pu décider d’y mettre un terme.

— Je crois que je n’en ai jamais vraiment eu envie.

L’illusion d’Emilio la regarde avec tristesse. Elle ne l’a jamais revu en vrai, évidemment. Juste par bribes, dans cette chimère projetée par son cerveau. Elle se demande vaguement ce qu’il est devenu, parfois, sans réellement chercher, par peur de ce qu’elle pouvait trouver.

Et elle fait bien, car le véritable Emilio est mort dans l’exercice de ses fonctions trois mois plus tôt, et elle ne le reverra jamais. Il ne saura jamais qu’elle n’a pas respecté sa promesse.

— J’ai accompli ma vengeance, dit-elle d’un ton lointain, et pourtant…

— Tu n’es pas satisfaite.

— Je suis vide.

— Vide.

— Comme une coquille. Comme une femme qu’on a abusé toute sa vie. Comme une idiote qui ne comprend que maintenant que…

Elle laisse sa phrase en suspens, sans que la copie d’Emilio ne la pousse à continuer. Normal, en soit, il est  la projection de son subconscient, qu’aurait-il de plus à ajouter ?

Que la vie est une chienne et qu’elle ne changera jamais. Elle a retrouvé la saveur particulière du meurtre et elle sait maintenant qu’elle est  incapable de continuer à prétendre. Malgré toute sa bonne volonté, elle est bien trop marquée par son passé. Autant celui où elle profitait sciemment de sa beauté que celui où elle laissait une trace sanglante dans son sillage.

Son âme reste noire, elle ne peut être purifiée,  plus maintenant. Surtout dans le monde dans lequel elle vit. Où sa laideur lui sera constamment renvoyée au visage, où elle sera toujours rabaissée pour ce qu’elle était et ce qu’elle est devenue. Où une femme est si dépendante du regard des hommes.

Elle a goûté de nouveau au sang, et plus rien ne pourra la faire arrêter désormais. Emilio n’est plus là, seules restent la douleur et la haine.

Elle vengera toutes ces femmes des hommes qui les exploitent et des autres femmes qui profitent du système – celles qui sont comme elle était autrefois. Elles doivent comprendre que ce n’est pas ainsi que les choses changeront,  comme elle l’a comprise en empruntant la voie du sang.

Elle répondra à la violence par la violence. Parce qu’elle ne connaît plus que ça désormais.

Son regard halluciné, perdu par la fenêtre,  ne voit  pas le fantôme d’Emilio disparaître, un air de profonde tristesse sur le visage. Elle ne voit même plus le cadavre de William à ses pieds, ni son sang qui tâche ses chaussures.

Elle ne voit que l’Avenir. Son avenir idéal, le seul possible.

Elle continuera d’être la femme à la bouche fendue.

Pour elle et pour toutes les femmes de ce monde, toujours victimes et oppressées, pour celles qui en sont conscientes et celles qui l’ignorent, pour celles qui veulent se libérer et celles qui ont trop peur. Elle sera leur voix, leur rage, leur haine, leur couteau redoutable.

A aucun moment elle ne voit le mal dans tout ça. Elle ne voit que le sang et la violence. Les clés pour un avenir meilleur.

Sans se remettre en question une seule fois. Est-elle folle ? Sûrement aux yeux des autres. De son point de vue à elle, elle est parfaitement saine d’esprit. Après tout, la folie, c’est subjectif, pas vrai ?

Sur ces réflexions,  elle se lève et s’en va, abandonnant le corps sans vie de William.

Son couteau ensanglanté dans une main, et l’autre serrée en poing.

 

End Notes:

Je précise quand même que je ne cautionne absolument aucun des actes de mon personnage principal hein :mg: Merci à vous pour votre lecture, cette histoire s'arrête ici ! N'hésitez pas à laisser un petit mot et à aller voir les autres participations du concous :hug:

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