Cataclysme by Lyssa7
Summary:

Libre de droits

 

Printemps 2006, San Francisco. Alors qu'ils partaient en voyage scolaire, trois adolescents sont les seuls survivants d'un grave accident de car.

Hiver 2020, New York. Des années plus tard, ils font face aux conséquences physiques et psychologiques, et aux souvenirs douloureux toujours bien présents. Certaines circonstances les amèneront à se revoir et à s'entraider.

 

Réussiront-ils à se reconstruire sur des cendres et à se tourner enfin vers l'avenir ?


Categories: Tragique, Contemporain Characters: Aucun
Avertissement: Violence psychologique
Langue: Français
Genre Narratif: Roman
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 3 Completed: Non Word count: 8083 Read: 1204 Published: 09/03/2020 Updated: 24/04/2020
Story Notes:

Je me lance dans cet original qui, je l'avoue, me donne pas mal de fil à retordre depuis quelques mois au point que j'en oublie la plupart de mes autres projets en cours. Comme vous l'aurez compris en lisant le résumé, il a pour thème le traumatisme et ses conséquences. J'espère parvenir à écrire correctement tout ce que j'ai en tête et ne pas me perdre en chemin. En vous souhaitant une bonne lecture !

Lyssa

1. Janvier 2020 - Sous l'averse by Lyssa7

2. Mai 2006 - Janvier 2020 - Ricochets by Lyssa7

3. Mai 2006 - Janvier 2020 - Bourrasque by Lyssa7

Janvier 2020 - Sous l'averse by Lyssa7

Demain, le monde tournera encore. Encore et encore. Inlassablement. Les heures, les minutes, les secondes s’égrènent sans s’arrêter, dans une éternelle ritournelle. Et elle ne peut que les suivre, elle ne peut que se laisser porter. Indubitablement.

April lève les yeux au ciel et contemple d’un regard vide les nuages gris emplis de pluie. Il va bientôt pleuvoir sur New York. Pourtant, elle n’esquisse pas un seul geste, figée dans une posture de statue de cire. Dans quelques minutes, elle sera trempée de la tête aux pieds. Ce n’est certainement pas sa jupe plissée et sa chemise en flanelle qui la protégeront de l’averse qui s’annonce. Peu importe. Elle va rester ici, près d’un tas de vieux cartons détrempés et d’une poubelle débordante de déchets. Ses mains tremblent un peu trop, ses lèvres fines et gercées ne demandent qu’à s’ouvrir pour hurler. Elle voudrait remplacer les maux par des mots mais ils restent bloqués dans sa gorge, enfoncés dans son âme écorchée, indissolubles de son esprit déchiré. Les premières gouttes, comme en écho à ses pensées, se mettent à tomber. Comme prévu, elle ne bouge pas.

Les perles de pluie s’écrasent sur son crâne, glissent sur ses mèches brunes, recouvrent ses joues, et cachent ses innombrables larmes. Quelque part, à quelques mètres de la ruelle où elle se trouve, des rires retentissent. Elle les imagine franchir des bouches imaginaires et ricocher sur les habitations alentours, elle songe aux ridules qui se forment au coin des yeux, sur des visages hilares. Appuyée contre un mur de pierres froides, sous la pluie, la jeune femme les envie ces rires inconnus. Il y a bien longtemps qu’ils l’ont désertée. Un long soupir secoue April alors qu’elle joint ses mains dans l’espoir de calmer les tremblements, l’angoisse qui la submerge chaque fois que le restaurant dans lequel elle travaille se remplit d’une foule compacte et bruyante. Comme toujours, elle a tenu du mieux qu’elle a pu, elle s’est forcée à servir les clients de ce sourire faussement brillant, luisant d’une lueur éteinte. Et puis, la réalité l’a rattrapée.

Elle s’est sentie fiévreuse soudainement, ses mouvements se sont faits plus lents, sa vision moins nette, et ses oreilles se sont mises à bourdonner. Son univers a brusquement chaviré, l’a recouverte d’un voile opaque et d’un bruit insupportable de tôle froissée. Les rires éclatants, les discussions vibrantes qui emplissaient la pièce d’une atmosphère chaleureuse se sont mués en cris implorants, en hurlements douloureux, en silence impitoyable. Elle a lutté pour ne pas se laisser glisser au sol. Pour ne pas ramper sous l’une des tables afin de se protéger du vent glacial qui imprègne son corps et son coeur. C’est Sidney, l’un de ses collègues, qui a remarqué que quelque chose clochait. Il lui a dit de prendre une pause, il a certifié pouvoir gérer ses tables le temps qu’il faudrait. Elle sait que ce ne sera pas le cas, mais elle est aussi parfaitement consciente qu’elle ne serait de toute façon pas capable de reprendre le service dans cet état.

La porte qui mène à l’entrée de service, celle que les employés empruntent pour prendre leur pause, s’ouvre de nouveau. April sursaute, elle s’attend à ce que sa patronne ait découvert sa disparition et soit venue la réprimander. Peut-être va-t-elle même la virer. Après tout, ce n’est pas la première fois que cela lui arrive et, en ce réveillon du nouvel an, aucun employé ne peut se permettre de laisser une plus grande charge de travail aux autres. Elle a été embauchée deux mois auparavant, et elle sait qu’il s’agit de sa dernière chance. Plus aucun restaurant de la ville ne lui en accordera une en sachant qu’elle n’est pas apte à gérer un service sans manquer de s’évanouir dès qu’il y a un peu trop de monde dans la salle. C’est sur cette douloureuse idée que la jeune femme se retourne, prête à faire face à son destin. Seulement, ce n’est pas sa patronne. Ce n’est pas non plus l’un des employés de l’établissement. C’est un client. Un client mal fagoté avec un air paumé et un regard usé qui lui accorde un simple coup d’oeil avant de se positionner sous le porche de manière à ce que la pluie ne l’atteigne pas. Il extirpe ensuite un paquet froissé de la poche arrière de son jean et en prend une cigarette qu’il porte à ses lèvres. Pendant un instant, il semble hésiter et, sentant qu’elle l’observe toujours, il lui tend le paquet dans une invitation silencieuse.

April hausse brièvement un sourcil mais ne cille pas. Elle ramène l’une de ses mèches brunes qui lui colle sur le front derrière son oreille, et le rejoint sous le porche. Elle le remercie d’un vague signe de tête alors qu’elle s’empare d’une cigarette. Il allume la sienne et, sans un mot, dans la même singularité que la fois précédente, il lui donne son briquet. La jeune femme en sort une flamme vacillante, aspire une bouffée de nicotine, la laisse envahir ses poumons, et la recrache finalement en formant des ronds de fumée. Il la regarde faire, impassible, avant de se détourner d’elle. L’homme n’a pas plus de trente ans. Il est brun, et trop maigre. Son sweat-shirt avale la moitié de sa silhouette, et le reste se profile dans un vieux jean déchiré. Ses yeux, cernés par un manque de sommeil évident, sont d’un bleu clair fade et sans chaleur. Son profil révèle un menton en pointe et un nez légèrement cassé. Le fait qu’elle le détaille sans vergogne ne semble pas le déranger. Il lui témoigne une forme d’indifférence qui, loin de la froisser, apaise la jeune femme.

— Cette foutue averse est bien partie pour durer toute la nuit.

Il ne s’adresse pas spécialement à elle. Il n’a même pas tourné la tête dans sa direction. Sa voix est grave, basse, avec des intonations cassées. Aussi étrange que cela puisse paraître, elle la compare à la vieille horloge de sa grand-mère. Fonctionnelle mais fatiguée, le tic-tac menace de se rompre à chaque instant. Elle ne prend pas la peine de répondre, et il poursuit sur un ton sarcastique, presque incisif.

— Mauvais présage, pas vrai ? Il pleuvait aussi ce soir-là.
— Ce soir-là ? répète-t-elle sans comprendre.
— C’est marrant, je ne pensais pas te recroiser un jour. Surtout pas ici, élude-t-il.

Elle lui coule un regard curieux, et son coeur manque de se rompre comme si son esprit et toutes les fibres de son corps prenaient soudainement conscience de l’importance de cet instant. Il sourit, de l’un de ces sourires sans joie et sans saveur. Il ne la regarde toujours pas, mais elle sent tout à coup cette indicible connexion entre eux. Elle détaille un peu plus les traits de son visage, et distingue la longue cicatrice blanchâtre qui s’étale sur sa joue gauche. C’est à cet instant qu’un souvenir surgit, brusque et effrayant. Le sang. Le sang sur les sièges. Le sang partout, prédominant dans cette nuit d’horreur. Ses mains tremblent violemment et elle lâche la cigarette qui va s’éteindre lamentablement dans une flaque d’eau à ses pieds. Les cris, les hurlements se font plus précis, et le bruit de tôle froissée la fait vaciller, mais ce n’est rien face au silence et au froid qui s’installe dans la moindre parcelle de son âme atrophiée. Elle entend souvent, dans ses plus sombres cauchemars, la voix de ce garçon qui ne cesse jamais de lui parler. Pour ne pas qu’elle s’endorme. Pour ne pas qu’elle sombre dans les limbes d’un sommeil éternel. Il y a aussi les sanglots longs, les gémissements de quelqu’un d’autre, une fille, qui chantonne une comptine morbide dans une débâcle de larmes et de souffrances entremêlés. Et puis la pluie qui recouvre les vitres brisées d’un bus scolaire esquinté sur un chemin escarpé, dans une longue complainte assourdissante et assommante.

— Tu es…
— Ouais. Drôle de coïncidence, hein ?

Le sourire du jeune homme s’élargit. Il semble s’amuser de la situation, mais la jeune femme songe que c’est plutôt une grimace de clown triste. Pour la première fois, il vrille ses prunelles bleues aux siennes et, pendant une brève seconde, elle parvient à le reconnaître. L’adolescent du bus. Le camarade de classe de ce voyage scolaire maudit qui a fait une vingtaine de victimes et n’a laissé que trois survivants. Elle est l’une d’entre eux. Lui aussi. Elle est une survivante plus morte que vivante, et elle parie qu’il ne s’en sort pas mieux qu’elle sous ses grands airs nonchalants. Est-ce qu’elle l’espère ? C’est cruel mais, à en croire l’allure défraîchie et le rictus qu’il affiche, elle ne doit pas être loin de la vérité. Une part d’elle, qu’elle refoule abruptement dans un sursaut de honte, en est soulagée. Elle se réconforte en se disant qu’il aurait été pire de s’imaginer être la seule à combattre les démons d’un passé enfoui dans la nuit.

— Comment tu m’as retrouvée ? s’enquiert-elle, troublée.
— Le hasard, répond-il dans un mouvement d’épaules. Au début, j’étais pas sûr que c’était toi. Je suis venu boire un verre avec des potes. Pour fêter la nouvelle année. C’est con parce qu’elle ne sera ni pire ni meilleure que la précédente, mais bon à ce qu’il paraît c’est la tradition.
— Comment t’as su ? Je veux dire… que c’était moi…
— T’avais cet air complètement terrifié avant de sortir par cette porte, dit-il dans un signe de tête en direction de l’intérieur de l’établissement. Le même que…

Il ne termine pas sa phrase. April n’a pas besoin de savoir à quel moment il fait référence pour comprendre. Elle aurait aimé pouvoir dire qu’elle est contente de le retrouver, elle aurait souhaité pouvoir lui demander comment il va et ce qu’il devient, mais elle a juste cette impression persistante qu’elle ne veut plus jamais revoir son visage. Pour ne plus devoir prendre conscience que ce qu’ils ont vécu ensemble était bien réel, et qu’il en est la preuve. Elle veut fuir le plus loin possible de ce passé, comme ses parents l’ont fait à l’époque pour ne pas qu’elle sombre dans une profonde dépression. Ils ont emménagé deux semaines plus tard à New York, loin de sa Californie natale. Les crises de panique d’April se sont progressivement atténuées, espacées, mais la douleur a toutefois continué de la poursuivre, sans répit, dans une lente agonie. Les cauchemars ne l’ont jamais quittée, les souvenirs non plus. Elle lutte tous les jours contre eux, contre cette angoisse inéxorable qui l’empêche de vivre une existence normale.

— Je dois retourner travailler, Terry. Passe une bonne fin de soirée.

Et April Johnson tourne les talons. Elle claque la porte de l’entrée de service derrière elle. L’averse ne se calme pas. Terry, de son vrai nom Terrence Miller, sort une nouvelle fois le paquet de sa poche arrière de jean, grille une autre cigarette, et sourit dans le vide alors que la fumée s’envole vers le ciel d’un noir d’encre.


Terrence l’a attendue presque deux heures après leur courte discussion. Il l’attend encore. En ce soir du nouvel an, il risque d’attendre longtemps. Il s’est installé dans le fond de la salle et il a commandé deux ou trois bières. Elle l’a vu évidemment, même si elle a fait semblant du contraire. Il en a profité pour l’observer courir un peu partout, un peu perdue dans cette salle trop grande. Il a ainsi pu remarquer les regards inquiets et les gestes attentionnés du grand benêt blond, celui qui porte le badge au nom de « Sidney ». Il songe que le type est terriblement niais avec sa façon de la couver des yeux comme s’il prenait soin d’un oisillon blessé.

Un rictus pince ses lèvres, et il songe que ce pauvre garçon a bien du courage de s’amouracher de la jeune femme. Après tout ce qu’elle a certainement dû surmonter, après l’accident, il est évident qu’elle ne va jamais le laisser s’approcher. Il reprend une gorgée de bière, et laisse ses yeux flotter sur la silhouette d’April. Il attend patiemment la fin de son service.

End Notes:

Comme vous avez pu le constater, ce sera loin d'être joyeux, même s'il y aura des moments plus légers.

Mai 2006 - Janvier 2020 - Ricochets by Lyssa7

A l’âge de sept ans, mon père m’emmenait avec lui près du lac où il aimait pêcher. C’était le dimanche. Il n’y avait jamais personne dans les environs. Il s’asseyait sur son tabouret pliable, déroulait sa canne à pêche, prenait le temps de mettre son hameçon, lançait sa ligne, et restait assis à attendre que le poisson morde. Il pouvait attendre durant des heures. Des heures interminables où je m’asseyais dans l’herbe encore fraîche de la rosée du matin. Des heures où je cherchais le meilleur caillou. Celui qui pourrait faire le plus grand nombre de ricochets sur les eaux calmes et troubles de ce lac. Lorsque je le trouvais, je me relevais et me plaçais à quelques centimètres du bord. Je prenais alors mon élan, et je le faisais ricocher. Une fois, deux fois, trois fois. Je trompais mon ennui de cette façon, je trompais les heures.

Au fur et à mesure de ces dimanches passés sur ces rives tranquilles, j’étais devenu plutôt doué dans l’art de cet exercice. J’en étais même assez fier. Mon père m’accordait parfois un léger sourire. Un jour, il me fit signe d’approcher, et me délivra des paroles qui résonnèrent longtemps dans mon esprit d’enfant solitaire : « La vie est une succession de ricochets, mon fils. Parfois ce sont les bons, parfois non. »

Je ne compris pas immédiatement ce qu’il essayait de me dire. Mon père était quelqu’un de secret, de silencieux, de peu loquace. Je ne pus saisir que bien plus tard le poids de ses mots, et à quel point il se débattait avec les ricochets de sa propre existence. Jusqu’à ce que ce soit le dernier. Jusqu’à ce que la pierre coule au fond de ce lac. Mon père est parti se refaire une vie alors que je n’avais que neuf ans, et je crois que le souvenir qu’il me restera de lui, c’est celui de cet homme, assis près du lac, qui attend désespérément que le poisson morde.


Mai 2006 - San Francisco

— Tu sais, je crois qu’on devrait t’emmener voir quelqu’un…

C’est un jour comme un autre pour Ethel Miller. Une matinée de mai où son fils ne l’entend pas. Elle peut bien tenter de lui faire la conversation, Terrence ne lui répond presque jamais. Il lui semble quelquefois qu’il est perdu dans un monde où le silence est le maître incontesté de son royaume de solitude. Elle répète une deuxième fois, par pure habitude, laisse échapper un soupir sur le bord de ses lèvres gercées, et finit par abandonner. Elle a ce regard désolé, voilé par la tristesse et la lassitude. Elle sait que c’est pire depuis son divorce des années plus tôt, qu’elle ne peut rien faire de plus pour son fils qu’être présente. Elle l’est, elle l’a toujours été. Le problème, c’est que Terrence est comme son père. Bien qu’elle essaie de lui parler, de savoir ce qu’il ressent, elle n’en tire jamais rien que quelques mots, paroles insipides et amères lâchées sur un ton monocorde. Au fond, elle ne sait plus que faire ni que dire pour qu’il cesse de la fuir.

Parfois, Ethel se rassure en se disant que son fils est brillant, et que sa capacité à étudier ne peut être que bénéfique pour son avenir. Il souhaite devenir médecin, et les professeurs sont unanimes quand au fait qu’il y parviendra s’il continue dans cette voie. Pourtant, sa mère a peur. Peur de sa tendance à s’enfermer dans sa chambre avec tous ses livres et cahiers, peur de ce silence insubmersible qui isole son fils du reste du monde. Elle l’observe, se fait la réflexion qu’elle aurait dû faire quelque chose. Peut-être un peu plus, peut-être un peu mieux. Quelque chose, n’importe quoi, même si elle ne sait pas ce qu’elle aurait pu faire de plus ou de mieux.

Elle ne sait pas ce qu’elle a raté, ce qu’elle a manqué, et cela la ronge, cela la tue chaque jour plus que la veille. Alors, elle s’éteint, elle s’empare de l’assiette du petit-déjeuner et la met dans l’évier. Elle promène son regard désolé, triste, lassé, un peu partout dans la pièce comme si elle allait trouver la solution à ses problèmes dans la vieille table en bois ou sur la peinture blanche de la cuisine qui s’écaille lentement au fil du temps.

Il se lève de sa chaise, récupère son livre qu’il range proprement dans son sac à dos et sa boîte repas, et se dirige vers la porte d’entrée. Il se tourne une dernière fois vers elle, et elle espère un geste, un mot d’affection de sa part. Il lui adresse un vague sourire, et remet correctement le col de sa chemise blanche d’une main adroite. L’allure de son fils lui donne un peu de baume au coeur. Terrence est beau avec ses cheveux bruns bien coiffés, sa belle chemise blanche parfaitement repassée, son jean à la coupe droite, et ses baskets neuves. Elle a dépensé plus qu’elle ne l’aurait dû pour ces dernières, mais cela en valait la peine. Il est magnifique, et elle refoule ses larmes quand ses yeux bleus croisent les siens.

— Le car qui doit nous emmener à l’exposition culturelle part dans une demi-heure. On se voit ce soir. On rentre pour vingt-deux heures. Sebastian fera le chemin du retour en vélo avec moi.
— D’accord, acquiesce-t-elle, le coeur serré. Amuse-toi bien, mon coeur.

La porte se referme derrière lui, et Ethel ne peut s’empêcher de tirer discrètement le rideau pour le regarder s’en aller. Elle en fait trop, elle le couve, elle angoisse pour un rien, lui a dit la tante Carrie lors de sa dernière visite. Un sourire éclaire un peu le visage creusé par les inquiétudes maternelles quand elle aperçoit un jeune garçon du même âge que Terrence. Un adolescent de seize ans, un tantinet débraillé, se tient complètement avachi sur la rambarde de l’escalier qui mène au perron de leur maison. Il se redresse légèrement, nonchalant, lorsque le fils Miller arrive à sa hauteur.

— Comment ça va, mon pote ?

Terrence esquisse une grimace. Il a toujours détesté que Sebastian lui donne ce surnom. Il déteste également la main que celui-ci pose sur son épaule. Tout ce qui implique un contact le rend nerveux, tendu, et il se dégage habilement de la poigne de son ami. Le seul et l’unique d’ailleurs. Le seul qui ne s’avoue jamais vaincu, même quand il n’obtient pas de réponse de sa part. Sebastian Moore sourit tout le temps, constamment. C’est presque une maladie chez lui, et ça offre un contraste saisissant avec Terrence Miller. Si ce dernier est un élève discret, studieux, et relativement coincé, Sebastian est un fauteur de troubles loin d’être préoccupé par ses études. Le jour et la nuit. Le soleil et la lune. L’ombre et la lumière.

— Il fait chaud aujourd’hui ! Tu crois que les filles vont s’habiller en conséquence ?

Son meilleur ami ose un clin d’obscène que Terrence ne relève pas. Il se contente de hausser les épaules pour toute réponse avant de se hisser sur son vélo. Sebastian sourit un peu plus, et tous deux se mettent en route pour le lycée Hamilton. Il est sept heures trente du matin, et le jour peine à se lever sur la ville de San Francisco. Le soleil est encore bas dans le ciel teinté de nuances orangées.

— Attends-moi, Terry ! s’exclame Sebastian qui s’échine à pédaler au rythme de son ami sans y parvenir.
— Dépêche-toi ! On va finir par être en retard !

Sebastian éclate de rire et s’exécute. Son t-shirt noir s’évade de son jean troué et vole dans la brise du mois de mai. Ses cheveux blonds mi-longs ont l’arrogance de l’éternelle jeunesse. Le lycée n’est qu’à quelques kilomètres, ils en ont à peine pour une dizaine de minutes pour arriver. Ce trajet, ils l’ont fait tant de fois ces dernières années qu’ils pourraient le refaire les yeux fermés.


Le car scolaire est déjà prêt à embarquer la trentaine d’adolescents qui se pressent sur la pelouse de l’école. Tandis qu’il accroche son vélo, le regard de Sebastian se perd dans les reflets d’une chevelure brune à quelques mètres d’eux. Terrence le remarque, mais il se tait. Ses yeux détaillent la silhouette fine habillée d’une jupe fleurie et d’un chemisier bleu clair.

April Johnson est dans leur classe. Jeune fille extravertie, sociable, elle est toujours entourée de quelques amis et d’une foule d’admirateurs. Il doit admettre qu’elle est jolie avec son petit nez retroussé et ses grands yeux bruns sertis de longs cils de biche. Seulement, de son point de vue, elle rit trop fort, elle est bruyante. Il reporte son attention sur son ami, et attend simplement que Sebastian dévoile ce qu’il pense. L’amoureux transi ne devrait pas tarder à se perdre dans ses rêveries amoureuses, à s’illusionner de désirs utopiques.

— April est parfaite… lâche-t-il finalement dans un long soupir.
— Pourquoi ne pas aller lui parler ?
— Tu déconnes, mec.
— Ce n’est pas en restant là qu’elle te remarquera.
— Dis plutôt que t’en as marre de m’entendre parler d’elle, ironise le blond.
— Pas faux, confirme le brun en finissant d’installer le cadenas sur son vélo.
— T’es qu’un sale con. Tu sais, je me demande souvent si tu t’intéresses vraiment aux filles… Au cas où t’aurais des vues sur moi, t’es pas mon genre, mon pote.

Le rictus de Terrence le fait éclater de rire, et les deux adolescents se dirigent vers le car scolaire qui doit les emmener à l’exposition culturelle. Des mois que Mrs Watterson, la professeure d’art, en parle comme d’un événement national dans l’une des galeries les plus célèbres de Los Angeles. Des mois qu’elle argumente auprès du proviseur Barnes pour avoir gain de cause. Elle a finalement pu obtenir son aval à l’usure. Pour elle, c’est une occasion unique de rallier ses élèves à sa vision artistique ; pour eux, c’est plutôt une journée de détente, loin des salles étouffantes du lycée Hamilton. Bien qu’ils passeront une bonne partie de la matinée et de leur soirée dans le car, ce n’est pas exactement la même chose que d’être enfermés entre quatre murs.

— On devrait monter maintenant si on veut les meilleures places, émet Sebastian.
— Comme tu veux.
— Tu pourrais y mettre du tien de temps en temps, grogne son ami en enjambant la première marche.

Seulement, sans même que Sebastian n’y prête attention, une jeune fille a fait de même. Leurs épaules se rencontrent, et elle manque un instant d’équilibre. Pendant une seconde, elle semble flotter dans l’espace, ses jambes exécutant un ballet gracieux mille fois dansé, avant de reprendre pied et de faire corps avec la terre. Ses sourcils se froncent, et ses yeux verts brillent d’une lueur glaciale. Elle remet en place son chignon d’où s’échappent quelques mèches rousses.

— Fais attention la prochaine fois.
— Je pourrais te dire la même chose, rétorque Sebastian, visiblement heurté par le ton méprisant.
— J’étais là avant toi.
— Qu’est-ce qui me le prouve ?

Quelques mètres derrière eux, Terrence n’intervient pas dans la confrontation qui oppose les deux adolescents. Il resserre la lanière de son sac, et il patiente. La situation va se calmer d’elle-même, et de toute manière ce ne sont pas ses affaires. Il a toujours procédé ainsi, et cela lui convient parfaitement. La jeune fille, pourtant, n’a pas l’air disposée à se laisser faire. Elle pince ses lèvres fines, apparemment outrée, et son teint blanc se colore d’un rose soutenu alors qu’elle pose son regard sur Sebastian, fermement campé sur la première marche de l’escalier.

— Bien. Comme tu sembles manquer de savoir-vivre, je vais ignorer ce qui vient de se passer.
— Pardon ?

Elle ne répond pas et grimpe d’une démarche à la fois légère et assurée dans le car scolaire. Figé dans sa position, la bouche à moitié entrouverte, Sebastian a du mal à croire ce qu’il vient d’entendre.

— Elle est complètement cinglée, conclut-il en se tournant vers Terrence. Tu sais qui c’est ?
— Pas vraiment. Elle est dans l’autre classe qui nous accompagne, non ?
— Ouais, c’est Allison Price. Ses parents sont les propriétaires d’une fortune colossale, ils habitent dans la baraque immense en bordure de la ville. Cette fille est née avec une cuillère en or dans la bouche, et elle pense sans doute que le monde lui appartient. Elle n’est pas très appréciée dans ce lycée, et je crois comprendre pourquoi…
— Une cuillère en argent, le coupe son ami avec un haussement de sourcil.
— Quoi ? s’étonne Sebastian sans comprendre.
— Ton expression est fausse. C’est une cuillère en argent, pas en or.
— Franchement, qu’est-ce que ça peut bien faire ? s’agace Sebastian.
— L’origine de cette expression fait référence à l’argenterie que possédait les familles aisées à une certaine époque. D’ailleurs, une cuillère en argent, et non pas en or, était offerte traditionnellement par le parrain à son filleul lors du baptême de ces familles. Ta façon de le dire est donc totalement erronée.

Sebastian, l’air affligé, secoue la tête et pose une main sur l’épaule de son meilleur ami. Puis, il monte les marches qui mène à l’intérieur du car, et marmonne sans se retourner.

— Tu sais, je me demande parfois pourquoi je traîne avec toi. T’as vraiment aucune empathie, mec.


Janvier 2020 - New York

En y repensant, quatorze ans plus tard, Terrence aimerait se convaincre du contraire, mais il sait que Sebastian avait raison. Il n’a jamais compris ce que peuvent ressentir les autres. Pire, cela le rend totalement indifférent. Maintenant, peut-être un peu plus qu’avant. Car, après tout, il a bien assez à gérer avec ses propres émotions qu’il essaie de refouler et qui ne cessent de vouloir déborder.

— On va bientôt fermer. Il est presque cinq heures du matin.

April Johnson vient de se planter face à lui. Elle use d’un ton formel, mais Terrence n’a aucun mal à détecter les blessures jamais pansées qu’elle tente de camoufler. Elle ne peut malheureusement rien lui cacher. Elle se mordille la lèvre inférieure discrètement, se tord nerveusement les doigts. Elle essaye de se contrôler, de refouler ses angoisses.

C’est presque devenu un automatisme chez lui de deviner les failles. Il est doué dans ce domaine depuis l’accident, il n’a pourtant jamais demandé à l’être. C’est à la fois un don et une malédiction. S’il avait pu choisir, il aurait souhaité rester celui qu’il était avant. Cet adolescent sans aucune once de sensibilité, ce mur sans émotions, plutôt que cet homme à fleur de peau qui manipule à sa guise les faiblesses des autres.

Finalement, quand il songe aux paroles de son père lors de ce dimanche au lac Merced, il se dit que lui aussi avait raison. Comme quoi, les absents n’ont pas toujours tord. Tout n’est qu’une question de ricochets, de choix et d’événements successifs. Bons ou mauvais. Quelque part, c’est aussi une question de chance. De pile ou face. L’empathie n’a que peu de poids dans la balance. La véritable force, c’est de savoir survivre. Par n’importe quel moyen.

— Je t’attendais.
— Tu m’attendais ?

Terry boit tranquillement une gorgée de sa bière, et lève les yeux vers elle. Il se penche doucement comme s’il s’apprêtait à lui confier un secret de la plus haute importance. April fronce les sourcils, méfiante.

— Je t’ai menti, je ne suis jamais venu boire un verre avec des potes. De toute façon, ma propre compagnie me suffit. Enfin pour tout te dire, ce n’est pas le hasard qui nous a réunis, je voulais te voir.
— Me voir ? Tu es en train de me dire que tu as fait des recherches pour me trouver ? Que tu m’espionnes ?

April est en colère, il le sent mais cela n’a pas d’importance pour lui. Il est venu passer un contrat avec elle. Un contrat qui peut leur valoir un sacré pesant d’or. A tous les deux. Elle peut s’estimer heureuse. Elle peut le remercier de ne pas la laisser ici, dans les bas quartiers de New York, à compter le moindre dollar dans ses poches trouées. Quelque part, c’est de cette façon que se manifeste son empathie, sa compassion. Toutefois, qu’elle ne se leurre pas, il a besoin d’elle pour que le plan fonctionne, pour qu’il touche des indemnités après toutes ces années. Ce ne serait que justice de réclamer leur dû, ou plutôt de s’en emparer sans rien demander. Ce serait compenser les cauchemars et les insomnies, les angoisses et les douleurs.

— Assieds-toi. J’ai une proposition à te faire.
— Une proposition ? Qu’est-ce que tu racontes ?

La jeune femme semble à présent agacée et abasourdie. C’est un drôle de mélange qui la fait hésiter sur le fait de froncer les sourcils, ou de les lever. Comme si cela lui permettait de ne pas faire ce choix, elle se laisse tomber sur la chaise en face de lui. Elle croise les bras sur sa poitrine, dans une posture défensive. Contrairement au début de la soirée, elle ne paraît plus aussi sereine en sa présence. Depuis qu’elle sait qui il est, elle ne parvient pas à se délester des souvenirs du passé. Tout, chez lui, le lui rappelle. De sa cicatrice sur la joue gauche à ses grands yeux bleus dénués de sensibilité.

— Qu’est-ce que tu me veux ?

Pour toute réponse, Terry sort un vieux bout de papier chiffonné de sa poche de jean. Il le déplie sous ses yeux, et un rictus sarcastique se pose sur ses lèvres trop fines.

— Les Price.

C’est un article de journal qui mentionne que cette famille de San Francisco, richissime et propriétaire de plusieurs sociétés, cherche du personnel pour sa propriété privée. Sur l’illustration, Mr et Mrs Price se tiennent devant leur immense villa, étriqués et souriants dans leurs habits du dimanche, aux côtés de leur fille. Leur fille unique. Allison Price. L’héritière. Assise dans un fauteuil roulant, les traits fermés, elle n’a pas l’air d’être présente, comme en dehors du cadre et de la famille.

— Tu te souviens d’elle ?
— Comment est-ce que je pourrais l’oublier ?

Le regard d’April s’est assombri. Des souvenirs vagues se rappellent à elle. Dans une sorte de brume palpable, elle entend encore le verdict de l’enquête sur l’accident du car scolaire. Ses mains tremblent de nouveau et elle les cache sous la table pour tenter de les maîtriser. Terrence prend son temps pour dévoiler ce qu’il pense, dire ce qu’il a en tête. Il n’a jamais été quelqu’un de très expansif de toute manière.

— Qu’est-ce que tu attends de moi ?
— Je sais que t’as besoin de fric, April. Et les Price en ont.
— Qu’est-ce que tu comptes faire ? Tu ne crois quand même pas…

Le sourire sarcastique de Terrence s’élargit. Il termine sa bière dans un claquement de langue.

— Je ne crois rien, et je n’ai plus rien à perdre. De toute façon, l’un dans l’autre, un boulot reste un boulot. Les Price cherchent du personnel, et je suis libre comme l’air. Penses-tu réellement qu’ils se souviendront de nous ? On avait seize ans, on en a trente maintenant.
— Et elle ?

April Johnson pose son doigt sur la photo. Sur la silhouette d’Allison Price, et son masque glacial fortifié par les années. Et puis, son indémodable chignon blond de danseuse de ballet, ses yeux vert pâle, son corps fin, et ses jambes inertes.

— Et si elle nous reconnaissait ?
— Je m’assurerai qu’elle ne dise rien.
— C’est risqué.
— Sans doute, mais ça vaut le coup d’essayer.
— Pourquoi est-ce que je te suivrais dans ce délire, Terrence ?
— Parce que tu n’as plus rien à perdre non plus, et que les responsables de tout ça se trouvent sous nos yeux. L’opportunité que je te propose ce soir ne se représentera jamais si tu refuses, et tu le sais.

April Johnson voudrait se lever, partir pour ne plus jamais se retourner, ne plus le revoir. Seulement, chaque fois qu’elle repense aux instants qui ont suivis l’accident, elle sent une bouffée de colère la submerger, et la clouer au sol. Elle sent la fureur et la douleur pulser dans chacune de ses veines, de ses artères, pour l’empêcher de respirer. Elle peut presque sentir les larmes de rage et de douleur couler sur ses joues salies lorsqu’elle a appris la vérité.

— Qu’est-ce que tu choisis ?
— Je te suis, lâche-t-elle d’une voix un peu tremblante, mais ferme.
— Parfait. Il ne reste plus que quelques menus détails à régler.

Les lèvres de Terry s’étirent, et cette fois-ci, April lui trouve un air de clown sadique.

End Notes:

N'hésitez pas à me faire part de vos avis sur cet original. :)

 

Je vous avoue qu'il a été compliqué pour moi de relier mes deux époques (surtout la partie adolescente qui me donne pas mal de fil à retordre), d'autant que pas mal de choses vont changer après cette journée de mai et rejaillir sur le futur des personnages. Certains personnages inclus dans l'intrigue lors de 2006 ne seront pas présents en 2020 (comme vous pouvez l'imaginer).

 

Lorsque j'ai eu l'idée de cet original, cette histoire de "contrat" et "d'escroquerie" ne devait pas être mise en place, mais elle s'est imposée dans mon esprit à travers le personnage de Terrence. Et, en tant qu'autrice, je laisse souvent mes personnages mener la barque sur certains points. :mrgreen:

Mai 2006 - Janvier 2020 - Bourrasque by Lyssa7

Mai 2006 – San Francisco

— Est-ce que tout le monde est bien installé ?

Mrs Watterson, vêtue de son éternel châle rose et de sa robe d’un autre âge, tape dans ses mains pour annoncer que le car ne devrait plus tarder à partir. Les élèves répondent unanimement que oui, bien entendu, ils sont prêts à quitter le territoire scolaire pour explorer d’autres contrées même si, évidemment, cela reste dans le cadre instauré par le lycée.

Peu importe, c’est l’occasion de sauvegarder ses amitiés, de prendre du bon temps, et pourquoi pas de réussir à séduire la fille qui nous plaît depuis le début de l’année. Ils ont seize ans, le monde leur appartient, leur mange dans la main. Ils n’ont à se soucier de rien, hormis d’eux-mêmes. Sebastian Moore, assis au troisième rang sur la gauche est la représentation parfaite de cet archétype de l’adolescence nonchalante et insouciante, tendre et présente. Son sourire a la quintessence des jours heureux.

— Tu crois que je devrais tenter le coup avec April ?

Terrence relève les yeux de son livre – un thriller du grand Stephen King – et adresse un regard légèrement irrité à son ami. Ce n’est pas la première fois que Sebastian lui pose cette question, ce ne sera sans doute pas non plus la dernière fois qu’il se dégonflera avant de commencer quoi que ce soit.

— Tu devrais, oui, mais tu ne le feras pas.
— Merci pour la solidarité masculine, ironise Sebastian.

Terrence hausse les épaules et reprend sa lecture. Il plisse les yeux, se masse les tempes pour chasser le bruit de fond et le mal de crâne qui s’apprête à percer. Il a juste besoin de tranquillité, de solitude, et dans un car rempli d’adolescents de son âge, c’est compliqué de les trouver. Ils rient et braillent. Ils écoutent à fond du rap et du hip-hop sur leurs baladeurs MP3 dernier cri, et parlent de Zuleyka Rivera, la Miss portoricaine ayant remporté la couronne de Miss Univers lors Du dernier événement à Los Angeles, ou de Mike Brown, un célèbre joueur de football américain. Ils égrènent les dernières rumeurs à voix basse, et s’esclaffent bruyamment.

Il aimerait les faire taire, se lever et leur hurler de se la fermer, mais il ne le fera pas. S’il le fait, adieu sa belle tranquillité. Il aura certainement fini le lycée avant de parvenir à se faire oublier. Et cela, ce n’est pas la peine d’y penser. Ce n’est pas une question de lâcheté. Il tient juste à se rendre invisible, à poursuivre sa vie sans la mêler à celle de ces abrutis finis. Peut-être que c’est une autre forme de couardise, peut-être bien qu’il est similaire à Sebastian et son béguin irréalisable. C’est possible, oui, mais Terrence Miller n’en a rien à faire. Tout ce qu’il souhaite, c’est qu’on lui foute royalement la paix.

Le car s’ébranle légèrement et les sourires s’intensifient sur les visages. Certains continuent leurs discussions, d’autres se tournent vers les fenêtres pour regarder le paysage commencer à défiler derrière les vitres. Il est huit heures trois minutes exactement, et la journée vient de débuter.


Ils ont parcouru deux cents bornes, peut-être plus, lorsqu’une voix féminine interpelle Terrence. C’est celle d’Allison Price, installée sur le siège juste devant celui de Sebastian. Aucun des deux garçons ne l’a remarquée jusqu’à présent. L’un est penché sur son livre, à part de tout et de tous, et l’autre est bien trop intéressé par les éclats de rire d’April Johnson, assise quelques rangées derrière eux.

— Qu’est-ce que tu lis ?

Allison s’est tournée de moitié vers eux. Elle se tient droite, solennelle, mais un éclat de curiosité brille dans ses prunelles vertes. Sebastian, échaudé par leur altercation en début de matinée, préfère l’ignorer ostensiblement et promène un regard vide sur l’autoroute sur laquelle le car vient de s’engager. Terry, lui, ne prend même pas la peine de relever les yeux vers elle, bien qu’il ait parfaitement entendu sa question.

Misery de Stephen King, répond-il toutefois d’un ton plat.
— De quoi est-ce que ça parle ? s’enquiert-elle de nouveau.
— D’un écrivain pris en otage, après un accident, par l’une de ses admiratrices, résume-t-il succinctement.

La voix de Terrence a pris des accents de contrariété, mais Allison Price ne semble pas en faire grand cas. Sa curiosité et la lueur dans ses yeux se sont décuplées et elle l’observe avec un intérêt presque palpable. Elle se tourne un peu plus vers eux, et elle place son visage dans l’interstice entre les deux sièges. Heureusement, son mouvement ne dérange pas son compagnon de voyage. Elle n’en a pas. Comme l’a mentionné Sebastian, la jeune fille n’est pas très populaire parmi ses camarades, et personne n’a voulu s’asseoir avec elle. Personne ne sait vraiment si elle souffre de la solitude, personne n’y fait réellement attention. Après tout, elle est plus riche que la moité de la ville, alors elle n’a pas à se plaindre. Et puis, de toute façon, elle ne fait rien pour se mélanger aux autres avec ses manières de princesse et ses grands airs supérieurs. C’est ce qu’on dit, c’est ce qu’elle entend régulièrement sur sa personne.

— Tu pourrais m’en dire un peu plus ? demande-t-elle avec un sourire poli.
— Tu ne vois pas que tu le déranges ?

Sebastian, après avoir poussé un profond soupir, s’est décidé à intervenir. Pas que Terry soit incapable de se défendre par lui-même, mais le son de la voix de cette fille l’irrite. Sa façon de poser les questions aussi. Comme si les réponses lui étaient dues, comme pour prouver qu’elle détient des droits que d’autres ne possèdent pas. D’autres comme lui, par exemple. Lui, Sebastian Moore, ne vient pas d’une famille aisée. Il a trois petits frères. Sa mère travaille à l’épicerie du coin de la rue, son père est ouvrier. Les fins de mois sont souvent terribles chez eux, et les placards vides.

— Si c’est le cas, il est assez grand pour me le dire lui-même, réplique la jeune fille.

Terrence se retient de répondre que c’est effectivement ce qu’elle est en train de faire. Elle le dérange. Pourtant, il y a quelque chose chez cette fille qui l’empêche de lui dire la vérité aussi crûment, aussi brusquement. La lueur dans les yeux d’Allison Price ne s’éteint pas. Son regard s’attarde sur la page de couverture, sur les nuances de violet, sur le nom de l’auteur. N’a-t-elle jamais entendu parler de Stephen King ? C’est littéralement impossible et improbable, mais ça l’intrigue. C’est peut-être pour cette raison qu’il décide de reprendre le fil de la discussion.

— Ce roman a été publié en 1987, explique-t-il, coupant la parole à Sebastian qui ouvre la bouche afin de répondre vertement. C’est un auteur de thriller célèbre. Certains de ses livres, comme celui-ci, ont d’ailleurs été adaptés au cinéma et ont reçu un franc succès. Tu n’as jamais lu l’un des livres de Stephen King ?
— Non. Enfin… je veux dire, j’en ai entendu parler, je le connais de nom, mais je n’ai jamais lu l’un de ses livres ou vu l’un des films dont tu parles.

La jeune fille hausse les épaules, vaguement gênée. Elle glisse une mèche blonde échappée de son chignon derrière son oreille et dévie son regard du sien. Ses joues pâles se sont soudainement empourprées.

— Ce n’est pas vraiment le genre de littérature que mes parents affectionnent.
— Je vois. C’est dommage.

Une marque de politesse pour faire bonne mesure, rien de plus. Terry compte bien retrouver un semblant de sérénité pendant les quatre heures de trajet qui leur reste à parcourir avant la destination finale. Il faut dire que Mrs Watterson n’a pas choisi la ville la plus proche de San Francisco. Non, elle a choisi une exposition culturelle dans l’une des galeries les plus célèbres de Los Angeles. Une expérience unique, comme elle le dit. Pour deux heures sur place, ils passeront près de douze heures dans le car. Mrs Watterson n’a pas vraiment les pieds sur terre, mais elle a assez de bagout pour que le proviseur Barnes accepte son projet fou.

— Est-ce que…

Allison Price hésite tandis que ses yeux se fixent sur les doigts de Terry qui tournent lentement la page suivante. Plus que quelques pages avant de terminer ce livre. Ensuite, il passera au prochain. Il a emporté au moins quatre livres dans le sac à dos déchiré qui traîne à ses pieds. De quoi tenir douze heures sans parler à qui que ce soit.

— Est-ce que tu pourrais me le prêter une fois que tu l’auras fini ?

Sebastian ose un sourire sarcastique. Cette fille va tomber de haut. Terrence n’est absolument pas le genre de gars à prêter ses affaires, surtout pas à quelqu’un qu’il ne côtoie pas. Jugeant qu’elle n’obtiendra aucune réponse, il reporte son attention sur les sièges de derrière. April Johnson et sa meilleure amie, Courtney Davis, lisent un magazine people et pouffent de temps en temps sur les rumeurs qu’elles y lisent. Les fossettes d’April se dessinent et resplendissent avec les reflets de la vitre. Ses yeux bruns, ses longs cils de biche, le laissent un instant pantois.

— Je devrais pouvoir te le passer d'ici quinze minutes, acquiesce finalement Terry, penché sur son livre.

Sebastian ne cache pas sa surprise. Il a ce regard éberlué qui lui donne un air de merlan frit. Les lèvres d’Allison Price s’étirent pour former un minuscule sourire. Pour une fois, il n’est ni glacial, ni surjoué. C’est un sourire sincère. Terrence ne l’aperçoit même pas. S’il a opté pour une réponse positive à sa demande, c’est parce qu’il pense que Stephen King est un maître incontesté en terme thriller. Une vérité que personne ne devrait ignorer. Quitte à ce qu’il doive pour cela prêter son propre livre, Allison Price devrait lire, ne serait-ce qu’une fois, l’un de ces chefs-d’œuvre du genre.

— Merci. Tu t’appelles Terrence, n’est-ce pas ?
— Et toi, c’est Allison.

La jeune fille hausse les sourcils. Elle ne s’attendait certainement pas à une réponse de cette sorte, mais elle ne réplique pas. Elle se contente de hocher la tête, et finit par se retourner. De nouveau, sa posture se fait digne d’une reine, et ses traits reprennent leur froideur originelle. Sebastian, lui, ne parvient pas à comprendre ce qui vient de se passer, et se penche discrètement vers son meilleur ami.

— Tu vas vraiment lui filer ton bouquin ?
— Pourquoi pas ?
— Tu… Sans déconner ? balbutie Sebastian, interloqué.
— T’enflammes pas, c’est qu’un livre, répond Terry en haussant les épaules.

Pendant une seconde, son regard s’attarde sur la jeune fille blonde. Puis, il secoue la tête comme s’il ne parvenait pas à saisir ce qui s’avère être un mystère à ses yeux.

— Elle n’a jamais lu Stephen King, tu t’imagines ?

Sur cette dernière phrase teintée d’une pointe de mépris, Terrence replonge dans sa lecture sans attendre la réaction de son ami.


Janvier 2020 – San Francisco

Installée devant la fenêtre de sa chambre, dans son éternel fauteuil roulant, Allison Price se laisse porter par les airs de musique classique qui flottent dans la pièce. Il a neigé cette nuit et, à travers la vitre brumeuse, les flocons continuent leur danse macabre jusqu’au sol, comme s’ils venaient mourir dans un dernier soupir. Ses yeux fixent la masse neigeuse qui recouvre le jardin, semblant chercher des réponses dans la pureté de ce blanc éclatant ; sur ses genoux est posé un livre dont la couverture est teintée de reflets violets, et qu’elle a relu pour la centième fois ces dernières années.

Derrière elle, la porte claque, la porte s’ouvre et laisse entrer une femme, habillée d’un tailleur strict et bien coupé, qui la considère d’un air sérieux. Aucune mèche ne dépasse de sa coupe au carré, et son maquillage est parfait. Rien ne dépasse dans son apparence, mais on devine chez elle un tempérament intransigeant. Dans le regard qu’elle pose sur la jeune femme près de la fenêtre, on peut lire une certaine colère, sourde et tangible, contenant mille reproches.

— Tu n’as pas bougé depuis trois jours, Allison. Il serait temps de te faire une raison. Mr Stanford était âgé, et il avait des problèmes de santé. Sa veuve ne pouvait pas rester dans un endroit qui le lui aurait rappelé constamment. Il faut que tu comprennes, Allison, que ça ne peut plus durer. Tu ne manges plus, tu ne dors presque plus. Tu te tiens devant cette fenêtre à longueur de journées comme s’il allait réapparaître et prendre soin du jardin comme il le faisait, mais il ne reviendra pas. Il ne reviendra plus, Allison.
— Merci, mère. Je savais que je pouvais compter sur votre soutien indéfectible dans une telle épreuve.

Le ton est sec, glacé. Il trempe la femme jusqu’aux os. Allison Price n’a pas pris la peine de se tourner vers elle. Droite, figée, elle pourrait paraître insubmersible si sa lèvre inférieure ne tremblait pas. Elle ferme un instant les yeux, tente de faire taire ses trop nombreuses pensées qui se pressent dans son esprit agité.

— Allison…
— Pouvez-vous refermer la porte en sortant, je vous prie ?
— Bien, comme tu voudras. Je venais t’informer que des candidats aux postes de Mr et Mrs Stanford allaient venir se présenter cet après-midi. J’aimerais que tu sois présente. Sois en bas pour quinze heures, lui signifie Mrs Price d’une voix sans timbre, avant de se détourner pour sortir de l’antre de sa fille.

Allison ne rouvre les paupières qu’une fois que les pas de sa mère se sont enfin éloignés. Un goût amer imprègne sa bouche alors qu’elle baisse les yeux, qu’elle reprend conscience de celle qu’elle est devenue, et qu’elle ne peut s’empêcher d’éprouver une vague de haine. Cette dernière remonte furtivement et s’empare de la moindre fibre de son corps, ce corps muet qu’elle déteste tout autant que ses parents. Par la faute de ce corps inutile et pathétique, à cause d’eux, elle est coincée ici, dans cette chambre, telle une poupée cassée, une marionnette aux fils coupés.

C’est ce qu’elle est. Elle l’a lu plus d’une fois dans les journaux, dans la une de la presse à scandale de San Francisco. La princesse déchue, c’est ainsi qu’ils l’appellent. C’est ainsi qu’elle est vue. Bien sûr, en tant que seule héritière de la famille Price, ils lui ont toujours donné des titres plus ou moins ignobles et putrides. Avant l’accident, avant que ses deux jambes ne soient plus que des loques inertes. Seulement, elle pouvait danser pour ne plus y penser. Durant des heures, elle dansait. Elle avait du talent, et sans doute un avenir talentueux après le lycée. Un avenir arraché en quelques secondes, dans un tourbillon de tôle froissée, de cris hurlés, de douleur fulgurante, et de pleurs décharnés. En fin de compte, sa vie est devenue cet amas de souffrance sans nom, d’angoisse constante masquée par de la glace perpétuelle.

De nouveau, elle fait taire ses sombres songes et tourne son attention vers la fenêtre. La neige se disperse dans l’atmosphère, forme une légère tornade de flocons gelés qui finissent leur danse sur le tapis froid du jardin. C’est un ballet exquis, et elle compte bien l’observer, encore et encore, jusqu’à ce que ses yeux n’en puissent plus. Elle ne descendra pas dans le salon. Elle ne veut pas savoir, elle ne veut pas mettre de visages sur le nouveau jardinier, et la nouvelle femme de chambre que sa mère choisira. Tout ce qu’elle va faire, c’est regarder les flocons danser, et lorsqu’elle en aura assez de ce spectacle, elle lira quelques pages de ce roman qu’elle connaît par coeur. Ce thriller que ce garçon lui a prêté juste avant l’accident, et qu’elle a gardé toutes ces années pour se rappeler. Se souvenir que l’horreur, la plus sordide des tragédies, peut arriver à n’importe qui.

End Notes:

Voici donc Allison Price, le troisième personnage de cette histoire. Comme vous pouvez le constater, il y aura régulièrement des flash-backs sur cette fameuse journée de mai jusqu'au point d'ancrage de cet original : l'accident et ses retombées.

 

Je vous avoue que mes personnages sont loin d'être des héros, et tentent de maîtriser leurs émotions comme ils le peuvent. Des crises d'angoisse qu'on ne contrôle pas toujours (comme April), ou qu'on refoule sa colère d'une manière ou d'une autre (comme Terrence et Allison), ce n'est pas toujours facile de s'assumer après de tels événements.

 

N'hésitez pas à commenter si quelque chose retient votre attention (que ce soit négatif ou positif).

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