Sea Lovers by Alrescha
Summary:
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Crédit : Safaqueen sur DeviantArt


Alors qu’Alexia Duval est contrainte de suivre son père en Bretagne, d’étranges évènements vont se dérouler dans la ville de Tréboul. Qui est-elle ? Et pourquoi Delphin Tevenn son nouveau voisin semble aussi attiré par elle ? Pourquoi le sort s’acharne-t-il à les réunir ?

Categories: Romance, Tragique, drame Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Roman
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 26 Completed: Oui Word count: 85229 Read: 45749 Published: 13/02/2020 Updated: 27/10/2021
Story Notes:
Vous avez probablement déjà vu passer ce titre. Ou l'un des prénoms vous est familier. Peut-être avez-vous déjà lu les textes que j'ai pu écrire sur cet univers.
Il s'agit ici de la version longue. La version "novella" que je souhaite faire publier. Aussi il est important pour moi de recueillir des avis, des commentaires. Je vous remercie.

1. Partie 1 : Chapitre 1 : Alexia Duval by Alrescha

2. Chapitre 2 : Delphin Tevenn by Alrescha

3. Chapitre 3 : Premiers contacts by Alrescha

4. Chapitre 4 : Sentiments divergents by Alrescha

5. Chapitre 5 : Renouveau by Alrescha

6. Chapitre 6 : La prochaine vague by Alrescha

7. Chapitre 7 : Sang d'encre by Alrescha

8. Chapitre 8 : Traumatisme by Alrescha

9. Chapitre 9 : Conséquences by Alrescha

10. Chapitre 10 : Retour vers une vie normale by Alrescha

11. Chapitre 11 : La précision d'un souvenir by Alrescha

12. Chapitre 12 : Changement de décor by Alrescha

13. Chapitre 13 : Tourner la page by Alrescha

14. Partie 2 : Chapitre 1 : Retour au réel by Alrescha

15. Chapitre 2 : Avancer malgré tout by Alrescha

16. Chapitre 3 : Drogue et regrets by Alrescha

17. Chapitre 4 : Première et dernière fois by Alrescha

18. Chapitre 5 : Vengeance by Alrescha

19. Chapitre 6 : Culpabilité by Alrescha

20. Chapitre 7 : La rentrée by Alrescha

21. Chapitre 8 : Révélations by Alrescha

22. Chapitre 9 : Souhaits by Alrescha

23. Chapitre 10 : Deux pas en arrière by Alrescha

24. Chapitre 11 : Certitudes by Alrescha

25. Chapitre 12 : Celui qui venait de l'océan by Alrescha

26. Chapitre 13 : Ainsi va leur vie by Alrescha

Partie 1 : Chapitre 1 : Alexia Duval by Alrescha
Author's Notes:
Mis à jour avec la version finale (j'espère). le 20/04
C’était le 5 juillet, on était en plein été pourtant l’humeur d’Alexia Duval était aussi sombre qu’une journée d’automne. Dans la voiture qui l’emmenait loin de chez elle, elle repensait à ce qui avait motivé son départ de Normandie. Elle n’avait pas pris cette décision bien sûr, son père l’avait prise pour elle. Ce déménagement forcé assombrissait encore son humeur.

La voiture filait sur l’autoroute. Une brise s’engouffrait dans l’habitacle par sa fenêtre laissée entrouverte. Le vent emmêlait sa chevelure rousse. Elle cligna des yeux quand une mèche s’approcha trop près de ses paupières. Elle se souvenait de tout. Elle revoyait les falaises blanches d’Etretat, sa maison perchée là-haut, les longs cheveux roux de sa mère et sa robe blanche, son expression soulagée, ses larmes et ses cris quand sa mère avait sauté. Ça avait été si soudain…

Quelques semaines plus tard, le père d’Alexia avait décidé de déménager. Il avait trouvé un poste en Bretagne. Ils avaient vendu la maison. Il fallait avancer, c’était ce qu’il lui avait dit. Mais avancer vers où ? Avancer comment ?

Alexia ne voyait pas comment tourner la page. Elle avait tout vu. Pas son père. Sur la demande de celui-ci, elle avait rencontré des psys pour parler de ce qu’il s’était passé, pour essayer de l’accepter. Mais comment faire ? Comment accepter que sa mère se soit suicidée devant ses yeux ? et qu’elle l’ait abandonnée pour toujours ? Qui pouvait accepter une telle chose ? Tout ce temps qu’elles avaient passé ensemble… Tout ce qu’elles avaient fait ensemble… Est-ce que ça n’avait rien signifié pour elle ?

On lui avait dit que sa mère était sans doute malheureuse et que c’était sûrement ce qui avait motivé son geste. Dans ce cas, pourquoi n’en avait-elle rien dit ? Elle ne travaillait pas. Elle devait trouver les journées bien longues en attendant le retour de sa fille et de son mari, mais Alexia ne l’avait jamais entendue se plaindre. Elle était partie du principe que sa mère s’occupait d’une manière ou d’une autre.
Alexia ne comprenait pas son geste. Elle ne pouvait pas s’empêcher de pleurer quand elle repensait à ce qui s’était passé ce jour-là, ni à tout ce qui avait suivi. Elle sentait la colère la consumer dès qu’on essayait de la consoler avec des généralités. C’était pour cette raison qu’elle avait arrêté les séances chez le psy. Ça n’avançait à rien. Il ne comprenait pas. Ce n’était pas un simple suicide. Il y avait plus. Sa mère lui avait dit quelque chose avant de mourir. Ses derniers mots. Ils restaient incompréhensibles pour Alexia. « Mon heure est venue, et la tienne aussi ». La sienne aussi… Mais rien ne s’était passé depuis.

Alexia avait vécu ces derniers mois principalement chez elle, enfermée dans son deuil. Elle n’avait jamais été particulièrement ouverte et sociable mais cette épreuve l’avait achevée. Elle savait au fond d’elle qu’elle ne serait plus jamais la même. Elle ne se sentait plus la même. Elle regardait ce qui l’entourait avec mépris. Même le fait de voir son père aussi calme à côté d’elle l’agaçait. Tout l’énervait.

Un rayon de soleil l’éblouit. Elle tira vers elle le pare-soleil d’un geste rageur.

Elle devina le sourire de son père et se demanda comment il pouvait y arriver après ce qu’ils venaient de subir. Comment pouvait-il sourire à nouveau alors que leur vie avait été détruite ? Comment pouvait-il décider d’abandonner tout ce qu’ils connaissaient ? Alexia et ses parents avaient toujours habité Etretat. Les Duval y avaient vécu pendant des générations. Il était impensable d’abandonner ce qu’ils avaient toujours connu.

La maison avait résonné de cris et de pleurs pendant des semaines. Le déménagement avait été la source d’un gros conflit. Alexia ne s’était jamais sentie proche de son père. Il travaillait beaucoup. C’était sa mère qui venait la chercher à l’école, c’était sa mère qui était là quand elle avait besoin de soutien… Le suicide de sa mère l’avait déracinée bien avant qu’ils ne partent. Elle avait tout perdu. Elle n’avait plus de passé. Son père lui avait dit de se concentrer sur l’avenir mais la jeune fille ne savait déjà plus quoi faire du présent…

-Ça va, mon cœur ? lui demanda-t-il.
-Mmh… fit-elle.
-On s’arrêtera vers midi. Ça roule bien. Pas trop fatiguée ?

Elle soupira, elle n’était pas vraiment fatiguée, elle voulait juste qu’ils s’arrêtent. Elle en avait assez du gris du goudron. Elle voulait le bleu de l’océan, sentir le vent, l’écume et l’iode…

-On va prendre la départementale. Ça sera plus long mais la vue devrait te plaire.

Elle s’appuya négligemment, le front collé contre la vitre. Elle étouffait ainsi enfermée dans la voiture. Elle ressentait un besoin urgent de liberté. Devant ses yeux verts, le paysage défilait en la narguant.

La voiture prit une bretelle de sortie et une demi-heure plus tard, la mer était visible depuis la route. Alexia fixait la ligne bleue avec envie. Une envie qui la rongeait de l’intérieur. Une envie qui la dévorait, elle et ses soucis. Obsédée par la mer, elle ne changea pas de position jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent pour déjeuner.

Elle sortit dès que la voiture s’arrêta. Le vent fit voler ses cheveux roux et bouclés. Elle fixa la bande bleue au loin tandis que des mèches lui balayaient le visage. Elle avait tellement envie de se baigner, de rejoindre la mer… il n’était pas question de se tremper simplement les pieds, tout son corps y passerait.

Elle ne s’était pas baignée depuis que sa mère était morte. Elle se demandait pourquoi. Ce n’était pas la mer qui l’avait tuée mais son saut depuis le bord de la falaise. Alexia se souvenait de la tâche écarlate sur les galets immaculés… Comment oublier une telle horreur ?

-On est bientôt arrivé, dit son père en la tirant de ses pensées, dans deux heures environ.
Alexia soupira et se tourna après avoir regardé une dernière fois l’horizon.
-C’est long… fit-elle.
-Oui, mais ça vaut le coup, tu verras.

La jeune fille ne dit rien. Qu’ils arrivent ou non cela lui était égal, elle voulait juste plonger dans la mer, peu importait où.

Son père sortit la glacière du coffre. Ses cheveux châtains grisonnants ondulaient sous le vent.

-Un sandwich végétarien ? fit-il à la manière d’un serveur.
-C’est pour moi, dit-elle.

Elle s’en saisit, le déballa un peu et mordit dedans. Elle avait plus faim qu’elle ne le pensait. Mais ce n’était rien par rapport à sa soif d’eau salée. Elle se sentait desséchée. Elle avait l’impression de mourir. Elle se sentait vide, aucun aliment ne semblait pouvoir la rassasier. Il n’y avait que l’air de la mer, l’iode qui l’attirait. Comme si l’océan la poussait à le rejoindre.

-C’est comment le nom du village où on va habiter déjà ?
-Tréboul. Au numéro 11 de la rue des dunes. Tu te souviendras, copilote ?

Alexia renâcla et reporta son regard d’émeraude sur le bleu sombre de l’océan.

-Ne fais pas cette tête. Nous serons bien là-bas, tu verras. Tiens, regarde. Alain Tevenn m’a envoyé une photo de la maison.

Il sortit son smartphone et lui montra une maisonnette blanche et au toit d’ardoise.

-Il y a tout ce qui faut : cuisine, salon, wc séparé, deux chambres et salle de bain.
-Tevenn… ce n’est pas le mec que tu as eu au téléphone ? fit Alexia car ce nom lui disait quelque chose.
-Si, c’est un confrère. Il habite au numéro 10, juste en face. Il a un fils de ton âge. Vous fréquenterez le même lycée. Peut-être que tu pourras lui demander de t’accompagner pour la rentrée… Les nouveaux départs ce n’est jamais facile.

Alexia jeta l’emballage d’aluminium de son sandwich dans la poubelle la plus proche d’un geste rageur. Les nouveaux départs n’étaient jamais faciles ? Elle n’avait rien demandé de tout ça. Ni la mort de sa mère, ni le déménagement forcé, ni la maison dans un village dans le fin fond de la Bretagne… Elle subissait et puisqu’elle le subissait, elle ne voyait aucune raison de faire des efforts.

Elle remonta dans la voiture et ils se remirent en route.

Sa colère se calma lorsque son regard se posa sur l’horizon où une langue de mer colorait le paysage d’un bleu foncé et iodé. Elle avait hâte de la rejoindre et d’y plonger. Elle en avait besoin, vraiment besoin. Elle avait chaud, elle étouffait. Elle se fichait bien d’arriver à destination, elle voulait juste se baigner.

La bande bleue s’élargissait à mesure qu’ils s’approchaient de la côte. Par sa vitre ouverte, Alexia entendit le chant des mouettes et des goëlands, et elle sourit. Aucune musique, aucune chanson que l’autoradio ou son téléphone portable avaient diffusé depuis le début du voyage n’était aussi belle.

Ils arrivèrent à Douarnenez. De là où ils étaient, Alexia vit la plage gigantesque et bondée. Un centre de thalasso recrachait ses curistes. C’était l’après-midi, les touristes se baignaient ou faisaient du shopping dans les rues marchandes, une glace à la main.

Au grand désarroi d’Alexia, la voiture ne prit pas la direction de la mer mais une route transversale qui montait. Ils passèrent par des rues si étroites et pentues qu’Alexia se demanda plusieurs fois s’ils n’allaient pas reculer sans le vouloir ou éborgner un véhicule. Mais finalement au bout de vingt bonnes minutes de galères, la route s’aplanit à nouveau et le panneau indiquant Tréboul apparut. Ils montèrent une légère pente et s’engagèrent dans la rue des dunes. Toutes les maisons étaient bâties sur le même modèle. Murs blancs, toits d’ardoise. La seule fantaisie que les gens semblaient s’accorder était la présence ou non d’hortensias bleus devant chez eux.

Soudain, la voiture pila.

-Oh bon sang ! s’exclama soudain son père.

Alexia évita de peu le choc avec le tableau de bord. Elle entendit son père ouvrir sa vitre et parler.

-Est-ce que ça va ?
-Oui, répondit l’autre. Je suis désolé, je n’ai pas fait attention…

Alexia était trop occupée à pester pour se préoccuper de ce qui avait causé ce freinage brutal. Elle aperçut des cheveux blonds et une planche de surf. Super, Tréboul avait son lot de clichés ambulants…

La voiture repartit et son père la gara devant une petite maison semblable aux autres, murs blancs, toit d’ardoise. De vieilles jardinières en béton ornaient l’entrée. Des fleurs sauvages tentaient vainement de les remplir.

Alexia sortit de la voiture avec un soulagement non dissimulé. Une odeur familière vint aussitôt à ses narines. L’iode. La mer n’était pas loin… elle avançait vers le côté pair de la rue quand un homme aux cheveux blonds les interpella.

-Bienvenue ! lança-t-il avec un grand sourire en lui tendant la main.

Alexia la serra poliment en coassant un bonjour un peu déçu.

-Je suis Alain Tevenn. Tu dois être Alexia ?

Elle acquiesça d’un signe de tête.

L’homme se dirigea vers le père d’Alexia, lui serra la main et ils parlèrent. M. Tevenn ouvrit la porte de la maison. La jeune fille soupira et les suivit à l’intérieur.

La maison était ancienne, Alexia le vit au parquet et à l’escalier. Les tapisseries avaient été refaites et lui donnaient une apparence habitable mais la jeune fille refusa l’idée d’habiter ici. Elle n’habitait qu’à un seul endroit : Etretat.

-Tu peux commencer à amener les affaires, Alex, lui dit son père.

La jeune fille ne voulait pas causer de scandale. Ils avaient eu tous les deux leur compte de disputes au sujet du déménagement. Cela n’aurait servi à rien de continuer une fois arrivés ici et devant leur voisin.
Alexia ouvrit le coffre de la voiture en soupirant d’exaspération et prit le premier carton qui se présenta à elle. Il y en avait une douzaine, principalement remplis de livres, c’était tout ce qui leur restait de leur vie d’avant. C’était tellement peu. Une douzaine de cartons et trois sacs de vêtements auxquels il fallait quand même ajouter les ordinateurs portables et quelques appareils de petit électroménager.

-On va mettre les livres dans la bibliothèque du salon, dit son père. C’est la première porte à droite.
-Ok.
-La cuisine est à gauche en entrant. Les chambres et la salle de bain sont à l’étage.

Alexia récupéra ses sacs et monta les escaliers. Les marches grincèrent sous ses pas mais elle était habituée à ce son un peu lugubre. Dans sa maison d’Etretat, c’était pareil. Elle avait fini par en connaître toutes les notes et subtilités.

Elle ouvrit une porte et découvrit une chambre de taille moyenne. La pièce avait été rénovée. Le vieux bois contrastait avec la tapisserie sable neuve. Elle laissa tomber son sac sur le parquet qui grinça légèrement. Il y avait deux fenêtres : la plus proche d’elle donnait sur les jardins des maisons dans une rue parallèle, l’autre donnait sur la maison des Tevenn.
Il y avait aussi un lit, une table de chevet, une armoire et un bureau avec sa chaise sous la fenêtre. Oui, il y avait tout. Cela aurait pu être sa chambre.
Elle soupira et se laissa tomber sur le lit. Cette maison lui rappelait celle qu’elle avait quittée à Etretat. Une maison typiquement normande avec son toit de chaume, ses pierres blanches et ses poutres apparentes, et le vieux parquet de sa chambre qui grinçait sous ses pas. Elle lui rappelait tout ce qu’elle avait perdu : sa mère, son passé, sa vie. Les larmes lui montèrent aux yeux.

-Bien, dit M. Tevenn depuis le rez-de chaussée. Je vous laisse vous installer. On se voit à 19h. A toute à l’heure.

Cette phrase sonna comme une sentence. C’était la dernière chose qu’Alexia voulait à ce moment précis : être piégée. Elle l’était déjà : elle avait dû suivre son père sans avoir son mot à dire et voilà qu’elle n’avait même pas le choix du programme de la soirée. Elle en avait marre, elle en avait assez…

Au moment où elle frappait l’oreiller d’un coup de poing rageur, son père apparut dans l’encadrement de la porte de sa chambre.

-Ça va ? lui demanda-t-il. Ca fait une belle chambre… Il faut qu’on fasse des courses. On en profitera peut-être pour aller voir la plage aussi.

Elle essuya ses larmes qui mouillaient ses joues constellées de taches de rousseur et le suivit. Ils descendirent et reprirent la voiture.

Alexia regarda l’heure sur son portable. Il était encore tôt. Ils allaient être prêts bien avant l’heure…

-Je peux aller à la plage ? demanda-t-elle.
-Après m’avoir aidé, d’accord ?

Elle acquiesça d’un discret mouvement de tête. Elle sentait la mer près d’elle, si près d’elle et elle était encore piégée, empêchée d’y aller.

Ils reprirent la voiture et se rendirent au supermarché. Sur le parking, Alexia vit certains clients en tenue de plage et n’eut qu’une envie : aller voir la mer. Mais son père lui donna un jeton pour aller chercher un caddie.

Elle s’exécuta de mauvaise grâce. Son père la rejoignit devant l’entrée du magasin, lui coupant ainsi toute envie de partir et de le laisser s’occuper des courses.

-Tu as ce qu’il faut pour t’occuper ? lui demanda-t-il quand ils passèrent devant le rayon papeterie. Tu veux des mots croisés ? Un bouquin ?
-J’ai ce qu’il faut, fit-elle. Je peux aller à la plage maintenant ?
-Quand on aura fini les courses.

Elle soupira. Ça n’irait jamais assez vite… Elle se sentait desséchée. Sa gorge la brûlait. Ses lèvres étaient gercées. Sa tête lui tournait. Sa vision se troublait. Elle se sentait vraiment mal…

-Ça va, Alex ? Attends-moi dehors.

Alexia dépassa les clients devant son père et sortit du magasin. Elle traversa le parking et la dernière rue qui la séparait de la plage.

Là, elle respira profondément. Elle ne devait pas attendre. Il fallait y aller maintenant. Mais la petite plage était bondée. Elle avisa la jetée de l’autre côté du poste de secours et s’y rendit.

Elle arrivait au bout quand une grosse vague se brisa sur les rochers et l’aspergea généreusement. Elle ne dit rien. Elle savourait la fraîcheur et l’iode sur sa peau. Elle entendit des rires derrière elle mais les ignora. Ils ne pouvaient pas comprendre. Elle se sentait revivre.

-Alex ! s’exclama son père.

Elle se tourna vers lui, sa chevelure dégoulinante d’eau de mer. Il éclata de rire. Alexia sembla reprendre soudain ses esprits et rit à son tour. Depuis combien de temps n’avaient-ils pas ri ainsi ?

Ils restèrent un moment sur la jetée. Leur rire finit par s’estomper et ils regardèrent le paysage. L’océan s’était calmé et les vacanciers comme les locaux profitaient de la plage. Il y avait quelques surfeurs.

-Il est un peu tard pour profiter de la plage, dit son père. Les courses nous attendent dans le coffre et on a nos douches à faire avant d’aller dîner.

L’invitation des Tevenn réapparut dans son esprit et l’humeur d’Alexia s’assombrit.

Les Duval retrouvèrent leur voiture et rentrèrent dans leur nouvelle maison.

Au moment de choisir la tenue qu’elle porterait lors du dîner, un repas qu’on lui imposait, elle décida de ne pas faire particulièrement d’efforts pour être présentable. Elle enfila un t-shirt et un short noirs.
Si on lui avait demandé son avis, elle serait restée sur la plage, elle aurait même proposé à son père de pique-niquer face à l’océan. En bref, elle aurait voulu avoir une soirée tranquille pour leur arrivée dans une ville inconnue.

Au lieu de ça, ils allaient dîner chez leurs voisins d’en face. Les Tevenn, ceux à cause de qui ils avaient quitté leur maison, leur Normandie natale. Alexia leur en voulait à mort mais elle n’avait pas envie de mettre son père dans une situation difficile. Ils avaient déjà parlé de tout cela, ils avaient déjà suffisamment crié et pleuré chacun de leur côté. Elle ne voulait pas que cela recommence.

Alexia rejoignit son père dans le salon. Celui-ci perfectionnait le rangement de ses livres de médecine. Elle l’aida jusqu’à ce que la pendule indique dix-neuf heures puis ils sortirent dans la rue.

Il était difficile de louper la maison du numéro 10 de la rue des dunes : c’était la plus grande maison de la rue si ce n’était du quartier. Elle semblait pourtant bâtie sur le même modèle que les autres : murs blancs, toit d’ardoise, menuiseries de fenêtre blanches. A la différence près qu’elle comptait un garage indépendant avec une allée de graviers.

Joël Duval sonna puis lissa le devant de sa chemise. Alexia le regarda faire, boudeuse.

M. Tevenn les accueillit avec un grand sourire.

-Entrez, entrez, dit-il.

Les Duval entrèrent dans le hall des Tevenn. Il était entièrement décoré sur le thème de la mer. Des bibelots jusqu’à la tapisserie. Encore une fois, Alexia trouva cela très cliché : la maison bretonne avec une décoration maritime. Il ne manquait plus que le drapeau local et ce serait le cliché absolu. Ah si, et les crêpes aussi.

Elle suivit son père dans la salle à manger qui donnait sur une cuisine ouverte. Toute la pièce était en blanc et bleu. Tapisserie, meubles et crédence et bien sûr les tableaux sur le thème de la mer.
Elle détestait ce qu’elle voyait. Bien sûr, elle aimait la mer mais sa mer. Chez elle, à Etretat. En vrai. Pas sur une peinture. Et puis les Tevenn les avaient forcés à déménager. C’était M. Tevenn qui avait trouvé le poste de son père et la maison en face de chez eux.
La colère monta encore en Alexia quand le jeune homme qu’ils avaient failli renverser approcha.

-Désolé de vous avoir fait peur…

Alexia ne l’écouta pas. Sa tête se mit à la lancer douloureusement et elle eut des vertiges. Ils se dissipèrent dès qu’il s’éloigna.

La porte de l’entrée s’ouvrit et une femme au tailleur bleu clair et au chignon blond entra.

-Excusez-moi, dit-elle.

Cela faisait trop de monde. Alexia n’avait qu’une envie : s’en aller.

-Installez-vous, dit M. Tevenn.

Elle s’installa à contrecœur à côté de son père et en face le blond qui la matait probablement depuis son arrivée dans le quartier. Elle n’avait qu’une envie : fuir. Elle jeta un coup d’œil à son père en pleine discussion avec M. Tevenn. C’était parti pour durer. Il était hors de question qu’elle reste jusqu’à la fin du repas, et puis de toute façon elle n’avait pas faim. Le trajet l’avait fatiguée et elle avait besoin d’air et d’embruns. Elle avait besoin de plonger, de s’immerger. Elle n’avait pas pu le faire depuis qu’elle était arrivée. Elle n’avait pas pu le faire depuis trop longtemps…

-Papa, fit-elle doucement. Je peux rentrer ? Je ne me sens pas très bien.

Son père eut l’air profondément embarrassé.

-Vraiment ? On va manger dans quelques minutes…
-Je n’ai pas faim. Je vais juste aller m’allonger.
-Tu veux t’allonger dans le canapé ? proposa Mme Tevenn.
-Non, je vais rentrer.
-D’accord, consentit son père. Va te reposer.

Elle se leva de table et avança vers le hall.

-Désolée, dit-elle.
-Repose-toi bien, dit M. Tevenn.

Alexia sortit et eut la sensation de respirer à nouveau. Les embruns… elle pouvait les sentir d’ici… La marée montait. Son besoin se faisait de plus en plus pressant.

Elle suivit son instinct et descendit à la plage. Il y avait quelques personnes à se promener mais personne ne fit attention à elle. Elle était comme possédée, attirée comme un aimant vers la mer. Le vent jouait avec sa chevelure tandis qu’elle marchait vers les rochers. La mer l’appelait. Les embruns l’y poussaient. L’adolescente ne pouvait plus résister à son appel. Elle enleva ses sandales sans en avoir vraiment conscience. Ses orteils rencontrèrent le sable mouillé, les cailloux polis par les vagues mais rien ne la freinait et encore moins ne l’arrêtait.

Enfin, elle sentit l’eau sur sa peau. Des vagues se formaient, immergeaient ses pieds, se retiraient… Elle avança jusqu’à avoir de l’eau au niveau du ventre et plongea sans se soucier le moins du monde de la température.

La transformation fut instantanée. Ses jambes fusionnèrent en une queue aux écailles d’argent. Des branchies apparurent sous sa mâchoire. Enfin, elle était à nouveau elle-même. Sa nature profonde. Une sirène libre dans un monde de silence. Une reine du royaume sous-marin.

Elle profitait de chaque instant. Tout un monde s’ouvrait à elle. Elle suivit des bancs de poissons, joua entre les rochers et les algues.

Soudain, elle eut du mal à respirer. L’eau entrait dans ses poumons. Nager devint plus difficile. Ses jambes se dissociaient. Elle remonta tant bien que mal à la surface, à peine consciente de son état. Elle marcha difficilement sur le sable, celui-ci semblait se retirer sous ses pas à chaque fois qu’une vague la poussait. Elle trébucha sur les cailloux et tomba. Une vague l’immergea mais elle n’était pas assez puissante pour la ramener dans l’eau. Alexia avait soudain l’impression de peser une tonne et d’être clouée au sol.

Alexia resta là quelques minutes. La sensation de liberté disparaissait. Le monde et le bruit ressurgissaient comme d’un lointain souvenir.

Elle sursauta lorsqu’un scooter accéléra tout près de la plage et cela lui fit l’effet d’un réveil. Elle se redressa. Elle essora cheveux et vêtements, puis reprit le chemin côtier en sens inverse.
Son père n’était pas encore rentré quand elle atteignit la maison. Elle se précipita sous la douche puis s’enferma dans sa chambre.
Chapitre 2 : Delphin Tevenn by Alrescha
Author's Notes:
Merci à Bibi pour sa review ! Si le récit vous plait (ou pas), n'hésitez pas à faire comme elle ! Je compte sur vous !
Bonne lecture ! Mise à jour le 20/04
Ce 5 juillet en début d’après-midi, Delphin Tevenn regarda l’heure qu’affichait son réveil et décida d’aller surfer. Il avait pile le temps de faire un saut à la plage, prendre quelques vagues et revenir avant de terminer le repas du soir.

Il sortit de la maison, simplement vêtu d’un bermuda bleu et blanc, et alla chercher sa planche, adossée contre l’un des murs du garage.

-Tu surveilles l’heure, Del’ ? lança la voix de son père depuis la maison. Il faut que tu rentres à 16 heures si tu veux que tout soit prêt pour ce soir.
-Oui, Papa, répondit le jeune homme en refermant le portail en bois derrière lui.

Il se dépêcha de descendre à la plage. La marée remontait mais c’était surtout l’afflux de baigneurs qu’il redoutait. C’était les vacances d’été. Certains touristes fuyaient la plage bondée de Douarnenez pour se baigner au calme et admirer le point de vue depuis la jetée sur la baie des Trépassés mais ils devenaient rapidement trop nombreux pour la petite plage des sables blancs d’ordinaire si tranquille.

Delphin n’aimait pas vraiment les grandes vacances. En-dehors des touristes qui se pressaient sur la plage, les vacances d’été étaient surtout synonymes pour lui de deux mois de solitude. Son père neurochirurgien et sa mère directrice d’un laboratoire ne prenaient jamais de repos à cette période de l’année. Ils auraient pu justement en profiter pour partir et changer de région mais il y avait toujours quelque chose pour les en empêcher. Un nouveau produit à mettre en vente, ou dans le cas de son père, un nouveau collègue à accueillir.

C’était pour cette raison que le père de Delphin avait posé sa journée de congé aujourd’hui. Son collègue arrivait dans quelques heures. Il s’occupait des formalités en attendant son arrivée. Ce n’était pas pour passer du temps avec Delphin. De toute façon, le jeune homme avait passé l’âge de rester dans le giron de ses parents.

Le nouveau collègue de son père ne venait pas seul. Il amenait sa fille du même âge que Delphin avec lui.

A l’issue de la journée, il ferait la connaissance d’une nouvelle personne. Il avait encore du mal à réaliser. Il connaissait tous les jeunes de son âge. C’était l’inconvénient de vivre dans une petite ville.

Le drapeau du poste de secours était vert. Certains surfeurs diraient qu’il n’y avait pas de quoi s’amuser mais pour Delphin s’était suffisant. Du moment qu’il avait les pieds dans l’eau, il était heureux. Il descendait à la plage quelle que soit la météo, alors ce n’était pas la faible hauteur des vagues qui allait l’empêcher de prendre du bon temps. Il avait toujours été attiré par la mer. Tout petit déjà, il demandait tout le temps à y aller. Il avait beaucoup plus de souvenirs sur la plage ou dans l’eau que dans la maison de ses parents.

-Hé, Del’ ! lança le secouriste.
-Salut, Tom.

Tom était le secouriste principal de la plage des sables blancs. Cela faisait au moins cinq ans qu’il était en poste. Il n’avait que quelques années de plus que Delphin et comptait parmi ses amis.

-T’arrives tard.
-Oui, je sais. Et il faut que je me dépêche.

Delphin descendit la plage et laissa les vagues lui lécher joyeusement les pieds. Elle était bonne. Se rappelant que l’heure tournait, il jeta sa serviette derrière lui, attacha le scratch autour de sa cheville et avança dans l’eau.

Des baigneurs le regardaient avec envie et admiration. Il s’éloigna d’eux pour ne pas les heurter si le courant se faisait plus fort. Lui n’avait pas peur. Il était habitué mais il avait peur de blesser quelqu’un s’il ne se montrait pas prudent.

Il resta assis un moment sur sa planche, les genoux à fleur d’eau. Il se laissa bercer doucement. La mer le calmait toujours. Il regretta un instant d’avoir si peu de temps devant lui. Autrement, il aurait invité ses amis Thomas et Lionel à passer la journée avec lui. Ils auraient surfé ou dans le cas de ses amis moins expérimentés que lui en surf pataugé. Ils auraient ri, ils auraient parlé des filles, débattu de la meilleure approche pour la nouvelle voisine de Delphin. Thomas aurait dit qu’il suffisait qu’elle le voie surfer. C’était généralement suffisant. Les filles craquaient devant ce genre de choses. Plusieurs rencontres avaient lieu grâce au surf mais c’était en plein été et il s’agissait souvent d’une vacancière de passage. Ce genre de relation ne durait pas et Delphin préférait s’en abstenir. Il y avait bien eu quelques filles du coin mais ça n’avait marché avec aucune. Il était peut-être trop exigeant. Aucune n’avait compris l’importance que la mer avait pour Delphin. Elle était vitale. Il y allait tout le temps. Il trouvait toujours du temps pour descendre à la plage et regarder les vagues.

Quelqu’un lui avait dit qu’il préférait la mer aux personnes. C’était vrai. Depuis le décès de ses grands-parents paternels, il n’avait plus personne avec qui partager sa passion. Son grand-père avait coutume de raconter des histoires sur son passé de pêcheur. Depuis qu’il avait disparu, c’était fini. Ses seuls compagnons étaient ses livres de contes celtiques. C’était déprimant et il commençait à en avoir assez. Il était temps que ça change.

Il était peut-être l’heure de remonter. Il se rapprocha du bord puis retourna sur la plage. Il se rinça à la douche mise à disposition, plus pour se débarrasser du sable que du sel, et reprit le chemin de la rue des dunes.

Alors qu’il tournait dans celle-ci, un son strident lui perça le tympan. Il grogna de douleur. Il ne comprenait pas d’où venait la douleur, il n’avait pas mis la tête sous l’eau…

Un bruit de frein le fit sursauter. Absorbé par sa douleur au tympan, il n’avait pas regardé en traversant. La voiture avait pilé et l’avait évité de justesse.

Il resta immobile, surpris, puis il vit la couleur de cheveux de la passagère assis à l’avant. Roux. Il avait un faible pour les rousses. Une douce chaleur l’envahit.

-Est-ce que ça va ? lui demanda une voix d’homme assez forte.

C’était le conducteur du véhicule. Il semblait inquiet.

-Oui… oui, répondit Delphin. C’est de ma faute… je n’ai pas regardé.
-Fais attention la prochaine fois.
-O-Oui.

Il rejoignit le trottoir et avança vers la maison de ses parents. Mais c’était comme si quelque chose le ralentissait. Il n’arrivait pas à décrocher son regard de la jeune fille aux cheveux roux à bord de la voiture. La frayeur qu’il s’était faite en manquant de peu l’accident était passée, mais son rythme cardiaque était toujours élevé. Ses paumes lui paraissaient moites.

Il arriva devant la maison de ses parents s’en y prêter attention. Son regard bleu azur était toujours rivé sur la rousse de l’autre côté de la rue.

-C’est eux ? demanda soudain son père tout près de lui en le faisant sursauter.

Delphin eut un petit soupir exaspéré en le voyant sur le perron. Il était obligé de parler aussi fort sans prévenir ?

-Je vais les accueillir, dit son père en souriant.

Le jeune homme se détourna. Il avait des choses à faire. Il alla poser sa planche contre le mur du garage et rentra.

Il passa par la cuisine et se servit un verre d’eau du robinet. La fenêtre donnait sur la rue. Il regarda la rousse. Elle portait un t-shirt et un pantacourt noirs avec des converses. Il avait vu que ses yeux étaient clairs mais il en ignorait la couleur. Son cœur s’emballait dans sa poitrine à la pensée que dans quelques heures, il serait plus près et qu’il le saurait.

Au bout de quelques minutes, son père revint vers la maison. Delphin se dépêcha de monter à sa chambre. Une des fenêtres donnait aussi sur la rue. Il regarda le manège de ses voisins qui s’installaient. La rousse apparut brièvement à la fenêtre de l’une des chambres. Celle en face la sienne.

La porte d’entrée claqua, arrachant le jeune homme à sa contemplation et le ramenant à l’instant présent. Il se dirigea vers son armoire, y prit des vêtements propres et se dirigea vers la salle de bain attenante à sa chambre.
Une demi-heure plus tard, il descendait au rez-de-chaussée afin de terminer la préparation du repas. Son père l’attendait dans la cuisine. Ah oui, il avait des choses à faire…

-Alors ? demanda-t-il. Tu as besoin de quelque chose ?
-Une minute, dit Delphin en ouvrant le frigo et en comparant la liste de courses et le menu prévu. Non, j’ai tout.
-Bon. Tu auras besoin d’un coup de main ?
-Peut-être… Tu leur as dit quelle heure ?
-Dix-neuf heures. Ça ira ? De toute façon, ta mère ne va pas arriver avant dix-neuf heures trente... Ça devrait te laisser le temps de finir.

Delphin acquiesça en attachant son tablier. Son père lui avait appris à cuisiner quand ses grands-parents n’en avaient plus été capables. Plus jeune, il avait passé de longues heures aux côtés de sa grand-mère paternelle à l’aider à la préparation des repas. Il regrettait cette époque révolue. Il aurait bien voulu leur préparer un repas entier maintenant qu’il en était capable mais ils étaient tous les deux décédés, à quelques mois d’intervalle, il y avait de cela cinq ans déjà.

-Je viens de m’apercevoir qu’il n’y a ni viande ni poisson dans ton menu, dit son père.
-Non.
-J’espère que ça ne va pas les gêner… Je crois que je n’ai jamais mangé végétarien… J’aurais dû le voir venir, après le coup de l’aquarium…

Lorsqu’il avait six ans, ses parents avaient acheté à Delphin un aquarium pour mettre dans le salon. Comme sa mère était allergique aux poils de chat et qu’un chien aurait été trop contraignant, des poissons semblaient une bonne alternative. Mais en voyant les poissons enfermés dans leur cage de verre, Delphin avait fondu en larmes et exigé qu’on rende les animaux à leur milieu naturel.

-Ah, la crise… fit M. Tevenn en se massant le front.

Delphin sourit en coupant les légumes. Il n’en gardait qu’un vague souvenir mais il se souvenait bien de l’expression de ses parents. Il avait relâché les poissons rouges dans un ruisseau. Mais ils avaient gardé l’aquarium pour y mettre de petits objets décoratifs.

-Tu te rappelles du bateau de pêche de Papi ? lui demanda son père.
-Oui. Je me rappelle que ça puait.
-C’est vrai qu’il schlinguait, son bateau…

A la disparition des parents d’Alain Tevenn, ils avaient hérité de plusieurs objets liés à la pêche et à la navigation. Ils avaient fait leur décoration avec quelques rames, des bouées de sauvetage et les différents nœuds notamment. Ils avaient vendu le chalutier et acheté une vedette pour se rendre sur des îles toutes proches. Delphin aurait bien voulu passer son permis bateau dans l’été mais ses parents insistaient pour qu’il prenne des leçons de conduite, de voiture, ce qui lui serait plus utile.

Alain regarda l’heure.

-Dix-huit heures…

Delphin mit le four en préchauffage. Il ne restait que le tian de légumes à cuire. Le dessert était au frigo.

-Qu’est-ce que tu penses de nos nouveaux voisins ? lui demanda son père. Tu as déjà du te faire une opinion sur Alexia, non ?

Alexia, c’était donc son prénom.

-…Je les ai à peine croisés… répondit-il.

Son père eut une expression malicieuse. Il connaissait le goût de Delphin pour les rousses.

La plupart des gens qui côtoyaient Delphin pensaient qu’il était sorti avec des dizaines de filles, mais c’était loin d’être le cas. En fait, le jeune homme était assez exigeant et ses rares relations n’avaient pas duré. Il manquait toujours quelque chose. Les filles qu’il avait fréquentées étaient agréables mais sans plus. Il ne s’était pas senti hypnotisé comme il l’était déjà avec sa nouvelle voisine. Cette fois, c’était spécial, il le sentait.

A dix-neuf heures précises, on sonna à la porte. Delphin risqua un coup d’œil par la fenêtre de la cuisine. Alexia et son père étaient sur le perron. La jeune fille avait changé de tenue pour un t-shirt et un short noirs. Il sentit son cœur d’adolescent s’emballer dans sa poitrine et ses mains devenir moites. Il remédia à cela pendant que les Duval entraient.

Au bout de quelques minutes cependant, il se dit qu’il n’allait pas les ignorer car cela ne se faisait pas. Il s’accorda donc le temps de les saluer et de s’excuser à nouveau pour la peur qu’il leur avait fait tout à l’heure.
La jeune fille rousse avait de magnifiques yeux verts, perçants et qui le regardèrent d’un air agacé. Elle était toute vêtue de noir encore et loin de la faire disparaitre dans le décor, sa tenue réhaussait l’éclat de sa chevelure. Delphin n’était pas près de l’oublier.

Il retourna tant bien que mal à sa cuisine afin de terminer le repas.

Trente minutes plus tard, Ellen la mère de Delphin arriva.

-Bonsoir. Excusez-moi. J’ai fait aussi vite que j’ai pu… Ellen Tevenn, enchantée…

Delphin s’apprêtait à apporter le tian sur la table lorsqu’Alexia se leva et rangea sa chaise.

-Qu’est-ce qui se passe ?
-Alexia est fatiguée. Elle va rentrer se reposer, dit M. Duval.

Elle n’avait même pas mangé… Ils n’avaient même pas parlé… Delphin eut du mal à cacher sa déception. Il essaya de se reprendre et se rappela que les Duval avaient fait un long trajet pour venir jusqu’ici, ça et leur emménagement. Oui, ils devaient être fatigués.

M. Duval était resté et Delphin se dit qu’il pouvait toujours garder une part pour Alexia. C’était tout ce qu’il pouvait faire en attendant une autre occasion de la revoir.

Delphin posa le plat sur la table avec plus de brutalité que nécessaire.

-Désolé, fit-il.

Le comportement d’Alexia le travaillait et le renvoyait à ce qu’il aurait pu faire s’il avait su qu’elle ne viendrait pas. Il serait allé à la plage ou chez l’un de ses amis, ou à la plage avec ses amis. En tout cas, il ne serait pas resté à une tablée d’adultes à écouter les dernières avancées de la médecine en matière de neurochirurgie.

-Je vais faire le service, dit son père et Delphin l’entendit à peine.

Il était dans ses pensées et ne se reprit que lorsqu’on parla à nouveau d’elle :

-Je suis désolé pour ma fille, dit M. Duval. Elle traverse une période difficile. Elle ne voulait pas de ce déménagement…
-C’est toujours une épreuve, fit Mme Tevenn. Quitter sa vie, sa ville, ses amis et ses habitudes…

Delphin n’avait jamais vécu de déménagement. Il n’avait toujours connu que la maison du 10 rue des dunes à Tréboul et les maisons de ses grands-parents quand il allait les voir mais ça ne comptait pas vraiment.

-Je sais ce que c’est, continua la mère de Delphin. Je viens de Brighton en Angleterre.
-Ah oui, ça a été un gros changement pour vous… Et vous, Alain ?
-De Tréboul. Mes parents habitaient rue du port.

Delphin pensait toujours à Alexia. Il espérait qu’elle allait bien. Il s’arrangerait pour lui faire porter une part du repas.

Bizarrement, il n’avait pas faim. C’était comme si son estomac était connecté à l’humeur d’Alexia. Non, vraiment, il n’avait jamais ressenti ça avant. Il toucha à peine à son assiette.

-J’ai inscrit Alexia au lycée public de Douarnenez.
-C’est là que Delphin est inscrit aussi. C’est un bon lycée. Il n’y a jamais eu de problèmes. Tu ne t’es jamais plaint de tes professeurs, Del’.

De toute façon, même si cela avait été le cas, Delphin n’était pas sûr que ses parents auraient demandé un rendez-vous avec le professeur concerné. Ils étaient bien trop occupés pour ça.

-Tu es dans quelle filière ? demanda M. Duval en s’adressant soudain à lui.
-L, répondit Delphin en pensant « elle ».
-Comme Alexia.

Le jeune homme soupira. Cette information lui mit un peu de baume au cœur. Il n’y avait pas beaucoup de classes par spécialité de bac. Il avait une chance sur deux d’être dans la classe de la jolie rousse.

Comme ils allaient fréquenter le même lycée, ils auraient plein d’occasions de se revoir. Et cette pensée chassa pour un temps la morosité qui s’était installée en lui depuis que la jeune fille avait quitté la maison.

-Bien, je vais y aller, dit M. Duval en se levant après le digestif. Merci beaucoup. C’était délicieux.

Delphin referma soigneusement le tupperware qu’il avait préparé pour Alexia et lui tendit :

-Tenez.
-C’est très gentil, dit M. Duval avant de partir. Je lui dirais de venir te remercier.

M. Duval parti, Delphin se tourna vers ses parents.

-Tu veux aller à la plage ? supposa son père.
-Je veux juste faire un tour, je rentre vite.
-Ok. Vas-y.
-Et sois prudent ! ajouta sa mère avant qu’il ne ferme la porte.

Delphin descendit à la plage en se pressant un peu. Il n’en avait pas vraiment profité plus tôt dans la journée. Il avait dû se dépêcher. C’était un comble de se dépêcher en vacances et il ne savait pas encore si ça en avait valu le coup. Alexia était très belle et il espérait vraiment avoir une chance de lui parler.

Il sentait que c’était la bonne personne, qu’ils étaient liés même si pour le moment ce n’était pas flagrant. Il y avait quelque chose, il en était sûr.
Chapitre 3 : Premiers contacts by Alrescha
Author's Notes:
Mis à jour le 22/04
Delphin se tourna dans son lit pour ignorer l’afflux de lumière dans sa chambre. Il abandonna la lutte au bout de quelques minutes. Il n’avait pas très bien dormi. Ce n’était pas parce qu’il s’était ennuyé, cette fois. Non, c’était l’impatience qui l’avait tenu éveillé.

Alexia était partie précipitamment de chez lui la veille, la faute à la fatigue de son emménagement. Aujourd’hui, elle irait mieux. Aujourd’hui, il pourrait sonner chez les Duval et lui proposer de faire un tour.

Il se leva et ouvrit les volets de sa chambre. Il regarda quelques minutes durant la maison d’en face. Il se sentait euphorique à l’idée qu’il y ait enfin quelqu’un de son âge dans la rue qu’il habitait depuis toujours. Quelqu’un qu’il ne connaissait pas et dont il allait faire la connaissance.

Il descendit déjeuner mais mangea à peine. Il était nerveux et excité mais inquiet aussi. Et si Alexia n’allait pas mieux ? Ou si elle avait d’autres projets ? Il l’écouterait et il attendrait, il n’aurait pas trop le choix… Il devrait prendre son mal en patience comme on disait.

Il espérait que d’ici la rentrée scolaire -qui avait lieu dans six semaines- ils auraient réussi à se lier d’amitié.

***

Alexia sursauta légèrement au son de volets qui claquaient dans la rue. Elle ouvrit les yeux pour voir si le bruit ne venait pas de son environnement immédiat. Ce n’était pas le cas, mais le soleil qui filtrait à travers les volets roulants finit de la réveiller. Et elle réalisa qu’elle n’était pas dans sa chambre à Etretat mais dans une vieille chambre à Tréboul.

Elle avait cru pendant quelques secondes que son déménagement n’était qu’un rêve, qu’il n’avait pas vraiment eu lieu mais si. Le reste aussi donc, la rencontre avec les Tevenn, leur grande maison, le surfeur collant. Sa fuite vers la plage… Elle s’était sentie si bien, seule, les pieds sur le sable mouillé… Mais ce matin, elle était de nouveau enfermée, piégée dans une maison qui n’était pas la sienne et ne le serait jamais.

La chambre qu’elle occupait était impersonnelle. Elle aurait pu être la chambre de n’importe qui ou de personne. Celle d’Alexia était à Etretat. Là-bas, elle avait tapissé ses murs de posters de groupes de musique, de violonistes et d’illustrateurs fantastiques célèbres. Là, elle n’était nulle part et elle n’avait plus rien. Il était hors de question pour elle de s’installer dans cet endroit. Qu’avait-elle à y gagner ?

Un grognement de son estomac lui rappela qu’elle n’avait rien mangé depuis le déjeuner de la veille et elle se décida à aller prendre son petit-déjeuner.

Le vieil escalier en bois grinça sous ses pas lorsqu’elle se rendit au rez-de-chaussée et elle découvrit dans la petite cuisine une table en bois et à la nappe en toile cirée vieillotte sur laquelle son père avait posé son mug et une boite de son thé préféré.

Elle remplit son mug d’eau du robinet et le fit chauffer au four à micro-ondes.

Ses yeux se posèrent sur la grande maison blanche de l’autre côté de la rue. Les Tevenn. Ceux qui les avaient forcés à déménager. Outre la colère qu’elle ressentait, elle se souvint de l’impression qu’elle avait eue sur le pas de leur porte. Une impression étrange, indéfinissable. Le vertige l’avait prise et malgré la décoration sur le thème de la mer, elle ne s’était pas sentie à sa place.

Comment pourrait-elle s’habituer et avancer après tout ce qu’elle avait vécu ces derniers mois ? La mort de sa mère, ses mots étranges… Alexia avait beau essayer d’y réfléchir, elle n’y trouvait pas plus de sens qu’auparavant. Elle nageait dans l’incompréhension la plus totale depuis ce jour-là. Rien n’était logique. Sa mère se jetait du haut d’une falaise et elle avait envie de mer et d’iode… Elle en avait toujours eu envie. Elle n’avait jamais compté les heures qu’elle y avait passé mais tous ses souvenirs semblaient se résumer à la plage d’Etretat. Quelqu’un de logique aurait cherché à oublier la mer après ce qu’elle avait vu -une tâche écarlate sur le sable. Mais pas Alexia. C’était beaucoup trop choquant, beaucoup trop marquant. Elle ne pouvait pas faire son deuil, elle ne le pourrait sans doute jamais. Sa mère lui avait été arrachée trop brutalement et le pire de tout, de son plein gré.

C’était injuste. Pourquoi ? Alexia aurait tellement voulu lui poser la question. Le chagrin l’avait quittée, il ne restait plus que la colère. Ses mains tremblèrent et elle posa sa tasse dans l’évier avec violence, manquant presque de la fêler.

***

Delphin avait vu du mouvement. Alexia était levée mais il était un peu tôt pour aller la déranger. En plus, il ne savait pas comment l’aborder. Tout ce qui lui venait à l’esprit lui semblait stupide ou décalé. Ce ne pouvait pourtant pas être très compliqué… Il suffisait de dire « Salut. Comment ça va ? »… Il devait vraiment arrêter de se prendre la tête.

Delphin alla sonner chez les Duval le lendemain en début d’après-midi. Il commençait à s’inquiéter de ne pas avoir vu Alexia sortir au moins une fois. Sans doute ne savait-elle pas où se trouvaient les principaux points d’intérêt. Pour Delphin, le seul qu’il y avait était la plage des sables blancs mais elle aurait besoin de savoir où prendre le bus à la rentrée et il pouvait lui indiquer.

Il sonna et attendit quelques minutes. Il crut entendre des bruits de pas de l’autre côté de la porte et celle-ci s’ouvrit sur la jeune fille.

-Salut. Je venais voir si tu allais bien.
-… Je vais bien, répondit-elle de mauvaise humeur.

Elle referma la porte d’un geste lourd.

-O… OK, dit-il décontenancé.

***

Elle remonta dans sa chambre et y resta une partie de la journée, le dos ostensiblement tourné à la fenêtre.

Elle ne se retourna que lorsque la pluie se mit à tomber. Elle pensa avec amertume qu’au moins elle ne serait pas dépaysée. Pourtant, même sous la pluie, la Normandie lui paraissait plus verte, plus belle. De la Bretagne, elle n’avait qu’une vision grise et monotone.
Elle se demanda si son père pensait toujours que le déménagement était une bonne idée.

Vers la fin de la journée, elle eut envie d’eau de mer. Elle n’avait pas envie de sortir. Elle avait vu la plage et la jetée la veille, elle ne voulait plus les voir. Elle n’était pas chez elle, elle n’avait aucune raison de sortir. Elle ne voulait pas prendre le risque de croiser qui que ce soit et de perdre du temps, de s’attacher si c’était pour les perdre.

Les larmes la prirent sans crier gare. Elle revit sa mère l’enlacer, l’odeur de ses cheveux roux comme les siens, réentendit leurs éclats de rire, vit le soleil d’Etretat, sentit les vagues la pousser alors qu’elles jouaient dans les vagues.

***

Delphin fit une nouvelle tentative le lendemain. Il attendit plusieurs minutes à la porte avant qu’elle n’ouvre.

-Salut. Je me demandais si tu voulais que je te montre pour prendre le bus… tenta-t-il.
-Non ! dit-elle en refermant la porte d’un coup sec.

La porte se rouvrit au bout de quelques secondes. Avait-elle changé d’avis ?

-Tiens, ton tupperware, fit-elle en le lui jetant presque au visage.

Surpris, il ne lui demanda pas si elle avait aimé.

Il retourna chez lui, posa le tupperware sur le comptoir de la cuisine et monta à sa chambre.

C’était mal parti. Il ne voyait pourtant pas ce qu’il avait fait de mal. C’était bien là le problème, sinon il aurait pu y remédier.

***

Dès que Lionel vit Delphin arriver, il se dit que quelque chose n’allait pas. Delphin était toujours de bonne humeur et ce jour-là, ce n’était visiblement pas le cas.

Comme le blond n’en parlait pas, Lionel se dit que ce n’était pas à lui de demander ce qui se passait. Après tout, cela ne le regardait pas. Si le sujet travaillait vraiment son ami, il finirait par en parler.

Ils surfèrent un moment. Delphin était le plus doué des trois. Lionel enviait sa facilité et son aisance dans les vagues mais au moins il réussissait à se maintenir sur sa planche tandis que Thomas passait plus de temps dans l’eau que sur la sienne.

Ils sortirent pour se sécher un moment. Ils rirent quelques minutes de leurs exploits tout relatifs puis très vite, la mine de Delphin s’assombrit. Son regard bleu baissa vers le sable à ses pieds.

Lionel essaya de se remémorer s’il avait déjà vu son ami ainsi. Ils se connaissaient depuis de nombreuses années et il pensait l’avoir vu passer par toutes les expressions. Sauf celle-là. Celle-là lui disait que Delphin n’allait rien dire de lui-même ou difficilement. Thomas aussi semblait avoir remarqué cette attitude et ce fut lui qui brisa le silence :

-Tu vas nous dire ce qui ne va pas ? Tes parents divorcent ou… ?
-Non, ça n’a rien à voir avec mes parents, dit Delphin.
-Raconte-nous, on peut peut-être t’aider.
-… Ouais, peut-être… On a de nouveaux voisins depuis trois semaines.

Thomas se mit à sourire d’un air niais. Lionel voulut le lui effacer.

-Il y a cette fille Alexia.
-J’en étais sûr ! fit Thomas.

Cette possibilité avait effleuré l’esprit de Lionel. Il n’y avait pas grand-chose qui troublait Delphin, seulement la gente féminine. Il n’avait jamais gardé plus de deux jours ses conquêtes. Lionel s’était toujours demandé où se situait le problème. Son ami était beau, de loin l’un des plus beaux garçons de l’école. Il n’avait aucun mal à faire des rencontres et Lionel se disait qu’il mentait sur les raisons de ses ruptures, mais encore une fois, ça ne le regardait pas.

-Et donc ? Qu’est-ce qui se passe avec cette fille ? demanda Thomas bien curieux ce jour-là.
-… J’ai essayé de l’approcher plusieurs fois et elle ne veut rien savoir.
-Tu t’es pris un râteau ? Plusieurs ? De la même personne ?
-C’est bizarre, consentit Lionel. Qu’est-ce que tu lui as dit ?
-Rien de spécial. Juste que si elle avait besoin qu’on lui montre des trucs en ville, je pourrais l’accompagner… (il marqua une pause) Dès qu’elle est arrivée, elle n’avait pas l’air d’humeur. On l’avait invité à dîner avec son père et elle est partie avant que je puisse servir.
-Elle a sûrement ses raisons…
-Oui, mais lesquelles ? J’ai attendu avant de sonner chez eux. Je pensais qu’elle serait plus… qu’elle voudrait.
-Elle vient d’où ?
-De Normandie.
-Ah, le fameux conflit entre les normands et les bretons…
-Ça n’a rien à voir.
-Je sais, je dis juste que c’est drôle…
-Son père fait quoi comme métier ?
-Neurochirurgien comme le mien… De ce que j’ai compris, c’est mon père qui lui a trouvé le travail à l’hôpital et c’est pour ça qu’ils ont déménagé ici.
-Si elle sait ça, c’est sûrement pour ça qu’elle t’en veut.
-Et sa mère, elle fait quoi ?

Delphin parut se figer.

-Il n’y a pas sa mère.
-Ses parents sont divorcés ?
-Je ne sais pas.
-Elle est peut-être morte…
-Je demanderais à mon père s’il sait quelque chose.

***

Maëlle Malbec venait de descendre du bus. Elle aurait dû descendre quelques arrêts plus tôt mais avec sa musique elle ne les avait pas entendus. Bref, elle était bloquée à Tréboul. Heureusement qu’elle avait ses affaires de plage.

Elle se demandait ce qu’elle allait faire quand une fille rousse vêtue de noir s’apprêta à traverser en face d’elle. Maëlle la dévisagea. Elle ne la reconnut pas et pourtant elle connaissait beaucoup de personnes.

-Tu es nouvelle ici, lâcha-t-elle lorsque la gothique fut à sa hauteur.
-Ça se voit tant que ça ? demanda la rousse.
-Oui. Il n’y a pas beaucoup de rousses dans le secteur et je les connais toutes. Je m’appelle Maëlle.
-Alexia.
-Tu viens d’où ?
-D’Etretat, en Normandie, et toi ?
-Douarnenez. J’ai des origines martiniquaises, ajouta-t-elle en voyant l’air perplexe d’Alexia. Ça fait combien de temps que tu es là ?
-Trois semaines.
-Tu as déjà fait le tour ?
-Non, justement, mon père veut que je sorte…

Maëlle avisa un roman policier qui dépassait du sac d’Alexia.

-Je vois que tu aimes les livres... Il faut que je te montre un endroit alors. Suis-moi ! lança Maëlle d’un ton joyeux.

Les deux filles se dirigèrent vers le bourg et tournèrent dans une rue où il y avait peu de bâtiments. Une enseigne annonçait Bibliothèque municipale.

-Elle n’est pas très grande et les livres datent un peu… Mais c’est un début. Si tu veux des choses plus récentes, je peux te montrer comment rejoindre la civilisation.

Elle l’emmena près d’un arrêt de bus.

-Ce n’est pas compliqué : il n’y a qu’une ligne de bus qui passe à Tréboul. Elle dessert tous les points d’intérêt de la ville : le supermarché, la bibliothèque, la plage, l’école. Mais heureusement, elle passe à Douarnenez, la première grosse ville avant Quimper.

Elles firent le tour de Tréboul, cela ne leur prit que deux heures. Alexia proposa à Maëlle de passer du temps chez elle. Elles montèrent la rue des dunes.

-C’est un chouette quartier ici. Tu as la vue sur la plage ?
-Non, la maison est du mauvais côté…
-Dommage…
-Et toi ?
-J’habite à Douarnenez. J’aime bien venir ici. La plage est belle et plus petite. Ya moins de touristes…
-C’est vrai que c’est joli, admit timidement Alexia.

La pauvre avait subi son déménagement. Cela se voyait comme le nez au milieu de la figure.

-Tu as le sentier littoral juste là… et puis maintenant que tu connais la ville, ça sera plus facile.
-Oui… Tu veux boire quelque chose ?
-Oui.

Alexia ouvrit le frigo.

-Je peux te proposer du jus d’orange ou du thé glacé.
-Du thé glacé, s’il te plait.

La normande servit deux verres et elles burent quelques gorgées en silence.

-Ta maison a gardé son charme. Notre maison est plus moderne. D’apparence, je veux dire. Etretat, c’est près de quoi comme ville ?
-… c’est assez connu, fit Alexia.
-Genre comme Camembert ?

Alexia rit. Maëlle remarqua aussitôt qu’elle ne semblait pas avoir ri depuis longtemps.

-C’est le seul nom de ville que tu connais en Normandie ? demanda la rousse rieuse.
-Non, je connais aussi Deauville, à côté tu as Trouville… Je plaisante, évidemment, j’ai entendu parler d’Etretat. Les falaises blanches…

Alexia sembla fixer un point entre le fond de son verre et le sol. Une expression triste apparut sur son visage.

-Oh, je suis désolée, dit Maëlle, tu ne veux peut-être pas en parler…

Alexia s’essuya les yeux. Maëlle lui tendit un mouchoir.

-Merci, sourit la rousse en le prenant.
-De rien. Oh ! J’ai pas fait attention à l’heure... fit soudain Maëlle en regardant machinalement son téléphone portable. Il va falloir que j’y aille...

Elle regarda par la fenêtre la plus proche. Trois jeunes hommes se tenaient au milieu de la chaussée.

-Ah ! Bah, justement, voilà mon frère et ses amis.

Elle devina qu’Alexia se tournait à son tour vers la fenêtre de la cuisine.

-Tu as sans doute déjà rencontré Delphin Tevenn… dit-elle car elle connaissait le jeune homme et son goût pour les filles rousses.
-Ouais, fit Alexia.

Maëlle nota l’expression contrariée de sa nouvelle amie et n’insista pas.

-Mon frère c’est le métis et l’autre c’est Thomas Picard, un autre relou… Bon, j’y vais sinon je vais être en retard… On se tient au courant pour que tu viennes sur Douarnenez.
-Oui, dit Alexia avec un regain d’énergie.
-A bientôt.
-A bientôt.

Et Maëlle sortit.

***

Alexia avait ouvert la porte sans se soucier le moins du monde de Delphin et de ses amis plantés au milieu de la rue comme si celle-ci leur appartenait. Pendant que Maëlle s’éloignait, emmenant son frère dans son sillage, la normande jeta un regard aux deux autres et ferma la porte d’un air nonchalant.

Elle espérait que son geste ferait réfléchir Delphin et qu’il abandonnerait ses tentatives stupides de la séduire ou même de l’approcher. Elle voulait simplement qu’on la laisse tranquille, ce n’était pas compliqué à comprendre, si ?
Chapitre 4 : Sentiments divergents by Alrescha
Author's Notes:
Mis à jour le 18/10
Loin de faire réfléchir son voisin, son geste le mit dans un état d’incompréhension et de colère. Comment Maëlle qui était de passage pouvait devenir aussi facilement amie avec Alexia ? Elle venait de la rencontrer ! Il connaissait un peu la sœur de Lionel et il était vrai qu’elle avait toujours montré des facilités à se faire des relations mais là… Delphin était carrément jaloux. Il s’échinait à établir un simple contact avec Alexia depuis un mois. Et depuis un mois, il n’essuyait que des refus.

Il avait rarement été dans un état de frustration aussi intense. C’était personnel et il ne voyait pas comment se sortir de cette situation. Ses amis lui avaient dit de laisser couler. S’ils savaient à quel point il n’en avait pas envie… Il voulait remédier à cette situation tout de suite, aller lui dire qu’il était désolé (même s’il ne savait pas trop pour quoi). Juste lui dire ça. Et voir… La voir. Elle était devenue une idée fixe. Ou plutôt la connexion qu’il ressentait entre eux était devenue son obsession. Jamais il n’avait ressenti ça et il ne comptait pas abandonner.

Il resta une bonne partie de la journée dans sa chambre et en rata le déjeuner.

On frappa soudain à la porte de sa chambre.

-Oui ? dit-il après s’être essuyé les yeux.

Son père entra.

-Merde le repas… jura Delphin.

Comme il avait eu la tête ailleurs, il avait complètement oublié ses corvées habituelles.

-Ce n’est pas grave. J’ai commandé chinois, le rassura son père. Ça va ?
-… Non.
-C’est à cause d’Alexia ?
-Oui. Je n’arrive pas à lui parler. Elle me claque la porte au nez ou elle fait la morte… Et toute à l’heure, je l’ai vue avec Maëlle. Elles parlaient comme si elles se connaissaient depuis…
-Maëlle la sœur de Lionel ? l’interrompit son père.
-Oui !
-Ça passe parfois mieux avec une fille… Je comprends ta frustration mais essaie de te mettre à sa place. Elle vient d’arriver. Tout est nouveau pour elle.
-Ça fait un mois qu’ils ont emménagé.
-Elle a laissé toute une vie en Normandie. Imagine…
-Thomas pense qu’elle ne veut pas me parler parce qu’elle pense que tu as forcé son père à déménager.
-C’est une façon de voir les choses… Mais je ne l’ai pas forcé. Je lui ai simplement proposé un poste et il a dit oui. Tu devrais la laisser tranquille pour le moment. Attendre qu’elle soit prête.

Et si elle ne l’était jamais ?

La sonnerie retentit.

-Ah, le livreur…

Et Alain descendit.

***

Indifférente à ce que pouvait éprouver son voisin, Alexia vivait un sentiment de plénitude. Cela faisait si longtemps qu’elle ne l’avait pas expérimenté. Elle se retrouvait, la jeune normande d’autrefois. Celle qui n’avait pas d’autres soucis que de savoir quel vêtement mettre ou quelle musique écouter.

Sa rencontre avec Maëlle lui permettait de souffler, de penser à autre chose, de se recentrer sur elle-même et en même temps de s’intéresser à quelqu’un d’autre. C’était bon d’avoir de nouveau un ami.

La porte d’entrée s’ouvrit et se referma quelques secondes plus tard : son père était rentré. Alexia descendit le saluer.

-Salut, papa.
-Bonsoir, ma chérie. Comment s’est passée ta journée ?
-Très bien. Je me suis faite une amie.
-Je suis content d’apprendre que tu sois sortie, j’avais peur que tu ne le fasses jamais.
-Je suis sortie plusieurs fois depuis qu’on est arrivés, fit-elle. Simplement… aujourd’hui, il faisait beau. J’étais de meilleure humeur…
-Ah… fit-il soulagé. Comment elle s’appelle ?
-Maëlle.
-Une bretonne pure souche…
-Non, elle est martiniquaise. Enfin son père l’est. Ils sont arrivés à Douarnenez il y a quelques temps…
-Ah, vous devez avoir plein de choses en commun…
-On n’a pas beaucoup parlé de ça. Elle m’a fait découvrir la ville. J’ai pris des photos.
-Super, fais-moi voir.

Ils passèrent la soirée à parler, parler vraiment, pour la première fois depuis plus de six mois et même de rire.

Ce soir-là, le suicide de sa mère était loin, bien loin dans le passé. Enfin, ils se tournaient vers le présent et l’avenir.

Quelques jours plus tard, Alexia rejoignit Maëlle à Douarnenez. C’était une ville bien plus grande que Tréboul, elle s’en était aperçue en la traversant le jour de son arrivée. Le trajet en bus lui parut aussi dangereux que celui en voiture. Elle eut quelques sueurs froides dans les rues pentues mais arriva à destination en un seul morceau.

Les deux filles avaient convenu de se retrouver devant la plage. Sur un bon tiers de celle-ci se tenait un centre de thalassothérapie. Et un arrêt de bus juste en face auquel Maëlle, toute vêtue de noir et de violet attendait.

-Salut ! fit-elle.
-Salut, répondit Alexia.

Malgré son étendue, la plage de Douarnenez semblait plus bondée que celle de Tréboul. Il y avait beaucoup de monde et Alexia n’aimait pas la foule.

-Qu’est-ce que tu veux faire ? lui demanda Maëlle.
-Tu me fais découvrir la ville ?

Elles s’éloignèrent de la mer et se dirigèrent vers le centre-ville. Là, Alexia retrouva les franchises habituelles qu’elle fréquentait à Etretat.

Elles firent un peu de shopping et passèrent par hasard devant une boutique d’instruments de musique. Trônant en vitrine, un violon attira le regard d’Alexia et elle s’arrêta pour mieux le regarder. Il était magnifique. Et cher.

Enfant, elle avait pris des cours et jouait quelques morceaux lors des réunions de famille et des fêtes de fin d’année. Cela lui semblait avoir été dans une autre vie. Elle se rappela soudain avoir vu l’étui de son violon dans la voiture et décida de se mettre en quête de celui-ci dès qu’elle serait rentrée. En jouer lui manquait.

-Tu joues d’un instrument ? lui demanda Maëlle.
-Je jouais du violon… Il y a longtemps… Mais je pense à reprendre.
-J’aimerais bien écouter.

Alexia lui sourit.

-Je dois avoir quelques enregistrements quelque part…

Elle l’espérait. Cela faisait si longtemps et il s’était passé tellement de choses depuis. Elle espérait qu’ils n’avaient pas été jetés à la poubelle…

-Ça te dit qu’on se pose chez moi ? fit Maëlle au bout de quelques heures. On n’est pas très loin…
-Si tu veux, oui.

Alexia suivit son amie dans un quartier à l’architecture assez moderne. En fait, chaque maison était différente. C’était un quartier pavillonnaire mais plutôt bourgeois. Maëlle passa le portail d’une maison au toit très pentu et ouvrit la porte.

A l’intérieur, la décoration était très tropicale mais cela conférait une ambiance à la fois chaleureuse et glaçante.

-Bienvenue chez moi, fit Maëlle.

Les parents de la jeune fille ne faisaient pas étalage de leur fortune comme les Tevenn. Alexia ne savait pas si c’était parce que la maison était vide mais elle se sentait beaucoup plus à l’aise que lors du dîner chez ses voisins. Il n’y avait personne pour la juger ou la regarder avec insistance. Il n’y avait personne d’autre que Maëlle et c’était très bien.

Maëlle lui fit visiter la maison. Ici pas de piscine, pas de vue sur mer. Juste la simplicité d’une maison. D’une grande et belle maison.

-Et voici ma chambre ! dit-elle en ouvrant une porte sur une pièce à la tapisserie violette recouverte de posters.

Alexia pensa alors qu’elle devrait décorer sa chambre également. Elle avait récupéré tous ses posters de son ancienne chambre. Elle devrait les remettre. Elle était chez elle, même si ça lui faisait encore un peu mal de l’admettre.

Les deux filles échangèrent quelques heures sur leurs groupes de musique préférés, leurs films et leurs livres de prédilection.

-A quelle heure passe le bus ? demanda soudain Maëlle en regardant son smartphone. Il ne faut pas que tu le loupes…

Alexia regarda son téléphone à regret. Elle aurait bien aimé rester plus longtemps. Peut-être passer la soirée, elle se sentait si bien avec Maëlle.

-Dix-huit heures quinze, dit-elle.
-Je vais te raccompagner à l’arrêt.

Elles repartirent à pied du beau quartier où vivaient les Malbec.

-Je suis sérieuse pour le violon, fit Maëlle. N’oublie pas de m’envoyer les morceaux.
-J’y penserais. Je te les envoie ce soir.
-J’espère bien. C’était sympa cet après-midi. On remet ça quand tu veux.
-Ca me ferait très plaisir.

Le bus arrivait. Maëlle enlaça Alexia.

-A bientôt. Rentre bien !
Chapitre 5 : Renouveau by Alrescha
Author's Notes:
Mis à jour le 20/04
De retour chez elle, Alexia monta à sa chambre et retrouva son violon au sommet de son armoire. Elle le dépoussiéra et essaya d’en jouer. Il sonnait faux, les cordes étaient détendues à force d’être inutilisées. Elle le réaccorda et tenta de rejouer le premier morceau qu’elle avait appris.

Concentrée sur la mélodie et l’instrument, elle n’entendit pas son père arriver.

-C’était très beau, dit-il visiblement ému lorsqu’elle s’interrompit. Cela faisait longtemps.
-Oui… Je pensais reprendre des cours. Ce n’est peut-être pas le bon moment…
-On peut chercher un prof de violon et voir. La rentrée est bientôt. On verra en fonction de ton emploi du temps.

Il redescendit. Elle se remit à jouer, bien décidée à mériter les leçons de violon.

Soudain des notes jouées à la guitare lui parvinrent par sa fenêtre qu’elle avait laissée ouverte. Elles venaient d’en face. Delphin… Alexia referma la fenêtre en claquant le battant pour qu’il l’entende. Elle commençait à en avoir assez. Qu’est-ce qui ne tournait pas rond chez lui ? Il était seul à ce point ? Pourtant ce n’étaient pas les filles qui devaient manquer, même ici, à Tréboul.

Elle tenta de jouer à nouveau mais ses mains tremblaient. Elle respira profondément et attendit quelques minutes. Non, décidément, elle n’y arrivait pas. Elle ne pouvait pas se calmer. Elle rangea son instrument aussi délicatement qu’elle put et sortit de chez elle. Pendant quelques secondes, elle fut sur le point d’aller frapper à la porte des Tevenn et de faire un scandale sur leur perron mais le risque de se rendre ridicule devant les autres habitants du quartier la rattrapa et elle se dirigea vers le chemin côtier à grands pas furieux. Elle avait besoin de se calmer, de sentir l’eau autour d’elle, de laisser le silence des profondeurs l’engloutir.

A cette heure-ci, il n’y avait plus grand-monde sur la plage. Même le poste de secours était désert. Elle plongea toute habillée.

Delphin, son père, Maëlle, la Normandie… Tout s’envola. Alexia Duval était partie. Il n’y avait plus qu’une sirène aux cheveux roux et aux écailles argentées qui sillonnait les abysses.

***

Le matin de la rentrée, Delphin se réveilla un peu avant son réveil. Il avait assez mal dormi. Il s’était demandé s’il allait comme à l’accoutumée se retrouver avec ses amis ou dans une autre classe mais pas seulement. Alexia allait-elle trouver le lycée ? Allait-elle réussir à s’intégrer ? Il avait beaucoup de doutes à ce sujet compte tenu des évènements de l’été. Il aurait dû être soulagé qu’elle ait au moins Maëlle. Le problème c’était que Maëlle n’habitait pas Tréboul. Bon, il y avait le bus… et puis Alexia avait sûrement Internet chez elle…

Il essaya de ne pas trop penser à Alexia en se préparant ; elle arriverait bien au lycée d’une manière ou d’une autre.

Lorsqu’il arriva à l’arrêt de bus, il vit qu’Alexia y était déjà, vêtue de noir comme à son habitude. Son maquillage sombre faisait ressortir ses iris émeraude. Elle écoutait de la musique à un volume sonore assez fort. Une pancarte n’aurait pas été plus claire ; elle ne voulait pas être dérangée.

Il avait besoin de se distraire avant de l’énerver à nouveau. Il mit ses écouteurs dans ses oreilles et essaya de se vider la tête avec quelques morceaux de rock.
Pendant les deux semaines qui avaient précédé la rentrée, il avait essayé de se remettre au piano. L’instrument était dans le salon, donc à l’opposé de la rue et d’Alexia. Sans vue sur la fenêtre de sa voisine, il penserait moins à elle. Il se torturerait moins l’esprit et donc il souffrirait moins. CQFD.

Cela s’était révélé bien évidemment beaucoup plus facile à dire qu’à faire. Alors il avait un peu réfléchi à la situation et avait décidé qu’il était content qu’Alexia se soit faite une amie. Il connaissait assez mal Maëlle mais si Alexia se sentait plus à l’aise avec elle, c’était tant mieux. Il ne pouvait que lui souhaiter d’être heureuse.

Le bus ne tarda pas. Galant, Delphin laissa les passagères entrer et ferma la marche. Seulement une sur les trois sembla le remarquer et le remercia d’un signe de tête. Le bus vide à Tréboul se remplit au fur et à mesure des arrêts de Douarnenez mais Delphin remarqua à peine la foule tant il avait la tête ailleurs. Enfin, le bus s’arrêta devant le lycée.

Delphin sauta du bus et rangea ses écouteurs. Il avait hâte de découvrir sa classe.

Il avança à grands pas vers le groupe d’élèves qui s’était formé devant les tableaux des compositions de classes. Il parcourut des yeux la première liste, puis ne voyant pas son nom, passa à la suivante. Le nom d’Alexia l’arrêta net. Il serait dans sa classe. Au vu de leur passif estival, il ne savait pas si c’était une bonne chose ou non. Il était un peu partagé sur la question. Allait-elle lui laisser une chance de l’approcher ? S’ouvrirait-elle aux autres à défaut de s’ouvrir à lui ?

Il s’éloigna un peu du panneau et regarda l’horloge dans le hall. Thomas et Lionel ne tarderaient plus.

***

Alexia ne fit pas attention aux autres noms de la liste. Elle avait vu que Maëlle était dans l’autre classe et cela la contrariait. Elle alla aussitôt chercher la salle. Elle n’avait pas envie de commencer l’année en étant en retard. La salle 104. Le couloir semblait ne jamais finir et les élèves bouchaient parfois le passage. Elle dut en pousser quelques-uns pour accéder enfin à la classe.

-Bonjour, lança joyeusement la professeure.
-Bonjour, répondit poliment Alexia.

Les autres élèves la dévisagèrent, elle s’y était préparée et les ignora de son mieux. Elle s’assit au deuxième rang, le plus éloigné possible du bureau de la prof. Elle sortit de quoi noter les informations qu’elle allait recevoir et posa son sac par terre.

D’autres élèves entrèrent. Lorsqu’il n’y eut plus de place assise, la professeure se redressa et dit :

-Je crois que nous sommes au complet. Je suis Madame Portrait, votre professeure de français et votre professeure principale. Je vais maintenant procéder à l’appel.

Lorsque la professeure l’appela, elle sourit et dit :

-Une nouvelle élève… Bienvenue, Alexia. Est-ce que tu veux nous dire d’où tu viens ?

Alexia sentit ses joues s’embraser. Elle devait se lever et se présenter ? Hors de question.

-Je… Je viens de Normandie. Je suis arrivée pendant l’été, dit-elle rapidement.
-Bien. Poursuivons.

Les joues écarlates, Alexia s’appliqua à ne plus regarder la professeure directement, ni aucun de ses camarades de classe. Les rumeurs allaient déjà bon train dans un coin de la classe…

-Delphin Tevenn ! lança la professeure.

A ce nom, Alexia crut qu’elle allait se lever, pour quitter la salle. Elle n’avait pas fait attention sur la liste… mais elle était au début de l’alphabet, elle… Elle leva les yeux au ciel et se demanda si ce n’était pas une blague ou un piège ou les deux.

Elle avait vu son petit manège à l’arrivée du bus et était bien décidée à ne pas se laisser avoir. C’était trop, c’était exagéré et c’était répugnant. Qui faisait ça ? Ceux qui attendaient une contrepartie. Il pouvait toujours se rincer pour l’avoir. Elle n’avait qu’une envie : changer de classe.

Elle n’écouta que d’une oreille distraite les informations données par le professeur et n’en prit que la moitié en note tant elle était agacée et cela lui était égal car elle voulait changer de classe.

-Bien, dit Mme Portrait en regardant sa montre. Il va être l’heure du pot de bienvenue. Si vous avez des questions à me poser, il est encore temps, sinon nous nous reverrons demain.

***

La plupart des élèves avait déjà fait leur année de seconde au lycée. Il n’y eut donc pas de question. Alexia était la seule nouvelle élève et n’en posa aucune. Son attitude était plus renfermée que jamais. Delphin était sûr qu’elle aurait préféré être dans la classe de Maëlle. Ce qu’il pouvait comprendre.

La classe descendit au restaurant scolaire. Ils croisèrent les élèves des autres classes. Delphin vit Maëlle se rapprocher d’Alexia. Les deux filles semblaient vivre une amitié fusionnelle. Il ne put s’empêcher d’être jaloux de Maëlle.

-Hé, Del’ ! lança une voix qu’il n’avait pas entendu depuis plusieurs mois.

Elle appartenait à un jeune homme blond vêtu de noir. Il s’appelait Sylvain Druand. Delphin et lui avaient été amis au collège. Ils partageaient beaucoup de points communs, l’un d’eux étant un gout prononcé pour les filles rousses. Ce détail lui revint en mémoire lorsqu’il désigna Alexia.

-Tu as vu la nouvelle ?
-Oui… elle est dans ma classe…
-Veinard.

Delphin ne savait pas trop si c’était de la chance. Il sentait que se rapprocher d’Alexia ne serait pas aussi facile qu’il l’avait espéré. Il avait eu toutes les vacances d’été ou presque pour essayer et ça avait été un échec. Pire, il n’en savait pas plus sur elle que lors de son arrivée. Il faisait du sur-place.

Il essaya de se rassurer en se disant qu’il avait toute l’année et même celle d’après. Alexia finirait bien par s’ouvrir. Il fallait être patient.

***

Sylvain vit son ami s’éloigner avec son habituel air distrait mais il n’était pas dupe. Cela faisait des mois qu’il n’avait plus eu de nouvelles et c’était à peine si Delphin lui parlait quand ils étaient face à face. Il était passé à autre chose. Il avait toujours été plus proche de Thomas et Lionel de toute façon.

Sylvain ne savait pas pourquoi il avait encore cru qu’ils étaient amis. Ils ne venaient pas du même monde. Il faisait figure de pauvre à côté de Delphin. Pendant un temps, ça n’avait eu aucune espèce d’importance. Enfin, il l’avait cru. Maintenant, quelque chose d’autre s’était mis entre eux ou plutôt quelqu’un. Et il devait dire adieu à leur amitié.

Sylvain écouta le discours du directeur avec l’impression d’avoir une plaie béante au niveau du cœur. Une vague de froid lui tomba sur les épaules. Il ne comptait pas le nombre de ses amis sur ses deux mains. Une seule lui suffisait. Delphin avait été son seul ami.

Il frissonna en se souvenant de ce que son père lui avait dit au début de leur relation : « Ça ne marchera jamais. Pourquoi s’intéresserait-il à toi ? Tu ne l’intéresses pas. Il a pitié de toi, c’est tout. Qu’est-ce que tu peux lui apporter ? Rien ! Il se passera très bien de toi, tu verras. »

Aussi amer et en colère que Sylvain l’était, il était forcé d’admettre que son père avait eu raison.

Lorsque le discours fut fini, il reprit lentement le chemin pour rentrer. Il savait déjà ce que dirait son père en voyant sa mine déconfite. Il rigolerait. Et Sylvain en aurait pour toute la soirée à essuyer les moqueries et les humiliations.

Il mit son casque sur ses oreilles et essaya de se perdre dans la musique qu’il écoutait. Il aurait bien voulu disparaitre ce jour-là.

Le souvenir d’après-midis chez les Tevenn lui revint. La grande chambre de Delphin dans les tons bleus. La voix de Delphin qui lisait un conte à voix haute pendant que Sylvain dessinait… Des après-midis où il avait eu l’impression qu’ils étaient frères. Ou en tout cas, ça avait été tout comme. Il avait pu s’imaginer ce que ça aurait été… Il ravala ses larmes, le cœur brisé.

Mais il y avait cette fille… Devait-il se contenter d’en rêver ? Ou devait-il essayer de l’approcher ?

***

Alexia était blasée de ces quelques heures passées au lycée. Elle s’était attendue à autre chose. A trouver le visage rassurant de Maëlle, à ne pas être au centre de l’attention… (Les questions du professeur l’avaient mise très mal à l’aise). Il n’était pas trop tard pour changer de classe, lui avait dit Maëlle pendant le discours du directeur. Il suffisait d’expliquer la situation à M. Jambon. Il comprendrait.

Elle descendit à l’arrêt de bus de la plage et prit un moment pour respirer les embruns. Cela l’apaisa. Elle avait la sensation d’être chez elle…

Des bruits de pas tout près d’elle la tirèrent de sa tranquillité.

***

C’était la première fois que Delphin voyait une fille profiter réellement de la mer. D’habitude, elles ne faisaient que bronzer sur leurs serviettes. Cette fois, il en était sûr : Alexia était la bonne. Il devait trouver un truc à dire. Un truc pas trop stupide mais tout ce qui lui venait à l’esprit semblait l’être.

-Est-ce que… tu veux qu’on descende ? On pourrait discuter…
-Fous-moi la paix ! s’exclama-t-elle avant de s’éloigner à grands pas furieux.

L’effet était le même que s’il s’était pris une claque en pleine figure. Il ne comprenait pas son attitude. Il n’avait pourtant pas l’impression de la harceler. Au contraire, il la laissait plutôt tranquille. Elle se comportait comme s’il l’avait agressée…

Delphin descendit à la plage et essaya de trouver une explication à ce qu’il venait de se passer.

***

Elle en avait assez de Delphin Tevenn et de son comportement tout gentil… elle savait bien ce qu’il voulait. Et elle ne lui accorderait pas. Il lui donnait envie de vomir avec sa galanterie et ses airs polis. II n’avait rien d’autre à faire ? Elle ne voulait pas de son aide, ce n’était pourtant pas compliqué à comprendre. Elle ne voulait rien avoir à faire avec lui.

Elle devait absolument s’en débarrasser.

***

Delphin soupira. Son père lui avait dit de lâcher Alexia. Il essayait. C’était juste… C’était juste qu’il pensait que c’était le bon moment cette fois. Mais oui, il fallait qu’il arrête. Clairement, ça ne marcherait jamais.
Cependant, il n’arrivait pas à tourner la page.

***

Alexia demanda à l’employée de l’accueil où se trouvait le bureau du directeur. On le lui indiqua. Une fois sur place, elle frappa doucement à la porte, intimidée. M. Jambon, un homme au visage inexpressif, se leva et lui ouvrit.

-Bonjour, Monsieur, dit-elle timidement.
-Bonjour. Mademoiselle ?
-Alexia Duval.
-Ah oui. Entrez. Que puis-je faire pour vous ?
-Je voudrais changer de classe.
-Il y a un problème ? demanda-t-il une ride apparaissant entre ses sourcils.
-Je… J’aimerais être avec mon amie Maëlle Malbec. Je suis nouvelle ici et je serai plus à l’aise si…
-Je comprends. Pour le moment, je n’ai pas de demandes venant de la classe de votre amie. Il va falloir patienter un peu, dit-il avec un petit sourire.
-Vous ne pouvez rien faire ?
-A moins qu’il y ait un gros problème d’entente avec vos camarades…
-Mon voisin d’en face est dans ma classe.
-Dans le cas où l’un de vous deux est malade, c’est assez commode.
-Oui… Mais…
-J’aimerais vous aider mais pour le moment je ne peux pas. A moins comme je vous le disais qu’il y ait un gros souci avec l’un de vos camarades.

Alexia voulait qu’une décision soit prise rapidement mais elle ne voulait pas pleurer pour qu’on l’écoute.

-C’est que… Nous habitons l’un en face de l’autre. On prend le bus ensemble, matin et soir, et en plus nous sommes dans la même classe… Je pensais…

Mais le proviseur ne ferait rien sans fait grave. Ou sans accusation.

Alexia ressortit du bureau, les joues rouges de colère et de honte.

-J’avais tellement honte… dit-elle à Maëlle. Je ne savais pas quoi dire…
-Tu aurais dû lui dire que tu avais l’impression qu’il te suivait, qu’il t’observait… Le directeur est plutôt compréhensif mais il faut lui dire clairement ce qui ne va pas.
-Je retournerais le voir plus tard…
-Comme tu veux.

Alexia rentra chez elle. Elle observa la maison des Tevenn à travers la fenêtre de sa chambre. Ils avaient tout ce qu’ils voulaient. Elle devait leur montrer que la vie n’était pas juste.

Dès qu’elle arriva au lycée le lundi matin, elle retourna dans le bureau du proviseur.

***

Delphin eut du mal à cacher son étonnement quand celui-ci l’interpela à la pause de dix heures. C’était la première fois qu’il était convié de cette façon et aussi tôt dans l’année.

-Vous vouliez me voir ? demanda-t-il en entrant.
-Oui. Asseyez-vous. Nous devons parler très sérieusement. L’une de vos camarades est venue me voir ce matin à votre sujet. Elle vous reproche de la harceler.
-Pardon ?
-C’est très sérieux, insista le directeur l’air grave et les mains jointes. Je lui ai dit qu’elle interprétait peut-être mal vos gestes mais elle m’a tout raconté.
-C’est-à-dire ?

Il lui répéta ce qu’il savait déjà et un peu plus. Alexia l’accusait de la surveiller et de la suivre.

-Je ne la suis pas.
-Mais vous la regardez.
-Pas tout le temps !
-Je vais être franc, Monsieur Tevenn. Je ne vous imagine pas ainsi. Il y a fort à parier que Mademoiselle Duval a mal interprété vos gestes. Mais je dois vous conseiller de faire profil bas jusqu’à ce qu’elle décide de revenir sur ses accusations. Dans le cas contraire, je vous convoquerai tous les deux et nous déciderons d’une solution ensemble.
Chapitre 6 : La prochaine vague by Alrescha
Author's Notes:
Mis à jour le 10/05
Delphin avait du mal à le croire. Alexia l’accusait de harcèlement. C’était n’importe quoi. Il se contentait d’aller en cours, c’était tout. Ce n’était pas de sa faute s’ils empruntaient le même itinéraire pour se rendre au lycée… (De toute façon il n’y en avait qu’un depuis la rue des dunes).
-Qu’est-ce qu’il te voulait, Jambon ? demanda Thomas.
-… M’informer d’un truc, soupira Delphin.
-Ca n’a pas l’air joyeux...
-C’est à propos d’Alexia. Elle m’accuse de harcèlement.
-QUOI ? fit Thomas choqué.
-Ne parle pas si fort, fit Lionel à Thomas.
-De harcèlement ? Mais tu n’as rien fait de mal…
-Bien sûr que non. Mais elle trouve que ça fait beaucoup : on habite l’un en face de l’autre, on prend le bus ensemble et là on est dans la même classe…
-Ce n’est pas une raison. On n’accuse pas les gens de harcèlement pour ça.
-Elle n’a qu’à changer de classe si elle n’est pas contente, fit Thomas. Des tas de gens tueraient pour intégrer notre classe. Enfin… ta classe.
Delphin soupira. Il n’était pas d’humeur à rire.
-En tout cas, chapeau car tu prends ça relativement bien.
Il avait envie de mourir. Rien n’était pire que cette situation.
-Jambon a parlé de sanction ? demanda Lionel. Il n’envisage pas de te renvoyer quand même ?
-Non, il attend de savoir si elle va changer d’avis. En attendant, je dois l’éviter.
-C’est n’importe quoi, fit Thomas.
Delphin aurait bien aimé dire qu’il était d’accord mais c’était entièrement de sa faute. S’il avait écouté son père, il n’en serait pas là. Que devait-il faire ? Il avait envie de partir. Ce serait donner raison à Alexia, mais avait-il vraiment le choix ? Il était trop énervé pour continuer sa journée de cours comme si de rien n’était.
La sonnerie de fin de pause retentit et le fit sursauter. Il fallait qu’il prenne une décision. Il remit sa veste.
-Qu’est-ce que tu fais ? lui demanda Thomas.
-Je rentre chez moi.
-Pourquoi ?
-Tu nous l’as dit : tu voulais seulement l’aider. Tu n’as rien à te reprocher, renchérit Lionel.
-On va t’aider à préparer ta défense. Si quelqu’un doit partir, c’est elle.
Mais Delphin ne voulait pas qu’Alexia parte. Il devait trouver une solution. Ce n’était qu’un malentendu. Il lui suffirait de faire profil bas, de s’excuser quand ils seraient convoqués tous les deux dans le bureau du directeur et ce serait réglé. A défaut de s’entendre, ils pourraient continuer leur route chacun de leur côté. Une perspective qui lui laissait un goût amer dans la bouche mais c’était l’issue la moins désagréable.

Il consentit à rester au lycée. Ce n’était que quelques heures et il serait toujours mieux avec ses amis que seul chez lui.

Le reste de la journée lui parut long mais long. En dépit des efforts de Thomas pour le distraire (et de ceux de Lionel pour leur rappeler qu’ils étaient en cours), il ruminait cette histoire. Il n’arrivait pas à se concentrer. Il griffonnait sur sa feuille sans parvenir à prendre des notes. Pire : il ne pouvait même pas regarder Alexia.

***
Alexia serrait les dents. Delphin semblait au courant de son accusation mais il était toujours là. Que fallait-il faire pour en être débarrassé ? Cette situation l’agaçait prodigieusement, ça n’allait pas assez vite. Ce n’était pas définitif. Rien n’était résolu…

***

-Qu’est-ce que tu fais ? Tu rentres chez toi direct ? demanda Lionel.

Delphin haussa les épaules.

-Tu peux rester à la maison, je te passerai les cours et tu pourras appeler tes parents pour qu’ils viennent te chercher.

Delphin ne savait pas ce qu’il voulait faire. Il n’avait pas vraiment envie de raconter à ses parents ce qu’il s’était passé. Il voulait aller à la plage et être seul un moment.

-Je vais rentrer.
-Bon, à demain alors.

Delphin reprit le bus pour se rendre à Tréboul et descendit à l’arrêt de la plage. Le jour déclinait déjà. Les derniers touristes désertaient la plage. Dans quelques minutes, il serait seul avec ses pensées. Il essayait de rester positif mais les choses ne prenaient pas du tout la tournure qu’il s’était imaginée à l’arrivée des Duval. Cela l’attristait profondément. il y avait tellement cru…

Il fallait qu’il s’excuse. Alexia changerait peut-être d’avis ensuite.
Il devrait être rapidement fixé sur son sort.
***
Le lendemain, Alexia ne vit pas Delphin dans le bus et se demanda pendant un instant si elle le verrait en cours. Il devait sans doute trouver la vie injuste… Oui, elle l’était. la jeune femme était bien placée pour le savoir. Delphin, lui, avait tout pour être heureux. Le malheur ne s’était jamais immiscé dans sa vie, ça se voyait.
Elle se rendit compte quelques minutes avant la sonnerie que son voisin était bel et bien au lycée. Il avait sûrement pris le bus d’avant ou ses parents l’avaient déposé. En tout cas, ce n’était pas encore aujourd’hui qu’elle allait en être débarrassée.
-Alex ! fit Maëlle en la sortant de sa furie silencieuse. Ça va ?
-... Ouais, répondit Alexia tout en fixant Delphin près des casiers.
Maëlle se tourna un instant vers lui.
-Ce n’est pas pour prendre sa défense mais je suis sûre qu’il ne cherchait pas te nuire, dit-elle.
-Il l’a quand même fait.
-Il n’est pas comme ça.
-Je m’en moque. Je vais retourner voir le directeur.
Elle s’y rendit aussitôt.
-Il continue, dit-elle.
Il était là, c’était qu’il voulait lui nuire, elle en était sûre. elle le savait. Le sang battait à ses tempes. La colère lui criait de se venger.
-Bon… fit le directeur. Je vous convoquerai dans la journée.
Satisfaite, Alexia rejoignit sa salle de classe.
***
Des coups portés sur la porte de la salle de cours d’anglais tirèrent Delphin de sa torpeur. Il aimait beaucoup cette matière mais s’ennuyait à mourir. Il avait beaucoup plus l’occasion de s’améliorer que ses camarades et la différence de niveaux se creusait davantage à chaque cours, il lui semblait.
-Excusez-moi de vous déranger, dit le surveillant. Je viens chercher Delphin Tevenn et Alexia Duval. Le directeur veut vous voir.
Alexia prit ses affaires et sortit la première. Delphin l’imita.
Ils suivirent le pion jusqu’au rez-de-chaussée.
M. Jambon les attendait, debout devant son bureau.
-Asseyez-vous.
Ils s’exécutèrent d’un même mouvement.
-Bon… Mademoiselle Duval, est-ce que vous maintenez vos accusations à l’encontre de M. Tevenn ?
-Oui.
Delphin avait cru pendant un instant qu’elle se dégonflerait, aussi fut-il déçu de cette réponse. Il avait envie de lui demander si elle se rendait compte de ce qu’elle disait mais il était trop bouleversé pour ça.
-Je veux qu’il change de classe.
-De mon point de vue, vos accusations concernent surtout le temps en dehors de l’école… dit M. Jambon. Si vous vous sentez mal à l’aise en la présence de M. Tevenn, je peux vous faire changer de classe.
Alexia eut une moue contrariée.
-Et puis, pour vos trajets et votre vie hors scolaire… eh bien… arrangez-vous pour ne pas vous suivre.
-C’est ce que je fais, fit Delphin sur la défensive.
Il aurait aimé avoir l’assurance de Thomas et pouvoir dire à Alexia qu’il ne comptait pas changer de classe pour ses beaux yeux. Le problème c’était qu’il ne le pensait, il aurait même fait n’importe quoi pour elle si ça pouvait leur permettre de se rapprocher. Il ne parvint qu’à souffler :
-Je suis désolé. Je ne pensais pas à mal.
Alexia ne dit rien et sembla même se renfrogner. Mais qu’est-ce qui ne tournait pas rond chez elle ? Pourquoi rien ne semblait la satisfaire ? Si elle changeait de classe, elle le verrait moins, c’était déjà ça de pris… Mais non, ce n’était pas assez pour elle. Une chieuse, voilà ce qu’elle était. Elle ne voulait rien avoir à faire avec les gens. Il ne pouvait pas l’y pousser. Il aurait dû abandonner depuis longtemps.
-Bon, reprit le directeur. La situation me semble claire… Alexia, votre changement de classe prend effet dès demain. Delphin, vous resterez dans votre classe actuelle. Bonne journée.
-Merci, dit Delphin.
Il était soulagé. Alexia n’aurait plus d’excuse pour l’accuser de quoi que ce soit.
***
Le lendemain donc, Alexia n’était plus dans sa classe mais dans celle de Maëlle. C’était un soulagement et une bonne nouvelle mais elle ne parvenait pas à être véritablement heureuse. Delphin était encore trop près. Elle aurait voulu qu’il change carrément d’établissement ou de ville ou mieux : qu’il disparaisse pour de bon.
***
Delphin se rendit compte qu’il cherchait Alexia et il se rappela avec amertume l’accusation dont il avait été l’objet. Elle ne méritait pas qu’il la cherche. Il ne devait plus perdre de temps avec elle. Il fallait qu’il tourne la page.
Le week-end se profila enfin. Il aurait au moins besoin de deux jours pour digérer toute cette histoire.
Le vendredi soir, après un long moment passé à la plage, il monta à sa chambre et se coucha. Jamais une semaine ne lui avait paru aussi éprouvante. Il resta un long moment dans le noir à essayer de faire passer l’amertume qui lui tapissait la bouche.
Au bout de deux ou trois heures, la porte de sa chambre s’ouvrit.
-Euh… Del’, tu comptes faire le repas ou il faut… fit son père. Qu’est-ce que tu fais dans le noir ? La journée s’est mal passée ?
-… C’est toute la semaine qui s’est mal passée… r répondit-il d’une voix enrouée.
-A ce point ?
Alain alluma la lampe sur la table de chevet et Delphin se tourna vers lui. Il lui raconta les récents évènements qui l’avaient conduit à son état du soir. Il n’aimait pas donner l’impression de se plaindre mais il ne pouvait plus garder tout cela pour lui.
-Je sais que c’est de ma faute. J’aurais dû vous écouter, tous, vous aviez raison…
-Oui, mais elle y est allée un peu fort quand même… Je vais parler à Joël de ce qu’il s’est passé…
-Non, l’arrêta Delphin. Ne lui dis pas.
-Je refuse que ça aille plus loin. On te changera d’établissement s’il le faut.
-Je ne veux pas changer de lycée. Je vais faire profil bas et voir…
-… Comme tu veux. Tu vas manger ?
-Non.
-Ta part sera au frigo.
Le lendemain, Delphin émergea vers onze heures. Il était courbatu de partout à force d’avoir dormi en boule. Un grand verre de jus d’orange et des toasts étaient posés sur sa table de chevet. Sentant son estomac protester contre l’absence de dîner, il les engloutit puis fila dans la salle de bain.
Au sortir, il fit ses devoirs et vers la fin d’après-midi, se dit que surfer lui ferait le plus grand bien. Il enfila sa combinaison, prit sa planche et se rendit à la plage.
Fidèle à son poste de secouriste, Tom était perché sur sa chaise de surveillance. Le drapeau vert flottant légèrement à ses côtés.
-Salut, Tom !
-Hey, Del’ ! Tu aurais dû venir ce matin. Il n’y aura pas de vent cet après-midi.
-Ah… fit Delphin un peu déçu.
Mais comme le contact avec la mer lui avait toujours fait du bien, il s’y dirigea. Le vent viendrait peut-être. Il s’éloigna du bord pour ne pas gêner les éventuels baigneurs et guetta les vagues, ses jambes pendant de chaque côté de sa planche, les pieds dans l’eau.
Il se refit mentalement le film de la semaine. Il n’arrivait pas à croire qu’une telle chose ait pu lui arriver. Dire qu’au début c’était un simple râteau… A présent c’était de la détestation. Il avait réussi à se faire détester de la fille qu’il aimait. C’était risible.
Quelque chose frôla son pied. Il ne s’en soucia pas, c’était sûrement un poisson qui avait été un peu curieux.
Le vent se leva d’un coup. La planche se mit à tanguer et lui avec. Le ciel s’était assombri. L’averse n’allait pas tarder.
Delphin hésita à retourner vers la plage. La pluie ne le gênait pas habituellement pour surfer.
Il s’aperçut cependant que le courant l’emmenait vers les rochers. Quel que soit son choix, il fallait qu’il s’en éloigne. Il commença à ramer mais s’arrêta tout net quand il vit des écailles argentées briller sous la surface de l’eau. Ce devait être un gros poisson, un très gros poisson. C’était ce qu’il pensait mais une chevelure rousse fendit les flots ensuite.
Delphin sentit son pouls s’accélérer. Une sirène ? A Tréboul ? Il était passionné de créatures fantastiques mais il avait passé l’âge de croire qu’elles existaient réellement…
La créature progressait vite. Elle passa sous sa planche et mit un grand coup de nageoire dedans.
Choqué, Delphin s’accrocha à sa planche du mieux qu’il put. Il remonta ses jambes pour ne pas offrir de prise à la sirène.
Le vent se leva et des vagues le poussèrent. Il déviait vers les rochers à présent. Il devait à tout prix éviter de les heurter. La sirène continuait de le pousser, de traiter la planche comme un vulgaire morceau de bois, comme un parasite qui n’avait rien à faire sur les flots de plus en plus enragés.
Si elle continuait ainsi, Delphin finirait par tomber. Sa planche l’encombrerait plus qu’autre chose. Il valait mieux la laisser dériver. Il défit le scratch autour de sa cheville et, au prochain heurt, se laissa glisser dans l’eau.
Il aperçut la silhouette de la sirène faire demi-tour pour se précipiter vers lui. Même en nageant aussi vite qu’il le pouvait, il ne lui échapperait pas. Les sirènes étaient des prédatrices. Il ne s’en sortirait que mort…
A court d’oxygène, il remonta à la surface. Les vagues se faisaient plus imposantes. Lutter ne servirait à rien. D’une manière ou d’une autre, il allait se noyer. Une lame de fond l’emporta avec une force redoutable. Le souffle coupé, il sentit la panique le gagner et d’un coup, tout devint noir.
***
Alexia reprit connaissance au milieu des rochers. La transformation était de plus en plus intense. Il lui fallut plusieurs minutes pour reprendre ses esprits. Elle était sur le sable en maillot de bain jusque-là rien d’anormal. Elle se releva difficilement. Elle se sentait courbatue comme si on l’avait rouée de coups…
Elle jeta un rapide coup d’œil vers la plage à quelques centaines de mètres. Le pavillon vert flottait au vent. Pas de vagues ou très peu. Alors pourquoi avait-elle l’impression de s’être fait emportée par le courant ?
Son regard se porta sur l’eau. Un hoquet de terreur lui échappa lorsqu’elle vit une écume rougeâtre immerger ses pieds et y laisser une trace sanguinolente. Elle vérifia ses jambes en quête d’une blessure mais elle n’avait rien. Sa peau était intacte. Ce qui signifiait… ce qui signifiait que quelqu’un ou quelque chose était blessé tout près d’elle.
Un bruit mat la fit sursauter. Elle se retourna. Une planche de surf heurtait les rochers au gré des vagues. Il y avait quelqu’un d’autre dans le périmètre. Elle chercha plus attentivement, inquiète de ce qu’elle pourrait trouver. Et si l’autre personne était morte ?
Son souffle et son rythme cardiaque devinrent carrément irréguliers. Cela lui rappelait trop de mauvais souvenirs. Un en particulier : le suicide de sa mère.
Elle aperçut un bout de combinaison blanche et bleu clair à la surface pendant quelques secondes. Elle regarda à nouveau le poste de secours. Il était trop loin pour que le sauveteur ait vu quelque chose et intervienne rapidement.
Il n’y avait qu’elle qui pouvait réagir. Tremblant de tous ses membres, Alexia rassembla ses forces et s’avança dans l’eau puis plongea. Malgré la faible luminosité, elle distingua une couleur anormale dans les profondeurs. Du rouge. Des volutes de rouge qui s’échappaient et tourbillonnaient dans l’eau de mer. Elle les suivit et aperçut une silhouette vêtue de blanc. Et des cheveux blonds. Cette vision la pétrifia d’horreur. Delphin. Son voisin. Il avait perdu connaissance et le sang s’échappait d’une plaie à la tête. Elle ne pouvait pas le laisser là.
Elle nagea jusqu’à lui et le hissa à la surface. Elle avisa un espace entre les rochers et tenta tant bien que mal de les amener là-bas.
Epuisée, elle lâcha Delphin un peu plus brutalement qu’elle ne le voulait. Comme il était inconscient, il ne s’en plaindrait pas. Elle avait mal partout mais il y avait plus grave. S’il mourrait à cause d’elle, elle ne s’en remettrait pas.
-Ré… réveille-toi… Réveille-toi… Pitié, réveille-toi !
Elle prit sa serviette de plage et l’appliqua sur sa blessure. Tournant à moitié de l’œil à la vue de la plaie sur le crâne de son voisin, elle se décida à aller chercher le secouriste.
Heureusement, elle n’eut pas besoin de dire un mot. Après l’avoir recouverte d’une couverture de survie, le secouriste se dirigea vers l’endroit qu’elle lui avait indiqué.
Une ambulance arriva. Alexia était incapable de faire le moindre geste, de prononcer le moindre mot. Elle les regarda courir avec le brancard, longer la jetée et disparaitre au milieu des rochers.
Quelques minutes plus tard, ils faisaient le chemin inverse plus lentement.
Alexia regarda l’équipe médicale emmener Delphin.
-Ca va aller. Ça va aller, dit le secouriste en lui frictionnant le dos. Réchauffe-toi.
-Merci, Tom, dit un des ambulanciers.
-Vous me tenez au courant ?
-Hm.
Et l’ambulance quitta la plage, sirène hurlante.
-…Est-ce… est-ce… qu’il va-va s’en sortir ? bégaya Alexia lorsque le véhicule se fut suffisamment éloigné.
-Je l’espère, répondit Tom visiblement inquiet. C’est quelqu’un de bien, Delphin… Tu le connais ?
-C’est… C’est mon voisin…
C’était bien tout ce qu’elle pouvait dire sur lui puisqu’elle n’avait pas pris le temps de le connaître. Elle s’était attaquée à lui parce que… Parce que quoi ? Elle ne savait plus…
-Il y a quelqu’un qui peut venir te chercher ? l’interrompit Tom. Tes parents ?
-Mon père… est neurochirurgien…
-Et ta mère ?
-…
-Tu peux utiliser la douche ici. Il y a de l’eau chaude. Je vais appeler Gaëlle l’autre secouriste, elle te déposera.
Alexia rentra chez elle sans avoir vraiment conscience. Elle était encore sous le choc de ce qu’elle venait de voir. Elle n’avait pas l’impression d’être rue des dunes, une partie d’elle était restée sur la plage à regarder les ambulanciers emmener son voisin.
Trop faible pour monter les escaliers, elle se laissa tomber dans le canapé. Comment cela avait pu se produire ? Est-ce que c’était elle qui avait provoqué l’accident de Delphin ? Elle ne se souvenait de rien… Elle le détestait mais pas au point de le tuer… Et si, s’il ne se réveillait pas ? Les autres penseraient qu’il avait fait une mauvaise chute, que ça arrivait à tous les surfeurs… Mais Alexia saurait. C’était de sa faute, à elle.
Elle ne s’était jamais autant détestée qu’à cet instant. Bien sûr il y avait eu le moment où sa mère était morte devant ses yeux. Elle s’en était voulue… Mais là… Là c’était pire en quelque sorte. Cette fois, elle avait participé, malgré elle peut-être, mais elle était responsable de l’état de Delphin. Elle sanglota longuement.
La sirène en elle s’en prenait à tout le monde. Une véritable prédatrice. Qui serait le prochain ? Son père ? Un ami de Delphin ? Un parfait inconnu ? Alexia avait envie d’en finir. Elle ne voulait plus prendre le risque de blesser quelqu’un. C’était décidé, elle allait se suicider.
Elle se traîna jusqu’à la cuisine, prit le couteau le plus tranchant qu’elle put trouver. Ses mains tremblaient. En fait, tout son corps tremblait comme pris de spasmes. Le couteau lui échappa des mains et tomba sur le carrelage. Elle voulut se pencher pour le ramasser mais s’écroula. Quelque chose en elle lui criait que ce n’était pas la solution et qu’elle pouvait -qu’elle devait- se racheter.
Alexia finit par se redresser et ranger le couteau dans son tiroir. Les larmes inondant son visage, elle reprit son sac de plage et monta à sa chambre.
Elle prit un mouchoir de la boite posée sur sa table de chevet et regarda la fenêtre aux volets fermés de l’autre côté de la rue. C’était entièrement de sa faute. Ce qu’elle avait fait était inexcusable.
Chapitre 7 : Sang d'encre by Alrescha
Author's Notes:
Mis à jour le 27/05
-Le docteur Duval est demandé aux urgences ! Le docteur Duval !
A l’appel de son nom, Joël traversa le couloir au pas de course.
Il était de garde ce week-end. Il avait commencé la journée par une opération délicate, puis il avait eu deux heures de calme avant qu’on l’appelle de nouveau aux urgences de l’hôpital.
Ce serait une nouvelle opération. Plaie ouverte. Le patient était inconscient et avait été intubé.
-Adolescent de seize ans, trouvé près de la plage de Tréboul. Accident de surf, l’informa-t-on tandis qu’il approchait.
Joël n’eut pas besoin de lire le compte-rendu des ambulanciers. Il reconnut tout de suite le jeune homme malgré le sang sur son visage qui avait collé ses cheveux blonds du côté de la plaie et le masque à oxygène sur son nez et sa bouche. C’était Delphin Tevenn.
Il prit une profonde inspiration, espérant repousser le stress que cette situation générait. Le fils de son collègue sur sa table d’opération. Il devait le traiter comme n’importe quel autre patient.
-… Faites préparer le bloc. Appelez le docteur Tevenn, dit-il d’une voix blanche à la secrétaire. Son fils vient d’être admis pour un trauma crânien.
Les ambulanciers avaient vérifié ses réponses sur la plage. Elles étaient plutôt encourageantes. Il n’y avait pas de complications particulières mais pour éviter qu’il y en ait, Joël avait demandé à ce qu’on plonge le jeune homme dans un coma artificiel. Il ne s’agissait pas qu’il reprenne conscience en pleine opération…
***
Alain Tevenn était dans son salon en train de lire le journal quand le téléphone sonna. Il alla décrocher et fut surpris de reconnaître le numéro des urgences de l’hôpital de Quimper. Il fronça les sourcils, se demandant ce qui pouvait bien les motiver à l’appeler sur son fixe et non sur son portable un week-end où il n’était pas de garde.
-Bonjour. Nous vous informons que votre fils Delphin a été admis aux urgences cet après-midi.
-Qu’est-ce qui s’est passé ?
-Il a eu un accident de surf. Il a été admis pour une fracture du crâne. c’est le docteur Duval qui le prend en charge. Il est en train de l’opérer.
-Bien. Nous arrivons.
Et il raccrocha. Il soupira longuement. Il fallait maintenant annoncer la nouvelle à Ellen, qui était en train de travailler dans la pièce d’à côté.
Il alla frapper à la porte du bureau de sa femme. Ellen faisait toujours des heures supplémentaires le week-end. Spécialement le samedi. Et généralement, elle interdisait qu’on la dérange. Là, c’était un cas de force majeure.
Ellen ouvrit, une expression entre la contrariété et l’étonnement sur le visage.
-Il faut qu’on aille à l’hôpital, dit Alain. Delphin est aux urgences.
Il la vit pâlir dangereusement.
-… j’arrive tout de suite.
Il l’entendit s’excuser auprès de ses collègues et elle le rejoignit dans le hall.
Quelques minutes plus tard, ils prenaient la direction de Quimper.
-… qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-elle.
-Un accident de surf apparemment.
Il l’entendit soupirer. Elle désapprouvait toute activité qui représentait un risque. Il lui avait dit de nombreuses fois qu’il y avait plus d’accidents domestiques, d’accidents graves, que de vélo ou de surf ou même de circulation mais aujourd’hui il n’allait pas lui donner tort.
-C’est Joël qui l’opère, dit-il.
-Il est bon ?
-Oui.
***
-Il a intérêt, fit-elle tendue.
Elle avait beau passer énormément de temps sur son lieu de travail et avoir bataillé pendant des années pour obtenir le poste de responsable, elle ne savait pas ce qu’elle ferait si son fils unique ne sortait pas vivant du bloc. Elle laisserait probablement tout tomber, carrière comprise. Ils l’avaient tellement voulu, ça avait été si difficile…
Ellen avait conscience qu’elle passait pour quelqu’un de froid et de carriériste mais elle n’était pas sans cœur. C’était justement parce qu’elle avait dû faire des choix difficiles que les choses plus banales et faciles la laissaient de marbre.
L’opération dura plusieurs heures. C’était une attente interminable pour Ellen. Elle n’arrivait pas à se concentrer sur autre chose que ce qui était en train de se passer au bloc. Elle imaginait tous les scénarios possibles. Si Delphin mourait pendant l’opération ? S’il ne se réveillait pas ? S’il se réveillait mais restait un légume toute sa vie ? Elle ne pourrait pas le supporter.
Enfin, Joël sortit du bloc opératoire.
-Alors ?
-Il devrait s’en sortir. On l’a plongé dans le coma dès qu’il est arrivé pour éviter qu’il n’y ait trop de dégâts.
-Des dégâts ? répéta Ellen d’une voix enrouée.
-Il pourrait avoir des pertes de mémoire, des maux de tête…Il est trop tôt pour savoir s’il y aura d’autres complications.
-Il va s’en sortir ? demanda Alain plus direct.
-Oui, mais il faut le surveiller, 24 heures sur 24, pendant toute une semaine au moins. Ca sera une période décisive.
-D’accord. Merci, Joël. Va te reposer.
Les Tevenn entrèrent dans la chambre individuelle réservée à leur fils. Le voir ainsi, le crâne rasé pour les besoins de l’opération et entouré d’un gros bandage choquait Ellen mais c’était surtout les électrodes qui l’inquiétaient. Elle regardait le moniteur où s’affichait l’encéphalogramme de son fils en souhaitant y comprendre quelque chose.
Évidemment, son mari était habitué et il ne semblait pas du tout inquiet. Elle s’efforça de faire de même.
Le ballet des infirmières et des médecins donna le tournis à Ellen. Elle ne savait pas comment son mari faisait pour rester aussi calme. L’habitude sans doute.
-Tu devrais rentrer, lui dit-il.
-Non, répondit-elle d’un ton ferme.
Elle n’avait aucune intention de quitter le chevet de son fils. Elle repensait à toutes ces années qu’elle avait sacrifiées pour son travail. Delphin ne le lui avait jamais reproché. Il s’en était accoutumé mais cela ne voulait pas dire qu’il était d’accord. Elle l’avait soupçonné parfois mais ils n’en avaient jamais parlé. Elle était presque sûre maintenant que l’accident de son fils était un signal d’alerte.
***
Joël reprit enfin le chemin de sa maison. Il avait encore du mal à croire qu’il avait opéré le fils de son voisin et collègue.
-Salut, lança-t-il en passant le pas de la porte.
Il jeta un coup d’œil par l’encadrement de la porte de la cuisine et vit sa fille à table. Elle fixait la nappe comme si elle était perdue dans ses pensées.
-Désolé. J’ai dû opérer quelqu’un en urgence… dit-il en fermant la porte derrière lui. Tu as mangé ?
Il regarda à nouveau sa fille, celle-ci ne réagissait toujours pas, ne prononçait pas un mot. A quoi pouvait-elle bien penser ? Elle était bizarrement muette mais cela durait depuis plusieurs jours. Elle alternait mutisme et coups de pied rageurs ces derniers temps. Il poussa un soupir et réchauffa le reste de pâtes arrabiata.
-Delphin Tevenn a été admis aux urgences, continua Joël en espérant susciter une réaction chez sa fille, pour une fracture du crâne…
Il avait à peine fini sa phrase qu’elle explosa en sanglots.
-Alex… dit-il doucement.
Il l’enlaça et se tut en espérant qu’elle parlerait d’elle-même. Comme beaucoup d’adolescents, Alexia se confiait peu. Joël n’était donc pas au courant du climat qui régnait entre sa fille et leur voisin d’en-face. Jusqu’à ce soir.
Elle lui avoua s’être mal comportée et ce, depuis qu’ils étaient arrivés à Tréboul. Elle lui avoua avoir repoussé Delphin et l’avoir accusé de harcèlement. Elle avoua avoir menti. Mais jamais au grand jamais elle n’avait souhaité sa mort ou qu’il lui arrive ça. Elle avait tout vu de l’accident. Elle avait prévenu les secours.
-Ma chérie, tu... tu as bien fait. Tu as bien agi. Il va se réveiller.
***
Dès qu’elle le put, Ellen prit des jours de congé. En fait, elle avait décidé de ne pas retourner au travail tant que Delphin n’était pas tiré d’affaire et elle avait accumulé suffisamment de congés pour ne pas retourner travailler pendant au moins deux mois.
-C’est mauvais que le coma dure, non ? demanda-t-elle.
-C’est un coma artificiel, répondit calmement Alain. C’est plus facile à contrôler que s’il était tombé dans le coma juste après son accident. Il n’y a pas d'inquiétude à avoir. Il devrait se réveiller dans la journée, demain au plus tard.
-…Est-ce que c’est de notre faute ? On ne passe pas assez de temps avec lui, il se sent seul et du coup, il fait n’importe quoi ?
-On reparlera de tout ça à son réveil, d’accord ?
-Je ne veux pas le perdre, Alain. C’est notre seul enfant. Je veux qu’il vive vieux, qu’il ait des enfants…
-Je ne veux pas le perdre non plus.
Ils s’embrassèrent, le regard légèrement embué de larmes.
Un bruit de respiration se fit entendre dans le silence de la chambre ainsi qu’un léger grognement de douleur.
Delphin s’était réveillé.
***
Le lundi matin, Maëlle se rendit au lycée avec un mauvais pressentiment. Ce n’était pas très fort, elle se trompait peut-être mais elle avait la sensation que quelque chose n’était pas normal. Alexia ne lui avait pas envoyé de textos du week-end et elle continuait à s’en abstenir. Peut-être était-elle malade mais quelque chose disait à Maëlle que ce n’était pas vraiment ça. Depuis plusieurs jours, Alexia avait un comportement bizarre.
Maëlle ne comprenait pas vraiment son aversion pour Delphin. Elle ne savait pas tout mais elle voyait mal le blond blesser quelqu’un, même involontairement. Alexia se trompait de cible… Ou alors il s’était vraiment passé quelque chose et elle n’en avait pas eu connaissance. Quelque chose qui expliquerait pourquoi Alexia ne pouvait pas se trouver dans la même pièce que Delphin au même moment.
Son pressentiment augmenta en intensité quand l’heure d’entrer en classe sonna. La rousse pouvait être en retard… mais elle aurait prévenu Maëlle. En tout cas, celle-ci voulait y croire.
A dix heures, Alexia n’était toujours pas arrivée. Elle repéra Lionel et Thomas dans la foule d’élèves qui erraient dans les couloirs et s’aperçut que Delphin n’était pas là non plus. Ce n’était pas normal. Il n’avait pas de raison d’être absent… Alexia avait changé de classe..
-Delphin n’est pas avec vous ? demanda-t-elle à son frère.
-Non, dit celui-ci soucieux. Il a eu un accident ce week-end.
-Quoi ??? s’exclama-t-elle choquée. Un accident de quoi ?
-De surf. Ses parents viennent de m’écrire. Il est dans le coma. Ils sont à l’hôpital depuis samedi.
-Et la rousse, elle n’est pas là ? demanda Thomas.
-Non.
Le silence qui suivit parut lourd de sens pour le trio. Il y avait un lien, c’était évident. Même si Maëlle voulait défendre son amie et que celle-ci ne voulait rien avoir à faire avec Delphin. Tout ce qu’il s’était passé depuis la rentrée avait provoqué l’accident plus ou moins directement.
Delphin n’avait jamais eu d’accident ou fait de mauvaises chutes, à la connaissance de Maëlle et elle le connaissait depuis toujours. Oui, le lien était évident.
-C’est quand même bizarre… dit Lionel qui ne croyait pas aux coïncidences.
-Non, mais attends, elle n’est pas responsable de tout quand même ! s’exclama Maëlle.
Elle appréciait Alexia même si elle ne la comprenait pas toujours. Comme cette histoire de harcèlement qui n’avait aucun sens. Mais il était possible que Delphin ait mal agi, pas forcément de manière consciente mais Alexia l’avait ressenti comme cela.
-Dans la même semaine, elle l’accuse de harcèlement et là, comme par hasard, il a un accident, fit Thomas. Ça ne peut pas être une simple coïncidence. Quand tu la reverras, tu pourras lui dire qu’il était à fond sur elle et que si, elle est responsable de ce qui lui est arrivé.
Maëlle n’aimait pas du tout cette idée même si son frère avait sûrement raison.
-Tenez-moi au courant pour Del’, dit-elle quand la sonnerie retentit dans les couloirs.
Elle rejoignit sa classe. Elle se rassit et regarda la table vide à sa gauche, là où aurait dû être installée Alexia.
Au loin la prof fit l’appel.
-Alexia Duval ?
-Absente, répondit Maëlle mécaniquement.
Pour que la rousse n’ait pas donné le moindre signe de vie du week-end, c’était qu’elle savait ce qui était arrivé à Delphin. Peut-être même qu’elle y était mêlée. « Putain, Alexia, qu’est-ce que tu as fait ? » se demanda-t-elle. Elle n’arrivait pas à croire qu’il ait pu arriver quelque chose de grave à ses amis. Pire, de ne pas être au courant.
Toute la journée, Maëlle fut assez inattentive. Elle s’inquiétait pour ses amis. Elle ne pouvait pas s’empêcher de penser au pire. Et si Delphin ne se réveillait pas ? Si Alexia tentait de se suicider ?
Elle lui renvoya des messages, essaya de l’appeler à plusieurs reprises mais elle n’eut aucune réponse.
A midi, Maëlle était si inquiète qu’elle se demanda si elle n’allait pas sécher les cours pour aller voir Alexia. Mais peut-être qu’elle avait besoin d’être seule, peut-être qu’elle avait besoin de prendre du recul sur cette histoire de harcèlement, peut-être qu’elle n’avait rien à voir avec ce qui était arrivé à Delphin.
Elle resta dans l’incertitude toute la journée. Plus elle y pensait, plus elle se disait qu’il y avait un lien mais elle n’avait pas envie d’y croire, elle voulait dédouaner son amie.
Elle rentra chez elle en traînant des pieds. Elle poussa un soupir si profond que les larmes lui montèrent aux yeux. Elle sanglota. Elle ne voulait pas avoir à choisir entre ses amis.
-Maëlle ? fit sa mère en émergeant du salon. Qu’est-ce qui se passe ?
Elle s’approcha et l’enlaça.
-Ma chérie. Qu’est-ce qui t’arrive ?
Maëlle craqua. Elle s’était retenue toute la journée pour ne pas affoler ses camarades de classe, mais là c’était trop. Ses parents connaissaient les Tevenn en plus.
-Delphin est dans le coma. Il a eu un accident. Et je n’ai pas de nouvelles d’Alexia depuis trois jours. J’ai peur que…
-Shhh… Calme-toi. C’est normal de s’inquiéter mais il y a sans doute une explication moins grave que tu ne le penses pour Alexia.
-Et si Delphin ne se réveille pas ? si…
Sa mère la serra contre elle.
-Je suis sûre qu’il a reçu les meilleurs soins possibles. Tu veux que j’appelle ses parents ? Ça te rassurerait ?
Lionel arriva à ce moment-là.
-De quoi ?
-Je vais appeler les Tevenn et demander des nouvelles de Delphin. Maëlle m’a raconté.
-Ok, fit-il en posant son sac.
-Ils doivent être à l’hôpital… je vais les appeler sur leur portable…
Elle décrocha le combiné. Maëlle ne détacha pas son regard de sa mère.
-Allô, Alain ? C’est Amélie. Je suis désolée de vous déranger, mais les enfants m’ont dit que Delphin avait eu un accident… qu’il était dans le coma… Il est réveillé ? Oh super. Je suis tellement contente…
Maëlle fondit en larmes, soulagée. Elle se laissa tomber dans un des fauteuils du salon.
-Oui, oui. Tu m’étonnes… Non, les enfants sont soulagés… Bien sûr, je leur dirais. Oui, merci. Embrasse-le de ma part. Je ne vais pas te déranger plus longtemps… A la prochaine. Salut.
Sa mère vint la rejoindre.
-Il s’est réveillé ce midi. Un médecin est venu le voir pour évaluer son trauma. Il va bien. Il va rester en observation un moment, vous allez pouvoir lui rendre visite ce week-end.
Maëlle essuya ses larmes et monta à sa chambre. Elle envoya un sms à Alexia. Elle espérait que de telles nouvelles lui permettraient de se sentir mieux et de revenir au lycée. Elle n’eut aucune réponse de la soirée mais il lui fallait du temps pour digérer l’information et les évènements qui avaient conduit Delphin à l’hôpital.
Chapitre 8 : Traumatisme by Alrescha
Author's Notes:
Mise à jour le 27/05
Delphin ouvrit péniblement les yeux. La lumière blafarde du néon de la chambre l’éblouissait. Une douleur aigue à travers sa tête ainsi que les effets de l’anesthésie l’obligeaient à garder les yeux à demi-fermés. Il se demanda pendant quelques secondes où il était. Il ne voyait rien qui pouvait le mettre sur la voie. Tout était blanc autour de lui.
-Delphin. Comment tu te sens ? lui demanda une voix masculine et familière.
-…Pa ? dit-il d’une voix qu’il reconnut à peine.
Il avait la bouche et la gorge sèches comme jamais.
Il cligna des yeux plusieurs fois, espérant que sa vision s’améliorerait. Il distingua la silhouette un peu floue de son père, un fauteuil et une table.
Que s’était-il passé ? Où était-il ? Il n’arrivait pas à réfléchir… Encore moins à se concentrer sur un point… Il se sentait nauséeux. Il essaya de se redresser mais la sensation s’accentua.
-Doucement… Tu es à l’hôpital, lui dit son père tout près de lui. Tu as eu un accident de surf.
Ces mots sonnèrent faux ou en tout cas, pas tout à fait vrais. Il n’avait jamais eu d’accident. C’était un sentiment, il n’avait pas besoin d’y réfléchir. De toute façon, il n’y arrivait pas. Pourquoi ? Il n’en avait aucune idée. Et il avait trop mal à la tête pour essayer de se souvenir.
-Je vais chercher une infirmière.
Delphin entendit les pas de son père s’éloigner. Ses sens lui revenaient peu à peu mais ses mains et ses pieds étaient toujours un peu engourdis. Il voyait plus nettement la chambre dans laquelle il était. Une chambre individuelle blanche.
Une perfusion lui tiraillait la peau sur le dos de la main gauche mais ce n’était pas cela qui le gênait le plus. Il leva doucement sa main droite vers sa tête et sentit le bandage. Il sentait que celui-ci était plus épais au-dessus de sa tempe droite. C’était de là que venait la douleur. Elle était à peine supportable. Il ferma les yeux en espérant que cela l’atténuerait.
Il entendit soudain un groupe de personnes entrer et rouvrit les yeux.
Sa mère se précipita vers lui.
-Oh, Delphin ! J’ai eu tellement peur…
-Chérie, s’il te plait. Laisse le médecin l’examiner.
Celui-ci sourit d’un air aimable et rassurant pour s’approcha du jeune homme.
-Bonjour, Delphin. Comment vous vous sentez ?
-… Mal.
Il avait toujours la nausée mais n’avait rien à vomir.
-Vos constantes sont bonnes. On va vous remettre un peu de morphine. On se reparle dans quelques heures, d’accord ?
-D’accord.
Quelques minutes plus tard, Delphin sombrait à nouveau.
Quand il se réveilla, la nuit était tombée à travers les stores de la chambre, on ne voyait plus que les lumières des lampadaires du parking. Malgré la nuit noire, il n’avait plus sommeil. La douleur, elle, semblait encore endormie. Il profita de cet instant de répit pour essayer de se souvenir de l’évènement qu’il l’avait conduit ici.
Il savait qu’il avait pris sa planche et était parti surfer. Il se revoyait sur sa planche, assis car il n’y avait pas de vagues. La mer s’était agitée brusquement. Le ciel s’était couvert d’un coup… Soudain, tout avait changé. Les flots s’étaient comme enragés…
Il grogna un peu. La douleur s’était réveillée. Ses souvenirs restaient dans le brouillard. Las d’avoir la sensation d’être fait de coton, il s’assoupit.
Il rêva de ce qu’il supposa être son accident. Il ressentit sa planche sous lui, les vagues qui le faisaient tanguer. Il sentit l’eau sur son visage. Une grosse vague l’avait fait chavirer. Un éclair argenté passait près de lui. Il ne se demandait pas ce que c’était, il le savait et il en avait une peur bleue.
Il se réveilla en sursaut, le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine. Il eut du mal à retrouver son calme. Qu’est-ce que c’était ? Il était presque sûr que c’était la cause de son accident. Il n’arrivait pas à la voir distinctement, ni à se souvenir pour le moment de ce dont il s’agissait. Il savait juste que cela se déplaçait très vite et que cela lui avait fait peur.
Il somnolait quand le médecin et l’infirmière revinrent.
-Comment te sens-tu aujourd’hui ?
-J’ai toujours mal.
-Le choc a été violent. C’est une belle fracture du crâne que tu as. Ça va demander du temps pour se soigner.
-Combien ?
-Au moins un an. La douleur va s’estomper au fur et à mesure… Mais il y a aussi la blessure psychique. Le traumatisme que ça a entraîné. C’est ça qui est le plus long à guérir.
Le médecin marqua une pause.
-La bonne nouvelle, c’est qu’on n’a pas décelé d’autres blessures au scanner. On va pouvoir diminuer la dose d’anti-douleurs. Tu vas pouvoir essayer de te rappeler ce qu’il s’est passé. Ton père m’a dit que tu n’avais jamais eu d’accidents avant.
-…Non.
-Tu surfes depuis longtemps ?
-Plusieurs années.
-Tu as un chiffre précis en tête ?
-Non.
-Il y a quelque chose qui se serait passé et aurait pu causer l’accident ? Quelque chose qui t’a distrait ? Prends ton temps pour répondre.
Delphin essaya d’y réfléchir mais il ne se souvenait pas de grand-chose, à part…
-Je sais que j’ai eu peur quand j’étais sur l’eau. La mer s’est agitée d’un coup.
-Quelque chose d’autre ?
-Non.
-…D’accord. Je reviendrais demain.
Et le médecin sortit.
La mère de Delphin entra. Elle avait quitté tailleur et chemisier pour une tenue plus confortable.
-Comment tu te sens, mon chéri ?
-Bizarre…
-Essaye de te reposer.
Delphin s’allongea sur le côté et ferma les yeux. Il entendit la respiration de sa mère près de lui et ce fut le dernier son qu’il entendit avant de s’endormir.
Les jours s’enchaînèrent. Tous les jours, un médecin venait lui poser des questions pour évaluer le traumatisme.
-Où est-ce que tu habites ?
-10 rue des dunes, Tréboul.
-Comment s’appellent tes parents ?
-Ellen et Alain Tevenn.
-Est-ce que tu peux me donner ta date de naissance ?
-Le 12 mars 1991.
-Tu as d’autres proches qu’eux ? Des grands-parents ?
-Oui. Mes grands-parents du côté de ma mère habitent à Brighton. Je vais les voir à chaque année à Noël.
-Et du côté de ton père ?
-Ils sont morts, il y a plusieurs années.
-Où habitaient-ils ?
-A Tréboul.
-Hmmm… La mémoire à long terme n’a pas l’air affectée. C’est très encourageant. Demain, je te poserai des questions sur des évènements plus récents. Mais repose-toi. Ce sont des exercices très éprouvants.
Le médecin sortit et sa mère entra.
-Ça s’est bien passé ? dit-elle avec un accent britannique.
C’était souvent le cas quand elle était nerveuse ou en colère. Il se souvenait de ce détail. Il se souvenait qu’il parlait anglais lui aussi. Y arriverait-il à nouveau ?
-Oui.
-Qu’est-ce qu’il a dit ?
-Que ma mémoire à long terme semble ok.
-Tant mieux.
-Demain, il testera ma mémoire à court terme.
-Est-ce que tu te souviens de quelque chose de récent ? D’avant ton accident ?
-Pas vraiment.
Une lueur d’inquiétude passa sur le visage de sa mère.
-Repose-toi, dit-elle. Tu as besoin de repos.
Cette fois, Delphin fit un rêve plus précis. Il était toujours sur sa planche de surf, les pieds dans l’eau. La mer était désespérément plate. Quelque chose lui frôla soudain la plante du pied. Légèrement surpris, il pensa qu’il s’agissait d’un poisson. Mais une masse d’écailles argentées apparut à fleur d’eau, ainsi qu’une chevelure rousse. Il tomba soudain de sa planche et se retrouva dans l’eau. La créature mi-femme mi-poisson le regardait de loin puis se précipita vers lui…
Il se réveilla en sursaut, en sueur.
-Delphin… Tu as fait un cauchemar ?
Il hocha brièvement la tête. Quelque chose lui criait que c’était ce qu’il s’était passé. C’était pourtant impossible.
Sa mère l’enlaça, pour le rassurer. Mais cela ne l’apaisa pas.
-J’ai besoin d’être seul un moment, dit-il.
Elle parut surprise.
-Tu es sûr ?
-Oui.
-Bon… je te laisse alors. Tu m’appelles si tu as besoin.
-Oui.
Une fois seul, il essaya de se remémorer son rêve et son accident. Il avait bien le souvenir d’une chevelure rousse. C’était sûrement le contraste flamboyant et bleu outre-mer qui l’avait marqué. Ainsi que la créature en elle-même. C’était impossible. Même si c’était vrai, il ne pouvait pas raconter ça. On le prendrait pour un fou.
Lorsque le médecin revint, il avait une nouvelle série de questions :
-Je vais procéder progressivement. Qu’est-ce que tu as fait pendant les vacances d’été ?
-Pas grand-chose.
-Il s’est passé quelque chose de particulier ? Tu as rencontré de nouvelles personnes ?
C’était un peu flou mais il avait l’impression que oui.
-Oui. De nouveaux voisins se sont installés en face de chez nous.
-Tu leur as parlé ?
-Oui. J’ai essayé.
Il avait bien la sensation de n’avoir fait qu’essayer, ça n’avait pas marché. Il revoyait un homme aux cheveux châtains et une jeune fille aux cheveux roux. Comme la sirène.
-Tu as fait ta rentrée début septembre. Tu es dans quelle classe ?
-En 1ère L.
-Avec tes amis ?
-Oui.
Mais il avait un gout amer dans la bouche. Quelque chose ne s’était pas passé comme prévu. Mais quoi ?
-C’est pas mal. Est-ce que tu te souviens d’autre chose ? Des points que je n’ai pas abordés ?
-… Ce sont plus des impressions…
-C’est encourageant. Ça veut dire que tu es en train de récupérer tes souvenirs. On va faire une petite pause et je passerais te voir dans deux jours. On se verra donc lundi.
-C’est déjà le week-end ?
-Oui.
Le lendemain matin, ses deux parents vinrent le voir.
-Comment tu te sens ?
-Ça va. Je n’ai plus envie de vomir dès que je bouge.
-Tu vas devoir rester sous perfusion encore une petite semaine. C’est une mesure de précaution.
Delphin aurait donné cher pour une assiette de pâtes, même natures.
-Ta mère m’a dit que tu faisais des cauchemars. C’est passé ou c’est toujours le cas ?
-Je ne dors pas très bien, avoua-t-il.
Quand il ne faisait pas de rêves, il repensait à ce qui avait précédé son accident. Il y avait sûrement un lien.
-Tes amis passeront te voir cet après-midi. Ils étaient très inquiets. Ça va aller ? Ou tu préfères qu’ils passent un autre jour ?
-Non, ça va aller. Je vais me reposer.
Il dormit un peu plus d’une heure puis vers deux heures de l’après-midi, on frappa à la porte.
Lionel et Thomas entrèrent.
-Salut !
-Tu as une sale tête.
-Je sais, dit Delphin.
Il s’était regardé dans le miroir lors d’un passage à la salle de bain et avait fait l’amer constat qu’il avait une tête à faire peur. Entre le bandage, le manque de sommeil réparateur et le choc de l’accident et les besoins de l’opération, il ne ressemblait plus vraiment à ce qu’il avait été.
-Comment tu te sens ?
-Ça va. Fatigué, mais ça va. Et vous ?
-Oh bah nous, tu sais, la routine. Le seul truc qui a changé c’est que les filles viennent vers nous pour nous demander de tes nouvelles, sourit Thomas.
-Tout le monde était rassuré quand on leur a dit que tu t’étais réveillé. Ils te souhaitent de guérir vite, dit Lionel.
-Ce sera long, d’après les médecins.
Quelques secondes de silence s’écoulèrent.
-On va te laisser. Maëlle aussi veut te parler.
-Ah ?
-On reviendra.
-A la prochaine, mec.
-Salut.
Ils sortirent et Maëlle entra. Elle avança dans la chambre, les larmes aux yeux. Quand leurs regards se croisèrent, elle se précipita sur lui et l’enlaça.
-Je suis tellement désolée, dit-elle des sanglots dans la voix.
-Po-Pourquoi ? demanda Delphin surpris par son geste.
-J’ai l’impression d’avoir encouragé Alexia… C’est vraiment nul de ma part…
-… Tu n’y es pour rien…
Maëlle relâcha son étreinte. Son visage affichait une moue contrariée et triste.
-Je dis ça… est-ce que tu te souviens de tout ?
-Non, dit Delphin, mais j’y travaille.
-Tu te souviens d’Alexia ?
-Vaguement. Je ne me rappelais pas de son prénom…
Maëlle eut une grimace comme si elle avait peur d’avoir fait une bêtise.
-J’allais m’en rappeler de toute façon.
Elle fit les cent pas pendant quelques instants.
-… Tu me donnes le tournis… dit Delphin en reportant son regard sur un point fixe.
-Oh pardon, fit Maëlle en s’arrêtant aussitôt. C’est que… Je ne sais pas si c’est à moi de tout te dire…
-Pourquoi ? C’est si grave que ça ?
-… Oui.
Elle se reprit.
-Je pense que le mieux c’est que tu essayes de t’en souvenir par toi-même.
-Mais tu disais que tu l’avais encouragée… A quoi tu l’as encouragée ?
-Elle te détestait alors que tu étais fou d’elle… Ça t’a distrait et tu as eu ton accident… Je ne lui ai pas dit du mal de toi… Mais je n’ai rien dit. C’est comme si j’étais complice. Del’ ?
-… j’ai besoin d’être seul, dit-il.
-Je m’en vais. Repose-toi.
Et elle s’en alla.
Delphin passa le week-end à réfléchir à tout ça.
Des choses se remirent en place dans sa tête. Il ne se souvenait pas de tout en détail. Il se souvenait d’Alexia et de l’accusation qu’elle avait portée à son encontre. Il savait qu’ils n’étaient pas en bons termes. Il n’avait pas la moindre idée du pourquoi.
Cette nuit-là, il vit la sirène de plus près en rêve. Son visage lui était familier et étranger à la fois. Et il avait peur. Vraiment peur.
Le lundi matin, le médecin revint vérifier sa mémoire.
-Est-ce que tu as des choses à dire avant qu’on commence ?
-Je rêve de mon accident quasiment à chaque fois que j’essaye de me reposer.
-C’est un progrès. De quoi te souviens-tu ?
Delphin le lui raconta, en omettant évidemment le détail de la sirène qui bien que récurrent ne l’aiderait pas.
-Et je me souviens de votre nom : Duval.
-Où nous sommes-nous rencontrés pour la première fois ? demanda le médecin avec un sourire.
Delphin revit un éclair roux dans sa mémoire, entendit le crissement de pneus d’une voiture qui freine et un geste de surprise de sa part.
-Vous… avez failli m’écraser ? hésita Delphin.
-Oui. Lorsque j’arrivais dans la rue. Nous nous sommes reparlés un peu plus tard ce jour-là. A quelle occasion ?
Oui, ils avaient parlé, Delphin en était sûr mais il n’avait pas la moindre idée du moment en question.
-Je ne me rappelle pas.
-Est-ce que j’ai des enfants, Delphin ?
La question semblait impertinente. Comment le jeune homme l’aurait-il su ? A moins qu’il les ait rencontrés… D’où venait l’éclat roux que Delphin voyait sans arrêt ?
-Je ne suis pas sûr… Je dirais une fille, qui a les cheveux roux.
-Oui, c’est exact. Si tu devais lui donner un âge ?
-A peu près mon âge.
-Oui. Son prénom ?
-Alexia, répondit-il sans hésiter.
Delphin faisait à présent toujours le même rêve et Alexia était dedans. C’était elle la sirène, elle qui voulait le tuer. Elle qui avait provoqué l’accident et lui avait nui.
Le médecin était visiblement inquiet car outre le rêve, la mémoire de Delphin ne faisait plus de progrès.
-Mmm… Je vais demander à un confrère psychologue de passer te voir. Je continuerai à venir bien sûr.
Dès le lendemain, Delphin eut la visite du psychologue : une femme aux cheveux bruns et aux lunettes sans monture et à l’air un peu autoritaire.
-J’ai lu votre dossier. Vous devez avoir un sacré traumatisme…
-Je n’arrête pas de revoir ce qu’il s’est passé ce jour-là, dit-il. En boucle, dès que je dors.
-Vous souffrez d’un traumatisme. Votre corps est choqué de ce qui lui est arrivé. C’est normal. Le choc a été violent et vous avez de la chance de vous en être sorti qu’avec le crâne fracturé. Ça va passer. Vous devez être patient.
Delphin découvrit que la patience n’était pas sa qualité première. Particulièrement car les souvenirs de son accident lui revenaient sans cesse en mémoire et en rêve.
Les trois premières fois, il se dit que c’était comme ce qu’avait dit le médecin. Un choc psychologique qui finirait par passer. Mais ce qui l’inquiétait c’était la répétition systématique de ses rêves accompagnés (toujours) de la même angoisse.
Il y avait d’abord le calme plat. De petites vagues faisaient légèrement tanguer sa planche. Et d’un coup, la mer se déchaînait autour de lui. Il perdait le contrôle de sa planche et se retrouvait au milieu des flots enragés, le souffle court. Par-dessus ça, une créature mi-femme mi-poisson apparaissait, menaçante. Elle fendait les flots pour arriver jusqu’à lui… Et il se réveillait. Pantelant et en sueur.
La peur, c’était bien ça qui le marquait le plus. La peur de mourir. La certitude de mourir ce jour-là. La peur et la certitude de mourir. Il n’avait jamais été aussi peu rassuré au contact de l’océan et pourtant il avait passé les trois-quarts de sa vie en bord de mer… Il n’avait jamais vu celle-ci comme un danger. Jamais.
-C’est normal d’avoir peur, Delphin, lui dit la psychologue.
Il allait passer pour un enfant s’il insistait. C’était bien plus que de la peur. Une simple peur n’empêchait pas de vivre, ne pourrissait pas l’existence à ce point.
-Je ne dors presque pas, dit-il. Je n’arrive pas à me reposer alors que les médecins me disent que je devrais.
-Je vais vous prescrire des médicaments pour vous relaxer.
Il eut l’impression qu’elle avait soupiré et cela l’agaça. Ce n’était pas un caprice, c’était un besoin, vital. Comme recouvrait-il la mémoire sinon ?
-Je vous préviens : ça va vous faire dormir et ça ne vous dispense pas de séances avec moi. Est-ce qu’il y a autre chose dont vous vouliez me parler ?
Il ne pouvait pas parler de la sirène ou c’était l’internement. Il en était persuadé.
-Non, c’est tout, répondit-il.
Chapitre 9 : Conséquences by Alrescha
Author's Notes:
Mis à jour le 27/05
Chapitre 9 : Conséquences
Alexia était allongée dans le canapé. Elle n’osait pas monter à sa chambre. Elle aurait vue sur la chambre de Delphin de l’autre côté de la rue et elle se sentirait encore plus mal qu’elle ne l’était déjà.
Elle restait donc au rez-de-chaussée, emmitouflée dans un plaid malgré les vingt et quelques degrés qu’il faisait dehors. Elle avait froid mais froid à l’intérieur. Par moments, elle revoyait l’écume rouge sang, son voisin inconscient, l’ambulance… et elle fondait à nouveau en larmes en pensant qu’elle aurait pu le tuer. Elle ne comprenait pas ce qu’il s’était passé. Elle s’était déjà transformée mais jamais, jamais, elle n’avait eu un tel comportement. Ou en tout cas, elle ne s’en souvenait pas.
La porte d’entrée s’ouvrit brutalement. Alexia ouvrit les yeux. Son père arriva, le sourire aux lèvres. Comment faisait-il pour être heureux ?
-Delphin s’est réveillé, annonça-t-il.
Alexia se redressa. Il était vivant. Elle était soulagée mais la peur revint presque aussitôt. Vivant oui, mais dans quel état ? Aurait-il des séquelles ? Allait-il pouvoir reprendre une vie normale ?
-Je vais tester sa mémoire dans les prochaines semaines. Il est encore un peu dans le gaz… Tu veux manger quelque chose ?
-… Oui, répondit-elle d’une petite voix.
Elle attrapa un mouchoir sur la table basse et se moucha bruyamment comme si elle espérait chasser son chagrin. Elle se sentit un peu mieux. Une odeur de pizza lui parvint bientôt et lui donna faim.
-On m’a parlé d’un psy à l’hôpital qui est bien, enchaina son père. Est-ce que tu te sentirais de lui parler de tout ça ?
Alexia n’aimait pas les psys, ceux d’Etretat ne l’avaient pas tellement aidée, mais à l’époque, elle était en proie à une haine et une violence qu’elle ne ressentait plus aujourd’hui. L’accident de Delphin l’avait calmée.
Elle acquiesça d’un signe de tête. Elle se sentirait mieux après avoir parlé et raconté tout ce qu’il s’était passé. Elle ne savait pas encore comment elle s’y prendrait.
Son père la tint au courant de l’état de Delphin, quand bien même elle ne le lui avait pas demandé mais il devait avoir compris que c’était important pour elle. Surtout si elle voulait aller mieux un jour. Pouvoir avoir une vie normale sans se demander qui elle allait faire souffrir la prochaine fois.
Une semaine passa. D’après son père, Delphin ne semblait pas avoir de séquelles mais il était un peu tôt pour l’affirmer complètement.
Elle n’avait pas repris les cours. Même si les nouvelles étaient bonnes concernant son voisin, elle avait peur qu’il ne récupère pas toutes ses facultés et ce serait de sa faute. On l’accuserait d’avoir provoqué son accident. C’était sûr. Elle n’était pas prête à affronter le regard des autres, elle avait déjà peur du sien. Elle n’arrivait pas à se pardonner son attitude. Elle voulait qu’il lui pardonne, mais comment pourrait-il faire ça ? Elle l’avait presque tué.
Alexia tournait en rond, incapable de trouver une solution à son problème. Il était temps qu’elle parle à un psy.
Sa première séance chez le psychologue avait lieu le lendemain en début d’après-midi. Son père l’emmena après sa pause déjeuner. Le docteur Lambert exerçait en fait à l’hôpital de Douarnenez. C’était un homme au visage bienveillant et à la calvitie rousse.
-Alexia Duval ?
Elle se leva et entra dans le cabinet.
-Je peux t’appeler Alexia ?
Elle acquiesça d’un signe de tête.
-Ton père m’a expliqué un peu le motif de ta prise de rendez-vous. Est-ce que tu veux m’en parler ? Avec tes mots ?
Elle ne savait pas par où commencer.
-Commence par le début, l’encouragea-t-il d’une voix douce. Présente-toi. Où tu habites ?
-Rue des dunes à Tréboul. Mais je viens d’Etretat, en Normandie. J’ai emménagé ici en juillet.
-Pourquoi avoir quitté une si belle région ?
-Ma mère est morte, répondit Alexia le regard embué de larmes. Mon père voulait qu’on change de vie.
-Je vois… Ça fait longtemps ?
-Presque un an. Elle s’est suicidée. Devant moi… J’avais réussi à faire mon deuil… Je crois…
-Qu’est-ce qui s’est passé ?
-… J’ai assisté à un accident de surf. C’était mon voisin…
-Vous vous connaissiez bien ?
-Non. On a été camarades de classe pendant quelques jours… je l’ai accusé de harcèlement…
-Pourquoi ?
Elle mit du temps à répondre. Elle avait menti en l’accusant. Elle s’était convaincue et avait convaincu les autres qu’il la surveillait, qu’il la suivait.
-J’avais l’impression qu’il me surveillait…
Elle pleura à nouveau. Elle se sentait tellement stupide. Cela avait-il valu le coup ? N’aurait-elle pas pu agir autrement avec lui ? Elle aurait dû agir normalement. Lui dire simplement non. Lui expliquer peut-être ce par quoi elle était passée… Après tout, il ne savait pas. Son comportement était excusable. Mais pas le sien.
-Mais il voulait juste m’aider, sanglota-t-elle.
-Tu dois te laisser le temps, dit le psy d’une voix douce. Tu as traversé une sacrée épreuve, voir un proche mourir ce n’est pas rien. Tu as des amis au lycée ?
-Oui, une amie. Maëlle. On s’entend bien.
-C’est important d’être entouré même si parfois on n’a pas très envie de parler. Savoir qu’il y a quelqu’un qui nous écoute, ça aide vraiment. Est-ce que tu lui as parlé de ta mère ?
-Non mais…
-Ca ne presse pas, la rassura-t-il. Tu lui diras quand tu seras prête.
Il leva les yeux vers l’horloge accrochée au-dessus de son bureau.
-La séance est finie. Je te propose que nous nous revoyions la semaine prochaine.
-Et pour...
-Pour ton voisin ? Chaque chose en son temps. Tu peux prendre de ses nouvelles, si tu t’en sens capable.
-Je… je pense que ça m’aiderait.
-Je te le souhaite. Jeudi onze heures ça te va ?
-Oui.
Alexia se décida à aller voir Delphin à l’hôpital le samedi suivant. Cela faisait une semaine que l’accident avait eu lieu. Elle en était toujours choquée mais elle devait voir Delphin. Son père l’avait tenue au courant de son état mais ce n’était pas suffisant. Elle avait besoin de le voir, de se rendre compte de son état. Cela l’aiderait à avancer.
Son père l’amena le samedi en début d’après-midi et l’accompagna au service de neurochirurgie. Il se dirigea vers son bureau et la laissa seule.
Alexia inspira longuement avant de se diriger vers la secrétaire.
-Bonjour, dit-elle. Je viens voir Delphin Tevenn.
-Vous êtes de la famille ?
-Non. Je suis… une camarade de classe.
Une simple camarade de classe, pensa-t-elle avec amertume. Ce n’était plus le cas puisqu’elle avait changé de classe mais la secrétaire n’avait pas besoin d’en savoir plus. Elle lui donna le numéro de la chambre.
Alexia se demanda ce qu’elle ferait si Delphin était réveillé. Elle n’avait pas envisagé cette possibilité. Les traumas crâniens dormaient beaucoup selon son père. Elle avait une chance sur deux. Elle trouverait quoi lui dire, au pire elle dirait qu’elle s’était trompée de chambre…
Elle ouvrit directement la porte. Le suspense était trop insupportable pour qu’elle frappe et attende un retour.
Elle risqua un coup d’œil à l’intérieur. Delphin dormait. Elle referma la porte derrière elle mais resta à mi-chemin entre le lit et la sortie.
Le bandage qu’il portait était impressionnant. A ça s’ajoutait le fait de le voir le crâne rasé. Ses yeux étaient cerclés de cernes. Il était vraiment marqué par son accident. Il ne serait plus jamais le jeune homme insouciant qu’elle avait rencontré.
-Je suis désolée, dit-elle à voix basse. Vraiment désolée.
Il bougea dans son sommeil. Il n’allait sans doute pas tarder à se réveiller. Il valait mieux partir avant qu’il la voie ou quelqu’un ne la surprenne ici.
Elle sortit et se retrouva nez-à-nez avec Maëlle. Thomas et Lionel, les amis de Delphin, l’accompagnaient.
-Alex ? fit son amie un peu surprise.
La rousse ne savait pas quoi faire ou dire. Elle comprenait l’étonnement de son amie même si elle aurait souhaité être comprise tout de suite. Elle n’avait pas vraiment eu l’attitude de quelqu’un qui aurait montré des remords et pourtant elle regrettait ce qu’elle avait fait subir à Delphin.
-Je ne savais pas que tu comptais aller le voir, fit Maëlle.
-… Je… euh… Il dort, balbutia Alexia. Je dois y aller…
-Tu es venue voir ce que tu as fait ? fit Thomas. C’est de ta faute s’il est là.
-Baissez la voix, s’il vous plait, dit la secrétaire.
Sentant les yeux lui piquer, Alexia se dirigea vers le premier ascenseur qui se présenta à elle. Elle pleura aussi longtemps que le trajet dura. Lorsqu’elle arriva dans le hall d’entrée, elle ne savait pas quoi faire à part fuir l’endroit le plus vite possible.
Son portable vibra dans sa poche. Elle le prit comme une excuse pour ne pas regarder les gens qui la dévisageaient. Maëlle lui avait envoyé un message : « Je suis toujours là si tu as besoin de parler. N’hésite pas. »
Alexia n’était pas prête à lui parler de ce qu’il s’était passé. Maëlle savait qu’elle avait menti sur le harcèlement et elle devait savoir que l’accusation avait eu des répercussions sur Delphin. Il avait dû être secoué, lui que tout le monde disait parfait… Non, il n’avait pas du comprendre ce qui lui arrivait. Le moindre acte d’Alexia à son encontre avait eu des conséquences. Tout –à bien y réfléchir- tout avait mené à cet accident.
Mais elle ne pouvait pas dire qu’elle était une sirène et qu’elle avait été l’instigatrice. Elle allait déjà devoir mentir au psy, elle ne voulait pas mentir à sa meilleure amie. Elle devrait se contenter de dire qu’elle avait vu ce qu’il s’était passé et appelé les secours.
Alexia rentra chez elle. Dans le bus qui la ramenait, elle se surprit à regarder la mer. Elle ne ressentait plus une envie dévorante de s’y baigner. Après ce qu’il s’était passé, l’étendue bleue n’était pas loin de la laisser indifférente. Elle ne pouvait pas retourner à la plage sans penser à Delphin ou à ce qu’il s’était passé. C’était impossible.
L’absence de Delphin durait. Elle n’avait jamais pensé dire ça mais elle aurait aimé qu’il vienne en cours. Elle se serait sentie moins coupable.
En plus, les belles journées d’été étaient terminées. Le temps se faisait de plus en plus gris et morose. Cela n’aidait pas la jeune fille à se sentir mieux.
***
Les semaines s’écoulèrent. Les rêves de Delphin étaient plus précis. Il voyait nettement le visage de la sirène, c’était celui d’Alexia. Il avait toujours été rêveur, intéressé par les contes et les légendes celtiques mais là, c’était d’un autre niveau. Ce n’était pas possible. Les sirènes n’existaient pas, pas plus que les farfadets… Il avait passé l’âge de croire à tout ça. Les contes constituaient une lecture très distrayante mais cela s’arrêtait là. Son imagination lui jouait des tours. C’était le choc qu’il avait pris…
Les journées étaient longues. En dépit de ce que sa mère lui avait rapporté, Delphin s’ennuyait et il n’arrivait pas à dormir comme il le voulait. Il y avait toujours du bruit dans le couloir ou une infirmière qui entrait dans la chambre.
Un jour enfin, le médecin revint.
-J’ai une excellente nouvelle, dit-il. Tu vas pouvoir sortir.
Delphin eut du mal à contenir sa joie. Il allait enfin retrouver sa maison, sa chambre et toutes ses affaires. Il pourrait enfin se reposer pour de vrai.
-Ta fracture commence à se résorber. C’est très encourageant pour la suite. Evite quand même toutes les situations où tu es susceptible de tomber.
-Oui. Merci.
Les Tevenn repartirent tous les trois de l’hôpital dès que le père de Delphin eut fini sa journée.
Delphin était soulagé. Il allait pouvoir reprendre une vie à peu près normale. Il se sentait moins stressé qu’à l’hôpital. Il était très fatigué et décida de profiter du trajet pour essayer de dormir un peu. Il ferma les yeux.
Il lui sembla que quelques minutes seulement s’étaient écoulées depuis qu’ils avaient quitté l’hôpital quand la voiture s’arrêta sur l’allée de graviers devant chez eux.
-Tu devrais peut-être dormir dans le bureau cette nuit, suggéra sa mère en se tournant et débouclant sa ceinture.
-Ça serait plus prudent, oui, approuva son père en l’imitant.
-Si tu as besoin de quelque chose là-haut, on ira le chercher.
Il n’avait pas son mot à dire. Le médecin avait été très clair. Il ne chercha pas à discuter.
Delphin les laissa emmener ses affaires à l’intérieur et prit place sur l’un des transats près de la piscine. Il s’allongea et laissa le sommeil l’emporter de nouveau. Il se laissa bercer par la brise qui faisait clapoter l’eau de la piscine à ses pieds.
En quelques secondes, il sentait la fraîcheur des courants contre sa peau. Il sentait le sel le porter malgré lui et l’empêcher de couler. Il était comme suspendu. Il voyait le sable sous ses pieds et le soleil qui perçait la surface de l’eau et l’éblouissait par moment. Il voulut remonter mais c’était comme si un poids était lié à ses chevilles. Il ne pouvait rien faire. Il essayait de bouger mais était contraint de rester là où il était.
-Delphin ! lança soudain une voix près de lui.
Le jeune homme sursauta. Son père était juste à côté de lui.
-Ça va ?
-… J’ai fait un cauchemar…
« Encore », pensa-t-il. Allait-il arriver à dormir sans en faire ? Il commençait à en douter sérieusement. Il était épuisé.
-Tu en fais beaucoup, dit son père en fronçant les sourcils visiblement inquiet. C’est toujours en rapport avec ton accident ?
-Presque toujours.
Il y avait deux ou trois fois où le rêve était un peu différent mais il avait toujours ce sentiment d’angoisse à moment donné.
-Faudrait que tu réussisses à te reposer quand même… Viens, c’est l’heure du dîner.
Delphin alla prendre une douche et rejoignit ses parents. Il n’avait pas faim. La tête lui tournait par moments. Il avait du mal à fixer son regard quelque part. Il voulut quitter la table mais ses parents insistèrent pour qu’il mange un peu.
Son dîner avalé, il se retira dans le bureau qui faisait office de chambre d’ami. Sa mère avait descendu quelques livres et quelques cds ainsi que son oreiller.
-Ca va aller ? lui demanda-t-elle en entrouvrant la porte. Si tu as besoin de quelque chose, on est dans le salon.
-Ok.
Il laissa les livres de côté et s’allongea. Le BZ était moins confortable que son lit et il mit plusieurs minutes avant de trouver une position confortable.
Il l’avait enfin trouvée quand on sonna à la porte. Il entendit les pas de son père longer le couloir, la porte s’ouvrir. Il reconnut la voix de M. Duval qui parlait avec son père. Delphin était trop fatigué pour comprendre ce qu’ils disaient. La conversation dura quelques minutes puis la porte se referma.
Il réussit finalement à s’endormir. Dans son esprit, l’eau montait. Les vagues devenaient de plus en plus menaçantes. Il y eut un éclair argenté. La sensation d’être poussé de plus en plus violemment. Il tomba à l’eau. La sirène se dirigeait droit vers lui…
Il se réveilla en sursaut, le corps baigné d’une sueur froide.
Il vit la lumière du couloir dans l’ouverture de la porte.
-Ca va aller, lui dit la voix rassurante de son père. Tiens.
Il lui tendit un verre d’eau et un comprimé. Delphin les prit.
-Tout va bien. Tu es à la maison…
Il avala le comprimé et se recoucha.
Le lendemain, il se réveilla avec la satisfaction d’avoir bien dormi et de s’être reposé. Il se leva cependant difficilement. Il avait la tête brouillée. Il avait presque trop dormi.
Chapitre 10 : Retour vers une vie normale by Alrescha
Author's Notes:
Mise à jour le 27/05
Chapitre 10 : Retour vers une vie normale
Ce matin-là, à peine Alexia fut-elle entrée dans la cuisine que son père lui dit :
-Delphin est rentré chez lui. Il va mieux. Sa fracture se résorbe.
La jeune fille reçut la nouvelle avec soulagement. Au moins maintenant, elle en était sûre : elle ne l’avait pas tué. Il n’aurait pas de séquelles visibles. C’était un gros point. C’était comme si on lui avait enlevé un poids des épaules.
-Tu voulais que je te tienne au courant…
-Oui. Merci.
-Est-ce que tu veux aller le voir ?
Aller voir Delphin ? Celui qui avait failli mourir par sa faute ? Celui qu’elle avait accusé à tort de harcèlement ? Non, Alexia s’en sentait incapable. Il ne lui pardonnerait jamais et il avait bien raison… Elle secoua simplement la tête en signe de négation.
-D’accord, dit doucement son père. Et reprendre les cours lundi ? Qu’est-ce que tu en penses ? Ça va aller ?
Elle n’en savait rien. Ça lui changerait les idées, c’était sûr et puis elle voulait revoir Maëlle, rire et parler de tout et de n’importe quoi. Elle voulait penser à autre chose que ce qu’il s’était passé au début du mois.
Tout le week-end, elle se demanda comment expliquer son absence aussi longue à son amie. Maëlle lui avait envoyé quelques textos mais Alexia n’était pas prête à lui répondre. Aujourd’hui, les choses étaient différentes.
Elle lui envoya un message, l’informant qu’elle revenait en cours lundi. Maëlle lui proposa de venir chez elle, ainsi elles pourraient discuter de ce qu’il s’était passé et rattraper le temps perdu. La rousse accepta.
Maëlle arriva une bonne heure plus tard. A peine arrivée, elle se jeta dans les bras d’Alexia.
-Je suis tellement contente de te revoir ! J’ai cru que tu ne reviendrais jamais.
Et Alexia pleura un peu.
Elles montèrent à l’étage.
-Tu n’imagines pas à quel point j’ai eu peur quand tu n’étais pas là l’autre jour…
-Pas autant que moi.
-Est-ce que tu veux me dire ce qu’il s’est passé ? Je sais juste que Delphin a eu un accident de surf…
Alexia se dit qu’elle n’allait pas contredire cette version –elle était vraie- mais elle n’allait pas non plus dire ce qu’elle avait fait sous sa forme de sirène.
-J’ai vu l’accident se produire, dit-elle. J’ai prévenu les secours…
-Ca a dû être terrible…
-Je m’en veux tellement… Si j’avais été plus sympa avec lui, rien de tout ça ne serait passé.
-Il est en vie, dit Maëlle en lui prenant la main. Il va bien. Tu as prévenu les secours, Alex. Tu lui as sauvé la vie.
-… Mais il aurait été moins distrait si…
-Del’ ? Moins distrait ? Je le connais depuis longtemps. Il est très distrait. C’est un miracle qu’il n’ait jamais eu d’accident avant.
-Jamais ?
-Jamais.
Alexia fondit en larmes.
-C’est de ma faute…
Maëlle l’enlaça.
-Calme-toi… Tout va bien.
-C’était horrible… J’avais du sang partout…
-C’est fini, Alex. C’est fini.
Alexia finit par se calmer.
-Lundi, je dirais au directeur que j’ai inventé l’histoire de harcèlement.
-Oui, je pense que c’est une bonne chose à faire.
Maëlle resta toute la journée. Alexia était si contente que son amie soit là qu’elle en oublia un peu le reste.
C’était si bon de parler d’autre chose, de se sentir à nouveau normale.
Le surlendemain donc, Alexia reprit le chemin du lycée. En passant devant la maison des Tevenn, elle se demanda si Delphin reprendrait les cours et sous combien de temps. Il ne lui manquait pas mais elle se souciait de savoir si ce qu’elle avait fait l’empêcherait d’avoir une vie normale. Elle espérait vraiment qu’il puisse.
Lorsqu’elle arriva devant la salle de classe, Maëlle l’accueillit par une longue embrassade. Les autres élèves lui lancèrent un regard étonné. Elle devinait bien leurs interrogations : pourquoi s’était-elle absentée aussi longtemps ? Pourquoi en même temps que Delphin Tevenn ? Avait-elle quelque chose à voir avec ce qui lui était arrivé ?
-Allez voir ailleurs ! fit Maëlle à l’attention des autres. Je suis contente que tu sois revenue. Il va falloir t’accrocher…
-Alexia ! Tu es revenue ! lança une fille blonde que la rousse n’avait jamais remarquée. Tu vas bien ?
-Ca va… répondit celle-ci.
-Je te présente Inès, elle est dans notre classe.
-Maintenant que tu es là, j’espère que Delphin ne tardera pas non plus, dit Inès.
Elles entrèrent dans la salle de classe. Alexia croisa le regard du professeur.
-Bonjour, Alexia. Comment te sens-tu ?
-Ça va.
-On a à peine eu le temps de faire connaissance mais si tu as besoin de parler, je suis là.
-Merci.
Et elle alla s’installer à côté de Maëlle.
Le professeur prit le trombinoscope dans ses mains, négligemment appuyé sur son bureau. Les élèves emplirent la salle, il suspendit soudain son geste et se redressa.
-Je voudrais partager avec vous quelque chose, dit-il. J’ai eu des nouvelles de Delphin Tevenn. Il a quitté l’hôpital et est rentré chez lui. A priori, il n’a aucune séquelle importante mais nous ne le reverrons probablement pas. Pas avant plusieurs mois du moins.
-Il va redoubler ? demanda Inès d’un ton inquiet.
-C’est le scénario le plus probable, en effet. Bon, à moins que quelqu’un ait autre chose à dire, nous allons reprendre où nous en étions l’autre jour.
Alexia avait baissé les yeux vers son bureau dès que le prof avait prononcé le nom de son voisin.
-Ça va ? chuchota Maëlle.
La rousse acquiesça d’un signe de tête.
Les murmures et les interrogations allèrent bon train toute la journée. Ils mettaient Alexia mal à l’aise. Elle finit par se demander si ça avait été une bonne idée de revenir.
A la fin de la journée, quand Alexia reprit le bus, elle eut la surprise de voir Thomas et Lionel attendre à l’arrêt de bus. Ils descendirent au même arrêt qu’elle et se dirigèrent vers la rue des dunes. Elle mit de la distance entre eux.
Alexia ouvrit enfin la porte de sa maison et vit les deux jeunes hommes sonner au numéro 10. Ils allaient voir Delphin. Elle guetta l’ouverture de la porte d’entrée par le faible entrebâillement de sa porte. Mme Tevenn les fit entrer et ils disparurent tous les trois à l’intérieur.
Alexia referma la porte de chez elle avec une certaine amertume. Elle aussi elle aurait bien voulu se pointer sur le perron des Tevenn et demander des nouvelles mais ce serait malvenu, très malvenu de sa part et elle se détestait rien que d’y songer.
Elle avait vu Delphin à l’hôpital mais il dormait, ils n’avaient pas pu parler. Elle s’était excusée mais il ne l’avait probablement pas entendue. C’était tant mieux quelque part. Elle redoutait sa réaction s’ils parlaient en face-à-face.
***
« On est dans le bus ». Le sms lui arriva vers 17h. Sur le conseil de sa mère, Delphin avait proposé à ses amis de passer, plus tôt dans la journée. Il était bien conscient qu’ils avaient cours mais d’habitude cela ne les gênait pas de s’attarder un peu après une rude journée de labeur.
A 17h30, les deux amis étaient devant la maison des Tevenn. La mère de Delphin alla leur ouvrir.
-Salut ! lança Thomas. Ça reste impressionnant, ton truc.
Ils s’installèrent autour de la table de la salle à manger.
-Tu as l’air fatigué, remarqua Lionel.
-J’ai beaucoup de mal à dormir.
-Tu penses que tu pourras revenir au lycée ?
-Les profs parlent déjà de ton possible redoublement…
Delphin haussa les épaules, c’était le cadet de ses soucis.
-Tu te souviens de tout ?
-Presque. Il y a des choses plus floues que d’autres. Globalement tout ce qui touche la mémoire à long terme, je m’en souviens. C’est sur le court terme que j’ai plus de mal. Je me souviens que vous êtes venus me voir… Et je me souviens de mon accident. Pas parfaitement. Mais je me souviens être tombé de ma planche et m’être fait emporter.
-Tu sais qui a prévenu les secours ? demanda Lionel.
-Tom, j’imagine… Il faudra que j’aille le remercier.
-Je t’avoue qu’on a bien flippé quand on a appris… Heureusement que tu t’en es sorti.
-Sinon, comment ça se passe au lycée ?
-Beaucoup de filles se demandaient où tu es passé, dit Thomas. Je me suis dévoué pour aller leur expliquer.
-C’est gentil à toi, sourit Delphin convaincu que son ami en avait profité pour draguer.
-Il a dragué en masse, tu n’imagines pas... fit Lionel. « Je suis pote avec Delphin Tevenn, si tu veux je t’accompagne… »
Oh si, Delphin imaginait bien. Il les connaissait suffisamment pour cela.
-Après elles voulaient toutes aller te voir à l’hôpital… soupira Thomas déçu.
Ils rirent.
-On va te laisser, dit soudain Lionel. Tu dois être fatigué.
-Un peu, avoua Delphin.
-Tu nous tiens au courant si tu reviens en cours ?
-Oui, sans faute.
Les deux amis partirent. Delphin soupira. Cette brève entrevue l’avait claqué.
-Va te reposer, si tu veux, lui dit sa mère.
-Oui, c’est ce que je vais faire.
Et il remonta à sa chambre. Il tomba endormi en quelques secondes.
***
Le lendemain, Alexia avait l’impression que les amis de Delphin la regardaient d’un air accusateur. Delphin se souvenait-il de tout ? Que leur avait-il raconté ? Qui croirait une victime de trauma crânien ?
-Lâchez-la un peu ! fit Maëlle en la rejoignant dans le couloir. Non, mais j’hallucine ! S’ils s’y mettent aussi, ils n’ont rien compris à la vie ceux-là.
Elle la regarda.
-Ça ne va pas ?
-Pas très, non.
-Tu n’as pas à te sentir coupable. Ce n’est pas comme si tu avais provoqué son accident.
Si, évidemment que si, mais Alexia ne pouvait décemment le dire à personne. Elle n’avait pas pu en parler au psy qu’elle voyait. Elle ne voulait pas qu’on la prenne pour une folle, pourtant elle devait l’être, quelque part. Elle-même ne trouvait pas son comportement sensé.
Elle avait simplement dit au psy qu’elle avait assisté à l’accident de Delphin et au suicide de sa mère. Le psy avait essayé de la faire parler sur ce qu’elle ressentait et avait conclu à une dépression.
Elle le voyait une fois par semaine et le prochain rendez-vous était le lendemain.
-Comment te sentes-tu depuis la dernière fois ? lui demanda-t-il de sa voix douce.
Alexia éluda la question.
-J’ai repris les cours, annonça-t-elle.
-Tu arrives à suivre ?
-Ça va.
Elle lui confia les évènements du lundi, l’envie qu’elle avait eue d’aller elle aussi frapper à la porte.
-C’est très humain comme réaction, dit le psy. Tu devrais peut-être essayer de parler aux parents de Delphin.
Elle n’oserait jamais. Ils étaient sûrement au courant des accusations qu’elle avait portées à l’égard de leur fils. Ils n’accepteraient certainement pas ses excuses. Elle devrait vivre avec ça.
***
Delphin se sentait un peu mieux. Il avait réussi à se reposer plusieurs nuits d’affilée. Il était persuadé d’avoir vu une sirène et qu’il s’agissait d’Alexia. Cette pensée le maintenait éveillé la majeure partie de la journée.
-Est-ce que ça va ? lui demanda sa mère alors qu’ils étaient tous les deux dans le salon.
Delphin ne savait pas quoi répondre. Et puis, cette situation se retrouver seul avec sa mère à la maison était assez inédite. Maintenant qu’elle était là, il regrettait qu’elle ne soit pas absente.
-Je vois bien que ça ne va pas, dit-elle. Tu peux m’en parler.
C’était tentant, mais Delphin n’avait pas envie de faire un séjour à l’hôpital psy.
-Je n’ai pas envie d’en parler, dit-il et il quitta la pièce.
Il profita d’un rayon de soleil pour aller dans le jardin.
La seule personne qui aurait pu le croire avait failli le tuer. Il était dans une situation impossible. Combien de temps tiendrait-il ainsi ?
Ses amis aussi essayaient de lui parler. Il appréciait le fait qu’ils lui envoient des messages, même pendant les heures de cours. Qu’ils essayent de lui rappeler la vie ordinaire et normale qu’il avait toujours menée. Mais cette normalité le heurtait de plein fouet à chaque texto. Sa vie s’était arrêtée le premier samedi qui avait suivi la rentrée des classes.
La semaine avait été si terrible qu’il se sentait incapable de remettre les pieds au lycée.
***
Ellen se faisait du souci pour son fils. Il n’allait pas bien et il ne voulait rien lui dire. La punissait-il pour avoir été si souvent absente ? Elle avait du mal à concevoir un autre scénario. Il n’avait pas raconté son cauchemar qu’il disait en relation avec son accident. Il avait été si vague, Ellen se demandait s’il leur avait tout dit et en voyant son état actuel, elle ne pouvait s’empêcher de penser que non.
Il avait traversé beaucoup de difficultés en très peu de temps. Il devait se sentir perdu. Certes, elle avait été absente mais elle savait que le sort ne s’était jamais acharné contre lui comme ça. D’habitude, il ne lui arrivait rien… ou il frôlait l’accident de près. Ellen ne comptait plus le nombre de fois où elle lui avait dit de faire attention.
Son fils, son seul enfant, se laissait dépérir. Elle ne pouvait pas supporter ça.
Que faire ? Elle ne pouvait pas tellement faire mieux que lui dire qu’elle était là…
Elle entendit soudain le portail claquer sur son support. Delphin était sorti. Elle eut un mouvement pour le rattraper ou lui dire de faire attention mais elle se ravisa. Il n’irait pas loin vu son état de fatigue. Elle irait le chercher d’ici une heure s’il ne revenait pas.
Elle décida d’appeler ses parents à Brighton. Elle avait besoin de parler à quelqu’un de tout ça. Elle leur avait dit que Delphin avait eu un accident et était à l’hôpital. Ils n’étaient pas encore au courant qu’il était sorti.
***
Delphin s’arrêta devant l’ancienne maison de ses grands-parents. Une maison typiquement bretonne. Toit d’ardoise, volets en bois et pierre blanche. Il se souvint que son grand-père était mort, emporté avec son bateau lors d’une tempête. Sa grand-mère avait été placée dans une maison de retraite à Douarnenez avant de mourir. Il se souvenait lui avoir rendu visite. Il était trop jeune pour y avoir fait attention, mais il était presque sûr à présent qu’elle s’était laissée mourir. Que le chagrin l’avait emportée.
D’eux, il ne lui restait qu’un vieux journal de bord du premier bateau de son grand-père. Des récits d’aventures pour occuper ses nuits et ses après-midis. Son père lui en avait raconté autrefois. Il y avait eu quelques dîners dominicaux animés par la dernière sortie en mer de son grand-père. Il se souvenait de sa voix, de ses grimaces et de ses talents d’orateur. Pas étonnant qu’il ait été capitaine.
Il s’assit sur le perron, face au port. Il se souvenait du frais dans le couloir, de l’odeur de poisson dans tout le rez-de-chaussée et du mélange d’odeurs lorsque sa grand-mère faisait des gâteaux. Il se rappelait du banc en bois usé, des vieilles chaises et même de la tapisserie démodée.
S’il pouvait se souvenir de tout ça avec précision, que devait-il déduire de son accident ? et de ses cauchemars ? C’était forcément vrai… La sirène existait ! Et c’était Alexia.
Il se leva brièvement, fit les cent pas devant la maison. Personne ne le croirait. Lui-même avait du mal à y croire. Il devrait taire les détails de son accident toute sa vie… Ou dire qu’il avait été percuté par un cétacé. Ca serait toujours plus crédible qu’une sirène.
Il se rassit sur le perron en soupirant. Il aurait bien aimé revenir en arrière. Laisser Alexia tranquille quand elle le lui avait demandé. Ou peut-être plus loin. Revoir ses grands-parents. Ecouter son grand-père raconter ses aventures en mer. Avait-il déjà mentionné une sirène ? Delphin en était presque sûr. Peu de choses n’avaient pas croisé le chemin de son grand-père.
Il resta là un moment à faire l’inventaire mental des aventures dont il avait connaissance, le regard perdu sur le port face à lui.
Soudain, la silhouette de sa mère apparut dans son champ de vision et interrompit ses pensées. Elle s’inquiétait et lui sourit d’un air un peu triste.
-Ça va ? lui demanda-t-elle en anglais.
-Ça va, répondit-il dans la même langue.
Il voulut se lever mais un vertige l’arrêta dans son élan. Sa mère s’approcha.
-Prends ton temps. Ne va pas trop vite, dit-elle.
Ils attendirent quelques minutes, puis Delphin fit une nouvelle tentative, et ils rebroussèrent chemin vers la rue des dunes.
Chapitre 11 : La précision d'un souvenir by Alrescha
Author's Notes:
Mise à jour le 27/05
Ce matin-là, à peine Alexia fut-elle entrée dans la cuisine que son père lui dit :
-Delphin est rentré chez lui. Il va mieux. Sa fracture se résorbe.
La jeune fille reçut la nouvelle avec soulagement. Au moins maintenant, elle en était sûre : elle ne l’avait pas tué. Il n’aurait pas de séquelles visibles. C’était un gros point. C’était comme si on lui avait enlevé un poids des épaules.
-Tu voulais que je te tienne au courant…
-Oui. Merci.
-Est-ce que tu veux aller le voir ?
Aller voir Delphin ? Celui qui avait failli mourir par sa faute ? Celui qu’elle avait accusé à tort de harcèlement ? Non, Alexia s’en sentait incapable. Il ne lui pardonnerait jamais et il avait bien raison… Elle secoua simplement la tête en signe de négation.
-D’accord, dit doucement son père. Et reprendre les cours lundi ? Qu’est-ce que tu en penses ? Ça va aller ?
Elle n’en savait rien. Ça lui changerait les idées, c’était sûr et puis elle voulait revoir Maëlle, rire et parler de tout et de n’importe quoi. Elle voulait penser à autre chose que ce qu’il s’était passé au début du mois.
Tout le week-end, elle se demanda comment expliquer son absence aussi longue à son amie. Maëlle lui avait envoyé quelques textos mais Alexia n’était pas prête à lui répondre. Aujourd’hui, les choses étaient différentes.
Elle lui envoya un message, l’informant qu’elle revenait en cours lundi. Maëlle lui proposa de venir chez elle, ainsi elles pourraient discuter de ce qu’il s’était passé et rattraper le temps perdu. La rousse accepta.
Maëlle arriva une bonne heure plus tard. A peine arrivée, elle se jeta dans les bras d’Alexia.
-Je suis tellement contente de te revoir ! J’ai cru que tu ne reviendrais jamais.
Et Alexia pleura un peu.
Elles montèrent à l’étage.
-Tu n’imagines pas à quel point j’ai eu peur quand tu n’étais pas là l’autre jour…
-Pas autant que moi.
-Est-ce que tu veux me dire ce qu’il s’est passé ? Je sais juste que Delphin a eu un accident de surf…
Alexia se dit qu’elle n’allait pas contredire cette version –elle était vraie- mais elle n’allait pas non plus dire ce qu’elle avait fait sous sa forme de sirène.
-J’ai vu l’accident se produire, dit-elle. J’ai prévenu les secours…
-Ca a dû être terrible…
-Je m’en veux tellement… Si j’avais été plus sympa avec lui, rien de tout ça ne serait passé.
-Il est en vie, dit Maëlle en lui prenant la main. Il va bien. Tu as prévenu les secours, Alex. Tu lui as sauvé la vie.
-… Mais il aurait été moins distrait si…
-Del’ ? Moins distrait ? Je le connais depuis longtemps. Il est très distrait. C’est un miracle qu’il n’ait jamais eu d’accident avant.
-Jamais ?
-Jamais.
Alexia fondit en larmes.
-C’est de ma faute…
Maëlle l’enlaça.
-Calme-toi… Tout va bien.
-C’était horrible… J’avais du sang partout…
-C’est fini, Alex. C’est fini.
Alexia finit par se calmer.
-Lundi, je dirais au directeur que j’ai inventé l’histoire de harcèlement.
-Oui, je pense que c’est une bonne chose à faire.
Maëlle resta toute la journée. Alexia était si contente que son amie soit là qu’elle en oublia un peu le reste.
C’était si bon de parler d’autre chose, de se sentir à nouveau normale.
Le surlendemain donc, Alexia reprit le chemin du lycée. En passant devant la maison des Tevenn, elle se demanda si Delphin reprendrait les cours et sous combien de temps. Il ne lui manquait pas mais elle se souciait de savoir si ce qu’elle avait fait l’empêcherait d’avoir une vie normale. Elle espérait vraiment qu’il puisse.
Lorsqu’elle arriva devant la salle de classe, Maëlle l’accueillit par une longue embrassade. Les autres élèves lui lancèrent un regard étonné. Elle devinait bien leurs interrogations : pourquoi s’était-elle absentée aussi longtemps ? Pourquoi en même temps que Delphin Tevenn ? Avait-elle quelque chose à voir avec ce qui lui était arrivé ?
-Allez voir ailleurs ! fit Maëlle à l’attention des autres. Je suis contente que tu sois revenue. Il va falloir t’accrocher…
-Alexia ! Tu es revenue ! lança une fille blonde que la rousse n’avait jamais remarquée. Tu vas bien ?
-Ca va… répondit celle-ci.
-Je te présente Inès, elle est dans notre classe.
-Maintenant que tu es là, j’espère que Delphin ne tardera pas non plus, dit Inès.
Elles entrèrent dans la salle de classe. Alexia croisa le regard du professeur.
-Bonjour, Alexia. Comment te sens-tu ?
-Ça va.
-On a à peine eu le temps de faire connaissance mais si tu as besoin de parler, je suis là.
-Merci.
Et elle alla s’installer à côté de Maëlle.
Le professeur prit le trombinoscope dans ses mains, négligemment appuyé sur son bureau. Les élèves emplirent la salle, il suspendit soudain son geste et se redressa.
-Je voudrais partager avec vous quelque chose, dit-il. J’ai eu des nouvelles de Delphin Tevenn. Il a quitté l’hôpital et est rentré chez lui. A priori, il n’a aucune séquelle importante mais nous ne le reverrons probablement pas. Pas avant plusieurs mois du moins.
-Il va redoubler ? demanda Inès d’un ton inquiet.
-C’est le scénario le plus probable, en effet. Bon, à moins que quelqu’un ait autre chose à dire, nous allons reprendre où nous en étions l’autre jour.
Alexia avait baissé les yeux vers son bureau dès que le prof avait prononcé le nom de son voisin.
-Ça va ? chuchota Maëlle.
La rousse acquiesça d’un signe de tête.
Les murmures et les interrogations allèrent bon train toute la journée. Ils mettaient Alexia mal à l’aise. Elle finit par se demander si ça avait été une bonne idée de revenir.
A la fin de la journée, quand Alexia reprit le bus, elle eut la surprise de voir Thomas et Lionel attendre à l’arrêt de bus. Ils descendirent au même arrêt qu’elle et se dirigèrent vers la rue des dunes. Elle mit de la distance entre eux.
Alexia ouvrit enfin la porte de sa maison et vit les deux jeunes hommes sonner au numéro 10. Ils allaient voir Delphin. Elle guetta l’ouverture de la porte d’entrée par le faible entrebâillement de sa porte. Mme Tevenn les fit entrer et ils disparurent tous les trois à l’intérieur.
Alexia referma la porte de chez elle avec une certaine amertume. Elle aussi elle aurait bien voulu se pointer sur le perron des Tevenn et demander des nouvelles mais ce serait malvenu, très malvenu de sa part et elle se détestait rien que d’y songer.
Elle avait vu Delphin à l’hôpital mais il dormait, ils n’avaient pas pu parler. Elle s’était excusée mais il ne l’avait probablement pas entendue. C’était tant mieux quelque part. Elle redoutait sa réaction s’ils parlaient en face-à-face.
***
« On est dans le bus ». Le sms lui arriva vers 17h. Sur le conseil de sa mère, Delphin avait proposé à ses amis de passer, plus tôt dans la journée. Il était bien conscient qu’ils avaient cours mais d’habitude cela ne les gênait pas de s’attarder un peu après une rude journée de labeur.
A 17h30, les deux amis étaient devant la maison des Tevenn. La mère de Delphin alla leur ouvrir.
-Salut ! lança Thomas. Ça reste impressionnant, ton truc.
Ils s’installèrent autour de la table de la salle à manger.
-Tu as l’air fatigué, remarqua Lionel.
-J’ai beaucoup de mal à dormir.
-Tu penses que tu pourras revenir au lycée ?
-Les profs parlent déjà de ton possible redoublement…
Delphin haussa les épaules, c’était le cadet de ses soucis.
-Tu te souviens de tout ?
-Presque. Il y a des choses plus floues que d’autres. Globalement tout ce qui touche la mémoire à long terme, je m’en souviens. C’est sur le court terme que j’ai plus de mal. Je me souviens que vous êtes venus me voir… Et je me souviens de mon accident. Pas parfaitement. Mais je me souviens être tombé de ma planche et m’être fait emporter.
-Tu sais qui a prévenu les secours ? demanda Lionel.
-Tom, j’imagine… Il faudra que j’aille le remercier.
-Je t’avoue qu’on a bien flippé quand on a appris… Heureusement que tu t’en es sorti.
-Sinon, comment ça se passe au lycée ?
-Beaucoup de filles se demandaient où tu es passé, dit Thomas. Je me suis dévoué pour aller leur expliquer.
-C’est gentil à toi, sourit Delphin convaincu que son ami en avait profité pour draguer.
-Il a dragué en masse, tu n’imagines pas... fit Lionel. « Je suis pote avec Delphin Tevenn, si tu veux je t’accompagne… »
Oh si, Delphin imaginait bien. Il les connaissait suffisamment pour cela.
-Après elles voulaient toutes aller te voir à l’hôpital… soupira Thomas déçu.
Ils rirent.
-On va te laisser, dit soudain Lionel. Tu dois être fatigué.
-Un peu, avoua Delphin.
-Tu nous tiens au courant si tu reviens en cours ?
-Oui, sans faute.
Les deux amis partirent. Delphin soupira. Cette brève entrevue l’avait claqué.
-Va te reposer, si tu veux, lui dit sa mère.
-Oui, c’est ce que je vais faire.
Et il remonta à sa chambre. Il tomba endormi en quelques secondes.
***
Le lendemain, Alexia avait l’impression que les amis de Delphin la regardaient d’un air accusateur. Delphin se souvenait-il de tout ? Que leur avait-il raconté ? Qui croirait une victime de trauma crânien ?
-Lâchez-la un peu ! fit Maëlle en la rejoignant dans le couloir. Non, mais j’hallucine ! S’ils s’y mettent aussi, ils n’ont rien compris à la vie ceux-là.
Elle la regarda.
-Ça ne va pas ?
-Pas très, non.
-Tu n’as pas à te sentir coupable. Ce n’est pas comme si tu avais provoqué son accident.
Si, évidemment que si, mais Alexia ne pouvait décemment le dire à personne. Elle n’avait pas pu en parler au psy qu’elle voyait. Elle ne voulait pas qu’on la prenne pour une folle, pourtant elle devait l’être, quelque part. Elle-même ne trouvait pas son comportement sensé.
Elle avait simplement dit au psy qu’elle avait assisté à l’accident de Delphin et au suicide de sa mère. Le psy avait essayé de la faire parler sur ce qu’elle ressentait et avait conclu à une dépression.
Elle le voyait une fois par semaine et le prochain rendez-vous était le lendemain.
-Comment te sentes-tu depuis la dernière fois ? lui demanda-t-il de sa voix douce.
Alexia éluda la question.
-J’ai repris les cours, annonça-t-elle.
-Tu arrives à suivre ?
-Ça va.
Elle lui confia les évènements du lundi, l’envie qu’elle avait eue d’aller elle aussi frapper à la porte.
-C’est très humain comme réaction, dit le psy. Tu devrais peut-être essayer de parler aux parents de Delphin.
Elle n’oserait jamais. Ils étaient sûrement au courant des accusations qu’elle avait portées à l’égard de leur fils. Ils n’accepteraient certainement pas ses excuses. Elle devrait vivre avec ça.
***
Delphin se sentait un peu mieux. Il avait réussi à se reposer plusieurs nuits d’affilée. Il était persuadé d’avoir vu une sirène et qu’il s’agissait d’Alexia. Cette pensée le maintenait éveillé la majeure partie de la journée.
-Est-ce que ça va ? lui demanda sa mère alors qu’ils étaient tous les deux dans le salon.
Delphin ne savait pas quoi répondre. Et puis, cette situation se retrouver seul avec sa mère à la maison était assez inédite. Maintenant qu’elle était là, il regrettait qu’elle ne soit pas absente.
-Je vois bien que ça ne va pas, dit-elle. Tu peux m’en parler.
C’était tentant, mais Delphin n’avait pas envie de faire un séjour à l’hôpital psy.
-Je n’ai pas envie d’en parler, dit-il et il quitta la pièce.
Il profita d’un rayon de soleil pour aller dans le jardin.
La seule personne qui aurait pu le croire avait failli le tuer. Il était dans une situation impossible. Combien de temps tiendrait-il ainsi ?
Ses amis aussi essayaient de lui parler. Il appréciait le fait qu’ils lui envoient des messages, même pendant les heures de cours. Qu’ils essayent de lui rappeler la vie ordinaire et normale qu’il avait toujours menée. Mais cette normalité le heurtait de plein fouet à chaque texto. Sa vie s’était arrêtée le premier samedi qui avait suivi la rentrée des classes.
La semaine avait été si terrible qu’il se sentait incapable de remettre les pieds au lycée.
***
Ellen se faisait du souci pour son fils. Il n’allait pas bien et il ne voulait rien lui dire. La punissait-il pour avoir été si souvent absente ? Elle avait du mal à concevoir un autre scénario. Il n’avait pas raconté son cauchemar qu’il disait en relation avec son accident. Il avait été si vague, Ellen se demandait s’il leur avait tout dit et en voyant son état actuel, elle ne pouvait s’empêcher de penser que non.
Il avait traversé beaucoup de difficultés en très peu de temps. Il devait se sentir perdu. Certes, elle avait été absente mais elle savait que le sort ne s’était jamais acharné contre lui comme ça. D’habitude, il ne lui arrivait rien… ou il frôlait l’accident de près. Ellen ne comptait plus le nombre de fois où elle lui avait dit de faire attention.
Son fils, son seul enfant, se laissait dépérir. Elle ne pouvait pas supporter ça.
Que faire ? Elle ne pouvait pas tellement faire mieux que lui dire qu’elle était là…
Elle entendit soudain le portail claquer sur son support. Delphin était sorti. Elle eut un mouvement pour le rattraper ou lui dire de faire attention mais elle se ravisa. Il n’irait pas loin vu son état de fatigue. Elle irait le chercher d’ici une heure s’il ne revenait pas.
Elle décida d’appeler ses parents à Brighton. Elle avait besoin de parler à quelqu’un de tout ça. Elle leur avait dit que Delphin avait eu un accident et était à l’hôpital. Ils n’étaient pas encore au courant qu’il était sorti.
***
Delphin s’arrêta devant l’ancienne maison de ses grands-parents. Une maison typiquement bretonne. Toit d’ardoise, volets en bois et pierre blanche. Il se souvint que son grand-père était mort, emporté avec son bateau lors d’une tempête. Sa grand-mère avait été placée dans une maison de retraite à Douarnenez avant de mourir. Il se souvenait lui avoir rendu visite. Il était trop jeune pour y avoir fait attention, mais il était presque sûr à présent qu’elle s’était laissée mourir. Que le chagrin l’avait emportée.
D’eux, il ne lui restait qu’un vieux journal de bord du premier bateau de son grand-père. Des récits d’aventures pour occuper ses nuits et ses après-midis. Son père lui en avait raconté autrefois. Il y avait eu quelques dîners dominicaux animés par la dernière sortie en mer de son grand-père. Il se souvenait de sa voix, de ses grimaces et de ses talents d’orateur. Pas étonnant qu’il ait été capitaine.
Il s’assit sur le perron, face au port. Il se souvenait du frais dans le couloir, de l’odeur de poisson dans tout le rez-de-chaussée et du mélange d’odeurs lorsque sa grand-mère faisait des gâteaux. Il se rappelait du banc en bois usé, des vieilles chaises et même de la tapisserie démodée.
S’il pouvait se souvenir de tout ça avec précision, que devait-il déduire de son accident ? et de ses cauchemars ? C’était forcément vrai… La sirène existait ! Et c’était Alexia.
Il se leva brièvement, fit les cent pas devant la maison. Personne ne le croirait. Lui-même avait du mal à y croire. Il devrait taire les détails de son accident toute sa vie… Ou dire qu’il avait été percuté par un cétacé. Ca serait toujours plus crédible qu’une sirène.
Il se rassit sur le perron en soupirant. Il aurait bien aimé revenir en arrière. Laisser Alexia tranquille quand elle le lui avait demandé. Ou peut-être plus loin. Revoir ses grands-parents. Ecouter son grand-père raconter ses aventures en mer. Avait-il déjà mentionné une sirène ? Delphin en était presque sûr. Peu de choses n’avaient pas croisé le chemin de son grand-père.
Il resta là un moment à faire l’inventaire mental des aventures dont il avait connaissance, le regard perdu sur le port face à lui.
Soudain, la silhouette de sa mère apparut dans son champ de vision et interrompit ses pensées. Elle s’inquiétait et lui sourit d’un air un peu triste.
-Ça va ? lui demanda-t-elle en anglais.
-Ça va, répondit-il dans la même langue.
Il voulut se lever mais un vertige l’arrêta dans son élan. Sa mère s’approcha.
-Prends ton temps. Ne va pas trop vite, dit-elle.
Ils attendirent quelques minutes, puis Delphin fit une nouvelle tentative, et ils rebroussèrent chemin vers la rue des dunes.
Chapitre 12 : Changement de décor by Alrescha
Author's Notes:
Mise à jour le 27/05
Chapitre 12 : Changement de décor
Les semaines passèrent puis les mois. Delphin se sentait plus isolé que jamais. Ses amis venaient le voir de temps en temps mais leurs visites lui laissaient un goût amer. Ils ne pouvaient pas tout leur dire sur son accident, ni sur l’état dans lequel il se trouvait. Il avait l’impression de leur mentir et il détestait ça. En fait, il ne le supportait plus.
Heureusement, ce soir-là, ses parents reparlèrent des possibilités qui s’offraient à Delphin pour les prochains mois ou années.
-J’ai parlé à mes parents, dit Ellen. Ils ne voient aucun inconvénient à ce que tu vives chez eux. J’avais fait une pré-inscription au lycée français de Brighton, là où ils habitent, au cas où tu déciderais d’y aller. C’est un très bon lycée. Tu ne serais pas trop dépaysé et en même temps, tu ne t’ennuierais pas.
-D’accord, lâcha Delphin.
Cela lui semblait être la meilleure solution pour laisser tout ça derrière lui. Ne plus mentir aux gens qu’il aimait et guérir.
-Vraiment ? Tu es sûr ? demanda son père qui voulait vérifier qu’il ne s’agissait pas d’une décision prise sans réfléchir.
-Oui. C’est le mieux, je pense.
-On partira comme d’habitude la veille de Noël. On aura simplement plus de valises… La rentrée aura lieu en septembre. Ça te laissera le temps de te remettre et de t’habituer. On ira rendre tes livres demain.
C'était bizarre de revenir au lycée après tout ce temps. Rien que l'idée donnait à Delphin un certain malaise. Il craignait que ce passage express le fasse changer d'avis. Il n'était venu que pour rendre ses livres et s'assurer que son dossier scolaire le suivrait bien au lycée français de Brighton. Il n'avait pas prévu de parler avec ses anciens camarades de classe, même si quelque part il aurait bien voulu. Juste pour se sentir connecté à nouveau. Mais pour quoi faire ? Il partait de toute façon.
M. Jambon semblait déçu que l'un de ses élèves parte mais il parut comprendre.
-Alexia Duval a retiré sa plainte contre vous. Je ne l'avais pas prise au sérieux... Mais je me suis dit que vous seriez content de le savoir.
-Je vous remercie, dit Ellen.
-Merci à vous et merci à toi, Delphin. Je m’assurerais personnellement que ton dossier te suive à Brighton.
-Merci, monsieur.
Ils sortirent du bureau et arrivèrent vers le hall d'entrée.
Lionel et Thomas descendaient les escaliers.
-Ca y est, c’est décidé ?
-Oui… Ça n’a rien à voir avec vous ou le lycée… C’est juste que ça sera plus simple de reprendre les cours ailleurs.
-Mais tu vas où ? Dans un autre lycée de Douarnenez ? demanda Lionel.
-Non. Je vais à Brighton chez mes grands-parents. Il y a un lycée français là-bas.
-En Angleterre… Jusqu’à quand ?
-Jusqu’à ce que j’ai mon bac. On part demain.
-Ca va faire long… Tu vas rentrer de temps en temps ?
-Je ne pense pas, répondit Delphin.
-Ca va vraiment faire long, Del’.
-Ouais…
Sa vue se brouilla. C’était la première fois qu’il partait aussi longtemps, qu’il laissait ses amis derrière lui, qu’il laissait toute une vie derrière lui.
-Tu nous donneras des nouvelles ?
-Oui.
Thomas l’embrassa. Lionel suivit le mouvement.
-Prends soin de toi, mec.
-Ne vous inquiétez pas : je serai chez mes grands-parents.
-Ah bon, bah ça va alors… fit Thomas en se dégageant son visage se fendant en un large sourire.
-Tu vas nous manquer.
-Vous allez me manquer aussi.
Le bruit des talons de la mère de Delphin se rapprocha.
-Veille à ce que Thomas ait son bac, Lionel, lança-t-elle avec un petit sourire.
Celui-ci hocha la tête en signe d’approbation.
-J’y veillerai.
-Je peux être très appliqué…
-On doit y aller, dit-elle. On a encore beaucoup de choses à préparer.
-A la prochaine alors.
Et les trois amis prirent congé les uns des autres.
Dans la voiture, Delphin repensa à ce que Jambon avait dit : Alexia avait retiré sa plainte. Elle avait dû admettre qu’elle avait inventé cette histoire de harcèlement. Ca ne changeait rien pour lui (il venait de rendre ses affaires) mais elle s’était sans doute attendue à ce qu’il revienne en cours…
Il savait qu’Alexia était venue le voir à l’hôpital : il avait vu sa chevelure rousse quitter sa chambre. Elle était venue s’excuser. Devait-il aller lui parler avant de partir ? Il resta un long moment éveillé cette nuit-là, se demandant s’il devait lui laisser un mot, quelque chose… Mais pour lui dire quoi ? Qu’il savait qu’elle était venue ? Qu’elle était une sirène ? Qu’il lui pardonnait ? Non. Ca sonnait faux. Elle avait failli le tuer, elle avait menti et risquer de le faire exclure. De vagues excuses pendant qu’il dormait ne rachetaient pas ça. Il devait penser à lui, même si c’était difficile, même s’il trouvait cette manière de penser égoïste et cruelle. Il en avait assez fait, il n’avait pas cessé de lui tendre la main depuis son arrivée. C’était fini.
Il s’endormit.
Il lui sembla que deux heures à peine s’étaient écoulées quand la porte de sa chambre s’ouvrit et que la lumière du couloir se déversa à l’intérieur de la pièce.
-Delphin, c’est l’heure, dit la voix de sa mère.
Il sentit son poids sur le bord du lit et une main sur son épaule.
-Mmmh.
-Tu pourras dormir dans la voiture.
Il se leva difficilement, s’habilla et rejoignit ses parents dans la cuisine. Il n’avait pas vraiment faim mais mangea un peu.
Les Tevenn sortirent de la maison et s’installèrent dans la voiture. Le regard de Delphin tomba sur la maison des Duval, de l’autre côté de la rue, puis se détourna. Il n’y avait rien à ajouter, rien à faire de plus. C’était mieux comme ça. Il faisait le bon choix en partant.


Las, il s’endormit dans la voiture.
Ils embarquèrent sous une pluie fine. Sur le pont, une fois le ferry parti, le temps ne s’améliora pas, mais cela ne gênait pas le jeune homme plus que cela. Le vent s’engouffrait pourtant dans sa capuche et le faisait frissonner. Ah si seulement ses cheveux avaient été plus longs…
Sa mère le rejoignit et lui enroula une écharpe autour du cou. Il eut un mouvement pour se dégager mais se laissa finalement faire. C’était une vieille écharpe en laine bleue marine et blanche, son écharpe en fait, que sa grand-mère avait tricoté et lui avait offert à un Noël. Non seulement, cela ferait plaisir à sa grand-mère de la voir autour de son cou mais en plus elle lui tiendrait chaud.
Une heure plus tard, ils arrivaient en Angleterre.
Un homme aux cheveux blonds blanchissants et la barbe de six jours leur faisait de grands signes avec une pancarte où était écrit « ELLEN » en lettres majuscules. C’était Frank, l’oncle de Delphin et le mari de la sœur de sa mère. C’était toujours lui qui venait les chercher pour les emmener chez les grands-parents et depuis le temps, il n’avait jamais su écrire correctement le nom de la famille bretonne.
-Bonjour ! lança-t-il d’un joyeux. Oh mon Dieu, Del, qu’est-ce que tu as grandi ! Où sont passés tes cheveux ?
Ellen émit un petit rire nerveux.
-La traversée s’est bien passée ?
-Super. De la bruine tout du long, fit Alain en souriant.
Ils sortirent du port et se dirigèrent vers le parking. Frank possédait un monospace mais Delphin ne l’avait jamais vu avec des enfants. Ou peut-être une fois, il ne se souvenait plus très bien.
-Beth est déjà sur place, dit-il en les aidant à ranger leurs valises dans le coffre. Vous êtes sacrément chargés…
-Ce sont les cadeaux, ça prend beaucoup de place, fit Ellen.
Ils avaient convenu de ne parler qu’aux personnes concernées du séjour prolongé de Delphin. Non pas qu’Ellen ne s’entendait pas bien avec sa sœur, c’était simplement qu’elle ne voulait pas que l’accident de son fils soit le centre des conversations en cette période de fêtes.
Le nom de jeune fille de la mère de Delphin était Hildeton. Les grands-parents maternels de Delphin vivaient depuis toujours dans une grande maison victorienne qui appartenait à leur famille depuis des générations. A l’intérieur de cette maison, outre le nombre impressionnant de chambres et de salles de bain, se trouvait une bibliothèque à faire rougir la plupart des libraires.
A chaque fois qu’il venait, Delphin lisait les ouvrages portant sur les contes et légendes celtiques. Ses grands-parents en possédaient une collection qu’il convoitait avidement. Il en avait lu la plupart mais il avait plus de deux ans devant lui pour les apprendre par cœur.
Le monospace s’arrêta enfin devant la belle maison. Delphin ouvrit la portière et entendit aussitôt le bruit familier des vagues sur le sable. Il avait oublié ce détail. La maison de ses grands-parents était en bord de mer et possédait de fait une plage privative. Le roulement des vagues lui parvenait, amplifié, accéléré et il fut pris d’un léger vertige.
Il resta immobile quelques secondes, l’image des rouleaux terrifiants hantant son esprit, puis son père lui tendit une valise. Il la prit et non content de ne plus entendre le bruit des vagues quand il serait à l’intérieur, rejoignit la maison à grandes enjambées.
Son grand-père lui ouvrit.
-Bonsoir ! Tu as bien changé, Del’ !
Le jeune homme l’embrassa et se précipita à l’intérieur à la recherche de sa grand-mère. Celle-ci était dans la cuisine, avec Elizabeth. Tandis que l’aïeule s’affairait, la tante fumait d’un air tranquille tout en veillant à ce que la fumée sorte bien de la maison.
-Regardez qui est là ! Tu essayes un nouveau style ? s’exclama-t-elle.
-Ohh, fit la grand-mère en faisant une pause dans sa découpe de légumes et elle embrassa longuement Delphin. Tu nous as fait une sacrée peur. Comment tu te sens ?
-Je vais bien, mentit le jeune homme alors qu’elle sondait son regard.
Il lui reparlerait plus tard, il aurait tout le temps pour ça, après les fêtes.
Delphin enleva ses chaussures, posa son manteau sur l’un des crochets de l’entrée et monta ses valises à l’étage sous le regard inquiet de ses parents.
-Je suis juste derrière toi, dit la voix de son père.
-… Je ne vais pas me perdre, répondit le jeune homme.
Il se souvenait parfaitement de la configuration de l’étage. A chaque fois qu’il venait, il dormait toujours dans la même chambre. Celle qui avait la vue sur la plage mais qui n’avait pas de balcon. Peut-être qu’il en changerait cette fois, comme il restait plus longtemps…
Il hésita quelques secondes, les deux chambres étaient à quelques mètres l’une de l’autre. Il serait toujours temps d’en changer s’il se lassait.
Le jeune homme posa finalement les valises dans la chambre habituelle. Son regard se posa sur la mer quelques mètres plus bas. Les vagues qu’il avait sous les yeux n’avaient rien à voir avec celles de son accident. Elles étaient plus petites, plus calmes. Cette vision rassura Delphin. Il n’était pas retourné sur une plage depuis ce dimanche de septembre. Celle de ses grands-parents n’avait presque pas de rochers. Elle ne constituait pas un danger.
-Tu viens ? l’appela son père en le tirant de ses pensées. Ils nous attendent pour commencer à manger.
-Oui.
Delphin tira ses chaussons de l’une des valises et suivit son père au rez-de-chaussée.
A table, les conversations se firent banales pendant quelques minutes seulement. Comment allait le travail, les études… Un peu de politique aussi.
Puis Elizabeth coupa court. Elle prit Delphin à parti :
-Bon, ça suffit les banalités. Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Le jeune homme sentit ses joues s’embraser. Il pensait que toute sa famille savait déjà, il ne s’était pas attendu à devoir le raconter.
-J’ai… J’ai eu un accident de surf, il y a quelques mois… En septembre.
-C’était grave ?
-Non, pas très… fit Delphin à voix basse.
-Trauma crânien quand même, rectifia son père, et une belle fracture du crâne. Mais à part ça, rien.
Et la discussion partit sur les conséquences d’un trauma crânien.
A côté de Delphin, sa grand-mère posa doucement sa main ridée sur son poignet avec un petit sourire triste.
-Tu viens m’aider ? lui demanda-t-elle.
-Oui, répondit-il non content de quitter la table quelques instants.
Ils allèrent tous les deux en cuisine.
-Ta mère m’a racontée ce qui t’était arrivé. Mais et toi, de quoi tu te souviens ?
-C’est un peu compliqué. Je préfèrerais t’en parler quand il y aura moins de monde…
Elle lui lança un regard intrigué.
-Je crois… Non, je suis presque sûr qu’une sirène a provoqué mon accident.
-… oui, effectivement, il va falloir qu’on en parle très sérieusement.
Ils retournèrent dans la salle à manger et le ton de la conversation se fit plus léger.
Le matin du 24 décembre, toute la famille s’activa. Delphin avait réussi à dormir plusieurs heures d’affilée sans se réveiller ni faire de cauchemars. Il était d’excellente humeur.
Comme toute la décoration était déjà installée depuis le 1er du mois, il ne restait plus que la cuisine et la table à gérer. Delphin choisit le camp de sa grand-mère et s’activa, avec son père à la préparation des repas du midi et du soir.
Elizabeth, sa tante, supervisait depuis la terrasse, son éternelle cigarette à main.
-Frank ! appela-t-elle. Je pense que tu peux faire la distribution de ce-que-tu-sais.
L’oncle de Delphin était occupé à lisser les plis de la nappe et, pendant deux secondes parut agacé de la suggestion de sa femme, mais il sortit quand même.
Quelques minutes plus tard, il revenait les bras chargés de sacs.
Elizabeth vint l’aider.
-Alors ça, c’est pour Ellen… Tiens, ma sœur.
-Qu’est-ce que c’est ? fit celle-ci.
-Ouvre, tu verras.
-Oh-mon-dieu… fit Ellen quelques secondes plus tard.
Alain tourna les yeux vers sa femme pour voir ce qui pouvait la pétrifier d’effroi à ce point. Dans ses mains fines, elle tenait un pull moche de Noël. Il rit.
-Del’… Del’, regarde ta mère.
Le jeune homme leva les yeux un instant et pouffa de rire.
-Ne riez pas : il y en a pour tout le monde ! prévint Elizabeth.
-Oh merde.
Mais de tous les invités, Ellen avait le pull le plus moche et de loin. Il représentait un sapin vert fluo avec une guirlande de LED multicolores, le tout sur un fond bleu clair. C’était franchement hideux.
-Tu es obligée de le porter, dit Elizabeth. C’est Noël. Demain, tout le monde met son pull. Je prendrais des photos.
Le 25, Delphin se réveilla avec la même impatience qu’il avait étant plus jeune. Fêter Noël chez ses grands-parents c’était aussi respecter la tradition de n’ouvrir ses cadeaux que le matin. Cela conservait l’esprit de Noël et sa magie plus longtemps. Et même les adultes se prêtaient au jeu.
-Ah, le plus jeune est levé ! fit Frank. Haha ! Tu as des épis !
-Ouais… fit Delphin en se passant aussitôt une main dans les cheveux pour tenter de les aplatir.
-Allez, à toi.
Le jeune homme se dirigea vers le sapin et chercha du regard ses cadeaux. Il n’en vit qu’un plutôt gros, rectangulaire. Il le dégagea des autres paquets. Il avait bien une idée de ce qu’il pouvait contenir mais il n’osait pas y croire.
-Eh bien, ouvre-le, fit sa mère.
Delphin s’exécuta. Il reconnut la marque d’un fabricant célèbre d’ordinateurs portables.
-On a pensé que ça te serait utile. Pour les cours et pour nous donner des nouvelles.
-Merci.
Chapitre 13 : Tourner la page by Alrescha
Author's Notes:
Mise à jour le 27/05
Chapitre 13 : Tourner la page
Le 2 janvier, les parents de Delphin repartirent. Le jeune homme vit leurs valises sur le palier du premier étage et il comprit que le moment où il allait être seul était venu. Il descendit les escaliers et alla prendre son petit-déjeuner.
Ses parents arrivèrent quelques instants plus tard et posèrent les valises dans l’entrée.
-Bon, on va vous laisser, dit son père. On a un bateau à prendre…
-On les emmène, dit Frank.
-Rentrez bien, dit la grand-mère. A bientôt.
-Delphin, on veut de tes nouvelles tous les jours, fit sa mère.
-Ouais.
-On se fera des visios.
-On doit y aller. A plus tard.
Et ils partirent.
Delphin était un peu partagé sur ce qu’il ressentait à ce moment-là. Il s’était habitué à avoir ses parents sur son dos ces derniers mois. Il était content qu’ils repartent mais il aurait préféré les accompagner. Et reprendre une vie normale à Tréboul avec ses amis, au lycée… Ils avaient parlé de tout ça et il avait été d’accord pour continuer ses études ici à Brighton. Il ne serait pas trop dépaysé, c’était un lycée français et il pouvait y suivre l’option breton comme à Douarnenez.
Mais quand même… d’un coup, sa chambre et ses habitudes lui manquaient.
Les premières heures furent difficiles. Il ne s’était jamais retrouvé seul, sans ses parents. Ils n’étaient jamais très loin. C’était la première fois qu’ils se trouvaient dans des pays différents. Même si Delphin était en terrain familier, cela lui faisait bizarre.
Le grand-père de Delphin sortit de la maison. Sa grand-mère revint dans la salle à manger.
-Ça va ? lui demanda-t-elle.
-Ouais.
-Ca va aller, dit-elle avec un sourire tendre. Tu vas voir. Tu as fini de manger ? Viens m’aider avec la vaisselle.
Ils allèrent dans la cuisine. Delphin prit un torchon et commença à essuyer la vaisselle.
-J’ai eu l’impression que tu n’avais pas tout dit l’autre jour quand tu racontais ton accident. Il y a quelque chose que l’on doit savoir et dont tu n’as pas osé parler?
-Je n’avais pas envie de passer pour un cinglé…
-Tu sais que je suis plus ouverte que les autres.
-Hm. C’est une sirène qui a causé mon accident. Je l’ai vue.
Sa grand-mère se tourna vers lui d’un air intéressé.
-Tu peux m’en dire plus ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
Delphin le lui raconta dans les détails, du moins tout ce dont il se souvenait.
-Tu n’as jamais eu d’accident, fit-elle songeuse. Je ne me souviens même pas que tu sois tombé une fois… Qu’est-ce qui a changé ?
-Il y a une fille qui est arrivée depuis juillet… Elle habite en face de chez nous.
-Il est amoureux, voilà ce qui a changé ! lança Elizabeth avec un large sourire en faisant irruption dans la cuisine.
-C’est vrai ?
-Oui. Mais elle me déteste. J’ai essayé de l’aider ou juste de lui parler. Elle ne veut rien avoir à faire avec moi… Elle m’a même accusé de la harceler.
-Oh… Elle a l’air difficile.
-« Difficile » ? répéta Elizabeth. Cette fille ne mérite même pas ton attention, Del’. Oublie-la. « Il y a d’autres poissons dans l’océan. »
-Mouais.
Il n’y avait qu’une seule Alexia Duval en revanche. La seule pour qui il avait ressenti quelque chose.
***
Le même jour, Alexia et son père se promenaient sur la plage de Douarnenez. Ils s’étaient offerts deux jours de thalassothérapie dans le centre de la ville et profitaient à présent du beau temps avant de rentrer sur Tréboul.
Alexia faisait le constat qu’elle ne s’était pas retransformée en sirène depuis septembre. La colère semblait l’avoir abandonnée. Elle n’avait plus que des regrets et du chagrin quand elle y repensait, et elle en avait voulu à Delphin de partir vivre sa vie ailleurs. Elle avait l’impression d’être piégée, condamnée à continuer en traînant les évènements passés.
-Ca m’a fait du bien, dit son père. J’en avais vraiment besoin. On aurait dû se faire ça il y a longtemps. Comment tu te sens ?
-Ça va, dit-elle le regard perdu au loin.
Il faisait beau. Elle essayait de profiter de cet instant où elle ne ressentait rien de négatif. Son psy lui avait dit d’apprécier chaque moment de calme. Maëlle aussi.
***
Le choc de l'accident était passé avec les fêtes et les retrouvailles familiales. Delphin en fit l'expérience une fin de matinée. Il n'était pas seul.
Il se dirigea vers la grande bibliothèque du salon de ses grands-parents. Ceux-ci avaient un soin chirurgical en ce qui concernait le rangement de leurs livres, leurs trésors, tel que le voyait Delphin. Ils avaient de très vieilles éditions des classiques de Shakespeare et de vieux exemplaires de livres de contes reliés de cuir, mais ce qui intéressait le jeune homme traitait des légendes celtiques et de créatures fantastiques.
Plus particulièrement des sirènes. Il espérait bien trouver des informations dedans.
Il y passa des semaines à les collecter. il remplit un cahier, mais il n'y avait rien de vraiment concret… de tangible. Et encore, il n'écartait aucune piste.
Le temps était compté car il savait qu'à la rentrée, il devrait se concentrer sur ses études...
-Delphin... fit sa grand-mère en entrant dans sa chambre.
Il sursauta, un peu surpris qu'on vienne le déranger dans un tel désordre. Il espérait secrètement que ce n'était pas pour lui dire de ranger.
Son regard bleu-gris parcourut les livres étalés un peu partout, les dessins, les photocopies de livres empruntés à la bibliothèque locale, les croquis et esquisses, puis le carnet dans ses mains tachées d'encre bleue.
Elle prit une ou deux feuilles sur le fauteuil de la pièce et s'assit pour les regarder un instant.
-Qui est Alexia ?
-Notre nouvelle voisine.
-Ah oui. Celle dont tu es amoureux. Je suis toujours stupéfaite de tes talents en dessin. Parle-moi de ses parents.
-Ils sont arrivés en juillet, avec son père.
-Et sa mère ?
-Non, il n'y a qu'eux deux.
-Qu'est-ce qu'il y a entre vous ?
-Rien. Elle me déteste depuis qu'elle est arrivée. Je voulais l'aider mais ça n'a fait qu'empirer les choses. Et je suis sûr que c'est une sirène.
Il y eut deux secondes de silence qui firent douter Delphin sur ce qu'allait dire sa grand-mère.
-Oui, je crois aussi, dit-elle. Tout ce qu'on peut dire sur les sirènes s'applique à Alexia. Pas de mère ou en tout cas pas présente à l'âge où elle devient adulte... La colère... Le désir de faire du mal. De tuer même...
-Mais elle ne l'a pas fait.
-Je pense qu'une jeune sirène ne peut pas tuer. La transformation ne dure pas assez longtemps. Cet aspect-là est important : deux personnalités qui cohabitent jusqu'à ce que la sirène prenne le dessus, sur le corps comme sur l'esprit.
-Ca veut dire qu'elle va finir par être vraiment une sirène ?
-Hm-hm.
Delphin eut du mal à croire qu'il parlait vraiment de sirène avec sa grand-mère et qu'ils parlaient de l'avenir d'Alexia.
-… Je n'aurais pas dû partir.
-Je ne crois pas qu'il y ait grand-chose que tu puisses faire pour empêcher ça. C'est dans son ADN. On dit souvent que les sirènes sont des tueuses, des prédatrices… mais je me dis qu’il s’agit d’une ado. Elle a le temps de changer. Elle regrette peut-être ce qui s’est passé.
***
Les mois qui suivirent furent compliqués pour Alexia, même si elle essayait d’aller de l’avant, il y avait toujours quelque chose pour la tenir engluée dans le passé.
Ce jour-là, au niveau du CDI, elle passa devant de grands panneaux d’affichage recouverts de photos. Elle s’arrêta pour y jeter un coup d’œil. C’étaient les projets du lycée suivant les années. L’an passé, des élèves du lycée étaient partis aider à dépolluer une plage suite à une marée noire.
Le malaise l’envahit quand elle s’aperçut qu’elle cherchait Delphin. Il figurait bel et bien sur les photos. Une affichette signalait même qu’il était l’instigateur du projet…
Une chape de plomb supplémentaire lui tomba dessus et les larmes menacèrent de couler.
-Alex ! fit soudain une voix dans le couloir.
Des pas s’approchèrent de la rouquine, c’était Maëlle. Elle regarda les photos quelques secondes.
-Je ne savais pas qu’ils avaient gardé les photos… Oh, regarde-moi l’horreur…
Elle lui montra une photo de son frère englué dans le mazout jusqu’aux coudes.
-Même trois mois après, ses fringues sentaient encore… j’étais là aussi. C’était un beau projet.
Un beau projet… Une belle personne qu’Alexia avait diffamée, manquée de tuer de peu juste parce qu’elle n’arrivait pas à faire son deuil et à s’adapter à sa nouvelle ville. Il fallait vraiment qu’elle se fasse soigner…
Elle s’effondra en sanglots. Maëlle la retint.
-Ca va aller… Je vais t’accompagner.
***
Delphin tournait en rond. Il était de mauvaise humeur. Cela faisait plusieurs jours qu’il ne dormait pas. Il faisait le tour de l’horloge en attendant que le soleil se lève. Il n’en pouvait plus. Les médicaments qu’on lui avait prescrits ne faisaient plus effet. Il avait essayé tous les moyens qu’il connaissait : la tisane de camomille et tilleul, la musique douce, la lecture jusqu’à ce qu’il tombe endormi… Rien n’y faisait. Même sa grand-mère s’était mise à lui raconter une histoire pour qu’il s’endorme comme lorsqu’il était petit. Ça ne marchait pas.
Après plusieurs semaines sans cauchemar, ceux-ci revenaient à la charge et la rentrée scolaire approchait.
C’était la fin de journée chez les Hildeton. Sa grand-mère avait fait du thé et annoncé qu’Elizabeth passerait papoter.
Delphin vit la voiture de sa tante se garer. Elle lui adressa un grand sourire et s’approcha à grandes enjambées.
-Tu as une tête de déterré, Del’.
-Il ne dort pas, dit sa grand-mère.
-Des choses qui te perturbent ?
-Les souvenirs de l’accident, marmonna-t-il.
-Ca a dû être violent…
-Ouais…
Ce n’était pas vraiment l’accident en lui-même. C’était tout ce qu’il y avait eu autour : Alexia, l’accusation de harcèlement, la sirène et puis des souvenirs qu’il ne connaissait pas.
Sa tante sortit sur la terrasse et alluma ce qui ressemblait à une cigarette très mal roulée.
Delphin n’avait jamais vu sa tante fumer. Il savait juste qu’elle était plus « jeune » et détendue.
-Tu veux essayer ? lui demanda-t-elle.
-Qu’est-ce que c’est ?
-De l’herbe. Rien à voir avec ces saloperies qu’on trouve partout. Là, c’est naturel.
-Ca fait quoi ?
-Ça aide à se relaxer et à oublier ses problèmes.
Delphin se dit que rendu à ce stade il n’avait pas grand-chose à perdre.
-Aspire une petite bouffée, dit-elle en lui tendant.
Il toussa un peu. Elle sourit.
-C’est normal, ça fait toujours ça quand on n’a pas l’habitude… Comment tu te sens ?
Il se sentait léger et cotonneux.
-Bien.
Il s’assit sur une chaise pour être sûr de ne pas tomber au cas où ses jambes le lâcheraient. Elizabeth s’installa à côté de lui.
-Beth… fit sa grand-mère.
-Je sais, je gère.
-C’est plutôt efficace… fit Delphin en riant.
Il ne savait pas pourquoi il riait, ses nerfs lâchaient probablement.
Et la dernière chose qu’il vit fut sa tante le regarder en souriant.
Delphin se réveilla dans son lit. Il avait un léger mal de tête mais il avait dormi. Il regarda le réveil et songea qu’il n’avait pas vu les heures passer. Il était presque midi.
Quelques jours avant la rentrée, sa tante l’accompagna pour qu’il aille chercher son uniforme scolaire. De retour chez ses grands-parents, il fut prié de l’enfiler et de poser pour quelques photos.
-On va les envoyer à tes parents. Ça va leur faire plaisir.
-Tu es très beau.
Delphin n’était pas sûr qu’ils soient très objectifs. Il devait avouer qu’il portait assez bien l’uniforme et le plus important, il n’appréhendait pas la rentrée. Il se sentait prêt.
***
En arrivant au lycée ce matin-là, Alexia eut une sensation étrange de déjà-vu. C'était sa deuxième rentrée ici. Un nouveau départ. Tous ses anciens camarades de classe avaient eu leur bac. Rien ne pouvait l’empêcher de l’obtenir cette année.
End Notes:
Fin de la première partie ! N'hésitez pas à laisser une review !
Partie 2 : Chapitre 1 : Retour au réel by Alrescha
Author's Notes:
Mis à jour le 02/08
Delphin Tevenn regardait la côte française se rapprocher depuis le pont du ferry qui le ramenait d’Angleterre où il avait passé les deux ans et six mois qui venaient de s’écouler. De légères vagues faisaient à peine bouger le bateau et pourtant il sentait leur roulement plusieurs mètres sous ses pieds.
Il était encore fatigué de la soirée d’il y avait deux jours, lorsqu’il avait eu les résultats du bac. Il avait été fêter l’évènement avec des camarades de classe et sa famille à Brighton. Il ne s’était pas couché de bonne heure… Mais il était content de lui, il s’en était bien sorti. Il se disait même qu’il avait eu une chance insolente d’avoir d’aussi bons résultats après un traumatisme et en consommant du cannabis.
Il ne fallait plus tenter sa chance, elle serait de courte durée en présence de ses parents. Il devait absolument arrêter de fumer et se remettre dans le droit chemin. Ses parents n’étaient pas dupes, ils finiraient par s’en rendre compte.
Pourtant, s’il avait commencé, c’était qu’il y avait une raison. Il avait bien cru devenir fou à force de faire des cauchemars à répétition. Il avait épuisé tous les remèdes qu’il connaissait. Puis on lui avait proposé de l’herbe et ça le soulageait. Il réussissait à dormir. Il avait réussi à se reposer suffisamment pour pouvoir suivre les cours et passer son bac.
La côte se rapprochait. Il distinguait mieux la forteresse de St-Malo et les touristes sur les remparts.
C’était la première fois qu’il rentrait depuis qu’il était parti. Ses parents étaient venus bien sûr, pour les deux semaines de vacances entre Noël et le Nouvel an comme à l’accoutumée. Ils avaient échangé par téléphone et par visio sur l’ordinateur qu’ils lui avaient offert, mais il ne leur avait pas raconté tout ce qu’il s’était passé.
Il aurait pu revenir quelques semaines pendant les vacances d’été mais il avait préféré rester loin de Tréboul pour tout un tas de raisons. D'abord, il ne pouvait pas dire la vérité à ses amis : ils ne le croiraient pas. Ensuite ses parents n’auraient pas été disponibles et enfin, retourner sur les lieux de son traumatisme n’aurait pas été une bonne chose.
Son regard se posa sur la jetée, de l’autre côté de l’embarcadère. Les promeneurs s’amassaient pour observer les bâteaux qui rentraient au port. Plus loin, une file se formait pour prendre la navette maritime qui reliait St-Malo à Dinard.
Il y avait plus de fréquentation là, sur cette jetée en une journée qu’à Tréboul sur une année. Les deux villes ne jouaient pas dans la même cour, c’était évident. Delphin avait toujours été très attaché à sa ville natale et pourtant, il avait pris la décision de partir rapidement. Voir d’autres villes, d’autres choses lui avait fait le plus grand bien. Il avait réussi à tourner la page de ce qu’il s’était passé avant son départ. Dans quelques heures, il serait de nouveau à Tréboul et il était presque sûr que les souvenirs ressurgiraient.
Il regarda autour de lui. Pourquoi rentrer à Tréboul alors qu’il pourrait vivre ici, à Saint-Malo ? Mais il ne savait pas s’il réussirait à s’habituer à la foule et à une ville aussi grande. Et puis, il était inscrit à la fac de Quimper pour y suivre des études autour de la culture bretonne. Tréboul en était plus près. Et ses amis Thomas et Lionel habitaient Douarnenez.
Des cris d’enfant l’arrachèrent de ses pensées.
-Papa ! Papa ! Regarde !
Un banc de dauphins nageait à quelques mètres du ferry. Delphin se surprit à les regarder avec un amusement identique à celui de la fillette à côté de lui. Il en voyait presque à chaque fois qu’il traversait la Manche et il ne s’en lassait jamais.
Il regarda un long moment la mer, les vagues. La houle l’hypnotisait. Il se laissa porter par cette transe aquatique. Il pouvait ressentir le saut synchronisé des dauphins, bondissant de la force des vagues puis se laissant retomber dans l’eau. Il ferma les yeux. Il pouvait sentir la puissance de la mer, la profondeur, le silence… c’était une sensation extrêmement familière en même temps qu’étrangère. Combien de temps s’était-il passé sans qu’il ne mette les pieds dans l’eau ? Sans qu’il n’y plonge ? Il aurait dit au moins deux ans…
Il n’avait aucun souvenir vraiment précis. Tout ce qu’il s’était passé en Angleterre lui semblait issu d’un rêve. La seule chose qui le reliait à la réalité était le ferry sur lequel il se trouvait.
L’annonce du capitaine l’arracha brutalement de ses pensées. « Mesdames et Messieurs, dans quelques instants, nous arrivons au port de Saint-Malo. Tout l’équipage espère que vous avez passé un agréable voyage en notre compagnie et vous souhaite une bonne journée. Port d’arrivée : Saint-Malo. Ladies and gentlemen… » Delphin prit sa valise et se dirigea vers le bastingage côté port.
Le ferry amarré, Delphin descendit. Il repéra ses parents depuis la passerelle. Il ne savait pas pourquoi mais il s’était imaginé qu’ils arriveraient en retard.
Alors qu’il avançait lentement vers eux, il se demanda si leur présence à l’heure prévue ne cachait pas des soupçons le concernant. Ils ne l’avaient pas vu depuis un moment, et, il fallait être honnête, Delphin avait l’âge de faire des conneries. Fumer de l’herbe en était une belle. Il n’imaginait pas ce qu’il se passerait si ses parents le découvraient. Dans le doute, il avait assuré ses arrières : il n’avait rien emmené. Il espérait tenir le plus longtemps possible sans en avoir besoin.
Il savait que l’herbe avait une odeur et que sa mère la reconnaitrait tout de suite car Elizabeth sa tante en avait fumé dans sa jeunesse. S’il en avait besoin, il devrait trouver une excuse pour aller à la plage ou ailleurs… et encore, l’odeur allait sûrement rester sur ses vêtements. Elle ne supporterait pas un tel affront, Elizabeth l’avait prévenu.
Il ne devrait pas avoir de mal à diminuer sa consommation voire à l’arrêter. Ce n’était pas comme s’il s’en fumait dix par jour. Il en fumait un avant de se coucher, deux s’il était énervé et plus, occasionnellement, en soirée.
-Del’ ! fit son père.
Delphin s’avança vers eux.
-Ça a été le voyage ?
-Oui, niquel. Et vous, la route ?
-Il y avait beaucoup de monde, fit sa mère.
-Sortons de là, dit son père en débarrassant Delphin d’une valise.
Ils se dirigèrent vers le parking où Delphin posa ses affaires dans la voiture.
-On va chercher un resto avant qu’ils ferment ? proposa son père.
-Oui, je commence à avoir faim.
-Pourtant tu as eu un bon petit-déj’ ce matin si je ne m’abuse.
-Oui, mais je me suis levé tôt.
Ils entrèrent dans la cité intra-muros. Il y avait beaucoup de monde, comme ils s’y étaient attendus. C’était le début des vacances d’été.
-Trouvons un restaurant et rentrons, proposa la mère de Delphin. A moins que tu veuilles profiter de la plage ensuite ?
-Tu dois être pressé de rentrer, dit son père.
Delphin haussa les épaules. En fait, il hésitait à traîner ici avec ses parents ou se dépêcher de rentrer à Tréboul et retrouver la plage des sables blancs…
-Peu importe, dit-il. Comme vous voulez.
Il savait que ses parents profitaient rarement de leurs week-ends. S’ils voulaient traîner, cela lui allait. Il n’était pas pressé.
Ils marchèrent un moment à la recherche d’une crêperie où il y avait encore de la place. A cette période de l’année, cela relevait du défi. Aucune n’était immense. En revanche, elles étaient très nombreuses à Saint-Malo intramuros.
Ils s’installèrent dans une crêperie à la devanture jaune. L’intérieur était décoré de lutins en céramique parfois en équilibre précaire sur les poutres ou les rebords de fenêtres et jusque sur les tables.
Delphin regarda celui qui tenait le menu du jour. Il avait toujours été très attiré par les créatures fantastiques et même si elles l’avaient rattrapé, ce trait de caractère n’avait pas changé. Au contraire, il était plus que jamais ancré en lui. Même s’il avait voulu oublier ce qu’il s’était passé, il savait qu’une sirène avait provoqué son accident. Il savait que les sirènes existaient.
-J’ai envoyé ton dossier d’inscription à l’université, dit sa mère. Si on n’a pas de nouvelles dans l’été, il faudra sans doute y aller directement avec tous les papiers. J’ai fait des photocopies au cas où.
-... Ok.
-Il y a un stage en milieu professionnel. J’espère que tu as des vêtements plus sérieux que ça.
Elle voulait dire plus sérieux qu’un sarouel. Delphin en avait au moins six et il ne portait pas le plus coloré aujourd’hui. Il soupira.
-Je sais que tu as porté un uniforme pendant deux ans et que tu as envie de vêtements plus décontractés. Mais avoir quelques pantalons, des jeans par exemple ou des pantalons en toile, quelques chemises et des pulls, ça serait bien. Je peux t’accompagner…
-C’est bon. Je m’en occuperai.
-Rien n’urge, renchérit son père en ouvrant le menu. On a tout le temps de voir ça. Hm… Je pense qu’on peut fêter ton retour avec une bouteille de cidre. Doux ou brut ? Ah, il y a du fermier.
Le serveur prit leurs commandes et s’éloigna.
-Il faudra que tu t’attaches les cheveux aussi, ça fera plus… poursuivit sa mère.
Delphin ignora son conseil.
-Ta cicatrice se voit quand tu les attaches ? lui demanda son père.
-Un peu, répondit le jeune homme.
La forme de sa cicatrice avait nourri les théories les plus folles pendant de longs mois. Un trident. Ce n’était pas sans rappeler Poséidon le dieu de la mer… C’était un symbole aussi prêté aux sirènes et aux tritons. Sirène qui l’avait attaqué. Il y avait forcément un rapport. Le sujet était sensible, même si ses cheveux avaient repoussé et la couvraient en bonne partie.
Le serveur revint avec les commandes et les Tevenn purent manger. Delphin prit son temps. Il n’avait pas envie de parler. Du moins, pas de ce qu’il ferait à la rentrée ou après. Il avait deux mois devant lui avant d’y penser.
Ils finirent de déjeuner et après une brève promenade dans les ruelles, retournèrent à la voiture.
Ils se mirent en route pour Tréboul.
Delphin appuya sa tête contre la vitre et regarda les paysages défiler. Il essayait de ne pas trop penser au passé. Ça ne servait à rien. Il devait se concentrer ce qu’il allait faire de ses vacances. Même s’il n’en avait aucune idée.
-Delphin, est-ce que tu pourras t’occuper des repas et des courses, s’il te plait ? lui demanda sa mère.
-Hm-hm, répondit-il en sortant ses écouteurs de son sac à dos.
Il mit un peu de musique et regarda ses messages. Le nom de sa tante apparaissait en premier, elle lui souhaitait un bon retour. Il lui répondit qu’il était bien arrivé, mais pas encore chez lui. Ensuite venait le dernier message de Thomas, qui lui demandait de le tenir au courant lorsqu’il serait rentré afin d’organiser une fête pour son retour. Delphin préférait attendre plusieurs jours avant d’organiser un tel évènement. Il voulait un peu de calme et de repos avant de faire quoi que ce soit. Il lui répondrait plus tard.
De longues heures s’écoulèrent. Il coupa la musique et essaya de dormir un peu sans y parvenir tout à fait. La route était longue. Il n’avait pas le souvenir qu’elle l’était autant.
Il manquait quelque chose. La mer, une étendue bleue. La fraîcheur de la brise marine. Une impression d’être chez soi, d’être libre. Alors qu’il était enfermé dans une voiture et qu’il avait un peu chaud. Il lui tardait de rentrer et de retrouver un air frais, familier.
Enfin, il reconnut les paysages. Ils arrivaient à Douarnenez.
Ils montèrent la côte qui menait à Tréboul et entrèrent dans la rue des Dunes. Il la trouva inchangée. Il y avait toujours les ardoises sur les toits, toujours les murs blancs et les hortensias bleus.
Son père gara la voiture devant le garage et ils descendirent. Delphin prit ses affaires dans le coffre et entra dans la maison à la suite de sa mère. Il se dirigea aussitôt vers l’étage et monta à sa chambre.
Ses parents avaient procédé à quelques changements. Ils avaient remplacé son lit par un plus grand. Ils avaient d’ailleurs dû changer l’armoire et le lit de place. Il ouvrit son armoire et découvrit qu’elle était vide. Il se souvint que sa mère lui avait dit que ses vêtements étaient sûrement trop petits maintenant et qu’elle les avait donnés à une œuvre de charité. Elle lui avait donné un peu plus d’argent de poche pour qu’il s’achète de nouveaux vêtements. Il comprenait pourquoi elle avait pris cet air pincé en le voyant, elle s’était sûrement attendue à quelque chose de plus classique.
Il ouvrit la valise et commença à ranger ses affaires.
Sa mère arriva avec la deuxième valise.
-On a fait un peu de vide, dit-elle. On n’a pas touché à ce qu’il y avait dans le bureau, on l’a juste déplacé.
-OK.
Delphin ne se souvenait pas en détail de ce qu’il y avait dans son bureau mais à la manière dont sa mère l’évoquait, il devait s’agir de choses importantes, en tout cas pour lui. Il verrait ça plus tard.
-Je redescends, dit sa mère. A toute à l’heure.
-A toute.
Elle redescendit.
Il ouvrit la deuxième valise et continua de ranger ses affaires.
Il avait presque fini lorsque ses mains se mirent à trembler. Il regarda l’heure sur son réveil. Seize heures et trente minutes. Il était presque l’heure… D’habitude, il fumait à peu près à cette heure-là. Sauf qu’aujourd’hui il n’avait rien… Il avait fini son stock avant de partir en se disant qu’il arrêterait une fois revenu. Il devait arrêter. Ça ne servait à rien d’y penser…
Il aurait dû se renseigner avant de prendre une telle décision… Il avait été bien naïf de croire que ça se ferait sans mal… Il devait absolument se reprendre. Il devait impérativement se calmer et ne plus y penser. Ça avait été une erreur de commencer, une terrible erreur. Une terrible et stupide erreur. Il aurait dû dire la vérité depuis le début. Il aurait dû accepter n’importe quelle solution. Tout sauf ça. Il avait su dès le moment où il avait commencé que ce n’était pas une solution.
Il s’assit sur son lit, essaya de se calmer en respirant profondément. Ses articulations le gênaient. Il sentait une douleur venir et s’installer. Il allait passer une sale soirée… Encore plus, si ses parents s’apercevaient de quelque chose.
C’était peut-être déjà le cas. Un frisson glacé le traversa à cette idée. Mais ils n’avaient rien dit. Ils attendaient peut-être qu’il vienne leur dire… Qu’allait-il leur dire ? Comment allait-il se justifier ? Ça avait été la seule solution ? C’était faux… Il ne voyait pas d’issue possible. Il devait gérer ça seul. C’était de sa faute.
Transpirant à grosses gouttes, il se dirigea vers la salle de bain et alla se passer de l’eau sur le visage. Il tomba nez à nez avec son reflet dans le miroir au-dessus du lavabo. La dernière fois qu’il s’était regardé dans ce miroir, il y avait vu un adolescent malade, traumatisé et réchappé de justesse à la mort, le crâne tondu, les yeux cernés par le manque de sommeil et ses cauchemars. Il s’était demandé comment il allait vivre après son accident.
Maintenant il avait la réponse : il survivait. Il avait fait de son mieux pour avoir son bac malgré ce qui lui était arrivé et les conséquences que son accident avait eues sur sa mémoire mais il n’avait pas la sensation de vivre pleinement, comme avant. Une partie de lui était restée au fond de l’eau. Il la sentait qui l’appelait parfois. Le traumatisme se voyait encore sur son visage, particulièrement dans ses yeux. Ils avaient l’air moins vif comme si toute l’insouciance de sa jeunesse avait disparu à jamais. Le manque de sommeil se voyait toujours mais pour les cauchemars, Delphin avait trouvé une solution, pas idéale certes mais elle lui permettait de dormir.
Delphin se détourna du miroir. Il avait honte d’avoir sombré dans la drogue. Et en même temps, c’était la seule solution qui avait réellement fonctionné.
-Delphin, le dîner est prêt ! lança soudain sa mère.
Il prit une profonde inspiration. Il tremblait et transpirait à grosses gouttes. Il n’avait pas faim, il avait même la nausée rien que de penser à manger. Il ne pouvait pas descendre les escaliers dans cet état-là.
-Je n’ai pas faim ! répondit-il la bouche sèche.
-C’est juste une salade.
Il n’avait pas trop le choix. Refuser éveillerait leurs soupçons.
-… j’arrive dans cinq minutes.
Il prit une douche et descendit. Il devait faire illusion. Il s’installa à sa place en espérant que son corps n’allait pas le trahir.
-Tout va bien ? lui demanda son père. Ça te plait, les changements qu’on a faits ?
-Oui, très bien.
-On est contents que tu sois revenu. On espère que ça t’a aidé.
-... Il est encore un peu tôt pour le dire.
-Tu as prévenu Lionel et Thomas ? Tu leur as donné des nouvelles ?
-Oui.
Un frisson lui parcourut l’échine. Il sentit l’agacement remonter. Le repas durait. Les questions le fatiguaient. A quoi bon ? Ce n’était pas comme s’ils s’étaient souciés de lui ces dernières années… Il soupira et ravala la rancœur qui montait en lui.
-Ça va ?
-… Juste fatigué.
-Tu t’es couché tard hier soir ? Ou tôt ce matin ?
-Ouais. On a fêté le bac et mon départ…
-Je suppose que tu comptes fêter ton retour aussi…
-Oui.
-Tu as du temps pour te reposer de toute façon.
Se reposer c’était exactement ce dont il avait besoin. Du repos et du calme. Et surtout pas de questions.
Il aida à débarrasser et remonta dans sa chambre. Il n’en pouvait plus. Tout son corps lui faisait mal. Il avait l’impression que sa tête allait exploser…
Il se coucha mais il n’était pas fatigué. Il était surtout irrité, agacé. Il commençait à tout remettre en question. Pourquoi était-il rentré ? Il aurait dû rester en Angleterre, là ses parents n’auraient jamais su. Il n’aurait pas eu à arrêter aussi brutalement. Quelle idée de revenir ! De prendre autant de risques ! Quelle idée à la con franchement de partir sans rien. Il aurait pu prévoir au moins de quoi le dépanner ce soir. Ensuite il se serait débrouillé. Quelle idée à la con de commencer à fumer… Il n’avait pas vu d’autre alternative aux médicaments. Il y en avait pourtant une : dire la vérité aux médecins, se faire enfermer, passer ses journées couché à baver…
Non, c’était n’importe quoi. Il n’aurait pas supporté ça. L’herbe avait été la seule solution…
L’herbe… Quelques grammes et c’était fini, la douleur, les cauchemars, les souvenirs étranges… Quelques grammes et une nuit de repos. De vrai repos…
C’était de la torture. Il devait arrêter d’y penser. Le problème c’était que son corps n’arrêtait pas de lui rappeler qu’il n’avait pas eu sa dose.
Il frissonna plus fort et plus longtemps et s’enveloppa dans sa couette. Il se passa quelques minutes où les effets du manque semblèrent s’atténuer avec la chaleur. Malheureusement, ce fut de courte durée.
Il rejeta la couette, la trouvant subitement étouffante. La nuit allait être longue et il ne devait pas éveiller les soupçons de ses parents. Mais peut-être savaient-ils déjà. Ses grands-parents savaient pour son addiction, il n’y avait aucune raison pour qu’ils n’en informent pas ses parents.
Quelle idée stupide. Quelle naïveté.
Il devait faire quelque chose. Il ne pouvait pas rester comme ça. Il y avait forcément un truc qui l’aiderait… Oui, un joint mais il n’en avait pas. Il y avait sûrement autre chose…
Il devait réfléchir…
La mer. C’était habituellement là-bas qu’il réglait tous ses problèmes.
Il descendit au rez-de-chaussée et sortit de la maison, ruisselant de sueur. Il sentait ses membres protester à chaque mouvement, lui causant des crampes. Il manqua la dernière marche de l’escalier mais se rattrapa de justesse au radiateur de l’entrée.
Il se dirigea vers la plage. La nuit tombait à peine en ce soir d’été. L’ambiance était étrange, la lumière surtout. Il ne savait pas si c’était un effet du manque mais les choses semblaient entourées d’un halo lumineux éblouissant.
Il sentait les embruns à mesure qu’il avançait vers l’eau. La fraîcheur lui faisait du bien. Cela lui avait toujours fait du bien d’être à la plage.
Les jambes endolories, il se laissa tomber au bord de l’eau et laissa les vagues l’immerger. Il soupira de soulagement. Il n’arrivait pas encore à penser clairement cependant. Son esprit divaguait. Il voyait des reflets argentés sur l’eau au niveau de ses jambes. Les mêmes que ceux qu’il avait vu lors de son accident. La fraîcheur de l’eau iodée lui faisait du bien. Il se sentait mieux. Il arrivait à penser à autre chose. Il pensa à Alexia. Il ne l’avait pas encore recroisée. Ça n’allait sûrement pas tarder. Et il n’avait aucune idée de ce qu’il lui dirait.
Il ferma les yeux, essaya de faire le vide, de profiter du moment présent et du répit que lui accordait la mer. Il n’avait pas peur étonnamment. La mer lui avait inspiré la peur pendant une longue période, une peur causée par son accident bien sûr. Au fond, il savait que ce n’était pas la mer le problème… Y en avait-il vraiment un ? Il savait ce qui avait causé l’accident. Il lui avait fallu du temps mais il l’avait accepté. Une sirène. Une sirène aux cheveux roux et aux yeux verts…
Chapitre 2 : Avancer malgré tout by Alrescha
Author's Notes:
Bonne lecture !

Mise à jour le 02/08
Ce jour-là, Alexia s’apprêtait à sortir en ville. Elle avait eu les résultats du bac il y avait deux jours, et après pléthore d’absences et un redoublement de son année de première, elle l’avait enfin obtenu. Il était temps d’aller fêter l’évènement dignement avec Maëlle. Elle prit son sac en bandoulière et le balança sur son épaule.
Un bruit de roues sur du gravier suspendit son geste. Elle regarda par la fenêtre et vit la voiture des Tevenn se garer sur leur allée de garage. Si tôt ? Habituellement, ils ne revenaient que dans la soirée. Alexia avait coutume de voir leur voiture arriver lorsqu’elle dînait avec son père.
Intriguée, elle les observa. Qu’est-ce qui pouvait justifier un retour aussi prématuré ? Elle espérait bien avoir une réponse dans les prochaines minutes. Mme Tevenn sortit la première, toujours aussi élégante. Alexia l’avait croisée une fois et elle lui avait adressé un regard si froid qu’elle n’avait plus osé regarder la splendide maison de ses voisins pendant plusieurs mois… M. Tevenn était tout l’opposé de son épouse. Les rares fois où Alexia l’avait croisé à l’hôpital, il lui avait adressé un sourire et un regard compatissants. Elle aurait peut-être pu lui parler ou lui demander des nouvelles de Delphin… Elle ne l’avait pas fait. C’était trop tard maintenant.
La portière arrière s’ouvrit sur un jeune homme aux longs cheveux blonds et aux vêtements colorés. Alexia fut incapable de faire le moindre mouvement, elle était comme hypnotisée. Au fond d’elle, elle savait de qui il s’agissait, elle voulait juste voir son visage pour en être sûre et il se tourna dans sa direction.
Elle lâcha son sac lorsqu’elle le reconnut. C’était Delphin ! Voilà qui justifiait le retour prématuré des Tevenn. Ils étaient allés le chercher !
Elle était un peu loin pour en juger mais elle pouvait voir qu’il avait changé. Ses cheveux étaient plus longs, son style vestimentaire était différent de celui qu’elle avait connu autrefois. Il ne regarda pas du tout dans sa direction ce qui l’étonna un peu.
Elle sentit son pouls s’accélérer, sa respiration lui jouait des tours aussi. La dernière fois qu’elle l’avait vu, c’était au lycée quand il était venu rendre ses livres. Quelques jours plus tard, son père lui avait appris que les Tevenn étaient partis en Angleterre et elle n’avait pas revu Delphin depuis, seulement ses parents. Il avait dû passer son bac dans un lycée français et était revenu pour finir ses études.
Alexia avait du mal à réaliser. Delphin était rentré. Cela signifiait qu’ils se croiseraient à nouveau, qu’elle ressentirait à nouveau le poids de la culpabilité sur ses épaules. Elle ne savait pas comment réagir après s’être habituée à son absence.
Tout le temps qu’elle avait passé à essayer de se convaincre que ce n’était pas de sa faute. Elle avait eu tort. Elle n’avait pas cherché à connaître Delphin, elle avait simplement décidé de le détester. Pourquoi ? Parce qu’il avait ses deux parents, parce qu’ils semblaient tous heureux. Et parce que ça avait été facile.
La sirène avait transformé cette détestation puérile en haine meurtrière. Elle ne pourrait pas s’en justifier auprès de Delphin, encore moins espérer qu’il lui pardonne. C’était trop tard. Elle lui avait pourri la vie. Il était parti à cause d’elle.
Elle le vit soudain à la fenêtre de sa chambre. Elle était ouverte et elle voyait un peu l’intérieur de la pièce. Elle devina du mouvement et vit sa silhouette de dos. Il rangeait ses affaires.
Son portable vibra sur son bureau, interrompant ses pensées. Maëlle s’impatientait. Elle ramassa son sac et se dirigea vers la porte de sa chambre. Elle sentait son téléphone vibrer à nouveau à l’intérieur mais ses pensées étaient tournées vers Delphin. Elle soupira. Elle s’était excusée. Elle était allée le voir dans sa chambre mais il dormait. Ça ne comptait pas vraiment. Elle n’aurait jamais le courage d’aller lui parler. Il n’y avait de toute façon aucune chance pour qu’il lui adresse à nouveau la parole, ni même pour qu’il écoute ses excuses.
Elle descendit les escaliers d’un pas résigné. Il n’y avait rien à espérer. Il ne lui pardonnerait pas. Elle n’aurait pas pardonné la personne si elle avait été dans la même situation.
Elle sortit de chez elle et se dirigea vers la plage. Elle y allait moins depuis ce qu’il s’était passé. L’accident. Elle l’avait vu en boucle. Le sang sur ses jambes. La planche qui cognait contre les rochers. Delphin le crâne fracassé… L’ambulance. Elle avait eu si peur… et ensuite elle l’avait détesté pour avoir repris ses habitudes. Les cours en moins, mais elle était sûre que c’était à cause d’elle. Tout était de sa faute.
Arrivée à l’arrêt, elle regarda les horaires. Le bus n’arriverait que dans quelques minutes. Elle fixa la jetée un instant puis là où se trouvaient les rochers parmi lesquels elle s’était « réveillée » trois ans auparavant. Elle avait repris le contrôle juste à temps. Si elle ne l’avait pas fait, si elle n’avait pas prévenu les secours, Delphin serait mort et elle était quasiment certaine qu’elle n’aurait pas survécu à sa propre culpabilité. A marée haute, l’endroit était invisible. Personne ne pouvait soupçonner qu’il s’y était passé quelque chose de terrible.
Un fort bruit de moteur la fit détourner le regard : le bus était arrivé. Elle entra et s’assit près d’une vitre, en se demandant si elle méritait une vie normale.
Alexia reconnut Maëlle à la couleur de ses vêtements : violet et noir, ainsi qu’à son sourire. Son amie l’attendait devant la plage de Douarnenez. Son visage changea en la voyant.
-Ça va ? Tu as l’air bizarre.
-Oui, ça va, dit Alexia peu convaincue et convaincante.
-Tu es sûre ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
-Ça ne sert à rien d’en parler. Ca… Ça ne changera rien.
-ça dépend de ce que c’est.
-Delphin est revenu, répondit Alexia dans un souffle.
-C’est super, ça ! fit Maëlle avec enthousiasme. Ça vous laissera une chance de…
-Ca ne servira à rien, la coupa la rousse. Pourquoi voudrais-tu qu’il m’écoute ? Je n’ai aucune excuse.
-Tu as prévenu les secours. Tu es allée le voir à l’hôpital. Tu t’es inquiétée pour lui. Tu n’as jamais voulu lui faire de mal… pas physiquement du moins. Mais si tu as peur, je peux tâter le terrain…
-Je n’ai pas peur. Ça ne sert à rien, c’est tout. Parlons d’autre chose.
-Hm. Si tu veux… dit Maëlle pas convaincue. A part ça, quoi de neuf ?
-Je pense que je vais accepter la proposition de Sylvain, fit Alexia soulagée que Maëlle ait compris qu’il ne fallait pas insister au sujet de son voisin.
-De ?
-Je vais sortir avec lui.
Depuis quelques temps, Alexia se sentait en manque d’affection. Il y avait bien sûr son père et Maëlle mais ce n’était pas ce genre d’affection qu’elle recherchait. Elle voulait quelque chose de plus intime, de plus… amoureux. Elle voulait des caresses sur sa peau, des baisers sur ses lèvres, des sourires charmeurs et des regards entendus. Elle voulait être le centre du monde pour quelqu’un et que quelqu’un soit le centre du monde pour elle. Elle avait l’impression qu’il n’y aurait qu’en ayant cette expérience qu’elle s’en sortirait, qu’elle se remettrait véritablement de ce qu’il s’était passé.
Maëlle ne fit pas de commentaire mais elle ne semblait pas ravie de cette nouvelle.
-Tu n’es pas contente ? fit Alexia. Toi qui n’arrêtais pas de me dire de sortir et voir du monde…
-Si, si, je suis très contente pour toi mais…
-Et Thomas Picard ? répliqua Alexia. Pourquoi tu ne sors pas avec lui ? Tu m’encourages mais tu ne vois personne…
Alexia avait parfois l’impression que son amie sacrifiait sa vie privée pour elle mais elle ne voulait pas l’empêcher de quoi que ce soit. Maëlle avait le droit de fréquenter qui elle voulait.
-C’est… différent, fit Maëlle en souriant.
Alexia savait que Maëlle avait reçu un certain nombre d’invitations à sortir de la part de Thomas. Malgré les refus qu’elle lui assenait en guise de réponse, Alexia était sûre qu’elle avait un léger faible pour lui.
Alexia sortit son portable et envoya un sms à Sylvain. Elle voulait avancer, laisser les évènements d’il y avait trois ans derrière elle, profiter de la vie enfin.
Sylvain et elle s’étaient rapprochés l’an passé. Ils avaient tous les deux redoublé leur première. Ils avaient beaucoup de points communs. Sylvain aussi n’avait plus que son père. Ils aimaient les mêmes groupes de musique, adoptaient le même style vestimentaire… Et puis, il lui avait déjà proposé de sortir mais elle ne s’était pas sentie prête. Elle avait été longtemps choquée de ce qu’elle avait fait, de ce que la sirène avait fait. Elle avait eu peur de s’en prendre à d’autres personnes. Elle savait maintenant que sa haine et les actes qui en avaient découlé n’étaient dirigés que vers Delphin. Il l’avait cherché, il avait insisté malgré ses refus. Il s’était exposé à sa violence. Et il ne s’était pas excusé.
Elle voulait oublier tout ça pour de bon. Sylvain et elle s’étaient presque immédiatement liés d’amitié. Elle se demandait si ce n’était pas un peu bizarre de faire évoluer leur relation vers quelque chose de plus amoureux. Il était son type, et elle voyait parfois à la manière dont il la regardait qu’il espérait plus, sans jamais lui dire, sans jamais la brusquer. Elle pensait que cela pouvait être la bonne personne, bien qu’elle n’ait pas d’élément de comparaison. Il la respectait et la comprenait. C’était un bon début.
-J’espère que c’est quelqu’un de bien, dit finalement Maëlle.
Alexia n’eut pas à attendre bien longtemps la réponse de Sylvain. Il lui proposait déjà d’aller au cinéma voir un film dont ils avaient parlé plusieurs mois auparavant. Ce texto éclipsa le reste de la journée, les résultats du bac, le retour de Delphin et même la présence de Maëlle. Pour la première fois depuis des années, Alexia se sentait enfin heureuse. Elle avait l’impression de nager dans le bonheur.
Elle échangea plusieurs textos avec Sylvain, plusieurs dizaines jusqu’au soir. Elle avait encore son téléphone dans ses mains lorsqu’elle passa la porte de chez elle.
-Comment s’est passée ta journée ? lui demanda-t-il.
-… Bien.
-La mienne s’est bien passée aussi… dit-il.
Son père soupira et s’assit sur une chaise de la cuisine.
-Tu as vu que Delphin était rentré ?
A ce nom, Alexia leva les yeux de son téléphone, sans vraiment savoir pourquoi. Ce n’était pas comme si elle allait pouvoir changer quoi que ce soit à ce qu’il s’était passé avant son départ.
-Oui.
-Je pense que ça peut être bien pour vous de parler. Pas forcément de ce qu’il s’est passé. Mais tu pourrais aller lui dire bonjour.
Alexia se demanda pourquoi elle ferait une chose pareille. Il y avait fort à parier que Delphin ferait mine de ne pas l’avoir vue.
-Je pense que ça t’a manqué de ne pas lui parler après son accident.
-… Peut-être, concéda-t-elle en soupirant.
Elle ne voulait pas être triste, pas maintenant qu’elle avait réussi à tourner la page. Elle ne voulait plus penser à Delphin, au passé et à ce qu’elle aurait dû faire ou non. Elle avait fait bien plus que sa part. Elle lui avait sauvé la vie alors qu’il s’était mal comporté avec elle. Bon, ça n’avait pas mérité une fracture du crâne mais il ne lui avait jamais présenté d’excuses. Non, c’était elle qui avait dû s’excuser…
-J’ai vu Maëlle aujourd’hui, lança-t-elle en espérant chasser le sujet pour le reste de la soirée.
-Comment elle va ?
-Bien.
-Je l’aime bien. Elle est vraiment sympa. Tu peux l’inviter plus souvent si tu en as envie. Elle sera toujours la bienvenue.
Le lendemain, Alexia décida d’aller à la plage. Sylvain viendrait la rejoindre et ils iraient au cinéma dans la soirée.
Elle s’installa dans un coin à l’écart des autres, ce qui au final lui conférait trois mètres de distance avec la serviette la plus proche car la plage de Tréboul était petite. Elle prit son roman en cours et s’apprêtait à poursuivre sa lecture quand elle vit Delphin à une dizaine de mètres d’elle. Il était accompagné de son ami Thomas. Une braise rougeoyante attira son regard. Il fumait, mais ça ne semblait pas être une cigarette. Il avait l’air plus détendu que lorsqu’elle l’avait vu lors de son retour.
La discussion semblait un peu nerveuse, crispée. Derrière ses lunettes de soleil, on devinait le froncement de sourcils désapprobateur de Thomas. Delphin, lui, avait l’air ailleurs. Il ne regardait même pas la mer. Elle avait pourtant entendu dire qu’il adorait ça.
Elle prit son roman en essayant de rassembler ses souvenirs sur les dernières lignes qu’elle avait lues. Elle n’était pas responsable de Delphin. Comme elle, il était adulte et il faisait ses propres choix.
Elle mit ses écouteurs pour l’aider à chasser ses pensées négatives et reprit sa lecture.
Un appel de Sylvain la sortit brutalement de l’enquête de l’inspecteur Servaz.
-Allô ? Oui, je te vois, dit-elle en tournant la tête vers la rue. J’arrive.
Elle replia ses affaires rapidement et alla rejoindre Sylvain sur le trottoir.
-Salut. Tu vas bien ? dit-il.
-S’lut. Oui. Et toi ?
-Très bien. Tu es prête ?
-Oui.
Il lui prêta un casque puis s’installa et l’invita à faire de même. Ils filèrent vers Douarnenez et le cinéma. Ils prirent leurs places et s’assirent côte à côte.
-Ça me fait vraiment plaisir que tu aies accepté.
-Moi aussi. Enfin… que tu aies proposé.
-Tu vas mieux. Ça se voit, reprit Sylvain.
-Merci. Tu es la première personne à me le dire.
-Maëlle ne t’a rien dit ?
-Elle ne fonctionne pas comme ça. Mais on se voit souvent donc je pense qu’elle l’a remarqué.
-Si tu le dis. Au fait, en parlant de remarquer des choses… J’ai aperçu Delphin Tevenn sur la plage. Vous avez parlé ?
-Pourquoi tu me demandes ça ? demanda Alexia en se tournant vers lui.
-Comme ça. Je voulais savoir s’il t’avait dit quelque chose…
-Non, on ne s’est pas parlés.
-Ok. Tant mieux. J’avais peur qu’il t’ait insultée ou…
-Le film commence, le coupa Alexia pressée de changer de sujet.
-Je suis rassuré, chuchota-t-il alors que les premières notes du générique sonnaient.
Deux heures plus tard, ils ressortaient en débattant de la justesse du film par rapport au livre.
-Tu veux aller boire un verre ?
-Pourquoi pas ?
Ils s’installèrent dans un bar non loin du cinéma.
-Désolé pour tout à l’heure. J’étais inquiet, se justifia Sylvain.
-Je sais. Je vais bien.
-Bien. N’en parlons plus alors.
Une bonne heure plus tard :
-Oh, il va falloir que je rentre…
-Tu veux que je te raccompagne ?
-Oui, dit-elle avec un sourire.
Quand ils furent rue des dunes, Sylvain l’aida à enlever son casque. Son pouce effleura la joue d’Alexia. Elle resta immobile, comme hypnotisée. Elle le regardait dans les yeux. Ce contact avait éveillé sa curiosité. Elle se sentait bien avec Sylvain. En tout cas, suffisamment pour accepter qu’il la touche.
Il plongea ses yeux gris dans les siens. Ils lui donnaient l’air mystérieux. Alexia avait lu que les yeux étaient le reflet de l’âme, mais ceux de Sylvain ne disaient rien sur lui. Elle se fiait donc à son sourire.
La chaleur gagna ses joues. La main de Sylvain était restée là où elle était. Il ne se départit pas de son sourire et l’embrassa sur la bouche.
Alexia resta un moment stupéfaite, plus par la courte durée du baiser que par le baiser en lui-même.
-… On se voit plus tard.
-… Oui, d’accord… répondit-elle en souriant.
Et il repartit. Elle le regarda jusqu’à ce qu’il ait tourné à l’angle de la rue.
Elle pivota lentement sur ses pieds. Elle se sentait bien légère d’un coup. L’accident, la dépression, le trauma ? Envolés ! Les médicaments et leurs effets secondaires ? Évanouis. Elle ne s’était pas sentie comme ça depuis très, très longtemps. Il n’y avait que le bonheur d’être aimée qui existait. Elle qui avait cru être si brisée qu’elle n’intéresserait jamais personne. Elle qui avait pensé à moment donné en finir car personne ne la retiendrait…
Il l’aimait. Il l’avait embrassée.
Elle avec son mauvais caractère et ses kilos en trop. Elle qui avait un passé difficile et qui avait dû se bourrer d’anxiolytiques et d’antidépresseurs pour continuer à avoir un semblant de vie. Il l’aimait !
Elle passa la porte et se laissa tomber dans le canapé, aux anges.
End Notes:
Bon, j'espère que cette fois c'est la bonne.
Chapitre 3 : Drogue et regrets by Alrescha
Author's Notes:
Bonne lecture !

Mise à jour le 02/08
Delphin se réveilla brutalement et se redressa. Ses yeux se posèrent sur le décor familier de sa chambre.
Ses vêtements lui semblèrent étonnamment lourds. Sous sa main, les draps étaient mouillés et froids. Ils poissaient mais pas de sueur. Il reconnut dans l’air une odeur d’iode. Ses vêtements mouillés étaient imbibés d’eau de mer et ils avaient trempé tous les draps jusqu’au matelas.
Il se leva et découvrit des traces d’eau sur le tapis entre la porte de sa chambre et son lit. Il était allé à la plage dans la nuit. C’était la seule explication. Il n’en avait qu’un très vague souvenir…
Il réagit à tout cela avec calme. Il se sentait reposé et le fait d’avoir dormi dans des draps mouillés n’avait pas altéré son sommeil, au contraire. Il décida d’ouvrir la fenêtre pour chasser l’humidité ambiante, mit ses vêtements à laver et alla prendre une douche chaude. La mémoire lui reviendrait peut-être.
Quelques flashs lui revinrent en sentant l’eau couler sur sa peau. Des reflets d’argent, une impression de paix… Il aurait bien voulu que ce sentiment dure. Il se sentait encore bien pour le moment mais dans quelques heures, cette sensation aurait disparu.
Lorsque Delphin descendit, il trouva le rez-de-chaussée vide. Ses parents avaient repris leurs habitudes. Il était temps qu’il reprenne les siennes. Il se dirigea vers le frigo, son ventre commençait à crier famine. Son corps avait été durement éprouvé durant la nuit, il fallait qu’il reprenne des forces.
Malheureusement pour lui, ses parents n’étaient pas du genre à manger copieusement le matin. Le frigo était presque vide. Cela changeait considérablement des petits déjeuners anglais auxquels il avait été habitué ces trois dernières années.
Il refermait la porte du frigo quand la porte qui menait au garage s’ouvrit. Son père venait d’arriver.
-Salut, fiston. Comment ça va ?
-ça va, répondit-il d’une voix éraillée.
-Tu viens de te lever ?
-Il est quelle heure ?
L’horloge de la cuisiné indiquait midi passé. Delphin haussa les épaules, comme son père l’avait dit la veille : il était en vacances.
-Qu’est-ce que tu fais là ? demanda-t-il à son père.
-J’ai un peu de temps avant de reprendre. Je suis venu voir si tout allait bien.
-Ça va.
-Tu as bien dormi ? demanda son père d’une voix inquiète.
-Oui, comme d’habitude, répondit Delphin après quelques secondes d’hésitation.
Ce n’était pas un mensonge mais son père laissa passer quelques minutes avant de reprendre la parole. Suspectait-il quelque chose ? Il n’avait pas vraiment pensé au bruit qu’il aurait pu faire.
-Il y avait des traces d’eau ce matin dans l’entrée. Tu es allé à la plage ?
-Oui.
-En plein milieu de la nuit ?
-… Oui, répondit Delphin en pensant que ça inquièterait sûrement son père.
-Tu es somnambule ?
-Non. Non, je sais que j’y suis allé. J’étais conscient.
La vérité c’était que ses souvenirs de la soirée étaient flous. Ce n’était que des sensations et elles auraient très bien pu être issues d’un rêve mais il ne voulait pas affoler ses parents, ni éveiller leurs soupçons quant à sa consommation de drogue.
-Bon. Qu’est-ce que tu vas faire aujourd’hui ?
-Je vais voir Thomas.
-Tu lui passeras le bonjour. Oh, et tu penseras à faire quelques courses ? Et tu étais d’accord pour préparer le dîner.
-Oui, oui.
Il se prépara une tasse de café et quelques toasts.
-Si tu as besoin de quelque chose ou si tu as des envies, n’hésite pas.
Là, tout de suite, Delphin n’avait pas envie de parler. Il voulait manger tranquillement. Il jeta un coup d’œil dehors, côté jardin, et voyant qu’il ne pleuvait pas, s’installa sur la table de la terrasse.
Il entendit le bruit du micro-onde puis les pas de son père se diriger vers lui. Il s’assit.
-Bonne idée. Il fait beau aujourd’hui.
Dès que son père fut reparti au travail, Delphin envoya un sms à Thomas. Il savait que son ami avait parfois de l’herbe sur lui et il en avait besoin pour passer une meilleure soirée que celle de la veille. Thomas mit beaucoup de temps à répondre, il n’avait pas l’air d’accord et Delphin dût lui promettre de lui dire comment il en était arrivé là.
Le temps filait et son corps lui rappelait que l’heure de sa dose quotidienne d’herbe se rapprochait et qu’il n’avait rien sur lui.
Vers seize heures, Delphin se rendit à la plage, c’était là qu’il avait convenu de retrouver son ami.
-Tu as ce qu’il faut ? demanda Delphin d’une voix tendue.
Il avait désespérément essayé de se calmer et de se persuader qu’il n’en avait pas besoin, mais c’était peine perdue. Il était bien plus accro qu’il ne le pensait. On n’effaçait pas deux années de consommation en un soir.
-Oui, fit Thomas en masquant une expression pleine de pitié derrière son bob et ses lunettes de soleil. Même si ta demande m’a beaucoup surpris… Merde, Del’, qu’est-ce qui t’est arrivé pour… ?
-Tu l’as ou pas ? s’agaça le blond dont le manque s’accentuait.
-Oui, oui, dit Thomas en fouillant dans ses poches. Voilà.
Delphin lui arracha presque l’herbe des mains. Il n’en pouvait plus. Il avait l’impression qu’il allait s’effondrer s’il ne fumait pas tout de suite. Il alluma son joint, fébrile.
-… Désolé, dit-il après avoir pris une première bouffée.
Thomas le regardait d’un air désolé.
***
-… J’ai l’habitude, dit-il amer.
Thomas avait un peu dealé pour se faire de l’argent de poche. Ce n’était pas une époque dont il était fier. Il avait d’ailleurs très vite arrêté. Déjà parce que sa mère l’avait découvert et ensuite parce que son autre ami Lionel avait fortement désapprouvé et menacé de le dénoncer aux flics. Thomas, qui ne voulait pas plus d’ennuis qu’il n’en avait déjà, avait tout simplement laissé tomber. Il se demandait même pourquoi il avait fait ça. Peut-être que Delphin y était pour quelque chose, ou plutôt l’absence de celui-ci. Quand Delphin était là, la limite à ne pas franchir était claire. Enfin, c’était le cas avant.
Maintenant il se détestait d’avoir accepté la demande de son ami et il le détestait de l’avoir poussé à y accéder. C’était n’importe quoi. Il n’arrivait pas à croire que son ami était en train de fumer à côté de lui et se comportait comme un vrai toxicomane. Depuis combien de temps fumait-il ? Il était sûr que ce n’était pas le cas avant qu’il parte.
-…Tu veux en parler ? demanda-t-il sans croire une seconde que Delphin se confierait.
Son ami mit un moment avant de répondre.
-… Je fais des cauchemars depuis mon accident. La même scène en boucle… Les médocs ne marchaient plus.
-Hm…
Thomas s’écœurait lui-même. Vendre quelques grammes à des inconnus ça allait. Dépanner son ami c’était vraiment au-dessus de ses forces. Il ne voulait pas le voir comme ça. Il ne voulait pas qu’on le voie comme ça.
Que penserait Lionel ? Et Maëlle ? La brune désapprouvait déjà les simples soirées alcoolisées alors la drogue… Ce n’était certainement pas comme ça qu’elle accepterait de sortir avec lui. Elle avait raison. Ça allait trop loin. Si même Delphin se droguait, le monde était dans une sacrée merde. Pire encore, ce n’était qu’une question de temps avant que Maëlle ne soit au courant de ça. Et là, il était presque sûr que ses chances seraient définitivement grillées.
-Si tu pouvais éviter de dire à Maëlle que… commença-t-il. Je voudrais qu’il me reste un tout petit espoir de sortir avec elle…
-Vous ne sortez toujours pas ensemble ? s’étonna Delphin.
-Depuis que tu es parti, j’ai dû lui demander une bonne dizaine de fois… Elle ne m’a jamais dit oui.
Le blond sourit d’un air moqueur.
-Oh ! Ça va !
-C’est important de ne pas perdre espoir… dit Delphin en écrasant son mégot.
-Oui, tu t’y connais en espoir… « L’espoir fait vivre » comme on dit. Au fait, tu as recroisé Alexia ?
-Non, répondit le blond glacial.
Le changement d’atmosphère fut brutal. En dépit des effets de l’herbe, Delphin semblait très tendu au nom de sa voisine rousse.
Elle passa soudain près d’eux. Thomas guetta la réaction de son ami, il l’avait ignorée. Pas un regard, rien. Quelque chose était brisé en lui ou alors son esprit était parti avec les effets relaxants du cannabis.
Thomas suivit Alexia du regard. Elle rejoignit une connaissance sur le trottoir devant la plage. Un type blond cendré aux vêtements noirs. Sylvain Druand, un ancien camarade de classe.
-Eh bien… Ça faisait un bail que je l’avais vu, lui, lâcha-t-il.
Delphin se tourna puis retourna rapidement à la contemplation du sable à ses pieds.
Voyant qu’il n’en tirerait pas grand-chose, Thomas décida de changer de sujet.
-J’avais dans l’idée d’organiser une fête pour ton retour, dit-il. Ici, un soir.
-D’accord… répondit mollement Delphin.
-J’ai prévu d’inviter Lionel, des filles… On peut inviter Tom aussi. Il doit s’ennuyer sur sa chaise haute…
-C’est un poste d’observation.
-Ouais, peu importe. Objectif : détente ! Ça te permettrait de te changer les idées…
Delphin avait l’air d’avoir été particulièrement seul ces trois dernières années. Il semblait n’avoir rien dit à personne sur son état et cela inquiétait Thomas. Lui d’ordinaire si joyeux, si plein de vie… Bon, un peu moins depuis qu’il avait croisé le chemin d’Alexia mais la rouquine mise à part, il avait été comme ça.
-D’accord. Tu veux faire ça quand ?
-Quand tu veux. Je n’ai rien de prévu.
-Moi non plus.
***
Delphin quitta la plage et Thomas une heure plus tard. L’herbe atténuait à peine la douleur qu’il ressentait. Alexia et Sylvain Druand -un de ses amis- se fréquentaient. Il était jaloux. Malgré ce qu’Alexia lui avait fait subir, il enviait Sylvain. Il aurait donné beaucoup de choses pour parler à la rousse. Mais pour lui dire quoi ?
Il était presque arrivé chez lui quand il vit quelqu’un attendre devant la maison. Il ne la reconnut que par la couleur de ses vêtements, c’était Maëlle.
-Maëlle, qu’est-ce que tu fais ici ?
Elle sourit en le reconnaissant.
-Je suis venue te voir puisque Lionel m’a dit que tu étais rentré… Alors l’Angleterre ?
-Bien.
Elle le dévisagea.
-Tu as une sale gueule, lâcha-t-elle.
-Merci, c’est gentil. Moi aussi, je suis content de te voir… dit-il en allant ouvrir la porte d’entrée.
-Tu ne répondais pas à ton téléphone donc je suis venue. Qu’est-ce qui t’arrive ?
-J’étais avec Thomas. Tu voulais venir ? lui demanda-t-il en se tournant vers elle.
-... Vous avez… fumé ? demanda-t-elle.
-Seulement moi.
Elle eut l’air scandalisée.
-Mais qu’est-ce qui t’est arrivé ? S’il y a une personne sur Terre dont j’étais sûre qu’elle ne toucherait jamais à ça, c’était toi…
-Une fracture du crâne, voilà ce qui m’est arrivé, dit Delphin en s’asseyant.
-C’est arrivé à d’autres et ils ne sont pas tombés dans la drogue… répliqua Maëlle en s’asseyant en face de lui.
-Que veux-tu que je te dise ?
-La vérité. Oui, tu as eu un terrible accident mais il n’y a pas que ça…
-Depuis, je fais le même cauchemar tous les soirs. Excuse-moi de vouloir dormir.
Elle se tut quelques minutes ce qui eut pour effet de le faire culpabiliser.
-C’est pas une excuse, je sais, dit-il, mais c’est le seul truc qui marche.
-Je suis désolée. Et là, je me sens ridicule car je ne voulais pas parler de ça…
-De quoi tu voulais parler ?
-D’Alexia. Ou c’est comme le sorcier dont il ne faut pas prononcer son nom ? dit Maëlle d’un ton qui se voulait léger.
-Je m’en fiche, dit Delphin en haussant les épaules. Je sais qu’elle sort avec Sylvain.
-Et tu n’as pas l’air d’en avoir rien à faire. Je ne le sens pas ce type…
-Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ? Tu crois que je vais prendre le risque de l’approcher ?
-Je sais que tu n’as aucune raison de le faire vu ce qu’elle t’a fait subir. Sache qu’elle le regrette vraiment. Elle a avoué qu’elle avait menti sur le harcèlement et elle est venue te voir à l’hôpital. On s’est croisées. C’est elle qui a prévenu les secours. Je ne sais pas comment elle a fait… Moi je me serais effondrée… surtout après… (Elle s’interrompit) Mais attends, tu ne sais pas pour sa mère…
Ce dernier mot éveilla sa curiosité. Il n’y avait toujours eu qu’Alexia et son père de l’autre côté de la rue. Depuis plus de trois ans c’était comme ça.
-Quoi, sa mère ?
-La mère d’Alexia est morte avant qu’elle n’emménage ici. Un suicide, Alexia a tout vu.
-… je … je ne savais pas…
Cela expliquait tout ou presque. Pourquoi elle était si renfermée, pourquoi elle avait paru le détester dès qu’ils s’étaient vus et pourquoi elle était partie lors du repas.
-Tu ne t’es jamais posé la question ? Où était sa mère ?
-Non.
-Ni pourquoi elle était si contrariée ?
-Non.
Il soupira. Quelque part, cette information le soulageait. De l’autre, elle le culpabilisait un peu : s’il avait été plus malin, il se serait posé davantage de questions…
-Je t’ai fait changer d’avis ? demanda Maëlle avec un léger sourire.
-J’en sais rien.
Il se passa plusieurs minutes de silence. Delphin fixait les motifs de la nappe avec une fascination nouvelle due aux effets de l’herbe.
-Bon, je te laisse, fit Maëlle au bout d’un moment. Faut que j’attrape le dernier bus pour rentrer. A plus !
Et elle prit la direction de la porte d’entrée.
Maëlle partie, Delphin resta un moment assis à la table de la salle à manger. Son joint ne lui avait fait aucun effet. La jalousie était toujours là, son pic planté dans sa poitrine, mêlée à l’amertume des regrets. Il aurait pu essayer de comprendre à l’époque, il aurait pu poser des questions. Pourquoi ne l’avait-il pas fait ? Il se serait épargné beaucoup de souffrance…
Il avait envie de parler à Alexia, de lui dire qu’il savait et qu’il était désolé. Il se rappela quand même elle était responsable de son accident et elle avait montré un tel acharnement qu’il n’était pas sûr d’en avoir vraiment envie. Ce serait plutôt à elle de faire le premier pas si elle voulait s’excuser, mais ça ne semblait pas être sa priorité…
Un bruit de voiture qui se garait le tira de ses pensées. Il jeta un coup d’œil par la fenêtre et reconnut la voiture de ses parents.
Il voulut battre en retraite et remonter à sa chambre mais il savait qu’il allait être rattrapé par la préparation du dîner. Autant rester en bas.
Il se leva, jeta un coup d’œil à l’horloge et alla voir si le frigo contenait quelque chose d’inspirant.
-Salut, lança son père.
-‘Lut.
-Qu’est-ce que ça sent ? C’est le frigo qui… ?
Delphin fut pris d’une angoisse soudaine. Il sentait tant l’herbe que ça ? Non, il y avait une vraie odeur bien plus forte. Il rouvrit le frigo pour vérifier et repéra un camembert un peu trop mûr.
-C’est le fromage, dit-il en essayant de ne pas se montrer soulagé.
-Ah. Comment s’est passée ta journée ?
-Bien. J’ai vu Maëlle, la sœur de Lionel.
Il repensa à leur conversation et fut pris d’un coup de blues. Il était dans une impasse. Thomas avait raison : il fallait qu’il se change les idées.
La soirée fut plus éprouvante que la veille, mais il réagit plus vite. Il descendit à la plage après le dîner. Il regarda la mer. Il y avait encore des surfeurs mais ils ne tardèrent pas. La mer était calme. Il avait mal aux jambes, au dos, aux bras. Partout. Au moins les embruns le soulageaient un peu. Et les vagues aussi. Il se laissa immerger par la marée montante.
La houle semblait emmener tous ses soucis avec elle. Elle les emportait au loin, les noyait pour qu’il ne reste à Delphin plus qu’une sensation de quiétude. Il s’enfonçait dans l’eau. Elle était sombre comme dans ses rêves, mais il n’avait pas peur. Au contraire, il était chez lui. Il se sentait apaisé.
Delphin se réveilla brutalement, gêné par la dureté du sol sous lui. Il fut momentanément surpris de se retrouver sur la plage. Ses pérégrinations nocturnes ne l’avaient pas ramené dans sa chambre cette fois. Il avait du sable partout. Ses vêtements étaient encore humides d’eau de mer, mais il s’en fichait : il se sentait bien.
Il resta quelques minutes au soleil, en espérant que ses vêtements finissent de sécher, puis rentra chez lui.
La maison était vide, encore. Ses parents étaient au travail comme d’habitude et il n’en était pas mécontent. Cela lui évitait les questions désagréables du style « Où tu étais hier soir ? Pourquoi tu es plein de sable ? ».
Il se dirigea tranquillement vers la cuisine et se versa un café qu’il but les yeux rivés sur la maison des Duval, de l’autre côté de la rue.
Delphin repensa à sa conversation avec Maëlle. Il pouvait tout recommencer avec Alexia. Ou du moins lui proposer. Il se sentait prêt à lui parler.
Bon, là, il était couvert de sable mais après avoir fait une douche et enfilé des vêtements propres, ça pourrait bien être son objectif de la journée.
Lorsqu’il sortit de la salle de bain, un bruit de moto retentissait dans la rue. Il jeta un coup d’œil par la fenêtre de sa chambre, intrigué. Un motard venait de se garer devant chez les Duval et avant même qu’il se dirige vers la porte, Alexia sortit de la maison, visiblement impatiente de le rejoindre.
Quand elle prit place derrière lui, il jura avoir vu le motard se tourner vers son côté de la rue.
Il avait oublié ce détail. Elle sortait avec quelqu’un. Un ancien ami, en plus.
Il avait du mal à être jaloux. Elle avait été odieuse avec lui, mais il s’était mal comporté avec elle. Il le savait grâce à sa conversation avec Maëlle. Il voulait simplement lui dire qu’il était désolé, c’était tout.
Finalement, il laissa les heures passer sans rien tenter et vers seize heures, les effets du manque se firent de nouveau sentir.
Chapitre 4 : Première et dernière fois by Alrescha
Author's Notes:
Bonne lecture !


Mise à jour le 02/08
Chapitre 4 : Première et dernière fois
Alexia passait les heures les plus planantes de sa vie. Elle flottait sur un petit nuage. Enfin, elle avait le droit à un peu de bonheur. Tous ses soucis lui semblaient bien loin et elle espérait qu’ils y restent toujours.
Sylvain lui proposa de se revoir le lendemain. Elle répondit aussitôt par l’affirmative. Elle avait hâte, elle voulait être avec lui, rien qu’avec lui.
Il la rejoignit à la plage.
-Qu’est-ce que tu veux faire ?
Ils restèrent un long moment sur la plage, à discuter de tout et de rien, à rire même.
***
Quand Delphin arriva sur la plage, il reconnut tout de suite le rire de Sylvain. Il se figea un instant et le chercha du regard. Alexia et lui étaient assis dans un coin de la plage. Ils riaient aux éclats. Delphin se sentait ridicule, dépassé, jaloux. Il fallait qu’il parte de là avant de faire quelque chose qu’il regretterait. Et puis qu’est-ce qu’il allait dire ? Qu’elle était à lui ? Qu’il devait lui parler ? Sylvain ne le laisserait pas faire. Alexia l’enverrait paitre. Il fallait mieux qu’il rentre chez lui.
Il s’appuya sur le comptoir de la cuisine. L’agacement montait, la rage même. C’était une situation sans issue. Il n’arriverait jamais à lui parler. Il y aurait toujours quelque chose pour l’en empêcher…
Il frappa du poing sur le comptoir. Une douleur lancinante arriva aussitôt dans sa main et cela l’agaça encore plus. La frustration et la colère étaient là mais elles ne rimaient à rien, il devait avancer.
Il essaya de se calmer et prit son téléphone pour renvoyer un message à Thomas. Il avait désespérément besoin de se changer les idées. Comme exauçant son souhait, son ami lui envoya aussitôt un texto d’invitation pour la soirée de ce soir. Elle aurait lieu sur la plage de Douarnenez. Tant mieux, cela lui ferait du bien de ne pas être à Tréboul et de voir à travers ce décor trop familier, Alexia, ses soucis, son accident etc.
Il laissa un mot dans la cuisine à l’attention de ses parents, les prévenant qu’il ne serait pas là de la soirée et ne reviendrait sans doute que le lendemain dans la journée. Il prit le dernier bus qui partait en direction de Douarnenez et s’arrêta à l’arrêt de la plage.
Une trentaine de personnes étaient déjà rassemblées. Thomas avait fait vite. Delphin enviait un peu son charisme, même s’il y avait quelques temps, c’était lui qui réussissait à rassembler autant de gens d’un coup. Il se demandait s’il en était encore capable. Peut-être mais l’envie lui manquait.
-Ah voilà la star de la soirée ! lança Thomas en se tournant vers lui un gobelet à la main. Sers-toi, Del’ !
-Merci.
Delphin ne connaissait pas la moitié des personnes présentes sur la plage mais toutes semblaient le connaître. Tout le monde le salua avec chaleur et voulut lui parler.
-Thomas nous a dit que tu as passé ton bac en Angleterre, je ne savais même pas que c’était possible, lui dit quelqu’un.
-Il y a des lycées français dans certains pays, dont l’Angleterre. J’étais à celui de Brighton.
-Du coup, les professeurs sont français ?
-Pas tous. La prof d’anglais était anglaise.
-Tu avais un uniforme ? lui demanda une fille.
-Oui, c’était la différence majeure avec un lycée d’ici… l’uniforme obligatoire.
-Depuis tu t’habilles en hippie, j’imagine que tu as détesté, rit le gars.
-Je n’étais pas fan non, reconnut Delphin.
On lui avait dit de nombreuses fois qu’il portait très bien l’uniforme scolaire, mais même maintenant, il en doutait encore.
Il but une gorgée du contenu de son gobelet et regarda à nouveau la foule. Son regard se posa sur une fille qui s’allumait un joint et il la rejoignit presque mécaniquement.
-Salut, dit-elle avec un grand sourire.
-Salut.
-C’est donc toi le fameux Delphin.
-Oui. Et tu es… ?
-Lise.
-Enchanté.
-Moi aussi. Tu danses ?
-J’essaie.
Elle rit comme si elle le trouvait charmeur. Ils dansèrent quelques minutes puis…
-Tu me donnerais une taffe ? demanda-t-il en essayant de ne pas paraitre trop désespéré.
Elle lui tendit.
-Merci.
Le joint était bien plus fort que ce dont il avait l’habitude. Il toussa un peu et lui rendit. Il remarqua alors qu’elle s’était rapprochée et semblait regarder sa bouche avec envie. Elle l’embrassa. Il se laissa faire. C’était bon de ressentir cette chaleur à nouveau. La proximité d’un autre corps contre le sien. Depuis combien de temps n’était-ce pas arrivé ? Il ne savait plus.
-J’ai faim, dit-elle soudain en interrompant son baiser. Tu veux manger quelque chose ?
-O-Oui.
Ils se dirigèrent vers les deux tables de pique-nique qui servaient de buffet et y prirent des parts de pizza.
Ils restèrent une partie de la soirée ensemble.
Delphin se réveilla avec un mal de tête si puissant qu’il resta allongé un moment avant de se lever.
-Ah la vache…
Il se passa une main sur le visage pour essayer de dissiper son mal mais c’était inefficace.
-Ah ! t’es levé ! lança la voix de Thomas.
-Doucement…
Son ami rit et alla chercher quelque chose dans la cuisine. La cuisine de qui d’ailleurs ? Delphin ne reconnaissait pas l’endroit. Il était allongé sur un canapé dans un salon qui ne lui était pas familier. Thomas revint avec un verre et un aspirine.
-Merci, fit Delphin d’une voix éraillée.
-Au fait, bienvenu chez moi. Tu n’étais jamais venu.
-Non… Comment je suis atterri ici ?
-Je t’ai fait rouler depuis la plage, dit Thomas sur le ton de la plaisanterie. Tu te rappelles de Lise la blonde avec qui t’étais toute la soirée ?
-Oui.
-A priori, vous vous apprêtiez à coucher ensemble quand tu as craqué ou alors c’était fait, je sais plus... Tu l’as d’abord appelée Alexia puis tu t’es mis à pleurer et à déballer tes problèmes. Ça l’a pas mal fait flipper…
-D’accord…
Il se rappela du joint de Lise qui lui avait semblé fort, ça n’avait pas été qu’une impression. Il avait carrément lâché ce qu’il retenait tout au fond de lui depuis l’accident.
Thomas s’assit à côté de lui en soupirant. Il semblait étonnamment éveillé pour quelqu’un qui avait fait la fête toute la soirée…
-Je ne sais pas ce qui s’est passé en Angleterre mais ici tu as des amis. On a l’impression que tu ne nous dis pas tout. On s’inquiète, Del’.
-J’ai encore du mal à y voir clair…
-Hm, fit Thomas dubitatif. Ça te fout les boules qu’Alexia sorte avec Sylvain, ça se voit. Je comprends. Si Maëlle se mettait à sortir avec quelqu’un d’autre, je le prendrais mal aussi.
-Mais toi au moins tu peux lui parler.
-Oui. Tu peux parler à Alexia. Elle n’est pas tout le temps collée à lui… Si ?
Une soudaine vague nauséeuse souleva l’estomac de Delphin.
-… je crois que je vais vomir, dit-il en se levant.
***
-Première porte à gauche.
Delphin resta un moment dans les toilettes à rendre tripes et boyaux, comme on disait. Ou alors ce n’était pas le cas du tout et il faisait le point sur ce qu’il s’était passé, si sa gueule de bois le lui permettait. Thomas patienta, mi-amusé par la situation mi-inquiet sur l’état mental de son ami.
Il ressortit cinq minutes plus tard, pas tellement plus frais qu’en y allant.
-Ne t’en fais pas pour Lise, poursuivit Thomas en allant dans la cuisine. J’ai présenté des excuses en ton nom mais elle aura probablement oublié. Mange, dit-il en lui tendant du pain grillé et un café noir. Tu peux rester aussi longtemps que tu veux, je n’ai rien à faire et tu as manifestement besoin de parler.
-… Qu’est-ce que j’ai dit exactement ? demanda Delphin après avoir bu quelques gorgées de café.
-Je crois que tu as sorti un truc comme « Ça fait trois ans que j’attends de te parler, Alexia, et ça fait trois ans que tu refuses. » Tu t’es excusé aussi apparemment pour quelque chose que tu ne savais pas à l’époque… Que si tu avais su, tu n’aurais pas autant insisté. Quelque chose comme ça.
-Ah.
-Tu dois te faire aider, Del’.
-C’est trop tard. Et pourquoi faire, de toute façon ?
-Tes parents ? S’ils découvrent que…
-Pff, je pense qu’ils le savent. Ils ne savent simplement pas comment aborder le sujet.
Ellen Tevenn était sans doute la personne la plus rigide que Thomas connaissait mais sans cette rigidité, il aurait abandonné ses études quand Delphin avait eu son accident. Qu’elle ait insisté pour que Lionel le surveille était une bonne chose. Il avait eu son bac avec de meilleures notes que ce qu’il avait pensé. Il y avait de l’humanité chez la mère de Delphin malgré sa raideur sur certains sujets comme les études, la drogue…
-Je n’imagine pas ta mère ne rien dire, dit Thomas. Vraiment pas. Et vu ce qu’il s’est passé hier soir, je ne te lâcherai pas d’une semelle.
-… Maëlle t’a fait un sermon pour l’autre jour ? demanda Delphin.
-Oui. Mais même. Je suis bien décidé à rattraper deux ans et six mois de surf et de rigolades.
-De rigolades ?
-Oui, enfin, tu m’as compris… On pensait vraiment que tu allais être aidé.
-Ils ont tous essayé. Ma fracture n’a rien arrangé.
-Tu pourrais retourner voir le chir qui t’a opéré.
-C’est le père d’Alexia.
-Justement. Vous pourrez parler d’Alexia.
-Ouais, fit mollement Delphin.
-Et de tes problèmes évidemment.
-Ouais, t’as peut-être raison…
Thomas ne connaissait pas M. Duval. Il ne l’avait jamais vu. Défendrait-il sa fille si Delphin venait à en dire du mal ? Ou prendrait-il le parti de Delphin ? De ce que Thomas avait vu d’Alexia, elle était loin d’être une fille facile. Elle était caractérielle. Elle s’était même montrée détestable, au point que lors de son retour au lycée, Thomas et Lionel (et d’autres élèves) l’avaient prise en grippe, l’accusant de ce qui était arrivé à Delphin. Ils lui avaient fait passer de bien mauvaises journées… Rien d’étonnant quand il y repensait à ce qu’elle se mette à fréquenter un tordu comme Sylvain Druand.
-Bon, parlons d’autre chose. C’était comment l’Angleterre ? Les anglaises sont comment ? Tu ne vas pas me faire croire que tu n’es sorti avec aucune fille pendant trois ans…
-J’ai eu d’autres choses à gérer, répondit Delphin d’un ton sérieux.
-Les séquelles de ton accident ?
-Ouais, un peu.
-Mais tu as eu ton bac.
-Oui.
-Lionel te dirait que c’est tout ce qui compte… Qu’est-ce qu’il peut être chiant des fois…
Ils rirent en évoquant toutes les fois où leur ami avait été trop sérieux et cela faisait beaucoup mais ils l’adoraient.
***
Delphin ne repartit qu’en fin de journée. Passer du temps avec Thomas et se rappeler de leur adolescence lui avait fait du bien. Cela l’avait ancré ici. Il se sentait moins seul.
***
Joël Duval soupira en arrivant enfin devant chez lui. Il avait passé une journée compliquée à l’hôpital. Il avait fallu recoudre un patient, rester calme face à deux qui prétendaient mieux connaître son métier que lui et d’autres avaient décrété que le rendez-vous prévu de longue date n’était finalement pas important...
Il sortit de sa voiture et ferma la porte en la claquant.
Il aperçut soudain Delphin Tevenn de l’autre côté de la rue. C’était la première fois qu’il le voyait depuis son retour d’Angleterre.
-Salut, Delphin, lança-t-il.
-Bonjour, Monsieur Duval.
-Tu vas bien ?
-… Ça va.
Joël ne crut pas Delphin. Il n'avait pas la tête de quelqu'un qui allait bien. Il semblait en proie à un grand manque de sommeil. Son traumatisme était encore bien présent mais ce n’était pas à lui de l’évoquer.
-Félicitations pour ton bac, dit-il en changeant de sujet. Ça n'a pas dû être facile...
-Non...
-Tu l'as eu c'est le principal. Bon, je te laisse. A la prochaine.
***
Sylvain l’embrassa de manière plus appuyée. Alexia eut immédiatement envie de plus. Un baiser plus long, un baiser qui déraperait sur son cou… Elle l’embrassa plus fougueusement et sentit ses bras sur sa taille, ses mains qui lui caressaient le dos… Elle laissa ses propres mains glisser sous son t-shirt jusqu’à sa ceinture.
Il la regarda d’un air équivoque.
-Tu veux… ?
-Oui, répondit-elle dans un souffle.
Ce n’était que l’excitation qui parlait. Alexia ne réfléchissait plus, elle avait juste envie de la chaleur de Sylvain. Il enleva son haut, l’embrassa de nouveau puis la débarrassa lentement de ses vêtements. Alexia lui fit accélérer la cadence. Elle voulait plus, plus ! Elle voulait se laisser porter et arrêter de réfléchir sans arrêt. Arrêter de penser.
Entièrement dévêtue, Sylvain l’invita à s’allonger sur son lit. Il continua à la caresser, doucement, tendrement et de plus en plus intimement. Alexia se sentit de plus en plus impatiente. Il s’allongea sur elle et la pénétra dans le même geste. Elle eut un petit cri de douleur.
-Ça va ? lui demanda-t-il. Tu me dis si…
-… Ça va.
Elle avait entendu dire que ce premier rapport serait douloureux. Il fit quelques mouvements de vas-et-viens en elle. La douleur était toujours là. Elle rendait l’expérience nettement moins agréable qu’Alexia l’avait espéré.
-Ça va ? lui demanda-t-il.
-Oui, je… Ça va. Je… je vais aux toilettes.
Elle en sortit quelques minutes plus tard, essayant de ne pas montrer sa déception sur son visage.
-Désolé que tu aies eu mal, dit Sylvain. La prochaine fois ça sera mieux.
Il l’embrassa.
-Je te ramène, dit Sylvain.
-Non... je vais prendre le bus. C'est bon.
-Sûr ? Ça ira plus vite en moto...
-Je vais prendre le bus.
-Je te raccompagne à l'arrêt alors.
Alexia se rhabilla vite fait. Elle n'avait qu'une hâte : être seule. D'un coup, Sylvain ne l'attirait plus ou plus tant que ça. Elle voulait s’en aller d’ici au plus vite et marcha d’un bon pas tandis qu’il la suivait en trottinant. Le bus était au bout de la rue. Elle était vraiment pressée d’être à l’intérieur et de ne plus voir, entendre ou sentir Sylvain près d’elle.
Elle monta dans le bus sans lui jeter un regard. Elle se sentait perdue. Pourquoi se précipiter si c'était pour le rejeter ensuite ? Ce n'était pas correct... Mais c'était plus fort qu'elle. C'était comme ça, elle avait l'impression que ce n'était pas le bon. Elle s’était trompée. Elle savait que ce n’était pas de sa faute mais c’était ce qu’elle ressentait. Ça lui semblait évident maintenant, autant que lorsqu’il lui avait proposé qu’ils sortent ensemble et qu’elle avait accepté. Elle culpabilisait un peu. Sylvain avait dû ressentir qu’il n’était plus le bienvenu près d’elle. Elle n’avait pas de raison à lui donner, rien qu’il aurait pu accepter d’entendre.
Il lui envoya un texto, lui demandant de l’appeler quand elle serait rentrée. Il semblait toujours s’inquiéter pour elle. Elle ne lui répondit pas. Que craignait-il exactement ? Alexia s’en fichait, elle ne voulait plus de lui dans sa vie.
Quand elle arriva dans la rue des dunes, elle vit Delphin quitter le trottoir du numéro pair pour celui d'en face. Elle s'arrêta sans s'en rendre compte. Sylvain craignait que Delphin s’en prenne à elle. A le voir comme ça, il ne donnait pas l’impression de quelqu’un de violent, ni même désireux de se venger. Il l’aurait fait depuis longtemps s’il l’avait voulu. Il avait eu le temps. Enfin, c’était ce qu’elle pensait car elle ne le connaissait pas vraiment.
Elle ouvrit la porte et rentra chez elle.
-Tu as passé une bonne journée ? lui demanda son père.
-Ouais...
-Ca n'a pas l'air.
-Je suis... déçue de ma journée. Je ne sais même pas pourquoi...
-Des soucis avec Sylvain ?
-Je n’ai pas envie d’en parler. Qu'est-ce que Delphin faisait là ?
-Je lui demandais des nouvelles. J’ai l’impression qu’il ne va pas très bien. Je devrais en parler à Alain… ajouta-t-il sans qu’elle sache s’il s’attendait à ce qu’elle réagisse ou non.
-Je monte, dit-elle.
Elle se rendit dans sa chambre et se laissa tomber sur son lit.
Son père n’allait quand même pas la forcer à parler avec Delphin ? Pourquoi parler de lui comme ça ? Ca rimait à quoi ? Il voulait la faire culpabiliser ? Comme si elle n’avait pas assez souffert comme ça…
Chapitre 5 : Vengeance by Alrescha
Author's Notes:
Merci à Mary-M pour ses reviews.

Bonne lecture ! Mise à jour le 02/08
Chapitre 5 : Vengeance
Les jours passèrent. Alexia n’avait toujours pas répondu à Sylvain. Il avait essayé de l’appeler, puis voyant qu’elle ne décrochait pas, lui avait laissé un message vocal. Il voulait savoir si eux deux c’était fini. Elle n’en savait rien. Elle savait que c’était injuste pour lui mais elle se posait trop de questions pour lui en parler. Pourquoi par exemple elle n’arrêtait pas de fixer la maison des Tevenn ? Pourquoi, secrètement, espérait-elle croiser Delphin et voir comment il réagirait ? Pourquoi se posait-elle la question maintenant ? En quoi cela avait-il de l’importance soudainement ?
Elle se sentait aux abois. Elle n’avait pas eu ce qu’elle recherchait avec Sylvain. Ils avaient des points communs mais il manquait quelque chose. Une alchimie. Ils étaient trop similaires pour que leur histoire marche. Elle avait envie d’une relation qui durait.
Delphin avait été attiré par elle dès qu’il l’avait vue. Qu’avait-il vu de si spécial en elle qui méritait de passer du temps à essayer de la faire sortir de sa colère ? Quand elle repensait à son attitude, elle ne pouvait pas s’empêcher de se trouver idiote. Elle devait aller s’excuser, pour de vrai, en face à face.
***
Plus le temps passait, plus Sylvain sentait sa patience s’amenuiser. Il avait passé le stade où il était vexé, blessé dans son ego. L’attitude d’Alexia était liée au retour de Delphin, il en était sûr. C’était la raison pour laquelle elle ne lui répondait pas. Elle avait peur qu’il s’en prenne à son ancien ami. La peur n’éviterait pas le danger. Sylvain pensait déjà à aller chez les Tevenn. Pour y faire quoi ? Il n’en avait aucune idée. Il savait simplement qu’il voulait se venger. Il se rappela que Delphin avait eu le coup de foudre pour Alexia mais n’avait jamais réussi à l’approcher. Il pourrait aller le narguer… Mais il n’avait plus dix ans.
Alexia lui avait dit que Delphin ne l’avait pas approchée depuis son retour mais c’était il y a plusieurs semaines déjà, et si la situation avait changé ? S’ils sortaient ensemble maintenant ?
Il fallait qu’il trouve quelque chose. Il ne pouvait pas rester sans rien faire. C’était encore donner à Delphin ce qu’il voulait. Et il avait tout !
Il devait trouver un moyen… Il arriverait à l’atteindre par Alexia. Nuire à la rousse n’avait jamais été son intention mais, après tout, elle l’avait blessé et jouait les abonnés absents. Elle ferait partie de son plan, qu’elle le veuille ou non.
***
Delphin ne savait pas trop comment il s’était laissé convaincre d’aller à cette fête. Thomas lui avait dit qu’après l’incident de l’autre jour, il fallait remettre le pied à l’étrier sans attendre et ne pas rester sur un échec. Il s’en serait bien passé, mais Thomas lui avait assuré qu’il n’y aurait personne de l’autre soirée. Que des nouvelles têtes, à part Lionel et lui.
Sa mère faillit mettre à mal ses plans quand il s’apprêta à partir.
-Où est-ce que tu vas ? lui demanda sa mère.
-A la plage. Thomas fait une fête pour mon retour.
-Ca fait plusieurs soirs que tu découches. Où étais-tu hier soir ?
-A la plage, répéta Delphin en sentant l’agacement monter.
Ce n’était pas le moment d’avoir une conversation. Il pouvait partir au quart de tour si elle continuait. Il le sentait.
-Toute la nuit ? insista sa mère.
Il avait besoin de sortir, de prendre sa dose, voir des gens et oublier ses journées moyennes et ses regrets.
-De toute façon, je suis en vacances, non ? demanda-t-il.
-Je ne sais pas si c’est très bon que tu passes autant de temps là-bas…
-Je vais m’amuser, pas me foutre en l’air…
-Ne dis pas ça ! s’écria sa mère inquiète.
-Je vais voir des amis, conclut Delphin en ouvrant la porte.
Il descendit à la plage d’un pas rapide. La musique s’entendait depuis la première rangée de maisons. Une petite foule commençait à se former. Ils l’acclamèrent quand il arriva à leur hauteur.
***
Elle le vit sortir un soir et décida de le suivre. Elle arriverait peut-être à lui parler avant qu’il n’atteigne sa destination…
Il se dirigeait vers la plage. Alexia décida de rester en retrait tandis qu’il rejoignait une fête. Elle ne voulait pas se rendre ridicule. Elle devait faire demi-tour et retenter l’expérience une autre fois. Mais il était toujours dans son champ de vision et elle n’arrivait pas à détacher son regard de ses cheveux blonds, de son air un peu naïf, de ses vêtements colorés. Les autres semblaient aussi fascinés qu’elle. Les filles surtout. Elle avait du mal à leur en vouloir. Malgré le passif qu’elle avait avec Delphin, elle arrivait à lui trouver des qualités, elle ne pouvait pas nier qu’il avait du charme. Et pour une raison inconnue, elle n’y était pas insensible. Elle voyait bien qu’il était ailleurs. Il était toujours hanté parce qu’il s’était passé. Qu’avait-il vu ? Qu’en avait-il pensé ? Qu’est-ce qui l’avait le plus choqué ? De se prendre des râteaux ou d’avoir un accident ?
Elle voyait qu’il se forçait à se sociabiliser. Comme Alexia, à une certaine époque, quelques mois après l’accident. Il ne semblait pas avoir surmonté tout ça. Elle ne pouvait pas s’empêcher de penser que c’était de sa faute. Si elle s’était excusée correctement, si elle avait vraiment été lui parler, les choses auraient été différentes, c’était sûr.
Elle ne fit demi-tour que lorsqu’il fut presque hors de vue. Ça ne servait à rien de rester là. Elle aurait d’autres occasions.
Elle rentra chez elle, en traînant des pieds. Elle ne savait pas quoi faire, elle n’était pas fatiguée. Elle n’allait quand même pas se coucher à cette heure-ci… Mais il n’y avait rien à faire. Son père regarderait sûrement un film à la télé.
Son hypothèse se confirma lorsqu’elle passa la porte.
-Qu’est-ce que tu regardes ? lui demanda-t-elle.
-César.
Elle prit place à côté de lui.
-Tu vas bien ? lui demanda-t-il.
Elle haussa les épaules, incertaine.
***
Delphin émergea difficilement ce matin-là. L’herbe et l’alcool ne faisaient pas bon ménage, il s’en rendait compte à présent. Il avait vraiment abusé. Abusé de son retour, du prétexte de revoir ses amis et d’avoir passé une journée merdique. Ça avait été du grand n’importe quoi.
Il se redressa doucement et un soupir le figea. Il ne venait pas de lui mais d’à côté de lui. Il tourna lentement la tête et aperçut une chevelure châtain, bien emmitouflée dans la couette. Forcément, c’était à prévoir… Il trouva soudain qu’il faisait un peu froid dans sa chambre puis il se rendit compte qu’il était nu et que cela expliquait sans doute pourquoi il avait cette impression.
Il regarda à ses pieds et vit un enchevêtrement de vêtements étalés sur le sol de la chambre. Forcément… Il se dirigea vers son armoire, y prit des vêtements propres et alla prendre une douche. Il y verrait probablement plus clair ensuite.
Quand il revint dans la chambre, la fille était toujours là. Elle se réveillait à peine en fait. Elle lui sourit.
-Salut.
-S’lut.
Delphin était très gêné, il ne s’était jamais retrouvé dans une telle situation avant. Il avait toujours été raisonnable, même en Angleterre. Du moins, à ce qu’il en savait.
-Je vais faire du café, dit-il. Tu peux prendre une douche si tu veux.
-… merci.
Elle avait l’air beaucoup moins éveillée que lui. Avait-elle plus bu ? Plus fumé ? Est-ce qu’ils avaient fait quelque chose qu’ils regretteraient ?
Il essaya de se rappeler de la soirée de la veille. A part du feu de camp, il ne se souvenait de rien. Il se demandait si ses amis auraient une meilleure mémoire quand la fille descendit.
Il versa le café dans les tasses et lui en tendit une.
-Merci. Tu as… de l’aspirine ?
-Oui, dit Delphin en se dirigeant vers l’armoire à pharmacie.
Un cachet ne pouvait pas lui faire de mal non plus. Il avait l’impression que ses cheveux poussaient à l’intérieur de son crâne…
-C’est joli chez toi, dit-elle.
-Comment… comment tu t’appelles ? lui demanda-t-il affreusement gêné.
-Claire.
-Est-ce que tu te souviens de la soirée d’hier ?
-Pas de grand-chose… rit-elle. On s’est embrassés plusieurs fois…
-Ok…
Il devait penser que le pire des scénarios s’était déroulé. Celui où ils avaient couché sans protection et sous l’emprise de drogue.
Claire raccompagnée à l’arrêt de bus, Delphin remonta à sa chambre. Il fallait ranger ce bazar avant que ses parents ne viennent y jeter un coup d’œil et paniquer à nouveau. Il lava les draps et en refaisant son lit ne trouva ni préservatif ni emballage. Une angoisse monta en lui. Il n’avait pas pris le numéro de téléphone de Claire en se disant qu’elle n’était pas son genre. Il allait sans mordre les doigts s’ils avaient effectivement couché sans protection.
Il demanderait à Thomas le numéro de Claire. Par acquis de conscience.
***
Alexia vit Delphin sortir sur le perron, une fille à ses côtés. Il semblait lui indiquer quelque chose puis ils partirent tous les deux. Sûrement sa conquête de la veille, pensa-t-elle avec amertume.
Son portable vibra soudain à côté d’elle. C’était un message de Sylvain. « Est-ce qu’on peut parler ? ». Elle n’hésita pas longtemps à lui répondre par l’affirmative. Elle lui devait une explication ou des excuses. Les excuses lui semblèrent plus appropriées. Elle accepta de le retrouver chez lui, à Douarnenez.
Il la rejoignit à l’arrêt de bus et lui fit signe de monter derrière lui, sur sa moto. Ils furent rendus en quelques minutes. Alexia reconnut les immeubles décrépis et se concentra sur ce qu’elle lui dirait.
-Tu veux boire quelque chose ? lui demanda-t-il lorsqu’ils furent dans l’appartement.
-Oui, s’il te plait. De l’eau ou un jus de fruit, ça sera bien.
Sylvain sortit un verre, trouva une brique de jus de fruit dans son frigo et le lui tendit. Elle le vida presque d'un trait, elle avait soif et il faisait chaud…
-Un autre verre ? lui proposa-t-il.
-Oui.
Il lui tendit à nouveau son verre.
***
Delphin était à peine remis de ses excès de la veille quand son portable vibra. Il consulta ses messages, cherchant une réponse de Thomas, mais le numéro qui s’affichait n’était pas celui de son ami. Il lui était vaguement familier.
Les messages contenaient des photos et pas de n’importe qui. Elles montraient toutes Alexia très dénudée et dans des positions très suggestives, parfois avec un morceau de… Sylvain. Evidemment que ces messages venaient de lui… comme si les images ne suffisaient pas, il les commentait : « Tu vois ce que tu loupes à partir », « On s’amuse bien et on pense à toi », « Quel dommage que tu ne sois pas là… ».
Le cœur au bord des lèvres, Delphin lâcha son téléphone et se rendit dans la salle de bain attenante à sa chambre. Il vomit et se laissa tomber sur le carrelage. Il savait très bien ce qu’il avait fait et ce à quoi il s’était exposé. Et pourtant, les photos de Sylvain le mettaient dans un état de rage et de désespoir mélangés.
Il entendit soudain la porte d’entrée s’ouvrir et sursauta légèrement. Ses parents étaient rentrés. Il n’avait rien fait de sa journée.
-Delphin ? l’appela la voix de son père depuis le rez-de-chaussée.
Le jeune homme se releva en soupirant.
-Oui ?
-Ah, tu es là.
-Oui. Ça a été ta soirée ?
-Ouais… Oui, c’était sympa.
-Tu t’es pas levé de bonne heure, hein ?
-Non.
-Je vais commander chinois, ça te va ?
-Euh… On n’a pas plutôt de la salade ?
-Il y a toujours une salade de chou si tu veux.
-Hm.
***
Alexia sentit qu’elle se réveillait et lorsqu’elle ouvrit enfin les yeux, vit qu’elle était de retour dans sa chambre. Elle sursauta, surprise de se trouver là alors qu’elle avait le souvenir d’être allée ailleurs…
Des bruits de pas résonnèrent soudain dans la cage d’escalier juste à côté de sa chambre. La porte s’ouvrit sur son père qui semblait étonné de la voir ici.
-Ça va ? lui demanda-t-il.
-Euh… Oui… hésita-t-elle.
Elle allait bien, elle se sentait un peu vaseuse comme si elle avait trop dormi, mais ce n’était pas ce qui l’inquiétait. Comment était-elle rentrée ? Elle n’avait aucun souvenir du trajet de retour… Elle se souvenait être allée à la plage puis Sylvain était venu la chercher. Ils avaient passé la journée à Douarnenez. Ensuite Sylvain l’avait emmenée chez lui. Mais elle n’avait aucun souvenir d’avoir pris congé ou qu’il l’ait ramenée ici…
-Tu es sûre ?
-Je… euh…
Elle s’assit sur le bord du lit et ce simple mouvement lui donna des vertiges.
Toute la soirée, Alexia se sentit mal. Elle avait mal à la tête. Ses oreilles bourdonnaient et elle avait des vertiges. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Elle essaya de se rappeler ce qu’il s’était passé mais rien ne lui revint. C’était comme si le brouillard avait envahi son cerveau. Impossible de se souvenir de ce qu’elle avait fait ou comment elle était rentrée chez elle. Le seul souvenir qu’elle avait était d’avoir déjeuné avec Sylvain.
Elle avait la nausée. Sa chambre tournait. Ses jambes étaient douloureuses comme si elle avait trop marché. Sylvain l’aurait pourtant emmenée en moto… elle n’y comprenait rien.
Son portable vibra sur sa table de chevet. Comment avait-il atterri là ? Elle l’aurait pris avec elle si elle était partie… Elle tendit difficilement le bras vers son téléphone. Maëlle essayait de l’appeler.
Elle décrocha.
-Allo ?
-Salut, comment ça va ?
-Euh… je me sens un peu bizarre.
-Tu as vu Sylvain ?
-Oui, on a parlé un peu…
Et c’était tout ce dont elle se souvenait.
-Alex…
-Faut que je me repose. Je te rappelle plus tard.
-Ok, je te laisse. Repose-toi.
Alexia raccrocha. Le peu de souvenirs qu’elle avait lui faisait peur. Elle savait ce que penseraient les autres si elle le racontait. Ils penseraient que Sylvain avait profité d’elle. Et ils auraient raison. C’était certainement ce qu’il s’était passé. C’était la logique après le comportement qu’elle avait eu avec lui.
***
-Salut ! Comment tu vas ? Bien remis de ta soirée d’hier ? lui demanda Maëlle.
Il faillit lui demander comment elle était au courant mais ce n’était pas difficile à deviner : Thomas avait dû lui proposer de venir et Lionel, son frère, avait dû en parler. Lionel était une vraie balance. Il avait tout raconté.
-Ça va, dit-il après une courte hésitation.
-Moi, non. Je me fais du souci pour Alexia. Elle sort avec Sylvain Druand. Je ne le sentais pas et hier ils se sont vus toute la journée, dans la soirée elle se sentait malade…
Delphin écoutait d’une oreille distraite.
-Je crois qu’il l’a droguée, lâcha Maëlle.
S’il n’avait pas déjà eu un marteau-piqueur dans la tête, Delphin se serait senti frappé. Mais le choc était bien là. Alexia. Droguée. Sylvain. Il avait capté l’essentiel. Plus les photos.
-Qu’est-ce qui te fait dire ça ? demanda-t-il quand même.
-Elle m’a décrit ses symptômes. Nausées, suées, tremblements, et surtout perte de mémoire…
C’était bien des symptômes liés à une consommation de drogue. Delphin les connaissait par cœur.
-C’est pour ça que je t’appelle. Je ne veux pas qu’il l’approche à nouveau.
-Je ne le laisserai pas faire, fit Delphin.
Il sentait la colère venir. Les photos que lui avait envoyées Sylvain prenaient un tout autre sens. Il avait profité d’Alexia et il rendait Delphin aussi coupable que lui.
Il fallait qu’il arrête tout ça. Ça allait beaucoup trop loin. Et si, sous l’emprise de drogues, il avait abusé de Claire ? Il était temps d’arrêter.
-Faut que j’arrête, dit-il.
-… tu vas le dire à tes parents ?
Il aurait pu rester dans le silence mais il était sûr de replonger s’il se taisait.
-Lionel propose de les appeler ou d’envoyer un sms.
-Je… je vais me débrouiller.
Et il raccrocha. Il ne savait pas comment faire. Il était tenté de le dire le plus simplement du monde, mais ses parents lui feraient passer une sale soirée s’il n’éprouvait aucun remord à le leur avoir caché pendant trois ans…
***
Ce soir-là, Alain et Ellen échangèrent un regard entendu. Le comportement de Delphin n’avait aucun sens depuis qu’il était rentré. Ils avaient essayé de ne pas s’inquiéter mais naturellement, ils n’avaient pas pu s’en empêcher. Il découchait, il était encore plus à l’ouest que d’habitude. Le plus inquiétant était son silence et ses réponses évasives. Ils avaient assez attendu qu’il se mette à parler franchement. Ils avaient décidé d’un commun accord de provoquer une discussion.
Ils remarquèrent tout de suite la nervosité de leur fils. C’était une attitude nouvelle, lui qui était toujours très calme en apparence. Il faisait les cent pas en les attendant.
Quelque chose s’était passé.
-Tu as quelque chose à nous dire, Delphin ? lui demanda son père.
Ils le virent blêmir presque immédiatement. Il prit une profonde inspiration et dit :
-J’ai décidé d’arrêter.
-D’arrêter quoi ? fit Ellen soudainement paniquée.
Elle allait partir au quart de tour. Alain la connaissait par cœur. Quand on ne lui disait pas la vérité, l’imagination d’Ellen tournait à plein régime et pendant une seconde, Alain crut que Delphin n’allait pas dire ce à quoi ils s’attendaient tous les deux. Pourvu qu’il n’arrête pas ses études…
-L’herbe.
La réponse soulagea Alain. Delphin ne leur avait pas menti en soi. Il avait juste éludé le sujet.
-Je le savais ! s’exclama Ellen en tapant du poing sur la table.
Oui, ils en avaient parlé dès le soir du retour de Delphin. Face à son attitude déphasée, ils avaient voulu comprendre et la drogue avait été la théorie la plus cohérente. Ils avaient laissé passer quelques jours en pensant que ce n’était que temporaire, que Delphin avait juste besoin de temps pour se réhabituer. Au fur et à mesure que le temps passait, ils avaient penché pour autre chose. Ils en avaient parlé. Ils avaient laissé le temps à Delphin de se retourner et de leur dire. Ils avaient tellement de questions. Pourquoi ? Depuis combien de temps ? Que s’était-il passé ?
Delphin, qui avait sursauté quand sa mère avait crié, parut surpris du calme de son père. Il le regardait en quête d’explications.
-On s’en doutait, dit-il. Pourquoi tu as commencé ?
-A cause des cauchemars.
-Pourquoi tu ne nous en as pas parlé ?
-Vous le saviez.
-Tu n’en parlais plus, on pensait que c’était fini…
-Non.
-Et depuis que tu as commencé ?
-Je n’en fais plus.
-Ça fait combien de temps ?
-J’ai commencé un peu après les fêtes, la première année…
Ellen jurait en anglais comme à chaque fois qu’elle s’énervait, traitant Delphin de menteur, demandant si c’était à cause d’eux et ce qu’ils avaient mal fait. Comme celui-ci ne lui répondait pas, elle quitta la table. Ils entendirent la porte de la chambre d’ami claquer.
-Qu’est-ce qui s’est passé pour que tu décides de nous en parler ? demanda Alain et il espérait une vraie réponse de la part de son fils.
-Pas mal de choses… J’en ai juste marre de me souvenir de rien et de penser que… j’ai peut-être fait quelque chose d’horrible.
Il semblait écœuré.
« Une chose à la fois », se dit Alain. Avouer son addiction était déjà un premier pas. Mais la raison n’excusait pas ce comportement, il fallait qu’ils prennent des mesures. Ça ne devait pas rester impuni.
-Je veux que tu descendes tout ton stock. On va le détruire. Et je veux que tu ailles dans un groupe de parole. Il y en a un à l’hôpital. Et tu es privé d’argent de poche évidemment. On te donnera le montant exact pour les courses.
Docile, Delphin monta à l’étage. Il y mettait de la bonne volonté, c’était déjà ça.
C’était dur, même pour Alain, mais cette révélation l’était aussi. Il y avait des aides qui existaient. Il espérait que Delphin saurait les utiliser.
***
Le stock d’herbe parti avec l’eau des toilettes, son père dit :
-On parlera du reste plus tard. Tu peux aussi l’aborder dans un groupe. J’espère que tu prendras tes responsabilités.
Delphin acquiesça d’un signe de tête et remonta à sa chambre. Il commençait à avoir mal aux jambes mais la soirée et les autres à suivre seraient peut-être plus faciles à tenir. Il avait un objectif maintenant : protéger Alexia.
Chapitre 6 : Culpabilité by Alrescha
Author's Notes:
Bonne lecture !

Mise à jour le 11/01
Cette nuit-là, Delphin ne dormit pas très bien. Il savait que la punition était méritée mais il se sentait nerveux, fébrile. Les messages de Sylvain le hantèrent jusque dans ses rêves. Il en fit des cauchemars. Il se voyait abuser d’Alexia et y être encouragé par son ancien ami. Il ne cessait de se réveiller brutalement, en sueur et courbatu comme jamais.

Un joint lui aurait vraiment fait du bien. Il aurait retrouvé son calme. Il aurait dormi à l’heure qu’il était. D’ailleurs, quelle heure était-il ? Il jeta un coup d’œil à son réveil. Trois heures du matin… Il hésita à se rendre à la plage. Ses parents avaient insisté pour qu’il laisse la porte de sa chambre entrouverte. Ils l’avaient à l’œil mais seraient-ils réveillés à une heure pareille ? L’empêcheraient-ils vraiment de partir ?

Il se leva et ouvrit la fenêtre en grand. Une légère brise lui caressa le visage. Il s’appuya sur l’encadrement de la fenêtre et essaya de se calmer.

Où était la réalité et où était l’imaginaire ? N’étaient-ce que des rêves ? Ils avaient l’air si réels… Ils lui faisaient peur. Son esprit lui jouait des tours. L’herbe n’avait pas arrangé sa mémoire déjà défaillante. Il n’arrivait pas à se persuader qu’il n’avait rien fait de mal.

Le lendemain, lorsqu’il descendit à la cuisine, plusieurs brochures étaient posées sur le comptoir de la cuisine, toutes en rapport avec la drogue et le sevrage. L’urgence était de boire un café et de manger quelque chose. Il les lirait plus tard. Quand il serait en état…
***

Alexia essayait de se remettre de ses quelques heures d’amnésie. Ce qui lui faisait le plus peur était les courbatures qu’elle ressentait, à l’endroit où elle les ressentait. Elle n’arrivait pas à croire que Sylvain ait pu lui faire du mal mais elle l’avait cherché. Elle l’avait jeté sans aucune explication pour finalement retourner le voir dès qu’elle en avait eu marre d’être seule.

Elle essaya de dormir mais son sommeil fut troublé. Elle voyait une mer agitée, un ciel gris, orageux et elle plongeait dans l’eau presque noire… Il y avait du courant, elle le sentait qui l’emportait. Elle s’asphyxiait, se noyait. La dernière chose qu’elle vit était une silhouette claire qui avançait vers elle. Les mouvements lui étaient familiers. Etait-ce une sirène ? Elle sentit deux bras la saisir et vit de longs cheveux blonds flotter près d’elle avant qu’elle perde connaissance.

Elle se réveilla en sursaut. Son rêve était encore bien présent dans son esprit. Elle ressentait encore les deux bras qui l’enserraient… Elle se demanda un bref instant s’il ne s’agissait que d’un rêve puis se rendormit.

***

Delphin regardait la fenêtre d’Alexia depuis plusieurs minutes. Il devait faire quelque chose. Les photos sur son portable lui donnaient envie de vomir. Il devrait aller la voir et s’excuser. Si Sylvain avait fait ça, c’était de sa faute. Il l’avait rejeté et il ne l’avait pas supporté. Il avait décidé de s’en prendre à Alexia parce qu’il savait que Delphin se soucierait d’elle.

Il descendit les escaliers avec la ferme intention de traverser la rue et de sonner chez les Duval. Au moment où il ouvrait la porte, une moto arriva en trombe entre les deux maisons. Il reconnut celle de Sylvain. Ses poings se serrèrent instantanément. Comment osait-il revenir ? Delphin fit un pas dehors puis deux, puis trois jusqu’à ce que Sylvain soit à portée de voix ou de poing.

-Tiens, un revenant ! fit l’autre.
-Qu’est-ce que tu fais ici ? lui demanda Delphin.
-Je viens voir la fille que j’aime…

Son air narquois, son sourire sardonique… Il se fichait de lui. Delphin les effaça d’un coup de poing dans la figure. Le visage de Sylvain afficha une expression de stupeur. Delphin, lui, retenait un grognement de douleur. Il ne s’était jamais battu, aussi la douleur de ses jointures le surprenait.

-Ne te fous pas de moi. Je sais ce que tu lui as fait, dit-il entre ses dents serrées.
-… Je ne savais pas que c’était chasse gardée, sourit Sylvain.

Un nouveau mensonge, une nouvelle provocation. Emporté par sa rage, Delphin lui remit un pain et eut un grognement de douleur. Il regarda rapidement le dos de sa main rougi, meurtri, écorché aux jointures.

Sylvain cracha un filet de sang sur le bitume.

-… Pour quelqu’un qui n’était pas violent… dit-il véritablement étonné. Tu t’imagines sans doute parfait, hein ? Bien élevé, tout ça… Mais tu ne vaux pas mieux que moi.

Delphin ne pensait plus à répondre à Sylvain autrement que par ses poings. Il voulait le faire souffrir comme lui souffrait depuis qu’il avait vu Alexia la première fois. Il voulait qu’il comprenne ce qu’il avait ressenti en la voyant sortir avec lui. Il bondit mais cette fois, Sylvain répliqua. Delphin eut un grognement sous l’effet de la surprise, il sentait le chaleur de son sang lui coulait sur le visage. Il s’apprêtait à rendre son coup à Sylvain quand M. Duval sortit.

-Ça suffit !
-On se calme, les gars, dit M. Tevenn en retenant son fils d’un geste doux mais ferme.

C’était fini. M. Duval chassa poliment Sylvain et celui-ci s’en alla.
***

Alexia avait reconnu le bruit de la moto de Sylvain et elle s’était mise à trembler. Couchée sur son lit, elle n’arrivait pas à émerger. Tout lui semblait flou. Elle avait la nausée à essayer de se concentrer sur quelque chose…

Lorsque des cris retentirent dans la rue, elle se redressa un peu et essaya de voir quelque chose à travers la fenêtre mais elle était trop haute, elle ne voyait que le premier étage de la maison des Tevenn.

Elle se leva difficilement et regarda. Sylvain et Delphin se battaient au milieu de la rue. Ils avaient tous deux le visage en sang.

Ses jambes flageolèrent et manquèrent de se dérober sous elle. Que devait-elle faire ? Qu’est-ce que faisait Delphin ? Qu’est-ce qu’il espérait ? Avait-il fini par craquer ? Pourquoi se battait-il ?

Elle s’assit sur son lit, la tête embrouillée.
Il y eut un nouveau bruit de moto : Sylvain était parti.
Elle se sentait mal -ça ne résolvait rien- mais elle devait s’avouer soulagée.

***
De retour chez lui, Delphin rencontra le regard réprobateur de sa mère par-dessus ses lunettes.

-Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-elle d’un ton non moins contrarié.
-Je me suis battu, répondit Delphin un mouchoir sous les narines.
-Pourquoi ?

Parce qu’il n’avait pas supporté que Sylvain se pointe ici et balance ses mensonges. Parce qu’il savait qu’il avait manipulé Alexia juste pour se venger de lui. Il ne répondit pas. C’était trop compliqué pour ses parents. A part les faire paniquer, cela ne servirait à rien.
Son père revint avec la trousse à pharmacie.
Quelques minutes plus tard, il suivait son père dans la voiture avec une mèche hémostatique dans le nez et de la glace sur ses mains.

-Je vais t'emmener à l'hôpital faire un check-up, dit son père.

Ce n’était pas une question. Delphin se dit qu’il avait suffisamment inquiété ses parents ces derniers temps pour jouer les rebelles.

-Tant qu’on y est, on ira voir pour le groupe de parole.

Delphin soupira. Le moteur démarra et ils sortirent de l’allée.

***

Alexia avait l’impression qu’elle avait perdu sa capacité à réfléchir. Elle se laissait guider par ses émotions, sans les analyser et prenait souvent des décisions qu’elle regrettait ensuite.

Pourquoi Delphin s’était-il battu avec Sylvain ? Etait-il jaloux ? Que savait-il ? Pourquoi ne lui fichait-il pas la paix ?

Elle était trop fatiguée pour lui en vouloir vraiment. Elle était fatiguée de tout. Elle en avait marre d’être elle. Elle regrettait presque le temps où la sirène prenait possession d’elle. Elle avait l’impression d’être une imposture. Elle n’était pas humaine, elle n’était rien du tout.

Elle descendit à la plage, uniquement portée par son envie d’en finir.

Le ciel était aussi maussade que son humeur, tout lui semblait gris et froid et c’était l’été. Tout allait mal. Les promeneurs avaient déserté la plage. Alexia se dirigea vers les rochers.

Elle regarda un moment les vagues immerger les rochers les plus proches, puis ses pieds, le bas de son pantalon. Elle avait envie de disparaître. Elle avança dans l’eau, laissa le niveau monter et se laissa emporter par la première vague.

***
Au retour de l’hôpital, Delphin eut une furieuse envie d’aller à la plage.

-Tu peux me déposer ? demanda-t-il à son père.
-Ca n’a rien à voir avec l’herbe, j’espère ? fit celui-ci.
-Tu sais bien que non.
-Tu veux que je t’attende ?
-Non, je remonterais à pied.

Plus il s’approchait de l’eau, plus il avait l’impression que quelque chose de terrible était en train de se passer. Il plongea.

Il n’eut pas à nager très longtemps pour voir ce qui se passait. Alexia était dans l’eau et avait perdu connaissance. Des bulles d’air s’échappaient encore de ses lèvres. Il la prit par la taille et la remonta à la surface. Il la déposa sur la plage et n’eut qu’à attendre quelques minutes. Elle fut prise d’une quinte de toux et recracha de l’eau de mer. Elle revenait à elle. Il se cacha.

***

Alexia resta un moment couchée sur le sable, un peu sonnée. La soudaine lumière l’éblouissait mais elle pouvait apercevoir une silhouette près d’elle. Son cœur rata un battement en pensant qu’il pouvait s’agir de Delphin. Effectivement, elle vit une longue mèche de cheveux blonds voler au vent. Elle n’osait pas bouger, mais elle se sentait curieusement bien. Ni oppressée, ni en danger. Elle aurait bien aimé que ce moment dure davantage mais il s’en alla. Elle se retrouva seule, hébétée.

Elle se redressa. Le temps gris qu’il y avait quand elle était arrivée avait laissé place au beau temps. Le soleil déclinait doucement. Elle se releva. Elle n’y comprenait plus rien. Ou le temps était complètement fou aujourd’hui, ou Delphin y était pour quelque chose. Elle se souvenait de l’accident. De la manière dont le ciel avait changé d’un coup. C’était étrange… Tout l’était.

Alors qu’elle rentrait chez elle, des bribes de son rêve lui parvinrent. Il venait de se réaliser. Elle n’avait pas été consciente mais elle était sûre que Delphin n’était pas aussi banal que tout le monde pensait.

***
Quand Delphin arriva chez ses parents, son père guettait son arrivée depuis la cuisine.

-Ça va ? lui demanda-t-il.
-… Oui. J’avais juste besoin d’aller à la plage.

Il n’en revenait pas qu’il avait sauvé Alexia de la noyade. Il n’avait pas de mal à imaginer ce qui avait motivé son geste. Elle savait qu’elle avait été droguée et abusée. Elle ne voyait sans doute pas d’issue à tout ça.
Il fallait qu’il lui parle. Mais pour lui dire quoi ? Il était presque sûr qu’elle réagirait mal s’il disait qu’il savait. Pire, cela les éloignerait définitivement l’un de l’autre. Mais il ne pouvait pas se taire non plus et faire comme s’il ne savait rien… Ca semblait pourtant être la seule solution.

-Tout va bien, Delphin ? lui demanda son père.

Il n’était pas sûr de vouloir en parler. Ses parents lui diraient sûrement d’aller voir la police, mais là aussi c’était mettre Alexia dans une position difficile et il n’avait pas envie de ça. Il y avait forcément un autre moyen…

Il espérait qu’ils soient aussi proches un jour sans que les circonstances soient glauques. Pourvu qu’elle ne le lui reproche pas, mais honnêtement, il n’était pas sûr qu’elle se souvienne de quoi que ce soit.

***

Maëlle venait d’appeler Alexia pour la énième fois mais elle n’avait pas décroché son téléphone. L’avait-elle bloquée ? La trouvait-elle trop insistante ? C’était possible, mais il fallait qu’Alexia aille porter plainte pour son agression. Elle ne pouvait rester sans rien faire. Ce n’était pas l’Alexia que Maëlle connaissait.

Elle soupira et décida d’appeler Delphin. Elle ne savait pas où il en était de son côté mais elle lui avait demandé de garder un œil sur son amie, chose qu’il faisait assurément. Il saurait si quelque chose s’était passé.

-Salut. Quoi de neuf ?
-J’ai sauvé Alexia.
-Comment ça ? Elle a essayé…
-Elle a essayé de se noyer. Sans doute à cause de Sylvain.
-Il faut qu’elle aille porter plainte. On ne peut pas laisser ce mec s’en sortir comme ça…
-Je suis d’accord.
-Tu as toujours les photos ?
-… Oui.

***

Il ne savait pas pourquoi il les avait gardées. Il essayait de tenir son téléphone le plus loin possible de lui et de ne s’en servir qu’en cas d’urgence.

-Il faut qu’on la convainque…
-Toi seule peux le faire, lui fit-il remarquer.
-Bon sang, est-ce qu’un jour vous allez vous parler ou est-ce qu’il faut que je gère ça aussi ?
-Hé, je ne t’ai rien demandé.
-…C’est vrai. Excuse-moi… C’est juste que ça me fait peur. Si elle en vient à avoir un comportement comme ça…

Comme si elle essayait de se détacher de ce qui la retenait sur terre, pensa Delphin. Comme si elle voulait retrouver sa forme de sirène. Sauf qu’elle avait échoué, elle avait failli se noyer. Il n’avait pas d’explication pour ça. Il devrait continuer les recherches qu’il avait commencées en Angleterre.

-Tu es toujours là ?
-Oui, oui.
-Je sais que tu ne peux pas faire grand-chose mais tu accepterais de montrer les photos à un policier ?
-Oui, si ça peut mettre Sylvain en prison.
-Je vais en parler avec son père. Il arrivera peut-être à la convaincre. Je te tiens au courant.

Et elle raccrocha.

***
Quand Alexia revint ce soir-là, elle trouva Maëlle à table avec son père. Ils la regardèrent d’un air grave. Elle sut ce qu’ils allaient dire.

-Alexia, il faut qu’on parle.

Ses joues s’embrasèrent dès que le nom de Sylvain fut mentionné. Elle se sentait encore tellement coupable… Elle ne pouvait pas dire qu’elle n’y était pour rien, elle ne pouvait pas le défendre non plus. Ils ne comprendraient pas. Ils diraient qu’elle n’était pas objective.

Elle se laissa convaincre de porter plainte. Maëlle et son père avaient raison, en partie. Ce qu’avait fait Sylvain était un crime, elle le savait, mais elle ne pouvait pas s’empêcher de penser qu’elle l’avait poussé à se venger. Si elle ne l’avait pas jeté, rien de tout cela ne serait arrivé.

-Tu n’as pas à t’en vouloir, lui répéta Maëlle. Sylvain est le seul fautif. Tu n’es pas obligée de faire ça tout de suite… mais il faut te protéger.
***
Quand Delphin reçut le texto de Maëlle ce soir-là, il soupira de soulagement. Alexia avait pris la bonne décision, elle allait enfin pouvoir tourner la page et lui aussi. Il aurait fait sa part et n’aurait plus à se sentir coupable dès qu’il la verrait. Il espérait que maintenant les choses seraient plus simples.

***

Aller porter plainte contre Sylvain avait été une épreuve. Bien que Maëlle l’ait accompagnée tout du long, Alexia se sentait seule. Son amie l’avait pourtant mise en garde… et elle ne l’avait pas écoutée. Elle avait choisi de n’en faire qu’à sa tête, elle avait tout gagné.

-Je te raccompagne, fit Maëlle alors qu’elles sortaient du commissariat.

Alexia prit la place passager à côté de son amie et avant que celle-ci ne démarre la voiture, l’enlaça.

-Je suis désolée… J’aurais dû t’écouter.
-Alex, je ne t’en veux pas. Je n’imaginais pas ça. Vraiment. Je ne peux qu’imaginer ce que tu ressens. Je vais me répéter mais si tu as besoin de quoi que ce soit, de quoi que ce soit, Alex, dis-le-moi. Tu peux m’appeler n’importe quand. Ok ?
-Ok, répondit Alexia en reniflant.

Maëlle démarra le moteur et elles filèrent vers Tréboul.
Chapitre 7 : La rentrée by Alrescha
Author's Notes:
Lecteurs de l'ombre : n'hésitez pas à donner votre avis, il m'est précieux !

Mise à jour le 17/01
La veille de la rentrée, Alexia se sentait vidée. C’était un sentiment qui ne l’avait plus quittée depuis qu’elle avait été porter plainte contre Sylvain. Elle se demandait si elle allait pouvoir tourner la page un jour, elle avait l’impression que ce qu’il s’était passé la clivait dans une image de prédatrice. Elle l’avait été par sa forme de sirène, il y avait quelques années, elle avait perdu sa capacité à se transformer mais son caractère restait marqué, ses actes surtout. Les gens y penseraient, elle en avait l’impression du moins ce qui était idiot car seuls son père et Maëlle étaient au courant de sa plainte contre Sylvain. C’étaient aussi les seules personnes qui savaient qu’elle en avait été la victime.

Son agression allait avoir un impact sur ses relations à venir, c’était sûr, et si à cause de ça, elle n’arrivait jamais à avoir une relation normale ? Elle avait peur, elle n’avait pas envie d’être seule. Elle voulait être avec quelqu’un qui la comprenait et qui la respectait.

Son entrée à la fac allait lui offrir de nouvelles rencontres, de nouvelles opportunités. A bien y réfléchir, ce serait aussi une porte d’entrée à d’autres mauvaises rencontres… Elle connaitrait au moins une personne dans sa classe. Delphin. Même si le concernant, connaître était un bien grand mot.

Elle se coucha et repensa à l’autre fois sur la plage lorsqu’elle avait repris connaissance. Elle n’avait pas vu son visage mais elle était sûre que c’était lui. Il n’y avait qu’un mec qui avait d’aussi longs cheveux blonds à Tréboul. Il l’avait sauvée. Elle avait le sentiment qu’il serait toujours là pour elle. Bien qu’elle n’ait pas voulu de son attention à son arrivée dans la région, elle admettait maintenant qu’elle était assez rassurante. Il l’avait défendue contre Sylvain. Elle n’osait pas penser à ce qu’il aurait fait si Delphin et son père n’avaient pas été là…

Son esprit se remémora la quiétude de l’eau, le sable sur sa joue, la chaleur du soleil sur sa peau, le vent qui lui faisait ouvrir les yeux. Le visage de Delphin près d’elle, souriant, rassurant. Elle se sentait bien…

***

Delphin était dans sa chambre et préparait ses affaires pour le lendemain, ce serait la rentrée. Il avait hâte. Il n’avait presque pas eu de crampes ou de nausées ces derniers jours. Il se remettait petit à petit, il n’aurait peut-être pas besoin d’aller dans un groupe de parole…

Il se coucha bien plus serein que d’habitude. Peu importait ce qui se passerait, il irait bien. Il veillerait sur Alexia. Il allait pouvoir reprendre une vie normale ou du moins ce qui y ressemblait.

***

Un téléphone portable vibra avec insistance sur le plateau de sa table de chevet. Alexia lança une main rageuse à sa recherche pour en désactiver l’alarme. Il était très tôt, c’était la rentrée ! Elle repoussa la couette et se dirigea vers son armoire. Elle y prit des vêtements sombres et s’habilla. Elle mit un peu d’ordre dans ses cheveux, prit son sac et descendit au rez-de-chaussée, l’esprit embrumé.

Elle prit un thé, deux tartines de pain puis il fut temps de partir.

Alexia mit ses chaussures et sortit de chez elle. Elle marchait depuis deux minutes vers l’arrêt de bus quand elle reconnut la silhouette de Delphin juste devant elle. Rapidement, elle s’aperçut que leurs marches étaient synchronisées. Ils étaient comme reliés par un fil l’un à l’autre, attirés comme deux aimants. C’était bizarre car elle se serait plutôt attendue à le fuir après ce qu’elle avait vécu. Elle ne pouvait pas lui en vouloir. Ça n’avait rien à voir avec lui, c’était elle qui avait provoqué cette situation.

Elle devait s’excuser. Elle l’avait vu se battre pour elle. Elle devait vraiment lui parler.

Elle avait encore des courbatures dans les jambes, elle sentait les tiraillements dans ses cuisses. C’était comme si tout son corps manquait de force… Lorsque le bus arriva, elle se laissa tomber lourdement sur l’un des sièges. Delphin n’était pas très loin, à peine à deux mètres. Il ne la regardait pas. Il restait debout, le regard dans le vide. Le fil de ses écouteurs pendait de ses oreilles parmi ses cheveux puis le long de son torse et se perdait dans une des poches de son pantalon.
Son casque sur les oreilles, elle n’arrivait pas à se concentrer sur la musique qui en sortait. Elle n’avait qu’une chose en tête : trouver un moyen de l’aborder.

Le bus s’arrêta à la gare de Douarnenez et ils se dépêchèrent de descendre pour rejoindre la gare routière. Là encore, Alexia suivit Delphin mécaniquement, sans prêter la moindre attention à ce qu’il y avait autour d’elle.

Il fut le premier à monter dans le car et à s’installer. Alexia s’aperçut alors qu’il ne restait plus qu’une place de libre : à côté de lui. Elle s’assit doucement en espérant que son visage ne s’enflamme pas. Il se décala un peu pour lui laisser plus de place.

-Merci.

Ce fut le seul mot qu’elle fut capable d’articuler.

-De rien, dit-il.

Elle crut qu’il allait dire quelque chose. Elle aurait bien voulu, ça l’aurait aidée à enchaîner. Son regard se posa sur ses mains aux jointures abîmées. Elle avait envie de lui demander comment il allait. Elle avait envie qu’ils aient une conversation normale.

***

Delphin avait du mal à regarder Alexia sans penser qu’il devait lui parler. Elle s’était assise à côté de lui. Elle se pensait en sécurité ou alors elle n’avait pas eu le choix, il n’avait pas vraiment fait attention… Il devait au moins s’excuser pour son comportement lourd. Mais comment l’aborder ? Tout lui paraissait futile. Il n’y arrivait pas. Cela lui semblait impossible dans son état. Et puis, des excuses en amèneraient d’autres…

Inévitablement, il finirait par lui dire qu’il était au courant des photos car il ne se voyait pas le lui cacher et elle s’énerverait, lui dirait qu’il avait sans doute bien profité de la vue… et ce serait reparti.

Il soupira. Il en avait marre. Il n’arriverait donc jamais à avancer ? A chaque fois qu’il essayait, quelque chose lui barrait la route. Il ne parvenait pas à l’oublier, elle réapparaissait toujours. Il entendait parler d’elle et il replongeait. C’était pire que l’herbe. Il fallait qu’il trouve une solution. Il n’y arriverait pas sans motif.

Le professeur coordinateur de la licence leur parla de ce qu’ils allaient étudier tout au long de l’année et en voyant les matières, Delphin eut une idée. Alexia n’avait sans doute aucune connaissance en langue bretonne, il pourrait l’aider.

Il nota dans son agenda de faire des affiches car il ne voulait pas qu’elle se dise qu’il n’aidait qu’elle et ainsi retomber dans le même schéma d’il y avait trois ans.

-Tu as l’air en forme, lui dit son père lorsqu’il rentra.
-Oui, ça va.
-Tant mieux. Et cette rentrée ? Ça s’est bien passé ?
-Oui. Je vais me remettre dans le breton. Je pense donner des cours de soutien.
-C’est une bonne idée. Tu penses que tu arriveras à gérer ?
-Il n’y a qu’une façon de le savoir.
-… Ton enthousiasme fait plaisir en tout cas.

***

Le lendemain, Alexia vit Delphin s’activer à la fixation d’affiches à la fac. Intriguée, elle alla en lire une. Il s’agissait d’annonces pour des cours de soutien en anglais et en langue bretonne.

C’était une excellente idée ! Et l’occasion rêvée de lui parler ! Elle arracha l’affiche avant que quelqu’un d’autre ne la voie.

Le soir même, elle prit son téléphone portable. Son rythme cardiaque s’accéléra aussitôt. Elle allait le faire, vraiment le faire. Son souffle se raccourcit lorsqu’elle commença à taper les chiffres. Sa gorge se nouait. Elle s’efforça de respirer calmement, profondément. Et s’il lui raccrochait au nez ? N’importe quoi ! S’il avait placardé cette annonce, c’était qu’il attendait un appel de n’importe qui. C’était pour rendre service. Pas pour rembarrer les gens.

Elle finit de taper le numéro. Son cœur battait la chamade. Instinctivement, son regard se tourna vers la fenêtre de la chambre de Delphin, de l’autre côté de la rue. Le cœur au bord des lèvres, elle appuya sur la touche verte pour l’appeler. Chaque battement semblait résonner dans tout son corps. Elle n’était pas loin de l’évanouissement. Sa gorge était trop nouée pour laisser passer le moindre son.

La sonnerie retentit, insupportable, angoissante. Alexia en avait mal au ventre. Elle inspira profondément…

***

Delphin faisait les courses, le post-it de sa liste dans une main, le sac dans l’autre, quand une sonnerie de vieux téléphone retentit. Il lui fallut quelques secondes pour réaliser qu’il s’agissait de son propre portable. Il le sortit de sa poche. Un nouveau numéro, sûrement quelqu’un pour l’annonce. Il décrocha et la liste s’envola.

-Merde… Allô ? Allô ?

Rien. Pas de réponse. Juste le silence. Quelqu’un avait pris son numéro pour lui faire une blague. Il raccrocha et continua ses courses.

Le même numéro le rappela le lendemain. Il attendit un peu avant de décrocher. Se pouvait-il que ce soit Alexia ? Elle semblait avoir du mal en cours de langue bretonne. Que pouvait-il lui dire pour l’inciter à parler ? Il repensa à sa conversation avec Maëlle…

L’autre mit fin à l’appel. C’était sûrement elle. Qu’allait-il faire ? Lui envoyer un texto ? La rappeler ? Quitte à être le seul à parler ? Il pouvait lui dire qu’il savait et voir comment elle allait réagir…

Oui, mais si ce n’était pas elle… Ce qu’il s’apprêtait à dire n’était pas des banalités… Il demanda à Maëlle si elle connaissait le numéro qui l’avait déjà appelé deux fois. Elle le connaissait, c’était bien celui d’Alexia. Il la remercia, prit une profonde inspiration et rappela sa voisine, les yeux rivés sur la fenêtre de sa chambre de l’autre côté de la rue.

***

L’appel commença par une profonde inspiration. Alexia, elle, tremblait comme une feuille en attendant sa sentence. Qu’allait-il dire ? Qu’il refusait de lui donner des cours ? Que c’était trop douloureux ? Ou au contraire qu’il voulait bien mais qu’ils devaient discuter d’abord.

-Je sais que c’est ton numéro, Alexia, dit la voix de Delphin à l’autre bout du fil.

Elle réalisa soudain qu’elle l’avait rarement entendu parler, même en cours, il se faisait très discret. Son ton était ferme et un peu las. Sa voix était calme, elle y décela un léger accent britannique, les restes de son séjour en Angleterre.

-Je… J’ai parlé avec Maëlle cet été. Elle m’a raconté… ce qui t’était arrivé avant d’emménager ici. Je voulais te dire que je ne savais pas, à l’époque. Si j’avais su, j’aurais probablement agi autrement. Je suis désolé. (Il s’interrompit, comme s’il cherchait ses mots) Je sais aussi ce que tu as fait le jour de mon accident. Le bon comme le mauvais.

A son intonation, il minimisait les faits. Même maintenant, même après une fracture du crâne et trois ans passés outre-Manche, il semblait n’en vouloir tirer que le positif.

Alexia sentit sa gorge se nouer. Elle avait envie de lui dire qu’il était stupide, qu’elle aurait pu le tuer et qu’elle ne méritait certainement pas qu’il se montre aussi gentil, mais les mots restaient bloqués, ses yeux lui piquaient, elle n’allait pas tarder à pleurer…

Le verdict ne se fit pas plus attendre.

-Je veux bien te donner des cours. Chez toi ou chez moi, suivant ce que tu préfères. Tu ne me devras rien. Fais-moi savoir quand tu veux commencer.

Elle réprima à grand-peine un sanglot.

-A plus tard, dit-il enfin et il raccrocha.

Alexia ne retint pas ses larmes plus longtemps. Le soulagement était tel qu’elle en aurait presque ri. Une page –la page de la haine et de la souffrance- se tournait enfin.

Elle se laissa tomber sur son lit et regarda un long moment le numéro de portable de Delphin dans son journal d’appels. Elle l’enregistra avec soin sous son nom entier et regarda amoureusement les lettres qui le composaient. Enfin.

***

Delphin raccrocha en soupirant. Il espérait avoir été convaincant. Il ne se voyait pas tout lui redire en face à face. Mais il était soulagé, il avait réussi à dire tout ou partie de ce qu’il avait sur le cœur.

Il regarda le dernier numéro dans son journal d’appel. Il avait encore un peu de mal à réaliser qu’il venait de lui parler. Elle n’avait fait qu’écouter. Il espérait qu’il ne l’avait coupée dans son élan.

Il dormit mal cette nuit-là. Pour une fois, les effets du sevrage n’étaient pas en cause. Il les ressentait à peine, c’était comme si la seule pensée de parler à Alexia l’avait apaisé. Il était tout à la fois excité et inquiet de lui parler en face. Et si elle changeait d’avis ? Si en fait, elle n’avait pas changé du tout ?

Il avait cru entendre des pleurs mais il n’était pas sûr. Ça n’avait pas été franc.

Est-ce qu’il réussirait à se concentrer sur les cours qu’il lui donnerait et pas sur elle ? Qu’est-ce qu’elle attendait exactement de ces cours ?

***

Le lendemain matin, Alexia se laissa tomber sur un siège du car. Les mots lui manquaient toujours pour exprimer ce qu’elle ressentait face à la proposition de Delphin. Elle était partante mais elle avait du mal à imaginer leurs échanges. Il faudrait pourtant bien qu’elle parle… Elle l’avait laissé parler la veille. C’était son tour. Il devait s’attendre à ce qu’elle dise quelque chose. Des excuses sans doute. Elle lui en devait. D’ailleurs, elle ne comprenait pas pourquoi il avait accepté de lui donner des cours. Allait-il se venger ?

-Salut, dit-il d’une voix si douce que les doutes d’Alexia se dissipèrent aussitôt.
-…
-Je suis disponible à partir du mardi, pour les cours de soutien.
-Euh… Je suis disponible tous les jours…réussit-elle à articuler.
-On peut commencer après la première évaluation. Ça nous servira de base.
-D’accord.

Elle l’observa une bonne partie de la journée. Contrairement à ce qu’elle avait vu pendant l’été, il était souvent seul. Des gens le saluaient de temps à autre, mais il ne restait pas avec eux.

Le soir, quand ils arrivèrent à Tréboul, elle décida d’aller lui parler.

-Delphin, lança-t-elle.

Il se figea et se tourna vers elle.

-Je… je voulais te dire… Je suis désolée.
-Je t’ai déjà pardonnée.
-Je t’ai accusé de me harceler… ça n’avait rien à voir avec la mort de ma mère…
-J’ai été très lourd. C’est moi qui suis désolé. J’aurais dû me douter que quelque chose n’allait pas au lieu d’insister.

***

Enfin, ils parlaient. Ils avaient une vraie discussion. Rien au monde n’aurait pu rendre Delphin plus heureux.
Quand il rentra chez lui, il se sentait flotter sur un petit nuage. Ils avaient éclairci leurs principaux points de différends et a priori, tout s’annonçait pour le mieux. Il espérait être à la hauteur des cours de soutien. Mais ils avaient parlé, bon sang ! Rien n’aurait pu enrayer sa bonne humeur.

-Ca fait très longtemps que je ne t’ai pas vu d’aussi bonne humeur, dit son père en arrivant.

Delphin se rendit compte qu’il sifflotait et cessa progressivement.

-Tu as eu des appels pour les cours de soutien ?
-Un seul. D’Alexia.
-C’est super. Je me demandais pourquoi elle avait choisi cette filière… Elle doit vraiment s’intéresser à la culture bretonne alors.
-Sûrement.
-Vous avez parlé ?
-Oui.
-Tu l’as eue au téléphone ? Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
-C’est surtout moi qui ai parlé. Elle avait l’air de ne pas savoir quoi dire…

Cette fois, son père resta silencieux mais son sourire en disait long. Il espérait que les choses s’arrangeraient entre Alexia et Delphin. Le moins que l’on pouvait dire c’était qu’un grand bond en avant venait d’être fait. Delphin espérait juste que ce n’était pas pour faire trois pas en arrière.

-Super. Je suis content pour toi. Ça va sûrement vous aider tous les deux. Joël m’a dit que ça n’avait pas été facile pour elle non plus, ni avant ton départ, ni après.
-Oui, je suis au courant, fit Delphin d’un ton amer.

Si ses parents lui avaient dit au sujet de la mère d’Alexia, il ne serait pas passé pour un relou de première classe…

-Je l’ai appris par Maëlle, poursuivit-il. Pourquoi vous ne me l’avez pas dit ? Vous étiez au courant quand ils sont arrivés, non ?
-Joël n’en parlait pas. C’était encore récent… Mais tu as raison, on aurait dû te le dire. On est désolés.

Ces excuses semblèrent légères aux yeux de Delphin mais il n’arrivait pas à en vouloir à son père. Il n’était pas convaincu que le moment de cette information aurait changé quelque chose à son comportement, peut-être qu’il aurait été pire.

Cette nuit-là, il eut du mal à trouver le sommeil. Pas uniquement à cause des effets du sevrage, non c’était surtout à cause d’Alexia. Il avait passé tellement de temps à ruminer à son sujet qu’il se demandait s’il arriverait vraiment à lui donner des cours sans se venger. Il ne voulait pas lui faire peur et il savait qu’il fallait mieux refuser de la voir s’il ne se sentait pas capable d’assurer les cours que de risquer d’être odieux avec elle uniquement parce qu’il n’avait pas sa dose… Il appréhendait un peu que le manque reprenne le dessus et qu’il gâche tout. Ils avaient parlé, il lui avait pardonné mais il devait se préparer au pire. Il s’était toujours débrouillé pour être seul au moment où les premiers signes de manque apparaissaient. Or là, il serait avec Alexia, la seule fille qu’il aimait vraiment. Il devait se contrôler.
Chapitre 8 : Révélations by Alrescha
Author's Notes:
Bonne lecture !

Mise à jour le 17/01
Ce week-end là, ce fut avec légèreté que Delphin reçut le texto de Thomas. Il proposait de se retrouver à la plage de Tréboul comme ils en avaient l’habitude, cette fois Lionel serait des leurs et il espérait bien qu’ils surferaient comme avant.

L’évocation du passé – bien qu’agréable- incita Delphin à se poser des questions. Il n’avait pas retouché à une planche de surf depuis son accident. Il ne savait pas trop pourquoi. Sans doute par peur au début… Mais ensuite ? Il n’y avait juste pas pensé. Il se demanda s’il était toujours capable de surfer. Avant, à entendre les autres, il était doué. Mais maintenant ?

Il descendit au garage de ses parents et ne trouva pas sa planche. Qu’était-elle devenue ? Avait-elle été emportée par le courant ce jour-là ? Ou…

-Tu cherches quelque chose ? lui demanda son père.
-Oui, ma planche.
-On l’a vendue, Delphin. On te l’avait dit.

Le jeune homme ne répondit pas. Oui, c’était possible que ses parents l’en avaient informé. De toute façon, il avait déjà du mal à se rappeler ce qu’il avait fait la veille… Ça ne faisait pas une grande différence. C’était juste qu’il n’avait plus de planche, mais Tom le secouriste lui en prêterait peut-être une.

-Je vais à la plage, annonça-t-il.

Et il quitta la maison.

En passant devant la maison d’en face, il se demanda comment Alexia occupait son week-end. La verrait-il à la plage ? Ou était-elle à Douarnenez ? Il entendit des notes de violon et s’arrêta un instant. Il y avait peu de choses dont il était certain. Alexia jouant du violon en était une. Elle continuait à en jouer… Elle était douée.
Il continua son chemin. Il n’avait pas touché à sa guitare depuis trois ans. Pareil pour le piano. Il était sûrement très rouillé… L’envie de jouer était passée. Ça n’avait été qu’une phase, faute d’encouragement. Même si ses parents pensaient que la musique pouvait l’aider à se souvenir de certaines choses. Il n’avait pas suivi leur conseil. L’accident l’avait laissé amorphe, paralysé. Une seule chose avait compté, elle l’avait aussi détruit.

Il arriva à la plage. Lionel et Thomas l’attendaient.

-Salut ! Ça va ?
-Quoi de neuf ?

Delphin se demanda s’il devait leur dire et décida finalement que oui. Après tout, c’étaient ses amis, ils le connaissaient.

-Je donne des cours de soutien à Alexia.
-Des cours de quoi ?
-De langues.
-Ah, des cours de langues, répéta Thomas avec un air particulièrement taquin.
-Non, pas ce genre de cours, reprit Delphin, anglais et breton uniquement…
-Ah… anglais et breton… continua son ami sur le même ton.
-De manière parfaitement désintéressée bien entendu, fit Lionel.
-Bien sûr.
-Moui….
-Ok, peut-être un peu intéressée… consentit le blond.
-Carrément intéressée, ouais.
-Je voulais qu’on reparle et elle était d’accord, se défendit Delphin.
-Tant mieux.
-Cool. Lionel aussi a un truc à annoncer.
-Quoi ? fit celui-ci. Comme ça ? Sur la plage ?
-Assume un peu, Lionel.

Le métis soupira.

-La raison pour laquelle je ne suis pas très présent depuis ton retour, Del’, c’est que je sors avec quelqu’un.
-Cool.
-Attends, il a pas fini, fit Thomas.
-Un mec… Je suis gay.

Delphin n’était pas surpris du tout. Lionel n’avait jamais su approcher une fille et à vrai dire, il n’avait montré aucun intérêt envers le sexe opposé.

-Ok.
-C’est tout ? fit Lionel. C’est ta réaction ? Tu as fumé avant de venir ?
-On se connait depuis longtemps. Je ne suis pas étonné, lui dit Delphin.
-Pourquoi tout le monde dit ça ?
-Lionel, je pense que le seul qui sera véritablement surpris, ça sera ton père.
-J’appréhende tellement…
-Tu peux toujours venir chez moi si ça se passe mal, dit Thomas en lui mettant une tape sur l’épaule.

Lionel eut un sourire mi-figue mi-raisin. Ils descendirent au bord de l’eau.

-Et ta planche ? fit Thomas à Delphin.
-Vendue.
-Mince… J’espère que Tom en a assez pour nous trois…
-Je vais lui demander, dit Delphin en remontant vers le poste de secours.

Comme à son habitude, Tom était posté sur sa chaise, observant les nageurs aux jumelles.

-Salut, Tom !
-Salut… Delphin ? C’est toi ? fit le secouriste.
-Oui.
-Oh punaise ! Je suis tellement content de te voir ! J’ai cru que tu ferais partie des traumatisés de la mer.
-Il m’en faut plus que ça.
-C’est vrai que toi et la mer c’est une grande histoire d’amour.
-Tu as une planche ? Mes parents ont vendu la mienne…
-Je les comprends. Moi aussi ton accident m’a choqué. Je veux dire, ça ne t’était jamais arrivé avant… Tiens. Sois prudent, hein. J’ai pas envie d’appeler les urgences.

***

Après une heure d’entraînement au violon, Alexia eut envie de sortir. Il faisait beau, le soleil lui faisait de l’œil et elle décida de prendre ses affaires de plage. Elle s’y rendit.

Elle balaya l’étendue de sable et d’eau du regard. Le beau temps avait incité les touristes à rester profiter de la plage. Cependant, rares étaient ceux qui se baignaient, ils trouvaient probablement l’eau un peu fraîche... Trois surfeurs étaient assis sur leur planche, attendant la prochaine vague. Très reconnaissable grâce à ses cheveux blonds, Delphin faisait bien évidemment partie du lot.

Elle resta un moment à l’observer. S’il n’avait pas surfé depuis des années, il n’en laissait rien paraitre. Au contraire, on avait l’impression qu’il n’avait jamais arrêté.

Ils remontèrent sur la plage quelques minutes plus tard en riant.

Alexia avait l’impression de redécouvrir son voisin après une longue absence. En tout cas, elle le trouvait particulièrement détendu et beau, même avec ses cheveux noués en catogan qui lui donnait un air plus vieux que son âge. De là où elle était, elle pouvait voir qu’il avait un corps musclé juste ce qu’il fallait et son sourire... Son sourire était à tomber.

Sa contemplation l’absorbait tellement qu’elle manqua de se planter le parasol dans le pied. Elle détourna le regard et installa ledit parasol et s’assit à l’ombre, le regard braqué sur son voisin. Il avait dénoué ses cheveux à présent, les faisant sécher au vent. Ils lui arrivaient au milieu du dos et cela lui allait divinement bien, cliché du surfeur mis à part. Il ne semblait pas l’avoir vue. Il regardait la mer, tournant parfois la tête vers l’un de ses amis quand ils lui adressaient la parole.
Alexia se sentait étrangement exclue. Elle aurait voulu être à ses côtés. Une douce chaleur se faisait sentir dans son abdomen. Elle avait envie qu’il la regarde, qu’il la salue, qu’ils parlent ou juste qu’ils soient assis côte à côte face à la mer. Ils avaient tellement à se dire et à rattraper…

***

Le jour où les évaluations furent rendues, Delphin se dit que cela constituerait un excellent point de départ pour les cours de soutien. Lorsqu’il fit part de son observation, Alexia acquiesça. Ne restait plus qu’à déterminer le lieu. Il pensa que vu les évènements de l’été, elle serait plus à l’aise chez elle mais il ne se voyait pas le lui rappeler ; elle ferait sûrement machine arrière et ce n’était pas le but.

-Ca peut être chez toi ou chez moi, c’est comme tu veux, lui dit-il.
-… Eh bien, chez moi ça serait bien… Ca ne te dérange pas ? lui demanda-t-elle.
-Pas le moins du monde. Ce n’est pas comme si tu habitais loin…

Alexia sourit. Il aimait beaucoup son sourire.

-Je veux bien dans ce cas.

Ils arrivèrent chez les Duval.

-Assieds-toi, dit-elle en lui désignant la table de la cuisine. Tu veux boire quelque chose ?
-Un verre d’eau, s’il te plait. Bon, alors ce devoir, tu t’en es sortie comment ?
-Eh bien… fit-elle d’un air gêné.

***

Alexia sentit son visage s’embraser en sortant sa copie. Elle avait eu la moyenne, ce qui était plus que ce à quoi elle s’attendait mais moins, bien moins que la note qu’avait eu Delphin. Elle se demandait si elle ne devait pas dévier le sujet et oublier cette histoire de cours de soutien.

-Ce n’est pas si mal, dit-il. Enfin… ne le prends pas mal, mais je ne pensais pas que tu t’intéressais au breton.
-Tout le monde est étonné… marmonna-t-elle.

Comme si personne ne l’avait crue capable de changer. A part Delphin et elle se demandait pourquoi lui parmi tous les autres et à celui qu’elle avait fait le plus souffrir, pourquoi lui l’avait-il cru ?

-Pourquoi tu m’as pardonné ? lui demanda-t-elle.
-Je suis en vie et c’est grâce à toi.
-Quand même…
-Si ça, ce n’est pas une bonne raison, Alexia, je ne sais pas ce qui l’est.
-Tu te rappelles de tout ? insista-t-elle. Vraiment tout ?
-Tu n’étais pas dans ton état normal, dit-il. Tu avais une sirène en toi.

Sous le coup de la surprise, Alexia se tut.

-Tu… Tu es au courant ? balbutia-t-elle.
-J’ai fait des recherches après mon accident. C’est un sujet qui m’a toujours intéressé…

Elle se laissa tomber dans sa chaise. Elle avait nagé en pleine confusion, sans savoir où elle allait ni même ce qu’elle vivait… alors que la réponse se trouvait en face !

-J’imagine que c’est assez déroutant, dit Delphin. Je pourrais te prêter mes carnets si ça t’intéresse toujours… De ce que j’ai pu constater, tu ne te transformes plus.
-Mais toi oui. Ça a toujours été le cas ?
-Non.
-Ca date de l’accident alors ?
-Peut-être. Je t’avoue que la période où j’étais en Angleterre est assez floue…
-C’était un peu chaotique pour moi aussi.
-J’imagine, dit-il d’un ton compatissant.

Quelques minutes de silence s’installèrent puis Delphin le rompit :

-Bon, on s’y met ?
-Oui, fit Alexia.

***

Au terme d’une heure de correction, Delphin n’en pouvait plus. Il sentait la sueur ruisseler le long de son dos et des douleurs réapparaitre dans ses membres. Il se leva et prit congé d’Alexia.

-A demain, dit-il en essayant de ne pas paraitre trop froid.
-A demain, répondit-elle avec un sourire.

Il sortit dans la rue et traversa. Les crampes revenaient à la charge… il avait mal partout. Il se dépêcha de rentrer mais un bruit de frein le fit détourner le regard. Ses parents rentraient et sa mère sur le siège passager le regarder d’un air appuyé, comme si elle se demandait d’où il venait.

La colère se rajouta aux effets physiques du sevrage. Il n’avait pas besoin d’être surveillé… Il n’était plus un gosse. Déjà qu’ils lui imposaient de laisser la porte de sa chambre ouverte…

Il retira ses chaussures et monta directement à sa chambre. Il n’avait pas envie qu’on l’interroge.

-Bonsoir, dit sa mère.
-Bonsoir, répondit-il froidement.
-Tu viens de chez les Duval ?
-Oui.
-Il donnait un cours, précisa la voix de son père.

Delphin monta les escaliers et n’entendit pas la suite. Il se doutait que sa mère n’approuvait que moyennement l’idée des cours de soutien à Alexia. Elle pensait sûrement que leur voisine ne l’avait jamais aidé mais c’était faux. C’étaient ses parents qui ne l’avaient jamais aidé.

Il ferma la porte de sa chambre derrière lui et attendit que sa colère passe.

Il devait se focaliser sur le cours. Le premier cours de soutien. Il s’était bien passé. Il n’avait fait de mal qu’à lui-même… Il ne s’en était pas pris à Alexia. Au contraire, il avait réussi à la rassurer. Il lui avait appris des choses.

Mais la prochaine fois ? Il flippait à l’idée que ça ne se passe pas aussi bien. Et s’il se montrait désagréable ? S’il l’insultait ? Ou pire…

On frappa brièvement à sa porte et elle s’ouvrit.

-Alors ? Ce premier cours ?
-Bien, ça a été. Je peux être seul un moment ?
-OK.

Son père partit.

Delphin était las. Il ne savait pas s’il devait la laisser exploser ou la contenir et il en avait marre. Il se sentait toujours sale, à l’intérieur. Tout était brouillé. Il ne savait plus ce qu’il voulait réellement. Plus rien n’avait de sens. Il avait touché le fond, il était camé. Cela faisait plusieurs semaines qu’il n’avait rien pris. Il avait cru que les symptômes diminueraient d’intensité avec le temps. Si ce n’était pas le contraire, c’était exactement pareil que la première nuit. Il avait l’impression qu’il ne s’en sortirait jamais, que les symptômes allaient durer indéfiniment, qu’il serait toujours un drogué…

Il voyait bien comment les gens en particulier ses proches le regardaient. Il se souvenait des paroles de sa mère lorsqu’elle avait appris le pot-aux-roses. Il l’avait déçue mais ce n’était rien par rapport à ce que lui ressentait.

C’était la merde. Et le rapport non-protégé de l’autre fois ne l’aidait pas à se sentir mieux. Il avait l’impression de se leurrer en donnant des cours de soutien. Comment pouvait-il aider les autres s’il n’allait pas bien lui-même ?
Chapitre 9 : Souhaits by Alrescha
Author's Notes:
Mise à jour le 19/01
Ses parents durent l’appeler plusieurs fois pour qu’il descende manger. L’appétit l’avait quitté et il était persuadé que le temps passé avec Alexia n’y était pas étranger.

Le silence à table était révélateur. Lui était dans ses pensées et ses parents n’osaient pas lui poser de questions sur le cours de soutien qu’il avait donné à Alexia.

-Allez-y, soupira-t-il. Posez vos questions.

Ses parents échangèrent un regard.

-Oh, tu sais, on ne veut pas se mêler de tes affaires, fit son père.
-Alexia est ta seule camarade de classe de Tréboul ? demanda sa mère les sourcils froncés.
-Oui et c’est la seule personne qui a répondu à mon annonce.

Sa mère se disait sûrement qu’il y avait anguille sous roche mais Delphin trouvait cette situation parfaite : il n’était pas obligé de courir aux quatre coins de Douarnenez pour donner des cours. Il pouvait prendre son temps avec Alexia, ils pouvaient parler d’autre chose.

-Et alors ? Vous avez parlé ?
-Oui. J’ai décidé de lui pardonner ce qu’elle a fait. Je n’ai pas été correct avec elle non plus…
-Elle t’a quand même accusé de harcèlement, et c’est elle qui a provoqué l’accident ! Tu aurais pu mourir.
-Je sais. C’est aussi elle qui a prévenu les secours.

Un silence s’abattit sur la tablée. Cette nouvelle choquait ses parents.

-Elle était là ? fit sa mère. Tu n’en as jamais parlé.

Delphin se rendit compte de la situation dans laquelle il s’était mis. Oui, Alexia avait été là mais pas sous sa forme habituelle…

-C’est Maëlle qui me l’a dit, se défendit-il.

Cette phrase coupa court aux interrogations de ses parents.

Sa mère croisa les mains au-dessus de son assiette et déglutit avant de reprendre :

-Je comprends que ça n’ait pas été facile pour elle, mais ce n’est pas une raison pour s’en prendre aux autres… Tu voulais juste l’aider.
-La seule chose que j’aurais dû faire c’était la laisser tranquille.
-Tu as toujours des sentiments pour elle ? demanda-t-elle à Delphin.
-J’essaye de les mettre de côté pour l’instant. Je ne veux pas la brusquer. Elle a déjà eu une mauvaise expérience.

Son père hocha la tête en silence. Sa mère n’ajouta pas un mot.

Le reste du repas se déroula dans le silence.

***

Alexia reprit sa copie de breton et les notes qu’elle avait prises de la correction de Delphin. Elle était admirative qu’avec autant de problèmes il arrive finalement à l’aider et à l’écouter. Il avait l’air si compréhensif… et elle avait agi comme une imbécile.

Elle rassembla ses affaires et monta à sa chambre. Elle fixa pendant un long moment la façade des Tevenn. Ce premier cours s’était bien passé. Elle avait tellement eu peur du contraire. Elle était un peu rassurée sur les intentions de Delphin. Si les choses continuaient ainsi, ils deviendraient peut-être amis… Même si au fond d’elle, elle avait envie de plus, elle ne se sentait pas vraiment prête. Elle le connaissait à peine. Elle devait prendre son temps.

***

Le lendemain matin, Delphin avait la tête dans le pâté. Il avait passé la soirée à se demander comment il allait réussir à mettre ses sentiments pour Alexia de côté et se focaliser sur les cours. Il se sentait toujours redevable -elle lui avait sauvé la vie-, elle méritait bien un peu de paix et de reprendre confiance en elle et en les autres avant de se lancer dans une nouvelle relation. C’était compliqué. Delphin n’était pas sûr d’avoir la patience pour ça, il savait pourtant qu’il devait la trouver s’il tenait réellement à sa voisine.

-Ça va ? lui demanda-t-elle à la pause de dix heures.

Il ne pouvait pas lui dire qu’il avait passé une sale nuit à cause d’elle. Son angoisse à son sujet avait réveillé les effets habituels du sevrage, ça avait vraiment été la merde et les prochaines nuits ne s’annonçaient pas mieux. Il ne pouvait même pas lui dire qu’il s’était drogué et essayait de se sevrer, ça la ferait fuir et c’était la dernière chose qu’il voulait.

-Ca va. Un peu fatigué, c’est tout. Et toi ?
-Ça va. Merci encore pour le cours hier.
-De rien. Si tu as besoin, n’hésite pas.
-Merci, dit-elle avec un sourire timide mais sincère.

Pour son sourire, il aurait fait n’importe quoi. Il sentit la douleur d’une crampe pointer le bout de son nez et se dit qu’il aurait pu rester indéfiniment sous sa forme de triton si cela pouvait permettre à Alexia de se sentir bien. Mais c’était surtout un confort pour lui, il n’aurait pas à se soucier du manque, il n’aurait pas à s’inquiéter de lui faire du mal ou non.

Ce soir-là, il se rendit à la plage sous la jetée et se transforma.

Il se sentait tellement mieux… Plus de douleur, plus de stress. Sa soirée s’annonçait meilleure que celle de la veille.

***

Alexia avait vu Delphin se diriger vers la jetée. C’était étrange qu’il retourne sur les lieux de son accident. Il y avait beaucoup de rochers, c’était l’endroit idéal pour ne pas être vu. Etait-ce là-bas qu’il se transformait ? Si elle n’avait pas pris elle-même l’apparence d’une sirène, elle n’aurait pas cru ça possible. Elle repensa à ce qu’il lui avait dit : il avait fait des recherches, elle aurait bien aimé voir ce qu’il avait trouvé sur le sujet. Il faudrait qu’elle lui demande… Même si elle ne se transformait plus, elle aimerait bien savoir pourquoi lui se transformait et pourquoi cela semblait si récent… Elle n’y trouvait aucune réponse acceptable. Elle ne l’avait pas embrassé, elle ne l’avait pas touché avant son accident.

Le seul élément marquant était le sang sur ses jambes mais elle ne voyait pas en quoi cela expliquait quoi que ce soit. Cela aurait pu justifier la disparition subite de la sirène mais Alexia préférait y voir le traumatisme et le choc d’avoir vu Delphin presque mort, que ça avait été trop pour elle et qu’elle avait repris le contrôle de son corps.

Non, vraiment la transformation de Delphin la laissait perplexe. En plus, elle se noyait au moment où elle l’avait vu, son cerveau avait pu lui jouer des tours. Son voisin lui avait dit qu’il se transformait mais était-ce sérieux ou était-ce juste pour se rapprocher d’elle ? Devait-elle le croire ? Il lui fallait des preuves.

***

Lorsqu’il retourna à sa chambre, Delphin se remit à son bureau et son regard se posa sur le calendrier. Il pensa alors qu’il serait de prendre rendez-vous pour un dépistage. La perspective ne l’enchantait guère mais au moins, il serait fixé. S’il n’avait rien, il se sentirait plus « propre ». S’il avait attrapé le SIDA eh bien, il pourrait disparaitre pour de bon. Il suffisait qu’il se transforme, nage vers l’horizon et ne revienne jamais. Il ne voulait pas imposer une maladie en plus de son sevrage à ses proches.

Il appela le centre de dépistage et fixa un rendez-vous dans les délais conseillés. Quand il raccrocha son téléphone, sa main tremblait un peu. Il fallait qu’il s’occupe ou l’angoisse reviendrait au galop.

Il descendit à la cuisine et se mit à préparer le dîner.

Le lundi suivant, lorsqu’Alexia prit place à côté de lui, Delphin remarqua l’étui qu’elle avait emmené avec elle. Il avait la forme d’un violon et il se souvint qu’elle jouait de cet instrument.

-Tu joues toujours du violon à ce que je vois, dit-il.
-Oui, répondit-elle ses iris émeraudes baissées sur son étui. Je crois que ça m’a aidé un peu… Tu joues aussi d’un instrument, non ?
-Je jouais, rectifia-t-il. Je n’ai pas touché à ma guitare depuis plusieurs années. J’ai joué du piano il n’y a pas très longtemps.
-La musique a plein de vertus... C’est souvent utilisé dans les… thérapies.
-Oui.

Delphin en avait entendu parler plusieurs fois mais de là à mettre en pratique… Quand les effets du sevrage le rattrapaient, il se sentait incapable d’aller jouer du piano. Il ne pouvait rien faire, juste attendre que ça passe.

Il devait tout de même noter une certaine amélioration : depuis qu’il voyait Alexia, les effets étaient moins handicapants, plus flous. Il pourrait peut-être essayer de se remettre au piano. S’il arrivait à se concentrer suffisamment et à ne pas trop penser à sa voisine. Il savait déjà que ce serait difficile : elle occupait son esprit depuis que Sylvain lui avait envoyé les fameuses photos. Il s’était inquiété et en même temps il s’était senti tellement coupable…

-Qu’est-ce que tu écoutes comme style de musique ? lui demanda-t-elle soudain.
-Oh, un peu de tout. Et toi ?
-Du rock, du métal mais j’apprécie de bons morceaux de musique classique aussi. Obligée pour le violon… Je vais être un peu moins disponible pour les cours de soutien.
-Pas de soucis. Tu me diras ce qui t’arrange.

C’était un petit contretemps, mais après tout c’était Alexia qui décidait. Il ne voulait pas passer pour le relou d’il y avait trois ans, maintenant il savait, il devait lui laisser de l’espace.

-Par rapport à ce dont on parlait l’autre jour, dit-elle à voix basse, sur ce-que-tu-sais, insista-t-elle.
-Oui ?
-Tu disais que tu avais fait des recherches. J’aimerais bien y jeter un coup d’œil. Enfin… si ça ne t’ennuie pas.
-Pas du tout. J’irais te chercher ça ce soir quand on rentrera.

Lorsqu'ils arrivèrent dans la rue des dunes, il la fit patienter et alla chercher ses carnets.

Elle parut très surprise du nombre et de l’épaisseur des carnets. Il la vit feuilleter d’un air fasciné puis s’arrêter brutalement comme si elle avait pris conscience qu’il l’observait.

-Des parties sont un peu brouillons… s’excusa-t-il. J’essaierai de remettre tout ça au propre un jour.
-C’est pas grave. Je vais lire tout ça…

Ils prirent congé l’un de l’autre.

Le cœur léger, Delphin alla réviser son vocabulaire de langue bretonne. Il avait pu suivre l’option en Angleterre. Il partait avec de l’avance, c’était sûrement ce que pensait le professeur… Mais ça n’excluait pas qu’il devait réviser. Il devait même réviser plus sérieusement que n’importe qui, son esprit était très dispersé en ce moment…

***

Alexia rentra chez elle et s’installa dans le canapé pour lire les carnets. Des mots et des dessins l’avaient beaucoup intriguée. Le premier carnet commençait par un dessin aux crayons de couleurs. Très bien dessiné. Une sirène, la chevelure de rêve rousse et les écailles argentées. Sa sirène. La sirène.

Alexia revit le changement brutal de temps ce jour-là. C’était comme si une puissance supérieure s’était réveillée… C’était avec violence aussi qu’elle avait repris connaissance. Le rouge du sang sur ses jambes. Comme pour lui rappeler à quel point ce qu’elle avait fait était mal, à quel point elle était abominable.

Delphin n’avait pas écrit sur cette partie –il ne l’avait pas vue. Il décrivait en revanche la brutalité de la sirène, sa peur de mourir, sa fascination aussi, même aussi près de la mort… C’était bizarre car à le lire, elle avait l’impression qu’il n’avait pas craint la sirène mais bien davantage une mauvaise chute.

Il avait réécrit un extrait de la légende de Dahut la sirène et des points d’interrogation l’entouraient.

Il y avait des passages un peu décousus aussi. Alexia eut l’impression qu’il racontait des souvenirs, mais rien n’était précis. C’était plutôt des sensations. La paix, le sentiment d’être chez soi… Cela aurait pu très bien décrire sa mort.

A un moment donné, il avait noté son comportement. Ses excès de colère envers lui, son attitude en général et il avait essayé de faire un parallèle. Il avait ajouté que, comme Dahut, Alexia n’avait pas de mère. Ce n’était pas vrai, mais à l’époque, il l’ignorait.

***

Lorsque Joël rentra du travail ce soir-là, Alexia lisait des carnets qui n'étaient pas les siens. Ils semblaient avoir beaucoup de contenu.

-Qu'est-ce que c'est ? lui demanda-t-il.
-Des carnets, Delphin me les a prêtés.

Il risqua un coup d'œil. Une écriture brouillonne, des croquis... Tout semblait indiquer une personne encore traumatisée.

-Comment il va ?
-Ça a l’air d’aller, fit Alexia un peu hésitante. Ca date de la période où il n'allait pas bien.
-D'accord... Ça va, vous vous entendez bien ?
-Oui. Il… Il m’a pardonné. Il n’a appris que récemment pour Maman. Il s’est excusé.
-C’est gentil à lui.
-Il n’a pas un comportement… bizarre ?
-Comment ça ?
-Souvent, après un accident, les gens sont un peu instables.
-… Il est fatigué parfois… Mais ça date d’il y a trois ans, Papa…
-Je ne dis pas ça pour te faire peur, Alex. C’est juste pour que tu en aies conscience.
-Non, au contraire, j’ai l’impression qu’on a beaucoup de choses en commun. Je suis surprise de nos échanges.
-Tant mieux.
-… je vais m’entrainer un peu avant de manger.

Et elle monta à l’étage.
Joël voyait bien qu’Alexia avait changé. Etre
pardonné pouvait changer une personne. Elle semblait plus légère. Elle avait enfin le droit à un peu de bonheur. Il n’y avait plus qu’à espérer que ça dure.

***

-Est-ce qu’on peut parler ce soir ? demanda Alexia à Delphin alors qu’ils s’apprêtaient tous les deux à rejoindre l’arrêt de bus.
-Bien sûr.

Alexia attendit patiemment qu’ils soient chez elle.

-J’ai passé la soirée à lire tes carnets.
-Ah ? Tu as trouvé des réponses à tes questions ?
-Non, pas vraiment. Par exemple, je ne comprends pas pourquoi je ne me transforme plus… J’ai pensé que c’était le choc de l’accident, que je me suis dit que je ne voulais plus jamais revivre ça…
-C’est possible.
-Ca me parait… léger. Plusieurs fois, j’ai voulu des choses…
-Peut-être pas avec la même intensité.
-Peut-être. Et pourquoi tu te transformes ? Ca n’a aucun sens.
-Non, ça n’a pas beaucoup de sens, corrigea-t-il. J’ai une cicatrice en forme de trident sur le crâne.
-Comme si je t’avais donné mes « pouvoirs » mais sans en avoir conscience…
-Ou alors il y a une autre explication qui nous échappe complètement.
-Oui.

Il y eut un moment de silence.

-J’essaie de me rappeler comment tout ça a commencé, dit Alexia. Je ne suis pas née comme ça.

Elle regarda son verre sans vraiment le voir.

-Je crois que ça a commencé quand ma mère est morte.
-Est-ce que… elle avait un comportement bizarre ?
-Ce jour-là oui, mais sinon elle était calme. Mon père et elle ne se disputaient jamais. On passait beaucoup de temps à la plage, toutes les deux… Elle ne m’a jamais rien dit sur les sirènes. Elle me racontait des histoires mais des choses ordinaires…
-On peut changer de sujet… fit Delphin.
-Ça me fait du bien d’en parler. Je suis contente de pouvoir parler de ma mère à quelqu’un. Ça me fait du bien d’essayer de comprendre et d’y réfléchir… Avant de sauter, elle m’a juste dit que mon heure était venue. Je n’avais pas compris… Pendant des mois, je me suis demandée ce qu’elle voulait dire… Et je changeais sans m’en rendre compte. Je ne me transforme plus depuis ton accident. Je ne sais pas pourquoi. Je pensais trouver une réponse dans tes carnets mais non.
-Je suis désolé qu’ils ne t’aient été d’aucune aide.

Il avait l’air sincère. Il y avait chez Delphin quelque chose qu’il n’y avait pas chez les autres. Elle n’aurait pas vraiment su dire quoi. Elle savait juste qu’elle se sentait bien, vraiment bien. Même si pour le moment, elle avait du mal à en profiter pleinement.

-Bon, il va falloir que j'y aille, dit Delphin.
-Merci beaucoup.
-De rien.
-A demain.
-A demain.

Elle le raccompagna à la porte et le regarda traverser la rue. Chaque moment passé ensemble les rapprochait considérablement l’un de l’autre et Alexia avait vraiment qu’il y ait plus entre eux que de l’amitié ou de la camaraderie, mais il restait une question à régler.
Chapitre 10 : Deux pas en arrière by Alrescha
Author's Notes:
Je vous souhaite une bonne lecture et vous retrouve dans les reviews.

Mis à jour le 20/01
Quelques semaines plus tard, Delphin patientait dans la salle d’attente du service de dépistage de l’hôpital. Cela faisait exactement trois mois qu’il avait eu ce rapport non-protégé avec Claire. La chose qui l’inquiétait le plus, à part les résultats du test, c’était de croiser son père. Il travaillait quelques étages au-dessus mais il était tout à fait possible de le croiser dans le hall, sur le parking ou Dieu savait où.

Bref, il était inquiet. Il avait eu du mal à avoir l’esprit vraiment clair. Il avait cru, un peu naïvement que ça y était l’autre soir, qu’il était sevré, mais en fait, pas du tout. Ce n’était qu’un effet de plus du sevrage. Lorsqu’il s’en était aperçu, il avait un peu balisé. Il n’avait pas consommé beaucoup de drogue, mais trop longtemps. Il avait lu que ce n’était pas la quantité qui comptait mais vraiment la durée. Et il était mal. Le sevrage serait long et difficile. Même quand il était avec Alexia, il se sentait mal. Son sourire et ses conversations ne suffisaient pas à faire disparaître l’envie de fumer. Ils l’atténuaient, c’était tout, mais dès qu’il n’était plus à ses côtés, les crampes, les nausées revenaient. Il était toujours en sursis. Elle devait le sentir aussi. Il voyait bien que son expression avait changé ces derniers temps. Il ne serait pas étonné si elle mettait fin aux cours de soutien.

-Delphin Tevenn, appela une infirmière.

Il se leva à l’appel de son nom et lui remit le formulaire.

Elle l’emmena dans une salle et parcourut la feuille. Son regard était sévère et Delphin sentit son visage s’empourprer. Il avait déjà assez honte comme ça, il était inutile de lui rappeler que sa conduite avait été irresponsable.

-Asseyez-vous. Remontez vos manches, s’il vous plait.

Elle le piqua.

Pendant ce laps de temps, Delphin se dit qu’il n’en avait pas parlé à Alexia. Il ne voulait pas qu’elle le voit comme un drogué irrécupérable. Déjà que…

-Ça va ? lui demanda l’infirmière.

Delphin s’aperçut alors qu’il avait la larme à l’œil et l’essuya d’un revers de main.

-Ouais, ça va, dit-il en l’essuyant.

Une nouvelle larme coula. Il se décevait vraiment. C’était horrible.

-Vous avez des gens autour de vous pour vous aider ?
-… Oui.

Oui, ça irait en théorie. Mais ce soutien n’aurait pas été nécessaire s’il n’avait pas commencé… Dans la pratique par-contre ce serait autre chose. Il savait déjà ce qu’il ferait si les résultats étaient positifs.

-Je vous fais patienter encore trente minutes le temps d’avoir les résultats ? fit-elle d’un ton plus doux.
-Ok.

Delphin retourna dans la salle d’attente. Il avait fait exprès de venir un jour où ses deux parents travaillaient. Il ne se serait pas vu leur expliquer sa démarche, encore moins ses actes passés. C’était n’importe quoi, quand il y pensait. Il se demandait vraiment ce qui lui avait pris. Il n’aurait pas pris autant de risques s’il avait été dans son état normal.

***

Alexia et Maëlle se rendirent à l'hôpital de Quimper pour que la rousse fasse un dépistage. Elle ne s'était jamais sentie aussi sale et humiliée. Elle espérait vraiment ne croiser personne d’autre qu’elle connaitrait.

-Je serai là, quoi qu’il arrive, lui dit Maëlle.
-Merci.

Elles arrivèrent dans la salle d'attente. Alexia eut un hoquet de surprise en reconnaissant Delphin de dos.

-Tu lui as dit ? fit-elle à voix basse à son amie.
-Non. Il a sûrement rendez-vous aussi...

Elles tâchèrent de se faire discrètes tout en sachant qu'à un moment donné ou à un autre, il les remarquerait.

-Delphin Tevenn ! appela l'infirmière.

Il passa devant elles sans les voir. Il semblait très stressé. Plus encore qu’Alexia.

Elle s’avança vers le secrétariat sans dire autre chose que « bonjour » et « merci ». Tout cela lui paraissait irréel. Et pourquoi Delphin était-il ici ?

Elle retourna s’asseoir avec le questionnaire et se concentra pour essayer de le remplir au mieux. Les questions lui parurent humiliantes et obscènes.

-Il faut que tu y répondes, dit Maëlle doucement pour l’encourager.
-C’était ma première fois. Et il m’a droguée…
-Je sais. Je suis désolée.

Elle répondit du mieux qu’elle put et le plus rapidement possible. Maëlle lui tendit son paquet de mouchoirs.

-Ca va aller, dit-elle. Je suis sûre que ce sera négatif.
-J’espère…

Alexia se moucha puis une des infirmières l’appela. Elle la suivit.

***

Delphin se dirigeait vers la sortie, soulagé. Les résultats étaient négatifs.

-Hé, Del’ ! lança une voix bien connue dans son dos.

Il se tourna et vit Maëlle.

-Alors ? lui demanda-t-elle.
-Négatif.
-Tant mieux.
-Qu’est-ce que tu fais ici ?
-J’accompagne Alexia.
-Elle est ici ?
-La vache, tu étais vraiment stressé… Oui, elle est en train de se faire dépister. Je vais pas tarder à la rejoindre avant qu’elle se demande où je suis passée… Euh… A plus tard.

Et elle fit demi-tour.

Delphin ne savait pas quoi faire. Devait-il attendre Alexia maintenant qu’il savait qu’elle était là aussi ? Il fallait qu’ils parlent de ce qui les avait fait venir ici. Ce serait dur mais c’était nécessaire s’ils voulaient avancer. Il n’aimait pas imposer quoi que ce soit aux autres et pourtant cela semblait être le parfait endroit pour parler de ce qui leur était arrivé.

***
Quand Alexia retourna dans la salle d’attente, Maëlle se rasseyait à peine.

-Est-ce que tu as vu Delphin ? demanda-t-elle.
-Oui. Ses résultats sont négatifs.
-Je suis contente pour lui.
-Oui, moi aussi.
-Ça dépendra des résultats…

L’attente fut interminable. Ce serait injuste si elle était contaminée, ça n’aurait pas de sens…

-Alexia Duval ! l’appela enfin l’infirmière.

Les résultats étaient négatifs. Alexia eut du mal à y croire. Elle avait tellement accumulé les malheurs ces derniers temps qu’elle s’était habituée à leur arrivée dans sa vie.

-C’est une bonne chose, fit Maëlle alors qu’elle la raccompagnait. On devrait le fêter.

Elles se dirigèrent vers la sortie. Maëlle prit son téléphone.

-Qu’est-ce que tu fais ?
-J’appelle Delphin.

Une sonnerie de vieux téléphone retentit pas très loin d’elles. Delphin était sur le trottoir devant l’hôpital. Elles l’y rejoignirent.

-Salut, lança-t-il.
-Salut.
-Je crois que c’est le moment de discuter de ce que vous foutiez là, fit Maëlle.

Delphin soupira.

-J’ai eu un comportement à risque il y a quelques mois… Sous l’emprise de drogue. Ce n’était pas juste pour cette soirée. Je fume de l’herbe depuis l’accident -un peu après- mais je suis en train d’arrêter.

***
Alexia comprenait mieux les questions et l’inquiétude de son père. Elle était étonnée quant à l’attitude de Delphin, il n’avait vraiment rien laissé paraitre…

-Ta présence me fait beaucoup de bien, continua Delphin. Les effets sont beaucoup plus supportables.

Maëlle la regarda d’un air éloquent et plein de pitié.

-Et moi je… dit Alexia. Mon ex a…
-Il le sait, murmura Maëlle.
-Je suis vraiment désolé, Alexia.
-Ce n’est pas ta faute…

Elle se souvint de la bagarre sous sa fenêtre.

-… Mais comment tu l’as su ?

Le teint de Delphin prit une nuance dangereusement pâle.

-Sylvain m’a… contacté pour s’en vanter. Nous étions amis au collège et je l’ai laissé tomber au lycée… j’imagine que c’est sa vengeance.
-Il s’en est vanté ? fit Alexia d’une voix brisée.
-J’ai pété un plomb. Il savait mes sentiments pour toi, il en a fait exprès. Il pensait que tu ne m’intéresserais plus.

Alexia se sentit défaillir. C’était trop. Maëlle la soutint.

-Il faut que je rentre, dit-elle tiraillée entre l’envie de vomir et de pleurer.

***

Une bonne heure plus tard, Delphin était assis sur le palier de l’ancienne maison de ses grands-parents paternels. La maison n’avait pas été vendue en son absence. Il se demandait pourquoi, mais cela lui convenait tout à fait. Le soir tombait sur le port. La lumière déclinante se reflétait sur l’eau paisible. C’était une vision apaisante, l’endroit le plus tranquille à Tréboul et Delphin avait sérieusement besoin de se calmer. Il était en sursis. Maëlle avait ramené Alexia chez elle et il n’avait pas eu de nouvelles depuis. Il fallait le temps qu’elle digère tout ça. L’accuserait-elle de complicité avec Sylvain ? Il se droguait, pouvait-elle lui faire confiance ?

-Je pensais bien te trouver là, fit son père en arrivant.
-… Vous ne l’avez toujours pas vendue, répondit Delphin.
-Non. Elle est à toi. Tu en feras ce que tu voudras. Vu que tu aimes cet endroit, on s’est dits que ce serait une bonne idée. Ça va ? Généralement quand tu es ici, c’est que non.
-Je culpabilise. C’est de ma faute tout ce qui est arrivé à Alexia.
-Par rapport à son agression ?
-Si je n’avais pas envoyé balader Sylvain, il ne s’en serait pas pris à elle.
-Tu ne le sais pas. Tu l’as recontacté ?
-Pas depuis que je lui ai mis un pain, non. Il a fait ça juste pour me faire chier… Il a tout foutu en l’air. Alexia ne me fera jamais confiance.
-Alexia sait que vous étiez amis ?
-Oui.
-Et elle te croit responsable de ce qui lui est arrivé ?
-Oui. Je voudrais lui expliquer que ce n’est pas le cas mais même moi je n’y crois pas.
-On n’est pas responsable de ce que font les autres, Delphin.
-Je sais, mais je ne peux pas m’empêcher de penser que si j’avais agi différemment avec lui…
-On souhaite toujours avoir agi différemment pour que les choses ne se produisent pas, mais ça aurait peut-être été pire.
-Je ne vois pas comment.
-Si Alexia te connait suffisamment, elle sait que tu n’y es pour rien.
-Comment tu peux en être aussi sûr ?
-Je te connais et je sais que tu ne veux nuire à personne. La violence te dégoute. J’ai été particulièrement surpris que tu te sois battu, d’ailleurs… Mais c’était pour défendre Alexia donc… je suppose que ce n’était pas si étonnant.

Delphin espérait que son père avait raison.
***

Alexia passa le week-end à ruminer sur ce qu’elle venait d’apprendre. Delphin s’était drogué peu après son accident. Sylvain s’était vengé de lui pour un motif qui n’avait rien à voir avec elle. Delphin l’aimait toujours.

Elle ne savait pas si elle devait lui faire confiance. Il lui avait peut-être pas tout dit. Il s’était battu avec Sylvain. Elle les avait entendus. Elle l’avait vu le nez en sang, se faire ramener par son père. Oui, ce qu’il s’était passé l’avait mis en colère. Dans ces conditions, il était difficile de l’imaginer complice… Mais quand même… et s’il ne se souvenait pas de tout ? S’il avait participé mais ne s’en souvenait pas ? Cette pensée lui donnait la nausée mais elle imaginait tous les scénarios possibles. Elle ne voulait pas le perdre comme ami mais si elle ne pouvait pas lui faire confiance, elle n’hésiterait pas. Elle ne pouvait plus le voir et lui parler comme si de rien n’était. Elle aurait toujours le doute. Elle avait besoin d’être rassurée. Maëlle avait eu beau lui vanter les qualités de Delphin -qualités qu’elle avait elle-même constatées- elle ne pouvait pas s’empêcher de penser à la drogue qu’il avait consommée et à ses effets.

Elle devait reprendre rendez-vous avec son psy… Cela faisait des mois qu’elle n’était plus allée le voir, ce n’était pourtant pas faute qu’on lui dise. Maëlle le lui avait dit à de nombreuses reprises après ce qu’il s’était passé avec Sylvain. Quand elle fut de retour chez elle, elle se décida à l’appeler. Cela devenait urgent et handicapant. Elle avait toujours peur.

Elle obtint un rendez-vous pour le surlendemain.

-Alexia. Venez, entrez. Comment allez-vous ?
-… j’ai besoin de vous parler de quelque chose… dit Alexia en entrant dans la salle de consultation.
-Je vous écoute, dit le psy en fermant la porte derrière elle.

Elle prit une profonde inspiration.

-Je suis sortie avec un garçon pendant quelques temps… On s’entendait bien… Mais je ne sais pas si c’est parce qu’il pensait qu’on n’allait pas assez vite ou s’il m’utilisait… Je ne me rappelle pas de la dernière journée que nous avons passée ensemble. Enfin… je me souviens être partie avec lui et avoir déjeuné mais pas du reste.
-Il vous a droguée ?
-Je crois que oui, répondit Alexia des sanglots dans la voix.
-Il vous a recontactée depuis ?
-Non.
-Pourquoi a-t-il fait ça ?
-Il connait Delphin –mon voisin…
-Celui qui a des sentiments pour vous ?
-Oui. Je crois que c’est pour le rendre jaloux. C’est ce que ma meilleure amie dit aussi…
-Si c’est le cas, il faut que vous alliez porter plainte.
-C’est fait.
-C’est très courageux, dit le psy.
-Sylvain s’est vanté de ce qu’il a fait auprès de Delphin. C’est ce que Delphin m’a dit… Mais…
-Mais ?
-Il s’est drogué et est en plein sevrage.
-Vous avez peur ?
-Oui. Maëlle me dit que c’est ridicule, qu’il ne me fera jamais de mal…
-Mais elle n’a pas vécu la même chose que vous. Delphin est-il au courant de ce qu’il s’est passé avec votre ex ?
-Oui.
-Comment a-t-il réagi ?
-Il était furieux, je l’ai vu se battre.
-Il a l’air de tenir à vous. Quelle relation vous entretenez ?
-On est amis… dit-elle un peu hésitante, mais toute cette histoire…
-Vous ne lui faites plus confiance.
-Non.
-La confiance s’accorde avec le temps, Alexia. Ne vous brusquez pas. Si vous n’êtes pas prête maintenant, vous le serez sûrement un jour. Si Delphin a toujours des sentiments pour vous, je pense qu’il attendra. Accordez-vous le temps de vous connaître et de résoudre les problèmes qui doivent être résolus. Le reste viendra tout seul.
-Merci, fit Alexia en se levant.

Et elle quitta le cabinet.

Lorsque le bus la déposa à l’arrêt de la plage des sables blancs à Tréboul, elle songea que Delphin lui avait sauvé la vie. Sûrement pour se repentir de ce qu’il avait fait.

C’était ridicule. S’il avait voulu lui nuire, il l’aurait fait. Or, ça n’avait pas été le cas. Depuis qu’il était revenu, il ne faisait que faciliter les choses entre eux. Il n’avait même pas haussé la voix à son égard. Il l’aimait et ça se voyait. Il fallait juste qu’elle se laisse du temps.
Chapitre 11 : Certitudes by Alrescha
Author's Notes:
Mise à jour le 24/03
Delphin en était venu à se dire que les semaines à venir seraient très longues. Il n’avait plus eu de nouvelles d’Alexia depuis qu’ils s’étaient croisés à l’hôpital. Tout espoir de lui parler à nouveau semblait vain. Il ne lui en voulait pas. Dans sa situation, il aurait probablement fait la même chose.
Il ruminait un peu contre tout, plongé dans ses pensées quand il sentit quelqu’un s’installer près de lui dans le bus pour Douarnenez. Il n’avait pas besoin de se tourner complètement vers sa voisine pour la reconnaitre mais il le fit quand même, pour en être sûr.
Alexia. Alexia s’était mise à côté de lui. Elle lui adressa un regard et un sourire timides qu’il lui rendit.
***
Alexia en avait assez d’être seule et d’en vouloir à Delphin. Cela ne la faisait pas se sentir mieux, bien au contraire, elle culpabilisait et se demandait pourquoi elle agissait ainsi. Il n’avait rien fait de mal. Lui en vouloir était insensé. Et puis, elle ne pouvait pas combattre son attirance pour lui.
-Salut. Ça va ?
-Ça va. Et toi ?
-Ça va.
Un silence de quelques secondes passa. Ça ne servait à rien de ressasser. Ils savaient tous les deux pourquoi ils avaient mis si longtemps à se parler.
-Tu as des projets pour les vacances ? lui demanda-t-elle.
-On va aller chez mes grands-parents en Angleterre.
Elle nota son air un peu contrarié, un peu las aussi comme s’il avait voulu déroger à cette tradition.
-Et toi ? dit-il.
-Rien de spécial. Mon père sera de garde à Noël et au premier de l’an donc voilà. A part les devoirs et la recherche de stage, ça ne va pas être trépidant… J’aurais bien aimé qu’on profite des vacances pour continuer d’apprendre à se connaître, reprit-elle après une courte pause.
Elle avait l’impression de ne pas s’être donnée à fond depuis qu’ils se parlaient. Il y avait toujours quelque chose pour l’en empêcher. Cette fois, c’en était assez. Elle avait envie de plus que de passer du temps avec Delphin, lui parler. Elle voulait qu’ils passent les fêtes ensemble, sur la plage ou ailleurs. Tout lui allait du moment qu’ils étaient tous les deux.
-Moi aussi, fit-il. Je peux en parler à mes parents.
***
Ce n’était pas gagné. Delphin redoutait leur réaction. Ils s’opposeraient à ce qu’il reste ici, c’était sûr, mais il comptait bien essayer. Il tenait à Alexia et il n’avait pas envie que deux semaines passées en Angleterre les éloignent davantage l’un de l’autre. Leur relation était trop fragile pour qu’il laisse faire.
De retour chez lui, il fit toutes les corvées qu’il devait faire, alla prendre une douche et changea de vêtements. Il devait se montrer sous son meilleur jour pour convaincre ses parents.
Son père arriva deux heures plus tard et sembla remarquer ses efforts.
-Tout va bien, Delphin ? lui demanda-t-il.
-Oui, oui.
Il tapait du pied sans vraiment s’en rendre compte, il n’avait qu’une hâte : que sa mère arrive, qu’il avance ses arguments et qu’une décision soit prise, il espérait la bonne.
Sa mère ne tarda pas. Elle alla poser son attaché-case dans son bureau et s’installa à table.
-Tu as passé une bonne journée, Del’ ?
-Oui. On a eu plus d’infos sur le stage qu’on doit faire. J’ai commencé à postuler.
-C’est super. Et Alexia ? Elle a trouvé quelque chose ?
-On a postulé aux mêmes endroits…
Il se demandait sincèrement à quoi cela ressemblerait de faire son stage au même endroit qu’Alexia mais il n’était pas sûr d’en avoir réellement peur, en fait cela pourrait être amusant. En jetant un regard à ses parents, il vit que cette possibilité amusait son père. Il profita que le ton soit plus léger pour lancer le sujet qui lui tenait à cœur :
-En parlant d’Alexia, je me disais… Je pourrais peut-être rester à Tréboul pendant les fêtes. Ce n’est pas comme si j’allais manquer à Papy et Mamie…
Cela faisait à peine six mois qu’il était parti d’Angleterre. Ses grands-parents comprendraient qu’il veuille passer les fêtes avec ses amis après tout ce temps passé loin d’eux.
-C’est hors de question, lança sa mère d’un ton ferme. Tu viens avec nous.
Delphin s’y était attendu. Il savait quels arguments elle allait avancer. Il était en plein sevrage et pas digne de confiance… Il leur avait menti pendant trois ans… Mais elle ne dit rien, il y vit une chance d’argumenter :
-Je ne serai pas seul. Alexia peut me surveiller.
Sa mère haussa les sourcils. Elle ne faisait pas non plus confiance à leur voisine.
-C’est pareil. C’est non. Et Joël aura suffisamment de travail comme ça. Inutile de le mêler à tes histoires.
A l’idée d’embarrasser M. Duval avec une crise de manque, Delphin eut un certain malaise. Mais il pouvait se contrôler si Alexia était là.
-Et si Maëlle et Lionel viennent ? demanda-t-il.
Il vit sa mère changer d’attitude et réfléchir. Elle trouvait Lionel sérieux et mature pour son âge, elle lui faisait confiance.
-Lionel a peut-être d’autres projets, intervint Alain. On devrait plutôt inviter Alexia à dîner. Apprendre à la connaître. Delphin lui a bien pardonné son comportement… On pourrait au moins la laisser s’expliquer.
Ellen ne dit rien pendant plusieurs minutes puis soupira :
-Très bien.
-Elle a sûrement beaucoup changé depuis la première fois qu’elle est venue ici, fit son père.
-Oui, confirma Delphin.
-… D’accord. Je veux bien qu’on l’invite à dîner, répondit-elle finalement. Si elle se révèle fiable et digne de confiance, je te laisserais passer les fêtes de Noël chez les Duval.
-Merci, Maman.
***
Alexia était encore à table quand son portable vibra. Elle sourit en voyant le nom de son voisin.
-Allo ?
-Salut, je ne te dérange pas ?
-Non, non, on finit de manger…
-C’est par rapport aux vacances de Noël, ma mère veut bien que je reste mais elle veut te parler et voir si… enfin… tu m’as compris.
-Oui, je comprends.
-On t’invite à dîner dans la semaine ou plus tard... Il faut que ce soit avant que mes parents partent.
-Pas de soucis. Voyons, le dernier cours de violon c’est jeudi… Mercredi soir, c’est possible ?
Elle l’entendit répéter dit mercredi en anglais sûrement à sa mère puis :
-Impeccable, c’est bon pour mercredi.
-Parfait. Bon, à demain, alors.
-A demain.
Lorsqu’elle raccrocha, son père la regardait d’un air amusé et étonné.
-Les parents de Delphin veulent m’avoir à diner, dit-elle, pour voir s’ils peuvent me faire confiance et si Delphin peut rester avec moi pendant les vacances.
-Ellen est très stricte. Il va falloir que tu te montres sous ton meilleur jour… A mon avis, tu peux oublier tes vêtements grunges. Tu sais ce que tu devrais mettre ? Ta robe pour les concerts.
-Ah oui. Merci pour l’idée.
***
Le soir du fameux dîner, Alexia arriva dans une robe noire très sobre mais chic et qui mettait en valeur ses longs cheveux roux. Pas de collants résille ni de Doc Martens. Elle avait mis des collants couleur chair et chaussé des ballerines noires toutes simples.
A sept heures précises, Alexia sonnait à la porte des Tevenn. Elle se sentait terriblement nerveuse. Elle jouait gros lors de ce diner. Elle jouait son avenir avec Delphin.
M. Tevenn vint lui ouvrir.
-Bonsoir, fit-elle.
-Bonsoir, Alexia, répondit-il avec un sourire encourageant. Entre, je t’en prie.
-Merci.
Elle fit quelques pas dans le petit hall.
-Tu peux poser ton manteau là. Delphin est en cuisine.
Elle sentait le stress se rouler en boule dans son ventre à mesure qu’elle avançait dans la pièce de vie.
Delphin lui tournait le dos, occupé à la préparation du repas. Elle sourit de son changement imposé pour l’occasion. Il avait attaché ses cheveux en un long catogan (il lui avait confié sa réticence et sa peur que sa cicatrice soit visible) et troqué ses vêtements de hippie contre un pull blanc et un pantalon en toile beige. Ses vêtements étaient coupés plus près du corps et faisaient ressortir sa maigreur. Alexia n’aimait pas cela du tout et elle avait de la peine pour lui. Il devait probablement se sentir nu, exposé, comme elle.
Elle avança vers lui. Elle avait besoin d’être rassurée autant que lui.
-Salut, lui dit-il. Tu es très belle.
-Merci… c’est une robe que j’avais achetée pour les concerts... Ça te va bien aussi.
-Je ne me sens pas à l’aise du tout…
-Moi non plus. J’ai horreur des robes et des collants...
Ce serait une torture mais qui ne durerait pas, heureusement. C’était le temps d’une soirée, elle devait faire l’effort.
Mme Tevenn apparut dans la salle à manger. Elle impressionnait toujours par son élégance et son chignon qui lui donnait un air sévère.
-Bonsoir, dit-elle avec un léger accent anglais.
-Bonsoir, Madame.
-Laissons les hommes entre eux et allons discuter dans le salon.
Alexia sentit l’angoisse remonter de son estomac vers sa gorge. Etre enfermée avec la mère de Delphin la terrifiait.
-Asseyez-vous, dit-elle d’un ton poli mais légèrement autoritaire.
Alexia s’exécuta. Elle joignit ses mains pour leur éviter de trembler sur ses genoux.
-Alors… dit Mme Tevenn en prenant place dans le fauteuil près de la porte-fenêtre. Votre relation avec mon fils s’est nettement améliorée d’après ce que j’ai entendu.
-Oui…
-Pourquoi ce revirement soudain ?
Alexia s’y était attendue. Il était vrai qu’il y avait de quoi se poser des questions.
-Enfin… ce changement. Je m’interroge, poursuivit la mère de Delphin sans lui laisser le temps de répondre, car votre rencontre (elle haussa les sourcils) et ce qui s’en est suivi l’a détruit, en le conduisant à commettre une terrible imprudence. (Alexia voulut répondre mais fut encore interrompue avant d’avoir commencé). Il aurait pu mourir si vous n’aviez pas prévenu les secours à temps. Pour ça, je vous en serai éternellement reconnaissante. (elle marqua une pause) cependant, si je trouve que vous avez fait preuve de courage, j’ai besoin d’être rassurée sur vos intentions à son égard. Il ne supportera d’avoir à nouveau le cœur brisé.
-Ca n’arrivera pas, dit enfin Alexia d’un ton ferme. Je l’aime. Je m’en suis rendue compte quand il est parti. Il me manquait. Je ne sais pas pourquoi, je ne le connaissais pas… C’est juste comme ça. Je n’ai pas d’explications, c’est comme si on était connectés… Quand il est revenu, je me suis jurée d’apprendre à le connaître mais je pensais qu’il n’accepterait jamais et il aurait eu raison. J’aurais compris… Mais vous savez ce qu’il a fait ? Il a proposé de donner des cours de soutien et quand je l’ai appelé, il savait que c’était moi. Je n’arrivais pas à parler tellement j’avais honte. Je voulais raccrocher mais il m’a dit qu’il me pardonnait. J’ai pleuré, j’ai tellement pleuré… J’ai pensé qu’il débloquait mais son discours était parfaitement sensé. Il se souvenait de tout ! C’est ce qui a tout changé, véritablement. Vous pensez peut-être que parce qu’il s’est drogué, il n’a plus les idées claires, mais moi je trouve que c’est l’une des seules personnes qui m’a tenu un discours sensé ces dernières semaines.
Un sourire déforma le magnifique visage de Mme Tevenn.
-Je vous crois, dit-elle, quand vous dites que vous l’aimez. Je pourrais me montrer trop protectrice et refuser d’écouter vos arguments mais vous le connaissez manifestement mieux que moi (Mme Tevenn se leva et Alexia l’imita) et je ne ferais pas l’erreur de sous-estimer la force de vos sentiments. Allons le rejoindre. Vous devez être impatients de vous retrouver.
***
Pendant ce temps-là, Delphin avait patienté tant bien que mal. Il s’était à peu près tout imaginé : le clash, la grosse dispute, les bibelots qui volaient, les sanglots à n’en plus finir… Alors voir Alexia avec le sourire le rassura intensément sur la suite de la soirée. Sa crise d’angoisse de l’après-midi semblait bien loin… Mais il était content de l’avoir faite plus tôt dans la journée. Il allait pouvoir profiter de sa soirée.
***
Les jours qui suivirent furent presque idylliques. L’allégresse qui accompagnait Noël ne partit pas avec les parents de Delphin mais resta bien à Tréboul.
Alexia essayait de rassurer la mère de Delphin.
-Je t’ai bien donné mon numéro, Alexia ? demanda celle-ci une dernière fois.
-Oui. Je l’ai noté. Ne vous inquiétez pas.
-On va être en retard, chérie, dit M. Tevenn d’un ton pressé. Joyeux noël, les enfants.
-Joyeux noël !
L’audi disparue, Alexia soupira.
-J’ai cru qu’ils n’allaient jamais partir, dit Delphin.
Alexia sourit. Elle avait eu hâte aussi qu’ils s’en aillent.
-Comment on s’organise pour ce soir ? demanda-t-elle. Tu veux que je reste dormir ?
Delphin eut une moue embarrassée. Alexia se sentit aussitôt gênée d’avoir posé la question.
-J’aimerais, mais si jamais je…
-Je comprends.
Ce n’était pas beau à voir les crises de manque, elle le savait, mais elle voulait être là au cas où ça n’irait pas. Mais elle ne voulait pas non plus s’imposer dans un moment gênant.
-J’aurais mon portable à portée de main de toute façon, dit-elle.
-D’accord, sourit-il.
-Et ta mère m’a donné un double des clés.
-OK.
-… on va à la plage ?
Ils y descendirent aussitôt.
-Maëlle m’a invitée à passer le réveillon du nouvel an avec elle.
-Oui, elle m’a invité aussi. Mais je pensais le faire ici. Puisque mes parents ne sont pas là…
-C’est une bonne idée.
Il y eut quelques minutes de silence puis :
-Mon père sera de garde à Noël, dit Alexia. On aura la maison pour nous tous seuls.
-Je m’occuperais du repas.
-Je t’aiderais. Mes connaissances en cuisine sont assez limitées mais j’aimerais bien que tu m’apprennes.
-… d’accord.
Ils établirent une liste d’aliments et de plats à préparer.
-On préparera tout ça chez mes parents, on aura plus d’espace.
Ils y passèrent un peu plus d’une journée. Delphin s’attacha les cheveux, Alexia l’imita puis ils passèrent tous deux des tabliers.
Pendant qu’il lui expliquait les rudiments de cuisine, elle scrutait son visage à la recherche de signes de manque mais elle dut admettre que lorsqu’il cuisinait, il n’en montrait rien. Il était vraiment concentré.
-Bon, c’est prêt.
Ils transportèrent la nourriture chez les Duval et mirent la table. Alexia s’était chargée de la décoration quelques jours auparavant. Cela la changeait de d’habitude. Dire qu’il y avait même eu un moment où elle s’était demandée s’il ne fallait mieux pas arrêter de fêter Noël. Elle était contente que Delphin soit là. Elle voulait se laisser porter par l’ambiance de Noël et lui dire enfin ce qu’elle ressentait pour lui.
***
Delphin, lui, était un peu stressé. Il n’était pas habitué à fêter ce genre d’évènements en comité réduit. D’habitude, quand les Tevenn célébraient Noël, ils n’étaient pas loin de dix et il arrivait toujours à se faire oublier ou à se réfugier en cuisine pour aider sa grand-mère et ainsi échapper aux discussions.
Là, il n’aurait pas ce loisir. M. Duval allait sûrement lui poser plein de questions… Il voudrait savoir comment il se sentait, s’il avait besoin d’un rendez-vous de suivi, s’il avait encore des effets de son traumatisme… Comment se passait son sevrage… Supportait-il seulement que sa fille le fréquente ? Alexia lui en avait-elle parlé ? Qu’en pensait-il ?
Ses mains tremblèrent sur le plan de travail et il se demanda comment il allait pouvoir tenir toute la soirée.
M. Duval arriva plus tôt qu’Alexia ne l’avait mentionné. En fait, ils n’étaient pas encore passés à table.
-Bonsoir ! lança-t-il. Ça sent très bon. Comment ça va ?
-Bien, merci, répondit Delphin après avoir essuyé la paume de sa main moite. Et vous ?
-Très bien. La journée a été calme…
Ils s’installèrent à table. Delphin sentit la sueur lui couler le long du dos et les courbatures revenir. Il avait envie de retourner dans sa chambre et de se cacher pour ne pas prendre le risque de gâcher la soirée.
-C’est vraiment délicieux, le complimenta M. Duval.
-Merci.
Pas une seule fois le père d’Alexia ne fit allusion à la drogue ou au sevrage. Delphin était un peu surpris et continuait d’attendre le couperet en dépit de la soirée parfaite qu’il passait.
-Détends-toi, chuchota Alexia à son oreille. Tout va bien.
***
Elle aurait aimé lui révéler ses sentiments ce soir-là, lorsque son père serait couché et qu’ils ne seraient plus que tous les deux mais son instinct lui disait que c’était trop tôt et Delphin n’avait clairement pas la tête à cela. La soirée s’était bien passée, mais il était stressé et son stress avait réveillé des effets du sevrage, elle le voyait bien.
Elle l’aida à transporter les plats qui avaient servi au repas. Ils les posèrent sur le plan de travail de la cuisine des Tevenn.
-Merci, dit-il.
-Je t’en prie.
Ça aurait pu être le bon moment, pensa-t-elle. Ils n’étaient que tous les deux, au calme… Mais Delphin était fatigué.
-On se voit demain ? demanda-t-elle.
-O-Oui. Merci pour la soirée.
-Sans toi, ça aurait été moins bien… Bonne nuit, ajouta-t-elle rapidement.
-Bonne nuit.
Et elle rentra chez elle.
***
Une semaine plus tard, ils fêtaient le Nouvel An entre amis dans la grande maison des Tevenn. Delphin était ravi d’accueillir ses amis et Alexia chez lui pour l’occasion. Il n’avait jamais pu avant. C’était une nouvelle expérience. Il était impatient de tous les recevoir. Pour l’aider, ils avaient tous proposé de rapporter de la boisson et quelque chose à manger. Thomas s’était occupé de la musique, jugeant les goûts musicaux de Delphin discutables.
En fait, ils arrivèrent tous en avance. Officiellement pour aider mais Delphin n’était pas dupe : ils voulaient tous rattraper le temps perdu et être sûrs qu’il ne changerait pas d’avis.
***
Alexia éprouva un certain malaise en voyant Lionel et Thomas arriver. Delphin l’avait pardonnée. Mais eux ? Ils avaient saboté chacune de ses tentatives d‘aller mieux.
Delphin s’absenta quelques minutes. Maëlle s’approcha d’elle.
-Mettons les choses au clair avant que Del’ ne revienne, dit-elle à l’attention générale.
Thomas et Lionel se tournèrent vers elles.
-Je pense que vous ne voulez pas que Del’ sache ce que vous avez fait.
-Non, non, vaut mieux pas, fit Lionel. Je suis désolé pour ce qu’on t’a fait subir, Alexia. On a été vraiment abrutis.
-Oui, dit Thomas. Si on avait su que tu allais aussi mal, on aurait agi différemment.
A quoi ils s’attendaient ? Alexia appréciait leurs excuses mais elle avait envie de crier que ça ne serait jamais assez, que ça ne réparerait pas ce qu’ils avaient fait. Elle avait envie de crier pour que Delphin sache quel genre d’amis il avait. Mais ce n’était pas le moment. Ce n’était pas comme ça qu’il avait prévu de fêter le Nouvel An.
-… Vous n’étiez pas les seuls en cause… Mais j’accepte vos excuses, dit-elle sans vraiment les regarder.
Une porte s’ouvrit et Delphin réapparut.
-Ah, tout va bien ? fit Maëlle.
-Oui, répondit-il. J’allais juste chercher du soda.
-Eh oui, pas d’alcool pour toi.
-Non.
-Ni alcool, ni café, ni thé. Les gens devraient savoir ça avant de se droguer, ça les calmerait direct, fit Thomas.
-Oui, approuva Delphin.
-Techniquement, les sodas contiennent du sucre et le sucre est une drogue… fit Lionel.
-Je ne compte pas tourner à la tisane toute la soirée ! lança Delphin.
Alexia trouva la soirée assez longue, mais elle semblait être la seule dans ce cas. Elle savait pourquoi. Elle attendait que Delphin se rapproche. Ils avaient passé des journées complètes ensemble, préparé les fêtes ensemble mais elle voulait plus. Elle voulait qu’il l’invite à danser, qu’il l’embrasse. Elle avait du mal à imaginer qu’il n’en ait pas envie. Cela faisait plusieurs mois qu’ils se fréquentaient, elle osait penser qu’ils étaient proches maintenant. Ils s’étaient fait tester tous les deux. Tous les voyants étaient au vert, alors pourquoi attendre ?
Elle lutta contre le sommeil à partir de minuit.
-Je vais me coucher, dit-elle à Maëlle au bout d’une demi-heure. Je n’en peux plus.
-Bonne nuit, lui souhaita tout le monde.
Elle se dirigea vers la pièce où elle avait installé son sac de couchage et son oreiller plus tôt dans la journée. Elle mit un moment avant de s’endormir. Elle espérait que Delphin vienne la voir mais il n’en fut rien.
Maëlle la rejoignit.
-Ça va ? lui demanda-t-elle en voyant qu’elle ne dormait pas.
-Ouais et toi ?
-Bien, très bien. Thomas m’a invitée à danser…
-Ah…
Alexia sentit la jalousie l’envahir. Pourquoi Delphin n’avait-il rien tenté ? N’éprouvait-il plus rien pour elle ? Ou leur amitié lui suffisait-il ? Elle avait du mal à y croire…
Maëlle s’endormit rapidement à en juger par sa respiration régulière. Alexia sombra aussi en se disant qu’elle verrait de quoi serait fait le lendemain.
Quelques heures plus tard, Alexia se réveilla. Son amie dormait toujours près d’elle et ne se réveillerait probablement pas dans les prochaines minutes. Alexia décida de se lever, espérant que Delphin soit debout également et qu’ils pourraient parler.
Les volets étaient encore fermés lorsqu’elle arriva dans la pièce principale. Il devait encore dormir. Elle n’avait pas très envie de retourner dans le salon et de prendre le risque de réveiller Maëlle. Delphin allait-il bien ? Elle devait savoir. Elle monta les escaliers sur la pointe des pieds.
Lorsqu’elle fut à l’étage, elle repéra immédiatement la chambre de Delphin sur sa gauche. La porte était entrouverte. Elle jeta un coup d’œil à l’intérieur mais comme elle ne voyait rien, elle fut obligée de pousser un peu la porte.
Delphin bougea dans son lit et elle referma la porte. Elle retourna au rez-de-chaussée. Il semblait aller bien. Il n’y avait plus qu’à attendre…
Delphin et Thomas descendirent en même temps une vingtaine de minutes plus tard. Un autre quart d’heure plus tard, tout le monde était levé et ils prenaient le petit déjeuner.
-Tu veux qu’on t’aide à tout remettre en ordre ? demanda Maëlle.
-Il ne reste plus grand-chose. Ça va aller. Je vais m’en occuper. Il n’y a pas beaucoup de bus pendant les vacances.
-On est en voiture, t’inquiète.
-Ca va aller. Je vais me débrouiller.
C’était peut-être la chance d’Alexia. Elle pouvait l’aider mine de rien. Ils parleraient sûrement.
Thomas, Maëlle, Lionel et son copain partis, ils furent à nouveau tous les deux.
-C’était une bonne soirée, dit-elle d’un ton dégagé.
-Oui, j’en ai l’impression… acquiesça-t-il. Tu peux rentrer chez toi, j’ai fini.
Alexia s’était attendue à autre chose et cette phrase la prit de court, mais elle ne dit rien ; il était peut-être plus fatigué qu’il n’y paraissait. Il avait peut-être envie d’être seul, au calme. Elle comprenait. Elle ne voulait pas prendre le risque qu’il s’énerve contre elle.
Elle prit ses affaires et s’en alla.
Chapitre 12 : Celui qui venait de l'océan by Alrescha
Author's Notes:
Mise à jour le 24/03
La porte s’était à peine refermée derrière Alexia que Delphin regrettait déjà de l’avoir laissée partir. Ils auraient pu traîner toute la journée ensemble… Il aurait pu l’embrasser ici… Il n’avait rien tenté la veille car il ne voulait pas qu’ils soient le centre de l’attention. Il avait eu suffisamment à faire sans subir des brimades de la part de ses amis. Le regard en biais de Maëlle ne lui avait pas échappé, l’air de dire « qu’est-ce que tu attends ? ». Il avait attendu d’être seul avec Alexia, mais ce matin, il ne savait pas ce qui lui avait pris. Sa préoccupation avait été de ranger la maison, pas d’embrasser sa voisine… Il ne se l’expliquait pas. Heureusement, la journée était loin d’être terminée. Il y aurait d’autres opportunités, même si la meilleure était sûrement passée.
Il prit son téléphone et envoya un texto à Alexia : « rendez-vous à la plage dès que tu peux ». Il s’assura que le rez-de-chaussée était propre et sortit pour prendre la direction de la plage.
Elle arriva peu de temps après lui, flamme dans le paysage gris de ce premier janvier. Les bras croisés sur sa poitrine, il avait l’impression qu’elle était en colère ou qu’elle avait froid mais c’était peut-être un mélange des deux.
Lorsqu’elle fut suffisamment près, il vit dans ses yeux qu’elle était déçue. Elle avait dû s’attendre à ce qu’il fasse quelque chose la veille ou au moins l’inviter à danser. En ne tentant rien, il lui avait laissé penser qu’il n’avait plus de sentiments pour elle, ce qui était bien évidemment faux.
Comme elle ne décroisait pas les bras, il se dit qu’il lui devait des excuses.
-Je suis désolé pour hier. Je sais que tu t’attendais à autre chose… Je voulais juste que tout le monde passe une bonne soirée. Je voulais qu’on ait notre moment à nous, seul à seul.
Il vit ses épaules s’affaisser et ses bras retomber de chaque côté de son corps. Il s’approcha davantage.
-Je t’aime, Alexia.
***
Leurs mains se frôlèrent. Alexia sentit son regard se faire larmoyant puis une larme couler. Enfin, il l’avait dit. Enfin, ils étaient si près l’un de l’autre qu’elle pouvait sentir son souffle sur son visage.
La pensée qu’il ne ferait pas le premier pas lui traversa l’esprit et elle l’embrassa sur la bouche, passant ses bras autour de son cou tandis qu’il lui enlaçait la taille.
Quand ils relâchèrent leur étreinte, Alexia comprit ce qu’était la magie de cet instant. Le vent, le bruit des vagues, le rire des mouettes… Elle les entendait à peine. Il n’y avait que Delphin et elle, là, enlacés, heureux comme jamais ils ne l’avaient été.
Ils s’embrassèrent de nouveau et restèrent un long moment enlacés sans dire un mot. Ils profitaient de l’instant présent après les déboires qu’ils avaient traversés.
Un groupe de personnes en maillot de bain les dépassa en criant et souhaitant une bonne année pour faire leur premier plongeon de l’année.
-Elle doit être glacée… fit Alexia en frissonnant et riant en même temps.
Delphin l’enlaça. Elle aurait pu rester comme ça toute sa vie, elle le souhaitait de toutes ses forces, elle était si bien…
-Tu veux qu’on aille quelque part ? Ou qu’on rentre ? Non, je sais.
Ses yeux brillaient de malice et de plaisir mélangés, Alexia le suivit.
Ils retournèrent rue des dunes et revinrent chez les Tevenn.
Delphin alluma la chaine hi-fi du salon. Alexia reconnut une des chansons de la soirée de la veille et sourit. Il l’invita à danser.
-Je danse très mal, dit-elle.
-Moi aussi, heureusement que personne ne regarde.
Elle rit et ils rirent ensemble. C’était bon, tellement bon de n’être que tous les deux même si elle mourait d’envie de dire à Maëlle que Delphin et elle étaient passés à l’étape supérieure. Elle se dit que cela attendrait bien quelques heures ou le lendemain. Elle était déterminée à profiter de l’instant présent.
***
Delphin serait bien resté là, à danser dans le salon de ses parents toute la journée et même plus, mais son estomac le rappela à l’ordre et il y avait fort à parier que celui d’Alexia faisait de même. Ils se dirigèrent vers la cuisine et déjeunèrent des restes de la soirée de la veille.
-Ce sont probablement les meilleures pizzas que j’ai mangées, dit Alexia.
-Merci. Tu m’as bien aidé.
Alexia haussa les épaules d’un air incertain.
-Si, tu m’as aidé, insista-t-il.
Les joues de sa voisine prirent une teinte rose foncé.
-Qu’est-ce que tu veux faire ensuite ? lui demanda-t-il.
-Peu importe.
-Il y a quelque chose qu’on peut voir ensemble.
Ils se rendirent sur les hauteurs de Douarnenez par le sentier pédestre. Ils devinaient les arbres derrière les murs du centre de vacances mais durent marcher un moment avant de pouvoir les rejoindre. Ils passèrent enfin une barrière en bois et se retrouvèrent dans la forêt. Elle était assez clairsemée, comme si le vent du large et l’altitude avaient écarté les arbres les uns des autres.
***
Il l’emmena dans un coin des bois où les arbres semblaient s’être soudain écartés d’un jeune chêne. Au pied de celui-ci, il y avait des morceaux de pierre.
-Il y avait un menhir ici, dit Delphin.
Alexia regarda autour d’eux et ne vit rien.
-L’arbre a explosé le menhir en poussant.
-Non, tu plaisantes ?
-Non, regarde.
Il lui montra les morceaux à plusieurs mètres de l’arbre, disséminés aux quatre coins de la clairière.
-La légende dit qu’un farfadet jaloux aurait voulu faire une farce et se serait emparé d’un gland magique avant de le lancer sur un menhir par dépit. L’arbre a poussé et fissuré puis cassé le menhir.
-Comment tu sais ça ?
-Mon grand-père paternel m’a emmené ici plusieurs fois. C’est une vieille légende connue de la région. Moins que Dahut et la Baie des Trépassés mais… tiens puisqu’on en parle…
Il avança de plusieurs dizaines de mètres.
-La cité d’Ys serait juste là, dit-il.
Alexia s’approcha et ne vit rien d’autre que l’océan.
-La cité de Dahut, se rappela-t-elle en regardant au pied de la falaise.
Elle se détourna, prise d’un léger vertige.
-Ça va ?
-Oui, juste… On est un peu haut…
-On va redescendre un peu alors.
Ils restèrent un moment dans les bois.
-C’est très joli en tout cas, dit Alexia lorsqu’elle eut repris ses esprits. Tu as déjà visité Brocéliande ?
-Non, mais j’aimerais bien. Même s’il y a beaucoup de monde à s’y promener, ça doit être quelque chose. Je t’y emmènerais un jour.
-J’espère bien.
Ils rentrèrent rue des dunes et dînèrent.
-Tu veux rester dormir ? lui demanda-t-il.
-Oui, mais si tu le souhaites aussi.
-Je veux bien que tu restes. Ça ira, je pense.
Ils parlèrent un peu puis Delphin s’endormit. Alexia ne lui en tint pas rigueur, elle se doutait qu’il était plus fatigué qu’elle ne le voyait. Elle le regarda dormir.
Il émanait toujours de lui une certaine lumière, une aura. Elle l’avait remarquée même quand elle n’avait rien voulu avoir à faire avec lui. C’était bizarre mais fascinant. Elle se sentait bien. Elle s’endormit à son tour.
***
Delphin se réveilla en pleine nuit et fut surpris de sentir une masse à côté de lui. Heureusement, le lampadaire fit briller des cheveux roux et le rassura aussitôt. Alexia. Elle était restée.
Elle bougea et ouvrit les yeux.
-Désolée, dit-elle. Je me suis endormie. Tu veux que je m’en aille ?
-Non.
Elle sourit. Il l’enlaça.
-Je suis content que tu sois là.
-Moi aussi.
Ils se rendormirent.
Le lendemain matin, pendant que Delphin était à la douche, elle descendit au rez-de-chaussée et se rendit dans le salon. Son regard fut aussitôt attiré par la grande bibliothèque près du canapé. Elle laissa ses yeux glisser sur les tranches des livres. Ils tombèrent sur un album photos. Elle le saisit et l’ouvrit, curieuse. Il ne contenait presque que des photos de Delphin. Les dernières en date étant celles de son retour et celles qui avaient précédé. Les premières montraient Delphin âgé de trois ou quatre ans dans un ciré jaune sur la plage.
-Ça va ? lui demanda Delphin.
Elle sursauta.
-Oui… Désolée…
-Oh, tu regardes mon album ? Il n’y a rien de compromettant dedans, enfin je crois…
-Non, je n’ai pas vu en tout cas…
Certains éléments convergeaient. Le fait qu’il n’y ait pas de photo de Delphin bébé ou de sa mère enceinte, le fait qu’il habite si près de la cité d’Ys et qu’il se transforme en triton… Et si Delphin venait d’Ys ? S’il avait été trouvé ?
Elle vérifia rapidement s’il y avait d’autres albums mais elle semblait avoir le seul dans ses mains.
-Tu… commença-t-elle.
Delphin y avait-il déjà pensé ? Il avait souvent évoqué ses rêves après son accident et ses recherches… Elle ne pouvait pas croire qu’elle avait été le seul motif de cet engouement. Il y avait forcément d’autres choses qui l’avaient poussé à faire de telles recherches…
-Je peux t’aider à faire quelque chose ? demanda-t-elle pour changer de sujet.
***
Les parents de Delphin arrivèrent le lendemain midi. Quand il reçut leur sms, Delphin fut un peu pris au dépourvu mais il tint bon. Les signes se faisaient moins rudes. Le temps avait fini par les estomper un peu, à moins que ce ne soit la présence d’Alexia.
-Tu veux que je t’aide à quelque chose ? lui demanda-t-elle. Ou tu préfères que je vous laisse…
-Tu peux rester, dit-il d’un ton pressé. Il faut juste qu’on aille faire des courses et qu’on prépare le repas…
Il prit un filet à provisions et enfila ses chaussures. Alexia le rejoignit.
***
Delphin semblait bien plus préoccupé par les courses que par ce qu’Alexia avait en tête. Elle avait l’impression de le trahir si elle ne lui disait rien. Elle pourrait au moins poser la question. Ou essayer.
Les Tevenn arrivèrent pendant que Delphin finissait de préparer le repas et Alexia de mettre la table.
-Bonjour ! lança M. Tevenn en ouvrant la porte qui rejoignait le garage.
-Bonjour.
-Salut.
-Vous avez fait bon voyage ? demanda Alexia.
-Oui-oui, répondit Ellen. Et vous ? Ça a été ?
-Rien à signaler.
-On s’attendait à un peu plus de nouvelles, dit M. Tevenn sur un ton de léger reproche. Mais tant mieux si tout s’est bien passé. Bonne année, les enfants.
-Bonne année.
***
Alexia sentit ses joues s’embraser tandis que Delphin se rapprochait d’elle. Il l’embrassa sur la bouche devant ses parents.
-Bien, fit Alain, content que vous ayez passé de bonnes fêtes. Alexia, tu es officiellement invitée à passer les prochaines vacances de Noël à Portsmouth.
-Merci. Ce serait avec plaisir… répondit-elle en rosissant allègrement.
-Au fait, Del’, tu avais tort : tu manquais à tes grands-parents.
-Je les appellerai tout à l’heure.
Ils passèrent à table.
Les parents de Delphin prirent des nouvelles de Lionel, Maëlle et Thomas.
Alexia se demandait comment aborder le sujet. Ce n’était peut-être rien mais ça l’obsédait, elle avait l’impression que c’était la pièce du puzzle qu’il manquait. Les coïncidences étaient beaucoup trop nombreuses pour être ignorées.
Elle attendit la fin du repas.
-Je vais appeler Papi et Mamie, dit Delphin en se levant.
Et il se dirigea vers le bureau, laissant Alexia seule avec ses parents.
Alexia le regarda disparaitre dans l’embrasure de la porte du bureau. Elle avait peur. Peur de ce qu’elle avait découvert et peur de les confronter à quelque chose qu’elle avait peut-être mal interprété. Elle ne voulait pas qu’ils aient une mauvaise opinion d’elle après tout ça. Elle ne voulait pas qu’ils croient qu’elle était folle et mauvaise pour Delphin. Tous leurs efforts n’auraient servi à rien.
-Je peux vous parler de quelque chose ? demanda-t-elle.
-Oui, qu’y a-t-il ?
Comment dire ça ? Est-ce qu’ils n’allaient pas se sentir blessés ? Ou lui rire au nez ? Ou pire, s’énerver ?
-J’ai feuilleté l’album photo de Delphin et j’ai remarqué que vous n’aviez aucune photo de lui avant ses quatre ans… Tout le monde en a… Je veux dire… j’ai trouvé ça vraiment curieux que…
Elle s’arrêta au milieu de sa phrase. D’un coup, l’ambiance était devenue froide. L’expression d’Ellen s’était contractée. Tout son visage s’était refermé. L’insouciance de Noël était passée. Alexia regretta aussitôt son initiative.
-Désolée, ça ne me regarde peut-être pas… marmonna-t-elle.
Les Tevenn échangèrent un regard.
-Je ne sais pas si Delphin a remarqué… Moi, j’ai trouvé ça bizarre…
Nouvel échange de regard. Alexia sut immédiatement qu’il fallait se taire.
-Je pense que tu devrais rentrer chez toi, Alexia, dit Alain d’une voix douce.
C’était une injonction, pas un conseil. Alexia n’osa pas la braver. Elle se dirigea vers le hall sans faire d’histoires et rentra chez elle.
***
Delphin raccrocha le combiné téléphonique et s’apprêtait à rejoindre le salon quand il entendit à travers la porte du salon la voix de son père qui s’adressait à sa mère :
-Il faut qu’on lui dise. Si jamais…
Intrigué mais sans plus, Delphin entra dans la pièce et n’entendit pas la fin de la phrase. Ses parents semblaient extrêmement tendus. L’inquiétude de Delphin grandit encore lorsqu’il s’aperçut de l’absence d’Alexia.
-Où est Alexia ? demanda-t-il.
-Elle est rentrée chez elle. Assieds-toi. On a quelque chose à te dire.
Delphin s’exécuta, étonné par la mine extrêmement sérieuse qu’affichaient ses parents. L’expression de sa mère surtout l’inquiétait. Elle n’avait jamais été au bord des larmes comme ça, sauf le jour où il était sorti du coma. Le sujet était grave. Quelqu’un était mort ou…
-Est-ce que tu as déjà regardé l’album photos ? En entier ? lui demanda son père.
-Oui, deux ou trois fois, répondit-il.
-Ce sont les seules photos que nous avons de toi. Il n’y en a pas de ta mère enceinte, ni de toi quand tu étais bébé.
-… Pourquoi ? demanda Delphin bien qu’il ait peur de la réponse.
-On t’a trouvé sur la plage, à quatre ans, répondit sa mère alors que les larmes roulaient sur ses joues.
La réponse souffla tout ce que Delphin s’était imaginé durant les quelques secondes qui avaient précédé.
-… comment… comment ça ? Je venais d’où ?
-On n’en sait rien.
-Personne ne te recherchait. Il n’y a pas eu de naufrage cette année-là ou de disparition…
-On voulait tellement un enfant.
Plus ses parents tentaient de lui fournir des explications, plus Delphin était perdu. Il avait besoin de réfléchir.
Il se leva (ses parents se turent soudain comme s’ils redoutaient la suite) et sortit de la pièce. Il se sentait tiraillé entre deux mondes, deux réalités. C’était merveilleux, cela confirmait ce à quoi il croyait depuis de sa tendre enfance. Mais c’était aussi terrible. Tout ce temps, il s’était senti différent sans parvenir à en trouver la raison. Il savait maintenant qu’il n’avait pas vraiment cherché, par crainte de confirmer ses doutes. On l’avait laissé croire qu’il était pareil que le reste de sa famille, ordinaire. Un jeune homme comme les autres. Tout le monde l’avait laissé dans le mensonge. Dire qu’il venait d’avoir sa grand-mère au téléphone… Il était écœuré. Comment était-il sensé rester sain d’esprit si on lui cachait des choses ?
Il descendit à la plage. C’était ce qu’il faisait à chaque fois que quelque chose le troublait ainsi. Il espérait y trouver des réponses, parfois c’était le cas. Il devait bien avouer qu’il ne comprenait pas grand-chose à tout ce qui lui arrivait. La seule explication qui faisait sens était qu’il était un Morgan, une créature du peuple de la mer. Cela expliquait que personne ne l’ait recherché à l’époque (car il venait de nulle part pour ainsi dire), cela expliquait aussi pourquoi il avait survécu à son accident, pourquoi il s’était toujours senti différent des autres… pourquoi il se transformait et pourquoi il avait senti dès le début cette connexion avec Alexia. Il ne comprenait pas pourquoi elle était partie. L’avait-elle découvert ? Ses parents l’avaient-ils mise dehors pour s’être mêlée de ça ? Depuis combien de temps savait-elle ?
Delphin se dirigea vers la plage. Il aurait voulu aller sur la jetée mais il y avait des promeneurs et il avait besoin d’être seul. Il bifurqua donc vers le sentier littoral. Il s’arrêta à un point suffisamment haut sur la falaise. N’y avait-il donc personne en qui il pouvait avoir confiance ?
Les vagues se fracassaient sur les rochers en contre-bas et il avait l’impression étrange qu’elles l’appelaient. Cette révélation expliquait tellement de choses… Il s’approcha du bord. Il avait l’envie égoïste de plonger peut-être même de disparaitre.
Il fit demi-tour à contrecœur et appela Alexia.
***
Alexia était dans sa chambre, frissonnante de peur. Delphin ne l’avait toujours pas appelée. Elle avait bien entendu la porte de la maison des Tevenn claquer. L’écho s’était répercuté dans toute la rue. Elle craignait qu’il ne fasse une bêtise mais comment le blâmer ?
Son téléphone sonna et le numéro de Delphin s’afficha. Elle décrocha avec des gestes fébriles.
-Il faut qu’on parle. Je suis à la plage. Tu peux venir me rejoindre ?
-Oui, oui, bien sûr.
Alexia s’y rendit aussitôt. Elle tremblait toujours. Elle craignait pour la suite des évènements. Pourtant Delphin n’avait pas haussé la voix au téléphone. Elle se sentait de trop, elle avait mis les pieds dans le plat, elle s’était mêlée de choses qui ne la concernaient pas. Elle sentait ses paupières lui tirer comme si elle allait pleurer. Ce qu’elle redoutait se produisait et c’était de son propre fait.
Une légère pluie tombait sur la plage quand elle arriva.
Delphin se tourna vers elle et l’invita à s’asseoir près de lui. Il n’y avait aucune trace de contrariété sur son beau visage.
Ils s’assirent sur le sable un peu humide. Ils restèrent un moment silencieux.
-Je suis désolée… fit Alexia.
-Non, tu n’as pas à l’être.
-Mais je… je ne pensais pas que c’était vrai… J’aurais pu me tromper et je ne voulais pas que tu rechutes à cause de ça.
-C’était vrai. Mes parents m’ont trouvé sur cette plage. J’avais quatre ans. Je ne m’en souviens pas.
-On ne se souvient pas de grand-chose avant nos trois ou quatre ans.
-Je me souviens juste avoir passé beaucoup de temps ici.
Il se tut de nouveau puis dit :
-Je crois que je suis un Morgan. C’est ce qui correspond le mieux à tout ça. Mes parents voulaient un enfant et je suis apparu… Je me suis toujours senti différent. Les autres disaient que j’étais trop gentil. Même mes parents, quand ils entendaient leurs amis parler des bêtises que faisaient Maëlle et Lionel, ils s’étonnaient que je n’en fasse jamais. Je pense que tu t’en es aperçue aussi.
Alexia acquiesça d’un signe de tête.
-Tu étais une sirène et suite à mon accident, tu ne te transformes plus…
-Je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait.
-Tu as dû souhaiter que ça s’arrête.
-Oui, sans doute…
Oui, cela faisait sens mais Alexia n’en revenait pas que Delphin prenne tout cela aussi bien.
-Ca ne t’énerve pas ? lui demanda-t-elle. Moi je serai furieuse…
-Si, ça m’agace que personne n’ait pris la peine de me le dire avant que tu ne le découvres mais c’est comme ça. Ça ne changera rien de toute façon.
-Si, quand même…
-Non, car je veux rester avec toi.
Cette phrase laissa Alexia muette de surprise. Une partie d’elle avait refusé de croire que ce serait du sérieux, alors que l’autre le savait depuis le début. Elle l’avait sentie aussi cette connexion, même si elle n’en avait pas voulu dans un premier temps.
Ils s’embrassèrent longuement, indifférents à la pluie qui s’intensifiait.
***
Voyant l’absence de Delphin se prolonger et se sentant devenir de plus en plus inquiets, Alain et Ellen décidèrent d’aller voir à la plage.
Le vent soufflait et les passants repliaient leur parapluie. Les nuages s’éloignaient. La plage des sables blancs arborait une blancheur immaculée sous le soleil.
L’émotion gagna Ellen. Alain lui caressa le bras. C’était ici que tout avait commencé. Ils s’en souvenaient comme si c’était hier. De longs mois infructueux et puis un jour, un miracle sur la plage. Un rayon de soleil en ciré jaune encore humide d’eau de mer.
Ils reconnurent la chevelure rousse d’Alexia et Delphin à ses côtés. Ils discutaient. Alexia avait l’air plus agitée. Visiblement, cette nouvelle l’avait remuée. Delphin était moins démonstratif. A cette distance, il était difficile de se rendre compte des émotions qui le traversaient.
-Laissons-les, dit doucement Alain. Allons nous promener.
Ellen obtempéra difficilement, la boule au ventre. Et s’ils décidaient tous les deux de partir ? Elle se retourna brièvement. Alexia avait l’air plus calme. Ils étaient tous deux assis sur le sable. Cette image l’apaisa.
Chapitre 13 : Ainsi va leur vie by Alrescha
Author's Notes:
Mise à jour le 24/03
Deux jours plus tard, Delphin n’avait toujours rien dit. Que pensait-il de tout ça ? Ellen avait très envie de lui dire qu’il avait le droit d’être en colère contre eux, qu’ils ne lui en voudraient pas, qu’ils s’en voulaient, qu’ils auraient pu lui dire avant qu’il le découvre… Mais tous ces mots avaient du mal à franchir ses lèvres.
Ce soir-là, elle décida qu’il fallait percer l’abcès, cela devenait insupportable. Delphin n’avait jamais été prompt à la colère mais elle n’avait pas envie qu’il replonge dans la drogue ou pire. Elle posa sa fourchette d’un geste brusque et s’éclaircit la gorge.
-Tu n’as rien dit au sujet de… ce qu’on t’a dit l’autre jour. J’aimerai savoir ce que tu en penses.
-… Je n’ai pas grand-chose à en penser. Ça ne changera rien de toute façon, dit-il.
Il n’avait pas tort, ce n’était pas maintenant -à l’âge qu’avait Delphin- que cette révélation allait changer quoi que ce soit. Il finissait ses études, il entrait dans sa vie d’adulte. Mais quand même… Elle imaginait le pire des scénarios.
Elle voulut rajouter quelque chose mais se ravisa, Alexia avait sans doute un grand rôle à jouer dans l’attitude de Delphin. Ellen se dit qu’ils avaient de la chance. Le comportement de son fils n’aurait pas été le même s’il n’avait pas été en couple… Il avait une raison de ne pas tout envoyer paître.
Elle poussa un léger soupir de soulagement et le reste du repas se déroula dans une ambiance plus détendue que le début.
***
Delphin voyait bien où sa mère voulait en venir. Elle avait peur et elle voulait être rassurée. Il vit sur son visage qu’elle l’était à présent. Il pensait ce qu’il disait. Aussi grande que soit la révélation, elle ne changeait rien. S’il avait voulu se mettre en colère et en vouloir à ses parents, c’était trop tard. Ce n’était pas maintenant qu’il allait les renier ou leur demander pourquoi ils ne lui avaient rien dit plus tôt, la réponse était évidente : ils n’avaient pas voulu le perdre.
Ce soir-là, en allant se coucher, il pensa à ses grands-parents, à sa tante. Ils savaient. Ils étaient au courant depuis toujours et ils ne lui avaient rien dit même pendant les trois ans qu’il avait passé avec eux. Il n’avait pas été dans un état où il aurait pu entendre ce genre de choses, certes, mais il aurait pu combler les trous. Son imagination avait fait ce travail sans qu’il en ait vraiment conscience. Au fond de lui, il avait toujours su qu’il était différent. N’était-ce pas ce qui comptait finalement ?
***
Sylvain sursauta quand on frappa à la porte de son appartement. Personne ne venait jamais lui rendre visite. Il alla ouvrir, en se demandant de qui il pouvait bien s’agir.
C’était des policiers. Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien lui vouloir ?
-Vous êtes bien Sylvain Druand ? demanda l’un des officiers.
-Oui… C’est pourquoi ?
-Veuillez nous suivre, s’il vous plait.
-Pourquoi ?
-Vous êtes accusé de viol.
Pendant qu’un policier lui passait les menottes, Sylvain essayait de comprendre. Il avait drogué Alexia mais elle n’était pas sensée se souvenir de quoi que ce soit. Ce n’était pas possible qu’à elle seule, son témoignage suffise.
-Vous avez des preuves ? demanda-t-il avec défi.
On lui montra des photos, ses photos qu’il avait prises et envoyées à Delphin… C’était Delphin qui l’avait balancé, pas Alexia. Il avait peut-être encore une carte à jouer…
Il se laissa conduire au commissariat et réfléchit à ce qu’il allait dire pour se sortir de cette situation. Delphin l’avait dénoncé, Delphin qui avait des problèmes de drogue. Même s’il avait des preuves, Sylvain pouvait faire tourner la chance de son côté.
On l’emmena en salle d’interrogatoire au bout de quelques minutes.
-Les photos que vous avez… La personne qui vous les a fournies me les a demandées. En souvenir.
Il vit la policière grimacer de dégout.
-Il était là ?
-Bien sûr.
-Mais il n’est pas sur les photos.
-C’est lui qui les prenait.
-Ce n’est pas ce qu’il nous a dit…
-Il fume de l’herbe. Vous faites confiance à un drogué ?
Les policiers se regardèrent.
-Je parie qu’il est resté très vague, ajouta Sylvain d’un ton goguenard. Il ne doit pas se souvenir de grand-chose… Comme il est tout le temps stone…
-Même s’il est impliqué, vous l’êtes aussi. Vous êtes sur les photos.
-Oui, mais c’était son idée.
Il gagnait du temps, il était hors de question de finir en prison sans en avoir terminé avec Delphin. Il le tuerait et il tuerait cette salope d’Alexia s’il le fallait aussi.
Sa manœuvre fonctionna auprès des policiers. Il ressortir du commissariat libre, le temps qu’ils continuent leur enquête. Il se massa les poignets, là où les menottes l’avaient serré et rentra chez lui.
Il les suivit pendant des semaines. Chaque fois, le besoin de se venger se faisait plus pressant.
***
Il y eut la rentrée scolaire quelques jours plus tard, puis au bout de quinze jours alors qu’ils étaient dans le bus, Delphin reçut un appel du service culturel de Douarnenez.
-Ils me convoquent à un entretien demain après-midi, dit-il après avoir raccroché. Il va falloir que je prévienne les profs.
-J’ai envoyé une candidature là-bas aussi. Mais ça m’étonnerait qu’ils me rappellent…
-Pourquoi ils ne te rappelleraient pas ?
-Je ne sais pas… Ils ne vont pas prendre dix stagiaires…
-Non, mais ils vont peut-être en prendre deux.
Le téléphone d’Alexia sonna et elle décrocha aussitôt.
-Oui, bonjour. Demain après-midi ? Oui, bien sûr… Oui. Merci. Bonne journée.
Elle raccrocha.
-Ils viennent de m’appeler… fit-elle choquée.
-Tu vois ? Il n’y avait aucune raison pour qu’ils ne te convoquent pas.
-Il n’y a aucune raison pour qu’ils me choisissent. Tu as de meilleures notes que moi. Et tu es breton.
-C’est de la discrimination de ne pas choisir quelqu’un à cause de ses origines.
-Je trouverais ça logique qu’ils te choisissent plutôt que moi. Tu connais bien la région. Moi à part Tréboul et Douarnenez…
Delphin passa la soirée à choisir sa tenue pour son entretien du lendemain. Il devait donner la meilleure impression possible. Et ce n’était pas gagné. Il espérait que ses mains ne trembleraient pas et qu’il ne se mettrait pas à transpirer plus que la normale. Il ne voulait pas inquiéter ceux qui lui proposaient un stage.
Il reposa d’emblée son costume dans son armoire. Il faisait beaucoup trop habillé pour un entretien. On ne voyait jamais les personnes en tailleur ou en costard. Le sarouel était bien sûr à bannir pour la journée. Il faudrait qu’il s’attache les cheveux aussi…
Son choix se porta finalement sur une chemise bleu ciel, un pull, un pantalon en toile bleu marine et une veste marron. Il pouvait porter cette tenue avec des converses, ça ne choquait pas.
-Ah, tu as un entretien ? lui demanda son père.
-Oui. Au service culturel de Douarnenez.
-Super. C’est à quelle heure ?
-Quatorze heures. J’ai prévenu les profs.
-Tu iras en cours après ?
-Je ne sais pas. Ça dépendra de l’heure à laquelle ça finit. J’attendrais sûrement Alexia, elle est convoquée juste après moi.
-Chouette. Ça serait bien que vous fassiez en stage ensemble. Ça t’aiderait, je pense.
Il parlait du sevrage et des signes de manque éventuels.
-Oui. Après quand je suis concentré sur un truc, ça va. Tu as des conseils à me donner ?
-Sois sérieux. Montre-toi sous ton meilleur jour. N’hésite pas à rappeler les enjeux du stage… Voilà. Ne mentionne pas tes problèmes, évidemment.
-Oui, normal.
-Si Alexia est prise aussi, évitez les contacts trop appuyés.
-Oui. Ils n’ont pas à savoir…
-Voilà… Tu as prévu quelque chose pour ton anniversaire sinon ? demanda M. Tevenn. Une fête avec tes amis ou…
-Euh non. Je dois faire quelque chose ?
-Tu vas avoir vingt ans quand même… en général, les jeunes aiment fêter leur vingtaine.
***
Le lendemain après-midi, Alexia accompagna Delphin jusqu’au lieu de leur entretien. Ils avaient quitté la fac en même temps. C’était plus simple de cette façon et ils avaient finalement décidé de rentrer sur Tréboul directement après.
Ils déjeunèrent sur la plage et y restèrent jusqu’à ce qu’il soit l’heure d’aller au service culturel.
Alexia était stressée, cela se voyait sur son visage.
-Je suis sûr que tout ira bien. Ils ne t’auraient pas appelée si ton profil ne les avait pas intéressés.
-Oui, c’est ce que je me dis aussi. Mais s’ils doivent choisir entre nous… C’est ça qui me fait peur. Et je me sentirai mal d’être prise et pas toi.
Delphin pensa qu’il pouvait peut-être glisser dans la conversation qu’Alexia était aussi intéressée que lui pour travailler au service culturel et qu’ils se soutenaient mutuellement.
-Ne t’inquiète pas, dit-il en prenant sa main dans la sienne. Ça va aller.
Ils y allèrent d’un pas tranquille.
-Je vais attendre là, sinon je vais être trop en avance, dit Alexia.
-Je t’attendrais ici aussi quand tu finiras sinon ils vont se demander pourquoi je ne suis pas parti.
Delphin inspira profondément et sonna. La porte s’ouvrit et il disparut à l’intérieur.
-Bonne chance, lui souhaita Alexia.
***
Alexia patienta devant le centre. Elle n’était pas à l’aise dans son tailleur pantalon. Elle aurait dû choisir une tenue un peu plus décontractée comme Delphin. Elle n’y avait juste pas pensé.
Elle était sûre que Delphin serait pris. Personne ne résistait à son charme. Pas sûr qu’elle fasse la même impression…
Une moto passa soudain près d’elle et elle recula de plusieurs pas et saisit la porte à tâtons. Elle l’ouvrir et entra, le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine.
Le souvenir de ce qu’il s’était passé avec Sylvain la hantait toujours, elle s’en rendait compte à présent. Elle avait porté plainte contre lui. Mais si ce n’était pas suffisant ? et s’il était toujours en liberté et cherchait à se venger ?
Elle inspira profondément et souffla doucement. Une technique qu’elle maîtrisait à la perfection. Il fallait qu’elle se calme. Ce n’était rien, juste une moto…
***
Une heure et demie plus tard, ils étaient tous deux sortis. Delphin souriait.
-Comment ça s’est passé ? lui demanda-t-il.
-Bien. Ils m’ont dit que tu me recommandais… Du coup, j’ai dit que je te recommandais aussi… Ca les a fait rire. C’est un bon point, non ?
-Oui, je pense.
Ils allèrent boire un verre.
-Ca va ?
-Oui… je suis contente que ce soit fini.
-Moi aussi. On va pouvoir mettre des vêtements plus confortables…
Ils rentrèrent à Tréboul.
-Et je vais pouvoir me remettre au violon.
-Tu as choisi le morceau que tu allais interpréter ?
-Je pensais au Fantôme de l’opéra. Le problème c’est que c’est un duo avec une guitare.
-Oui, et une guitare électrique. … Je pourrais t’aider mais je n’ai qu’une guitare sèche. Ca n’aura pas le même rendu.
-On peut essayer…
Après l’entretien au service culturel, les journées reprirent leur rythme de cours et de devoirs, agrémentées par les révisions de musique.
-Tu veux bien revoir mon devoir de breton ? demanda Alexia en riant.
-Si tu veux.
Il mit plusieurs secondes à se concentrer sur la feuille et non sur le visage de la rousse qui le regardait d’un air taquin et tendre à la fois.
Il prit son air le plus sérieux et décrypta la copie. A côté de lui, Alexia riait toujours. Il la regarda et pouffa. Elle avait un rire irrésistible. Elle était irrésistible. Il laissa la copie voler jusqu’au sol et l’enlaça.
Petit à petit, ils reprirent leur sérieux.
-Il y a un truc qui me perturbe, dit soudain Alexia en se redressant sur les coudes. Tu te rases tous les matins ? Ou…
-C’est ça qui te perturbe ? rit Delphin en se passant la main sur le menton. Le fait que je n’ai pas de barbe ou de moustache ?
-Tu es quasi-imberbe en fait, tout est dans les cheveux…
-Tout est dans les cheveux.
Elle se rallongea à côté de lui et ils se regardèrent un long moment, se sondant du regard. Quand soudain le téléphone d’Alexia sonna. La jolie rousse soupira et décrocha :
-C’est mon père.
Elle se redressa et s’assit au bord du lit.
-Oui ? Faire des courses ? Il est tard… Non, on doit avoir ce qu’il faut… Non, ne t’inquiète pas. Je suis chez Delphin. Ok. Bonne soirée.
Elle raccrocha.
-Mon père rentrera tard ce soir. Il m’a dit qu’il avait une réunion mais je crois qu’il a un rencard. Je l’ai surpris à envoyer des textos l’autre jour.
-Il se demande peut-être comment tu réagirais s’il te le disait.
Alexia soupira.
-Je ne sais pas. Je serais contente pour lui. Il mérite de trouver quelqu’un de bien. Du moment qu’elle n’a pas la prétention de remplacer ma mère… Non, je ne crois pas que je m’y opposerai. Je suis trop vieille pour ça…
Delphin la ramena près de lui.
-Je pense que je commence à avoir une bonne influence sur toi.
-C’est vrai que depuis qu’on sort ensemble, je suis moins en colère…
-Tu vois ?
-Ah. Tu es comme Maëlle, tu as toujours raison…
-Sauf les fois où j’ai tort.
Ils s’embrassèrent tendrement et le silence s’installa.
***
Alexia se demanda ce qu’elle attendait pour sauter sur Delphin. C’était le moment ou jamais. Ils avaient la soirée devant eux. Les parents de Delphin n’allaient pas rentrer tout de suite. Ils avaient largement le temps de… Mais en même temps, elle sentait que le moment était passé. Qu’il fallait attendre, ce n’était plus le bon timing. Ils étaient plus dans la tendresse que dans la passion à présent.
Elle attendit donc qu’ils y retournent.
Delphin la raccompagna après le dîner. Il n’avait pas fait un geste vers elle et elle en avait assez d’attendre. Il fallait qu’elle prenne les choses en main.
Au moment où il allait lui dire bonne nuit, elle l’embrassa passionnément et l’attira à l’intérieur. Elle referma la porte d’un coup de pied tandis que ses bras étaient bien trop occupés à maintenir Delphin contre elle.
Ils butèrent contre la première marche de l’escalier et manquèrent de tomber avant que Delphin ne se rattrape à la rampe. Ils montèrent dans la chambre d’Alexia et firent claquer la porte.
-Attends… dit-il tandis qu’elle le poussait sur le lit. Tu es sûre ?
-Chuuut, fit-elle en s’asseyant à califourchon sur lui.
Elle prit les mains de Delphin dans les siennes et les passa sous son pull. Elle le laissa découvrir son corps à tâtons. Ses mains remontant le vêtement au fur et à mesure jusqu’à ce qu’il finisse par terre.
Alexia fit de même. Prenant le pull de Delphin à sa taille et l’en débarrassant rapidement. Elle était impatiente, elle avait tellement espéré ce moment. Elle ne put s’empêcher d’enchaîner sur son t-shirt à manches longues. Il lui sourit d’un air agréablement surpris tandis qu’elle laissait reposer ses mains sur son torse.
Il la débarrassa doucement presque délicatement de sa chemise et couvrit son corps d’un regard très doux. Il caressa chaque tâche de rousseur, chaque centimètre carré du regard puis de la main et enfin de ses lèvres.
Alexia soupira de plaisir.
Petit à petit, les vêtements rejoignirent le sol. Ils s’embrassèrent, se caressèrent mutuellement. Ils se découvrirent du regard.
-C’est bon… gémit Alexia. Rassieds-toi…
Delphin se tint le plus droit possible et l’aida à s’installer sur lui. Il eut une petite exclamation de plaisir lorsqu’il fut en elle.
-Ça va ? lui demanda-t-elle.
-Très bien.
Elle commença à bouger doucement. Delphin accompagna ses mouvements mais se sentit bientôt impatient pourtant il n’aurait voulu mettre fin à leurs ébats pour rien au monde. Il caressa davantage Alexia pour ne pas paraitre égoïste. Ils eurent tous deux une véritable exclamation de plaisir à quelques secondes d’intervalle.
-Ça va ? lui demanda-t-il en sueur et un peu essoufflé.
-Oui. Et toi ?
-Super bien.
Elle l’embrassa et quitta sa position aussi souplement et délicatement que possible tandis que Delphin approchait la boite à mouchoirs. Elle fila vers la salle de bain et sentit le regard de son amant la suivre.
Quand elle regagna la chambre, il avait commencé à se rhabiller.
-Tu peux rester dormir si tu veux.
-Sûre ?
-Certaine.
Il resta donc en boxer et ils se couchèrent.
***
Joël Duval ne fut pas très étonné de voir Delphin Tevenn dans sa cuisine le matin suivant ni ceux d’après. Il était content que la relation que le jeune homme avait avec sa fille ait pris un tournant plus sérieux, c’était bon signe.
-J’espère que vous vous protégez, dit-il conscient de jouer les papas relous quand il fut de nouveau seul avec sa fille. Non pas qu’avoir un petit-fils avec le patrimoine génétique des Tevenn me déplairait mais… c’est pour vous. Vous êtes jeunes et…
-Oui, ne t’inquiète pas. On se protège.
***
-Alors, à quand le mariage ? demanda Alain Tevenn à son fils un dimanche pluvieux de mars.
-Quoi ?
-Ton mariage avec Alexia. On le prévoit quand ?
-C’est pas un peu tôt ? On est encore jeunes, répondit Delphin sans en être vraiment convaincu.
Bien sûr, il pensait que sa relation avec Alexia était sérieuse et qu’elle durerait, mais il n’avait jamais évoqué ni mariage ni enfant. Ils se contentaient de vivre au jour le jour. Ils avaient déjà leurs études à terminer.
-Avec ta mère, on s’est mariés sur la plage de Portsmouth. La maison n’était pas encore finie de construire. C’était la première fois que mes parents posaient le pied sur le sol anglais. Et après on s’est remariés ici parce que c’est toujours compliqué l’administratif… On l’a refait sur la plage. Celle d’en bas. Ellen stressait parce qu’il y avait du sable dans les plis de sa robe…
Delphin n’avait pas de mal à l’imaginer.
-François Malbec avait remonté son pantalon de costume pour mettre les pieds dans l’eau… c’était ridicule… mais qu’est-ce qu’on s’est amusés… Je te souhaite de t’amuser autant. Mais finis tes études avant quand même.
***
Quinze jours plus tard alors que Delphin et Alexia rentraient de la fac, ils virent l’Audi des Tevenn était garée devant le garage.
-Tiens ? Ils ne travaillaient pas cet après-midi ? fit Delphin.
Il se dirigea vers la porte, Alexia sur ses talons.
-JOYEUX ANNIVERSAIRE !!! crièrent les parents de Delphin à l’unisson.
-Oh… fit le jeune homme surpris.
-Je ne savais pas que c’était ton anniversaire, fit Alexia. Tu ne m’as rien dit.
-Euh… merci.
-Comment s’est passée ta journée ?
-Bien. Mais qu’est-ce que vous faites là ?
-On s’est dits qu’on allait t’attendre. On va au restaurant ce soir, tous les quatre.
-… D’accord…
Ils étaient à table depuis dix minutes quand Mrs Tevenn prit la parole :
-On a commencé à se renseigner concernant le permis bateau.
-Je croyais que vous ne vouliez plus en entendre parler, fit Delphin.
-Eh bien, avec tout ce qui s’est passé récemment, on a pensé qu’on n’en avait pas fait assez pour toi et que ton comportement était un signal d’alarme. C’est un peu notre façon de nous faire pardonner… On sait que ça a toujours été ton rêve donc…
-Ça l’est toujours.
-Vraiment ? Un bateau ? fit Alexia. Quel genre ?
-Pas un chalutier ou un voilier, hein, lui répondit Delphin, juste une vedette ou ce genre de choses. Pour pouvoir plonger.
-Je me sens bête. Si j’avais su que c’était ton anniversaire, je t’aurais acheté quelque chose…
-On a passé toute la journée ensemble. C’est déjà un beau cadeau. Et il y en aura d’autres.
Alexia sentit ses joues rosirent. Il avait toujours le mot pour la flatter et ne pas la mettre dans l’embarras.
***
Deux semaines passèrent. Alexia et Delphin commencèrent leur stage à Douarnenez. Ils n’eurent l’occasion de parler qu’à la pause déjeuner, car ils avaient des maitres de stage différents et étaient affectés à des tâches différentes.
-Qu’est-ce que tu en as pensé ? demanda Delphin le soir venu.
Ils avaient fini cette première journée de bonne heure. Le temps d’arriver à Tréboul, il était à peine dix-neuf heures. Ils rattrapaient le temps qu’ils n’avaient pas pu passer ensemble en se promenant le long de la plage.
-C’était très intéressant, répondit Alexia. J’ai appris beaucoup de choses… J’espère que je serais à la hauteur.
-Ne te dévalorise pas. Tu peux poser des questions si tu as des doutes, ils sont là pour ça.
-Tu as raison. On a encore le temps.
Ils entraient dans le port de plaisance. Le soleil déclinait. Le ciel se déchirait entre la lumière incandescente du soleil et l’obscurité bleuté de la nuit.
-Qu’est-ce qu’on fait là ? demanda Alexia.
-On visite ? Il y a une belle vue depuis les quais. Quand j’aurais mon bateau, on y viendra souvent. Il y a tellement d’endroits que je veux te montrer… Les Glénans par exemple, tu adorerais.
Ils parlaient si vivement qu’ils n’entendirent pas le portail se rouvrir et des pas se rapprocher. En fait, ce fut Delphin qui vit le premier l’intrus et le reconnut. C’était Sylvain. Il paraissait déterminé à faire quelque chose de mal.
-Hé ! Tu n’as rien à faire là, dit Delphin en se plaçant devant Alexia.
-Au contraire.
L’expression de l’autre ne lui échappa pas, c’était une expression pleine de haine et il serrait quelque chose dans sa main. Delphin se mit sur ses gardes. Quand il fut suffisamment près de lui, Sylvain leva le bras et le couple vit la lame d’un couteau briller dans le jour déclinant.
Delphin l’attrapa in extremis.
-Je vais te tuer, et quand j’en aurais fini avec toi, je passerai à Alexia.
Trop concentré sur la lame, Delphin ne répondit rien. Il avait du mal à mobiliser ses forces. Il ne pourrait pas tenir longtemps. Ses bras tremblaient et Sylvain affichait un sourire victorieux.
Vraiment ? Sylvain allait gagner ? Le bruit des vagues sous le ponton le rassura. Ce ne serait pas vraiment la fin, il en avait la certitude. Ce serait juste la fin de quelque chose. Ses forces se relâchèrent.
-Del’ ! cria Alexia.
Delphin se raidit sous le choc. La lame venait de l’atteindre à la gorge. Il serait mort dans quelques minutes. Il sentait le sang couler sur ses vêtements et ses forces le quitter. Il recula d’un pas et trébucha sur le rebord du ponton.
***
-NOOONNN ! cria Alexia alors que Delphin tombait à l’eau.
Les larmes ruisselantes sur ses joues, elle se rua sur Sylvain et tenta de lui prendre le couteau des mains. Il la blessa avant qu’elle n’y parvienne.
Le souffle court, elle lui rendit son coup et sauta du ponton. Elle essaya de repérer Delphin dans l’eau sombre et aperçut sa silhouette rassurante. Elle le rejoignit.
***
A Tréboul-Douarnenez, on ne retrouva jamais Alexia et Delphin. Ceux qui croyaient aux légendes pensèrent immédiatement que Dahut les avait tout deux emmenés dans la baie des Trépassés.
Ellen Tevenn, elle, pensa qu’ils étaient toujours vivants quelque part et cette pensée l’occupa longtemps. Cette année-là, elle décida de revoir son temps de travail et de passer davantage de temps avec son mari. Ensemble, ils partirent dès que l’envie les prenait. Ce fut une habitude qu’ils prirent pour le reste de leurs jours.
Un jour, ils décidèrent de passer la journée dans l’archipel des Glénans. Alors qu’ils se promenaient le long de la jetée, un garçon blond et une fillette rousse les dépassèrent en courant et en riant. Lorsqu’ils arrivèrent au bout, ils se tournèrent. Le garçonnet avait les yeux bleus et la fille les yeux verts.




FIN
End Notes:
Clap de fin !
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