Bals et baies de gui by leilo
Summary:

Après avoir traversé le tourbillon de la saison londonienne et de la société de Bath, Emily n'aspire plus qu'à une chose : passer un Noël tranquille avec sa famille. C'est sans compter sur leur voisine, qui reçoit sa soeur jusque là perdue de vue et son neveu. Et elle entend bien faire profiter ses invités de la bonne société locale ! Une introduction importune qui met à l'épreuve les manières de lady d'Emily.



Réponse au concours "Cupidon sous la neige"


Categories: H/F, Romance Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Aucun
Challenges:
Series: Cupidon sous la neige
Chapters: 5 Completed: Non Word count: 10311 Read: 19104 Published: 02/01/2020 Updated: 01/02/2020
Story Notes:

Cette histoire est susceptible de participer au concours "Cupidon sous la neige", si je parviens à la conclure dans les temps. Sinon, cela restera une réponse hors concours et un plaisir à écrire !

1. Prologue by leilo

2. Première rencontre by leilo

3. Premier regard by leilo

4. Première dispute by leilo

5. Premier baiser by leilo

Prologue by leilo
Author's Notes:
Où Emily retrouve enfin sa famille et le privilège de faire des caprices...
La calèche cahotait le long d’un chemin champêtre. Emily ne souciait guère de l’inconfort du voyage, toute à sa joie de parvenir, bientôt, à sa destination. Machinalement, sa main lissait les feuillets qui reposaient sur ses genoux. Elle trouvait un étrange réconfort au contact doux du papier sous ses doigts. C’était la dernière lettre qu’elle avait reçue de sa mère ; celle-ci lui faisait part de son impatience à l’idée de la retrouver. Le sentiment était réciproque. Emily avait hâte de revenir à son village natal, niché dans la campagne anglaise, et de passer Noël auprès de sa famille.

Cela faisait presqu’un an qu’elle avait quitté sa maison. Avec l’arrivée du printemps, sa tante avait décidé de l’emmener à la capitale pour la saison londonienne. Si Emily était reconnaissante pour toutes ces attentions à son égard, elle se demandait néanmoins combien d’innocentes jeunes filles servaient d’excuse à leurs chaperons pour leur permettre de jouir des amusements de la bonne société. Pour sa part, elle n’y trouvait nul plaisir, mais plutôt un épuisement physique et mental. Ce n’était qu’une succession de dîners, de bals et de théâtre, qui auraient pu être autant d’occasions agréables si elles n’étaient qu’un prétexte à scruter, jauger et juger toute femme qui avait le malheur de ne pas être mariée.

Sous le feu de ces regards critiques, il avait fallu enchaîner les courbettes, les sourires et les bons mots. Fort heureusement, sa tante avait voulu passer l’été auprès de sa fille cadette et de son petit-fils. Emily avait enfin pu respirer et fouler les vallons du Somerset. Sans trop de difficulté, elle avait été considérée comme une distraction convenable par le petit garçon de deux ans.

Puis, l’automne avait ravivé les rhumatismes de son oncle et sa tante avait insisté pour qu’elle les accompagnât à Bath. Il avait de nouveau fallu tenir son poste dans les salons et voir défiler des régiments de visages inconnus. Bath était certes plus petite que Londres, mais cela semblait n’avoir pour seul avantage que de propager plus rapidement les colportages.

Emily n’aspirait qu’à retrouver l’intimité de son cercle familial et les étendues herbeuses de sa région natale. Elle pourrait enfin être libre de ses gestes.

Derrière les vitres de la voiture, les paysages défilaient. Sur la banquette opposée, son oncle et sa tante somnolaient malgré les secousses de la route. Elle posa sur eux un regard attendri. Mais ce fut sans vergogne qu’elle les réveilla à l’approche de leur destination.

- Nous venons de passer le grand chêne !

Son oncle eut une réponse molle, tandis qu’Emily ne pouvait plus contenir son excitation. Bientôt, la demeure familiale apparut au détour du chemin. A peine l’arrêt fut-il marqué qu’Emily sauta à bas de la calèche sans attendre l’aide du cocher. Au bruit de l’équipage, toute la famille était sortie les accueillir. Elle embrassa avec chaleur ses parents, sa sœur Amelia et la vieille Hannah, qui avait de la farine sur les joues. Son père l’enjoignit à plus de tenue, en lui tapotant le dos, mais elle vit son sourire aux coins de ses yeux.

Amelia l’escorta dans le salon, tandis que sa mère restait à l’arrière pour remercier sa tante de s’être occupé de sa fille et de la lui ramener en un seul morceau.

- Mon seul regret, c’est qu’elle ne soit pas revenue avec une pièce détachée, soupira sa tante.

- Est-ce vrai Emily ? s’écria Amelia. N’y a-t-il point quelque engagement secret ou du moins une amitié un peu particulière ?

Tandis que son père réprimandait la benjamine, Emily niait en riant.

Le salon était le même, ou presque. Un nouvel ouvrage de broderie était posé sur le guéridon et le fauteuil avait changé de place. Mais c’était les mêmes rideaux défraîchis qui pendaient aux fenêtres et la même banquette amollie par le temps sur laquelle elle s’assit. C’était le bavardage incessant et familier de sa petite sœur qui résonnait dans la pièce.

- Si tu n’as rien à dire de ton séjour à Bath, j’ai de mon côté de nombreuses choses à te raconter ! poursuivait-elle tandis que leur mère servait le thé. Figure-toi que Charlotte Ellis reçoit son frère pour la première fois depuis vingt ans et que ce frère a une épouse et un fils et qu’ils séjournent auprès d’elle pour un mois. C’est elle-même qui nous l’a dit lorsque nous l’avons croisé chez le couturier. Hier est arrivée une invitation pour un dîner…

Emily renversa sa tasse.

- Laisse Maman, je vais éponger... Je t’avoue que je n’aspire qu’à des soirées tranquilles avec vous.

- Et passer à côté de l’occasion de faire de nouvelles connaissances ? s’indigna-t-elle. Non, nous n’avons pas tous la chance d’avoir passé la saison à Londres !

Emily ouvrit la bouche pour répliquer.

- L’invitation pour demain a été acceptée, trancha leur mère. Pour ce soir, il faudra se contenter de la modeste compagnie de vos vieux parents.
Première rencontre by leilo

Le lendemain, Emily sortit dans la matinée pour se rendre au presbytère. Celui-ci se trouvait à trois miles de chez elle, en coupant à travers champ. Le soleil était étouffé par l’étoffe épaisse des nuages et une lumière pâle tombait sur le paysage. Les herbes murmuraient sous le vent et, de temps à autre, la complainte d’un oiseau s’élevait au-dessus de ce chœur. Emily libéra ses boucles brunes pour accueillir l’air frais et vivifiant d’un mois de décembre. Son bonnet au bout du bras, elle arriva à l’habitation de son amie.

Maria l’avait sans doute vu arriver car Emily n’eut pas le temps de frapper que la porte s’ouvrit. Les deux jeunes femmes tombèrent dans les bras l’une de l’autre.

- Mon dieu, cela doit bien faire une éternité ! Regarde comme tu es toute crottée…

Le jupon d’Emily était constellé de boue. Sans lui lâcher les mains, Maria la conduisit à la cuisine. Elles restèrent un long moment sans parler, à se contenter de sourire.

Maria lui avait affreusement manqué, malgré leur correspondance régulière. C’était la première fois qu’elles restaient si longtemps aussi loin de l’une de l’autre. Même le mariage de Maria, il y avait de cela deux ans, n’avait eu que peu d’effets sur leur relation. Celle-ci avait parcouru sept petits miles pour passer de la demeure de son père au presbytère de son mari et les deux amies avaient pu continuer à se rendre visite aussi souvent qu’elles le désiraient.

- Je vois que je suis reléguée aux cuisines…

- Hors de question que tu mettes les pieds dans mon salon dans cet état ! s’écria Maria en riant. Je viens juste d’y mettre un tapis neuf. Et puis, nous sommes ainsi plus proches des gourmandises.

Emily et Maria avaient pris l’habitude de se retrouver dans la cuisine lorsqu’elles n’étaient que toutes les deux. La pièce avait toujours eu à leurs yeux une chaleur que le salon ne parvenait pas à offrir malgré ses coussins et sa cheminée. Les senteurs des herbes et les réminiscences d’un temps révolu apportaient une grâce ineffable qui enveloppait les deux amies, comme un secret partagé.

- Georges n’est pas là ?

- Il rend visite à un paroissien malade, pour lui apporter son soutien. Et Susan est sortie faire des courses. Tu devras te satisfaire de mon service et de ma compagnie.

Elle déposa deux tasses de thé sur la table et un bocal de biscuits.

- Je préfère le thé de Susan, mais je saurai me contenter du tien, moqua Emily.

- Mauvaise langue ! Alors, comment était Bath ?

- Aussi horrible que je te l’ai écrit. Comment sont les invités de Mrs. Ellis ?

- Je vois que les nouvelles vont vite. Ils sont très aimables.

- Existe-t-il seulement des personnes qui ne le soient pas à tes yeux ?

Maria leva ses yeux au ciel.

- Tu pourrais avoir un peu plus de confiance dans mon jugement !

- Puissent tous les jugements être comme les tiens et le monde n’en serait que meilleur !

- Tu pourras t’appliquer cette bonne résolution, et ce dès ce soir.

- Je crains de ne pas en avoir les ressources, soupira Emily d’un air dramatique. Après en avoir consommé avec excès, je crois avoir développé une allergie mortelle aux nouveaux visages.

- Ce serait fort dommage. Leur fils a une figure bien aimable, et une discussion intelligente.

- Un joli profil n’a que peu d’attrait à côté de la joie d’être en ta compagnie.

- Flatteuse !

Elles éclatèrent de rire et croquèrent dans leurs biscuits. Le goût des sablés fondit sur la langue d’Emily et elle savoura ce moment sucré.

- Je suis heureuse que tu sois de retour.

- Je suis heureuse de l’être.

- J’avais hâte de te montrer mon nouvel ouvrage de broderie.

- Je pars toute une année et tu n’as rien d’autre à me montrer que des points de croix !

Avec un sourire, Maria s’éclipsa un instant et revint avec un carré de tissu.

- C’est une couverture.

- C’est un peu petit, fit remarquer Emily en examinant le travail. Cela couvre à peine mes mollets…

Elle s’interrompit.

- Ou… une minuscule créature.

Elle porta son regard sur le ventre de son amie.

- Tu as…

- Oui.

- Oh.

Faute de mots, Emily fit de grands gestes avec les mains pour exprimer sa surprise.

- Amelia ne m’a rien dit.

- Nous ne l’avons pas encore annoncé. Mais, je ne pouvais pas te cacher une telle information. Je veux que tu sois comme une tante pour cet enfant.

- C’est promis.

Emily prit la main de Maria entre les siennes.

- J’amuse grandement les enfants. Je suis sûre que le tien va m’adorer.

- S’il ressemble à sa mère, il ne restera pas indifférent à tes pitreries.

Emily tira puérilement la langue.

- Je vais demander à Julia d’être sa marraine, reprit Maria en l’observant attentivement. C’est important pour elle. Tu comprends ?

- Oui, c’est normal que ce soit ta sœur. Ne t’inquiète pas, je n’ai pas besoin d’un titre pour aimer ton enfant.

- Je sais, fit Maria en souriant. Maintenant, dis-moi ce que tu comptes porter ce soir.

Les deux jeunes femmes continuèrent à bavarder, toutes à la joie de leurs retrouvailles, jusqu’au retour de Georges. Emily en profita pour féliciter les futurs parents. Puis, elle prit congé, avec la certitude qu’elle était en retard pour le déjeuner.

A l’approche du dîner, Amelia se montra de plus en plus intenable et Emily ne pouvait s’empêcher de la taquiner.

- Je ne t’avais encore jamais vu aussi coquette pour un dîner chez Mrs. Ellis !

- Garde ton sarcasme et donne-moi plutôt ton bonnet au ruban rouge. Il ira très bien avec ma robe.

Quand Amelia fut enfin prête, il fallut encore admirer sa tenue et écouter ses explications sur ses choix vestimentaires. La vieille Hannah lui avait rapporté une brindille de houx qu’elle avait fixé à son bonnet et qui avait un certain charme.

- Tu apportes Noël et tu es adorable !

Sa petite sœur échappa à sa tentative d’embrassade, en arguant qu’elle allait froisser sa robe, et toute la famille prit place dans la calèche.

Mrs. Charlotte Ellis habitait dans un domaine assez reculé. Le temps du voyage fut ainsi consacré à des chamailleries sororales, sous les soupirs de leurs parents. Même si elles avançaient en âge, certaines habitudes ne se perdaient pas. A leur arrivée, la famille traversa rapidement le froid du crépuscule pour être introduite dans le salon. Georges et Maria était déjà arrivés et Emily échangea un sourire avec eux. L’hôtesse vint les accueillir et s’empressa de l’enlever pour la présenter à ses invités.

Emily suivit docilement alors que Mrs. Ellis la conduisait vers un groupe de trois personnes. La femme avait une silhouette longiligne, accentuée par un cou de cygne. Elle portait une robe simple, mais la coupe était élégante et le tissu de qualité. Une plume trônait sur son turban. Si elles se ressemblaient beaucoup en apparence, Mrs Garvey se montrait enjouée et bien moins austère que sa sœur. Elle avait la manie de complimenter tout ce sur quoi son regard se posait et ses yeux vifs passaient sans cesse d’une chose à l’autre. La différence de caractère expliquait sans doute la longue séparation entre les deux sœurs. Sur le visage inexpressif de Mrs. Ellis, Emily crut néanmoins déceler une légère inflexion ascendante de sa bouche.

Son époux lui ressemblait. Il était aussi de grande taille et avait le rire facile. A la moindre occasion, il racontait des plaisanteries que lui seul comprenait. Leur fils était aux antipodes du couple. Par comparaison avec ses parents, il paraissait petit et son calme se teintait de morosité. Il avait certes les boucles blondes de sa mère, mais ses yeux étaient sombres et indifférents.

- Je vous présente leur fils, le lieutenant Colin Garvey. Il vient de rentrer d’une mission en Méditerranée. Miss Emily Green n’a pas pu se joindre à sa famille lors du précédent dîner, car elle était en séjour à Bath.

Emily dut retenir une grimace à l’ouïe de ce parallèle malheureux.

- Avez-vous apprécié votre séjour, Miss Green ? demanda-t-il poliment.

- Beaucoup, mentit-elle.

- Le voisinage de la mer peut rendre un rien plus agréable.

Son regard indéchiffrable était posé sur elle. Elle pensa à la Méditerranée, qui devait être bien plus bleue que l’Atlantique. Elle pensa à la vacuité de la société de Bath, aux conversations vides et aux promesses creuses qui emplissaient les salons. Elle pensa à sa chère campagne natale, bien loin du littoral. Parmi toutes ses pensées, elle ne trouva pourtant pas une seule réponse convenable.

Du coin de l’œil, elle vit que les parents de Maria venaient d’arriver et elle s’excusa pour aller les saluer. Elle était si heureuse de retrouver des visages familiers qu’elle se montra excessivement aimable envers Julia, souriant même à ses remarques acides. Il existait une ancienne rivalité entre les deux jeunes filles, au cœur de laquelle se trouvait l’amitié de Maria. Ce répit fut néanmoins de courte durée. On sonna le dîner et Emily découvrit qu’elle avait été placée entre le général Garvey et son fils.

Le contraste était flagrant et elle était prise entre deux atmosphères contraires. Elle avait à sa gauche un bavardage incessant, le général Garvey ayant la grande habileté de tenir les deux bouts d’une conversation, tandis que sa droite baignait dans un silence pesant. Le lieutenant Garvey mangeait méthodiquement en concédant des réponses brèves aux questions de Julia, qui était à sa droite.

Lorsque cette dernière fut accaparée de l’autre côté, Emily se résigna à faire la conversation.

- La région vous plaît-elle ? Vous semblez… triste, finit-elle maladroitement.

Il se tourna vers elle.

- C’est seulement cette période de l’année que je n’apprécie guère.

- Le froid de décembre ? Je suppose que vous êtes habitué à des climats plus doux.

Il hésita avant de répondre.

- Noël est une période pleine de superstitions, que je ne porte pas dans mon cœur. Mais, vous ne semblez pas non plus particulièrement heureuse, lui renvoya-t-il.

Emily pinça les lèvres. Elle ne pouvait décemment pas lui avouer que leur présence la gênait, pour des raisons qu’elle ne trouvait pas elle-même rationnelles.

- Nous avons fait un long voyage, je suis encore un peu fatiguée.

De l’autre côté, Julia reprit ses questions et ils n’échangèrent plus un mot de la soirée.

Premier regard by leilo

- Tu es à blâmer, Maria !

Emily avait pris place dans la cuisine de son amie. Celle-ci épluchait les légumes pour le déjeuner tandis que Susan, la cuisinière, pétrissait la pâte un peu plus loin.

- Si tu ne m’avais pas dit qu’il avait une conversation intelligente, je ne serais pas en train de chercher des aspérités à ses réponses plates.

- Je te rappelle qu’il faut être deux pour faire une conversation.

- Et J’admets que je n’ai plus la force de trouver des questions intelligentes. En tout cas, ta sœur ne semble pas en manquer…

- C’est normal. Pour une fois que nous recevons de la compagnie, ces demoiselles ont bien le droit de s’amuser.

- Est-ce vraiment un discours correct pour l’épouse d’un pasteur ?

Maria lui jeta une épluchure à la figure en guise de représailles.

- Je ne m’en plains pas. Tant que Julia et Amelia lui portent toutes les attentions du monde, je n’ai pas besoin de supporter sa présence.

- Je suis sûre qu’il gagne à être connu…

- C’est que tu ignores certaines choses, murmura Emily d’une voix exagérément grave, des choses terribles qui glaceraient ton cœur.

Maria souleva un sourcil sceptique.

- Il déteste Noël, lâcha-t-elle d’une traite.

- Non ! fit Maria d’un air choqué. Ce n’est pas très chrétien.

Emily éclata de rire et renvoya l’épluchure par-dessus la table. Elle saisit un couteau pour découper les légumes, pendant que son amie grommelait et se demandait comment il était possible de ne pas aimer Noël.

Emily continuait à rendre visite à son amie ou à accompagner son père dans sa tournée des métayers. La vieille Hannah se plaignait de ses souliers crottés quand elle revenait de ses escapades. Mais il n’y avait pas de meilleures façons de retrouver la terre de son enfance que de s’enfoncer dans sa boue et d’en avaler le vent. Emily se retrouvait en marchant. Dans la mécanique de ses muscles et l’effort de son corps, elle se sentait enfin elle-même, l’esprit clair et ouvert au monde.

Deux semaines avant Noël, un grand soleil brillait dans le ciel froid d’Angleterre. Emily enfonça son bonnet de paille sur ses oreilles et sortit tôt, comme à son habitude. Elle décida de gravir la colline qui surplombait le village. Le chemin était un peu plus long, mais il lui restait du temps avant le déjeuner. L’endroit, en hauteur, avait toujours eu une place spéciale dans son cœur. Quand elle était une enfant, c’était son terrain de jeux favori. Elle y accompagnait son frère et ne se lassait jamais de dévaler le flanc, les bras écartés, prête à prendre son envol. Evidemment, il y avait eu plus de chutes que de vol.

La caresse du soleil s’entremêlait à la griffure du vent. Le dénivelé alourdissait son pas et elle arriva au sommet toute essoufflée. La vue lui coupa le souffle. Une lumière dorée pleuvait sur les prairies qui s’étalaient à ses pieds. L’herbe, encore humide, ondoyait dans la fraîcheur matinale, animée d’une vie propre. Lové au creux de ce paysage, le village paraissait minuscule, comme les jouets d’un enfant.

Absorbée par sa contemplation, Emily trébucha et ne parvint à rétablir son équilibre que de justesse. Grand bien lui en prit : elle avait buté sur un corps et manqué de choir dessus.

- Vous !

Le lieutenant Colin Garvey se releva précipitamment et se confondit en excuses.

- Que faisiez-vous… commença Emily avant de se reprendre. Mes excuses lieutenant, je ne regardais pas où j’allais.

- Oh… Il n’y a aucune raison…

Ils échangèrent un regard gêné et restèrent un moment sans rien dire. Emily lissait machinalement les plis de sa robe tandis que le lieutenant époussetait ses manches. Elle se décida enfin à prendre la parole pour s’excuser une nouvelle fois et reprendre son chemin.

- Cette prairie me fait penser à la mer, dit-il soudain. Elle ondule. Comme la houle.

Emily regarda l’étendue herbeuse qui se mouvait sous le vent. Le soleil y faisait danser des reflets et le frémissement des brins dessinait une berceuse dans les airs.

- Lorsque que j’étais à Bath, j’aimais me promener sur la côte. Les flots gris me rappelaient cet endroit.

Le lieutenant se tourna vers elle. Il la considéra un instant avant de parler.

- Vous devez être heureuse de revenir ici.

Sur ces mots, il prit congé d’une révérence. Emily le suivit du regard tandis qu’il s’éloignait, la laissant à sa solitude. Le dos de sa redingote était maculé de terre. Cet aspect négligé contrastait avec l’or de ses cheveux. Il disparut vite, au détour d’une colline. Pourtant, il n’avait pas complètement déserté le lieu. L’atmosphère semblait retenir la marque de sa présence, une sorte d’élégance dans la retenue. Une impression qui ne quitta pas Emily alors qu’elle se replongeait dans la contemplation du paysage dont elle s’était tant langui.

Les jours qui suivirent, Emily rencontra à plusieurs reprises le lieutenant Garvey lors de ses promenades. Il offrait alors de l’escorter sur une courte de distance. Il ne restait jamais bien longtemps et elle retrouvait sa tranquillité avant même qu’elle ne lui manqua. Les premiers échanges furent laborieux, pleins de maladresses et de silences. Puis, le lieutenant lui parla de la vie au large, de la mer à perte de vue et de l’exiguïté des navires. Emily lui conseilla les sentiers à suivre pour découvrir la région. Comme il le disait lui-même, il n’était pas homme à rester enfermé et il cherchait sans cesse de nouvelles choses à voir.

- Je crois avoir fait le tour de ce qui peut se parcourir à pied, lui dit-il.

C’était la quatrième fois que leurs routes se croisaient et Emily éclata d’un rire franc.

- C’est bien présomptueux de votre part. Il vous faut y regarder à deux fois. Tenez, coupez par ce champ et rejoignez le bosquet, celui avant la demeure des Johns. Vous le trouverez complétement transformé.

- J’y étais il y a à peine trois jours.

- Vous y étiez dans la matinée. Le soleil est déjà à l’ouest et, si vous patientez, vous pouvez espérer un crépuscule flamboyant. Il n’y a pas de vent aujourd’hui, les arbres seront immobiles comme des statues.

Le lieutenant Garvey médita ces paroles pendant un moment. Puis, il la remercia et prit l’itinéraire qu’elle lui avait recommandé, tandis qu’elle poursuivait de son côté jusqu’au presbytère de Maria. Plus tard, il lui dirait qu’elle avait eu raison et qu’il avait découvert, sous la voûte des arbres et le ciel morcelé de couleurs, une cathédrale éphémère.

Ces rencontres, sous le sceau de la surprise les premières fois, commençaient à faire partie d’une forme de routine paisible. L’arrivée de son frère Robert fut comme une bourrasque.

Emily et sa famille prenaient leur dîner lorsque le trot d’un cheval résonna dans la cour. La vieille Hannah entra dans la salle à manger, les joues rouges d’émotion.

- C’est le petit Robert !

Le « petit Robert » avait quatre années et une bonne tête de plus qu’Emily. Quand elle s’approcha pour l’accueillir, il la prit par la taille et la fit tournoyer dans les airs. Il portait une forte odeur de cheval et de sueur. L’air frais, et peut-être un peu d’émotion, avait rendu ses yeux brillants. Puis, il salua Amelia de la même façon.

- Mes petites sœurs !

Robert embrassa ses parents et salua à la française, par deux bises sonores, la vieille Hannah qui le traita de « chenapan ». La famille rentra pour reprendre le dîner interrompu. Le cliquetis des couverts ne s’entendait plus dans le joyeux tintamarre qui avait envahi la pièce. Robert croulait sous les questions de sa mère, qui s’inquiétait pour sa santé, et celles de son père, préoccupé par ses finances, tandis qu’Amelia insistait qu’il y avait désormais suffisamment d’hommes dans les parages pour organiser un bal. Au milieu de ce raffut, Emily conclut en elle-même que, désormais, c’était vraiment Noël.

Robert montra un vif enthousiasme à l’idée d’Amelia et décréta qu’il n’y avait pas de meilleure occasion qu’un bal pour être dûment présenté aux invités de Mrs Ellis. Il fut enchanté d’apprendre que le village en organisait justement un et insista pour emmener ses sœurs faire des emplettes pour s’y préparer. Le jour venu, Emily rassembla donc ses cheveux sombres avec un ruban de satin, que son frère avait tenu à lui offrir. Elle portait une robe simple d’un bleu profond, rehaussé par l’écume de la dentelle.

La salle des fêtes réunissait une population disparate, vêtue de ses plus beaux atours. Il fallut un long moment à la famille Green pour saluer toutes leurs connaissances, une formalité dont Emily s’acquitta patiemment. La plupart de ces gens l’avaient connue alors qu’elle ne savait pas encore marcher. Une fois son devoir accompli, elle traversa la foule pour rejoindre Maria, dont le mari était en discussion avec son frère. Elles échangèrent les compliments d’usage – Maria assura à Emily que son ruban était du plus bel effet – et les deux jeunes femmes partirent bras dessus, bras dessous faire le tour des pièces.

Elle admirait les victuailles disposées sur un buffet, un assortiment de viandes froides et de légumes, quand elle vit le lieutenant Garvey qui s’approchait pour les saluer.

- Mrs Shepherd. Miss Green. J’espère ne pas interrompre votre conversation.

Elles firent une révérence.

- Au contraire lieutenant, répondit Emily, votre avis nous serait très précieux. Maria refuse de croire que la société de Bath est insipide.

- Je ne voudrais pas porter de jugement hâtif, commença-t-il prudemment. Mais, j’en ai fait l’expérience une fois et je n’en garde pas un souvenir agréable.

- Vous convenez que la société de ce soir est bien plus aimable, insista-t-elle.

- Sans aucun doute, fit-il avec un sourire aux coins des lèvres. Pour autant, les flots et quelques matelots auront toujours ma préférence. Il n’y a rien de tel que la liberté du grand large.

- Vous me contrariez, lieutenant. Pour ma part, je ne suis jamais aussi libre qu’ici, sur une terre dont je connais les secrets et parmi des personnes que j’estime. Mais je suppose que vous m’objecterez que je juge sans savoir…

- Je n’en ferai rien, Miss Green. Ce serait injuste, ajouta-t-il après une hésitation.

Quelques notes de musique dissonantes retentirent dans la pièce voisine. On accordait les violons.

- Veuillez m’excuser, dit le lieutenant Garvey. J’ai promis la première danse à Miss Julia. Je ne voudrai pas la faire attendre.

Il s’inclina poliment avant de s’éloigner. Les deux jeunes femmes observèrent son dos disparaître dans la foule.

- Ma sœur te fait de la concurrence, fit remarquer Maria. Emily se renfrogna.

- Je le lui laisse volontiers, je ne recherche pas son attention.

- Vraiment ? Je suis pourtant surprise de vous voir en si bons termes.

Maria fixa un regard inquisiteur sur elle.

- J’ai seulement été amenée à dépasser certains a priori

Elle leva un sourcil.

- … par le hasard de rencontres dans des circonstances un peu moins mondaines.

- Au point d’engager toi-même une conversation badine ? Je donnerai cher pour en avoir été témoin. Je pourrais te servir de chaperon, taquina-t-elle.

- N’aie crainte, ma très chère amie. Il n’y a rien d’inconvenant qui justifierait un chaperon.

Maria eut un petit rire.

- En tout cas, je suis heureuse que tu sois revenue à de meilleurs sentiments.

Georges et Robert vinrent les chercher pour la première danse et Emily réussit à entraîner son père pour la seconde. Les deux amies se rejoignirent pour reprendre leur discussion. Plus tard dans la soirée, Georges vint de nouveau inviter son épouse pour les deux danses suivantes. Emily resta sans partenaire et flâna, en échangeant quelques mots à l’occasion. Alors qu’elle se décidait à attendre son amie dans la salle des jeux, posant un regard désintéressé sur une partie de cartes, le lieutenant l’invita à danser, en la mettant en garde contre sa maladresse.

Il y avait une hésitation dans sa voix qui la fit sourire et elle considéra qu’elle était prête à y risquer ses orteils. Elle acquiesça donc d’un hochement de tête et posa sa main sur le bras qu’il lui offrait. Il devait tout juste avoir fini la danse précédente, car Emily pouvait sentir sa chaleur au travers du tissu de sa redingote. Ils rejoignirent les autres danseurs pour un quadrille. Le lieutenant n’avait pas menti : il n’était pas bon danseur. Mais il parvenait tout de même à suivre le rythme et semblait y prendre du plaisir. Son visage s’éclairait d’un sourire quand les pas de danse réunissaient les partenaires. De son côté, Emily était une bonne danseuse, mais l’élégance qu’elle aurait pu avoir était éclipsée par son caractère énergique.

- J’ai pensé que vous apprécierez un peu d’exercice, lui dit-il alors qu’ils se rejoignaient au centre.

- Vous commencez à bien me connaître, lieutenant.

- J’ai finalement eu l’honneur de vous rencontrer.

Emily fronça les sourcils tandis que les pas les éloignaient l’un de l’autre. Elle tourna avec un autre danseur avant de revenir vers lui.

- Nous avons été présentés il y a presque un mois.

- Je ne parle pas de ce dîner, mais de ce jour sur la colline, où je vous ai vue pour la première fois.

Emily leva les yeux vers lui. Son regard sombre, qu’elle avait jugé auparavant inexpressif, lui apparut sincère. Elle se souvint de la colline, de la lumière qui tombait sur le paysage et dans ses cheveux. Elle se remémora leur échange, bref, loin des soliloques qui gorgeaient les salons. Si peu de mots.

Elle tournoya sur elle-même avant de glisser ses mains dans les siennes.

- Je vous ai vu aussi, ce jour-là.

Première dispute by leilo
Author's Notes:

Où une journée qui commençait bien prend une autre tournure...

- Deux danses de suite !

Emily haussa les épaules, les mains enfoncées dans la pâte qu’elle pétrissait. A côté d’elle, Maria s’agitait, faisant voler la farine à travers la pièce.

- Il n’y a pas de quoi en faire une montagne : les musiciens ont enchaînés avec un réel écossais et il était hors de question que je reste sur le côté, faute de partenaire. Le lieutenant s’est seulement montré compréhensif.

- Vous avez fait des vagues, ton lieutenant et toi. Julia en était verte.

- Julia est jalouse pour un rien, répliqua Emily.

- Il y a pourtant quelque chose. Tu aurais pu trouver un bien meilleur danseur, mais tu ne l’as pas fait.

Emily cessa de pétrir et se tourna vers son amie, avant d’éclater d’un rire sonore.

- Pincez-moi ! Serais-tu en train de pointer les défauts du lieutenant ? Je n’attendais pas un tel comportement de ta part.

- C’est seulement pour te faire avouer, se défendit Maria en rougissant.

Elle fit mine de se concentrer sur la découpe des biscuits, un air digne plaqué sur son visage. Les deux amies poursuivirent leur ouvrage dans un silence tranquille. Dans la cuisine, il n’y avait plus que le son spongieux de la pâte pressée et le friselis de la farine sur le bois de la table. Maria commença à fredonner un air. Au dehors, la nature ne faisait pas un bruit. L’étendue nuageuse enveloppait le ciel et le perlait de reflets nacrés. L’instant était comme suspendu.

- Tu sais, reprit Maria d’une voix douce, je voulais que tu lui accordes ton amitié. Il me semblait important que tu rencontres de nouvelles personnes, après tes déconvenues.

- Je sais. C’est ce qui fait de toi la grande sœur que je n’ai jamais eu.

- Mais maintenant, poursuivit-elle avec un sourire, j’entrevois un autre amour possible. Et l’idée me plaît.

- Le lieutenant et moi sommes bien trop différents. Il ne jure que par la mer et ses navires. Mais il est impossible de marcher sur l’eau ! Comment peut-on supporter de rester ainsi enfermé ?

- Nous sommes toutes les deux très différentes et c’est pour cela que j’aime passer du temps avec toi. Je découvre de nouvelles choses…

- Noël et ses bons sentiments te montent à la tête, protesta Emily à court d’argument.

- Peut-être bien. C’est pour cela que j’adore cette période.

Emily posa une main collante sur celle, farinée, de Maria. Une bulle de tendresse gonflait dans sa poitrine. Elle sentait qu’elle devait dire quelque chose, sans parvenir à le formuler. Mais elle espérait que Maria comprenait.

On frappa à la porte et Maria se leva précipitamment pour ouvrir, s’attendant à accueillir son époux. Mais ce fut, justement, le lieutenant Garvey qu’elle découvrit sur le perron. Dans la confusion qui s’ensuivit - Maria s’excusait de le recevoir de manière si peu convenable, le lieutenant insistait qu’il ne voulait pas s’imposer, Maria protestait qu’il était toujours le bienvenu -, le lieutenant se retrouva dans la cuisine. La fraîcheur de l’air avait rougi ses joues et ses cheveux étaient décoiffés. Il salua Emily, qui lui rendit sa révérence.

- Si vous souhaitez attendre Georges, je peux vous servir le thé au salon, invita Maria.

- Je ne voudrais pas déranger. Que faites-vous ? demanda-t-il en observant les plateaux.

- Des biscuits, répondit Emily avec un sourire ironique. N’en avez-vous donc pas sur les navires ?

- Les nôtres ressemblent plutôt à des blocs, et non à de petites… Etoiles ?

Maria donna un petit coup de coude à son amie.

- Nous les offrons aux paroissiens après la messe de Noël, expliqua-t-elle. Ils accompagnent la farine que nous distribuons. Emily me prête main-forte chaque année.

- Je peux aussi vous aider. Je n’ai certes que peu de connaissances en la matière…

- Oh ! Seulement si vous y tenez.

Emily haussa les sourcils de surprise à la proposition. Ils montèrent plus haut encore quand elle le vit effectivement s’asseoir et saisir l’emporte-pièce que lui tendait Maria. Celle-ci lui apporta un tablier, pour protéger ses vêtements, qu’il enfila sans poser de questions.

- Mrs Shepherd, Miss Green, ce dont vous serez témoins aujourd’hui requiert la plus grande discrétion, fit-il d’un ton grave.

Emily croisa son regard rieur et pouffa dans son coude. Maria avait un sourire ébahi aux lèvres. La préparation et les discussions reprirent. Si celles-ci furent d’abord engoncées dans le carcan des sujets conventionnels, elles prirent rapidement un ton plus naturel.

- La pâtisserie fait donc partie de vos traditions ?

- Oui, cela fait plaisir aux enfants.

- Nous organisons aussi un dîner auquel Maria et sa famille sont conviées, ajouta Emily. Mrs Ellis avait coutume de se joindre à nous. Nous allumons ensemble la bûche de Noël. Vous avez dû recevoir l’invitation pour après-demain.

- Voudriez-vous que je vienne ?

- Préférez-vous vous morfondre seul de l’absence de rivage ? rétorqua-t-elle.

- Peut-être préférez-vous jouir sans concurrence de la compagnie de ma tante ? Je n’oserai pas me mettre au travers de votre chemin.

- Oh lieutenant, s’écria Maria, vous êtes évidemment le bienvenu. Vous verrez, la famille d’Emily reçoit si bien qu’il vous sera impossible de détester Noël après cela !

Maria fut interrompue par le bruit d’une calèche à l’extérieur. Emily releva la tête de sa pâte et croisa le regard du lieutenant qui l’observait, les sourcils froncés. Son regard sombre était aussi indéchiffrable que lors de leur première rencontre.

- Vous avez raconté à votre amie que je n’aimais pas Noël ? murmura-t-il.

Emily ouvrit la bouche sans trop savoir que répondre à cette question inattendue, quand la porte de la cuisine s’ouvrit. Le lieutenant se débarrassa promptement de son tablier et se leva. Il alla saluer les nouveaux arrivants, sans lui accorder un autre regard. Georges venait de rentrer et il amenait avec lui Julia.

Celle-ci rosit en voyant le lieutenant et fit une profonde révérence, tandis que son beau-frère le saluait de manière plus familière.

- Emily, salua Georges. Je vous ai amené du renfort !

Emily esquissa un petit sourire pour seule réponse. Son esprit était encore accaparé par le bref échange qui s’était déroulé l’instant d’avant. Le lieutenant lui reprochait-il d’avoir mentionné son désamour pour Noël à Maria ? Ce n’était pourtant pas une confidence, ils se connaissaient à peine à l’époque. Il ne pouvait décemment pas considérer cela comme une indiscrétion.

Elle tenta de croiser le regard de l’intéressé, mais déjà Georges l’emmenait au salon. Julia faisait mine de les suivre quand Maria lui mit un tablier entre les mains et l’orienta vers la cuisine. L’air maussade, elle alla s’asseoir de l’autre côté de la table.

- Mes deux petites dames préférées autour de la même table ! fit joyeusement Maria.

Aucune des petites dames ne répondit, elles étaient toutes les deux bien trop occupées à fixer l’entrée du salon. Maria se résolut à obstruer la vue, en refermant la porte, et à les menacer avec un rouleau à pâtisserie.

- Je suis censée passer un bon moment avec deux personnes qui me sont chères, non les regarder soupirer après le premier venu ! gronda-t-elle.

Emily se raidit tandis que Julia tirait sur une mèche noisette, un geste nerveux qu’elle avait depuis son enfance. Elles protestèrent mollement. Maria, satisfaite de l’autorité d’ainée qu’elle venait d’établir, donna ses directives pour la suite des opérations, le rouleau brandi. Elles se remirent au travail. Maria portait la conversation à elle seule. Julia se contentait de réponses brèves et Emily était toujours dans ses pensées. Elle n’avait pourtant rien fait de mal, n’est-ce pas ?

Maria finit par s’avouer vaincue, l’air dépitée.

- Ne pourriez-vous pas faire un effort pour vous entendre ? Vos querelles d’enfants devraient être derrière vous maintenant.

Julia haussa les épaules.

- Il n’y a aucune querelle, seulement une incompatibilité de caractères.

Emily les regarda toutes les deux, perplexe.

- Oui, il n’y a pas de querelle.

- Vraiment, soupira Maria. Il me semble pourtant que vous remplacez une rivalité par une autre.

Emily sentit ses joues chauffées.

- Pas du tout. Je t’ai déjà dit que je lui laissais le lieutenant sans hésitation !

- Me laisser le lieutenant, fulmina Julia. C’est bien trop généreux de ta part.

Elle prit une inspiration brusque, qui siffla comme un serpent, et se tourna vers sa sœur ainée.

- C’est de ce caractère dont je te parle. Cette arrogance à se croire différente, au-dessus des autres.

-Pardon ? s’étouffa Emily.

- Amelia ne te le dira jamais de cette façon, mais elle n’en pense pas moins, répondit Julia en se retournant vers elle. Tu es tellement enfermée dans ton petit monde que tu ne réalises pas ta chance et que tu considères nos désirs comme des caprices. Tu n’as pas arrêté de te plaindre de ton séjour à Bath. Libre à toi de ne pas apprécier les bals et autres mondanités. Mais j’aurais aimé ne serait-ce que sortir de ce village et il est indécent de t’écouter geindre sur tes privilèges.

Elle reprit son souffle après sa tirade et n’ajouta plus un mot. Elle lui lança un dernier regard plein de défi, puis elle se détourna vers sa pâte à biscuit et choisit de l’ignorer ostensiblement. Bouche bée, Emily observait ses mains qui s’activaient sans savoir que répondre. Elle n’avait pas encore assimilé tout ce qui venait de lui être dit. Elle était néanmoins certaine d’une chose : elle passait une mauvaise journée.

Après cela, Maria n’eut pas le cœur à tenir les trois bouts de la conversation et le travail se poursuivit dans un silence morose. Seules les odeurs entêtantes d’épices et de miel emplissaient la pièce. Lorsqu’elles eurent accumulé une dizaine de plateaux, qui seraient portés le lendemain chez le boulanger, Emily prit congé des sœurs. Elle hésita un moment devant Julia.

- Des excuses n’auraient pas de sens, se justifia-t-elle. Je… Je peux réfléchir à ce que tu m’as dit.

Julia acquiesça d’un hochement de tête. Derrière elle, Maria lui fit un sourire d’encouragement, qui semblait bien fragile. Aucun bruit ne provenait du salon, Georges et son invité avaient dû s’absenter. Emily prit le chemin de sa demeure sans revoir le lieutenant.

Premier baiser by leilo
Author's Notes:
Où Emily se pose beaucoup de questions...
Emily avait passé une mauvaise soirée. Elle était rentrée chez elle sous un ciel gris, la tête dans le brouillard. La journée avait apporté tellement de surprises qu’elle s’était emmêlée dans le fil de ses pensées. Ses questionnements se chevauchaient et s’entrechoquaient, et elle n’était parvenue à aucune réponse au bout du chemin.

Quand elle avait passé le seuil, le sourire d’Amelia l’avait rassurée. Ce premier élan avait été vite remplacé par un sentiment sourd de culpabilité. Si Julia disait vrai, Emily avait pu blesser sa petite sœur sans même s’en rendre compte. Et si le lieutenant refusait de les voir par sa faute, Amelia aurait de nouvelles raisons de lui en vouloir.

Emily s’était couché l’esprit lourd.

Quand elle se réveilla, en cette veille de Noël, ce poids ne l’avait pas quittée. Mais elle n’eut pas le temps de s’appesantir sur la question car la vieille Hannah la tira du lit. La maison était sur le pied de guerre. Robert et son père étaient déjà sortis. Amelia et sa mère se tenaient prêtes dans la salle à manger. La table disparaissait sous un tapis de verdure : du romarin, du houx, du laurier et du lierre. Hannah prit la direction des opérations.

Les quatre femmes entreprirent d’abord d’organiser cette matière organique en bouquets et en couronnes, qui viendraient orner les pièces de la demeure. Leur travail était rythmé par les chants de la vieille Hannah.

La décoration de la maison avait toujours été le moment préféré d’Emily. Le moindre recoin se parait du vert éclatant des plantes et la nature trouvait sa place dans leur foyer. C’était aussi un temps privilégié qu’elles passaient entre femmes, dans la simplicité d’un bruissement de feuilles, suspendu en dehors de toute considération de rang ou d’âge. C’était le moment qui ouvrait officiellement la période de Noël.

Pourtant, cette année-là, Emily ne retrouvait pas cette atmosphère qu’elle aimait tant. Accaparée par d’autres préoccupations, elle n’était pas entièrement dans l’instant présent. Quand elle revenait à ce qui l’entourait, c’était pour jeter un coup d’œil en biais à sa petite sœur. Amelia était charmante avec ses joues roses et ses boucles brunes. Elle semblait heureuse. Emily se demandait si elle avait vraiment pu la blesser et si cela faisait d’elle une mauvaise sœur.

Ces tergiversations furent interrompues par la visite impromptue de Maria. Son époux, Georges, la suivait avec un sourire aimable tandis qu’elle expliquait qu’il s’était trompé de route pour aller chez le boulanger et qu’elle avait jugé bon d’en profiter pour les saluer. Elle s’extasia devant les bouquets de houx et invita son époux à en faire de même. Pendant que Georges complimentait l’habileté et le goût des trois femmes, Maria prit Emily à part.

- Georges aurait donc pris la mauvaise direction ? taquina celle-ci.

Maria fit un petit sourire contrit et posa un regard plein de tendresse sur son époux. Puis, elle se tourna de nouveau vers son amie et l’observa avec attention.

- Je voulais simplement voir comment tu allais, expliqua-t-elle. Tout est allé si vite hier, que je n’ai pas su comment réagir.

- Je vais bien.

Maria arqua un sourcil. Elle poussa un soupir.

- Je voulais aussi m’excuser. C’est un peu de ma faute si Julia t’a accusée de la sorte.

Emily l’invita à s’asseoir sans l’interrompre.

- Quand tu étais loin d’ici, j’ai pris l’habitude de lire des extraits de tes lettres à Julia. Tu me manquais et j’avais envie de parler de toi. J’espérais aussi vous rapprocher, en lui montrant à quel point tu as la plume et l’esprit aiguisés. Mais je suppose que ce que ma sœur et moi ne voyons pas les choses de la même façon…

Emily eut un rire silencieux. Maria et Julia étaient différentes, à l’image d’Amelia et elle. Maria avait une douceur bien à elle et une approche contemplative de la vie. Emily et elle pouvaient rester des heures devant un paysage, sans échanger un mot, une feuille de dessin sur les genoux. Julia avait l’esprit romanesque, forgé par ses lectures et de grandes idées d’amour et de revanche.

- Je suis satisfaite de ma vie ici, poursuivit Maria. Je n’ai jamais éprouvé le besoin d’aller ailleurs. Je prenais plaisir à t’écouter moquer les coutumes londoniennes ou exagérer tes soucis. Cela ne faisait que confirmer que je suis bien où je suis et cela me rassurait sur le fait que tu allais revenir. Je suis désolée que Julia en ait une autre lecture, mais c’est sans doute ma faute. Je n’ai pas pris en compte ses propres aspirations.

Emily prit la main de son amie entre les siennes.

- J’ai sans doute commis la même erreur avec Amelia, lui dit-elle.

- Tu ne m’en veux pas alors ?

- Ma chère Maria ! Comment pourrais-je t’en vouloir ? Tes intentions étaient pures. Je suis heureuse que tu sois venue me parler.

Emily reprit sa place autour de la table l’esprit apaisé. Ecouter Maria formuler ce qui s’était passé la veille lui avait permis d’y voir plus clair. Plus sereine, elle se consacra au tressage d’une couronne. Le lierre se tortillait entre ses doigts tandis que le houx griffait sa paume. La couronne prenait forme sous sa main et les baies brillaient comme des joyaux. Pendant qu’elle arrangeait les plantes, ses pensées s’organisaient.

Elle hésitait encore à en discuter franchement avec Amelia. Sa sœur essayerait sans doute de la rassurer, quitte à ne pas être tout à fait honnête. Mais Emily pouvait au moins se promettre qu’à l’avenir elle serait davantage attentive aux sentiments d’Amelia.

Il restait ensuite le cas du lieutenant Garvey. Emily avait accumulé dans un coin de sa tête les arguments, selon lesquels le lieutenant n’avait pas de bonnes raisons de lui en vouloir et qu’il serait en tort si tel était le cas. Elle avait répété cet argumentaire, encore et encore, avant de se rendre compte qu’elle ne répondait pas à la bonne question.

Se souciait-elle de ce que le lieutenant pensait d’elle ? Après des heures à construire sa défense contre une accusation imaginaire, elle était forcée de le reconnaître. D’habitude, lorsqu’elle craignait le jugement des autres, Emily prenait le parti de les éviter. Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de ressentir une certaine mélancolie à l’idée de renoncer à ses conversations avec le lieutenant. Elle avait appris à apprécier la franchise de son propos, sans plus y chercher des sarcasmes cachés. Elle devait se rendre à l’évidence : non seulement elle s’inquiéter de son jugement, mais elle désirait ardemment qu’il fût positif.

Elle était en train de finir la décoration de la cheminée, quand une clameur éclata à l’extérieur. Robert faisait autant de bruit qu’une fanfare. Georges l’accompagnait et l’aidait à porter la bûche de Noël. Le père d’Emily les suivait, deux volailles sous les bras.

- Place ! cria Robert tandis que la vieille Hannah les conjurait de faire attention aux meubles.

Ils installèrent l’énorme bûche dans le foyer. La famille se rassembla tout autour, tandis que Georges faisait une rapide bénédiction. Puis, Mr Green arrangea le petit bois tout autour et alluma le feu. Les douze jours de Noël venait de s’ouvrir.

Georges prit congé rapidement, pour rejoindre son épouse. La famille Green resta dans le salon à contempler le feu qui gonflait dans la cheminée. L’odeur épicée du bois se diffusait doucement dans la maison. Robert contait, avec force d’emphases, ses aventures de la journée. Emily admirait les mouvements imprévisibles des flammes. Son attention fut attirée par le récit de Robert quand un nom familier surgit au détour d’une phrase.

- Le lieutenant Garvey a un sacré coup de hache. Il n’a pas pu nous raccompagner, mais nous le verrons demain…

Emily laissa son corps s’enfoncer dans les coussins et la chaleur du feu, rassérénée par la perspective de revoir son lieutenant le lendemain.

Elle passa la journée de Noël dans une impatience diffuse. Pourtant, tout temps supplémentaire n’aurait pas été un luxe. La vieille Hannah requit son assistance pour préparer le repas de Noël. Puis, elle accompagna son père qui portait les volailles chez le boulanger, afin de les faire rôtir dans son four. Il fallut ensuite écouter la messe de Noël, en résistant à la tentation de chercher des yeux un certain lieutenant dans la foule des fidèles, et aider Georges et Maria à distribuer les dons à la fin du service. Enfin, ils passèrent chez le boulanger pour récupérer les victuailles du soir. A l’approche du dîner, Emily était déjà fatiguée et son impatience s’était changée en fébrilité.

Emily ne tenait plus en place. Tantôt elle vérifiait la symétrie d’une décoration, tantôt elle arrangeait pour la treizième fois un bouquet. L’arrivée de Maria ne la calma pas. L’incertitude qui entourait sa dernière rencontre avec le lieutenant lui était insupportable et elle avait décidé d’en avoir le cœur net. Elle recommença à respirer quand Mrs Ellis et la famille de sa sœur furent introduits dans le salon des Green.

Le lieutenant la salua poliment, mais elle lui trouva un air distant. Il y avait une certaine raideur dans sa posture qui la décontenança. Il lui restait désormais à créer une opportunité pour discuter avec lui loin des oreilles indiscrètes. Mais plus soirée avança, plus la tâche lui apparut ardue. A chaque fois qu’elle se tournait vers lui, le lieutenant semblait être en grande conversation avec Julia. Elle ne parvenait pas à trouver une brèche dans ce flot continue de paroles. Elle cherchait encore une solution quand Maria s’adressa à elle d’une voix forte.

- Emily, tu devrais nous jouer un morceau au piano, s’écria-t-elle.

Emily regarda son amie, prise de court. Perplexe, elle choisit une partition assez simple.

- Lieutenant, auriez-vous la bonté de l’aider à tourner les pages ?

Le lieutenant Garvey acquiesça d’un hochement de tête et rejoignit Emily au piano. Celle-ci installait la partition sur le pupitre. Elle frotta ses mains moites contre sa robe, en essayant d’en maîtriser les tremblements.

- Je vous préviens, dit-elle au lieutenant, je joue très mal. J’espère que vous pardonnerez les facéties de Maria.

- Je ne jugerai que de mes propres oreilles, lui répondit-il.

Emily prit une inspiration et entama le morceau qu’elle avait choisi. C’était un air simple, qu’elle connaissait sans avoir besoin de lire la partition. D’ailleurs, elle avait toujours eu des difficultés avec le solfège. Elle inspira profondément, avant de se lancer dans la discussion tant anticipée.

- J’ai le sentiment que nous nous sommes quittés en mauvais terme, avant-hier.

Elle sentit le lieutenant se crisper à côté d’elle. Elle se concentra sur les touches de son piano en attendant sa réponse.

- J’en suis désolé. Il est vrai que j’ai été surpris de découvrir votre amie si bien renseignée à mon sujet. Mais je ne peux m’en prendre qu’à moi-même d’avoir divulgué l’information en question.

- Vous m’en voulez tout de même de l’avoir répété…

Emily espéra qu’il n’avait pas entendu le chevrotement dans sa voix. Une fausse note se glissa dans la mélodie.

- Pourtant nous ne nous connaissions que peu à ce moment, poursuivit-elle. Cela ne pouvait en aucun cas être une confidence.

Le lieutenant garda le silence pendant un moment qui lui parut interminable.

-Certes, finit-il par dire. Je vous en ai voulu un peu. Mais j’étais plutôt attristé, en imaginant ce qui avait pu vous conduire à mentionner un tel détail. J’ai… réalisé que vous deviez avoir peu de sympathie pour moi.

Emily se tourna vers lui pour croiser son regard, écrasant au passage les touches avec lourdeur. Son visage s’était ouvert, même s’il restait crispé. Elle ne parvenait pas à le déchiffrer, mais elle était certaine de son honnêteté.

- C’est vrai.

Elle vit ses lèvres se contracter.

- C’était avant d’apprendre à vous connaître. Il n’y avait rien de personnel, seulement de l’égoïsme de ma part. Je m’étais obstinée à vous considérer comme…

Elle baissa la voix.

- … des intrus.

Elle fut assaillie par une vague de pensées contradictoires et elle dut batailler pour formuler ses idées de manière intelligible.

- Mais c’était avant de vous connaître, répéta-t-elle. Puisque désormais, il m’est difficile d’envisager Noël sans vous.

Emily n’eut pas le temps de s’interroger sur l’ambiguïté de sa dernière phrase, encore moins de la rectifier. Le lieutenant se pencha pour tourner la page du livret de partition et Emily sentit son souffle chaud contre sa joue. Elle perdit le rythme.

- Je suppose que je n’ai pas non plus été complétement honnête, murmura-t-il. Je... déteste Noël pour des sottises, des frustrations d’enfant.

Il rapprocha un peu plus, de façon à ce que seule Emily ne pût l’entendre.

- Une farce de mon frère aîné quand j’avais 7 ans : je me suis réveillé dans un lit rempli de houx et d’ortie.

Il se redressa et Emily put constater que ses joues avaient rosi.

- Il s’agit cette fois d’une confidence, conclut-il.

Amelia prit la place d’Emily derrière le clavier et le niveau musical de la soirée monta de plusieurs crans.

- Vous n’avez pas menti sur vos qualités de pianiste.

La remarque provocante avait été prononcée avec une certaine prudence. Il scrutait son visage, guettant sa réaction. Ses traits se détendirent quand il entendit son rire.

- Elles étaient à hauteur du tourneur de pages, fit-elle dans un sourire.

Elle avait gardé sa main sur son bras et il la guida vers un sofa, en complimentant la décoration.

- Vous voyez, nous finirons par vous faire apprécier cette fête.

- Vous n’obtiendrez aucun aveu de ma part !

- Je vais pourtant vous en faire un, répondit-elle sur le ton de la confidence. J’ai un peu réfléchi à notre éternel débat, avec plus de justesse. La vie dans un petit village n’est pas exempte de liens contraignants : chaque chose se sait et les ragots vont plus vite que le récit réel. Je n’échappe nulle part aux étiquettes. Ici, elles sont seulement plus légères à porter.

Il prit le temps de finir son verre, puis soupira.

- Je suppose que la mer n’offre pas non plus la liberté rêvée. Sans même mentionner la lourde hiérarchie de la Marine, la vie sur un navire n’admet aucune intimité. Emily soupira à son tour.

- La liberté consiste seulement à choisir sa cage, souffla-t-elle.

- C’est une pensée bien pessimiste.

- Je ne sais pas. Je n’en suis pas si sûre…

Malgré quelques interruptions, et quelques règles de bienséance à respecter, ils parvinrent à poursuivre leur conversation. Quand elle levait les yeux vers lui, elle croisait son regard posé sur elle. Elle crut y apercevoir une certaine douceur, écho au soulagement qui s’épanouissait en elle. Elle avait retrouvé le lieutenant qu’elle connaissait et la relation qu’ils avaient tissée ensemble ces dernières semaines. Puis la compagnie fut invitée à passer à table et il fallut alors se séparer.

Elle se retrouva entre Robert et Georges et prit plaisir à écouter les badineries de son grand frère. La table croulait sous les victuailles. Les faisans farcis disputaient la place aux viandes froides. Un porc rôti s’alanguissait au centre, une pomme d’un rouge luisant incrustée dans son groin. Le repas fut couronné par une corbeille de fruits, brillants comme des joyaux, et une ribambelle de puddings.

Après le repas, les hommes se retirèrent pour fumer le cigare. Les femmes restèrent au salon. Le feu brûlait joyeusement dans la cheminée, enveloppant la pièce d’une langueur ardente. Mrs Ellis était aussi discrète qu’à son habitude, tandis que sa sœur parlait avec force de gestes. Amelia et Julia plaisantaient autour du piano. Emily se joignit au bavardage ambiant jusqu’à ce que la chaleur de la pièce lui parût étouffante. Sur un prétexte quelconque, elle s’éclipsa pour sortir.

Le froid nocturne piqua sa peau et elle resserra son châle autour d’elle. Le ciel était clair et les astres rayonnaient sur le paysage glacé. Elle inspira profondément l’air de la campagne, ces parfums familiers qui se réinventaient chaque jour. Ce monde qui changeait.

Un bruit sur sa droite la fit sursauter.

- Mes excuses, s’empressa de dire le lieutenant. Je vous ai vu de la fenêtre, je n’aurais pas dû…

Sous la lune, sa chevelure prit des reflets argentés.

- Je m’en vais… Mais, allez-vous bien ? N’avez-vous pas froid ?

Il esquissa un geste vers elle, avant de s’interrompre et de laisser retomber son bras le long de son côté.

- J’ai froid et je vais bien, lui répondit Emily en fermant la distance entre eux.

Elle s’immobilisa soudain, en regardant au-dessus de sa tête. Il suivit son regard.

- Du gui ?

Emily eut un rire gêné. Elle lissa machinalement les plis de son châle.

- C’est sans doute la vieille Hannah qui l’a placé là.

- Les fameuses superstitions. Celle-ci implique de s’embrasser, il me semble. Y croyez-vous ?

Il avait posé sa question avec une curiosité polie, sur un ton détaché. Emily était bien aise que l’ombre cachât son embarras.

- C’est ce qu’affirme la vielle Hannah. Pourquoi risquer la chance quand il est possible de s’en protéger ?

- Si nous devions obéir à ce genre de superstitions, les femmes ne pourraient pas embarquer sur un navire, opposa-t-il.

- Celle-ci me paraît bien inoffensive, défendit-elle en soutenant son regard.

- Soit.

Lentement, il se pencha vers elle. Ses lèvres effleurèrent sa joue. Le contact s’attarda un instant, qui s’étira dans le temps. Puis, il se redressa. Elle aurait voulu le regarder, mais la nuit voilait son visage. Il cueillit une branchette sur laquelle trônait une baie, comme le voulait la tradition.

- Nous sommes désormais sauf, fit-il d’une voix altérée. Nous devrions rentrer.

Emily acquiesça, avant de le précéder vers la porte d’entrée. Une émotion étrange enserrait sa poitrine. Dans le tumulte de son esprit, elle se traita d’idiote. Cette tradition, qu’elle avait jugée innocente, dissimulait des dangers insoupçonnés.
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