Hors champ by AliceJeanne
Summary:


"Le hors-champ est l'ensemble des éléments qui n'apparaissent pas dans le cadre d'une image."


Le hors-champ est également, pour moi, ce que nous choisissons de ne pas voir, d'ignorer, ce qui échappe à notre compréhension et notre sensibilité. Les êtres hors-champ sont ceux que l'on préfèrerait ne pas voir, ceux qui dérangent de par leur nature, leurs choix, leurs spécificités. Nous le sommes tous, hors-champ, tous les humains dans leur diversité et avec leurs failles.


Recueil de textes "sérieux" écrits pendant les nuits HPF (et peut-être hors de ce cadre un jour prochain) sur l'humanité dans toute sa complexité et sur les humains dans leur fragilité.


Categories: Société, Textes engagés, Témoignages, Biographies Characters: Aucun
Avertissement: Violence psychologique
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 4 Completed: Non Word count: 3356 Read: 5225 Published: 15/12/2019 Updated: 22/12/2019
Story Notes:

J'ai l'impression d'être ultra prétentieuse dans mon résumé... j'ai un peu de mal à mettre en ordre mes pensées et l'ensemble de ces textes a été écrit souvent sous le coup d'une émotion, d'un souvenir. Ils sont personnels, parfois violents car le reflet de mon hypersensibilité. J'ai longuement hésité avant de les poster mais je me suis dit que cela me ferait du bien :)


Image de couverture libre de droits.

1. Le réverbère by AliceJeanne

2. Les étoiles de Zita by AliceJeanne

3. L’enfant trop (in)visible by AliceJeanne

4. Le cri by AliceJeanne

Le réverbère by AliceJeanne
Author's Notes:

Texte écrit durant la nuit HPF de novembre 2017

Le réverbère


oOo


Froid.


Je contemple les quelques centimes qui gisent misérablement dans ma paume emballée dans des lanières de tissu faute de gants pour me protéger du givre. J'aurais à peine de quoi m'offrir un mauvais café pour réchauffer mes doigts gercés.


Froid.


Douleur.


Le zéro absolu ne doit pas être bien loin, aussi bien sur ma peau que dans mon être. Je suis un iceberg, celui que le Titanic n'a pas voulu voir, à l'instar des passants qui baissent les yeux en apercevant ma carcasse recourbée. Je suis là, devant vous, exposé aux yeux de tous mais ignoré. Je suis une montagne de glace sale et fatiguée. Mes muscles sont engourdis, mes paupières lourdes ne demandent qu'à s'abaisser, le refuge n'est plus très loin. Je déteste en avoir besoin.


Froid.


Douleur.


Déception.


Ils sont complets, rien d'étonnant par les temps qui courent. Nous sommes de plus en plus nombreux, âmes en peine sous les ponts, au-dessus des gares, entre deux poubelles, regroupés prêt des bouches de métro à grappiller quelques degrés.


Froid.


Douleur.


Déception.


Douleur.


Ils étaient trois, trop jeunes pour être déjà désespérés, un armé d'un tesson de bouteille, chancelant certainement après en avoir bu le contenu, les yeux exorbités, la démarche claudicante me menaçait tandis que ses complices me faisaient les poches. Je n'ai plus rien, même ma deuxième paire de chaussettes a rejoint le sac à dos du plus vieux, au visage si jeune cerné et ridé autant que le mien. J'aurais pu frapper, mais à quoi bon, j'ai encore un semblant de santé, peut-être ma seule chance de m'en tirer encore un an, un mois, une semaine, un jour, qui sait ? Je n'ai pas résisté et pourtant ils m'ont attrapé et plaqué violement contre un lampadaire le temps de me retirer mes chaussures.


Froid.


Douleur.


Déception.


Douleur.


Colère.


Mes pieds nus foulent le sol enneigé, ma peau au début rougie, brulée est à présent bleutée. La douleur est partie, ce n'est jamais bon signe. La douleur est parfois la seule chose qu'il me reste, grâce à elle je sais que je suis toujours vivant. Des larmes de rage gèlent instantanément sur mes joues. Pourquoi moi ? Pourquoi ce soir ? Pourquoi alors qu'il fait si froid ? J'ai tenu, depuis quatre ans je tiens, d'abord dans ma voiture après avoir dû renoncer au loyer trop imposant de mon appartement, puis dans une tente lorsque la fourrière embarqua mon véhicule parce que j'étais là depuis trop longtemps. On avait siphonné mon réservoir et crevé mes pneus, je n'aurais de toute façon pas pu bouger. Puis le vent a emporté ma tente et mes derniers espoirs. J'étais dehors, véritablement sans toit.


Froid.


Douleur.


Déception.


Douleur.


Colère.


Souvenir.


Avant j'étais comme elle qui passe en souriant avec ses courses d'un pas assuré, comme lui qui téléphone à son patron afin de boucler son travail pour partir en weekend, comme eux qui attendent la sortie du dernier James Bond. Je n'avais peur de rien, j'avais un avenir, je ne pensais pas que je pourrais un jour me trouver à la place de cet homme avec son cadi qui tendait la main vers moi, son sourire édenté me mettant mal à l'aise. Jamais je n'aurais imaginé m'affaler contre un réverbère, à bout de souffle, meurtri, désespéré.


Froid.


Douleur.


Déception.


Douleur.


Colère.


Souvenir.


Lumière.


Il n'est pas si mal ce poteau lumineux, si j'avais un livre et que je sentais encore mes pieds je serais presque heureux. J'ai appris à me contenter de peu.


Froid.


Douleur.


Déception.


Douleur.


Colère.


Souvenir.


Lumière.


Faim.


Mon ventre grogne, mon estomac se tord. Je mâche un vieux papier pour tromper mon corps. La soupe populaire n'est qu'à quelques rues, quelques rues de trop, je suis figé, incapable de bouger. Affamé et frigorifié.


Froid.


Douleur.


Déception.


Douleur.


Colère.


Souvenir.


Lumière.


Faim.


Froid.


Il fait nuit, personne ne m'a ramassé. Je suis toujours là, sous mon lampadaire. Je crois que je le possède, personne n'a encore essayé de me le prendre, hormis lui, il n'y a rien d'autre que mon esprit que je peux encore vendre.


Froid.


Douleur.


Déception.


Douleur.


Colère.


Souvenir.


Lumière.


Faim.


Froid.


Peur.


L'ampoule faiblit, la lumière faillit en un grésillement insupportable. Je me sens devenir fou, plonger petit à petit dans les méandres de la nuit éternelle, est-ce donc cela ? Est-ce la fin ? Je me secoue en vain, mon corps n'est qu'un poids mort, mes orteils cyanosés me donnent la nausée. Mes yeux sont fermés, je sens le givre mordre mes paupières, carnassier.


Froid.


Douleur.


Déception.


Douleur.


Colère.


Souvenir.


Lumière.


Faim.


Froid.


Peur.


Obscurité.


La lumière s'est éteinte. Le réverbère est inutile, comme moi d'après les dires de certains. Qu'ils soient heureux, demain ils ne me verront plus. Je ne serais plus la honte de personne. Demain n'existera pas pour moi.


Froid.


Douleur.


Déception.


Douleur.


Colère.


Souvenir.


Lumière.


Faim.


Froid.


Peur.


Obscurité.


Aurore.


Un petit point rouge miroite sur ma paupière close, j'ai l'impression qu'il fait chaud, si chaud dehors, il faudrait que je me lève, que je bouge, que je reparte, pourtant je dors. Je dors si bien, je suis si bien, pourquoi me lèverais-je ? Pourquoi quitterais-je ce lampadaire providentiel pour la rue grouillante où je me ferais bousculer et fustiger ? Et quand bien même. Si je le voulais, serait-ce vraiment important ? Cela changerait-il quoique ce soit qu'une journée durant encore je guette le moindre centime, le moindre sourire, la plus infime lueur d'espoir ? Le lampadaire se rallumera peut-être. Je vais attendre.


Froid.


Autant rester ici. Après tout, je suis déjà mort.


oOo

End Notes:

Merci pour votre lecture! :)

Les étoiles de Zita by AliceJeanne
Author's Notes:

Texte écrit durant la nuit HPF de février 2018

Les étoiles de Zita

 

oOo

 

Léna toussa, hoquetant de douleur par la même occasion et maudissant le tube qu'elle avait dans le nez de l'irriter dès quelle bougeait. La jeune fille en avait assez, deux mois, deux mois entiers qu'elle était alitée, ses médecins jugeant qu'elle était trop maigre pour se mouvoir tant le risque de chute était grand. Sa tension était faible elle le savait, mais cependant et en dépit du fait qu'elle rentrait dans ses vêtements de fillette, elle trouvait qu'ils exagéraient, elle n'était tout de même pas si maigre que cela. L'adolescente pestait depuis le début de son hospitalisation, maudissant ses parents de l'y avoir contrainte, ses amis de l'avoir dénoncée lorsqu'ils l'ont surpris en train de se faire vomir aux toilettes et ses médecins de n'avoir aucune considération pour ses sentiments. Elle n'avait le droit à rien, pas même au téléphone ou à la radio. Personne ne venait la voir et elle se sentait désespérément seule. Au fond d'elle, Léna savait qu'elle était malade, mais bien que capable de mettre des mots sur sa pathologie elle était incapable de la combattre entièrement, prisonnière de son propre corps. On toqua soudain à sa porte.

 

« Ouais ? Grommela-t-elle.

 

- C'est moi Léna ! S'exclama une voix en franchissant le seuil de la petite chambre aux murs ternes à la peinture écaillée, c'est Zita ! »

 

Une petite fille aux yeux en amande, trainant son pied de perfusion derrière elle s'avançait vers elle, le sourire aux lèvres. Léna adorait Zita et sa bonne humeur communicative, elle s'était dès le début érigée en figure maternelle pour la petite fille comme elle l'avait tant fait pour d'autres par le passé. Cependant aujourd'hui elle n'était pas d'humeur à jouer avec elle ou à lui lire une histoire. Elle avait encore perdu deux cents grammes et ses médecins en avaient fait tout un foin. Elle avait crié lorsqu'ils lui avaient annoncé qu'ils allaient à présent lui mettre la nutrition parentérale la nuit en plus du reste mais rien n'y avait fait, elle n'avait pas le choix, c'était ça ou mourir.

 

« Mon oncle Samy est venu me voir ce matin lorsque tu dormais ! Il m'a donné quelque chose de trop cool ! Je veux absolument te montrer ! Pépia la fillette en agitant les bras d'excitation.

 

- Fiche-moi la paix Zita, soupira Léna en se retournant, j'ai pas le droit aux visites tu te souviens ? J'ai même pas le droit de sortir de ce putain de lit pour aller sur le balcon commun voir le ciel ! Cria-t-elle. Tu comprends, ça fait des jours que j'ai pas pu voir ne serait-ce qu'une seule fichue étoile ! Je suis cloitrée ici comme une taularde.

 

- Désolée... murmura la petite fille en se tordant les mains, je ne voulais pas te faire de peine.

 

- C'est raté.

 

- Léna...

 

- Dégage Zita, sanglota l'adolescente. »

 

La fillette baissa la tête mais obtempéra le cœur gros. Avant de partir cependant elle se hissa sur la pointe des pieds et déposa un léger baiser sur la joue inondée de larmes de celle qu'elle considérait être sa grande sœur de cœur.

 

Une vague de culpabilité submergea Léna lorsque la porte de sa chambre claqua.

 

« Et merde ! Pleura-t-elle avant de se rouler en boule dans son lit. »

 

La dernière chose qu'elle souhaitait était de faire du mal à Zita, cela lui rappelait bien trop ce que tout le monde lui reprochait, de faire du mal. Comme si c'était sa faute si elle était malade et incapable de reprendre le dessus, comme si elle avait souhaité tout cela. Tous ses proches s'étaient détournés d'elle, incapables de comprendre que son égoïsme était un symptôme et non un trait de sa personnalité. Sa mère pleurait souvent les rares fois où elle pouvait la voir, se plaignant de toute la souffrance que sa propre fille lui imposait. Mais personne ne semblait se soucier de sa souffrance à elle. Même le maudit psychologue qu'elle voyait presque quotidiennement était à côté de la plaque. Tourmentée par ses sombres pensées, Léna finit par s'endormir, la tête enfoncée dans son oreiller trempé.

 

Lorsqu'elle rouvrit les yeux il faisait nuit, un bruit derrière son dos la fit se retourner, Zita était de nouveau dans sa chambre.

 

« Qu'est-ce que tu fais ? Questionna-t-elle en tachant de rester aimable malgré la folle envie de renvoyer à nouveau la fillette. »

 

Zita ne répondit pas immédiatement, trop concentrée dans sa tâche. Léna se redressa pour s'assoir dans un effort qui lui parut presque surhumain. Sa tête lui tournait, maudite tension trop basse ! Son propre pied de perfusion lui bloquait la vue et de toute façon elle ne voyait pas très bien en règle générale. Elle s'apprêtait à questionner à nouveau la petite fille lorsque celle-ci se décala et éteignit brutalement la lumière.

 

« Zita ! S'indigna-t-elle, je peux savoir ce qui te prend ?

 

- Comme tu ne peux pas aller voir les étoiles, alors j'ai amené les étoiles à toi, murmura-t-elle doucement en laissant découvrir à son amie l'étendue de la surprise qu'elle lui avait préparée durant sa sieste. »

 

Partout dans la chambre, l'enfant avait disposé de petites lanternes normalement destinées à illuminer une pelouse lors d'un soir de fête. Fichées parfois de façon incongrue elles formaient une véritable galaxie autour d'elle. Profitant du silence ému de Léna, la petite fille en profita pour se diriger en silence vers la porte. Ce ne fut que lorsque celle-ci se referma que l'adolescente sortit de sa torpeur, les larmes aux yeux. Le monde n'était peut-être pas si pourri que ça finalement. Constellée d'étoiles sa chambre lui paraissait moins austère et sa condition, durant quelques secondes, plus supportable.

 

« Merci Zita, chuchota-t-elle en savourant ce moment qui n'appartenait qu'à elle. »

 

oOo

End Notes:

Zita, Léna, Alex et Lucie (ces deux derniers n'apparaissent pas dans ce OS) sont des personnages qui interviendront dans plusieurs de mes écrits. Ce sont des enfants exposés à des faits d'adultes, à qui l'on demande d'être des adultes, ne les jugez pas trop sévèrement :)

L’enfant trop (in)visible by AliceJeanne
Author's Notes:

Texte écrit durant la nuit HPF de décembre 2017

L'enfant trop (in)visible

 

oOo

 

Insolent,

 

Tel est le mot que les professeurs emploient le plus pour le décrire, lorsqu'il les fixe de ses yeux perçants, les mains sur les hanches, un air de défi étalé sur son visage rond. Il ne rend jamais ses devoirs, s'en moque éperdument, réplique avec adresse lorsqu'on lui demande de rendre des comptes. Il sait trouver les piques adaptées, frapper le point faible de chaque individu.

 

Perturbateur,

 

L'adjectif le plus cité dans son carnet de correspondance. Il monte sur sa table, lance sa trousse, bombarde sa voisine de boulettes de papier, rit à gorge déployée lorsque l'un de ses tours aboutit.

 

Mal élevé,

 

Ce que bon nombre d'adultes pensent de lui lorsqu'il répond froidement en se moquant de la lenteur de certains élèves, lorsqu'il crie des insultes dans les couloirs ou bien qu'il plie ses devoirs à rendre en huit.

 

Provocateur,

 

Ce que tout le monde croit qu'il est. Ce qu'il laisse paraître, ignorant d'autres moyens d'être vu.

 

Colère,

 

Sentiment rongeant le plus son cœur. Gagnant du terrain chaque jour, chassant l'innocence au fur et à mesure.

 

Injustice,

 

Ce à quoi il hurle en silence, pourtant désireux d'être écouté et pouvant juste se contenter d'être entendu.

 

Larmes,

 

Ce qu'il s'efforce de retenir chaque jour un peu plus devant ses camarades depuis déjà bien trop longtemps.

 

Non,

 

Son crédo lorsque le psychologue lui demande s'il souhaite se confier tout en réajustant ses lunettes ovales d'un petit geste pincé.

 

Papa, Maman,

 

Ces mots qu'il n'aura jamais plus à prononcer.

 

Les apparences,

 

Ce qu'il veut à tout prix sauver.

 

oOo

Le cri by AliceJeanne
Author's Notes:

Texte écrit durant la nuit HPF d'octobre 2019

Le cri

 

oOo

 

Lucie avisa une nouvelle fois sa voisine de table et amie qui plissait des yeux pour se concentrer avant de reporter son attention sur sa propre feuille, gravant maladroitement les lettres du schéma que leur professeur complétait au tableau. Léna était pâle, encore plus que d'ordinaire et ses veines saillantes sous sa peau pulsaient, davantage encore que la veille. Son corps pompait péniblement le sang circulant s'épuisant seconde après seconde face au manque évident de carburant que sa propriétaire lui fournissait. Lucie se tendit un peu plus en entendant sa respiration dont elle tentait de maîtriser les saccades. Léna ne tiendrait pas la fin du cours sans s'écrouler, elle s'en voudrait et tout serait alors pire. Lucie le savait et à cette simple pensée le fracas de son sang dans son crâne s'intensifia. Elle voulait hurler, mais elle n'en ferait rien.

 

«Tu peux lire s'il te plaît, lui demanda d'une toute petite voix Léna dont les mains s'agitaient inconsciemment.»

 

Lucie s'exécuta en serrant les dents. Elle avait promis d'arrêter les remarques. Elle avait promis d'arrêter de se mêler de ce qui ne la regardait pas et échappait à son contrôle. C'était dur, mais elle l'avait promis. À l'intérieur de la poche de son blouson, les sachets de sucre devenaient incandescents dès qu'elle les effleurait des doigts. Elle avait pris cette habitude depuis plusieurs semaines, depuis le premier vrai malaise de Léna, celui qui avait failli lui faire exploser la tête tant sa tension était montée d'un seul coup. Celui qui aurait dû changer quelque mais n'avait eu aucune conséquence. Léna avait pris le sucre que Lucie avait oublié de jeter de son plateau- repas et elles n'avaient pas échangé un mot de plus. Lucie savait que la situation n'avait rien de normal. Que donner ponctuellement un coup de fouet au métabolisme de Léna ne résoudrait pas le problème de son absence d'alimentation, mais elle ne pouvait rien faire de plus. Le sucre pesait lourd au fond de sa poche, comme une responsabilité qu'elle n'aurait jamais dû endosser, comme un mensonge fait aux adultes et aux médecins de Léna. Une honte. Une preuve d'amitié farouche ou de trahison.

 

«Tout va bien Lucie? Tu es toute pâle, s'enquiert la voix monocorde de Léna.

 

- C'est l'hôpital qui se fout de la charité, grogna la jeune fille en réprimant sa folle envie de s'enfuir en courant.

 

- Lucie...

 

- Oui, oui, ça va. Je suis juste un peu fatiguée.

 

- Tu devrais te reposer, indiqua-t-elle, la mine soucieuse. Tu as vraiment l'air à bout de nerfs ces temps-ci.»

 

«C'est sûrement dû au fait que ma meilleure amie meure sous mes yeux depuis trois mois et que je ne peux strictement rien faire pour cela, hormis l'empêcher de s'enfermer dans les toilettes pour vomir et lui filer le fond de mes poches quand elle menace de s'écrouler!» voulut-elle hurler. Mais elle resta muette, ferma les yeux et se concentra sur les battements acharnés de son cœur, sentant avec horreur les pulsations dans tout son corps. Elle ne tiendrait pas. Elle ne pouvait pas tenir.

 

«J'ai mal dormi, c'est tout. Je me reposerai ce midi chez Alex.

 

- Tu le vois toujours? la questionna Léna sur un ton de reproche.

 

- Oui.»

 

La jeune fille hocha négativement la tête.

 

«Tu ne devrais pas, tu sais. Il te met de drôles d'idées en tête.

 

- Je fais attention, riposta-t-elle. Et puis, cela me détend de lui parler.

 

- Tu pourrais aussi me parler à moi. Tu es secrète ces temps-ci, Lucie.»

 

«Parce que je ne peux décemment pas te dire que si je suis aussi mal c'est de ta faute.» songea-t-elle.

 

«Ce sont tes parents?

 

- Non.»

 

Son ton était plus glacial qu'elle ne l'aurait souhaité, elle était au bord du gouffre, prête à craquer, à exploser et laisser s'échapper les larmes de douleur qui noyaient sa poitrine un peu plus chaque jour lorsqu'elle apercevait le corps décharné de son amie alors qu'elles se changeaient dans les vestiaires.

 

«C'est à cause de moi?»

 

La douleur. Sourde, traîtresse, horrible. Puis le silence, assassin. Le cours s'acheva sans aucune autre parole et l'assourdissement perdura jusqu'aux grilles du lycée.

 

«Tu le sais, Lucie, n'est-ce pas, que tu es ridicule?»

 

La jeune fille se tut rongeant ses lèvres de ses dents, goûtant le sang salé qui s'immisçait dans sa bouche. Résister. Ne pas flancher, garder au fond d'elle-même les larmes et les sanglots d'impuissance. Ne pleurer que chez Alex.

 

«Ce sera bientôt fini de toute façon, tu verras.»

 

Les yeux lui piquent, son corps entier la brûle.

 

«Tu comprends, tout ira bientôt bien selon mes dernières analyses.»

 

Lucia baissa les yeux puis les releva, ruisselants.

 

«Comment peux-tu dire une chose pareille? bredouilla-t-elle.

 

- Ce n'est pas important.

 

- Si.

 

- Non, je vais très bien.

 

- Non.

 

- Tu avais promis de ne pas juger.»

 

La déception se lit aisément dans le regard de Léna. Elle n'avait pas tort sur le fond.

 

«Je ne juge pas. Je ne peux juste pas m'empêcher de ressentir.

 

- Tu seras bientôt soulagée du poids que je suis pour toi.»

 

Lucie étouffe, ses jambes veulent fuir, son cerveau juste s'éteindre.

 

«Non, sanglota-t-elle. Non, non, NON!»

 

Ses cris attirèrent l'attention des autres élèves qui leur jetèrent des regards interloqués.

 

«Je ne veux pas que tu meures, souffla-t-elle entre ses lèvres tremblantes.

 

- Je ne t'ai pas demandé ton avis! répliqua Léna, tranchante et déterminée comme toujours.»

 

Les larmes de Lucie l'empêchèrent de voir celles qui perlaient sous les yeux de Léna. Les corps des adolescentes, en tension l'une vers l'autre demeuraient figés, incapable du moindre pas qui pourtant était réclamé par leurs âmes emmêlées. Puis, la plus âgée tourna les talons et Lucie se mit à courir dans la direction opposée. Elle traversa la ville d'une traite, sourde aux klaxons des automobiles qui freinaient de justesse pour l'éviter, aveugle aux passants qu'elle bousculait. Quatre à quatre, elle monta les marches de l'escalier, avec ses dernières forces elle frappa à la porte d'Alex, se rua dans ses bras lorsqu'il lui ouvrit, manquant de le faire tomber, et laissa s'échapper toute la tension accumulée durant les dernières heures, évacuant chaque unité sous des torrents de larmes. Lorsqu'enfin tout son corps fut relâché elle articula les mots qu'elle refoulait au plus profond d'elle avec honte. Elle n'avait jamais su le dire, à personne, et pourtant elle le ressentait, chaque jour un peu plus fort.

 

«Je ne veux pas qu'elle meurt, putain! Je ne veux pas qu'elle se tue. Je ne veux pas! Je l'aime, Alex, c'est ma meilleure amie, elle meurt et je ne peux rien faire.»

 

Une main passa dans ses cheveux, caressa les mèches collées par la sueur et les larmes sur son visage et descendit vers son dos, le frottant avec vigueur. Terrassée par la fatigue et enfin détendue par l'épuisement, Lucie s'endormit.

 

oOo

End Notes:

Il n'y a pas de cri plus déchirant que celui qui meurt étouffé dans le silence.

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