Loin by Wapa
Summary:
Libre de droits


Calendrier musical de l'Avent 2019

Il faut qu'elle parte.

Loin. Loin. Très loin.

Oui, partir c'est fuir mais elle en a désespérément besoin. Sinon, elle ne pourra pas avancer. Et sur la route, qui sait de quoi demain sera fait ?
Categories: Contemporain Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 14 Completed: Non Word count: 15481 Read: 73682 Published: 11/11/2019 Updated: 11/08/2020
Story Notes:
Merci à The Night Circus pour sa merveilleuse idée de calendrier musical de l’Avent !
Un calendrier musical ? Késako ? Le principe est simple : prendre les 24 premières chansons de notre playlist en mode aléatoire ce qui donne 24 thèmes pour 24 chapitres (clairement plus facile à dire qu’à faire, enfin plutôt à écrire :P). J’ai donc eu la (très) mauvaise idée de lancer deezer et une fois ma jolie playlist révélée, je n’ai pas pu résister à l’appel !
Voici donc mon calendrier qui se situe quelque part entre le recueil d’OS et l’histoire suivie (oui, je sais comment encourager mes lecteurs :mrgreen:). N’hésitez pas à me donner votre avis ou à m’envoyer un message de détresse si le fil rouge vous semble obscur.
Très belle montée vers Noël à tous !

1. Maryland by Wapa

2. I Belong to You by Wapa

3. C'est comme ça by Wapa

4. Dream by Wapa

5. La grenade by Wapa

6. Get It On by Wapa

7. Flou by Wapa

8. Une miss s'immisce by Wapa

9. City of Stars by Wapa

10. Narcotic by Wapa

11. Hotel California by Wapa

12. Bad Guy by Wapa

13. She moves by Wapa

14. Just A Girl by Wapa

Maryland by Wapa
Author's Notes:

Maryland de Elephanz ici (paroles en italique)

Premier vol mais d'humeur fatale. Jonathan débute seulement son cycle du voyageur. La grande pomme l'attend pour un ultime entretien avant le job parfait. Le big boss l'a appelé la veille en lui susurrant des mots doux irrésistibles tels que "profil intéressant", "sélection finale" et "prime". Ni une, ni deux, il a réservé son billet. Au dernier moment. Sauf qu’il n’est pas Crésus. Comme il n'a aucune envie de manger des pâtes insipides jusqu'à la fin du mois, il a sélectionné une option très économique. Celle avec des arrêts complètement improbables : Montréal - Houston - New York. Clairement pas le trajet le plus rapide du siècle. Mais quand on aime, on ne compte pas les heures d'escale.

En soupirant, il s'engouffre dans l'avion en espérant que l'hôtesse à la coiffure sophistiquée lui indique son allée. Elle le snobe. C'est un classique. Comme si ce voyage interminable n'était pas déjà suffisamment pénible, il soupçonne un service minimum de la part de l'équipage. Quelle poisse. Il se console en pensant qu'au moins, il sera près du hublot. Pourvu que le siège à sa gauche ne soit pas occupé par un malotru. Ou pire, un bambin aux cris stridents. Il se souvient d'un vol cauchemardesque vers Abu Dhabi. Après avoir sauté sur les sièges, l’enfant en question avait commencé à escalader les dossiers. Cela n’avait évidemment pas suffi à engloutir toute son énergie et il avait ensuite couru tel un sprinteur dans l’allée centrale. Plusieurs fois. L’hôtesse avait finalement sévi et il avait dû retourner s’asseoir. Juste à côté de lui. Ses tympans se souviennent encore de ses terribles hurlements. Un traumatisme qu'il ne veut jamais revivre. En aucun cas. Nerveux, il guette les passagers qui défilent. Un adolescent au casque vissé sur les oreilles d'où sortent des basses à vous rendre sourd. Une dame d'un certain âge assez chic dans son tailleur beige plus approprié à la première classe. Un couple de routards aux pantalons colorés. Une jeune femme sous sa capuche d'où s'échappent quelques mèches blondes. Elle regarde les numéros, semble s'arrêter à son niveau. Furtivement, il croise son regard translucide. Hanté. Fuyant. Sans un mot, elle hisse un sac à dos dans le compartiment à bagages. Jackpot. Il a tiré le gros lot. Une jolie fille.

Alors qu'elle s’installe à ses côtés, son bras effleure le sien posé sur l'accoudoir. Il frissonne. Un délicat parfum fleuri l'envahit. Le voilà pris en flagrant délit de romantisme. Il ne manque plus que le ralenti et une musique dégoulinante de mièvrerie pour parfaire le tableau. Une vraie midinette. C'est plus fort que lui. Son imagination n'en fait qu'à sa tête. Tel un cheval fougueux, impossible de la canaliser. Sans cesse, elle s'enflamme en inventant des scénarios farfelus dès qu'il a le malheur d'apercevoir une femme qui lui plaît. Bien sûr, il a cet espoir secret de la rencontrer. Celle qu'il attend. Celle qu'il espère. Mais, à vrai dire, il ne s'en donne pas les moyens. Toute sa vie est consacrée à sa passion : la photographie. Il vit photo. II dort photo. Il rêve photo. Dans ce contexte, il n'y a pas de place pour elle. Sauf si le destin s’en mêle. Un jour... mais n'attendons pas l'automne. Peut-être devrait-il s'investir davantage dans cette quête. Fournir les efforts nécessaires pour atteindre son but.

Balayant l’idée avant qu’elle ne prenne racine, il cherche une distraction en allumant l'écran devant lui, faisant défiler les films. Rien d'exceptionnel dans la programmation proposée. Il a déjà vu le dernier Avengers. Et puis, il est difficile de véritablement profiter du septième art dans de telles conditions. Une image minuscule. Un son médiocre. Le steward attaque son numéro pour les consignes de sécurité toutefois, il n'y prête aucune attention. Après tout, la probabilité d'en avoir réellement besoin est minime. Et s’il engageait plutôt la conversation ? Rien à voir avec le plaisant minois de la passagère. Ce serait juste pour passer le temps. Une manière agréable de tromper l'ennui. C'est fou comme les heures passées en charmante compagnie s’écoulent plus rapidement.

Saisi d'une soudaine impulsion, il se retourne face à l'inconnue. Malheureusement, la demoiselle ne semble pas disposée à entrer en relation. Toujours camouflée par cet immense sweat, seul le bout de son nez dépasse. Inaccessible. Dans sa forteresse. Elle n'a absolument pas remarqué son élan. Il se dégonfle comme un ballon de baudruche. De toute façon, il ne sait pas draguer. Pour être tout à fait honnête, il n'essaye jamais. Sourire. Complimenter. Aborder. Séduire. Il laisse ça aux autres. Ces dons Juans qui envoûtent en un claquement de doigts. Lui, il se concentre sur ses projets. Il est un homme occupé. Passionné. Ça, c’est pour la version officielle. Mais en réalité, il est passif. Il n'ose pas. Sa peur de l'échec le paralyse. Ses craintes l'étouffent. L'idée même d'être rejeté lui donne des sueurs froides. Il n'est qu'un spectateur de sa propre vie. Faible. Timoré. Seul.

Une hôtesse passe maintenant vérifier que les ceintures soient bouclées et elle distribue des écouteurs. Alors que sa voisine tend la main pour en récupérer une paire, sa manche glisse, révélant un fin poignet tatoué. Le symbole de l'infini entremêlé du mot "love". De sombres boucles qui l’hypnotisent étrangement. Il est fasciné. Comme un appel. Un signe. Un mystère à percer. Un message subliminal qui lui est adressé. Et puis, c’est le déclic. Certes, il a des limites. Mais elles ne demandent qu’à être dépassées. Rien ne dit qu’il ne peut pas changer. Évoluer. Il doit essayer en tout cas. Prendre le risque. Créer des opportunités. S'ouvrir. Être prêt lorsqu'elle croisera sa route.

Pas de panique si ça décolle.

I Belong to You by Wapa
Author's Notes:

I Belong to You de Muse ici (paroles en italique)

Je l’attends. Encore. Dans le pâle soleil de cette fin de journée, je piétine sur le bitume pour tromper mon impatience. Il est en retard. Il est toujours en retard. C’est ce qui fait son charme, je suppose. Ça... parmi tant d’autres détails que je n’ose pas mettre bout à bout de crainte que la liste soit bien trop longue pour supporter la comparaison avec ce que je peux lui offrir. Six jours que je ne l’ai pas vu parce qu'il était en formation. Une junkie en manque, voilà ce que je suis. J’ai viscéralement besoin de sa présence. Maintenant. Tout de suite. Sa peau dorée. La fossette qui lui creuse la joue lorsqu’il me lance son sourire ravageur. Son clin d’œil de séducteur. Sa voix rocailleuse quand il se penche à mon oreille et qu’il déclenche cette décharge qui m’électrifie de la tête aux pieds.

Il est là. Je le vois qui traverse le passage piéton, en pianotant sur son téléphone. La démarche assurée. Comme si le monde lui appartenait. Il croise mon regard ce qui le fait accélérer. Une fois à ma hauteur, il me plaque contre le mur pour m'embrasser. J'aime qu'il fasse encore ça. Et pourtant, cela fera trois ans à la fin du mois que nous sommes ensemble. Années intenses dignes des montagnes russes les plus vertigineuses. Nos guerres sont terribles. Dévastatrices. Nos réconciliations sont passionnées. Dévorantes. Il m’arrive parfois de le provoquer juste pour goûter à cet ascenseur émotionnel. L'étreinte s'éternise. Puis, se reculant légèrement, il me souffle sur la joue en annonçant :

— J’ai une surprise.

A ces mots, je frétille. Impatiente et intriguée.

— Vraiment ? Et pour quelle occasion ?

— Notre anniversaire évidemment, répond-il, sérieux.

— Mais c’est dans trois semaines !

— Hum, hum. Dix-huit jours pour être exact. Seulement, j’imagine que tu t’attendais à un cadeau à la date concernée. J’ai donc dû ruser pour te surprendre.

— Tu aurais pu planifier ça après, souligné-je, par plaisir de le contredire.

— Je ne voulais pas attendre plus longtemps, me rétorque-t-il.

— C'est quoi cette surprise ? enchaîné-je immédiatement, essayant de le prendre en traître.

— Si je te le dis, ça ne sera plus une surprise.

Loupé. En entrelaçant mes doigts aux siens, je me laisse conduire dans les rues. Tentant d'échafauder des hypothèses. Il est un peu tôt pour aller directement au restaurant et il a l'air si content de lui que c'est probablement plus original. Séance photo ? Cours de cuisine ? Dégustation de vin ?

— J'ai le droit à un indice ?

— On s'approche, annonce-t-il en sortant un bandeau noir de sa poche.

— Heu... je ne vais quand même pas devoir porter ça ?

— Si, tout à fait, affirme-t-il, goguenard.

— Le remix de Cinquante nuances de Grey, très peu pour moi, le taquiné-je, en secouant la tête.

— Dommage, plaisante-t-il théâtral, en portant la main au cœur. Mais tu n'y couperas pas, précise-t-il en agitant son morceau de tissu satiné.

Bon gré mal gré, j’accepte qu’il me bande les yeux.

— Combien est-ce que j'ai de doigts ?

Je ne vois rien.

— Heu... quatre ?

— Ok, parfait ! déclare-t-il, satisfait. Allons-y.

Il me prend par le bras pour me guider. Privée de la vue, je me sens gauche. Surtout avec mes talons. Brillante initiative pour nos retrouvailles. De quoi entraver merveilleusement mon équilibre déjà précaire. A chaque pas, j’ai l’impression que je vais tomber ou heurter un obstacle. Le trottoir. Un lampadaire. La canne d'un aveugle.

— Ne sois pas si crispée voyons, me sermonne-t-il. Je te tiens et je ne permettrai pas que ta précieuse petite personne soit abîmée de quelque manière que ce soit.

Après quelques mètres, nous nous arrêtons finalement, à mon plus grand soulagement. Le bruit de la ville m’envahit avec plus d’intensité que jamais. Un klaxon. Les moteurs de véhicules qui redémarrent. Les conversations des passants. Le tintement d'une clochette. Une porte qui s’ouvre. J'enjambe une marche pour pénétrer à l'intérieur de l’endroit mystère. En sourdine, des accords de rock. L'odeur forte de l'encens.

— Des idées ?

— Heu... un club échangiste ?

Mon compagnon pouffe et me libère. A plusieurs reprises, je cligne des yeux pour m'habituer à la luminosité avant de découvrir les lieux. Face à moi, une immense façade sombre pleine d'arabesques dorées où sont peintes trois têtes de mort revisitant les singes de la sagesse. Avec leurs mains squelettiques, elles se couvrent chacune une partie différente du visage : les yeux, la bouche et les oreilles. Ou plutôt, les orbites, la mâchoire et l'os temporal. Macabre maxime à l’étrange magnétisme. Sur les autres murs immaculés, des cadres mettent en valeur quelques esquisses colorées. Je hausse les sourcils, à la fois excitée et anxieuse.

— Un tatouage ? Tu m'offres un tatouage ?

— Je nous offre un tatouage. Tu as quartier libre pour le choix du modèle et on se jette à l'eau tous les deux.

— Mais... mais... bégayé-je. Ça demande de la réflexion ! On ne peut pas se lancer sur un coup de tête ! A la légère ! C'est indélébile figure-toi.

— Sans blague. Allez Madi, un souvenir de moi gravé sur toi pour l'éternité... tu ne trouves pas ça romantique ?

Je suis troublée. Romantique. Peut-être. Fou. Assurément. Notre histoire est tellement intense. J'en ai le tournis. Impossible de nier que je l'ai dans la peau. Alors après tout, pourquoi pas. Concrétiser cette sensation. Se faire tatouer. Un signe tangible de notre amour. Une preuve. Le tatoueur arrive de l'arrière-salle et me salue. Crâne rasé. Barbe stylisée. Piercing à l'arcade.

— Si vous voulez, je peux vous montrer des modèles.

J'hésite. D'un côté, ça m’aiderait à trouver l’inspiration. De l'autre, j'ai peur de me laisser influencer. Risquer de repartir avec un dessin dont je ne serai pas satisfaite lorsque l’euphorie sera retombée. J’ai des frissons rien que d’y penser. Irréversible. Irréfléchi.

— C'est de la folie. Tu me laisses vraiment choisir ce que je veux ?

— J'ai confiance en toi.

— Hum. Je crois que j’aimerais bien voir mon prénom sur tes belles fesses musclées. Qu’en dis-tu ?

— Tu ne ferais pas ça, répond-il, mi-horrifié, mi-amusé.

— Non, c'est vrai. Aucune objection alors ?

— Exactement.

— Et... si on se sépare un jour ?

Je me suis forcée à dire tout haut ce qui me taraudait depuis le départ. Une sourde inquiétude. Non pas que j'imagine ma vie sans lui. J'ai l'impression que je n'y survivrais pas. En général, je me tiens aussi loin que possible du précipice de cette idée. Néanmoins, face au caractère irrévocable de cet acte, je doute. Dans un mouvement de dénégation, il m'assure :

— Madison. Je suis à toi, je suis à toi seule.

Je plonge dans ses prunelles noires qui me donnent aussitôt envie d'être ailleurs. Dans l’intimité. Il a l'air si sûr de lui. Son aplomb est contagieux. Peu à peu, le tatouage s'impose à moi comme une évidence. Je sais ce que je veux. Le symbole de l'infini.
C'est comme ça by Wapa
Author's Notes:

C'est comme ça des Rita Mitsouko ici (paroles en italique)

Il faut que j'moove.

Son chum acquiesce distraitement, plongé dans ses cours de Polytechnique. Justine s’étire puis se hisse hors du canapé. Même s'il faut avouer que les deux matelas mous posés sur de pauvres palettes en bois n'ont de canapé que le nom. Pas facile de s’approprier cet appartement décrépit lorsqu'on a une bourse d'étudiant. Mais ils ont fait avec les moyens du bord. Quelques coussins bariolés. Une guirlande lumineuse made in Thailand qui fait le tour de la pièce. Des photos collées au mur à la pâte à fixe. Tout compte fait, un joli melting-pot coloré et dynamique, à leur image en quelque sorte. Pleine de résolution, la brune passe dans la chambre pour enfiler un leggings et des baskets. Brunch, poutine et burger. Son régime des derniers jours va lui être fatal si elle continue sur cette lancée sans se remettre au jogging. Surtout qu'elle a aussi fréquenté assidûment les endroits branchés où se sucrer le bec. Après tout, on a qu'une vie ! Son casque vissé sur les oreilles, elle balance le son des Rita Mitsouko et claque la porte de l’appartement.

En rythme, elle dévale les étages. Direction le parc du Mont Royal au sommet de la ville. À petites foulées, elle longe le mélange hétéroclite de bâtiments qui bordent le trottoir. De curieux buildings en verre côtoient les vieilles bâtisses. Un patchwork finalement attachant à l’image de sa cité, cosmopolite. Il fait bon vivre à Montréal sans le stress habituel des métropoles. Les habitants sont paisibles et chaleureux. Respectueux. Honnêtes. En tant que française fraîchement débarquée, elle trouve cela surréaliste parfois. La semaine dernière par exemple, à cause d’une panne de réveil, elle a dû piquer un sprint pour attraper son bus. C’est seulement une fois assise à l’intérieur qu’elle a remarqué que son sac était ouvert, sûrement depuis le début de sa course folle. Évidemment, toutes ses valeurs avaient disparu. Catastrophée, elle est descendue du bus pour rebrousser chemin dans l’espoir de les retrouver. Miraculeusement, son téléphone et ses clefs étaient encore sur le sol. Quelques pas plus loin, son porte-monnaie était posé bien en évidence sur le couvercle d’un conteneur. En dix minutes, quinze peut-être, personne n’avait volé ses affaires. Par-dessus le marché, on en avait pris soin. Rien à voir avec Paris !

Elle n’a aucun regret d’avoir migré ici en profitant d’un échange universitaire, suivant une envie profondément ancrée en elle. Son chum l’a suivie sans hésiter. Ils ont donc investi ce vieil appartement avec une chambre supplémentaire. Pour la famille, quand elle vient leur rendre visite. Et le reste du temps, ils la sous-louent sur la plateforme d’Airbnb à un prix modique. Le confort est basique mais l’emplacement idéal, elle est ainsi souvent occupée. En ce moment d'ailleurs, il y a cette fille étrange pour une période indéterminée. Une blonde qui fait peine à voir en ne répondant à ses questions que par monosyllabes. Un comble pour Justine qui étudie la psychologie. C'est déconcertant et frustrant. En général, elle est plutôt douée pour faire parler ceux qu'elle rencontre. Au lycée, elle était même la confidente attitrée de toute une série de connaissances plus ou moins proches. Sauf que son invitée lui résiste. Pâle. Effacée. Comme brisée. Si discrète que quelques fois, elle en oublie sa présence dans ses murs, chantant à tue-tête sous la douche ou dans la cuisine. Et dire qu'au départ, elle a hésité à accepter sa candidature parce que son profil était trop avenant. Certes, elle fait confiance à son chum mais autant ne pas faire entrer le loup dans la bergerie. En définitive, elle s'était inquiétée pour rien. Cette fille ne sort presque jamais de sa chambre. Ni allant, ni projet. Justine ignore tout des raisons de son arrivée au Canada. Elle ne sait pas non plus qu'elle sera la durée de son séjour. Mais comme elle paye et ne fait pas de vague, ça lui convient. Il y a des gens étranges tout de même. C’est comme ça.

Peu à peu, la course engloutit toutes ses pensées. Le calme l’envahit. Inspirer. Expirer. Elle se concentre sur sa respiration en se disant qu'elle devrait courir plus fréquemment. Rien de tel pour relâcher la tension. Finalement, elle parvient au pied des 256 marches qui conduisent au parc. Le souffle court, elle s’accorde une brève pause avant de se lancer. Son cœur bat à tout rompre sous l’effort. Elle manque clairement d'entraînement, néanmoins le challenge la pousse à ne pas s'arrêter. Essoufflée mais ravie, elle arrive enfin au belvédère. Pliée en deux, elle crache pratiquement ses poumons et se moque gentiment d'elle-même. Il faudra vraiment qu'elle se remette sérieusement au sport. Autant pour profiter du panorama que pour récupérer, elle s'accoude à la balustrade en pierre, les joues rouges et le regard brillant. Sous de gros nuages gris, les gratte-ciel s'élèvent, sans charme. Mais elle ne les voit pas. Ce qu'elle contemple, c'est la forêt. À l'orée de la ville, les arbres sont parés pour l'automne, rivalisant de couleurs chaudes, s'agitant paresseusement au gré du vent. La brise légère lui rafraîchit le visage. Autour d'elle, les enfants jouent. Les cyclistes les contournent. Des amoureux se baladent main dans la main. Sur les bancs, des anciens devisent. Chacun profite des derniers instants à l'extérieur avant le long et rude hiver qui arrive. Son premier ici. Elle n'est probablement pas prête à affronter ces journées à -30° C. Elle qui est si frileuse. Cependant, vivre une telle expérience doit être assez exaltant. Elle a hâte. Les rues enneigées dignes de cartes postales. La ville souterraine. Le va-et-vient des déneigeuses. Le patin à glace. Par contre, elle va devoir améliorer sa garde-robe pour résister au froid. Manteau, bottes et compagnie. Ce week-end, elle ira magasiner.

Requinquée, elle repart pour la descente, à petite allure. Le trajet lui semble étonnamment plus rapide et elle est chez elle avant que la nuit tombe. Épuisée. Fière. Dans le couloir d'entrée, Justine se retrouve nez à nez avec sa colocataire fantomatique qui sursaute, l'ayant remarquée au dernier moment. Sérieuse, la blonde l'observe de pied en cap puis demande :

— Tu cours ?

Première bonne nouvelle, celle qu'elle avait étiquetée comme quasiment mutique peut entamer une discussion de sa propre initiative. Deuxième bonne nouvelle, celle-ci a au moins le niveau de déduction d'un enfant de quatre ans. Tout n'est donc pas perdu.

— Oui, répond Justine en esquissant un sourire encourageant.

— Je peux venir avec toi la prochaine fois ?
Dream by Wapa
Author's Notes:

Dream de Jain ici (paroles en italique)

Devant moi, un énième obstacle. Après les sournoises racines qui ont juré ma perte et les balises rouges jouant à cache-cache, un monticule de rochers se dresse telle une forteresse inébranlable. Je vais devoir l’escalader. Monter. Descendre. De toute façon, ce circuit des 25 bosses ne propose que ça. Malgré la fraîcheur du matin, mon dos dégouline. Et par-dessus le marché, j'ai un point de côté et Vincent s'est évaporé. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé de le suivre. Mais la bonne volonté ne suffit pas sans condition physique, ni réel entraînement. Heureusement qu’il m’avait promis de faire « cool ». Manifestement, nous divergeons sur la définition de ce mot.

Avant lui, le sport et moi étions en mauvais termes. Jamais je n'aurais sacrifié une grasse mat' amplement méritée pour une randonnée aux aurores dans le Massif des Trois Pignons, à l’ouest de la forêt de Fontainebleau. A peine réussissais-je à me traîner au cours hebdomadaire de CAF (cuisses-abdos-fessiers) pour soulager ma conscience. Mais dès que la prof’ avait le dos tourné, j'étais la meilleure pour me la couler douce. Chauffer ses muscles pour obtenir un corps de déesse, très peu pour moi. Ce concept obscur et masochiste m’était complètement étranger. Puis, j'ai rencontré Vincent. Policier canon. Sportif dans l'âme. Consacrant un temps fou à sa passion. Course. Nage. Vélo. Musculation. Boxe anglaise. Sans oublier les randonnées en vue du GR20. Ainsi, le faible dénivelé ne l’intéresse pas. Sa satisfaction est proportionnelle au challenge. Et quand le terrain est jugé trop facile, il fait du trail. Ce qu’il privilégie habituellement sur ce parcours lorsqu’il n’est pas ralenti par sa charmante copine aussi rapide qu’un escargot asthmatique. Bien qu’il m’ait assurée du contraire, ma présence doit légèrement le frustrer.

Fréquenter assidûment un athlète n'est pas sans conséquence. Telle une maladie contagieuse, on n'en ressort pas indemne. A force d'entendre Vincent vanter les mérites d'une pratique régulière, j'ai peu à peu cédé au chant des sirènes. Le sport honni est devenu le Saint Graal. J'ai eu envie de tester une version inédite de moi-même : la sportive. C'est comme ça que j'ai commencé à courir. Seule évidemment. Malgré son enthousiasme débordant à l’idée de me coacher, je ne souhaitais pas me discréditer totalement à ses yeux et poignarder mon capital séduction. Après quelques semaines d’entraînement, j’ose enfin l’accompagner à l’une de ses sorties. Et j’en bave. Alors qu’un cinquantenaire dégarni me dépasse, je m’oblige à prendre de larges inspirations, l’odeur humide des pins me chatouillant les narines. Finalement, je suis presque soulagée que Vincent ne m’attende pas. Je préfère qu'il ne contemple pas le tableau de trop près. Aussi rouge qu’une tomate. La respiration sifflante d'une mourante. Le cœur tambourinant à toute vitesse comme s’il voulait sortir de ma poitrine. Malgré tout, je ne regrette pas d'avoir accepté son invitation. Actuellement, il passe tellement de temps à s’entraîner que je ne le vois quasiment plus. A-t-il besoin de se dépasser ? De tester ses limites ? D’exorciser ? Je l’ignore. Il est si secret. Toutefois, lorsqu’il est taciturne et ombrageux, l’exercice physique semble l’apaiser. Et clairement, je préfère ça à l’alcool ou à la nicotine. Préoccupée, je caresse les boucles du tatouage sur mon poignet. Un geste devenu automatique qui me rassure. Vincent a le même symbole sur son omoplate. J'aime que nous nous soyons marqués. Comme une preuve que l'amour peut être aussi pour nous. Un engagement. Le signe discret mais visible de notre appartenance l’un à l’autre.

Avant l’alliance peut-être ? Soyons honnête, le mariage, il n’en parle jamais. Pourtant, je n’attends que ça. Surtout que le glas de mes vingt-cinq ans sonnera bientôt. Ainsi, je guette le moindre frémissement de sa part. La semaine dernière, pendant que nous étions en balade, il m'a montré cette maison en vente. De vieilles pierres. Le jardin romantique. Un tulipier en fleurs. Mine de rien, il a lancé qu'il se verrait bien habiter dans un endroit tel que celui-ci avec sa femme et ses enfants. Étonnée qu’il aborde le sujet de son propre chef, je l’ai taquiné en répondant que je n’attendais que la demande officielle. Il a rigolé. La conversation s’est arrêtée là. Dommage. Après trois ans de relation, j'aimerais savoir où nous allons. Pouvoir me projeter. Certes, nous habitons déjà ensemble. Toutefois, j’aspire à plus. Lier nos vies. Fonder une famille. Parce que dans mes rêves, je ne vois que lui. Et en même temps, il est tellement passionné. Libre. Sauvage et insaisissable. Il s'empare de toutes les opportunités que la vie lui offre. Une fois marié, son essence sera-t-elle aussi envoûtante ? Perdra-t-il cette liberté qui fait sa beauté ? Cette lumière dans ses yeux. Ce feu qui m'hypnotise. J'ai peur de le dénaturer s'il me passe la bague au doigt. De le diluer. Passion ou stabilité ? Engagement ou aventure ? Entre les deux, mon cœur balance. Entêtante indécision. Pourtant, si je ferme les paupières et que je m’autorise à rêvasser, il y a cette évidence. Enfouie. Cachée. Le chemin est limpide. Un voile blanc. De la dentelle. Quelques pétales de roses virevoltant sur le parvis de l’église. Les vivats de nos proches. Sera-t-il prêt un jour ? Devrais-je attendre patiemment telle une princesse dans son donjon ? Après tout, il a évoqué les enfants qu’il aurait. Je me raccroche à ces mots. Comme un espoir. Et revigorée, je reprends mon ascension.

Laisse-moi, laisse-moi rêver encore, laisse-moi rêver jusqu'à la fin de la journée.
La grenade by Wapa
Author's Notes:

La grenade de Clara Luciani ici

Passant une main sur le miroir embué, Jessica fixe son reflet flou puis saisit le mascara. A ses côtés, l’eau stagne dans la baignoire. Des semaines que le siphon est bouché mais elle n’a pas le temps de s’en occuper. Si elle avait un chum, il s’en chargerait sûrement. Seulement voilà, le tenant du titre a pris la poudre d’escampette. Volatilisé alors qu’elle avait un pain au four. Un luxe que seuls les hommes peuvent s’accorder. Abandonnée, elle a dû faire face. Seule. Accoucher. Seule. Survivre aux insomnies et aux pleurs continus. Seule.

Pourtant, l'histoire avait si bien commencé. Tombée en amour de ce Québécois pur laine au travail, ils avaient débuté une idylle sans nuage. Puis, elle avait eu du retard. Son Clear Blue avait tranché. Elle était enceinte. Certes, sa grossesse n’était pas prévue mais le père l'avait accueillie avec joie. Après tout, ils prévoyaient de déménager prochainement dans un logement plus vaste en vue de fonder une famille. Le bout de chou avait juste décidé de prendre un peu d’avance sur leur programme. En outre, son compagnon avait déjà une fille de huit ans d'un précédent ménage et elle venait chez eux un week-end sur deux. Jamais elle n’aurait imaginé qu’il la quitte du jour au lendemain en prétextant une nécessité de s'aérer alors qu’elle était dans son troisième trimestre. Malgré ses appels successifs, elle n’avait eu aucune nouvelle. Silence radio. Pour le confronter, elle s’était résignée à se rendre au bureau et il lui avait annoncé officiellement la rupture. Gouffre sans fond. Mais elle ne se laisserait pas sombrer. Son enfant comptait sur elle. Dans un état second, elle avait refoulé la tristesse et affronté la dernière étape. Le jour de la naissance, elle lui avait envoyé un portrait de Livia dans son pyjama rose. Craquante grenouille avec ses petits poings serrés. Il n’avait pas répondu. Elle ferait donc sans lui.

Miraculeusement, le retour à la maison s’était plutôt bien passé. Livia était particulièrement calme et dormait paisiblement. Un ange adorable qui rassurait sa maman. Oui, elle était forte. Oui, elle allait se battre pour l'élever même si le père était aux abonnés absents. Elle pouvait y arriver. Un bienheureux repos qui n’avait malheureusement pas duré. Un je-ne-sais-quoi avait déraillé. Livia pleurait beaucoup. Constamment à vrai dire. Impossible de la poser dans son berceau sans qu’elle ne se mette à hurler. Même dans ses bras, elle restait souvent inconsolable. Les matins éprouvants se levaient sur ses nuits interminables. Elle vivotait dans ce sombre tunnel avec l’impression qu’elle n’atteindrait jamais la sortie. Face à ce visage poupin, rouge et éploré, elle se sentait impuissante. Incapable de subvenir à ses besoins. Mère indigne. Pourtant le pédiatre assurait que tout était normal. Un nourrisson pleurait. Il n’y avait pas de quoi s’inquiéter et cette phase ne durerait pas. Or, les jours passaient sans amélioration. Elle avait failli craquer à ce moment-là. Une grenade dégoupillée. Une bombe sur le point d’exploser. Faisant les cent pas sur le vieux parquet, elle déambulait tel un zombie avec son écharpe de portage. En jogging et sweat. Cheveux en bataille. Joues creuses et cernes violacés. Dieu seul sait comment elle avait tenu le coup. Finalement, suite à une consultation à l’hôpital, le verdict était tombé : reflux gastro-oesophagien et coliques. Cela expliquait la continuelle irritation. Un poids immense s’était envolé de ses épaules. Elle n’était pas responsable du mal-être de son enfant. Soulagée mais au bout du rouleau après ces douloureuses semaines, elle ne savait pas comment continuer. Sans aide, elle ne pourrait pas résister longtemps. C'était une question de survie.

Une psychologue du service pédiatrique lui avait alors parlé de l’organisation « Single MOMtreal ». Une association ayant pour mission de réunir des mères monoparentales en ligne et en personne. Elle avait donc contacté la fondatrice, Nadia, qui l'avait reçue chez elle. Jessica s’était instantanément sentie comprise et soutenue par cette dynamique brune, élevant seule son fils. Rassurée par son parcours aussi. Même sans compagnon, elle pouvait réussir, Nadia en était la preuve vivante. Inscrite sur le groupe Facebook, Jessica avait pu partager ses doutes et ses besoins. Ainsi, elle avait reçu une chaude combinaison en trois mois pour affronter l’hiver. D’autres lui avaient partagé leurs astuces afin de gérer au mieux le RGO. Depuis, elle avait deux alliés de choc : la bouillotte et le Biogaia, des probiotiques destinés à renforcer la flore intestinale. Surtout, elle avait pu bénéficier du système bénévole de garde à domicile lui permettant d’enfin sortir la tête de l’eau. Grâce à lui, elle avait rencontré sa sauveuse : Madison. Une jeune expatriée qui venait régulièrement garder Livia. Lorsqu’elle avait un rendez-vous. Ou juste pour lui permettre de souffler.

Au départ, laisser Livia à une inconnue n’avait rien d’une évidence. Le sentiment de trahir son bébé kangourou l'habitait. Depuis la naissance, toujours ensemble, elles étaient tricotées serrées. Une bulle d'amour fusionnel qui ne tolérait pas d'intrusion. Pourtant Madison, si cute, avait su les apprivoiser. Sa formation d'infirmière l'avait sécurisée. Et puis, cerise sur le sundae, Livia l'avait immédiatement adoptée, lui accordant même quelques risettes créant cette charmante fossette sur sa joue rebondie. Elle se souvenait comme hier de la première fois où Madison était venue. Elle avait accueilli la blonde avec suspicion, cherchant à lire failles et faiblesses sur ses traits fins ou dans son regard d'un bleu intense. Après lui avoir présenté Livia et leur fonctionnement, elle envisageait un interrogatoire poussé digne du CIA. Sauf que la Française l'avait quasiment mise dehors ! Un temps libre inattendu. Complètement démunie, elle avait erré dans la rue, sans but. Penser à elle n'était plus une habitude. Par hasard, elle avait atterri dans un salon de coiffure et elle en était ressortie avec une coupe à la garçonne. Un geste radical pour tourner la page. Ouvrir un nouveau chapitre.

Maintenant, Jessica n’a plus aucun scrupule à confier Livia pour s'autoriser une pause méritée. Ce soir, elle sort même avec des copines. Un souper sans se paqueter la fraise puisqu'elle allaite, mais ça lui changera les idées. Une discrète sonnerie sur son téléphone lui annonce d’ailleurs l’arrivée imminente de Madison. Le bruyant interphone est devenu persona non grata depuis qu'un monstre miniature habite en ce royaume. Jessica vaporise un nuage de parfum et se dirige vers l'entrée en se prenant les pieds dans une perfide pieuvre multi-activités. Ouvrant la porte, Madison apparaît sous une capuche à fourrure.

— Allo !
— Waouh, Jessica ! Tu es superbe !

C'est vrai qu'elle s'est mise sur son 36. Une robe en velours prune et des collants en cachemire. Probablement pour se prouver qu’elle est toujours une femme et pas seulement une mère.

— Chu prête pour le ladies night et les trois consommations à dix piastres !
— Veinarde. N'oublie pas de dire au patron que tu viens de ma part, rappelle la blonde en se débarrassant de ses multiples couches de vêtement. Doudoune, cache-cou, tuque, mitaines et bottes.

Madison n'est pas qu'une baby-sitter de rêve, elle est aussi serveuse au Shaker. Un bon spot spécialisé dans les cocktails, tartares et burgers.

— C'est correct pour toi si chu icitte à 11h ?
— Aucun souci. N'hésite pas à jouer les prolongations si tu rencontres un homme séduisant, la taquine-t-elle, suggestive.

Jessica s'éloigne en levant les yeux au ciel. Se faire chanter la pomme ? Demain, peut-être.
Get It On by Wapa
Author's Notes:

Bang a Gong (Get It On) de T.Rex ici (paroles en italique)

Un grand merci à tous ceux qui lisent et me font leurs retours. C'est très précieux ♥
Comme un assoiffé en plein désert, je déchire avidement l’emballage alu et m’empare de mon butin. Le fin chocolat du Kinder Bueno craque sous mes dents et fond sur la langue. Un gémissement de contentement s’échappe de mes lèvres. Aujourd’hui, les Urgences étaient tellement saturées que je n’ai même pas eu une minute pour manger. En quittant le service à 21 heures, il y avait encore 57 patients dont huit présents depuis plus de vingt-quatre heures. Et dire qu’au départ, je visais la maternité. Suite à un stage, je suis tombée amoureuse de l'adrénaline et j'ai changé d'avis. Fatale addiction. Exit la routine. Chaque jour ici est un défi. Sans oublier la diversité de la population. Devant notre guichet se côtoient des individus que tout oppose. Chef d’entreprise faisant un infarctus ou S.D.F. en quête de chaleur au cœur de l'hiver. Patient en crise psychiatrique insultant les chaises ou fêtard alcoolisé du week-end. Femme battue par son conjoint refusant de porter plainte ou mère de famille pointilleuse. Enfant hyperactif ayant chuté de l’armoire ou adolescent migraineux découvrant le Doliprane. Voyageur de la République Démocratique du Congo atteint de paludisme ou jeune gothique aux idées noires. Une vraie Cour des Miracles. L’Humanité. Dans toute sa richesse et sa déchéance.

J’aime mon métier d'infirmière. Sauf lorsque je manque de temps et de moyens pour l’exercer dans de bonnes conditions. L'effectif est réduit quasi quotidiennement. Le personnel soignant est constamment sous pression. Déjà trois ans que je travaille à Lariboisière. Aucun doute, ma date de péremption approche à grands pas. Je suis épuisée. A bout. Ce soir, mon seul rêve est de végéter sur le canapé, enroulée dans un plaid moelleux. Profiter de Netflix et d’un Chaï Latte bouillant et délicieusement épicé. Malheureusement, j’ai promis à des amis de les retrouver pour boire un verre, vendredi oblige. Et puis, c’est vrai qu’il y a une éternité que je ne les ai pas vus. D’ailleurs, ils me le reprochent assez. Ce n'est pas de la mauvaise volonté, entre mon travail et Vincent, il ne reste plus vraiment de place pour eux.

— Tu as vu comme le nouvel interne est canon ?

— Hum, hum, fais-je en secouant négativement la tête.

Ma collègue Alix, petit ouragan à l’énergie débordante. J’ignore son secret pour être aussi pimpante après une telle journée. Souvent, je la charrie en la suppliant de me dévoiler le nom de son dealer. Nous sortons dans la fraîcheur de la nuit. Contre les grilles, des toiles de tissu blanc dénoncent la précarité du système de soin : "Urgences en souffrance", "Soigner sans se faire cogner".

— Mais Madison ! Comment as-tu pu louper ce gars ? s’exclame-t-elle, scandalisée. C’est une BOM-BE !

— J’imagine que j'étais occupée à survivre entre les perfusions et les brancards.

— Rabat-joie. Ce n’est pas parce que tu files le grand amour avec Monsieur Parfait qu’il faut vivre avec des œillères.

Alors que nous traversons le passage piéton pour rejoindre la Gare du Nord, un sifflement admiratif nous arrête. Alix pouffe comme une adolescente puis se rembrunit en reconnaissant l'intéressé. Au contraire, moi, je m'illumine.

— En parlant du loup, grommelle-t-elle. Bon, je file, à demain !

Et elle s'éclipse à la vitesse de la lumière accordant à peine un simulacre de salut à notre vis-à-vis. De toute façon, il n'a d'yeux que pour moi. Vincent. Appuyé nonchalamment contre une moto rutilante. Dans un blouson de cuir. Il passe une main dans ses cheveux sombres en les ébouriffant, le sourire canaille. Lorsque je m'approche, il en profite pour m'embrasser dans le cou en murmurant de sa voix rocailleuse :

— Surprise !

Il n'était effectivement pas prévu au programme. Ça fait longtemps qu'il n'est pas venu m'attendre à la sortie de l'Hôpital. Je suis ravie même si je dois avoir le sex-appeal d'un épouvantail.

— Depuis quand est-ce que tu as une Harley ? lui demandé-je en fronçant les sourcils.

— Trois heures. J'ai eu une prime. Et là, j'ai une furieuse envie de fêter ça avec une charmante coquine, explique-t-il, enjôleur.

Soit il a réellement oublié que je devais sortir, soit il a sciemment choisi de passer outre. Je grimace. Comme je déteste lorsqu'il fait ça. Il sait pourtant que je suis incapable de lui dire non et il en joue sans scrupule.

— Je suis attendue par Aline et Thibaut, annoncé-je vaillamment.

— Oh quel dommage, se désespère-t-il. On dirait que mon dîner en amoureux va tomber à l'eau.

Je me détourne vivement de son regard de Cocker, sinon je suis perdue. A la place, je me concentre sur le grain de beauté qu'il a sur la joue. Une pommette dorée et appétissante. De son pouce, il caresse mon poignet en petits cercles concentriques. Je vais craquer.

— Et puis cette soirée pourrait se terminer de la plus agréable des manières, si tu vois ce que je veux dire, ajoute-t-il, suggestif.

Oui. Je vois tout à fait. Je vois même très bien. Je vais craquer. Langoureusement, il se mordille la lèvre inférieure. Je craque.

— Ok ! soupiré-je. C'est bon ! Faisons-le.

J'ai craqué. Avec un soupçon de culpabilité, j'envoie un bref message à mes amis pour décommander notre rendez-vous, prétextant une fatigue extrême. L'amertume de la mauvaise conscience disparaît néanmoins dès que je me hisse derrière Vincent, me serrant contre lui. Il démarre en trombe et je m'accroche encore plus fort. C'est grisant.
Flou by Wapa
Author's Notes:

Flou de Angèle ici

Comme elle les déteste. Tous.

Sally Ann qui la prend de haut, ridicule avec sa queue de cheval bien serrée et ses jupettes. Ses copines cheerleaders, reines des messes basses et des regards condescendants qui vous crucifient sur place. Monsieur Blaker, professeur de maths rigide qui s’exaspère dès qu’elle est bloquée devant une question soi-disant basique. Ses parents et leur déception en apprenant une énième note catastrophique. Son frère aîné, dont la brillante réussite alimente sa perpétuelle honte.

Comme elle déteste l’école.

Ce calvaire chaque jour renouvelé. S'user à la tâche pour des résultats minables. Alors que Tessa travaille dur. Elle s’applique. Va aux heures de soutien. Essaye de retenir par cœur ce qu'elle ne comprend pas. Mais c’est comme si sa mémoire était une véritable passoire. Et dire qu'il lui reste deux mois interminables avant de pouvoir profiter de la pause estivale. D’échec en échec, sa confiance s'effrite. Nulle. Voilà ce qu’elle est. Elle n'arrivera à rien. Elle le sait. Son professeur le sait. Ses parents le savent.

Pas assez populaire pour les cheerleaders.
Pas assez logique pour le club d'échecs.
Pas assez sportive pour l'équipe de foot.
Pas assez littéraire pour le journal de l'établissement.
Pas assez extravertie pour le théâtre.

Comme un espoir pourtant.

Grâce à cette présentation où des professionnels de tous bords sont intervenus pour leur faire découvrir différents métiers. Un seul a su capter son attention. Un photographe français. Jonathan. Passionné et passionnant. Beau gosse avec ses boucles brunes et sa barbe de trois jours. Bien trop âgé pour elle, évidemment. Mais cela ne l’a pas empêchée d’admirer le tableau. Il leur a donné quelques conseils pour débuter en photographie. Elle est ressortie tellement enthousiaste qu'elle a demandé un Polaroïd pour son anniversaire. Depuis, il ne la quitte plus. C'est sa bouffée d’air pur. Son rempart. Entre elle et l'adversité. Entre elle et les autres. Cachée derrière lui, elle se sent incroyablement libre. Une bouée de sauvetage lorsqu’elle est triste ou énervée. Se balader avec son appareil la calme bien mieux qu’un rendez-vous chez la psy. En regardant intensément le monde, elle marche. Comme une enfant. Innocente et curieuse. En quête du détail qui rendra l’image unique. Elle scrute. Elle sonde. Ruelle animée. Mégot de cigarette. Écureuil jouant à cache-cache. Paysage brumeux. Lignes électriques. Silhouette d'un inconnu. Tract abandonné sur le trottoir.

C’est d’ailleurs ce qu’elle fait maintenant. Les yeux plissés, elle cherche sa cible. Assise sur une chaise en plastique du ferry de Staten Island. Cette traversée gratuite offre une vue imprenable sur la skyline de Manhattan et la statue de la Liberté. Toutefois, ce n’est pas ce qui intéresse Tessa aujourd'hui. Non. Elle, elle est venue pour les passagers. Dans les rayons dorés du soleil couchant, elle les dévisage attentivement. Un couple d'adolescents aux jambes entremêlées, scotchés à leur smartphone. Un vieillard à moustache, plongé dans le Times. Il y a aussi ces touristes accoudés à la passerelle pour ne pas louper une miette du spectacle. Une hispanique, lèvres rosées et lunettes noires. Elle houspille son mari, un dégarni bedonnant, parce que son téléphone n’a plus de batterie. A leurs côtés, un asiatique avec une chemise à carreaux et une casquette de travers. Et puis, soudain, elle la voit. Celle dont elle va tirer le portrait. Une blonde perdue dans ses pensées. Les bras croisés sur la barrière orange, elle fixe l'eau avec un doux sourire tandis que le vent joue dans ses cheveux. Un air mélancolique qui la fascine. Discrètement, elle se prépare à capturer la scène. Sans autorisation. Elle n'oserait jamais demander de toute façon. Et puis, elle préfère le côté spontané et naturel.

Finalement, le résultat s'avère décevant. La faute à ce nouveau lot de films dont elle n'a pas encore l'habitude. Alors qu'elle va déchirer le cliché, une rafale le lui arrache des mains pour le conduire directement sur la blonde. Avec des réflexes dignes d'un quarterback professionnel, celle-ci la rattrape au vol. Tessa se fige. Même si l'instantané est raté, le visage qui apparaît est clairement identifiable. Son modèle va forcément se reconnaître. Si Tessa n'était pas sur un bateau sans issue, elle piquerait un sprint. Peut-être pourrait-elle se réfugier dans les toilettes pour éviter le sermon du siècle ? Son indécision lui est fatale. Déjà, la jeune femme est en face d'elle et lui tend son cliché, impassible. Pas franchement certaine d'être quitte, Tessa esquisse une grimace contrite et s'apprête à s'éloigner le plus vite possible lorsque la blonde déclare :

— Très jolie.

C’est la première fois que quelqu’un voit une de ses photos. Elle ne les montre jamais. A personne. Déstabilisée par le compliment, Tessa hésite à répondre. Quel drôle d'accent tout de même. Il ressemble étrangement à celui de Jonathan. C'est cette coïncidence qui la décide finalement à balbutier :

— Elle est floue.

— Je dirais que c'est justement ça qui la rend belle. Pour Marylin Monroe, "L'imperfection est beauté".

Elle aime bien Marylin. Elle a même un grand poster épinglé dans sa chambre. Icône adulée qui désirait seulement être aimée. Regardée. Mendiante d'amour. Comme elle. Un peu. Alors elle écoute l'inconnue. Elle qui est souvent inattentive. Elle qui esquive toute conversation sérieuse avec les adultes.

— Figure-toi que ces mots m’ont beaucoup aidée dernièrement. J’avais besoin d’une raison pour continuer à avancer. J'ai cherché. Désespérément. J'ai trouvé. Oui, malgré sa noirceur, il y a du beau dans ce monde. La vie est forte. Même lorsqu’elle semble cassée. Abîmée. Ce sont les fissures qui laissent passer la lumière.

Tessa ne saisit pas tout mais cette histoire de lumière lui plaît. La luminosité n'est-elle pas la base d'une photo réussie ? Elle aussi a l’impression d’être brisée parfois. A nouveau, elle regarde son cliché. Avec tendresse. Elle ne le trouve plus si flou.
Une miss s'immisce by Wapa
Author's Notes:

Une miss s'immisce de Exotica ici (paroles en italique)

Je sais bien que ton p'tit égo est au point zéro. T'avais besoin de faire le beau, le Zorro.

Allongée sur le lit, j’essaye d’ignorer les préparatifs de Vincent en feignant d’être absorbée par mon téléphone. En réalité, je n’en perds pas une miette. Cette chemise blanche qui fait ressortir sa peau dorée et ses cheveux sombres. Ce parfum que j'adore, Invictus, boisé et magnétique. Il est pressé. En retard peut-être. Une soirée entre policiers dont, évidemment, je ne me souvenais pas. Alors que j’ai passé la journée à l’appartement et que je n’avais qu’une hâte : qu’il rentre. Déception.

Je sais bien que notre duo à quelques défauts. Horizontaux et verticaux. J'le sais trop.

Clairement, notre communication n’est pas optimale. En outre, avec mes horaires impossibles, c'est compliqué de me tenir à jour. J’ai pourtant essayé de mettre en place un calendrier où chacun noterait son emploi du temps mais Vincent ne l’investit absolument pas. Comme tout ce qui concerne de près ou de loin la gestion du foyer au quotidien. Vaste chapitre qui me fait souvent grincer des dents. Et ce soir, je me retrouve le bec dans l’eau.

Une miss s'immisce subrepticement entre nous. Indices, prémices qui rendent fou.

A tous les coups, cette miss qui m'insupporte sera en plus invitée. Une de ses collègues dont je me méfie. Caroline. Toujours à minauder devant mon chéri. Sans arrêt à lui envoyer des messages. C’est évident qu’elle craque pour lui toutefois impossible de lui faire entendre raison. Lorsque j’évoque le sujet, il balaye mes soupçons. En général, j’ai même droit à un petit couplet sur la jalousie qu'il trouve tellement sexy chez moi. C'est vrai que je suis jalouse. Possessive. Vincent attire les regards. C'est indéniable. Surtout en uniforme. Et il en joue. Et ça me rend folle. Même s'il m'assure que je suis l'Unique.

Caprices d'artiste qui trahissent un genre de goût. J'dévisse, j'rap'tisse. Je suis à bout.

Il claque la porte et je me retrouve seule. Dépitée. L'âme en peine. Je risque de broyer du noir si je reste ici. Un plan qui ne me convainc qu'à moitié. J'envoie un message de détresse à mes amis. Heureusement, je n'ai pas à attendre très longtemps leur réponse. Un selfie festif avec ce qu'il faut de bières et de cocktails m'indique où les rejoindre. Un peu plus tard, je parcours donc la rue piétonne de Montorgueil. Cette artère animée, bordée de cafés et de restaurants à la réputation branchée. Dans la lumière des lampadaires, les passants déambulent sur les pavés. La douceur du printemps flotte dans l'air et les terrasses sont remplies. Je laisse mon regard dériver. Et soudain, je me fige. Comment est-ce possible ? Il est là. Vincent. Avec elle. En tête-à-tête.

La miss si mystérieuse, visse et me casse mon cou.

Pétrifiée, je n'arrive pas à saisir immédiatement la scène dans sa globalité. Comme si elle était morcelée. Chaque détail me heurte un à un. Au compte-gouttes. S'incrustant violemment sur ma rétine. Son rouge à lèvres tape-à-l'œil. Ses boucles d'oreilles créoles qui tanguent quand elle penche gracieusement la tête. Ses doigts qui frôlent les siens lorsqu'elle saisit son verre de vin. Sa gorge qui s'offre alors qu'un rire coule en cascade. Le sourire charmeur qu'il lui renvoie. Cette connivence qui me frappe en plein cœur. Sans que je n'en ai réellement conscience, je m'avance vers eux. Je me faufile entre les tables serrées en bousculant des clients. Le faux-jeton lève les yeux. Il a le bon goût de se décomposer en me reconnaissant.

— Madison ?

— Je dérange peut-être ?

Étonnamment, ma voix est calme. Pourtant, je suis à deux doigts de la crise de nerfs. La rage monte en moi comme un ouragan destructeur. J'ai envie de hurler. D'attraper cette bouteille de bordeaux pour la briser avec fracas. D'arracher ce chignon parfait. De faire un scandale. Vincent semble comprendre mon état d'esprit puisqu'il se lève précipitamment et me prend par le bras pour m'entraîner à l'écart. Après quelques mètres, je me dégage brutalement et j'attaque :

— Tu m'as menti !

— Je t'ai dit que je voyais des collègues, dément-il effrontément.

Des collègues ! insisté-je.

— Fabien a décommandé au dernier moment, annonce-t-il calmement.

— Bien sûr ! Quel heureux hasard ! Comme c'est facile. Et tu n'as pas jugé bon de décommander à ton tour ? Plutôt que de passer du temps avec cette raclure qui n'attend qu'un signe de toi pour sauter dans ton lit !

Il se rapproche. Ses mains sont chaudes. Les miennes glacées.

— C'est juste une collègue.

T'es complice. Tu me dis pas tout. Éclipse bien triste.
City of Stars by Wapa
Author's Notes:

City of Stars BO de La La Land, Emma Stone et Ryan Gosling ici (paroles en italique)

Brouhaha. Odeurs de friture. Bruit de couverts. Atmosphère surchauffée. Karen appelle à la volée une certaine Madison pour le numéro 90. Une petite blonde lève la main et s'approche en lui rendant le beeper qui vibre lorsqu'une table se libère. Saisissant un menu sur la pile, elle la conduit à travers la salle comble. Ce soir, il y a foule. Plus de 45 minutes d'attente. Ses jambes la font souffrir à force d'être debout et il lui faut prendre sur elle pour ne pas céder à l'énervement. Renverser un coca-cola sur un enfant capricieux n’a jamais été une solution.

Alors qu'elle installe sa nouvelle cliente avec un grand verre d'eau glacée et une corbeille de pains encore chauds, Karen se présente. Un détail qui semble anodin mais qui a son importance. En effet, le pourboire sera plus généreux si elle annonce son prénom et prend le temps de converser. Elle a aussi lu dans un magazine qu’une fleur dans les cheveux pouvait faire toute la différence sur la rétribution finale. Depuis, elle en a toujours une pour agrémenter sa coiffure. La blonde lui explique qu’elle arrive tout droit de New York pour visiter l’Ouest Américain. Seule. Karen trouve cela courageux et la félicite. Malgré son côté aventurier, elle aurait pour sa part de la peine à se lancer sans compagnie. La voyageuse commande finalement une salade Sheila au poulet grillé et à l'avocat frais. Elle n’a aucune hésitation pour le dessert et sélectionne le cheesecake Oreo. Karen lui affirme chaleureusement que c'est l'un des meilleurs en omettant de préciser qu'elle ne parviendra probablement pas au bout de ces délicieux étages de caramel, mousse et glaçage chocolaté. Lorsqu’elle lui tourne le dos pour s’avancer vers les cuisines, le sourire plaqué sur ses lèvres s’affaisse brutalement.

Charmer et être aimable. Elle en a assez. Surtout dans ces conditions. Avoir quitté son village minable d'Arkansas pour finir serveuse à la Cheesecake Factory est démoralisant. Elle attendait tellement plus de la Cité des Stars. Ce doux Eldorado qui l’attirait depuis l’enfance. Los Angeles et ses séduisantes promesses. Ses mirages de gloire et de succès. Sauf que derrière ses plages de carte postale, la métropole tentaculaire vous dévore jusqu'à l'os. Elle imaginait chanter et vivre de sa passion. En fin de compte, elle se retrouve avec ce job alimentaire qui lui permet tout juste de payer sa colocation. Un appartement miteux qu’elle partage avec ses compagnes de galère en quête de reconnaissance. Mannequinat. Cinéma. Musique. Un kaléidoscope d'illusions pailletées et d'espoirs déçus.

Un an qu'elle est ici. Ses économies fondent plus vite que neige au soleil. Elle ne pourra pas tenter sa chance éternellement. Il faudrait accepter l’évidence. Les filles comme elle n’ont pas leur place dans le show-business. Trop grande. Pas assez fine. Avec son mètre quatre-vingt-sept et ses rondeurs, elle n'a pas le physique de l'emploi. Très loin de ressembler à ces Shirley décolorées ou de ces Kimberley anorexiques. Peut-être devrait-elle abandonner. Retourner à son piètre destin. Se marier avec le bon gars du coin. Elle sait que Michael est resté inconsolable de son départ. Rentrer. Ce serait avouer sa défaite. Admettre qu'elle s'est fourvoyée. Que son talent n’est qu’une chimère. Reléguer son tendre rêve au rang d’utopie. Elle n'est pas encore prête à faire ce deuil. Et puis, elle aime tant la scène. Lorsque son timbre chaud et voluptueux envahit la salle, le silence se fait. Elle sent que le public est réceptif. Il l'écoute et elle oublie. Sa fatigue du quotidien. Les castings déshumanisants. Ses désirs piétinés. Ce patelin perdu où elle a grandi. Sa famille qui se satisfait de cette prison. Son histoire incolore. Son nom noyé dans la masse. Tout s’efface. Quand elle chante, elle habite des univers oniriques. Belle et séduisante, elle se fait porte-parole des émotions de l’Humanité. Une vocation. Celle pour laquelle elle est née. C’est sa manière d’être au monde. De le saisir et de le transformer. De le sublimer.

Six mois. Elle se donne encore six mois. Pour se faire remarquer avant de renoncer définitivement. Elle épousera Michael. Lui fera un enfant ou deux. Et une fois vieille et ridée, elle racontera sa jeunesse en radotant à ses petits-enfants. Autrefois, elle habitait L.A. Vivant d’amour et d'eau fraîche, elle chantait dans les bars. Et dans leurs yeux, au moins, elle verra les étoiles briller. Une grand-mère qui a vécu la vie d'artiste, ce n’est pas rien. A défaut de se réaliser, elle pourra enjoliver. En faire un conte savoureux à murmurer au coin du feu. Pour les transporter. Ailleurs. À des années-lumière de la banalité. Les encourager à poursuivre leurs rêves. Oser sans craindre l’échec. Pour que cette ribambelle s’autorise la liberté. Contre son cœur, elle les bercera en chantonnant.

City of stars are you shining just for me ? City of stars, there's so much that I can't see. Who knows?
Narcotic by Wapa
Author's Notes:

Narcotic de Liquido ici (paroles en italique)

Dans la lumière blafarde du métro, la vitre me renvoie le reflet de Thibaut, assis à mes côtés. Un pli anxieux barre son front. Épaule contre épaule, il essaye courageusement de meubler le silence entre nous. Son flot de paroles me berce. De temps à autre, j’acquiesce pour l’inviter à continuer mais je suis incapable de soutenir la conversation. Tout va trop vite. Une overdose de vitalité. Néanmoins, je fais des efforts. C’est la première fois que j’accepte de sortir depuis des semaines. A force de patience et de persévérance, mes amis ont réussi à me convaincre. Ce n'est pas pareil sans moi, la soi-disant lumière du groupe. Alors pour eux, j’ai bouclé mes cheveux. Telle une star se méfiant des paparazzis, j'ai aussi enfilé des lunettes de soleil rondes pour masquer mes cernes violacés. Le fard sur mes joues a habillé leur pâleur et l’ampleur de ma robe a camouflé habilement les creux de mon corps. Je n’ai plus d’appétit. Je n’ai plus d’envie. C’est comme si j’étais morte. Une coquille vide. Malgré cela, il faut continuer à jouer la comédie de la vie. Pour les autres. Pour les convaincre que j’ai tourné la page.

Alors, [je] fais face avec le sourire. Ce n’est pas la peine de pleurer pour ce qui n’est qu’une broutille.

Et dire qu’il m’a quittée. Ce faux-jeton. Pourtant, j’étais prête à lui pardonner. Prendre sur moi. Effacer l’ardoise. Malgré ma confiance poignardée. Mes sentiments piétinés. Je voulais nous donner une seconde chance. Sauf qu'il n’en a pas voulu. Apparemment, j’attendais trop de lui et il n’était pas prêt. Il m’aimait. Passionnément. Mais le quotidien routinier l'asphyxiait. Il avait besoin de récupérer sa liberté. Profiter de sa jeunesse. Huit jours plus tard, il se mettait avec cette raclure et je m’effondrais. Comment pouvait-il prétendre m’aimer encore et concrétiser avec cette traînée ? Je ne comprenais pas. Je n’ai toujours pas compris. Comme une mouche coincée derrière une vitre, mes pensées s'agitent en espérant résoudre ce mystère insoluble. Après trois ans et demi de relation, je ne méritais pas une telle rupture. Brutale et ambivalente. Pourtant, comme un accro à la cocaïne réclame la substance qu’il devrait blâmer, je ne peux m’empêcher de penser à lui. Tout le temps. Quand je me couche ou je me lève. Dans mes rêves ou sous la douche. Au travail ou dans la rue. Sans cesse, je consulte son profil. J'espionne sa nouvelle vie. Que fait-il ? Est-il avec elle ? L’aime-t-il aussi fort ? Pense-t-il à moi ? Me reviendra-t-il ?

Te souviendras-tu encore de mon nom ? Et le mois où tout a commencé ? Me délivreras-tu avec un baiser ?

Thibaut me ramène à la réalité en me poussant délicatement.

— On arrive Madi.

Les portes s’ouvrent et nous descendons. Direction Concrete, ce club flottant amarré quai de la Rapée. Sur la terrasse bien remplie de la péniche, toute la bande profite des derniers rayons de soleil. Je suis accueillie telle une reine. Comme au bon vieux temps. Embrassades par-ci, accolades par-là. Un mojito est placé d’office dans mes mains et peu à peu, je me laisse gagner par l’atmosphère légère et festive. Vue sur la Seine. Musique électro. Noctambules qui se trémoussent. Plaisanteries pétillantes. A peine mon verre terminé, qu'un deuxième prend la relève. Lorsque Thibaut tend le bras pour un selfie groupé, j'arrive même à offrir un sourire qui n'est pas forcé. Je renoue avec le monde. Je l'avais férocement négligé.

Alors que j'accompagne Aline aux toilettes, je tombe nez à nez avec un ancien camarade de lycée. Philippe. A vrai dire, c'est plutôt lui qui me reconnaît quand je mets de longues secondes à le resituer. Mes souvenirs brumeux avaient gardé l'image d'un adolescent rondouillard. En face de moi se tient un grand gaillard élancé au visage ouvert. Ses anciennes joues rebondies sont maintenant sculptées et recouvertes d'une fine barbe châtain clair qui fait ressortir le gris de ses yeux. Je n'avais jamais remarqué leur couleur auparavant. De quelconque, il est devenu séduisant. Une étonnante évolution. Avec plaisir, je me replonge avec lui dans ces années d'insouciance. Il me fait gentiment du charme et je trouve ça étonnamment agréable. Même si j'ai perdu l'habitude. Plaire. Badiner. Séduire. Je me laisse simplement porter. Il se penche pour remettre une boucle indisciplinée derrière mon oreille. C'est ce moment que choisit Vincent pour apparaître dans mon champ de vision, au bras de sa nouvelle compagne. Terriblement beau. Le manque de lui me poignarde en plein coeur. Conquérant et résolu, il semble se diriger droit sur moi. Que fait-il ici ? Je panique. Absolument pas prête à l'affronter et incapable de lui parler comme si de rien n'était. J'agrippe mon interlocuteur :

— Allons danser !

Etonné mais ravi, Philippe s'engage à ma suite sur le dancefloor et nous disparaissons dans la foule de corps exaltés. Furtivement, je vérifie que Vincent ne souhaite plus me saluer. Il m'a évidemment suivi tout en restant prudemment à distance. Il semble avoir compris le message. Je l'ignore ostensiblement en me déhanchant sur les basses assourdissantes. Ce qui ne m'empêche pas de sentir l'intensité de son regard brûler ma nuque. Mon dos. Mes hanches. Comme si nous étions de nouveau connectés. Ça m'électrise. Philippe me frôle et je me fais audacieuse. Je sais que Vincent nous observe avec attention. Je surjoue. J'en rajoute. Pour lui prouver qu'il ne m'a pas brisée. Pour lui signifier que je peux aussi aller de l'avant. Pour qu'il regrette son absurde décision. La colère déferle en moi. Une soif de vengeance qui me régénère. Un contraste saisissant avec l'apathique que j'étais il y a quelques heures. Sans désir. Sans allant. J'ai enfin un but. Briller pour qu'il se rende compte de ce qu'il a perdu. Briller pour l'hypnotiser. Briller pour exister.

Je n’ai jamais accepté de payer la note contre mon gré.

Hotel California by Wapa
Author's Notes:

Hotel California des Eagles ici

Au son du carillon, Sami se précipite hors de la pièce, soulagé d'avoir une excuse pour quitter l'atmosphère étouffante. Bercé par la télévision, le vieux cuve son vin sur le canapé défraîchi. Juste avant de franchir le rideau de perles, le jeune homme réajuste sa mèche d’un noir de jais face au petit miroir contre le mur. Redressant les épaules, il fait son entrée en souhaitant la bienvenue à ce nouvel hôte. Une blonde avec un gros sac à dos. Le chignon flou. Jean et sweat. Sans artifice. Même si elle n'en joue pas, il peut reconnaître objectivement qu'elle est plutôt jolie. Bien que trop occidentale à son goût. Lui préfère les gazelles aux yeux de biche et aux lèvres voluptueuses. Dima Sadek, par exemple. Splendide journaliste vedette de la LBCI. Ou l’envoûtante Shadia. La fille cadette d’une cousine éloignée qu’il courtise sans succès depuis plusieurs mois.

Dans un accent charmant, la voyageuse demande une chambre pour la nuit. Comme l’indique l’enseigne fatiguée au néon clignotant, le motel n’est évidemment pas complet. Ce n’est pas encore la haute saison. Et puis, l'endroit ne paye pas de mine. Tout client supplémentaire est donc une bénédiction. En saisissant son passeport, Sami note qu’il s’agit d’une Française de 26 ans. Madison. A peine plus âgée que lui. Sauf qu'elle voyage et qu'il est coincé ici. A travailler comme un acharné pour éviter la faillite. Vaille que vaille, il tient à bout de bras ces lieux qui ne sont pas de première jeunesse. Debout aux aurores, il est sur tous les fronts. Changer les ampoules ou réparer l'air conditionné. Vérifier l'efficacité de l'équipe de nettoyage ou assainir la consternante comptabilité. Gérer le planning ou moderniser leur site internet. Avec enthousiasme, il sert aussi le café ou un thé à la menthe. Et régulièrement, de délicieuses pâtisseries libanaises sont mises à disposition. Baklawas parfumés à la fleur d'oranger. Maamouls fourrés aux dattes, aux figues ou à la pistache.

Une implication qui n'allait pourtant pas de soi au départ. Tout sacrifier pour sauver l'entreprise paternelle lui avait terriblement coûté. C'est qu'il rêvait de faire des études. Il espérait vraiment s'accomplir en dehors du cercle familial. Mais son père croulait sous les dettes et la clientèle se faisait de plus en plus rare. Les avis sur les plateformes de réservation étaient catastrophiques. Alors, il avait repris l'affaire en main. Et grâce à ses efforts quotidiens, les retours commencent à être positifs et les clients reviennent enfin. Un jour, il méritera peut-être le fameux certificat d'excellence de Tripadvisor. Il semblerait qu'il se soit pris au jeu de l'accueil. Au fond, il a toujours aimé le challenge et transformer ce no man's land en un lieu agréable et attractif en est un de taille.

Une fois l'enregistrement effectué, Sami informe la demoiselle qu'il n'y a aucun ascenseur. Gentleman, il lui propose de porter ses affaires jusqu'à l'étage. Elle le remercie d'un sourire. Surpris par le poids du sac, il l'enfile avec difficulté sur son dos tout en gardant un visage impassible sous l'effort. Si cette frêle et délicate créature parvient à se débrouiller seule, il doit pouvoir en faire autant sans grimacer ! Cette charge est de toute façon négligeable comparée à celle qui pèse symboliquement sur ses épaules. La survie de sa famille. Il est si jeune pour assurer une telle responsabilité. Toutefois, c'est son rôle depuis que son père a fui la bataille. Un fardeau qui lui revient. Un joug dont il ne peut se défaire. Son éducation lui a transmis le sens du devoir et de l'honneur. Il ne se défilera pas. Et pourtant. Il aimerait tellement voler de ses propres ailes sans devoir prendre soin du nid entier. Aller au gré du vent. Comme cette voyageuse. Mais le salut de ses proches dépend de ses actions. S'il échoue, il les entraînera à sa suite dans une spirale de misère et de désespoir. Il est donc condamné à réussir.

Ainsi, il se donne sans compter à son travail. Durement. Humblement. En soignant les détails. Ce sont les actes en apparence anodins qui préparent les grandes victoires. Avec patience, il reçoit, il lave, il répare. Et chaque geste le rapproche du jour où il ne sera plus dans la zone rouge. Son adorable et horripilante sœur pourra étudier sans peur de la pauvreté. Sa mère ressortira ses tenues colorées et recommencera à visiter ses amies. Son père cessera de noyer son inquiétude dans l'alcool et retrouvera son ardeur d'autrefois. Et lui, il sera libre. De continuer ou d'arrêter. De rester ou de partir. D'embrasser une nouvelle carrière ou de fouler la terre du Liban pour respirer son odeur et goûter sa saveur. A force de détermination, oui, la liberté s'offrira à lui. L'Amérique n'est-elle pas ce pays de tous les possibles ? Ses parents y ont cru. Il y croit à son tour. Il veut y croire en tout cas. Quel autre choix a-t-il ? Il ne peut pas se permettre le désespoir. On compte sur lui. Et il sait que leurs âmes ne sont pas damnées. Ils réussiront. Inch'Allah. Parce que le courage des petits est aussi puissant que celui des forts.
Bad Guy by Wapa
Author's Notes:

Bad Guy de Billie Eilish ici

Les paupières closes, je me déhanche sur les basses rythmées comme si plus rien n'existait autour de moi. Ni les lumières psychédéliques. Ni les inconnus qui me frôlent ou me dévisagent avec convoitise. Ni Aline qui se trémousse tel un lutin à mes côtés. Ni Thibaut qui se dandine mécaniquement tout en repoussant les types jugés envahissants avec sa carrure de rugbyman. Je danse. Jusqu'à ce que mes pieds réclament grâce. Dans la foule de corps, je me faufile en direction du bar lorsqu'une main agrippe violemment mon bras. Un inconnu qui se permet une familiarité déconcertante.

— Tu sais que t'es sexy toi ? s’exclame-t-il en me projetant son haleine alcoolisée au visage.

J'essaye de me dégager mais il resserre sa prise.

— Lâche-la, ordonne une voix tranchante en le saisissant par l'épaule.

Sous la poigne ferme de mon défenseur, le malotru s'enfuit sans demander son reste. Mon sauveur. Les traits durs, il serre convulsivement son poing comme s'il regrettait d'avoir laissé partir sa cible aussi facilement. Vincent. Si beau dans un tee-shirt blanc à large encolure. Le soleil d'été a rendu sa peau encore plus dorée. Mon cœur fait des sauts périlleux même si ce n'est pas une réelle surprise de le voir ici. Des semaines qu'il me tourne autour. En feignant un complet détachement, je m'approche pour le remercier et lui faire une bise légère. Malgré moi, les poils de ma nuque se hérissent lorsque son parfum boisé m'envahit.

— Tu es superbe, me complimente-t-il avec une intensité qui m'enflamme jusqu'aux orteils. Je t'offre un verre ?

— Pourquoi pas.

Je me hisse sur un haut tabouret alors qu'il me ramène un Mojito. Bien sûr, il n'a pas besoin de me consulter pour se souvenir que je ne jure que par ce cocktail.

— Caroline n'est pas là ? demandé-je innocemment alors que je connais déjà la réponse.

— Non, répond-il catégorique. Lentement, son regard rivé au mien, il tourne les glaçons dans son verre avant de boire une gorgée. Son mouvement m'hypnotise. Légèrement ébahie face à ses lèvres humides, je me détourne vivement en me sermonnant. Ce n'est pas le moment de perdre la tête telle une lycéenne. Prenant un air détaché, je tente d'apaiser les battements erratiques qui pulsent dans ma poitrine en fixant l'innocent décor derrière lui.

— Tu me manques Madi, annonce Vincent de but en blanc.

Désarçonnée par cet élan, je plonge à nouveau dans ses sombres prunelles. Elles brillent avec un doux mélange de désir et de détermination. Même si je suis évidemment flattée, je ne réponds rien. C'est comme ça entre nous maintenant. Le jeu du chat et de la souris. Un classique vieux comme le monde. Ma feinte indifférence le rend fou. Il ne supporte pas que je lui échappe. Comme je l'espérais. Ainsi, il a pris soin de sortir seul ces derniers temps. Grâce à cela, nous avons peu à peu renoué. D'abord en nous saluant de loin puis en échangeant quelques banalités. Sans aller toutefois jusqu'à évoquer notre passé commun. Ce sujet tabou entre tous.

— C'était une bêtise de te quitter Madison, reprend-il. Jamais je n'aurais dû te faire ça. Avec toi, c’était pour la vie et je n'étais pas prêt, tu vois ? L'engagement et tout... Ça m'a mis la pression. J'ai besoin de me sentir libre, sinon j'étouffe. C’est vrai que je t'ai fait du mal. Mais tu me manques. Terriblement.

Je ne l'ai pas quitté des yeux, touchée par ses soudaines révélations. Il commence à caresser ma main en faisant de petits cercles avec son pouce. J'ai très envie de l'embrasser. Maintenant. Il le voit. Il a toujours su lire en moi comme dans un livre ouvert. Dès que cette lubie me traverse, il la perçoit et il en profite pour prendre l'avantage. Langoureusement, il se rapproche. Je ne cherche pas à esquiver. Pourtant, l’endroit est bondé et des connaissances pourraient nous voir. Lui surtout. Mais ça ne semble pas le stopper pour autant. Sa bouche s’écrase sur la mienne avec passion. C’est si bon. Meilleur encore que dans mes souvenirs. Il m'a tellement manqué. Je fonds. Je me noie. Je me perds dans cette étreinte inespérée. A bout de souffle, nous nous éloignons finalement à contrecœur l’un de l’autre.

— Nous deux, c’est l'alchimie parfaite, susurre-t-il contre ma joue.

Les jambes flageolantes, je suis incapable de le détromper. Il m'est revenu. Enfin.

— Allons ailleurs, propose-t-il.

Envahie d'émotions contraires, je ne parviens plus à réfléchir et j'acquiesce en me blottissant contre lui. M’enlaçant par la taille, il nous conduit au vestiaire pour récupérer nos vestes et nous sortons. Le calme soudain de la nuit secoue ma conscience endormie. Sournoisement, le soupçon rampe et s’insinue dans mes pensées troubles. Je ralentis. Il me faut lever le doute.

— Dis-moi… avec Caroline, c'est terminé ?

—Non, m’informe-t-il surpris. Pourquoi ?

C’est la douche froide. Brutal atterrissage qui me choque. Déstabilisée, je m’éloigne en vacillant. J'étais persuadée qu'il avait rompu. Il n'y avait pas d'autre explication à sa proposition. Et puis, il était si charmeur. Si tactile. Si… honnête. Ou plutôt ce que j’avais interprété comme de l’honnêteté. Ses grandes déclarations. Ses regrets. Comment a-t-il pu proposer un after avec autant de naturel alors qu’il est toujours en couple ?

— Tu rigoles ? soufflé-je, incrédule.

— Allez, Madi, supplie-t-il en essayant de m’attirer à lui.

Je me dérobe en m’agitant :

— Tu rêves ! Qu’est-ce que tu as imaginé ? Que tu pouvais tout avoir ? Elle, moi et t'en tirer comme un prince ? Hors de question ! Je ne serai pas le second choix. Soit tu la quittes, soit tu fais une croix définitive sur moi !

— Je ne la quitterai pas, répond-il buté.

Je le fixe durement, écœurée d'y avoir cru, une fois encore. Je raffermis ma volonté avant de sauter dans le vide.

— Très bien. Alors c'est fini, Vincent. Cette fois, c'est vraiment fini. Je récupère ma liberté.
End Notes:
C'était donc le dernier flashback. Même si l'escalade aurait pu aller plus loin, c'est Noël quand même ! La suite devrait être plus lumineuse. Merci pour votre lecture :)
She moves by Wapa
Author's Notes:
Et oui, vous ne rêvez pas (!) après sept mois de pause, voici la suite de mon Calendrier de l'Avent et j'espère bien aller au bout cette fois ! #onycroit Comme avant, chaque chapitre est inspiré d'une chanson et il s'agit cette fois de :

She moves de Alle Farben feat. Graham Candy ici (paroles en italique)

Un capharnaüm sans nom a envahi sa boite aux lettres. Des prospectus, en veux-tu en voilà, qu’il regarde avec une moue dépitée. De justesse, il rattrape la pile monstrueuse avant qu’elle ne l’engloutisse tout entier. Pour la centième fois au moins, il se dit qu’il devrait adopter un autocollant pour éviter la publicité. Évidemment, Thibaut sait bien qu’il s’agit d’un voeu pieux mais ça ne l’empêche pas d’y penser. Et puis, il la voit. Cachée dans cet amas de papiers parasites, une carte postale où quelques vagues paresseuses lèchent le sable doré. La célèbre Malibu au coucher du soleil.

Loin, loin dans un endroit au ciel couleur marmelade.

Après Montréal, Québec, Ottawa, Toronto, les chutes du Niagara, New York, la voici donc à Los Angeles.

Toute seule, elle se déplace, dans un paradis brisé, entourée par les lumières colorées.

Délaissant la plage et sa cabane emblématique, il parcourt avidement l’écriture arrondie. Avant, il ne recevait qu’un ou deux mots griffonnés à la hâte, maintenant il a le droit à plusieurs lignes. Ça le rassure. C’est la preuve qu’elle va mieux. Ou qu’elle essaye en tout cas. Comme quoi, elle avait raison. De partir.

Encore et encore, elle va dans un paradis sans jour et sans nuit.

Au départ, il était contre cette idée. Lui le nounours, le coeur tendre un peu trop protecteur avait essayé de la dissuader. Il se souvient encore de cette nuit-là. Celle où tout avait dérapé. Ils étaient sortis danser et Madison s’était éclipsée pour revenir ensuite au bord de la crise de nerfs. Hors d’elle. Les cheveux en bataille et les joues baignées de larmes. Elle bégayait en essayant de s’expliquer. Jamais il ne l'avait vue dans un tel état et il l’avait ramenée chez lui en catastrophe. Elle avait alors explosé en hurlant des propos incohérents. Ses gestes brusques avaient même cassé le vase - affreux - de sa grande-tante Thérèse dans un fracas terrifiant. Un moindre mal qui avait eu le mérite de saisir son amie. Comme vidée de toute hargne, elle s'était effondrée sur le canapé en sanglotant. Un brusque revirement qui l’avait désemparé avant qu’il ne se décide à la rejoindre. Un peu maladroitement, il l’avait bercée, se sentant impuissant face à sa peine. La gorge nouée et le ventre serré. Pourtant, elle n’était pas de celles qui perdent pied facilement. Avec son job d’infirmière, elle en avait vu d’autres. Mais là, elle pleurait dans ses bras en étant incapable de se calmer. Des fontaines salées qui trempaient lentement son tee-shirt sans qu’il ne songe à bouger pour autant. Ils étaient restés là. L’un contre l’autre. Durant une éternité. Finalement, elle lui avait avoué l’impensable. Son ex cherchait à la récupérer. Il voulait qu’elle devienne sa maîtresse.

Ce salopard.

Malgré son tempérament placide, il avait eu des envies de meurtre à cet instant. Faire la peau à ce minable qui la considérait comme sa chose. Écraser brutalement les poings sur sa belle gueule de jeune premier. Défendre l’héroïne qui attirait tous les regards. Toutes les convoitises. Tous les plans foireux comme dans un soap romantique de mauvais goût. Et Madison lui avait raconté. D’une voix éraillée, elle avait dévoilé cette relation toxique qui l’empoisonnait. Sans cesse, elle replongeait. Encore et encore. Se détestant d’être aussi faible. S’accrochant à cette raclure avec l’énergie du désespoir. Et elle en avait assez. Ça la rongeait. La dévorait. Il fallait y mettre un terme. Définitif.

Elle allait tout plaquer. Partir. Loin, très loin. Interposer entre eux un océan.

Loin, loin sur les terres où le soleil ne se lèvera jamais.

Le salut dans la fuite. La distance pour guérir son addiction. Cela avait laissé Thibaut dubitatif. Après tout, voyager ne résolvait rien. Le problème serait le même à son retour. Sauf qu’elle avait tenu bon, malgré tous ses arguments. Elle sentait que c'était le chemin à suivre. L’inquiétude avait alors pris le pas sur ses doutes. Madison était jolie. Trop jolie à vrai dire. Avec sa blondeur et ses yeux bleus, elle allait se faire repérer en voyageant solo. C'était dangereux. Inconscient. En dernier ressort, il lui avait proposé de l’accompagner. Malheureusement, elle avait refusé son offre arguant qu’elle devait l’accomplir seule. Recommencer à zéro sans aucune attache, même son meilleur ami. Surtout son meilleur ami. Alors à contrecoeur, il avait cédé.

Il n’avait rien dit lorsqu’elle avait supprimé froidement toute trace des réseaux sociaux. Il s’était tu quand elle avait acheté ce portable basique permettant uniquement d’appeler ou d’envoyer des messages. Même les vieillards l’auraient trouvé archaïque cependant nulle critique n’avait franchi ses lèvres. Il s’était efforcé de la soutenir tant bien que mal et en échange, elle s’était engagée à lui donner régulièrement des nouvelles. A l’ancienne. Une carte postale pour chaque destination. Elle enverrait aussi un message hebdomadaire à sa famille pour la rassurer. Par contre, elle ne consulterait plus ses e-mails. Comme ça, le faux jeton n’aurait aucun moyen de la contacter. De la retrouver. Selon elle, c’était l’unique option. Disparaître pour s’arracher à son emprise. Thibaut n’avait rien dit et elle était partie.

Et maintenant, tel un ermite avide de compagnie, il guette le moindre signe d’elle. Il s’est attaché à ces bouts de carton plus que de raison. En plus, il ne peut même pas y répondre étant donné qu’elle ne laisse jamais d’adresse. Malgré tout, il y tient. C’est leur seul lien. Et puis, même si c’est dur, il aurait endossé bien pire pour elle. Quand elle lui manque trop, il rend visite à ses parents qu’il connaît depuis l’enfance. Ça lui donne une excuse pour parler d’elle. Et ils recoupent leurs informations, eux grâce à leurs SMS, lui grâce à son courrier. Dans sa maison natale, il se rappelle la petite fille qu’elle a été. Cette blondinette insouciante au sourire lumineux. Celle qui lui piquait ses Malabar avec un regard espiègle. Celle avec ses couettes de travers et ses colliers multicolores. Il le sait, il y croit, Madison ira mieux et elle lui reviendra.

Continue, continue jusqu'à ce que tu atteignes le couloir d’or.
End Notes:
J'espère que vous vous souveniez encore de Madison ! Merci d'avoir lu et n'hésitez pas à me donner votre avis :) A bientôt
Just A Girl by Wapa
Author's Notes:

Just A Girl de No Doubt ici (paroles en italique)

Lorsque je descends du bus climatisé, la chaleur s’échappant du bitume me saisit. Une chaleur intense. Étouffante. Oppressante. De celles qui brûlent les narines et rendent la gorge sèche en quelques secondes. Au coeur du désert des Mojaves, il ne fait pas bon rester dehors lorsque le soleil est au Zénith. Devant moi se dresse un Sphinx énigmatique, gardien d’une sombre pyramide. Voici Louxor et son ambiance extravagante. En cette période creuse, j'ai eu une offre à prix cassé dans cet hôtel-casino 5 étoiles. Le luxe après des semaines à dormir chez l’habitant ou en auberge de jeunesse ! Une fois dans le gigantesque hall pyramidal, l’air conditionné me rafraîchit agréablement. La réceptionniste hausse imperceptiblement les sourcils en apprenant que la réservation ne concerne que moi.

Car je ne suis qu'une fille, une petite fille.

Pourtant, je ne suis pas la première à bourlinguer solo, loin de là. Mais il faut croire que ça ne laisse pas indifférent. Chacun a son avis sur la question, admiratif ou intrigué, inquiet ou consterné. Bien sûr, voyager ainsi n’a rien d’un long fleuve tranquille. Si un problème se présente, il est impossible de se concerter et on ne peut compter que sur soi. Pour une erreur de jugement, il n’y a que moi à blâmer. Malgré cela, je me suis aperçue que la solitude n’était pas le fardeau que j’imaginais. Finalement, ce face-à-face intime me convient plutôt bien. Il me permet d’apprivoiser doucement l’animal sauvage que je suis devenue. Je prends soin de mes blessures. Calmement. J’écoute mes envies, mes désirs. Sans pression. Et autour de moi, il y a bien plus de bienveillance que d’agressivité. Est-ce lié à mon isolement ou simplement parce que je suis une femme ?

Je ne suis qu'une fille, toute jolie et petite.

Ma faiblesse apparente exaltent les instincts protecteurs des étrangers. Surtout ceux des hommes. Lorsque ma voiture, louée pour la journée, s’est ensablée au Lake Powell, plusieurs m’ont apporté leur aide sans rien exiger en retour ni poser de questions. Un jeune blond dans son tee-shirt rouge m’a escortée jusqu’à la rive pour trouver un conducteur apte à me remorquer. Un latino bedonnant a ensuite accroché son 4x4 à ma Chevrolet, n’hésitant pas à se coucher dans le sable. En deux temps trois mouvements, l’affaire était réglée.

Je ne suis qu'une fille...

Ces élans généreux et spontanés me consolent. En définitive, l’Autre n’est pas si dangereux et l’univers se révèle plutôt accueillant. Le danger ne rôde pas à chaque croisement pour me dévorer impunément à l’heure du crime. Et puis, il y a de quoi s’émerveiller encore. La vie est là. Foisonnante. Jaillissante. Il y a du beau et du vrai dans ce monde même si je l’avais oublié. Ces mois sur la route me redonnent peu à peu foi en l’humanité. Foi en moi aussi. Avant, le célibat me terrifiait. Je n’envisageais pas l’avenir sans un compagnon. Il me semblait essentiel de bénéficier de son affection, de son attention ou de sa protection. Jamais je ne me serais lancée dans un tel périple seule. Ce voyage est en quelque sorte initiatique, une façon de tester mes limites et d’affronter mes angoisses. Sans ciller, je regarde mes failles et je tente de les accepter. Finalement, il semblerait que je sois capable de m’en sortir par mes propres moyens. Et ça me rend fière. Très fière. La peur n’aura pas eu le dernier mot.

J’ouvre la porte de ma chambre et sa taille m’arrache un sifflement. Elle est immense ! Ses deux lits King Side aux draps immaculés n’attendent que moi et je ne résiste pas à l’envie de me jeter dessus dans un gloussement ravi. Je regrette presque de ne pas avoir réservé plus longtemps ici. C’est l’atmosphère décadente de Las Vegas qui m’a freinée. Je n’étais pas sûre de m’y plaire… Sans même défaire mon sac, je fouille pour récupérer un maillot de bain. Direction la piscine extérieure et son cocktail de bienvenue. En arrivant sur les lieux, l’affluence est impressionnante. Hors saison, je pensais qu’il y aurait moins de monde mais l’endroit est bondé. Un instant décontenancée, je réalise qu’il est vendredi et tout s’éclaire. Les Américains sont venus s’encanailler pour le weekend dans la Sin City. Ça ne m’empêche pas de me glisser dans l’eau avec délice, un Mai Tai à la main. Battant mollement des jambes accoudée au rebord, je repère rapidement le manège de deux jeunes gens à l’écart. Ils me dévisagent, insistants.

Je ne suis qu'une fille… Regarde-moi, juste ton prototype typique.

Si je devais établir un top 3 des inconvénients à voyager seule, celui-ci aurait probablement sa place. Ma solitude semble encourager tacitement les avances. Puisque je ne suis pas accompagnée, je suis forcément disposée à flirter. Comme si une femme était incapable de se suffire à elle-même. Comme si je n’attendais qu’un beau mâle pour me délivrer de ma tour d’ivoire. Foutaises ! C’est tellement irritant. Je leur tourne le dos avec l’espoir que ce message non-verbal suffise.

Oh... J'en ai marre ! Oh... Ai-je été assez claire ?

Malheureusement, ce n'est pas le cas. Absolument pas découragés, ils se matérialisent à mes côtés, avec leur sourire avenant, leurs solaires griffées et leur bronzage soigné. Un fluet et un plus épais. Ils badinent en m’interrogeant sur les raisons de mon séjour. J'essaye de couper court seulement les importuns s’obstinent. Balayant les environs à la recherche d’une issue, je croise un regard amusé.

Une pétillante rousse aux boucles folles m’observe vers le bar flottant. Un clin d’oeil de connivence répond à ma grimace exaspérée et en quelques brasses, elle est sur nous. Le plus naturellement du monde - comme si elle était née pour ça - elle m’enlace en collant sa peau pâle et mouillée à la mienne. Langoureusement, elle se penche pour embrasser ma nuque. Bien que surprise, je m’efforce de rester impassible pendant que les dragueurs du dimanche se décomposent. Un fou rire me gagne mais je mords ma joue pour éviter de révéler le subterfuge. Les gaillards s'éloignent à la vitesse de l’éclair sans demander leur reste. Il ne nous en faut pas plus et nous éclatons de rire. Des soubresauts m’agitent jusqu’aux larmes et en récupérant mon souffle, je note dans un coin de ma tête cette stratégie diablement efficace.

– Siobhán.

– Madison.

Je ne suis qu'une fille, vivant en captivité.

Mon sauveur est une Irlandaise, également voyageuse solo. Ces dons Juans de pacotille l’ont aussi abordée un peu plus tôt sauf qu'elle s’en est facilement débarrassée. Avec un naturel désarmant, Siobhán me demande si j’ai déjà une robe pour la soirée. D’un ton docte, elle affirme que pour déambuler dans les casinos ou siroter un Martini, la tenue adéquate s’impose. Ni une, ni deux, elle me propose d’aller faire un tour chez Ross Stores, Dress for less. Là-bas, il y a des allées et des allées de robes et je devrais y trouver mon bonheur. Sa bonne humeur est communicative et je me laisse entraîner, sourire aux lèvres. Il y a si longtemps que je n’ai pas fait de shopping…

C’est un des avantages de ce road trip au jour le jour. J’ai la liberté de saisir les opportunités lorsqu’elles se présentent. Je profite des rencontres imprévus, sans savoir de quoi demain sera fait. En fin de compte, l’inconnu se révèle plus grisant que nos rêves ronronnants. La vie est pleine de surprises et avec confiance, je la laisse me conduire.

Je ne suis qu'une fille, quel est mon destin ?
End Notes:
Et c'était donc, à nouveau, un chapitre avec Madison en narratrice mais cette fois au "présent". Comme je compte toujours alterner les points de vue, nous retrouverons vite Siobhán ! Merci à tous ceux qui lisent (ou relisent) cette histoire, ça me fait super plaisir et n'hésitez pas à commenter :hug:
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