Le sang de ma mère : Chapitre 1 by La femme en papier
Summary: Tout commence par un prénom.
Categories: Contemporain, Tragique, drame Characters: Aucun
Avertissement: Violence psychologique
Langue: Français
Genre Narratif: Aucun
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 1 Completed: Non Word count: 859 Read: 511 Published: 12/09/2019 Updated: 20/09/2019

1. Chapitre 1 by La femme en papier

Chapitre 1 by La femme en papier
J’étais née. Il fallait maintenant me donner un prénom. La coutume autorise le père à choisir le prénom de ses trois premiers enfants. Mon père ne manifesta toutefois aucun n’intérêt pour la question, soit qu’il était encore abasourdi par la stérilité de sa jeune épouse, soit qu’il voulut adoucir la douleur de la jeune mère… Trois jours après ma naissance, je n’avais donc toujours aucun prénom. Devant le silence prolongé de mon père, ma mère décida de m’appeler Maïmouna à la demande de sa grand-mère. J’étais sa première arrière-petite-fille, il était donc normal que je porte son prénom. J’ai donc été torola à elle. C’était une petite femme dure et rêche qui avait toujours quelque chose à dire ou à faire. Quelques jours avant son décès, elle allait encore puiser elle-même son eau au puit. Elle abordait la vie comme un bras de fer permanent où sa poigne endurcie lui assurait toujours la victoire. La mort n’avait donc pu la frapper qu’à la dérobée dans son sommeil. Sa disparition, prématurée par son caractère inattendu, étonna tous ses proches malgré le fait qu’elle abordait sa quatre-vingts quinzième année. Elle était là depuis si longtemps, que sa présence au réveil était aussi certaine que celle du soleil. On se rendit soudain compte que Mama Maï était elle aussi mortelle. Si la mort l’avait eu elle, on ne pouvait donc plus donner chers de nos propres peaux. Mama Maï avait été une femme d’une morale et d’une honnêteté exceptionnelle. Mama Maï avait été une femme modeste malgré sa beauté. Mama Maï avait été une femme sans aucune crainte. Elle avait pris soin de ses quatre enfants, puis de ses treize petits-enfants. Elle aurait aussi pris soin de ses arrière-petits-enfants si la distance d’abord, puis la mort ne s’en étaient pas mêlées. Ce prénom était une manière de prendre soin de moi malgré son absence. Maïmouna signifiait « sous la protection divine » en arabe après tout et ma naissance en témoignait bien d’ailleurs. Ce sont en tout cas les explications que j’obtenais de ma mère. J’avais incessamment besoin de m’assurer que ce prénom n’était pas une vilaine blague de sa part. Si très vite, à l’exemple de mon aïeule, je fus affectueusement surnommée Maï, j’étais toujours affreusement gênée lorsque je devais confesser mon prénom entier. J’avais un prénom de vieille. Les camarades de ma classe me le répétaient sans cesse dans leurs moqueries. Je ne pouvais même pas chercher du soutien auprès des adultes qui en massacraient la prononciation. Les jours de rentrée ont d’ailleurs toujours été une source de douleurs pour moi. Il faut dire que mes parents ont eu la maladresse tragique d’écrire mon prénom « à l’anglaise » : « Maymuna. » Toutes les maîtresses et les professeurs que j’ai connus firent inévitablement la grimace avant de s’engager aventureusement dans la lecture de mon prénom.

—Méye-Mé…Maye, Mayemuuu ? Mayemûna ?

Devant mon timide « oui » étouffé au fond de la classe, la maîtresse avait alors ajouté avec plus d’assurance « Mayemûna ? Il est là Mayemûna ? » Quand on s’était aperçu que j’étais une fille, les murs de la classe tremblèrent de rire. « Je changerais de nom quand je serais grande » affirmais-je ce soir-là à ma mère, les yeux débordants de larmes. Maman hocha la tête, en me disant que sa grand-mère aimait son prénom et qu’elle en était si fière que seuls ses petits-enfants avaient le droit de la surnommer Maï. Oui, mais à moi à quoi me servait que la seule personne au monde à aimer mon prénom soit morte ? La petite fille que j’étais détestait ce prénom et détestait encore plus Mama Maï de l’avoir frappée de cette malédiction.

Papa qui n’avait jusque-là pas semblé écouter la conversation, déclara soudainement à ma mère, tout en me regardant :

—Toi, t’as torola ta grand-mère, mais moi aussi il faut que je torola les gens de ma famille ! Ma mère veut j’aie vite d’autres enfants. Oui, i’faut j’aie vite d’autres enfants.

Je ne compris pas vraiment alors toute la violence de ses paroles. Seul le ton en trahit le reproche adressé à moi… à ma mère… Le léger sourire de Maman se voila aussitôt d’inquiétude. Elle dévisagea mon père, suspendue à ses lèvres. Mon père quant à lui ne détacha pas son regard de moi. Un regard incompréhensible. Muet. Il me semble que c’est la première et la dernière fois de sa vie qu’il me regarda vraiment.
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