Le Bord du Monde by MC Baron
Summary:

 

Le Bord du Monde s'accordait avec Paul Picault sans doute autant qu'il s'opposait à Laurelene Delouis. Les samedis, le pub se glissait dans la peau d'un théâtre du contraste.

Création personnelle ; image libre de droits


Categories: H/F, Romance, Contemporain, Société, Textes engagés Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 6 Completed: Oui Word count: 14140 Read: 19385 Published: 03/09/2019 Updated: 08/11/2019

1. Chapitre 1 : Laurelene by MC Baron

2. Chapitre 2 : Pic by MC Baron

3. Chapitre 3 : L'autre monde by MC Baron

4. Chapitre 4 : Symbiotiques by MC Baron

5. Chapitre 5 : Univers contraires by MC Baron

6. Chapitre 6 : Aux limites de leurs mondes by MC Baron

Chapitre 1 : Laurelene by MC Baron
Author's Notes:

 

Je rappelle que le plagiat est un délit et que je refuse, en toute logique, que mes textes soient repris intégralement ou partiellement.

 

OoOoO

 

Bonjour à tou(te)s !

 

Une fois n'est pas coutume, je me suis lancée dans la rédaction d'une nouvelle « à chapitres ». C'est une histoire sans la moindre prétention mais que je prends un réel plaisir à écrire car elle aborde des sujets que j'apprécie tout particulièrement. J'espère qu'il en sera de même pour vous ! :D

Je n'ai pas changé ma « TeamBêta » donc je remercie toujours mes adorables Mariye et Mojack pour leurs corrections !

Je vous souhaite une bonne découverte et une bonne lecture. :)

 

LE BORD DU MONDE

 

Chapitre 1 : Laurelene

 

— Heu… Un… Une… Un Diabolo, s’il vous plaît. Gre-grenadine.

Laurelene cru s’étouffer de honte sous le regard incompréhensif, presque bête, de la tenancière. Néanmoins, celle-ci finit par acquiescer rapidement et se détourna pour préparer la boisson. Elle avait toujours l’air revêche face aux inconnus. Une attitude paradoxale, certes, mais non moins véridique. Seuls les habitués parvenaient à la dérider d’après le peu d’observation qu’avait réalisé la jeune femme. Alors, la patronne semblait devenir une bonne vivante à l’humour potache.

— Voilà. Trois euros, s’il vous plaît.

Jetant un coup d’œil aussi furtif qu’instinctif par-dessus son épaule, Laurelene ouvrit sa petite bourse noire et piocha deux pièces qu’elle déposa d’une main un peu tremblante sur le comptoir. L’instant d’après, la patronne avait encaissé, l’avait remerciée et s’était détournée pour reprendre sa conversation avec un groupe de quinquas masculins au look décontracté. Hâtivement, Laurelene rangea son minuscule porte-monnaie, saisit son verre perlé de condensation et traversa la salle principale. Le long du couloir qui menait aux sanitaires, des tables en bois élimé se pressaient de manière indisciplinée devant une banquette chaleureuse de cuir marron. Quelques tabourets bas mais robustes disposés pêle-mêle y patientaient pareillement. Immanquablement, Laurelene jeta son dévolu sur une petite table ronde que jouxtait une séparation en bois massif percé de vitraux vert bouteille. La paroi dans son dos, elle s’assit sur la banquette, son sac à main plein à craquer tout près. Elle n’allait pas au fond du corridor où la visibilité sur la salle et l’imposante table de billard était quasi-nulle, mais empruntait toujours cet espace où son relatif isolement lui offrait un panorama non négligeable.

C’était la quatrième fois que Laurelene franchissait la porte épaisse et assez intimidante du Bord du Monde, un bar au style irlandais où le bois côtoyait le bois, où les murs lambrissés étaient tapissés d’affiches de groupes de rock, de publicités pour des marques d’alcools et de placards humoristiques. Un rythme toujours atypique faisait vibrer le lieu. Tantôt rock, tantôt folklorique, et surtout un peu des deux. En clair, bien loin de tout ce qui avait toujours bercé ses oreilles. Pour sa première venue, Laurelene s’était fait entraîner par son nouveau groupe d’amis – ou ce qu’il semblait devenir – ; George connaissait de nom par le biais d’un « pote ». Si le choc avait été brutal pour certains, les six camarades de promotions y avaient trouvé leur compte et passé trois heures à boire et rire. Ou rire et boire, en ce qui concernait Laurelene qui avait accepté vingt-cinq centilitres de bière blonde avant de ne s’abreuver que d’anecdotes, blagues et commérages. L’alcool, elle préférait le fuir. Non pas car elle trouvait cela particulièrement mauvais, mais plutôt à cause des effets tout particulièrement… effectifs qu’il avait sur sa personne. Sa bière avait su la rendre beaucoup trop délurée à son goût. Un avis nullement partagé par ses nouveaux amis qui l’avaient encouragée à se « lâcher » une bonne partie de la soirée avant d’abandonner la lutte face à son implacable inflexibilité.

 

Lors de ses deux précédentes venues en solitaire, Laurelene s’était sentie trop embarrassée pour commander autre chose qu’une « Kronenbourg » – l’une des seules marques qu’elle connaissait – à la patronne du Bord du Monde. Le verre et sa boisson étaient demeurés intacts durant les deux heures où elle-même était restée assise sur la banquette, les jambes serrées, les coudes le long du buste, le regard faussement et astucieusement perdu sur son portable.

Ce soir-là, on pouvait presque dire que Laurelene avait empoigné son courage à deux mains pour demander un Diabolo qui toucha ses lèvres très peu de temps après qu’elle se fut assise. Le liquide frais, sucré et pétillant lui fit fermer les yeux tandis qu’un petit sourire de plaisir purement infantile étirait son gloss discret.

Se reprenant, Laurelene reposa son verre. Avec une petite dose de chance de son côté, l’on croirait peut-être qu’il s’agissait d’un cocktail alcoolisé ultra-élaboré. Habituellement, elle n’avait pas aussi honte de ses choix. C’était même tout l’inverse. Pour autant, ici, chacun se désaltérait d’alcool. Les clients fréquentant ce bar semblaient tous plus âgés qu’elle et, même si ce sentiment ne lui avait pas d’ores et déjà serré les tripes, le seul regard de la patronne à l’écoute de sa commande aurait suffi à la faire se sentir comme une fillette dans un monde d’adultes. Si ses parents venaient à la croiser dans cet endroit (événement hautement improbable), ils devraient sans doute s’y reprendre à plusieurs fois pour la reconnaître, tant le Bord du Monde entrait en conflit avec tout ce qu’ils connaissaient de leur fille.

 

Se décider à revenir seule dans cet endroit avait tout autant choqué la jeune femme. Le sentiment un peu rebelle qui flottait dans l’air dès le seuil du pub n’avait rien de familier. Il était même aux stricts antipodes de tout ce qui n’avait jamais caractérisé Laurelene Delouis.

End Notes:

 

Voilà pour ce premier chapitre, la découverte de notre premier personnage principal et une petite mise en bouche ! J'espère que tout ceci vous a plu.

N'hésitez pas à commenter vos impressions sur le chapitre. Évidemment, je réponds à chaque fois !

 

Concernant la fréquence de publication : je pense publier un chapitre par semaine environ. L'histoire devrait en compter 5 ou peut-être 6, et si les deux premiers sont/seront assez courts, les suivants seront plus longs. Voilà pour ces infos ! :)

 

Bien sûr, vous pouvez me retrouver sur ma page FB d'auteure et/ou mon compte Twitter pour suivre les publications.

 

Je vous remercie et vous dis à très vite pour le chapitre 2 ! :)

MCB

Chapitre 2 : Pic by MC Baron
Author's Notes:

 

Bonjour à tou(te)s !

 

J'espère que vous allez bien ! Je suis ravie de vous retrouver avec le deuxième chapitre de cette nouvelle. J'espère de tout cœur qu'il vous plaira. Au programme, un changement de point de vue...

Comme toujours, je remercie mes bêtas d'amûr : Mariye et Mojack pour leurs conseils et leurs corrections.

Bonne lecture et on se retrouve un peu plus bas !

 

Chapitre 2 : Pic

 

 

Jean noir. Chemise à carreaux bleus et noirs. Bretelles noires quadruple attache. Chaîne. Rangers. Écouteurs scrupuleusement enfoncés dans ses oreilles, Paul Picault – Pic pour quatre-vingt-dix-neuf pourcents des gens – balança un vague « À plus tard » dans les airs et referma la porte derrière lui. Il leva les yeux vers le ciel dont la couverture nuageuse se distinguait encore quelque peu dans la nuit désormais presque noire. Il regrettait un peu les longues nuits d’été, mais certainement pas leur chaleur étouffante, suffocante presque, et se réjouissait d’une nette baisse des températures depuis un bon mois. Il zippa son blouson noir avec satisfaction, alluma une cigarette qu’il gratifia d’un long baiser avant de rejeter la fumée dans les airs. Pleinement détendu, la symphonie métalleuse de son groupe favori porta ses pas sur un bon kilomètre.

 

Malo était en retard, comme toujours. Pic n’eut d’autre choix que d’allumer une deuxième cigarette. Impossible lui était d’attendre quoi ou qui que ce soit sans adjoindre quelques centimètres à ses index et majeur. L’on pourrait penser qu’il patientait finalement avec plaisir, mais l’arrivée de son meilleur ami n’aurait eu aucun effet sur la fatalité : il aurait fumé sa deuxième cigarette tout en se remettant en chemin. La troisième vint tout naturellement en écoutant Malo lui relater ses anecdotes de la semaine. Si Pic essuyait les déboires que lui avaient causé le système et se retrouvait sans école ou emploi depuis la rentrée scolaire, Malo avait été accepté en troisième année de STAPS.

Chaque samedi soir, ils avaient coutume de retrouver Rafaël. Ensemble, ils gagnaient ensuite leur repaire depuis près de cinq ans déjà : Le Bord du Monde ; un pub où il faisait bon vivre et dont l’ambiance leur correspondait tout à fait. À vrai dire, c’était Pic qui s’y plaisait et s’y fondait le mieux. Le look souvent streetwear de Malo et plus BCBG de Rafaël dénotaient légèrement, mais cela n’avait pas beaucoup d’importance. Quand Pic était indisponible, les deux autres se rejoignaient ailleurs. Malgré cela, Le Bord du Monde leur plaisait à tous. La bière y coulait à flots, le jeu de fléchettes était très souvent témoin de compétitions effrénées et, même si le trio était invariablement dépourvu de talent, le billard les réunissait toujours. Quant à la musique qui y était diffusée, Pic n’en connaissait guère de meilleure. Légèrement plus underground ne l’aurait pas dérangé mais il reconnaissait volontiers que l’on ne trouvait aucun autre établissement avec des goûts aussi proches des siens à des kilomètres à la ronde. Lui-même ne s’était jamais gêné pour demander des renseignements à Kiki, la gérante, ou Tom, son mari, sur les sons, albums, artistes ou musiciens qu’ils mettaient à l’honneur.

— On se fait un billard ?

Les quelques centaines de mètres qui séparaient le petit groupe de sa destination n’empêchèrent pas ses deux acolytes d’acquiescer à sa suggestion. Le programme entendu, Pic se replongea dans le silence de la conversation qu’avaient Rafaël et Malo. Lui-même ne s’exprimait que lorsque c’était nécessaire ; exception faite des moments où il fléchissait face aux effets de l’alcool. Il devenait alors un véritable moulin à paroles et parlait en outre très fort – un sujet de raillerie pour ses amis. Rafaël était le trublion de la bande. Lui, parlait fort en toute circonstance et d’autant plus lorsque cela n’était pas encouragé. Malo faisait en quelque sorte office d’entre-deux, même si Pic et Raf étaient aussi proches que deux bons amis pouvaient l’être. Malo avait été le pote de l’un et de l’autre avant qu’ils ne se rapprochent à force de sorties communes. Finalement, tous trois se complétaient assez bien.

 

Raf – qui avait arrêté – et Malo – qui n’avait jamais vraiment commencé – attendirent patiemment que Pic écrase le mégot de sa quatrième clope depuis son départ pour pousser la porte haute, lourde et ouvragée du Bord du Monde. Pour un samedi soir, le bar était raisonnablement bondé. Plusieurs tables étaient occupées, des cris suivaient le lancer expert de fléchettes sur la cible et le comptoir rassemblait quelques habitués des lieux ainsi que deux femmes éméchées dont les rires claquaient alternativement. Pic eut le plaisir de voir que le billard américain était en revanche disponible.

Un regard d’ensemble sur le pub le réconforta sur un autre point avant qu’il ne commande sa bière favorite.

­— Une pinte de Cuvée des Trolls ?

— Absolument, acquiesça-t-il avec diligence, un petit sourire aux lèvres.

Kiki le lui retourna avec amusement. Elle engagea la conversation avec les trois hommes tout en remplissant successivement leur chope de liquide ambré et mousseux.

— On peut t’emprunter ton billard ?

— Il est à vous, offrit la tenancière.

Son regard railleur ne laissait pas de place au doute et cela depuis des années déjà. Nonobstant leur venue plus que régulière, leur niveau ne s’était jamais véritablement élevé.

Installés autour de la table au tapis vert criard, ils trinquèrent puis formèrent deux équipes. Se retrouvant seul, Pic cassa pour la première partie de la soirée.

 

Bercé par les basses autant que par les conversations, une bière à la main, ses copains autour de lui, le Bord du Monde s’apparentait à La Maison pour Paul Picault.

 

End Notes:

 

Voilà pour ce deuxième chapitre et la présentation du (visiblement) deuxième personnage principal de cette histoire. Avez-vous apprécié Pic ?

N'hésitez pas à me faire part de votre ressenti dans les reviews/commentaires !

 

Ce chapitre était de nouveau assez court mais, promis, les suivants seront plus longs !

 

Je vous remercie et vous dis donc à très bientôt pour la publication du chapitre 3 ! :)

MCB

Chapitre 3 : L'autre monde by MC Baron
Author's Notes:

 

Bonjour, bonjour !

 

Je vous propose aujourd'hui de découvrir le troisième chapitre du Bord du Monde. Un chapitre nettement plus long que les précédents et qui marque la rencontre entre nos deux personnages.

As usual, un grand merci à mes bêtas-chéries : Mariye et Mojack qui sont toujours au rendez-vous.

Bonne lecture et à très vite dans la note de fin !

 

Chapitre 3 : L'autre monde

 

Laurelene lissa les pans de sa veste parme tout en se redressant légèrement. À force d’attendre, elle avait molli et s’était affaissée sur la banquette. Un « clac » sec comme un coup de fouet avait suffi pour qu’elle se redonne une allure convenable. Un regard à la dérobée lui confirma que sa patience avait été récompensée. Cela étant dit, elle était plus en avance qu’il était en retard. Pouvait-on d’ailleurs parler de retard lorsqu’un des invités n’avait aucune espèce d’idée de son statut ? Sûrement pas. Peu importe.

Laurelene lissa donc les pans de sa veste, se redressa et inclina son menton à quatre-vingt-dix degrés de sorte que son port de tête soit altier, mais pas prétentieux. Ridicule ? Peut-être. Sûrement. Sans doute. Elle tenta de relâcher ses muscles et eut la détestable sensation de « mollir » derechef. Stupide. Se pencher vers l’avant pour prendre son verre fut tout ce qu’elle trouva pour contenter les deux entités antithétiques qui devaient avoir pris possession de son corps. Assurément deux suppôts de l’effroyable angoisse qui avait supplanté le stress ressenti chaque samedi soir depuis trois semaines. La première fois ne comptait pas, il n’avait pas eu le temps de se saisir d’elle ; la surprise l’avait cueillie pour ne plus la quitter avant qu’elle franchisse le seuil du Bord du Monde dans l’autre sens et qu’un léger plaisir s’en mêle alors.

Deux femmes, de toute évidence fortement alcoolisées, passèrent devant elle pour se rendre aux sanitaires. Elles riaient si outrageusement fort que Laurelene tourna la tête en direction du comptoir. À être trop expansives, leur soirée risquait de prendre fin plus vite qu’elles ne devaient le vouloir. Car c’était ce qu’il se passait quand l’alcool avait trop d’emprise sur un client : le gérant le mettait à la porte. Enfin… c’était ce que Laurelene pensait. Ou n’était-ce que dans les films ?

Elle se fit la plus discrète possible pour ne pas attirer leur attention lorsque les comparses repassèrent devant elle. Mais le détour par les toilettes semblait avoir légèrement refroidi leurs ardeurs.

Laurelene plongea le nez dans le reste de son sirop pétillant désormais trop chaud. Elle engloutit le tout d’une longue traite. Et manqua de s’étouffer lorsqu’en rouvrant les paupières, son regard tomba sur le petit c… sur le dos d’un homme à pantalon noir, chemise à carreaux bleus et noirs, bretelles noires quadruple attache, chaîne à la ceinture et rangers qui passait à son tour sous ses yeux. Mortifiée, elle reposa vivement le verre, redressa son menton à quatre-vingt-dix degrés, mais le mal était fait. Pour quelqu’un qui avait attendu, elle avait finalement été prise de court. Il ne fut pas long et Laurelene écouta bientôt la porte vitrée des toilettes être repoussée dans un léger couinement que ne parvenait pas à étouffer la musique. Elle aurait voulu se montrer aussi digne que son maintien et ses manières, mais se retrouva à basculer la tête la première dans son sac à main où ses effets furent les seuls témoins d’un intense rougissement.

Lorsqu’elle eut le courage de glisser un regard en direction du billard, il était de retour auprès de ses amis et donnait une tape mi-consolante mi-narquoise dans le dos de l’un d’eux, un grand homme en polo Ralph Lauren. Laurelene se fustigea. Ce n’était pas la première fois qu’elle se trouvait sur son chemin, mais sa réaction était tout à fait inédite. Était-ce car elle n’avait pas d’alcool dans son verre ou bien car elle avait passé la semaine à se convaincre qu’il serait peut-être enfin temps de donner un sens réel à ses venues dans ce pub ? Elle n’en avait pas l’ombre d’une idée et, au fond, cela ne servait à rien de le savoir.

Bien entendu, elle l’avait vu pour la première fois lors de la soirée en compagnie des autres étudiants de la faculté de droit. Sinon, quel intérêt de s’y présenter de nouveau par la suite ? Elle était revenue au Bord du Monde sept jours après ce fameux samedi, aux alentours du même horaire, sans trop savoir ce qu’elle faisait là et encore moins si sa supposition hasardeuse aboutirait à quoi que ce soit. Ce soir-là encore, elle n’était sûre de rien. Et puis, à quoi cela pourrait-il ou devait-il bien aboutir ? Laurelene n’en n’avait pas davantage d’idée. Ce qui était incontestable tenait en quelques mots : elle était venue dans cet endroit étrange et, comme dans la pire ou la meilleure des comédies romantiques, elle avait croisé un regard encore plus singulier. De prime abord, considérant les sensations et émotions qui l’avaient habitée, elle avait tout bonnement cru retrouver une connaissance. Quand il fut établi qu’elle ne le connaissait pas, elle avait songé qu’il avait un « visage passe-partout ». Le genre de traits semblables à ceux d’un ou plusieurs autres. Mais ça n’avait pas été ça non plus. Elle ne le connaissait pas et son visage était aussi dissemblable que possible à ceux auxquels on aurait pu le comparer. Le plus surprenant aurait été qu’elle l’ait connu. Visiblement, cet homme était aux antipodes de tout ce qui n’avait jamais influencé ou juste effleuré la vie de Laurelene.

Pourtant, c’était comme si. Comme si, dans toute sa différence, il lui était lié d’une manière ou bien d’une autre. En vérité, elle n’avait que rarement croisé son regard clair. Mais elle avait eu l’occasion, de même que le temps, de l’observer et de s’acclimater à ce style vestimentaire et la personnalité que celui-ci paraissait refléter.

Pour ne jamais s’y être intéressée de plus près que lorsque ses amis y étaient confrontés, Laurelene ne savait, encore une fois, rien de la façon dont elle était supposée aborder cet homme. « Était-elle supposée le faire ? », était aussi une question récurrente dans son esprit tourmenté. Agacée, elle coupa court à ses tergiversations et se dirigea d’un pas décidé vers le comptoir. Les sourcils froncés, elle garda le regard bas avant de marmonner le désormais et ridiculement célèbre « Heineken ».

Elle regagna sa place en abandonnant sur la table le « verre » auquel elle ne toucherait pas. Son portable accapara son attention tant et si bien qu’elle aurait presque trouvé l’ironie qui lui tomba dessus amusante si elle n’avait pas eu un sursaut des plus vifs avant de lâcher un ignoble…

— … Hein ?

Désormais face à elle, Monsieur l’inconnu au joli petit c… qu’elle ne connaissait pas et dont le visage ne ressemblait à aucun autre eut un rire léger.

— Je disais : sympa tes Doc.

Laurelene crut avoir mal entendu mais même après analyse complète de chacun des termes, elle ne comprenait toujours pas le sens de sa phrase.

— Mes… quoi ?

— Tes Doc. Tes chaussures.

Ah !

— Ah…

Elle se mit à regarder à son tour ses sortes de grosses bottines bordeaux à coutures jaune criard qu’elle avait aux pieds.

— Elles sont à ma sœur.

Ce fut tout ce qu’elle trouva à dire.

— Alors ta sœur a de bons goûts. Et tu as eu le bon goût de les lui piquer.

Il n’y avait aucune forme de flatterie dragueuse et vaseuse dans sa voix. Il énonçait juste ce qui, pour lui, était un fait acquis.

— Je ne sais pas trop… J’avais des doutes sur le mariage avec le mauve et c’est encore plus inconfortable que des escarpins !

Alors c’était ça ? leurs premiers mots l’un à l’autre. Un échange aussi atypique qu’affligeant de banalité ? Laurelene venait-elle vraiment de lui confier à demi-mots qu’elle avait… mal aux pieds ?! C’était lamentable. Pitoyable.

Il haussa les épaules.

— Probablement parce qu’elles ne sont pas faites. Et c’est pas mal, ce violet avec ce bordeaux. Tu ne bois pas ?

Il l’avait remarqué. Et il l’avait aussi remarquée, elle, de toute évidence et pas uniquement depuis ce soir-là. Laurelene nia.

— Et tu ne bois pas quoi ?

Elle eut le réflexe de répondre « de la bière », mais il était évident que ce détail ne lui avait pas échappé.

— … Heineken.

Ses lèvres se pincèrent et il retroussa légèrement le nez en signe de répulsion.

— Je comprends mieux pourquoi tu ne la bois jamais. C’est dégueulasse.

— Ah…, répéta Laurelene, partagée entre l’étonnement et l’humiliation.

— Et avant, il y avait quoi dans ton verre ?

Il s’était rapproché de sa petite table ronde pour laisser passer quelqu’un dans son dos. À présent, Laurelene était presque contrainte de le regarder par-dessous les cils. Elle ouvrit la bouche mais il se détourna brusquement, scruta le passage et le bloqua en tirant à lui un tabouret sur lequel il prit place. Rien n’aurait pu paraître plus naturel tandis que sa chaîne cliquetait doucement sur le bois ciré. Aussitôt, toute son attention fut rendue à la jeune femme.

— Diabolo, avoua-t-elle d’une petite voix.

Elle aurait aimé mentir, mais la vérité l’avait trahie.

— Fraise ?

— Grenadine.

Un air ravi égaya son visage et Laurelene aurait juré que de la gourmandise habillait désormais ses yeux de jade.

— Tu attends quelqu’un ? s’enquit-il joyeusement.

Quelqu’un d’autre que lui ?

— Non.

Un mouvement de tête enfantin appuya sa réponse.

— Pic, se présenta-t-il. Enfin, tu peux m’appeler comme ça. Autrement, c’est Paul.

— Laurelene.

— Enchanté, Laurelene.

Son regard était sérieux mais sa voix était teintée d’accents si enjoués qu’ils étaient proches de l’amusement.

— Enchantée, répéta la jeune femme en se prenant à triturer le bout de ses longs cheveux bruns.

Une fois n’était pas coutume, elle les avait détachés pour la soirée. D’ordinaire, ils étaient retenus en un chignon ou une queue de cheval. Haute ou basse, mais toujours chic et distinguée. Les relâcher donnait à Laurelene l’impression d’être… cool.

— Pourquoi « Pic » ? lança-t-elle, les yeux baissés.

Il lui expliqua que cela venait simplement de son nom de famille, « Picault ».

— Je vais me chercher un truc à boire. Tu me gardes la place ?

Il lui offrit un sourire engageant en délaissant son tabouret. Rosissant, Laurelene opina et préféra conserver des lèvres scellées de peur de se répandre en mièvreries. Elle n’osa pas davantage le suivre des yeux lorsqu’il s’éloigna.

 

— Et voilà !

L’Heineken fut reléguée sans ménagement sur une table vide et une sorte de petite… chope au verre épais la remplaça. Paul Picault la retourna vers Laurelene qui déchiffra un mot.

— C’est un demi de Barbãr, enseigna-t-il au même instant.

— Je ne connais pas.

Confuse, Laurelene pensa qu’il voulait peut-être lui présenter ce qu’il buvait.

— Je sais. Goûte, l’encouragea-t-il. Tu devrais aimer. C’est de la bière au miel.

— Oh euh… Tu n’es pas obligé de me faire boire dans ta chope, tu sais.

— Elle n’est pas pour moi.

Laurelene ne l’avait pas vu, toute focalisée qu’elle avait été sur l’étrange boisson à la couleur – elle le reconnaissait – alléchante, mais il avait également apporté un grand verre de liquide rouge.

— C’est un cocktail ?

— Un Diabolo grenadine.

Il laissa passer sa surprise en partant lui-même d’un petit rire avant de reprendre :

— Si jamais je me suis trompé sur la bière, j’aurais au moins pris quelque chose à ton goût.

Ainsi, il ne toucha pas à sa limonade au sirop et Laurelene se retrouva à tremper ses lèvres dans la mousse blanche jusqu’à capter l’arôme moelleux du miel emprisonné au cœur de la bière paradoxalement âcre. Celle-ci était bien plus épaisse en bouche que la Heineken ou les classiques panachés qu’elle avait déjà pu tester. Attendant que tombe son verdict, Paul la fixait intensément et silencieusement. Presque religieusement.

— C’est… Différent, déclara Laurelene.

Son bras ne s’abaissa pas, mais sa main s’inclina au contraire instinctivement et elle prit une seconde (bien que première véritable) gorgée.

— Tu aimes ?

Le plus discrètement possible, Laurelene lécha le haut de sa lèvre supérieure afin d’en retirer la mousse. Aussi déroutant et presque choquant que cela puisse lui paraître, elle ne put qu’acquiescer. L’instant d’après, Paul sirotait son Diabolo.

 

Il ne s’enquit jamais de son âge, mais lui demanda ce qu’elle faisait, où elle étudiait et si cela lui plaisait. Questions des plus conventionnelles qu’elle lui retourna sans délai après avoir soutenu que si : le droit est un domaine tout à fait intéressant et vivant. Il parut un peu gêné de lui avouer se trouver actuellement en « stand-by » – c’étaient ses mots – dans sa vie étudiante et professionnelle, même si Laurelene ne porta aucun jugement. Cela ne la concernait pas. Rapidement, la conversation dévia sur un sujet beaucoup plus personnel. Tous deux avaient habité la Capitale une grande partie de leur vie avant de déménager. Évidemment, cela n’avait rien d’exceptionnel, mais ils apprirent avoir vécu dans deux quartiers mitoyens et seule la volonté des parents de Laurelene de l’envoyer faire ses études dans des écoles privées les avaient retenus de se rencontrer dans le cadre scolaire.

Laurelene se mit à rougir ostensiblement quand Paul souligna qu’elle avait terminé sa bière bien plus vite qu’il ne l’aurait cru possible. La tête de la jeune femme lui tournait d’ailleurs et elle s’était rarement sentie aussi légère. Ses pensées étaient un peu emmêlées mais elle prenait grand soin de parler calmement et avec dignité. Pourtant, la simplicité de Paul Picault atténuait la distinction que beaucoup considéraient être de la pédanterie chez elle. En opposition totale avec son accoutrement, il ne faisait preuve d’aucune excentricité et se trouvait même être très raisonnable, pondéré dans ses propos et tranquille. Sans changer du tout au tout, Laurelene s’était rapidement calquée sur sa dynamique qui semblait lui venir naturellement. Naturel était un terme qui résumait très bien tout ce qui se déroulait depuis qu’il s’était installé à sa table.

— Tu ne retrouves pas tes amis ? demanda-t-elle finalement.

La question lui brûlait les lèvres depuis longtemps.

— Mes amis ?

Il acheva son Diabolo.

— Les deux hommes avec qui tu es à chaque fois, répondit-elle sans vraiment prêter attention à ce qu’elle disait.

La brusque envie de se plaquer la main devant la bouche pour avoir gaffé lui prouva qu’elle ne se maîtrisait finalement que très peu. Maudite bière très bonne !

— Eux ? Ils sont partis il y a deux heures, quand je suis venu te voir.

Il avait un sourire en coin un tantinet moqueur mais, comme Laurelene l’avait déjà remarqué, ses yeux témoignaient de plus de sérieux. Il paraissait ravi. Ou bien la bière lui jouait encore des tours et elle ne saisissait pas qu’il se fichait juste d’elle et de son absence totale de résistance à l’alcool. Quoi qu’il en soit, l’attention de Laurelene se heurta à tout autre chose.

— Deux heures ?! s’étrangla-t-elle en portant vivement sa montre en cuir fin sous ses yeux.

Il était une heure et demie du matin. Paul parut comprendre que cela sonnait comme la fin de cette curieuse soirée alors que la jeune femme se mettait à taper compulsivement sur son smartphone. La réponse de ses parents ne tarda guère. Ils la jugèrent déraisonnable et l’encouragèrent vivement à rentrer sous les plus brefs délais.

— Je suis navrée, mes parents m’attendent.

Ses excuses étaient lamentables, d’autant plus à vingt-deux ans, mais il les accepta sans broncher. Laurelene craignait tant que ses parents ne la privent de sortie la semaine suivante qu’elle manqua cruellement d’apprécier l’instant lorsque Paul saisit la veste légère qu’elle avait ôté et l’aida à l’enfiler. Elle parvint à balbutier un vague « Merci », rougissant de son étourderie et déçue qu’il ait rompu le contact presque instantanément après que le lin ait recouvert ses épaules à demi-nues.

Cependant, Paul emboîta son pas et l’accompagna jusqu’à la sortie. De l’autre côté de la rue, quelques personnes fumaient, mais l’entrée du Bord du Monde avait été déserté pour leur en laisser l’exclusivité. Terriblement mal à l’aise, Laurelene ne se retourna qu’à moitié, obligeant Paul à engager un pas de côté afin de lui faire face.

— Je… Je dois rentrer, mes parents m’attendent, répéta-t-elle bêtement.

— Je comprends, aucun souci.

Elle ne donna pas suite sur le moment, incapable de prononcer le moindre mot. Son ventre était très contracté, elle avait chaud, froid et sentait son cœur battre dans ses oreilles. Finalement, un murmure trop aigu s’échappa de ses lèvres entrouvertes.

— Je pense être là… enfin dans ce bar, la semaine prochaine. Peut-être que si tu es là aussi… C’était bien ce soir donc, si tu es là, on pourra peut-être partager une nouvelle boisson.

Paul baissa les yeux quelques secondes et sa bouche s’étira comme s’il souriait à une blague personnelle.

— Tu es sur les réseaux sociaux ?

— Oui j’y suis.

— Et ton nom complet, c’est ?

Il avait tiré son portable de la poche de son jean.

— Laurelene. Laurelene Delouis. Attends, je… Je peux ?

Elle n’attendit presque pas qu’il lui tende l’appareil pour s’y agripper et saisir ses nom et prénom dans le moteur de recherche interne. Elle trouva son profil et cliqua sur « Ajouter » sans demander l’autorisation.

— V-voilà…

— Nickel. Bah on se tient au courant par messages si tu veux. Pour la semaine prochaine, si tu es libre.

— Oh… Oui. Oui, bien sûr.

— Tu rentres comment ?

— En voiture. Elle est là-bas.

Du bout de son index à l’ongle vernis de vieux rose très sobre, Laurelene pointa sa C3 grise, à quelques encablures seulement. Elle avait eu beaucoup de chances, une place s’était libérée devant elle alors qu’elle se rendait au grand parking situé à un bon kilomètre de là.

— J’ai exactement la même ! s’étonna Paul, les sourcils arqués.

— Ah ? Je l’aime beaucoup.

— C’est une très bonne première voiture, convint-il.

Il y eut un nouveau silence avant que Laurelene se lance.

— Bon eh bien… à bientôt. Peut-être. Rentre bien chez toi… Paul.

— Merci, rentre bien également. À bientôt… Laurelene.

La brune ne demanda pas son reste. Elle s’éclipsa très vite de peur que Pic finisse par entendre les battements effrénés de son cœur. Un remord la traversa à mi-chemin. Tout cela n’avait rien de bienséant. Elle parvint néanmoins à ne pas se retourner pour lui déclamer des excuses et continua jusqu’à s’engouffrer dans l’habitacle de sa voiture où flottait une douce odeur vanillée.

Elle démarra trop vite et failli caler brusquement lorsqu’elle passa devant Paul, resté fixé sur le seuil du Bord du Monde. Visiblement très détendu, il la regardait en lui adressant un signe de la main.

 

Cette nuit-là, Laurelene dormit très peu, hantée par les souvenirs de sa soirée et le plaisir d’avoir commencé à découvrir l’étonnante personnalité derrière la détonnante apparence de Paul Picault.

End Notes:

 

Alors... n'ayant actuellement reçu aucun retour sur ce site, cela me ferait vraiment très plaisir que vous preniez quelques minutes (voire secondes) pour m'écrire votre ressenti vis-à-vis de cette histoire ou de ce chapitre plus spécifiquement... Un grand merci par avance à celles et ceux qui revieweront.

Bien entendu, j'espère que le chapitre vous a plu et que vous appréciez ce fort contraste entre Laurelene et Pic.

 

Merci pour vos lectures et à très vite avec le prochain chapitre ! :)

MCB

PS : n'oubliez pas la review ! :D

Chapitre 4 : Symbiotiques by MC Baron
Author's Notes:

 

Bonjour à tou(te)s !

 

Je vous retrouve un peu plus rapidement que lors des publications précédentes pour vous proposer le quatrième chapitre de cette nouvelle !

Après une consultation avec moi-même, cette histoire devrait s'étendre sur six chapitres. (Sauf si un sursaut d'imagination vient bousculer mes plans... Je vous en dirai plus lors de la mise en ligne du chapitre cinq.)

En attendant, j'espère que celui-ci vous plaira ! :) Mille mercis à mes bêtas : Mariye et Mojack pour leur travail !

 

Chapitre 4 : Symbiotiques

 

Paul eut un sourire en reposant son portable sur la petite table ronde. Son pied droit battait la mesure en rythme avec le solo du bassiste tandis que son attention était alternativement accaparée. Tantôt par Rafaël et Malo, tantôt par son nouveau joujou électronique préféré : son mobile.

Ses amis le raillèrent sobrement en constatant qu’il était encore noyé dans son écran alors que c’était à son tour de jouer. Ils avaient bien compris que les fléchettes passaient désormais au second plan. D’ailleurs, Pic ne s’émut pas de son manque de chance lorsque la pointe d’acier alla se ficher un peu trop à gauche, dans une case qu’il n’avait pas visée. Il perdit nettement la partie et n’y accorda pas davantage d’importance. Un sursaut de fierté le poussa néanmoins à porter plus d’intérêt à ses tirs lors du second tour de leur tournoi improvisé… Mais il abandonna définitivement la lutte à l’instant où, par le biais de messages qu’ils échangeaient allègrement depuis six jours, Laurelene Delouis lui confirma sa venue au Bord du Monde, le lendemain soir, aux alentours de vingt-et-une heures.

 

Pic était extrêmement étonné par la tournure qu’avait pris et que prenait cette étrange rencontre avec Laurelene, la mystérieuse cliente du Bord du Monde. En rentrant chez lui, ce vendredi soir-là, après une nouvelle défaite, il songea à l’ironie de la situation. Il passait d’innombrables heures dans les bars. Pourtant, c’était l’endroit où il appréciait le moins faire des rencontres, romantiques ou non. D’expérience, il savait que les seuls qui l’abordaient étaient des types bourrés jusqu’à la moelle, si désinhibés qu’ils cherchaient de la compagnie auprès de parfaits étrangers. Pic ne les repoussait jamais vraiment et s’amusait parfois même à leurs dépens, mais il lui était impossible de dire qu’il avait déjà fait la moindre véritable rencontre dans un bar, ou assimilé. À l’exception du samedi précédent où il avait enfin engagé la conversation avec Laurelene. L’ironie ne s’arrêtait pas là puisque la jeune femme se posait en parfait contraste avec tous ces fameux inconnus qui ne lui avaient adressé qu’un mot, ou guère plus.

En ce qui le concernait, Pic était désormais absolument certain et convaincu d’une chose : Laurelene était tout, exceptée son strict et exact opposé. Leur longue discussion, lors de leur véritable rencontre, ainsi que toutes celles, virtuelles, qui avaient pu suivre, lui avaient apporté la preuve irréfutable qu’ils avaient malgré tout des points communs. Tous deux cinéphiles, ils échangeaient beaucoup autour de leurs films et séries favoris, confrontant des points de vue fortement similaires. Les sujets demeuraient relativement légers et superficiels même si quelques détails plus personnels sur leurs vies réceptives venaient de plus en plus ponctuer les échanges. Depuis la veille, alors qu’ils étaient restés très tard derrière leurs écrans à communiquer, Laurelene se confiait un peu sur son ressenti et sur l’étonnement qu’elle-même éprouvait vis-à-vis de lui. Elle lui avait volontiers avoué être très surprise de la manière dont cette rencontre avait eu lieu, évoluait et de cette découverte mutuelle. De prime abord, tout les différenciait et pourtant, il était désormais difficile pour eux de trouver un sujet sur lequel ils ne s’entendaient pas. À demi-mot, Laurelene avait même accepté que Pic lui fasse découvrir son style musical de prédilection : le métal. En contrepartie, il avait confessé adorer la musique classique également. Un aveu choquant aux dires de la belle brune.

Contrairement à ce qu’elle semblait penser, Paul était terriblement angoissé auprès d’elle, et même si les écrans étaient une frontière rassurante, il n’était jamais véritablement détendu. Absolument pas coutumier de la drague ou de ce qui y avait trait de près ou de loin, Paul Picault avait sans cesse peur de dire ou faire quelque chose qui altérerait cette étrange sorte de relation naissante qui semblait se créer entre eux depuis plusieurs semaines déjà.  

 

Cette nuit-là, Laurelene alla se coucher tôt, épuisée par sa semaine de cours et leurs discussions prolongées, le soir venu. Pic resta éveillé bien plus longtemps ; la voix de Tobias Forge dans les oreilles, la manette de sa Xbox entre les mains et la promesse d’un « À demain :) » incrusté sur la rétine, partageant la vedette avec la douceur d’un visage encadré de longs cheveux bruns.

 

À son réveil, Pic fut saisi par une pointe de stress non-équivoque qui ne le quitta guère de la journée. Il accepta d’apporter son aide à son père pour l’installation d’une nouvelle table de jardin et alla chez le coiffeur à quatorze heures, comme convenu. De retour chez lui à quatorze heures vingt, il commença à ruminer sans jamais trouver d’occupation à son goût. Il jetait un regard à ses consoles de jeux, se détournait vers l’ordinateur, zieutait un bouquin, mais rien ne trouvait grâce à ses yeux. Finalement rendu au rez-de-chaussée, il se posa devant l’imposante télévision avec un café et se contenta de fixer les pixels. Ses parents avaient choisi de visionner une émission historique. Ils l’abandonnèrent en milieu d’après-midi, préférant le centre-ville à la compagnie taciturne de leur fils.

 

À dix-huit heures, soit trois heures avant ses retrouvailles avec Laurelene, Pic avait l’impression qu’il allait passer un examen ou un entretien d’embauche ou… faire un truc vraiment très angoissant. Si le stress s’insinuait sous sa peau notamment depuis une semaine, ce n’était certainement pas une sensation qu’il avait pour habitude de côtoyer. Aussi, sa gestion en devenait excessivement complexe pour lui que tout un chacun qualifiait naturellement de « petit branleur » et certainement pas de « grand stressé de la vie ».

Debout devant le miroir de sa salle de bains personnelle, il sautilla sur lui-même en expirant, espérant relâcher un peu de la pression qui lui tenaillait les entrailles. Après quoi il passa à la douche et tailla sa barbe fournie en quelque chose qui ne donnait pas l’impression qu’il venait de passer six mois au trou ou bien à arpenter la jungle. Choisir ses vêtements fut un autre calvaire qu’il n’avait jusqu’alors jamais expérimenté. Il jeta son dévolu sur une chemise bucheronne qu’il jugea à la fois habillée et décontractée, un éternel jean noir et des baskets de ville, noires aussi. Une veste plutôt légère vint compléter son accoutrement. À vingt-heures quinze, il était prêt à se rendre au Bord du Monde, le bar étant relativement loin de son domicile. Une dernière hésitation vint le saisir. Deux hésitations en fait. Son regard posé sur ses rangers, il eut une moue incertaine. Il aurait voulu les porter, comme tous les jours, mais n’était pas certain qu’elles étaient LE détail qui faisait que Laurelene Delouis s’intéressait un tant soit peu à sa personne. Bien au contraire, même. Il abandonna son idée soudaine et garda ses baskets. Seconde hésitation : s’attendait-elle à ce qu’il lui offre « quoi que ce soit » ? Un bouquet, par exemple. Bien qu’ils ne l’aient pas qualifié ainsi, il paraissait clair qu’ils se retrouvaient ce soir-là pour un véritable premier rendez-vous. Laurelene était une fille classique et qui semblait baigner dans tout ce qui faisait la Tradition depuis sa naissance. Or, traditionnellement, l’homme offrait un bouquet ou une stupidité du même type. Les magasins étaient fermés à cette heure et Pic n’avait rien sur lui si ce n’était un sourire d’excuse. Il sentit sa bonne humeur naturelle se teinter d’agacement. Il marcha plus vite, la nuque rentrée dans les épaules et les sourcils froncés. Habitué à faire le trajet, il ne sentit pas les kilomètres peser dans ses jambes musclées par la marche répétée et les séances à la salle de sport. Il s’étonna même en arrivant devant le pub sans en avoir conscience tant il était obnubilé par des pensées anxieuses et critiques. Ironie du sort, il fallut que Laurelene lui crie après pour qu’il se souvienne de leur rendez-vous et l’attende sur le seuil.

— Paul !

Merde ! Il lâcha la porte d’entrée et se retourna prestement. Au milieu de la rue, Laurelene trottinait dans sa direction en guettant le trafic. Elle arriva assez essoufflée, une main spontanément placée sur sa poitrine et le teint rosi. Leurs conversations, la multitude d’anecdotes et d’informations qu’ils avaient échangés sur leurs existences au cours de la semaine écoulée ressurgit et abonda dans la mémoire de Pic qui se sentit mal à l’aise.

— … Salut.

— Sa… lut, répondit-elle alors qu’il lui faisait la bise un peu trop brusquement.

— Tu vas bien ?

— Très bien, merci. Et toi ?

— Ça va, ça va ! On entre ?

Elle acquiesça avec promptitude. Ces quelques mots semblaient avoir calmé une soudaine pression anxieuse chez elle. C’était tout au moins ce que Paul éprouvait. À présent qu’il la voyait et l’entendait, juste devant lui, il ne succombait plus autant à cette nouvelle Némésis qui s’était emparée de lui ces derniers temps.

À l’intérieur, le bar était vide à l’exception de trois hommes qui occupaient le billard. Ils ne leur accordèrent pas davantage d’attention que pour leur retourner leur politesse. Voyant que Laurelene hésitait, Paul pressa le pas pour la dépasser et la conduire au bar où Kiki, la gérante, pianotait sur son MacBook. Une mélodie atypique supplanta un grand classique dans les enceintes murales, et Kiki finit par redresser la tête vers eux, satisfaite.

— Tu as envie de quelque chose en particulier ? s’enquit Pic qui avait ouvert l’une des cartes à disposition des consommateurs.

Curieusement, il ne regardait jamais la carte et découvrit que des cocktails à la bière étaient entre autres proposés. Laurelene nia. De son côté, elle s’intéressait à la page des cocktails plus conventionnels dont Paul – qui n’en était pas adepte – reconnaissait quelques noms.

— Tu as envie d’alcool ?

Son petit air coupable répondit pour elle.

— Cosmopolitan, Caïpirinha, … Je connais tout ça de nom, dit-elle, mais est-ce que j’aimerais ? Là est toute la question !

Un rire ponctua sa propre interrogation. Pic se détendit encore davantage en constatant qu’elle-même s’amusait de son ignorance.

— Tu commandes quoi, toi ?

Elle était soudainement très proche. Si proche que son avant-bras touchait le sien et qu’une bouffée de son parfum à la fois doux et intense le frappa avant de l’envelopper totalement, l’enivrant.

— J’hésite. Peut-être ça…

— « Black Snake », lut-elle. Eh bah, rien que ça !

Elle était définitivement d’humeur joueuse, malicieuse, même. Elle lui glissa un regard à la dérobée qui fit oublier jusqu’à son nom à Pic. Il resta là à la fixer bêtement pendant cinq bonnes secondes avant de se secouer les puces et de se racler la gorge.

­— Hum ! Hum, hum… Donc…

— Donc je pense prendre la même chose, conclut-elle avec assurance, la tête désormais presque au-dessus de son épaule tandis qu’elle lisait les ingrédients qui composaient le cocktail. Ça paraît être un bon intermédiaire entre nos goûts personnels. Black Snake, alors ? chercha-t-elle à se faire confirmer.

— Euh… oui.

Pour la première fois, les rôles s’étaient inversés. Ce fut elle qui passa la commande. Pic, qui était derechef resté totalement con – il n’y avait pas d’autre terme – face à son attitude, s’affola en la voyant tirer vingt euros d’une petite bourse en cuir.

— Non, non, c’est ma tournée, monsieur le Métalleux ! le contra-t-elle avant même qu’il n’ait ouvert la bouche. Tu paieras la prochaine !

Elle n’alla pas jusqu’à ponctuer sa remarque d’un clin d’œil mais cela n’aurait pas plus étonné Pic que de l’entendre parler avec un ton aussi espiègle. Durant tout le temps qu’il fallut à Kiki pour préparer leurs deux « Black Snake » (dont elle ne se souvenait plus la composition), il se demanda si Laurelene n’avait pas bu avant de venir. Plongé dans ses pensées, il prit la pinte et le demi et marcha spontanément vers la table que la jeune femme occupait lors de chacune de ses venues.

­— Tout va bien ?

Elle se mordillait inconsciemment la lèvre et son air soudainement penaud et inquiet le rassura : elle n’avait pas bu et on ne l’avait pas échangée contre sa Laurelene.

— Parfaitement ! Excuse-moi, je suis juste un peu surpris. Je pensais payer. Désolé, au fait, je ne t’ai rien apporté.

— Rien apporté ?

— Fleurs, chocolats, … Ce genre de trucs.

Elle haussa un sourcil, surprise.

— Moi non plus je ne t’ai rien apporté.

La réponse fut un soulagement. Son commentaire paraissait davantage la plonger dans l’incompréhension que raviver chez elle la moindre frustration ou déception. Pic laissa passer et lui présenta un sourire, prenant le parti de repartir à zéro pour la soirée.

— Je suis vraiment très heureux que tu sois là, confia-t-il.

Se débarrassant de sa veste longue sous laquelle elle arborait un petit pull fin et moulant ainsi qu’un jean, Laurelene lui retourna son sourire.

— Moi aussi, souffla-t-elle.

Son ton s’accordait bien plus avec celui dont il était coutumier, mais Pic ne s’y appesantit pas. La beauté insolente de Laurelene polarisait son entière attention. Toute de noir vêtue, les cheveux lâchés et bouclés, les yeux réhaussés d’un trait noir et subtil, il la trouvait terriblement séduisante. Si séduisante qu’il se fit surprendre par un coup de chaud dans les règles de l’art. Celui-ci s’accentua d’autant plus que le regard de Laurelene glissa sur son buste lorsque lui-même retira sa veste.

Ils trinquèrent en silence et Pic testa pour la première fois un cocktail à la bière. Le goût fruité d’un sirop se mêlait parfaitement à la bière blonde et légère, rendant le tout très frais et agréable à déguster. La douceur de la boisson plut aussitôt à Laurelene qui ne regretta pas son choix. Les verres furent reposés et leur mutisme perdura jusqu’à ce qu’elle entrouvre ses lèvres magnifiées par un gloss plus soutenu qu’à l’ordinaire.

— Tu es stressé ? demanda-t-elle sans le regarder. Je veux dire que… je ne vois rien, chez toi, qui me laisserait penser ça mais étant donné ce que tu as pu m’écrire par messages, je me dis que peut-être…

Elle laissa sa phrase en suspens. Pic ne tergiversa pas.

— Oui. Ou plutôt je l’étais avant d’arriver et au moment où on est entrés. Maintenant ça va.

Laurelene eut un sourire mi-ironique mi-déçu.

— Je ne vois définitivement rien chez toi, soupira-t-elle. Je sais que je suis un livre ouvert pour quiconque mais toi… Impossible de savoir ce que tu penses.

Comme elle l’avait mentionné, c’était l’un des sujets qu’ils avaient pu aborder au cours de la semaine. Le flegme indéfectible dont Pic pouvait faire preuve. Au contraire, Laurelene était quelqu’un qui savait difficilement cacher ses émotions. Un détail qui la rendait plus charmante encore, aux yeux de Pic.

— Je sais, s’excusa-t-il. Et quand je stresse vraiment, j’ai tendance à me cacher derrière l’humour, par ailleurs. Je vais essayer d’être plus limpide pour toi.

— C’est assez étrange, reprit-elle en le dévisageant, à présent, comme perdue dans ses pensées. À certains moments, j’ai presque l’impression que tu ne ressens rien.

Pic éclata de rire. À la fois d’incrédulité, mais aussi d’inquiétude. (Preuve irréfutable qu’il se connaissait bien !)

— Quoi ?

Il reprit son sérieux et s’expliqua :

— Sincèrement, Laurelene, j’ai moi-même du mal à saisir tout ce que je ressens en ce moment tant je… « ressens », justement !

— Oh… C’est mal ?

Sa candeur fit naître un doux sourire sur la bouche du jeune homme qui dut se retenir pour ne pas attraper sa main ou caresser son beau visage.

— Non. Absolument pas.

— Tant mieux, alors.

— Tu es stressée ? demanda-t-il en retour avant de prendre une gorgée de Black Snake qui n’avait rien de « Black » ou de mordant.

— Si tu connais la réponse, pourquoi poses-tu la question ?

— Tu semblais stressée tout à l’heure. Plus maintenant. Je voudrais savoir si tu l’es toujours.

Elle nia lentement.

— Oui je l’étais. À la fois beaucoup et peu. Tu parlais de sincérité, tout à l’heure, donc je vais être honnête aussi. Je pense que c’était davantage une angoisse liée à la hâte que ce moment arrive. Bien qu’on ne se soit pas vus, je considère qu’il s’est passé beaucoup de choses ces derniers jours et j’avais hâte de constater une forme de… concrétisation ? Aboutissement ?

— Je vois ce que tu veux dire.

— Là, maintenant, je ne suis plus anxieuse.

Elle voulut poursuivre mais se retint et se détourna.

— Je me répète mais je suis très heureux que tu sois là ce soir. Merci d’avoir accepté.

— Merci d’avoir proposé.

 

Paul n’aurait jamais pu croire qu’ils parleraient aussi vrai dès à présent. L’honnêteté et la sincérité n’étaient certainement pas l’apanage des débuts de relations ou des premiers rendez-vous. Le plus souvent, les parties avaient tendance à distiller de petits mensonges pour embellir la vérité et surtout taire le péjoratif. « Stressé(e) ? Non, pas du tout ! Je suis parfaitement détendu(e) ! » Une réponse prononcée trop vite, les joues cramoisies, le teint blême et le cœur en tachycardie.

Ces premiers instants avec Laurelene étaient aussi surprenants qu’ils étaient réjouissants. La conversation s’étendit, s’étoffa et la belle brune se révéla sous un jour plus expressif. Lui-même se découvrit moins timide et plus entreprenant. Tout au moins dans la volonté car même s’il avait changé de siège pour se retrouver dans le coin de la banquette, à une trentaine de centimètres d’elle, et qu’il avait dès lors l’impression d’en crever d’envie, Pic n’osait pas la toucher. Il se savait extrêmement, voire excessivement tactile, en couple, mais il était bien loin de pouvoir donner cette étiquette à sa relation avec Laurelene. Cette dernière buvait son Black Snake à petites gorgées espacées de nombreuses paroles. Tant et si bien que lorsqu’elle le termina et accepta une « petite bière au miel », Pic ne lui trouvait absolument pas l’air enivré.

Elle resta à leur table tandis qu’il allait commander et payer les consommations. Lorsqu’il revint, leurs doigts se caressèrent allègrement. Paul allait déposer la Barbãr sur la table en bois quand Laurelene dressa ses mains pour se saisir du verre. Elle emprisonna la sienne qu’elle ne relâcha en s’excusant qu’après que la bière ait été sécurisée. Pic s’entendit baragouiner qu’elle n’avait aucune excuse à présenter en s’asseyant avec sa deuxième pinte. Si Laurelene ne souffrait d’aucun trouble, lui avait définitivement l’esprit embrumé par la situation bien plus que par l’alcool. À la fois très détendu et fortement électrisé par chaque mouvement, chaque mot prononcé, Pic se sentait tel une sorte d’éponge à sensations. Tout l’impactait. Ses paroles, donc. Mais surtout ses gestes. Du plus ambigu au plus anodin, comme lorsqu’elle remettait ses cheveux en place ou croisait ses mains autour de son verre. Ses mains qu’il avait tant envie, besoin presque, de serrer dans les siennes en retour de la curieuse étreinte qu’elle lui avait accordé. Tout cela, Laurelene ne le percevait sans doute pas. Paul lui-même savait que cette analyse avait lieu dans une partie partiellement inconsciente de son cerveau. Il n’y accordait d’ailleurs qu’une infime réflexion. Le reste était entièrement ciblé sur Laurelene Delouis et leur discussion.

Paul fut frappé par la manière dont chacun respectait le temps de parole de l’autre, était à l’écoute, comprenait. Il avait le sentiment de concevoir, pour l’avoir déjà éprouvé, l’intégralité des sentiments, émotions et sensations qu’elle pouvait lui décrire au fil de conversations dont les sujets étaient pourtant parfaitement hétéroclites. Il n’en était pas certain mais il lui semblait qu’il en était de même pour la jeune femme. Et jamais Pic n’avait connu cela avec quiconque, pas même ses meilleurs amis.

 

Le Bord du Monde s’était peu à peu rempli, mais ils étaient totalement hermétiques aux autres. S’il ne relevait pas la tête pour constater que ce n’était pas le cas, Pic aurait pu croire qu’ils n’étaient que deux sur Terre. Il ne reconnaissait même plus le bar. Il était loin, très loin, juste avec Laurelene, à discuter, plaisanter, rire, vivre. Elle parlait, il écoutait. Il parlait, elle écoutait. Il lui semblait qu’ils étaient isolés. Cependant, Paul ne s’était jamais senti moins seul sur cette planète où il n’avait jamais véritablement su trouver sa place. Elle était là, elle ne lui ressemblait pas et pourtant, elle lui était profondément semblable. Des stéréotypes du genre lui vinrent à l’esprit. L’autre pièce du puzzle, l’âme-sœur… Paul les chassa sans pour autant parvenir à les réfuter complètement.

Ce fut davantage l’annonce assez soudaine de Laurelene qu’une véritable initiative qui l’avait motivé à focaliser sa complète attention sur elle, et non sur des détails qu’ils pourraient scrupuleusement disséquer plus tard. Eux ne le quittaient pas, mais elle…

— Il se fait tard, dit-elle, la voix empreinte d’amertume, cette fois-ci.

— Oui…

Ils se levèrent et passèrent leurs vestes. Pic laissa Laurelene le précéder et prit les verres qu’il déposa sur le comptoir. Kiki les remercia et leur souhaita une bonne fin de soirée. Pic savait qu’elle ne pourrait jamais être aussi agréable et satisfaisante que le début, à son plus grand regret. Absorbé par sa déception de la voir partir, il manqua de peu de déposer une main sur son épaule par pure inadvertance en voulant lui tenir la porte. Heureusement, il se reprit à temps et sa galanterie fut remerciée d’un splendide sourire.

Au dehors, Laurelene se retourna pour lui dire au revoir mais Pic s’imposa.

­­— Je te raccompagne à ta voiture.

— Oh ! Tu n’es pas obligé, tu sais.

— Si, si. C’est la moindre des choses et puis c’est plus prudent.

Il faisait nuit noire, il n’avait aucune idée de l’endroit où elle était garée et refusait de la laisser arpenter seule les rues de la ville plongée dans le crépuscule.

— Merci, c’est très gentil. Je suis garée assez loin, par contre.

— Aucun problème, assura Pic.

Il lui emboîta le pas et bénéficia ainsi d’un sursis. Celui-ci dura vingt minutes supplémentaires avant qu’une silhouette d’acier coutumière ne se détache à l’ombre d’un réverbère.

— Tu habites où ? s’enquit brusquement Laurelene.

— À une demi-heure à pied du centre-ville.

Elle baissa les yeux avant de les replonger dans les siens.

— Tu veux que je te dépose en rentrant chez moi ?

— Oh non ! Non, non, ne t’inquiète pas.

— Sûr ? Tu en as pour une heure, maintenant. Ça m’embête. Ce n’est qu’un petit détour pour moi.

Paul garda le silence quelques instants, cherchant à déterminer si c’était une forme de test de la part de la douce étudiante. Mais elle paraissait juste inquiète pour lui et mal à l’aise de la situation.

— Je ne veux pas que tu sois en retard.

— Je ne serai pas en retard, réfuta-t-elle. Monte. S’il te plaît.

— Sûre ?

Elle fut amusée qu’il lui retourne la question.

— Sûre.

Paul se retrouva alors à faire le tour et monter sur le siège passager. Son odeur vanillée et florale était partout dans l’habitacle et il dut se forcer pour ne pas fermer les yeux et l’inspirer à plein poumons.

­— Tu me guides ?

— Bien sûr.

Le trajet ne prit pas plus de cinq minutes. Guidé par Paul, Laurelene démontrait une aisance et même une forme de hardiesse au volant très détonnante avec sa personnalité. Paul s’en amusa, certain que l’alcool n’avait qu’un très faible rôle à jouer là-dedans compte tenu du délai écoulé entre ce moment et la dernière gorgée de la jeune femme. La rue n’offrait plus aucune place pour se garer. Laurelene dut s’immobiliser au milieu de la chaussée et déclencher ses warnings. Heureusement, personne n’arrivait.

— Eh bien… voilà. C’était…

— … une excellente soirée, acheva Paul, exalté par leur proximité.

— Oui, souffla-t-elle. Merci.

— Merci à toi. Pour être venue, pour la soirée, pour le détour.

— Tu n’as pas à me remercier. J’espère que…

Elle piqua un fard et reporta son regard sur le pare-brise, devant elle.

— On remettra ça très vite.

Cela sonnait comme une promesse qu’il leur faisait à tous les deux.

— Merci encore. Dis-moi quand tu es rentrée, ok ?

Elle acquiesça, soudainement timide. Continuant à prendre les stéréotypes à contre-pied, ce fut Paul qui se pencha pour déposer un léger baiser sur sa joue veloutée.

— Bonne nuit, Laurelene.

Il s’échappa de la voiture avant qu’elle (et surtout lui) n’ait eu le temps de dire ou faire quoi que ce soit de plus. Il contourna la C3 et bondit vers la maison aux volets bordeaux de ses parents. Alors qu’il tirait sa clé attachée au bout de sa chaîne, la voix de Laurelene lui parvint.

— Au fait ! Je préfère les rangers ! Bisous et bonne nuit, Paul !

La voiture bondit en avant dans un léger crissement de pneus et un gloussement étouffé. Pic resta plusieurs longues secondes sur le perron, aussi stupéfait que transporté par tout ce qui faisait Laurelene Delouis. Il finit par rentrer et monta directement dans sa chambre. Il s’allongea sur son lit en boxer et attendit impatiemment, s’inquiétant un peu plus à chaque minute lorsque finalement, son portable, posé sur son ventre tonique, ne vibre. Il avait déjà prévu un message à envoyer. « Merci encore pour cette soirée. J’ai rarement passé un aussi bon moment, j’espère qu’il en est de même pour toi. Et j’espère que l’on remettra ça au plus vite. Passe une bonne nuit. Bisous. »

 

Laurelene, dimanche 29/09/2019, 01h34

« Je viens d’arriver chez moi.

Merci pour cette soirée. Je ne sais pas si le sentiment est réciproque mais j’ai l’impression de te connaître depuis bien plus longtemps qu’une modique semaine. J’espère que l’on pourra se revoir ainsi. Bonne nuit, Pic. Bisous. »

 

Paul ne put lui cacher la vérité.

 

Moi, dimanche 20/09/2019, 01h36

« Tant mieux !

Tu viens de décrire absolument tout ce que j’ai pu ressentir et ce que je souhaite. Tiens-moi au courant si tu as une soirée ou un après-midi de libre cette semaine. Je ne sais pas si je pourrais attendre samedi prochain pour te voir…

Dors bien. Bisous.

PS : Tu es une sacrée pilote !

PPS : J’ai pris note pour les rangers ! ;) »

 

Un sourire extra-large aux lèvres, Paul éteignit la lumière et raviva les souvenirs de cette merveilleuse soirée avec cette merveilleuse jeune femme. Il était surprenant de constater à quel point la mièvrerie et la romance étaient hautement plus supportables lorsque c’était à notre porte qu’elles toquaient. Lui le grand flegmatique s’endormit le ventre grésillant et le cœur en fête, profondément bienheureux.

End Notes:

 

Eh bien voilà, la relation entre Laurelene et Pic évolue encore et chacun s'aperçoit qu'il ne faut pas se fier aux apparences/juger un livre par sa couverture/etc. Ils ont bien plus en commun que tout ce qu'ils auraient pu imaginer !

J'espère que ce chapitre vous a plu ! N'hésitez pas à me donner vos pronostics pour la suite ou simplement me laisser vos impressions ! (N'hésitez pas non plus si vous avez la moindre question sur la nouvelle !)

 

Merci pour vos lectures et à très vite avec la suite ! :)

MCB

PS : on n'oublie pas de commenter : it's free and it makes me happy ! :D

Chapitre 5 : Univers contraires by MC Baron
Author's Notes:

 

Bonjour à tou(te)s !

 

Je m'excuse pour le retard. J'ai écrit les deux derniers chapitres mais mes bêtas étaient overbookées, d'où le fait que le chapitre ne soit en ligne qu'aujourd'hui. Mais, bonne nouvelle : le suivant est déjà écrit, il devrait donc arriver vite !

Trêves de blablas, je vous laisse tout de suite à votre lecture ! Comme toujours : merci à mes bêtas : Mariye et Mojack pour leur travail ! :)

 

Chapitre 5 : Univers contraires

 

 

— C’est quoi cette tête ?

— Quelle tête ?

— Cette tête, là ! À qui écris-tu, Mademoiselle Delouis ?

Laurelene n’eut pas le temps de fermer la page Internet ou son MacBook. Tiffany grilla magistralement un bout de la conversation qu’elle entretenait avec Pic.

— Qui est Pic ? Il vient… ouuuh ! Il vient te chercher, aujourd’hui ! s’exclama sa camarade prenant une voix haut-perchée aux accents à la fois moqueurs et étonnés.

— C’est personne. Veux-tu baisser d’un ton ? On va nous demander de sortir ! la rabroua Laurelene en captant le regard réprobateur de la bibliothécaire sur leur table.

En ce mercredi matin, elle était installée à la bibliothèque universitaire depuis deux heures avec Tiffany Dumoire. Tiffany était la fille de la plus proche amie de la mère de Laurelene. De deux ans plus âgée, elle avait été d’une aide précieuse pour répondre aux questions de la jeune étudiante et l’aider dans son intégration à la faculté de droit.

— Personne ? Ça m’étonnerait qu’il s’agisse de son nom.

Laurelene ne releva pas et pria l’univers pour que Tiffany oublie ce qu’elle avait vu.

 

Indisponible le week-end suivant et ne pouvant se résoudre à attendre une semaine supplémentaire pour le voir, Laurelene avait arrangé une sortie avec Pic ce soir-là. Elle avait menti à ses parents, prétendant vouloir rester travailler avant d’assister à la conférence donnée dans les locaux de l’université qui s’achèverait certainement assez tard compte tenu du nombre d’intervenants.

Laurelene avait effectivement pensé rester travailler jusqu’à l’heure du dîner avant de prendre un sandwich quelque part puis de rejoindre Pic. Celui-ci avait néanmoins insisté pour venir la chercher à la fin des cours et l’inviter au restaurant.

À partir de cet instant, Laurelene fut saisie par un sentiment auquel elle s’accoutumait. Celui qui lui tortillait délicieusement le ventre dès lors qu’un moment avec Paul Picault était planifié.

 

Dès lors, la journée lui sembla interminable. Ne supportant plus d’attendre, elle passa même son dernier cours à grogner mentalement contre le professeur d’histoire du droit. Elle rata plusieurs informations capitales, mais cela ne lui fit ni chaud ni froid. Elle fut la première à quitter la salle, courant presque vers la sortie en sachant que Pic l’y attendait. Sa surprise et son plaisir furent immenses en voyant sa silhouette sombre se détacher du flot des étudiants qui se précipitaient, eux aussi, à l’extérieur. Habillé de noir de pied en cape, il portait ses fameuses rangers ainsi qu’une veste longue qui reflétait parfaitement son style détonnant. Laurelene avait néanmoins fini par s’y habituer et ne voulait pas le voir vêtu autrement. Après tout, c’était ainsi qu’elle l’ai… appréciait.

— Coucou ! s’entendit-elle pépier en dérapant presque dans ses derbies, près de lui.

— Bonsoir, l’accueillit-il avec un large sourire. Je suis rentré, il pleut des cordes dehors !

— Ah oui ? Je n’avais même pas remarqué !

Laurelene jeta un coup d’œil derrière lui, par-delà les hautes portes vitrées, et fut surprise d’apercevoir un déluge s’abattre d’un ciel obstrué par d’épais nuages. Il faisait d’ailleurs presque nuit. Laurelene fit la moue.

— Ça change nos plans ? s’enquit-elle en enfilant son trench-coat.

— Pas du tout ! J’ai pris un parapluie.

— Parfait !

— Tu as l’air de bonne humeur, releva Pic avec amusement.

— Je suis d’excellente humeur ! J’ai vraiment hâte d’aller au restaurant, ajouta-t-elle avec nettement plus de timidité.

— Moi aussi.

Il avait passé un bras derrière elle pour la conduire vers la sortie quand Laurelene fut hélée. Tiffany marchait vivement dans sa direction. Son amie nota que le regard bleu de la jeune femme passa assez sèchement d’elle à Pic où il s’attarda pour le détailler, puis à la main de ce dernier, à présent sur sa taille.

— Oui ?

Tiffany fixa de nouveau Paul qui finit par la saluer. Dans un accès d’impolitesse qui choqua Laurelene, elle ne répondit pas et se tourna vers elle.

— Tu n’as pas oublié notre rendez-vous à huit heures, demain matin, pour le tutorat ?

— Non, bien sûr, assura Laurelene. Pourquoi tu…

— À demain.

Elle jeta un regard condescendant, presque dégoûté, à Paul et s’en alla.

— Euh… ok.

Pic eut un petit rire nerveux auquel Laurelene ne sut répondre. Profondément embarrassée, elle ne savait plus où se mettre. Finalement, le jeune homme se remit en mouvement et l’entraîna à sa suite, jusqu’à sa voiture. Il tenta de faire la conversation en se rendant au centre-ville, mais Laurelene n’y parvenait pas et ne se sentit mieux qu’après lui avoir présenté de plates excuses au nom de Tiffany.

— Tu n’as pas à t’excuser, réfuta-t-il en posant brièvement sa main sur la sienne avant d’enclencher une autre vitesse.

 

L’incident fut vite oublié alors qu’ils arpentaient les rues au pas de course pour éviter la pluie qui tombait à seaux et leur fouettait les sangs. Et, ainsi, gagner le restaurant qu’ils avaient choisi ensemble : le classique italien.

 

Même installés à la petite table pour deux, ils ne réabordèrent pas le sujet de l’impolitesse de Tiffany. Laurelene retrouva sa tranquillité d’esprit, et la douceur de Pic apaisa la pointe d’anxiété qui pouvait encore couler le long de ses veines à l’idée qu’il s’agissait de leur premier tête-à-tête.

Pic avait un petit appétit alors Laurelene jugula le sien. C’était stupide mais elle se força à laisser trois pâtes dans son assiette et refusa un dessert quand tout ce qui lui faisait envie était d’en parcourir la carte. Pic, lui, commanda un café. Laurelene sut qu’elle était démasquée lorsqu’il lui tendit le petit chocolat qui accompagnait la boisson avec un sourire entendu.

— Merci…, souffla-t-elle, les joues rosies.

Il ne l’embarrassa pas davantage et se contenta de boire à petites gorgées en poursuivant leur passionnante conversation autour de l’Égypte, puis il alla régler.

— Tu as envie de faire un détour par Le Bord du Monde ? Si tu as le temps, bien entendu, je ne t’oblige à rien. J’aurais voulu proposer une balade digestive mais, sous ce déluge, ça ne sert à rien.

Il pleuvait toujours fortement, dehors, et ils étaient agglutinés sous le minuscule avant-toit du restaurant.

— Bien sûr, j’ai le temps ! Et merci, pour le dîner, c’était délicieux.

— Avec plaisir.

Sans crier gare, il déposa un baiser sur la joue de Laurelene. Sa barbe la picota légèrement mais ses lèvres étaient très douces. L’eau glacée de la pluie n’eut plus aucun effet sur elle à partir de cet instant. Tout son corps irradiait d’une agréable chaleur. Pressés sous le parapluie noir de Pic, Laurelene finit par glisser son bras gauche sous celui du jeune homme dont le parfum frais et masculin et la proximité lui embrumaient les sens. Il l’accepta aussitôt, la tenant un peu plus près de lui encore jusqu’à franchir la porte en bois fermée du Bord du Monde.

La pluie battante avait découragé les clients. Ils furent totalement seuls depuis leur arrivée jusqu’à leur départ, une heure et demie plus tard. Une fois n’est pas coutume, Pic et Laurelene ne commandèrent que ce que le métalleux nomma des « softs ». Il fallait comprendre par-là une boisson non-alcoolisée.

 

Comme ils en avaient convenu, Pic raccompagna Laurelene jusqu’au campus où la jeune femme avait garé sa voiture depuis le matin. Il coupa le moteur une fois sa C3 près de celle de Laurelene, mais aucun ne fit le moindre mouvement pour quitter le véhicule. Plus ou moins consciemment, chacun alimenta un peu plus la conversation de sorte que les vitres de la voiture étaient couvertes de buée et qu’ils avaient froids lorsque Laurelene regarda sa montre. Il était près d’une heure du matin ; le moment avait perduré bien trop longtemps.

— Je dois…

— … Y aller, je sais.

Laurelene lui présenta un sourire d’excuses.

— On se voit la semaine prochaine ? demanda-t-elle, pleine d’espoirs.

Paul ne répondit pas. Il avait le regard figé droit devant lui et son corps était aussi immobile et tendu qu’un arc bandé. Incertaine de l’attitude à adopter, Laurelene leva une main vers lui. Elle eut tout juste le temps de la faire dévier de sa trajectoire. Brusquement, Paul s’était tourné vers elle et avait bondi. Très surprise, il fallut plusieurs secondes à Laurelene pour comprendre que l’une de ses mains était dans ses cheveux et que sa bouche recouvrait la sienne. L’étonnement de Laurelene ne passa pas. Mais sa nature et son objet changèrent du tout au tout. Auparavant surprise par Pic, ce fut son propre comportement, dans les instants qui suivirent, qui la choqua.

Laurelene se projeta littéralement vers l’avant à son tour, repoussant Paul tout en se cramponnant violemment à lui. Sa bouche s’entrouvrit pour laisser passer la pointe d’une langue inexpérimentée mais avide. Lorsqu’il la toucha, de minuscules étoiles dansèrent sous les paupières closes de Laurelene. Ses papilles avaient le goût du cocktail à l’ananas qu’il avait bu et le mouvement de ses lèvres lui faisaient éprouver des sensations à un degré jusqu’à présent jamais atteint. Innocemment, elle se mit à sourire contre ses lèvres. Son cœur lui offrit le sentiment d’exploser en sentant Pic répondre. Il tenait à présent son visage et l’embrassa une dernière fois avec une infinie délicatesse avant de l’attirer contre son cou. Le nez de Laurelene se nicha sous le col de sa veste en cuir. Sa peau était toute chaude et sentait terriblement bon.

Elle ne savait pas depuis combien de temps elle l’attendait mais ce baiser sonnait comme une délivrance. Elle prenait peu à peu conscience d’à quel point elle avait eu mal que Paul ne l’embrasse pas ainsi. Pourtant, elle n’aurait pas souhaité qu’il le fasse plus tôt. Ce moment résonnait en elle comme le bon.

— Je crois que je suis amoureux de toi.

Laurelene fondit de bonheur. Un gazouillis s’échappa d’elle et elle se resserra un peu plus contre son torse qu’elle sentait musculeux. Elle répondit par un baiser assez audacieux juste au-dessous de son oreille avant de finalement se redresser, rappelée à l’ordre par son cerveau insensible.

— Je voudrais pouvoir rester.

— Je sais, murmura-t-il, serein, en replaçant ses cheveux dans lesquels il avait fourragé. Mais il faut que tu rentres. Tu dois revenir tôt demain matin.

— Franchement, je suis à mille lieues de penser à la fac ! rit Laurelene.

Pic eut un sourire très doux et décida de franchir le mètre qui séparait leurs véhicules pour la raccompagner. Spontanément, Laurelene passa ses bras autour de son cou et chercha encore un peu de sa chaleur. Il n’y eut pas d’autres baisers sur les lèvres, mais Pic embrassa tendrement son front au moment de la séparation.

— Dis-moi quand tu es rentrée.

— Toi aussi.

Le cœur gros, Laurelene ferma la portière et mit le contact. En s’éloignant à bord de sa Citroën, elle fut noyée sous un torrent de mélancolie très soudain. La perspective de ne revoir Pic qu’une semaine plus tard lui causa une vive douleur qui ne s’étouffa que lorsqu’elle passa le seuil de chez elle.

 

La projection flavescente au bout du couloir d’entrée lui indiqua que ses parents n’étaient pas couchés. Très respectueux de leur sommeil, s’ils étaient là et non dans leur chambre, c'était parce qu'ils l'attendaient, elle le savait. Avant que son retour ne les attire, Laurelene envoya un SMS rassurant à Pic auquel elle greffa des remerciements et de nombreux cœurs rouges.

Son portable vibrait dans ses mains quand son père émergea du salon, les sourcils froncés et le regard sévère.

— Va te coucher. Immédiatement !

L’étudiante ne demanda pas son reste. Elle passa près de lui la nuque basse et alla se réfugier dans sa chambre. Peu habituée à un horaire aussi tardif en semaine, la fatigue la terrassa rapidement. La contrariété de son père ne parvint pas à altérer la beauté et le romantisme de ses rêves. Elle revécut le baiser, la soirée, ainsi que toutes celles qui avaient précédé.

Au petit matin, elle ne songeait plus qu’à cela et lambina tant dans la salle de bains sous l’effet conjugué de dizaines de pensées rêveuses qu’elle arriva en retard à l’université. Tiffany fut d’une humeur massacrante et n’hésita pas à l’admonester pour son air « de nunuche » et moquer le style vestimentaire de Pic qu’elle appela « le rebelle ».

Laurelene préféra passer au-dessus de ses propos. La fin de la journée fut difficile. Ses paupières étaient très lourdes lors du dernier cours et elle s’écoula sur son lit une fois rentrée chez elle, la tête pleine et douloureuse.

 

L’heure du dîner approchait à grands pas et elle ne s’était toujours pas mise à sa dissertation pour son cours de droit constitutionnel lorsque ses parents entrèrent dans sa chambre, la surprenant en plein massage de ses tempes endolories.

— Tout va bien, ma chérie ?

— Oui, maman. Je suis juste un peu fatiguée.

Elle savait qu’elle tendait le bâton pour se faire battre et le regard aigu de son père sur elle le confirma.

— Justement, nous voulions discuter avec toi de ta sortie d’hier. Et des autres, avant ça.

Laurelene déglutit avec un peu de difficulté.

— Où étais-tu hier soir ? demanda son père sans détour.

— À l’université, je vous avais envoyé un SMS pour prévenir. Il y avait une conférence. Avant, j’étais à la bibliothèque avec Tiffany. Elle est restée, elle aussi. La conférence s’est terminée assez tard, il y a eu beaucoup de questions pour les intervenants et quelques groupes de discussion à la fin.

C’était la première fois que Laurelene leur mentait aussi effrontément et avec autant d’aplomb. Paradoxalement, elle se sentit très mal à l’aise et n’accorda même plus d’attention à ses parents qui étaient toujours là. Déstabilisée par les émotions qui se pressaient désormais dans son esprit, elle n’écouta son père et sa mère que d’une oreille distraite avant qu’ils repartent finalement.

Au dîner, elle resta totalement silencieuse, n’accordant pas davantage d’intérêt aux dires de sa petite sœur qui racontait sa journée.

Définitivement trop épuisée et surtout piquée par la paresse, elle décida de s’installer dans son lit avec un roman et son portable. Elle rattraperait son retard le lendemain matin en partant plus tôt pour aller travailler à la bibliothèque. Derechef, cette décision fit naître un trouble profond chez la jeune femme.

Paul lui proposa de se téléphoner, mais elle déclina son offre, arguant qu’elle était trop fatiguée. Finalement, elle ne lut que quelques lignes et éteignit la lumière. La discussion avec Pic se poursuivit par SMS quelques minutes puis Laurelene lui souhaita une bonne nuit. Malgré l’angoisse qui lui crispait le ventre depuis la fin d’après-midi et son départ de la faculté, un sourire étirait sa bouche lorsqu’elle repensait au premier baiser avec l’homme qu’elle aimait. Il demeura imprimé sur ses paupières, mais, cette nuit-là, le pressentiment prédomina.

 

End Notes:

 

Sooo... Nous avons ENFIN eu LE premier baiser entre Laurelene et Pic.

Qu'en avez-vous pensé ? Qu'envisagez-vous pour la suite ? :)

Comme mentionné dans la note de début, ce chapitre est l'avant dernier de la nouvelle. Je vous retrouverai donc très bientôt avec la fin de cette petite histoire.

Merci pour vos lectures ! :)

MCB

Chapitre 6 : Aux limites de leurs mondes by MC Baron
Author's Notes:

 

Bonjour à tou(te)s !

 

Eh bien voilà, comme annoncé, cette petite histoire s'achève aujourd'hui avec ce sixième chapitre. Je ne vous dis rien de plus et vous laisse découvrir la fin sans plus tarder !

Un grand merci à mes bêtas : Mariye et Mojack pour leur travail ! :)

Chapitre 6 : Aux limites de leurs mondes

 

— Comment va Laurelene ?

— Très bien, apparemment, répondit Pic en verrouillant son portable.

Il venait de s’installer au comptoir du Bord du Monde avec Malo et Rafaël. C’était ce dernier qui avait posé la question, mais les deux s’intéressèrent à la réponse. Sur le chemin du bar, Pic s’était enfin laissé aller à leur avouer sa toute nouvelle relation et les garçons s’étaient dit ravis pour lui. Cela lui avait fait plus plaisir qu’il ne leur dirait jamais. De son point de vue, cela renforçait considérablement leur amitié.

Cela faisait bien longtemps que Pic n’avait plus été aussi joyeux et heureux. D’ailleurs, même ses parents, avec lesquels il parlait peu, avait noté un changement dans sa physionomie. Depuis le baiser avec Laurelene, échangé deux jours plus tôt, Pic était profondément détendu. Son corps et son cœur lui semblaient légers comme une plume et il voyait l’avenir avec nettement plus d’optimisme que cela avait pu être durant les derniers mois. Par sa seule présence dans sa vie, Laurelene parvenait à lui faire miroiter un futur auquel il n’avait même jamais espéré. Les « filles », ça n’avait jamais vraiment été son truc. Il avait eu des relations, bien sûr, mais toujours extrêmement courte et sans réel attachement. Il avait cru aimer sa première petite amie, mais il se rendait aujourd’hui compte de son fourvoiement. À présent qu’il aimait véritablement, Paul comprenait que c’était la première fois. Et c’était très excitant. Laurelene Delouis partageait tant de ses opinions, leur entente était si naturelle, si parfaite, qu’il avait encore du mal à croire qu’elle existait réellement. Pourtant, elle existait. C’était bien elle qu’il avait invité au restaurant, avec qui il avait ri, a qui il s’était confié, elle qu’il avait embrassée. Elle qu’il aimait.

Pic poussa un soupir bienheureux que ses amis ne relevèrent pas. Peut-être ne l’avaient-ils même pas entendu, plongés dans leur conversation autour du dernier Tarantino.

La soirée se poursuivit tranquillement. Kiki s’était jointe à leur discussion, relatant des anecdotes désopilantes accumulées au fil du temps sur ses clients. Laurelene, de son côté, se montrait étonnamment silencieuse, mais Pic n’insistait pas. Il était conscient et comprenait que ses études étaient très importantes pour elle et savait également qu’elle n’avait pas choisi les plus aisées. Elle-même parlait souvent des cours et de la charge de travail qui lui était imposée.

 

Aux alentours de vingt-deux heures quinze, néanmoins, alors que Raf, Malo et lui songeaient à rentrer, Pic reçut un curieux SMS.

 

Laurelene, vendredi 27/09/2019, 22h17

« Ça te dit qu’on se voit demain en fin d’après-midi ? On peut se retrouver au Bord du Monde et faire ce qui nous plaît ensuite. »

 

L’air très étonné, Pic s’activa pour répondre au plus vite.

 

Moi, vendredi 27/09/2019, 22h18

« Demain ? Je croyais que tu avais un événement familial ce week-end. Sinon, oui, bien sûr que j’ai envie de te voir, ma belle ! »

 

Laurelene, vendredi 27/09/2019, 22h20

« Non, je peux finalement.

Je vais me coucher, je suis épuisée. Bonne nuit, Pic. À demain. Bisous. »

 

Moi, vendredi 27/09/2019, 22h22

« Génial ! :D

Moi je rentre à la maison. Bonne nuit, fais de beaux rêves. J’ai hâte de te revoir ! Bisous. »

 

Ravi, Paul eut le sentiment que le sourire qui étira sa bouche à partir de cet instant ne s’estompa même pas un peu lorsqu’il s’endormit. Il devait avoir l’air très con, mais bon tant pis. Après tout, personne n’était encore là pour constater à quel point il avait une tête de benêt lorsqu’il dormait en étant ravi.

 

La journée du lendemain s’écoula plutôt rapidement. Bien décidé à aller de l’avant et ne pas se laisser étouffer par la vie, Pic voulait se reprendre en main. Sa matinée fut entièrement consacrée à étudier les offres d’emploi disponibles ainsi que les formations. Le début d’après-midi, il le passa à la salle de sport où il se déchargea de toute pression et de toute pensée négative.

À son retour, il n’était que relativement fourbu. La douche fut un plaisir incomparable puis il se prépara finalement pour son rendez-vous. Pic était profondément heureux de savoir que d’ici une heure, le beau visage de la femme qu’il aimait serait devant lui. À partir de cet instant, plus rien n’aurait d’importance, plus rien ne compterait si ce n’était elle, et Pic ne pouvait s’empêcher d’avoir hâte de se noyer en Laurelene.

Des cordes s’abattaient, ce jour-là encore, d’un ciel orageux. Poussé par de fortes bourrasques glaciales, Pic alla s’engouffrer dans sa voiture, soufflant sur ses mains gelées. L’été les avait définitivement abandonnés.

 

Paul ne peina pas à dénicher une place dans une rue directement adjacente au bar. Il avait dix minutes d’avance sur l’horaire convenu dans la matinée avec Laurelene et décida de l’attendre à l’intérieur en la prévenant. Kiki était toute seule et ne s’attendait visiblement pas à ce qu’un client pousse la porte de son établissement si tôt après l’ouverture.

— Bah t’es là tôt ! l’accueillit-elle sans cesser d’essuyer puis de ranger ses verres.

— Je retrouve quelqu’un.

— Ah ! La jolie petite brune ?

Pic eut un sourire.

— Oui.

— Tu veux un truc en attendant ?

— Je prendrais bien une Corona.

Kiki lui servit sa boisson dans un verre adapté et leva la main vers lui lorsque Pic sortit sa carte bleue.

— Laisse. En mémoire de ce cher Chichi.

Décédé deux jours auparavant, Jacques Chirac faisait les choux gras de la presse. Parmi les nombreuses anecdotes comptées, on n’oubliait pas de remémorer à la planète entière sa passion pour cette bière blonde mexicaine. Pic remercia chaleureusement Kiki, échangea quelques mots encore avec elle puis alla s’installer à une table où il patienta.

 

Il patienta. Et patienta. Et patienta. Laurelene n’était jamais en retard. Pourtant, vingt longues minutes s’étaient écoulées et elle n’était pas là. Alors qu’il s’apprêtait à lui envoyer un SMS inquiet, Paul releva la tête en écoutant la porte du Bord du Monde s’ouvrir puis se refermer, inondant la première salle d’une lumière grisâtre. C’était juste un homme. Pic reporta son entière attention sur son portable. Le nouvel individu passa devant lui, certainement pour aller aux toilettes. Focalisé sur ce qu’il avait en tête, il ne comprit pas tout de suite que l’homme à la carrure imposante s’était immobilisé devant lui.

— Vous cherchez les toilettes ? C’est l…

— Vous êtes Paul Picault ?

Il avait un bout de papier à la main qu’il froissa et rangea dans sa poche après que Pic, profondément étonné d’être ainsi abordé, ait acquiescé en silence.

— Général Pierre Delouis.

Delouis ? Géné… Quoi ?! Choqué, Paul mit de longues secondes avant de seulement commencer à envisager ce que la venue du père de Laurelene signifiait. Il ne pensa pas une seconde qu’il était arrivé malheur à la jeune femme. Le visage aux traits durs de Pierre Delouis – du Général Pierre Delouis ­– était trop peu émotif pour qu’une telle chose se soit produite. Pic se racla la gorge.

— Hum… Enchanté, monsieur.

La réponse claqua comme un coup de fouet.

— Pas moi. Vous vous doutez de pourquoi je suis là. Non ?

Sa voix était infectée par le sarcasme. Il reprit tandis que Pic le fixait toujours, les yeux écarquillés.

— Je suis là pour vous dire qu’à partir de maintenant, vous ne verrez plus ma fille.

Y-avait-il plus stéréotypé ? S’écouter dire qu’il ne reverrait plus Laurelene secoua suffisamment le jeune homme pour qu’il parvienne enfin à décrocher un mot et se rebeller.

— Vous ne me connaissez même pas ! Je…

Il avait maintenant sa diatribe en tête et était prêt à lutter contre cet homme manifestement coincé dans une époque révolue. L’occasion lui fut brutalement arrachée des mains.

— Oh si, je te connais. Ou plutôt, je connais tout de tes erreurs, Paul Picault.

Paul aurait pu jouer l’incompréhension, mais le terme d’erreur avait pour lui une signification bien particulière. Une signification que Pierre Delouis partageait sans le moindre doute.

— Tu vas arrêter de distraire ma fille ou bien ça reviendra te hanter. Tu sais, la complicité de deal et la consommation abusive de drogues. Arrêté mais pas coffré, hein ? Les flics, ces tire-au-flanc, n’en ont plus rien à faire de vous autres. La racaille de ton espèce, ça court les rues, surtout à la Capitale, et ça les fait foutûment chier. Ils n’ont même pas appelé tes parents ! Mais crois-moi, c’est dans ton casier, et je n’ai qu’à décrocher le téléphone pour que ça ressorte. Et avant que tu ne joues les chevaliers en armure blanche, avant même d’imaginer que Laurelene vaut plus que ça, dis-toi bien que faire ressortir tes conneries est la première des choses que je ferai. Certainement pas la dernière.

— Vous êtes un pourri ! cracha Paul, dégoûté et, il l’admettait, terriblement inquiet.

— Non ! Oh non, mon gars, je suis tout sauf ça. Ici, c’est toi le pourri. Moi, je ne suis qu’un père qui cherche à protéger sa petite fille. Laurelene n’a rien à faire avec un vaurien de ton espèce qui ne la méritera jamais.

Pic explosa.

— Oui j’ai fait tout ça ! Oui j’ai été un drogué ! Oui j’ai merdé ! Oui j’ai déjà fini au poste pour ça ! Mais… J’ai lutté pour changer ! J’étais au fond du trou et j’ai lutté contre moi-même pour changer d’état d’esprit, pour changer de fréquentations. Je ne suis plus ce que j’ai été et si une chose est certaine c’est que je ne le serai plus jamais. Personne n’est plus déçu et dégoûté de mon comportement que moi-même. Je me suis battu pour me sortir de là et me prendre en main. Et Laurelene… Elle est la meilleure chose qui me soit arrivé. Non je ne la mérite pas, vous avez raison. Mais j’en suis conscient et je la remercie chaque jour d’être entrée dans ma vie. C’est très sérieux avec elle, monsieur, s’exhorta-t-il à expliquer le plus calmement possible. Je n’ai pas cherché à la rencontrer, je n’ai pas cherché à ce que ça se produise et encore moins à tomber amoureux d’elle, mais je suis amoureux d’elle. Et personne ne peut rien y changer, pas même vous.

Son discours enflammé n’eut pas d’autres conséquences que de faire se rapprocher Pierre Delouis. Nettement plus grand et fort, son ombre dévora Pic.

— Ta pseudo-relation avec ma fille cesse immédiatement.

Pic savait qu’il ne devait pas. Il ne devait pas et pourtant il le provoqua un peu plus.

— Mais vous vivez où, sérieusement ?! Réveillez-vous, on n’est plus au XVIIIe ! Laurelene peut faire ses choix toute seule ! Elle…

Un rire mi-moqueur mi-hilare le coupa derechef.

— T’es qu’une distraction pour elle. Ce que je fais n’est qu’une anticipation d’un futur proche. Laurelene aurait fini par te larguer car elle se serait aperçue de ce que tu étais réellement pour elle : une entrave dans, pour sa vie. Je me charge seulement de le faire à sa place. Je lui épargne une tâche qu’elle aurait eu des difficultés à gérer et que tu lui aurais certainement rendu impossible. Elle a bon cœur, ma fille. Mais qu’est-ce que tu crois, mon gars ? Qu’elle ne sait pas que je suis là ?

Paul était tout prêt à l’affirmer. Évidemment qu’elle ne savait pas que son père était là.

 

 

— Nous connaissons Tiffany depuis toujours, Laurelene. Elle n’a aucun intérêt à nous mettre en garde contre tes fréquentations si ce n’est pour te préserver comme toute bonne amie aurait à cœur de le faire. Ce Paul…

Sa mère prononça son prénom comme si elle avait parlé d’une immondice sur le trottoir d’une rue malfamée.

— … n’a rien à t’apporter de bon, ma chérie. Tiffany nous a dit que tu étais sortie avec lui, mercredi, et regarde dans quel état tu étais jeudi. Tu étais en retard pour le tutorat ! Et tu es psychologiquement désordonnée depuis des semaines ! Depuis que tu l’as rencontré, n’est-ce pas ?

 

 

— Hein ? Tu crois qu’elle ne cautionne pas ?

Évidemment qu’elle ne cautionnait pas !

— Comment aurais-je pu savoir où te donner rendez-vous ?

Év… Quoi ?!

— Je t’aurais retrouvé chez toi, si elle ne m’avait pas donné cette adresse. Tu n’imagines pas comme elle a été déçue d’apprendre ce que j’avais à lui dire sur ton compte. Bien entendu, j’ai été clair avec elle : il était hors de question que tu la revoies. Mais je ne l’ai jamais obligée à t’envoyer un texto pour te demander de venir ici. Elle pensait que c’était plus discret que dans ta rue.

— Je ne vous crois pas. C’est simple : je ne vous crois pas. Je connais Laurelene. Je ne la côtoie peut-être pas depuis longtemps, mais je la connais. Elle n’aurait jamais fait ça. C’est cruel.

— La vie est cruelle, mon gars ! Et tu l’as été aussi avec ma petite fille. Ça a été cruel de la part d’un type comme toi de faire perdre son temps et son énergie à une jeune fille comme Laurelene. Elle a pleuré, tu sais ? Elle a pleuré pendant toute la soirée d’hier et ce matin. Mais tu sais quoi ? Je la connais et je sais que demain, lorsqu’elle aura retrouvé son calme ; la semaine prochaine, lorsqu’elle aura reçu une bonne note ; dans un an, lorsqu’elle aura son année ; dans dix, lorsqu’elle rencontrera quelqu’un qui la mérite véritablement, elle me remerciera.

Paul en avait assez entendu. Il attrapa sèchement son manteau et sa bière.

— Ouais. Mais si elle n’est pas trop conne, elle vous en voudra seulement d’être un putain de connard.

La demi-Corona fut abandonnée sur le comptoir de Kiki dont le regard était soupçonneux et un peu inquiet.

— Un problème avec ce type ? demanda-t-elle à voix basse. Tu veux que j’intervienne ?

La gentillesse de la matrone le toucha. Il nia avec une douce résolution.

— Je rentre. Mon rendez-vous ne viendra pas. Merci pour la bière. Désolé, je n’ai vraiment pas le cœur à la terminer.

Elle balaya ses excuses.

— C’est qu’une bière. T’es sûr que ça va aller ?

— Oui. Merci, Kiki. À une prochaine fois.

Il passa la porte dans l’autre sens et sut que cette prochaine fois ne viendrait pas avant très longtemps, si elle venait un jour. Dès à présent, Pic avait Le Bord du Monde en horreur. Il ne voulait plus voir son enseigne, plus entendre ses musiques, plus boire sa bière et ses cocktails. Il ne voulait plus y penser. Il voulait l’éradiquer de ses souvenirs tout ce qui y avait trait. Et Laurelene. Laurelene, il voulait…

Paul ne put formaliser sa pensée. Il se sentait trahi, ressentait une haine féroce, mais pire que cela : du dégoût. Il était profondément dégoûté. Rien n’était juste. Le père de Laurelene n’était qu’un fils de pute injuste. Laurelene était injuste. Et sa putain d’existence était foutrement injuste.

Pic s’éloigna à pied, les yeux brûlants. Il n’allait pas lutter. Même avec toute la mauvaise volonté de la Terre, il était impossible de croire que Laurelene n’avait pas approuvé le comportement et les choix archaïques et tyranniques de son père.

En définitive, le monde était peut-être juste manichéen. Juste machiavélique. Et foncièrement arbitraire. Peu importait le blanc délayé dans le noir. On débutait en basculant dans l’antre du « mal », on restait mauvais. On commençait « bien », on finissait bon.

 

Désenchanté, écœuré, Pic retourna à sa voiture et rentra chez lui. Jamais le Général Pierre Delouis sonna chez lui. Jamais il ne revit Laurelene. Il trouva un travail trois mois plus tard où il rencontra Eléonore. Il se confia sur ses démons, les exorcisa définitivement, et l’épousa cinq ans plus tard.

End Notes:

 

Voilà, voilà... ! Une fin en demi-teinte.

Laurelene se sera fait manipuler par ses parents et aura perdu Pic, mais je ne tenais pas à terminer cette histoire sur un sad-end pour lui. Finalement, il est bien plus heureux avec Eléonore qu'il ne l'aurait jamais été avec Laurelene malgré le lien très naturel qui s'était créé entre eux.

J'espère que cette fin vous aura surpris et plu. Comme à chaque fois, je vous invite à me faire part de vos impressions !

 

Je vous remercie de m'avoir suivie jusqu'à la fin de cette histoire. :)

À bientôt pour de nouvelles aventures !

MCB

 

PS : pour les intéressés, vous pouvez suivre mes actualités sur ma page FB d'auteure et mon compte Twitter.

Cette histoire est archivée sur http://www.le-heron.com/fr/viewstory.php?sid=1910