Elisabeth, ou les mensonges de la nuit by Ella C
Summary:


Photo par urbex_bialystok sur DeviantArt


 


Nouvelle écrite pour l'Appel à Textes "Oiseaux de Nuit"


Je filais vers l'ennui à la vitesse révolutionnaire de ces nouveaux moteurs à vapeur. Me voici, isolée pour la saison à des milles de Londres, mes livres confisqués et mes lettres surveillées, dépendante d'un oncle dont j'ignorais tout. Mes parents confiaient à la campagne la tâche titanesque de rattraper mon éducation. J'étais cependant prête à jouer mon rôle si ce manoir acceptait de m'ouvrir les portes de la liberté.


Mes espérances, comme mes craintes, furent trompées.


 


 


 


Categories: Historique, Fantastique Characters: Aucun
Avertissement: Violence physique
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Oiseaux de nuit – Textes non-retenus
Chapters: 1 Completed: Oui Word count: 9699 Read: 666 Published: 05/07/2019 Updated: 06/07/2019

1. Chapitre unique by Ella C

Chapitre unique by Ella C

 

La voiture tressautait sur la route inégale. Je regardais le paysage de campagne défiler derrière la vitre, morose. Les roues tournaient, la ville s’éloignait et je filais vers l’ennui à la vitesse révolutionnaire de ces nouveaux moteurs à vapeurs. Mes parents m’envoyaient profiter de l’air frais de la campagne chez un oncle éloigné, espérant sans doute que le vent m’apprenne la convenance ou que les oiseaux m’empêchent de sortir à nouveau. Devant les voisins qui s’étaient étonnés des quantités de malles entassées, on avait feint une fragilité des poumons et un besoin de calme et de repos loin de la capitale. Leurs souhaits de rétablissement avaient été aussi mielleux que mes remerciements polis, mais mes géniteurs avaient semblé se satisfaire de cette hypocrisie manifeste. Hélas, maintenir les apparences n’avait jamais été mon fort et je doutais que ce le soit un jour.

Je portai la main à mon médaillon, jouai distraitement avec. Mes livres m’avaient été confisqués – fouiller entre mes corsages ne les avait pas découragés et, après y avoir trouvé Frankenstein soigneusement dissimulé, renverser mes bagages sur le parquet du salon pour me prendre mes romans un à un leur avait paru la solution toute naturelle. Ils m’avaient laissé une bible et un guide d’éducation pour occuper mon voyage, aussi m’ennuyais-je comme un rat mort dans cet espace clos et surchauffé. J’avais tenté de faire la conversation au chauffeur mais le ton doucereux et compatissant qu’il m’adressait, comme à une enfant s’étant gavée de bonbons, m’exaspérait.

Les cahots réguliers laissèrent place à des éclaboussures boueuses. Le véhicule pila ce qui eut l’intérêt d’apporter – enfin – un peu d’action après des heures de torpeur. D’un coup d’œil, j’évaluai un manoir de bois blanc et gris, engoncé de tourelles rosâtres. Un sentier rachitique délimitait deux plates étendues d’herbe et reliait les escaliers principaux à la grille d’entrée. Une clôture encadrait le domaine, résistant tant bien que mal aux assauts de la forêt alentour : des branches feuillues s’étaient glissées entre les barreaux métalliques, créant des zones d’ombre irrégulières sous le soleil couchant.  

Je forçai un sourire sur mon visage tandis qu’un homme avançait à notre rencontre.

« Elisabeth, ma chérie ! Quel plaisir de te voir ! La dernière fois, tu étais haute comme trois pommes et tenais à peine sur tes pattes !

– Bonsoir, monsieur.

– Allons, allons, appelle-moi Ernst je t’en prie. »

Il souleva un bagage, demanda au chauffeur d’en prendre un autre. « Non, non, il n’y a pas de domestiques ici, je fais tout par moi-même, j’ai la satisfaction du travail manuel et du repos mérité voyez-vous ». Je ne laissais pas percer mon étonnement et suivis ses directives.

Ma chambre se trouvait au deuxième étage, au bout d’un couloir feutré. De petits sachets de lavande séchée embaumaient la pièce. Un bouquet de fleurs sauvages trônait sur la commode. La décoration était sobre, à peine un cadre au mur, bien loin de l’ostentatoire dont j’avais l’habitude. Du reste, la pièce elle-même était tout en simplicité confortable : petite, tapissée de bleu et de bois, un lit et deux-trois meubles. « C’est que j’ai le goût des choses simples. »

Mes affaires déposées au pied du lit, je déclinai la collation offerte par mon oncle, ayant déjà mangé un sandwich en route. J’entrepris avec sa permission de visiter la maison pendant qu’il rangeait la voiture et que le chauffeur s’installait de son côté. Elle était à l’image même de mes quartiers et alliait l’efficacité et le confort de la vie d’un homme solitaire. La bibliothèque n’avait pas même de pièce consacrée et ne consistait qu’en trois étagères dressées entre le salon et la salle à manger. Les livres qui la remplissaient me satisfirent bien plus que sa taille, comme je reconnaissais des noms sur les tranches. Aux murs, les photographies montraient toutes sa jeunesse avec la famille, étudiant au bras de sa mère ou de ses grands-parents. Il y en avait même une de moi soufflant trois bougies, que mes parents avaient dû lui envoyer car je ne me rappelais pas l’avoir jamais vu à mon anniversaire.

Je m’en fus dormir avec le sentiment étrange d’avoir échappé à la sévérité parentale. Pourtant, si mon oncle était aussi calme que je le voyais, jamais mes parents ne lui auraient fait confiance pour me « remettre dans le droit chemin » et m’auraient envoyée droit au couvent. Allait-il me réveiller à l’aube pour m’attribuer une tâche ménagère quelconque ? M’envoyer en course aux quatre coins du village ? M’interdire de sorties ? Ou pire : se montrer gentil pour extorquer ma confession et mieux me manipuler ensuite ? Qu’écrirait-il dans ses lettres à mon propos ?

Je résolus de me montrer exemplaire et même, s’il le fallait, à vanter les bienfaits du mariage le temps de sonder ce personnage qui semblait prendre goût à éviter toute société.

 

Mes espérances, comme mes craintes, furent trompées. Oncle Ernst passa la journée à vagabonder de pièce en pièce, me faisant la conversation lorsqu’il s’ennuyait. Il resta un temps fou dans la cuisine mais refusa mon aide, pour s’enfermer dans son bureau à l’heure de midi. Il ne m’ordonna rien, me laissa libre de lire tout mon saoul, explorer la forêt quitte à défaire ma coiffure et alla jusqu’à me proposer papier, encre et enveloppes à la condition que je poste moi-même mes lettres… Pour « différend avec le facteur ».

Le soir, alors qu’il me proposait du thé après le dîner, il lança subitement la discussion sur les sciences et m’annonça posséder un télescope.

« Vraiment ? Vous pouvez observer la lune ?

–  Lorsque le temps est clair. Mais la lune n’est pas si loin pour un astronome… J’aimerais viser Mars ou Jupiter… Pourquoi pas le soleil !

– Ne risquez-vous pas de vous éblouir ?

– Les messieurs Barbicane, Ardan et Nicholl ne risquaient-ils pas de se rompre le cou en s’éjectant sur la lune ? 

– Mais se sont des personnages fictifs, dis-je, ce qui le fit rire.

– Certes, mais leur obus était bien plus dangereux dans l’univers de Jules Verne que les lentilles du télescope ne le sont dans notre réalité. »

J’étais dubitative ; mais il enchaîna en me proposant de me prêter l’outil en question alors je ne protestai pas.  

Lorsque la lune fut pleine, je sortis comme convenu dans le jardin pour l’observer. Le télescope était monté, prêt à l’usage, mais aucune trace de mon oncle. Il avait griffonné un mot me disant être pris de maux de tête et m’expliquant comment l’orienter, faire le point et quelques autres rudiments. L’engin était énorme, lourd et difficile à manier. Obtenir une image nette me prit longtemps et me laissa le front suant et les mains douloureuses, mais la vue en valait la peine. Je restai bouche bée devant les cratères qui s’offraient à mes yeux, semblant si proches et accessibles, pourtant si mystérieux. Je me sentais minuscule devant les kilomètres qui me séparaient de l’astre brillant et, en même temps, fière des progrès de nos sciences qui nous ouvraient de tels horizons.

Seules les gouttes de pluie me convainquirent de rentrer. Je devais bien avoir passé la moitié de la nuit dehors, mais je ne me sentais pas le moins fatiguée du monde. Armée de matériel à dessin déniché dans un secrétaire, je me postai à la fenêtre pour donner consistance à ces images merveilleuses Je n’étais pas grande artiste et le dessin ne transmettait en rien la beauté de mon souvenir, j’appréciais simplement la tâche qui m’absorbait tout entière.

Une sensation glaciale me fit sursauter, une ou deux heures plus tard. Mes pieds et le bas de ma robe de chambre étaient trempés. La pluie tombait à torrent, martelant les vitres à toute vitesse. Elle s’était infiltrée dans le lambris et imbibait les tapis du salon, les coins des murs. Je me levai d’un bond, évitant la flaque grandissante du mieux que le pouvais et finis par trouver des serpillères dans le réduis – à croire qu’aucune porte n’était fermée à clef ici. Je tentai de limiter les dégâts. Réveiller un Ernst souffrant me dérangeait, pourtant je dus m’y résoudre avant que la pièce ne fût inondée.

Je toquai à sa chambre : il n’y était pas, le lit n’était même pas défait. J’essayai son bureau, sa salle de bains qui ne m’apportèrent pas plus de réponse. Faute de mieux, je tentai mon étage, les pièces des invités et même les combles. Dans ces dernières, je ne vis que l’eau qui gouttait à travers le toit, un peu de poussière mais pas d’oncle caché entre les cartons. Je redescendis, inspectai la cuisine, la salle à manger, la cave, ne sachant quoi faire d’autre j’ouvris un ou deux placards et recommençai le tour de la demeure. Partout, le vent me répondait avec force de sifflements, la moindre porte s’ouvrait avec une facilité étonnante, mais mes appels restaient vains. A ce stade, je ne savais plus si je cherchais l’homme par inquiétude pour son mobilier humide ou à cause de son absence elle-même. Je risquais néanmoins le nez dehors pour fouiller la cabane de jardinage – sans résultat – et retournai à la douceur de la cheminée dans un état physique et nerveux proche de celui des tapis dégoulinant d’eau. Mon éducation inutile me dictait d’alerter les concierges pour qu’ils lancent l’alerte au village et isolent le rez-de-chaussée – pourquoi diable aucun manuel de savoir-vivre n’enseignait-il quoi faire en de telles situations !

Je me préparais un thé pour m’occuper les mains. Après quelques minutes à mélanger énergiquement le sucre, je décidai que les murs étanches comme du papier pouvaient bien attendre, mais qu’il fallait au moins épargner les meubles. Je m’échinai à rouler les tapis et à pousser table basse, guéridon, lampes, tout ce qui était assez léger pour mes bras. J’empilai soigneusement les livres – on n’était jamais trop prudente quand il s’agissait de sauver la littérature. Le couloir avait des airs de parcours d’obstacles après mon ménage. Peut-être cela remettrait-il les idées de mon oncle en place à son retour le lendemain et lui ferait penser à me prévenir lors de sa prochaine sortie impromptue. J’eus une pensée triste pour le télescope trop lourd pour que je puisse le mettre à l’abris et sans doute endommagé par l’intempérie.

L’aube commençait à pointer quand il me sembla nécessaire d’aller dormir. Cependant, je ne fus pas allongée depuis deux secondes qu’un bruit de porte effaça aussitôt toute la fatigue. Je dévalais les marches sans me soucier d’être présentable.

« Elisabeth ! Pardonne-moi, je t’ai réveillée ? Tu as une petite mine… »

Ernst était trempé des pieds à la tête. Sa chevelure s’aplatissait comme une crêpe dans du miel et les gouttes glissaient de son front jusque dans le col de sa chemise. Il avait voulu accrocher son chapeau de feutre au porte-manteau, mais déformé comme il était on aurait dit un chiffon. Il eut une grimace en voyant la flaque se créer à ses pieds.

« Vous… allez mieux ?

– Oh oui, merci de t’en inquiéter. Ce n’était qu’un léger mal de tête. Puis un ancien collègue m’a appelé au milieu de la nuit, une expérience sur laquelle il voulait absolument mon avis... Tu sais, quand les scientifiques sont inspirés… Il habite de l’autre côté du village, alors je pensais rentrer bien plus vite. Comment s’est passée la soirée, de ton côté ? Tu as pu observer la lune avec ce temps ?»

Je le suivis dans le couloir, prête à lui résumer la catastrophe, mais m’arrêtais net. Les meubles avaient disparu. Les piles bancales de livres, le tas de tapis, les lampes éteintes… J’étais certaine de les avoir entassés contre ce mur précisément – j’avais trimé pour les soulever ! Même le salon était intact : pas d’eau au sol, pas de traces sur les murs, le mobilier à sa place sec comme d’habitude… Pourtant, les conséquences de la pluie se voyaient toujours dans le jardin. Le télescope dégoulinait, l’herbe était jonchée de feuilles portées par le vent.

« Vous avez tout rangé ? m’étranglai-je. Comment est-ce possible ? Si vite ! 

– Que veux-tu dire ?

– Il y a eu une fuite sur la fenêtre du salon cette nuit, alors j’ai déplacé les meubles pour éviter qu’ils ne soient abîmés par la pluie.

– Je n’ai rien vu, fit-il, étonné. Tout était en ordre quand je suis rentré. »

 

Pourquoi mentait-il ? fut ma première ma pensée. Je me repris rapidement : il venait d’arriver, portait encore son manteau détrempé, il n’avait certainement pas eu le temps de ranger ce qui m’avait pris une bonne heure à déplacer. Alors qui, si nous n’étions que deux dans cette maison ? Avais-je rêvé ? Je voyais à son regard qu’il pensait que je me jouais de lui – un pli s’était creusé entre ses sourcils et ses yeux détaillaient mon visage. Il s’approcha de moi.

            « Tu es sûre de toi ? »

            J’acquiesçai et soutins son regard. Ses yeux inquisiteurs me brûlaient. Etais-je une enfant prise en faute pour me réprimer ainsi ? Pourquoi avais-je envie de détourner la tête – non, pourquoi une honte que je ne ressentais pas s’imprimait-elle sur mon corps – alors que je me savais au-dessus de tous soupçons ? Cette habitude de courber l’échine devant toute forme d’autorité était une si vieille amie qu’elle se transformait en réflexe. Je m’en voulais, je haïssais ces mots coincés dans ma gorge et ma bouche qui refusait de s’ouvrir – mais que pouvais-je dire de plus que ce qu’il ne croyait déjà pas, au risque d’être ridicule ?

            « Les tapis s’étaient imbibés d’eau, alors je les ai roulés dans le couloir. J’ai poussé les fauteuils et ai empilé les livres dessus. Je ne voulais pas que les pages gondolent… »

            Il posa une main sur mon front, une autre dans le creux de ma gorge. Du doute, il passa à la compassion et l’inquiétude.

            « Tu es fiévreuse, ma chérie. Tu as dû attraper froid à trop observer les étoiles dehors… Grand Dieu, tu n’as pas du tout dormi ? Ce n’est pas raisonnable…Va te coucher, je t’apporte une soupe et nous appellerons le médecin demain. »

            La frustration et l’impuissance serraient ma gorge, voilà ce que j’avais ; le sommeil avait fui devant l’étrangeté de la situation et je me sentais pleinement réveillée. Mais il me poussa doucement de la main alors, sachant qu’argumenter serait vain, interminable et douloureux en plus de renforcer cette idée qu’une surveillance m’était nécessaire, je jouai l’obéissance et suivis son ordre.

            Je dormis une grande partie de la journée, me réveillai le temps de boire une soupe et de ressasser les évènements, puis sombrai à nouveau dans les bras de Morphée. Je me levai pour de bon alors que l’horloge sonnait dix-huit heures trente, les idées claires et déterminée à faire profil bas auprès de mon oncle jusqu’à trouver une explication logique… Je refusais qu’il me prenne pour une menteuse ou une manipulatrice, mes parents suffisaient bien.

            A ma grande joie, je trouvai en m’habillant une lettre posée sur ma commode. 

 

« Elisabeth,

 

J’espère que cette lettre arrivera bien entre tes mains. Julian est venu me trouver tout à l’heure et m’a dit avoir vu une voiture chargée de bagages quitter ton portail... J’ai réussi à obtenir l’adresse même si tout mon salaire du jour y est passé (l’histoire serait amusante sans cette urgence, je te la confierai plus tard) et je t’écris aussi vite que je le peux. Tes parents t’ont à nouveau punie, n’est-ce pas ? Pourquoi, que s’est-il passé ? Est-ce à cause de ma dernière lettre ? Je n’ai jamais obtenu la réponse, s’il te plait rassure-moi et dis-moi que tu l’as bien reçue intacte…

Je suis retournée au music-hall, j’ai plein de choses à te raconter. Mais confirme-moi d’abord que je peux t’écrire sans risque : j’attends ta réponse pour la première distribution de courrier demain matin ! Tu peux adresser ta lettre directement chez moi, mes parents sont de sortie ce soir, ils dormiront suffisamment tard demain matin pour que je la récupère avant eux.

J’espère de tout cœur que tu vas bien. La campagne est-elle si ennuyante qu’on la raconte en ville ?

Prends soin de toi,

Helen »

 

Je courus prendre papier et encre dans le secrétaire. J’attendais un signe d’elle depuis qu’elle m’avait demandé de ne plus lui écrire chez elle de peur que ses parents, qui s’opposaient fermement au suffrage des femmes, apprennent nos discussions politiques. Dans ma réponse, je l’empressai de me raconter en détails la réunion que j’avais manquée et lui contai également tout ce qui m’était arrivé les deux jours précédents. Je m’attardai sur la nuit de la veille, souhaitant avoir son opinion sur l’étrangeté de l’affaire. Je rédigeai à toute vitesse sans m’attarder sur les politesses en espérant que mon récit ne serait pas trop décousu. Je griffonnai l’adresse, collai un timbre et, enfilant mes bottines, sortit à la recherche de la boîte postale. Le courrier était ramassé au plus tard à dix-neuf heures trente, si je tardais trop ma lettre ne partirait que le lendemain matin, trop tard pour Helen.

Le manoir d’oncle Ernst se trouvait à l’écart du village, j’en étais donc quitte pour marcher. Heureusement je m’éloignai de la forêt, mais les petites routes de gravier qui s’enfonçaient dans le village n’étaient pas des plus rassurantes. Je ne connaissais personne et, étant donné le manque de discrétion de mon arrivée, les habitants devaient me prendre pour une citadine capricieuse en exil. La nuit hâtive d’octobre ne me faisait pas plus sentir à mon aise et j’accélérai le pas. La boîte postale se trouvait, selon Ernst, sur la place devant le temple. Je me guidais avec le clocher qui traçait une ombre pointue au-dessus des maisonnettes et, à force de tourner dans les rues emmêlées, je finis par découvrir le bâtiment lui-même : une simple porte de bois surmontée d’une petite croix taillée dans la pierre du mur, peu de décorations. La boîte postale se trouvait effectivement sur le bord de la place, mais je remarquai avec surprise qu’elle était condamnée. La Royal Mail avait accroché un petit panneau « hors d’usage » et, en effet, elle portait encore la couleur verte du début du règne. Déstabilisée, je jetai un regard circulaire : aucun hexagone rouge. Je m’engageai dans la rue principale à la recherche de quelqu’un pour m’aider. Le village n’était pas grand, elle ne devrait pas être bien difficile à trouver mais les minutes défilaient et je ne voulais pas manquer l’employé de poste.

Je finis par croiser un jeune garçon que j’interpellai. Il me regarda, suspicieux :

« J’vous ai jamais vue, vous. Vous êtes qui ?

– Elisabeth Hughes, je viens d’emménager dans le manoir près de la forêt. Je suis la nièce d’Ernst Taylor.

– J’sais pas de qui vous parlez, lâcha-t-il, mais j’sais que le manoir là-bas il est abandonné depuis longtemps. Même mon père l’a jamais vu en bon état, y’a qu’mon grand-père qui a connu le m’sieur qui vivait dedans. Mais y’a pas de soucis si vous aimez les toiles d’araignées… La boîte postale, elle est près du marché, vous prenez deux fois à droite pis à gauche. »    

La surprise m’empêcha de répondre et je le regardais me saluer d’un haussement d’épaules et entrer dans l’une des maisons avec ses paquets. Il avait déballé sa tirade avec tant de nonchalance et de persuasion que l’on pourrait croire qu’il disait la vérité… Pourtant je savais bien que non. Il devait parler d’une autre demeure dans les environs ou alors la sienne avait été détruite avant mon emménagement car, si mon oncle avait une bâtisse en ruine en guise de voisins, je crois que je l’aurais remarqué bien avant. Ou bien s’amusait-il simplement à se moquer de moi.

Sans plus me poser de questions, je suivis ses directives au pas de courses et arrivai devant la boîte au moment où le postier l’ouvrait. Je fus devant lui en deux enjambées et, soulagée, je lui confiai ma précieuse lettre, le remerciai et fis demi-tour sans plus attendre. L’homme me sembla sympathique, je me demandai s’il était celui que mon oncle n’appréciait pas... Avec la nuit étaient tombées les températures, je frissonnai en resserrant mon foulard autour de mon cou. Je ne fus pas mécontente de trouver un feu brûlant généreusement dans la cheminée du salon et ne m’étonnai pas outre mesure de voir toutes les autres lumières éteintes. Ernst était rentré si tard la nuit précédente qu’il n’était pas étonnant qu’il se couche tôt ce soir-là. Il était gentil d’avoir pensé à chauffer le salon pour que je puisse lire à mon aise.

Je me lovai dans un fauteuil et repris le roman commencé auparavant. A ma plus grande satisfaction, la bibliothèque regorgeait de titres récents, de Grande-Bretagne ou d’ailleurs, notamment Les Mystères d’Udolphe qui m’intriguait depuis que j’avais lu les critiques enflammées qui l’avaient encensé à travers l’Europe.

Les flammes perdirent peu à peu en intensité, aussi posai-je le tome sur la table basse devant mon siège et allait chercher un tisonnier et du petit bois pour le raviver. J’imitais tant bien que mal les femmes de chambre que j’avais vu faire des centaines de fois chez mes parents. J’eus l’impression de ne pas m’en sortir trop mal malgré ma difficulté à contrôler la force du brasier : les flammes s’élevèrent d’un coup quand je les attisais, me prenant par surprise. Le « confort pratique » de mon oncle me faisait réaliser mon absence d’autonomie pour les tâches les plus quotidiennes – mon privilège de ne pas avoir à m’en soucier aurait dit Helen. Satisfaite de sentir à nouveau la chaleur caresser mes joues, je me rassis pour replonger aux côtés de l’héroïne. J’effleurai la table basse de la paume, tâtonnai en vain et me redressai aussi sec. Je regardai sur les accoudoirs, entre les coussins, sous la table basse, sur la tablette de la cheminée… Comment pouvais-je égarer un roman en si peu de temps ?

Une migraine s’était installée dans mon crâne, pulsait à son aise dans mes tempes, quand je le retrouvai dans le réduis à l’endroit exact où j’avais pris le tisonnier – mais celui-ci était toujours devant la cheminée alors que j’étais certaine de l’avoir rangé. Une lassitude immense s’abattit sur mes nerfs. Si j’en étais à confondre un rectangle en papier avec un cylindre de métal, autant aller dormir immédiatement. 

J’éteignis le feu – après l’inondation manquée je préférai éviter l’incendie – et montai l’escalier d’un pas lourd. Je n’avais aucune raison d’être aussi épuisée, pourtant mes paupières se fermaient contre ma volonté et le monde me semblait couvert de brume. J’estimai mal la distance séparant la poignée de la porte au mur et me cognai contre le chambranle en voulant entrer dans ma chambre. Les gestes les plus simples comme enfiler une robe de nuit devenaient si étrangement laborieux que je me demandai si je n’avais pas ingéré une drogue quelconque. Au lieu d’ouvrir la commode, je voulus tirer les tiroirs des rideaux et après avoir réussi tant bien que mal à trouver mon vêtement, j’essayai de fermer le miroir au lieu de la fenêtre, d’éteindre le bouquet de marguerites au lieu de la lampe de chevet… J’avais beau me frotter les yeux et me passer un linge humide sur le visage, mon esprit refusait de voir la pièce comme elle l’était réellement. On aurait dit que les meubles s’étaient tous déplacés de quatre-vingt-dix degrés. J’atteignis l’apothéose en voulant m’allonger sur mon lit et en manquant de tomber car je m’étais penchée au-dessus du vide. J’étais encore assez lucide pour rire de ma torpeur ridicule, mais je ne dépensai pas d’énergie à me questionner et, dès que je pus enfin me glisser sous les couvertures, je me laissai sombrer.

Je me réveillai en sursaut quelques heures plus tard en ayant l’impression d’avoir trop dormi. Je me tournai et retournai puis cédai les armes en pensant que, tant qu’à avoir un rythme de vie totalement décalé, je pouvais aussi bien le mettre à profit en lisant plutôt qu’en fixant le plafond ou qu’en comptant les moutons. Je redescendis dans le salon d’où le roman n’avait, cette fois, pas bougé. Je toussai aussitôt. J’ouvris les fenêtres en grand pour évacuer cet air chargé de gaz, sans doute celui qui m’avait plongée dans cette léthargie, plus tôt… Heureusement que j’avais éteins le feu et que j’étais vite sortie respirer un air sûr à l’étage, sinon quoi je me serais sans doute évanouie sous les vapeurs et aurait par la même occasion intoxiqué toute la maison.

Je griffonnai un mot informant Ernst des problèmes d’aération de la cheminée et le posai sur la tablette pour qu’il le voit demain avant de l’allumer. Nous ne risquions rien tant qu’elle était éteinte, alors il ne me semblait pas nécessaire de le réveiller pour lui dire qu’il faudrait appeler un ramoneur. Je pris le roman, remontai à l’étage et m’installai dans le petit salon qui faisait face à ma chambre.

L’on remarquait tout de suite, en entrant, que cette pièce n’était pas des plus utilisées. Pas un objet ne dépassait, elle était baignée d’immobilité comme une mise en scène qui aurait été oubliée après la répétition. Je pouvais dire à l’éclat du guéridon et à la senteur des roses blanches qu’elle avait été rafraichie et réaménagée récemment. Un petit buffet de bois contenait une belle bouteille de rhum neuve et quelques verres. Sans doute étais-je la première personne depuis longtemps à m’asseoir devant ce petit balcon, recroquevillée sous ma couverture, faisant face aux étoiles. Je ne lus pas beaucoup, arrivant rapidement à la fin de mon tome. Je redescendis prendre les deux suivants puis me réinstallai, impatiente de savoir la suite. La lumière blafarde de la nuit dans mon dos tombait sur ma page et accompagnait l’atmosphère calme de mon récit. La douce odeur des fleurs de lavande donnait sens à la maison feutrée, la bouteille de champagne aux dîners mondains. Le froid durcissant, je resserrai ma robe de chambre autour de mes jambes.

Je descendis à nouveau aux alentours de deux heures du matin pour me servir un verre d’eau. Voyant l’heure, j’hésitai à aller me coucher mais en vint à la conclusion que rien ne me poussait à être raisonnable. Mon oncle avait trop à faire en journée pour s’indigner si je la passais au lit et l’obscurité avait un côté fascinant qui seyait à la lecture bien plus que le jour. Alors je remontai derechef, posai mon verre à côté de la bouteille poussiéreuse et m’assit à l’identique, dos aux rideaux fermés et éclairée par les lueurs jaunes des lampes.

Il me vint à l’esprit, dans cette atmosphère si paisible, que le silence était le même la nuit où j’avais tenté de m’enfuir – mais il était trop tôt pour réessayer, je devais d’abord trouver comment survivre dans le monde sans tuteur et récupérer mon argent.

 Les bruits de la vie me prirent par surprise. Une porte se ferma quelque part puis un pas fit craquer les marches de l’escalier. Ecartant les pans de tissu, je découvris les premières couleurs de l’aube. L’odeur de pain chaud me convainquit d’aller saluer mon hôte.

Il avait disposé pain, beurre, confitures, thé et jus sur la table de la salle à manger et se préparait un toast.

« Vous vous levez tôt, commençai-je d’une voix douce pour ne pas le faire sursauter.

– Elisabeth ! Oui hélas, je dois être à Londres à neuf heures. Un rendez-vous avec mon notaire… Tu es bien chanceuse de ne pas avoir à te préoccuper des affaires d’argent et de propriété crois-moi… Mais installe-toi, viens manger ! »

Mon estomac se rappela subitement ne rien avoir avalé depuis la soupe de la veille. Je pris une tasse de thé et me préparais une tartine.

« Je risque de rentrer tard. Je comptais t’en prévenir hier mais tu as dormi pratiquement toute la journée… Tu te sens mieux ? »

J’opinai et bus une gorgée. La chaleur du liquide était agréable, mais il avait perdu tout son goût… Je voulus masquer ma déception par une bouchée de pain : un arrière-goût de brûlé se mêla au sucre des groseilles. Ernst ne semblant pas troublé par ces faux-pas culinaires, je ne dis rien.

« A mon retour, fais-moi penser à t’apprendre à ranger un télescope. Il n’est pas bon qu’il prenne la pluie. 

– Je vous le rappellerai. Je crois qu’il faudrait aussi vérifier la cheminée, je lisais hier dans le salon et elle dégageait des vapeurs qui m’ont donné une migraine.

– Oui, j’ai vu ton mot en me levant. Tu lis toujours autant, n’est-ce pas ? fit-il mi amusé, mi pensif.

– En effet.

– Je me souviens que, lorsque nous avons fêté tes trois ans, mon livre t’intriguait bien plus que la poupée que je t’avais offerte… Tu n’as pas cessé de me demander de te lire, alors qu’il s’agissait d’un manuel de physique avancée. »

La poupée avait dû bien peu m’intéresser en effet puisque je n’en conservais aucun souvenir et pourtant toutes celles que j’avais eues petite fille se trouvaient dans une boîte au-dessus de mon armoire. Ce serait, d’après ma mère, idiot de les jeter alors que je pourrais les donner à mes propres enfants…

« Je devais déjà me douter que les occasions de poser les yeux sur un livre de science théorique seraient rares, répondis-je pince-sans-rire. 

– Qu’en sait-on ? Le Girton College ne vient-il pas de s’ouvrir aux femmes ? Vous pourrez bientôt assister les étudiants masculins. »

J’avais eu cette conversation assez de fois avec mes parents pour savoir qu’il était bien trop tôt pour la commencer. J’eus un petit sourire et l’interrogeai plutôt sur ses activités de scientifique mais il resta vague. Nous finîmes notre petit-déjeuner en comblant le silence de phrases vides, puis il partit et j’allai me coucher.     

 

 

Mon sommeil fut rythmé de cauchemars. Des flammes incontrôlables s’élevaient autour de moi et m’emprisonnaient, étouffaient mes appels à l’aide. Les brûlures grimpaient à mes membres, la douleur me laissait convulsant, sans voix… Puis la pluie éteignait le feu, m’offrait une seconde de répit et l’illusion d’un sauvetage, avant de s’intensifier, de me fouetter les bras, les jambes, la gorge. Le sol se changeait en une nappe mouvante dans laquelle je m’enfonçais inexorablement, me débattais désespérément, le cœur battant à mille à l’heure, mes poumons brûlants de sel. J’étouffais. L’eau voilait mes yeux et il me semblait, derrière mes larmes impuissantes, qu’un décor de couleurs vives tentait de se construire dans les profondeurs, mais se défaisait toujours, incapable de s’arrêter sur une forme. Je tendis les doigts, trouvai mystérieusement la force de me projeter vers les ombres rouges, jaunes, violettes… Juste pour être mieux prise dans un tourbillon d’aquarelle, capturée par des monstres sans relief qui fondaient sur moi, tâchaient ma peau de peinture, puis reculaient une seconde pour mieux écraser mes espoirs lorsqu’ils revenaient me prendre dans leurs chaînes. Et telle une balle en plomb, je m’enfonçais toujours, recroquevillée en chien de fusil pour me protéger de leurs assauts. L’un d’eux trouva quand même l’occasion de glisser une main sous mon menton, de me faire relever la tête et de coller son visage turquoise au mien. Son souffle froid gela ma volonté, je demeurais suspendue à cette paume immatérielle. Les deux orbes d’une blancheur laiteuse m’hypnotisèrent, deux ronds parfaits à la place des prunelles. Captivée, je plongeai dans la clarté sans fin, aveuglée par leur lumière brillante et le monde se renversa. Je tombai, léthargique, vers la surface, filant vers le haut à toute vitesse. La dernière chute, je heurtai la surface et la claque brutale me ramena sur Terre.

Respirer était difficile. Penser était difficile. Saisir que j’étais dans une chambre, protégée par une couette, un toit, des murs pour bloquer la peur dehors. Accueillir la douceur du coton et la délicatesse des tulipes. La sécurité.

Mes tremblements cessèrent peu à peu, je pus recoller mes idées entre elles et le tableau, enfin clair, me montra les larmes sur mes joues, les draps retournés et mes ongles enfoncés dans le matelas. Le vase de fleurs posé sur la table de chevet gisait au sol, fracassé sans doute par mes mouvements paniqués. Il me vint à l’esprit qu’il n’y avait personne ici pour me reprocher d’avoir crié ou pour me demander si j’étais folle, pas plus qu’il n’y avait quelqu’un pour me réconforter... Puis je vis l’heure. Les souvenirs ressurgirent, un vieux réflexe d’autoprotection : je réalisai que si Helen avait reçu ma lettre ce matin alors sa réponse devait être déjà arrivée. Ses mots de réconfort. Je dévalai les escaliers pieds nus, encore trempée de sueur, le cœur emballé et le souffle court. Je me jetai contre la porte pour l’ouvrir et

Non.

Je jouai avec la poignée.

Elle était fermée.

Quoi ?

Je me reculai et examinai la porte comme si je la voyais pour la première fois. Je réessayai de l’ouvrir, doucement, tournant soigneusement la poignée pour mieux voir le moment où elle bloquerait. Puis j’appuyai plus fort, y mis tout mon poids, m’assurant qu’elle n’était pas simplement coincée. Quelque fût la façon dont je m’y pris, elle demeura close. J’essayai même l’épingle à cheveux comme dans mes romans d’espionnage, mais le loquet ne céda pas. Ernst l’avait sans doute fermée à clef en partant, pensai-je pour me rassurer. La soirée était avancée, il allait rentrer bientôt et je pourrai récupérer le courrier. Cela ne me rassura cependant pas tout à fait. Cette décision avait un goût étrange : pourquoi m’aurait-il sciemment enfermée ? Avait-il reçu l’ordre de ne jamais me laisser sans surveillance ? Est-ce que la prochaine personne que je verrai franchir ce porche ne serait pas un chaperon qui allait étudier chacun de mes gestes, jusqu’à que mes doigts saignent à force de coudre et que j’apprenne le manuel de savoir-vivre par cœur ? Ou est-ce que mon oncle allait entrer l’air de rien et s’étonner de ma question – encore ?

N’allait-elle pas s’ouvrir subitement comme les meubles avaient quitté le couloir pour reprendre leur place dans le salon ? Ma conscience me trompait-elle ?

Les portes qui donnaient sur le jardin étaient maintenues closes par la même magie. Les fenêtres du rez-de-chaussée aussi. Je ressentis l’urgence de sortir. Immédiatement.

Je m’arrêtai aux pieds des escaliers et considérai sérieusement la décision que je m’apprêtais à prendre. Ernst allait bientôt renter, ne cessai-je de me répéter. Le risque n’était pas nécessaire. Il allait rentrer et ouvrir ces damnées portes. Je n’étais pas certaine, dans ma fébrilité, de pouvoir attendre son arrivée. C’était une perte de contrôle bien trop grande que de me dire que je serais incapable de sortir sans mon oncle pour m’accompagner. J’avais déjà subi les caprices de mon propre cerveau en rêve, et ceux de ce gamin qui pensait que je vivais dans une ruine, et ceux de l’intrus qui avait rangé après la pluie, et ceux de mes parents qui m’avaient envoyée ici… Je n’avais jamais voulu perdre mon indépendance, c’était précisément la raison de ma punition – j’avais marqué cette assertion d’un trop grand coup – je n’allais pas commencer pour un tour de clef dans une porte. Et les étages n’étaient pas si hauts.

            J’entrai dans ma chambre, écartai les rideaux, ouvris la fenêtre avec satisfaction. Sauter me parut immédiatement une mauvaise idée. Je réservai la corde en draps noués aux héroïnes de contes. Je me souvins d’une échelle dans la cave et refis aussitôt le chemin inverse. Evidemment, les portes intérieures s’ouvraient sans résistance et je n’eus aucun mal à retrouver l’objet aperçu lorsque je cherchais mon oncle. La monter ne fut pas aisé, la passer par la fenêtre franchement difficile. Elle était un peu courte mais semblait tenir contre le mur. Pour faire bonne mesure, j’essayais une dernière fois d’ouvrir la porte d’entrée sans plus de succès. Alors je pris une grande inspiration et mon courage à deux mains, vérifiai que personne ne passait assez près pour me voir et m’agrippai de toutes mes forces aux rebords de la fenêtre tandis que je l’enjambai. Je passai les barreaux métalliques un à un et sautai sans trop de mal dans l’herbe du jardin. Je ne me donnai pas même le temps de frissonner dans le froid nocturne et courus jusqu’à la boîte aux lettres.

Une déception immense s’abattit sur mes épaules en voyant qu’elle était vide. Puis de l’inquiétude : est-ce que quelqu’un avait intercepté ma lettre et avait empêché Helen de me répondre ? Est-ce qu’elle n’avait simplement pas eu le temps de m’écrire pour la dernière distribution de la journée ?  Est-ce qu’elle s’était perdue ? Était-ce un problème de la Royal Mail ou de mon amie ? Mes mains se mirent à trembler. A défaut d’Helen, j’avais besoin de quelqu’un à qui parler.

Avisant ma robe de nuit et mes pieds nus, je voulus rentrer pour me changer. Evidemment, la porte était fermée de l’extérieur aussi et Ernst n’était pas le type de personne à glisser la clef sous le paillasson. Je fis le tour de la maison, pensant passer par ma chambre. Devais-je, postée devant le mur nu, m’étonner que l’échelle ait disparu ? J’avais vu plus étrange, n’est-ce pas ? Quiconque pouvait passer dans le jardin et se dire que l’échelle avait été oubliée là car, après tout, pourquoi aurait-elle été dehors alors que la nuit masquait les barreaux et que l’on risquait de se briser le cou en chutant ? Je ris nerveusement. Peut-être avait-elle été volée et alors j’étais condamnée à casser un carreau pour rentrer, comme une voleuse moi aussi. Mon oncle me croirait-il si je lui inventais une telle histoire à son retour – un cambriolage qui m’aurait réveillée en pleine nuit, hélas je n’avais rien pu voir ? A moins qu’il ne soit enfin de retour et qu’il ait déplacé l’échelle lui-même en pensant que je l’avais oubliée… Je refis un tour de la demeure : aucune lumière n’était allumée, la grille était fermée et les portes tout aussi verrouillées. Rien pour me laisser penser qu’il y avait âme qui vive. Le clocher sonna huit heures et le bruit résonna dans le vide comme un glas. Je pouvais rester assise sur le perron en attendant qu’un miracle fasse tourner les serrures ou sortir à la recherche d’aide et provoquer le miracle. La question était : est-ce que les miracles aiment les jeunes femmes mal habillées et perdues ?

Je trouvai une vieille paire de bottes dans la cabane de jardinage, trop grandes, trouées et rugueuses mais elles m’évitaient de marcher sur les cailloux de la route. Les toiles d’araignées, les divers insectes et les planches manquantes du toit me dissuadèrent de m’attarder dans le cabanon et je sortis rapidement de la propriété en direction du village. Contrairement à Londres, les rues n’étaient pas éclairées de réverbères et je n’avais pas de lampe, aussi marchais-je avec précaution ne souhaitant pas me faire remarquer. J’étais en route depuis cinq minutes quand des éclats de voix me prirent au dépourvu :

« Tu penses que c’est un fantôme ?

– Nan, elle avait une voix trop jolie pour ça. Les fantômes ça hurle et ça fait ‘ouuh’ dans les miroirs…

– Si j’étais un fantôme au milieu d’un village, je crois que je voudrais pas me faire remarquer alors je ferai pas ‘ouuh’.

– P’tet, mais si t’étais un fantôme t’aurais aussi un grand drap noir sur ta tête et tu s’rais plus vivante. Donc t’es pas un fantôme.

– Mais elle, elle avait pas de drap non plus.

– Nope. Donc c’pas un fantôme. Juste une dame qu’habite dans des endroits bizarres.

– Mais personne voudrait bien habiter dans cette maison-là !

– J’sais pas. Il paraît que les gens vivent même plus dans des maisons à Londres. Ils ont qu’un étage pour toute leur famille et les familles sont empilées les unes sur les autres. Au moins c’te maison-là elle est grande et elle a un jardin.

– Ah, oui. Peut-être qu’elle avait plus d’argent et qu’elle a préféré habiter ici que dans une boîte.

– Ouais. Mais elle aurait dû l’dire à Tommy qu’elle voulait son courrier là-bas, parce que moi j’vais pas la chercher partout pour lui donner sa lettre.

– Eh, c’est toi qui lui as dit que tu l’avais déjà croisée et que tu savais à quoi elle ressemblait ! Si tu voulais pas, fallait pas lui parler de la dame. »

Le second grommela quelque chose comme « tu l’aurais croisée t’aurais parlé aussi » et je pressai le pas. Il y avait trop peu d’inconnus et de maisons excentrées dans ce village pour que le doute soit permis. L’espoir me revint, léger et apaisant. 

« Excusez-moi ? Les enfants ! »

Le bonhomme que j’avais déjà croisé devant le temple donna un coup de coude à sa comparse et murmura un « c’est elle ! » excité. La fillette me détaillait de la tête aux pieds, méfiante.

« Le facteur il m’a donné une lettre pour une Elisabeth dans la maison hantée, c’est bien vous m’dame ? J’me rappelle bien qu’vous vous appelez Lizzie. 

– Oui, oui, c’est moi, est-ce que tu peux me la donner s’il te plaît ? Je l’ai attendue toute la soirée… 

– Répondez d’abord à notre question. » Elle avait arrêté le bras de son frère en plein mouvement, m’empêchant d’attraper la précieuse missive d’Helen. « Vous êtes là depuis combien de temps ? Pourquoi vous êtes venue ici ? C’est qui votre oncle ? »  

Je forçai un sourire et les réponses. Autant satisfaire leur curiosité. Mais lorsque j’en vins à expliquer que mon oncle était Ernst Taylor, qu’il avait pris sa retraite dans le village, une incrédulité pleine d’innocence s’empara du visage encadré de tresses blondes. L’autre souffla « j’te l’avais dit qu’elle y croit » en secouant la tête, comme si j’étais un cas irrécupérable. Je pinçai les lèvres et pris ma voix la plus adulte, même si je devais être leur aînée d’à peine cinq ans.

« Je peux comprendre que la maison vous intrigue. Elle est tout près de la forêt, vieille, et mon oncle y vit seul depuis des années. A votre âge je m’amusais aussi à m’inventer de telles histoires, parce que les monstres sont bien plus amusants que les adultes, pas vrai ? Avoir un fantôme pour voisin, ce serait tellement excitant ! Et sa nièce fantôme qui vient lui tenir compagnie ! Je peux comprendre que vous vous amusiez, mais il ne faut pas propager des rumeurs sur les gens de cette façon. Si vous voulez que le manoir soit abandonné, délabré, habité par les courants d’air… Soit. Cela ne veut pas dire qu’il l’est réellement et que vous devez en parler ainsi au facteur quand il essaie de faire son travail… »

Leurs mines se renfrognèrent et devinrent franchement hostiles.

« C’est pas des mensonges ! Tout le monde les voit, les ruines ! Pas seulement nous et vous pouvez demander aux grandes personnes aussi si vous nous croyez pas !

– Pourquoi vous croyez qu’Tommy il veut pas vous donner l’courrier ? me défia le petit m’empêchant d’attraper ma lettre. Y’a pas que nous !

– C’est ridicule. J’ai déjà croisé l’employé de poste. C’est un brave homme qui fait son travail… Il n’aurait pas refusé.

– Pourquoi moi j’lai alors et pas lui ? Hein ? Tommy il sait bien qu’la maison elle est hantée, il sait pas qui vous êtes mais il fait pas confiance à une dame qui dit habiter là-dedans ! Y’a qu’moi et Maggie qu’ont accepté de v’nir ! On est v’nu dans la nuit juste pour vous, alors nous faites pas la morale ! 

– On connait le village comme notre poche madame. Si on vous dit que y’a jamais eu personne qui est entré dans cette maison et que y’a pas de scientifique dans le village, c’est que y’en a pas. Si vous nous croyez pas, demandez au pasteur qui y’a à la messe le dimanche. »

Cette fois, je ne cachai pas mon rire. Je ne comprenais pas bien comment ces enfants comptaient me faire avaler qu’un homme que je voyais tous les jours en chair et en os n’existait pas – c’était juste énorme, juste trop. La goutte d’eau qui fit déborder le vase. Je pris ma lettre de force, leur lançai une dernière fois d’arrêter les sottises – surtout si la même sottise était répétée plusieurs fois – et les quittai sur cela. La glissant entre deux pans de ma robe faite de trop peu de tissu pour ce froid, je me pressai vers le village où je serais, à coup sûr, mieux accueillie que par ces enfants. Les habitants pouvaient bien comprendre que je m’inquiétais que mon oncle ne rentre pas, d’autant plus si j’étais coincée dehors… 

J’arrivai sur la place du temple, la seule dont je me rappelai avec précision. Je frappai à la porte du presbytère et expliquai en deux mots ma situation au pasteur qui m’ouvrit. Il m’assura ne pas avoir vu de voiture passer dans le village, ni ce matin-là en direction de la ville ni ce soir-là pour en revenir, mais accepta gentiment de me faire entrer. Je me réchauffais un peu, le remerciai chaleureusement pour le fruit qu’il m’offrit puis lui demandait si quelqu’un connaissait suffisamment mon oncle au village pour avoir un double des clefs.

« Le vieil Edward était sans doute le plus proche de lui. Il était son concierge et son ami, mais je ne pense pas que ses enfants aient gardé les clefs… Ça fait un bout de temps vous voyez. 

– Je croyais que mon oncle n’avait aucun personnel ?

– Je ne sais pas. Quand j’avais vingt-ans, Ed’ me racontait encore sa belle amitié avec votre oncle : comme cul et chemise. Ils ont même fini enterrés à côté, tiens. Par contre il n’était jamais content du jardinier, il changeait tous les mois.

– Enterrés à côté ? »

Mes oreilles bourdonnèrent. Vraiment, encore ?

« Oui, mais dans un petit cimetière comme le nôtre tout le monde est à côté.

– Puis-je voir sa tombe ?

– En pleine nuit ? Vous allez pas y voir grand-chose. »

J’insistai et il dut lire mon trouble dans mes yeux car il me guida derrière le presbytère, dans un carré d’herbe et de cailloux coincé entre des murs de pierres. Entre la lune faiblarde et le gros chêne, je voyais à peine le bout de mes doigts mais je parvins, en m’approchant de la pierre tombale et en sentant au toucher le nom taillé, à reconnaître l’inscription : Ernst Alexander Victor Taylor, 1753-1802. Mort soixante-dix ans plus tôt. Malgré la tête qui me tournait, j’articulai : « Est-il possible qu’il y ait une erreur de nom ? ». L’homme chez qui je vivais devait avoir l’âge de ma mère. Il me certifia que non. « Savez-vous à qui appartient la maison près de la forêt ? » A personne, à sa connaissance. Il ignorait si Ernst possédait de la famille. Les registres du temple indiquaient succinctement qu’il ne s’était pas marié, ni n’avait eu d’enfants. Je le remerciai, dis que j’allais rentrer – oui, dans la nuit, il était gentil de s’inquiéter mais je n’allais pas abuser de son hospitalité.

L’air froid ne me permis pas d’y voir clair. Le problème semblait au contraire une pelote si emmêlée que je ne savais par quel bout la prendre. Je devais parler à mes parents au plus vite, mais n’avais d’autre choix que d’attendre le jour.

J’atteignis la demeure sans même le remarquer. La porte ne m’importait plus, j’étais prête à l’enfoncer ou à casser une fenêtre si cela m’évitait de passer un instant de plus dans le doute et l’incompréhension.

Les formes se découpaient étrangement dans la nuit. Je faisais confiance à mes souvenirs pour avancer jusqu’au perron, mais des branches se dressaient aléatoirement sur mon chemin : je sentais leurs griffes couper ma peau. Mes mains rencontrèrent des feuilles, puis des massifs entiers, mes pieds buttèrent aux racines. Je trébuchai et me rattrapai de justesse à un arbuste épais. A tâtons, je devinai une forêt autour de moi, bien que j’aie poussé le portail comme à mon habitude et aurais dû déboucher sur le sentier dégagé. Les plantes virèrent brusquement : je touchai un angle taillé précisément dans les branches. Haut, dense, épais. L’entremêlas était trop fin pour que j’y passe un bras. On aurait dit une haie. Des haies qui m’encadraient. Je voulus revenir sur mes pas mais, alors que j’avais à peine fait quelques mètres à l’aller, le retour jusqu’à la grille fut impossible. Je ne voyais même plus ses grandes pointes de fer briller. C’était cela ou avancer au hasard dans l’inconnu, alors je persistai néanmoins à vouloir regagner l’entrée du domaine.

Du plat de la main, je suivais la ligne d’une haie. Ma paume s’écorchait de plus en plus, les épines des roses m’arrachaient des grimaces mais c’était ma seule façon de me retrouver dans l’espace. J’essayais de noter mentalement les tournants mais ils s’enchaînaient si rapidement que je perdis vite le compte. Impossible de s’avoir si j’étais encore dans le jardin ou si je m’étais perdue dans la forêt. Au-dessus de ma tête, les branches feuillues dessinaient un toit impénétrable. Il bloquait les maigres rayons de lune mais pas le vent qui me fit frissonner. Je regrettai plus que jamais ne pas m’être habillée convenablement avant ma sortie rocambolesque. Pour l’utilité qu’elle avait eue… J’avais récupéré ma lettre mais n’avais pas pu trouver un instant de paix pour la lire.

Un espace se dégagea soudain devant moi, comme le mur végétal s’arrondissait. Je pris le risque de l’explorer : mes genoux butèrent sur une surface en pierre et, perdant l’équilibre, je m’enfonçai jusqu’aux coudes dans une eau glacée. Un jet clapotait doucement, projetant des gouttes sur mon visage. Comment ne l’avais-je pas entendu plus tôt ? Je m’éloignai rapidement en essuyant mes bras et fit le tour de la place : il semblait ne pas s’y trouver autre chose que cette fontaine. Je n’étais définitivement pas dans le jardin de mon oncle et commençais à m’inquiéter de savoir comment j’allais rentrer. Revenue à mon point de départ, ou ce que je pensais l’être, je repris mon chemin pour me cogner à une épaule quelques secondes plus tard. Mon cœur s’accéléra : quelqu’un d’autre ici ?

« Excusez-moi ? » Je n’obtins pas de réponse et tentai à nouveau : « Sauriez-vous où nous sommes ? » La personne ne réagit pas alors j’attirai son attention d’une main sur son bras. Du froid. Je la retirai comme si on m’avait brûlée. La peau était glacée, incroyablement dure et rugueuse. Timidement, je vérifiai la texture du bout des phalanges : de la pierre. Je suivis les lignes immobiles du cou, du dos, de la taille et me plaçai face à la silhouette. Le lierre avait grimpé sur la statue par endroit. Je devinai des bras tendus et des doigts écartés, sur le point d’attraper quelque chose. Suivant les traits de la mâchoire, des pommettes, je découvris les yeux et retirai la poussière qui les recouvrait. Deux orbes blanches se dévoilèrent, d’une pureté déplacée… La première tache de lumière que je voyais depuis un moment. Deux ronds parfaits autour desquels volaient des insectes attirés par la clarté. Un frisson me parcourut l’échine. Je ne me questionnai même pas sur la source d’une telle lumière, logée au creux du granit, et m’éloignai instinctivement. Les bras me suivirent, je me reculai, se rapprochèrent, je les repoussai, se coulèrent autour de mon cou, je me débattis, se verrouillèrent sur ma nuque. Je criai, les doigts se resserrèrent, je manquai d’air pour porter ma voix. Par réflexe, je donnai un coup de pied à l’aveuglette, aussi fort que je le pouvais, mue par l’énergie de la peur et du désespoir, me sentant étouffer. Ma semelle rencontra quelque chose de lourd. Ma cheville craqua. La pression disparut. Une masse heurta le sol dans un bruit mat. Il me fallut un moment pour retrouver mes esprits, pour réaliser qu’une statue immobile venait de m’attaquer et pour sentir la douleur pulser dans ma jambe droite. Je ne pus m’empêcher de m’approcher, vérifier que c’était réellement une sculpture, chose absurde, et non pas un être humain, chose effrayante. Mais la peau était toujours froide et solide, dure et rugueuse sous mes phalanges. Les yeux ne brillaient plus, je sentais les reliefs de leurs courbes fines mais n’avais plus de lueur pour m’éblouir. Je voulus repartir, sans trop savoir par où j’étais venue, pas vraiment certaine que cela eût une importance. Je voulais juste quitter cet endroit et m’y attelai aussi vite que me le permettait mon membre douloureux.

J’avançais à cloche-pied, m’accrochant maladroitement à la haie pour ne pas tomber. Je fis ainsi un mètre, peut-être deux, jusqu’à ce que la plante disparût sous mes doigts. Perdant l’équilibre, je posai mon pied à terre. Il s’enfonça dans le vide. Si la nuit était noire et profonde, le trou dans laquelle il plongeait sans résistance l’était plus encore… Un gouffre sans fond. De la pointe de la chaussure, j’en devinai le bord, l’arrête précise qui délimitait le sol et son absence, comme si la terre avait été tranchée à cet endroit. Pourtant, en regardant vers l’horizon, j’apercevais toujours les étoiles en pointillisme et la ligne droite du clocher au-dessus de la masse informe de la forêt. Le tout était de savoir où l’abîme s’arrêtait. Je ne pus cependant pas le longer longtemps avant d’être bloquée par une deuxième haie… Prise au piège, forcée de revenir sur mes pas, comme une souris évitant les obstacles que ses propriétaires plaçaient dans sa cage pour étudier sa réaction. Je fis demi-tour, tourmentée, le cœur battant de fatigue, de froid ou d’effroi. Et puis, à un énième boitement, le sol se déroba à nouveau sous ma semelle. Je plongeai dans le vide.

 

Je me réveillai dans mon lit, trempée de sueur. Le vase de marguerites gisait au sol, brisé sans doute par mes mouvements de peur. Je me redressai et croisai le regard de mon reflet, au-dessus de la commode. Mon teint était blafard, presque jaunâtre à la lueur de la petite lampe de chevet. Il faisait nuit. Ma fenêtre était fermée. Aucune échelle ne s’y appuyait. La lettre d’Helen était soigneusement posée sur un meuble. Avais-je rêvé une seconde fois ?

Je frissonnai encore. Les images défilaient devant mes yeux et mon ventre se tordait dans la perte d’équilibre. Je voulus m’habiller, la sensation de cette robe légère sur ma peau devenant insupportable. Alors je relevai mes cheveux, retirai le vêtement. Me figeai devant cette moi pâle qui se tenait dans le miroir, le cou strié de grosses marques rouges. Des traces de strangulation. Allant de ma mâchoire jusqu’à la naissance de mon buste, les traces de doigts plus épais que les miens, plus forts, qui avaient serré, serré à m’en étouffer. Mais si ce n’était qu’un rêve ?

Je regardai autour de moi et le décor me fut insupportable. La pièce joliment meublée, le papier peint et le lambris, alors que les autres y voyaient des ruines. Que d’après eux je devrais y voir des ruines tandis que j’étais incapable de me fixer sur une apparence.

J’ouvris la lettre pour me calmer.

« Elisabeth,

 

Es-tu certaine qu’il s’agisse du frère de ta mère ? Elle ne savait pas de qui je parlais lorsque je lui ai demandé des nouvelles de monsieur Taylor (et des tiennes. Diable, tes parents ne t’ont pas écrit !) Son frère s’appelle Adrian Brown. Brown est, du reste, son nom de jeune fille et je ne comprends pas comment il aurait pu en porter un différent du sien ? Le peu d’informations que tu sembles avoir me fait peur. J’espère que l’adresse est bonne au moins.

Je lui ai demandé si elle connaissait un certain Ernst Taylor dans cette région. Ta mère semble avoir tant de préjugés sur ma famille et moi qu’elle ne s’interroge pas sur les informations que je lui demande ni sur ce que j’apprends d’elle, comme si je n’étais pas capable d’en tirer quelque chose, mais cela m’est utile cette fois. Vois donc cela : à la fin de sa vie, Ernst Taylor a adopté Violet, la fille orpheline d’un de ses amis et lui a légué la maison. Cette Violet est la mère de la femme d’Adrian Brown et donc la tante par alliance de ta mère également. Je ne saurais dire quel lien de parenté cela te fait avec Ernst. Quoi qu’il en soit, notre homme est mort il y a des années.

Cette histoire sent mauvais. Je viens te chercher demain, peu importe tes parents. J’ai trouvé un chauffeur grâce à Julian et… »

 

            Je m’arrêtais et eus à peine assimilé ces informations que les larmes se mirent à couler. Si j’avais pu douter de la parole des enfants et de la pierre tombale, pensant que ce n’étaient que les fruits de mon esprit, je n’avais à présent aucune excuse. Le papier et mon corps portaient des preuves irréfutables.

            Je ne voulais pas penser à ce que cela impliquait. Je ne pouvais simplement pas. Car il m’aurait alors fallu accepter qu’un homme se jouait de moi depuis des jours et pire encore, car un homme ne pouvait pas faire pousser des labyrinthes en une nuit…

            Je frappai à la porte de mon oncle ou qui que ce fût. N’obtenant pas de réponse, j’insistai lourdement, arguai que c’était urgent, vital, qu’il devait ouvrir. Rien ne bougea mais il me sembla entendre un bruit alors je me lançai à travers le battant clos. Je lui dis tout ce que j’avais sur le cœur, toutes les étrangetés que j’avais vues, ma peur et ma colère. Je lui répétais qu’il était mort, un imposteur, un monstre pour me manipuler ainsi avec ses meubles qui changeaient de place et…

            La porte disparut. Les murs se ternirent, la poussière conquit l’espace, le toit se troua, le sol devint gris, les meubles se cassèrent, les fenêtres tombèrent, les tissus se réduisirent en lambeaux. Pour la première fois, je vis les ruines. Et toute la saleté et toute l’horreur du spectacle d’un décor qui fondait, chassé par mes mots peut-être, laissant place à une vérité incisive. Partout où je marchai, incapable d’émettre une pensée cohérente et paralysée par la pensée d’avoir passé mes journées dans ces décombres, la surprise était la même. Le lit où j’avais dormi était un sommier rongé et couvert de toiles d’araignées, un matelas dont s’échappait la mousse et taché d’humidité. Mes bagages étaient des couleurs incongrues dans ce bazar.

            N’y tenant plus, je m’enfuis dehors. Dans l’entrée, un portrait était accroché que je n’avais jamais vu. Ernst dans un habit du siècle passé et en-dessous ces mots : « Quand le soleil brille, l’homme fait illusion ; mais quand la lune luit, la vie imprègne les murs et la maison ment. » 

 

 

End Notes:

Je me suis pas mal inspirée d'Orgueil et Préjugés de Jane Austen pour cette nouvelle. Elisabeth doit son nom à ce roman et celui qu'elle lit, Les Mystères d'Udolphe (ou Udolpho) écrit par Ann Radcliffe, est cité comme l'une des nombreuses inspirations de Jane Austen. Le titre de cette nouvelle est inspiré de Fanny Burney (ses romans Camilla, Evelina et Cecilia ont tous des titres sous cette forme) qui aborde plusieurs thèmes communs à Austen et qui est, d'après Wikipédia, à l'origine du titre de Orgueil et Préjugés avec un dialogue de Cecilia. Bref, beaucoup de 18e et de 19e siècle.

Pour le côté fantastique, j'ai plutôt essayé de m'inspirer de Sarah Waters (lisez Affinité ce bouquin est gé.nial.) qui est pour sa part contemporaine (et toujours en vie <3).

Voilà pour le côté encyclopédie. ^^

Qu'es-ce que vous en avez pensé ?

 

Cette histoire est archivée sur http://www.le-heron.com/fr/viewstory.php?sid=1892