Da Viken by Laportequigrince
Summary:

Jeune active embourbée dans une vie qu’elle ne supporte plus, Maïwenn ne sait plus où elle en est.

Depuis plusieurs semaines, ses doutes lui donnent des cauchemars plus vrais que nature qui lui font craindre une dépression. Mais au fil des nuits, le même homme revient sans cesse la harceler.
Se décidant à l'écouter pour en finir, il lui apprend alors l’existence d’hommes et de femmes capables d’entrer dans les rêves pour les manipuler.

D’abord incrédule, Maïwenn va pourtant devoir fuir avec lui pour sauver sa vie.
Entre la Bretagne et l’Angleterre, ils feront la connaissance de John Clerks, un historien farfelu qui les aidera à recueillir des informations, malgré les nombreux ennemis qu’ils croiseront sur leur route.


Categories: Romance, Aventure, Fantastique, Contemporain Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Roman
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 18 Completed: Non Word count: 55019 Read: 33846 Published: 27/05/2019 Updated: 31/08/2021
Story Notes:

Je ne sais pas si pour vous c'est pareil, mais pour moi cela fait un moment que j'arrête et reprends cette histoire, la tourne dans tous les sens, pour enfin la finir. La première que j'ose poster sur le site!
Allez, un peu de courage La porte qui grince....C'est parti!
Merci à Omicronn qui corrige mes fautes au fur et à mesure!

1. La vie de Maïwenn by Laportequigrince

2. Brieuc, le petit ami modèle by Laportequigrince

3. Un repas en amoureux? by Laportequigrince

4. Début de thérapie... by Laportequigrince

5. Bienvenue à Concarneau by Laportequigrince

6. La curiosité est-elle un vilain défaut? by Laportequigrince

7. Une rencontre pas comme les autres by Laportequigrince

8. On choisit pas sa famille by Laportequigrince

9. Les enquêteurs aussi ont une mère by Laportequigrince

10. Chez Pierre by Laportequigrince

11. En route vers Southampton by Laportequigrince

12. Le monde de Kenneth by Laportequigrince

13. Torture or not torture by Laportequigrince

14. Kenneth vs Noelyse by Laportequigrince

15. Bonjour John Clerks by Laportequigrince

16. Les preuves de Pierre by Laportequigrince

17. Le choix de Roselyne by Laportequigrince

18. Amy l'infirmière by Laportequigrince

La vie de Maïwenn by Laportequigrince
Author's Notes:
Découvrons la vie de Maïwenn, jeune active qui assiste à une scène qu'elle n'aurait pas dû voir!
Et bonne lecture à vous j'espère!
Six heures quarante-cinq, le réveil sonna. Comme tous les matins, Maïwenn devait se préparer. Après avoir à plusieurs reprises tenté d’éteindre le troubleur de sommeil, elle y était enfin parvenue. Sept heures dix, l'heure du café et des informations à la télé.
Le monde va mal... Rien de nouveau, pensa-t-elle.
Sept heures trente, elle fit son entrée dans la salle de bains et alluma la radio en espérant la chanson miracle qui lui donnerait du courage pour affronter sa journée.
Huit heures, sortie de douche. Elle sécha rapidement ses longs cheveux bruns bouclés, brossa ses dents et maquilla légèrement ses grands yeux verts. Huit heures vingt, habillée d'un jeans brut et d'un t-shirt noir sous un gilet de la même couleur, elle pouvait enfin partir... En retard... Comme d'habitude.
Brest n'était pas une grande métropole, deux cent mille habitants environ, mais il lui fallait un peu plus de vingt minutes pour rejoindre la zone d'activité où se situait son entreprise.
À vingt-quatre ans, son master de langues étrangères fraîchement en poche, elle s'était vite rendu compte que de trouver un emploi dans sa branche allait être plus compliqué que prévu. Il y a six mois, elle avait décroché un contrat en tant que secrétaire dans une grande entreprise et avait donc emménagé à Brest.
Ah tiens, il pleut... Pour changer, ironisa-t-elle, en sortant de son immeuble.
Elle se dépêcha de rejoindre sa voiture pour ne pas être trop mouillée et démarra en trombe.
« Bien le bonjour amis Brestois si vous nous rejoignez à l'instant. Courage, le mauvais temps sera bientôt loin ! » assura l'animateur radio.
Lorsqu’elle entra dans le hall de la Breizh Connection, Brigitte, l’agent d’accueil, la fusilla du regard.
- C'est à cette heure-ci qu'on arrive ? lui lança-t-elle.
- Encore des travaux au centre-ville. Comment ça va ?
Cette question, posée chaque matin, tenait davantage du réflexe que d'une réelle envie de savoir comment se portait celle qui avait toujours une petite remarque désagréable à son égard.

Maïwenn avait été engagée dans cette entreprise pour gérer le secrétariat courant du service ressources humaines le temps d’un arrêt maladie qui s’achevait dans une semaine. Dès son arrivée, ses responsables lui avaient fait comprendre que son poste n’avait rien de valorisant. C'est pourquoi on l'avait placée dans ce que Ludovic, son collègue de bureau, appelait « le bureau des reclus ».
Informaticien, webmaster et accessoirement réparateur de photocopieuse, Ludovic était au premier abord un homme froid et distant. Pourtant, au fil des mois, il s'était révélé être son meilleur allié dans cette ambiance hostile.
Ludo, pour les intimes, avait la trentaine. Il était très grand, mince et gardait constamment ses longs cheveux bruns attachés en queue-de-cheval. Lui aussi se heurtait aux membres de ce service, qu’il avait rebaptisé « la Hell Team ». Cette équipe, ou plutôt ce duo, était constitué de Vanessa, la responsable qui coiffait continuellement ses cheveux grisonnants d’un chignon strict et d’Amandine, une petite rousse frisée très sophistiquée. Bien qu'ils n'aient aucun lien hiérarchique, la « Hell team » n’avait pas non plus d’estime pour Ludo. La situation était devenue si pesante que Maïwenn se rendait quotidiennement au travail la boule au ventre.
Ce matin-là, elle remarqua tout de suite que Ludo avait l’air particulièrement fatigué.
- Bonjour. Tu es encore resté jouer en ligne jusqu'à pas d'heure ? demanda-t-elle tout en s'asseyant à son bureau.
- Tu ne te rends pas compte, je ne peux pas laisser ma guilde comme ça, en plus hier on a passé l'avant-dernier niveau ! s’insurgea son collègue.
- Effectivement, je ne me rends pas compte.
- Et toi, tu as fait quoi de ta soirée ?

Amandine entra alors dans le bureau, coupant court à la conversation. Elle ne prit pas la peine de regarder Maïwenn et se dirigea directement vers l’informaticien. Ils discutèrent d’un problème sur le site internet après quoi, elle prit la direction de la porte.
- Tu as une mine épouvantable toi, lâcha-t-elle à la jeune femme.
- Bonjour à toi aussi Amandine, bredouilla l’intéressée.
Sa supérieure avait déjà quitté les lieux.
- Ne faits pas attention. Plus tu leur montre que ça te touche, plus elles aiment. Pourquoi crois-tu que l’autre secrétaire soit en arrêt, pointa Ludo.
La complicité qui liait les deux collègues avait alimenté les bruits de couloir. Ses responsables auraient préféré qu'elle reste sous leur coupe et ainsi faire perdurer leur précieux adage : « Ce qui se passe dans le service RH reste dans le service RH ». Cette expression, digne des films mafieux, l’avait d'abord fait rire avant qu'elle ne réalise qu'elle était effectivement appliquée.
Désormais, Maïwenn faisait son travail tel un automate en attendant qu'une seule chose :
Dix-huit heures, enfin !
Cinq minutes plus tard elle était prête à partir, hors de question de s’éterniser dans ces conditions.
La jeune femme habitait dans un immeuble très calme et s'entendait à merveille avec sa voisine de palier, Mylène, dit Mylie. Pas très grande, un peu rondelette et avec des cheveux auburn ondulés, c'était une personne dynamique et fantasque.

En rentrant chez elle ce soir-là, Maïwenn croisa justement cette dernière qui l’invita à dîner.
En bonne antiquaire, Mylie avait un intérieur qui lui ressemblait : mystique. Son salon se composait d'un grand canapé de faux cuir marron et d'une table basse en bois sombre sculpté, surmontée d’une plaque de verre. Le sol était recouvert d'un énorme tapis rouge moelleux et les murs, quant à eux, accueillaient des tentures en provenance d'Inde aux couleurs dorées et vives.
Ce soir-là, Brieuc, le compagnon de Maïwenn, était au centre des conversations. Ils s’étaient rencontrés peu de temps après son emménagement à Brest et avaient déjà de grosses divergences. D'après Mylie, elle méritait mieux, car il dégageait de mauvaises ondes. Sa voisine n’appréciait pas du tout le jeune homme, ce qui était d'ailleurs réciproque.

À vingt-trois heures passées, les deux amies décidèrent d'écourter la soirée et d'aller se coucher, mais en claquant la porte de son appartement, une question traversa l’esprit de Maïwenn.
Merde, ais-je bien fermé à clé ma voiture ?
Elle poussa un soupir puis décréta qu’à cette heure, il était trop tard pour qu’elle aille vérifier. Et pourtant, cette interrogation, si futile, n’arrêtait pas de la travailler. Ne pouvant s’ôter cette idée de la tête, elle passa son manteau et s’engouffra dans les escaliers la menant dehors.
- Je me déteste. Une fois en bas, je vais me rendre compte qu’elle est bien fermée, grommela-t-elle en ouvrant la porte du hall d’entrée.
Malgré la pénombre, elle atteignit sa voiture et put constater que sa portière était effectivement fermée, mais alors qu’elle s’apprêtait à regagner son immeuble, elle entendit des bruits venant de la ruelle au bout du parking. En temps normal, elle n’aurait pas osé s’approcher, mais cette fois-ci une force inexplicable la poussa à s’avancer. Un seul lampadaire vacillant éclairait l’entrée de ce petit passage que d’autres nommeraient coupe-gorge et malgré cela, elle continua sa marche.
Un râle raisonna alors, faisant battre un peu plus fort son cœur. Maïwenn déglutit et fit un pas de plus. Un nouveau râle retentit. Elle s’immobilisa cette fois, terrifiée.
- Aidez- moi s’il vous plait, aidez-moi je vous en prie, peut-elle entendre.
La jeune femme prit alors son téléphone en guise de lampe torche et, tremblante, le dirigea vers la voix. Elle distingua alors la silhouette d’un homme adossé à un mur qui pressait ses mains sur son abdomen.
- J’ai besoin d’assistance, reprit-il.
Maïwenn se précipita vers lui et l’aida à se déplacer sous le lampadaire.
- J’appelle les secours, dit-elle en composant le numéro.
L’homme, âgé, était vêtu d’un costume noir et d’une chemise blanche maintenant maculée de sang. Il avait visiblement reçu au moins un coup de couteau.
- Attendez, attendez, la stoppa-t-il en lui accrochant le bras.
Il chercha quelque chose autour de son doigt en se tordant de douleur.
- Vous avez besoin de soins et vite !
- Tenez, dit-il en lui remettant une chevalière, si je ne m’en sors pas, vous devez remettre ceci à…
Il toussa bruyamment et du sang jaillit de sa bouche.
- À Mathias, Mathias Omnès, l’enquêteur, finit-il.
- Arrêtez vos conneries, ça va aller une fois que les secours seront là, rétorqua la jeune femme tout en reprenant son téléphone.
- Il a dû passer par là, hurla une voix masculine provenant de l’autre entrée de la ruelle.
En entendant cela, le blessé eut un sursaut d’adrénaline et repoussa Maïwenn.
- Ce sont mes agresseurs, allez-vous-en, vous ne pouvez plus rien pour moi.
- Non mais vous rigolez, je ne peux pas vous laisser comme ça !
- Pour votre salut ! Et n’oubliez pas, Mathias Omnès.
Non loin de là, les pas se rapprochaient et la jeune femme, dans une sorte d’état second, se retrouva derrière une voiture avant que les deux agresseurs ne soient à la hauteur du blessé.
- Et ben, le vieux a des restes. C’est qu’on a failli le perdre, lança un des hommes encagoulés.
Puis le second sortit ce que Maïwenn perçut comme un poignard argenté. Il saisit ensuite sa victime par les cheveux et lui trancha la gorge.
En voyant cela, elle eut des hauts le cœur et se retint de hurler de terreur. Tous ses membres tremblaient de manière incontrôlée. Elle ferma alors les yeux pour essayer de se reprendre, mais ne put s’empêcher de regarder à nouveau et vit alors les trois hommes disparaître instantanément, comme par magie.
Sous le choc, elle attendit quelques minutes avant de sortir de sa cachette. Elle s’approcha alors de l’endroit où se trouvaient les trois hommes et fut parcourue par un frisson d’effroi. Tout était calme, comme si rien ne s’était produit. Elle fouilla dans sa poche de manteau, mais ne trouva aucune trace de la chevalière qu’elle avait pourtant placée là.
Déboussolée, elle prit son téléphone et composa le numéro de la police, mais en entendant la voix de l’opérateur, elle réalisa qu’on ne la prendrait pas au sérieux si elle expliquait ce qu’elle venait de voir. Elle raccrocha. Ce pouvait-il qu’elle ait tout inventé ?
La jeune femme rentra chez elle et décida de prendre une douche, comme pour se nettoyer de ce qu’elle ne savait plus être réel ou non. Elle laissa les jets d’eau chaude lui parcourir le corps et resta ainsi un bon moment avant que ses mains fripées ne la décident à se coucher enfin.
Brieuc, le petit ami modèle by Laportequigrince
Author's Notes:
Nous allons en apprendre un peu plus sur Brieuc, l'ami de Maïwenn. Un homme char-mant...
Au terme d’une nuit agitée, Maïwenn effectua son ballet de préparatifs matinaux avec encore moins d'entrain que d'habitude. Prête à partir, elle jeta un dernier regard sur son téléphone portable, espérant un message de Brieuc. Rien. Des nouvelles de sa part lui auraient pourtant fait du bien.
- Ah te voilà enfin, tu es à la bourre ! s’exclama Ludo en la voyant entrer dans leur bureau.
- Mais c'est quoi ce mal-poli. Bonjour Ludo quand même ! lui rétorqua sa collègue.
- C'est peut-être toi qui ne donnes pas envie aux gens de te dire bonjour, tu as vu ta tête aujourd'hui ? Tu as oublié de dormir ou quoi ? la taquina-t-il.
—Tu n’as pas idée ! grommela-t-elle en allumant son ordinateur.

À l’heure du déjeuner, le téléphone de la jeune femme vibra pour lui indiquer un message répondeur. Brieuc avait essayé de la joindre dans la matinée alors que son portable était éteint.
« Oui, c'est moi, trop de boulot en ce moment, tu ne peux pas savoir, j’espère qu’on se verra bientôt ! Bisous »
- C’est ça ouais, quand tu seras dispo, lâcha Maïwenn, blasée.
De retour chez elle en fin de journée, elle alluma sa télévision tout en se préparant un thé. Hypnotisée par l’eau bouillant dans la casserole, elle prêtait peu attention au flash infos qui venait de commencer.
- Mesdames et Messieurs, bonjour. Nous vous l’annoncions dès ce matin et le commissaire de la ville de Quimper vient de le confirmer : c’est bien le corps de Victor Godest, psychiatre, mais surtout fondateur du LaGo, le Laboratoire Godest, qui a été retrouvé ce matin dans l’Odet, rivière traversant la ville de Quimper en Bretagne, annonça l’un des deux présentateurs à l’écran.
Se sentant peu concernée par cette nouvelle, Maïwenn versa tranquillement l’eau chaude dans sa tasse, souffla sur la fumée s’en dégageant et se dirigea vers son canapé.
- Victor Godest était une personne secrète sur plusieurs aspects, commença l’un des deux journalistes. La rumeur le disait conseiller de nombreuses personnalités, politiques notamment, mais il s’était toujours refusé de le confirmer, préférant le terme d’ami proche. Dans les années soixante-dix, il quitte la capitale pour s’installer en Bretagne et créer le Laboratoire Godest, se spécialisant ainsi dans la recherche sur le fonctionnement du cerveau humain. Son imagination l’a conduit très tôt à imaginer une machine qui aurait, en théorie, décrypté les souvenirs et les rêves, ce qui lui a valu de nombreuses critiques et railleries. Pierre Godest, son frère cadet et actuel président du laboratoire venait pourtant d’annoncer une création majeure dans ce sens.
- Nous sommes en pleine science-fiction, non ? interrompit son Co-présentateur, un rictus aux lèvres.
- Je ne peux répondre à cela, mais en tout cas hier soir avait lieu un cocktail privé dans les locaux du LaGo afin de célébrer leur dernière avancée, reprit le commentateur.
Une photo de la victime apparut soudain à l’écran.
- C’est pas vrai ! s’exclama Maïwenn en reconnaissant l’homme blessé dans la ruelle.
- Le Visio-nerf. C’est ainsi que se nommerait le casque que ce laboratoire développe depuis presque vingt ans et qui était en quelque sorte le bébé de Victor Godest. D’après nos sources, la soirée d’hier a été l’occasion pour l’ancien président de reprendre sa place le temps d’annoncer la démonstration publique de ce casque dans les semaines à venir. Autant vous dire que la mort de celui-ci au lendemain d’une telle annonce affole la toile qui crie déjà au complot.
Les premiers éléments semblent indiquer qu’il aurait été poignardé avant d’être jeté dans la rivière.
- Une enquête est en cours donc, jugea bon de préciser son Co-présentateur. Ah, on me signale que notre correspondant sur place est prêt. Gwendal, Gwendal Quemeneur, bonjour, alors que pouvez-vous nous dire de plus ?
L’image des journalistes en plateau disparue pour laisser place à un jeune homme en parka bleue marine qui tenait dans sa main un gros micro aux couleurs de la chaîne. Il porta la main à son oreille et, entendant qu’on lui donnait l’antenne, il se mit à marcher le long de la rivière, face caméra.
- Bonjour, et bien oui, en effet, c’est là, tôt ce matin que des promeneurs ont trouvé le corps de Victor Godest, confirma-t-il en montrant l’endroit en question quadrillé par la police. D’après nos informations, il présentait plusieurs coups de couteau.

Maïwenn était pétrifiée sur son canapé, elle en était sûre, c’était l’homme qu’elle avait vu dans la ruelle en bas de son immeuble. Pourtant, son corps venait d’être retrouvé à plusieurs kilomètres de là. Avait-elle tout inventé ? Devait-elle prévenir la police ?
Quelqu’un frappa à sa porte, la détournant de ses questions.
- Salut beauté, lança Brieuc lorsqu’elle ouvrit la porte. Tu as une sale gueule dis donc, qui est mort ? plaisanta-t-il en entrant sans lui laisser le temps de réagir.
- Bien sûr entre, je t’en prie, se résigna-t-elle.
- Quoi ? Tu ne veux pas me voir ? s’offusqua le jeune homme.
- C’est pas ça, c’est juste qu’il m’est arrivé un truc bizarre, ça me perturbe depuis quelques j…
La jeune femme ne put finir sa phrase, car Brieuc l’embrassa fougueusement. Il la plaqua contre la porte qu’elle venait de refermer et passa ses mains sous son pull. Maïwenn tourna sa tête afin d’échapper à la bouche du jeune homme qui couvrit alors son cou de baisers tout en le serrant de sa seconde main.
- Arrête, je n’ai pas la tête à ça, lui dit la jeune femme.
- Chut, ne parle plus, ne parle plus, rétorqua Brieuc en redoublant d’intensité.
- Putain, tu fais quoi là, je viens de te dire d’arrêter ! s’énerva Maïwenn.
- Et aller, madame la rabat-joie, laisse-toi faire pour une fois, insista le jeune homme.
- J’ai dit non ! hurla-t-elle en le repoussant violemment.
- Merde, c’est quoi ton problème à la fin, mais qu’est-ce que je fous avec une coincée comme toi ! explosa Brieuc.
- Mon problème, c’est que j’ai vu cet homme se faire tuer en bas de l’immeuble, avoua la jeune femme en pointant la photo de Victor Godest toujours à l’écran.
Elle s’assit sur son canapé et entre deux sanglots raconta ce qui lui était arrivée dans la ruelle. Brieuc, lui, n’avait pas pris la peine de s’asseoir et semblait en colère.
- Ils viennent de dire qu’il était mort à Quimper, à plus de cinquante kilomètres d’ici, rétorqua-t-il.
- Je sais, mais je sais aussi ce que j’ai vu, se justifia Maïwenn.
- Deux hommes en poignardant un autre puis se volatilisant par magie, c’est bien ça ? ironisa Brieuc.
- Ca a l’air fou, oui, mais…
- C’est le mot, fou. Je crois que tes problèmes au travail commencent vraiment à te faire craquer. Tu devrais aller voir un médecin, lui conseilla froidement son petit ami.
- Tu penses que je suis folle, c’est ça ?
Le jeune homme fit la moue et prit du temps avant de répondre.
- Non…Tu es surmenée, tu devrais te reposer. D’ailleurs, je vais y aller comme ça, tu pourras dormir, conclut-il en ouvrant la porte d’entrée.
- Oui, tu as probablement raison, il vaut mieux ne plus trop nous voir, acquiesça la jeune femme, dépitée par son comportement.
- À plus tard alors, je t’appelle, finit le jeune homme en claquant la porte.

Brieuc avait trois ans de plus que Maïwenn et d'après ce qu'il lui avait dit, il venait d'une famille aisée. Il avait fréquenté une prestigieuse école avant d’occuper un poste dans une banque. Blond, les cheveux coupés en brosse et rasé de près, il était toujours impeccablement vêtu. Il plaisait à la gent féminine, ce qui gonflait son ego, même au risque d'être indélicat devant Maïwenn. Ils s'étaient connus sur un site de rencontre et dès le début, elle avait senti quelque chose de malhonnête en lui, mais elle s'était laissé séduire par son aplomb et ses belles paroles. La réaction de Brieuc la mettait hors d’elle, mais en même temps, il n’avait pas tort, ce qu’elle avait vu était impossible et cela lui faisait peur. Était-elle en train de basculer dans la dépression ? Cette idée lui fit perdre le sommeil alors, à une heure du matin, elle avala un somnifère et s’endormit enfin.

Son repos fut court car une vague de froid la réveilla. Machinalement, elle tenta de remonter sa couette, mais elle n'était pas dans son lit. Elle se redressa alors pour regarder autour d'elle et réalisa qu'elle se trouvait dans un long couloir dont le sol était fait de dalles blanches et noire à la manière d'un damier. Les murs, eux, étaient couverts de feuilles et de racines dont la pousse avait créé des lézardes.
Au bout de ce couloir, jaillissait une lumière irradiante, beaucoup trop éblouissante pour pouvoir en identifier la source. Une petite secousse sortit Maïwenn de son étonnement, puis une seconde se fit sentir, plus intense cette fois. Soudain, les dalles sortirent du sol pour former un axe en pente lui faisant perdre l’équilibre et l'entrainant vers la lumière. Elle tenta de s'agripper à une racine, mais en vain. Les dalles devenues incroyablement lisses la firent glisser avec une telle rapidité qu'elle en perdit connaissance.
Quand elle rouvrit les yeux, elle était allongée sur l'herbe d'un jardin luxuriant dont les parterres abritaient des fleurs aux couleurs surréalistes. Maïwenn se releva et tourna sur elle-même pour contempler le paysage. Son regard fut très vite attiré par le ballet des abeilles butinant de-ci de-là et des libellules dont les ailes brillaient au soleil. Puis, elle s'approcha de la rivière qui coulait à sa droite et dont le bruit finissait cette ambiance enchanteresse.
Elle plongea sa main dans l'eau claire et vit des petits groupes de poissons dorés se cacher immédiatement sous les pierres couleur pétrole qui se trouvaient au fond. Ne voulant pas les effrayer plus longtemps, elle retira sa main et continua son exploration en suivant le cours de l’eau. À quelques mètres de là, se tenait un petit pont de bois recouvert de rosiers qui s'étaient enchevêtrés autour de ses rambardes.
De l'autre côté de la rive, de grands saules pleureurs formaient une haie de part et d'autre d'un sentier. Malgré une atmosphère plus inquiétante, Maïwenn décida d'emprunter ce chemin qui la mena à une clairière où trônait un kiosque à musique blanc. Elle s'en approcha, monta les quelques marches permettant d'y entrer et s'assit à l'intérieur. L'endroit était si désert et paisible qu'elle ferma les yeux et prit une inspiration.
- Maïwenn ?
Surprise, elle se leva d'un bond. À l'entrée du kiosque, se trouvait un homme, ténébreux. Ses mains étaient posées sur le cadre de l'entrée et il était resté sur la dernière marche comme s'il n'avait pas l'autorisation de faire un pas de plus.
- Qui es-tu ? demanda-t-elle effrayée.
- Peu importe, répondit l’homme d’un ton neutre.
Il paraissait avoir beaucoup d’assurance. Le contraste entre ses cheveux très sombres et ses yeux vert clair lui donnait une allure inquiétante que son comportement impassible accentuait.
- Tu es folle, reprit-il calmement.
- Quoi ?
- Tu es folle. Je suis ton subconscient et je viens te le dire, pour ton bien, insista l’homme mystérieux.
Ses bras étaient maintenant croisés sur sa poitrine et ses pieds bien ancrés sur les marches.
- Je n’y crois pas une seconde, rétorqua Maïwenn.
L’homme sembla agacé de son incrédulité, mais il se força à sourire.
- Vraiment ? reprit-il, moqueur. Tu vois une autre explication à ce qui s’est produit dans la ruelle ? Tu es en train de basculer dans la folie, mais tout n’est pas perdu, fais-toi aider, oublie ce que tu crois avoir vu. Ça vaut mieux.
- Fous-moi la paix ! s’emporta Maïwenn.
Sa réaction fit rire l’homme aux éclats.
- De toute façon, personne ne peut croire à ton histoire, nargua-t-il.
- Va-t’en, va-t’en ! hurla-t-elle.
C’est alors qu’un bruit sourd se fit entendre. Elle tourna la tête en direction de celui-ci et vit une tornade qui fonçait droit sur eux. Elle resta quelques secondes immobile, paralysée, puis descendit du kiosque et courut vers le pont, pour se mettre à l'abri. Avant d’y arriver, elle jeta un dernier regard vers l’homme qui regardait la tornade sévir d'un air étonné.
- Souviens-toi de ce que je t’ai dit. Si tu veux que je te laisse tranquille, tu sais quoi faire ! lui cria-t-il avant de disparaître.
La tornade quant à elle, avait gagné du terrain. Elle s'abattit sur le kiosque à musique, le détruisant en quelques secondes, puis sur Maïwenn. Cette dernière se mit à courir à travers les saules pleureurs, il fallait absolument qu'elle rejoigne le pont si elle voulait s'en sortir, mais c'était peine perdue, la tornade était plus rapide. Elle la souleva du sol en la faisant tourbillonner comme une poupée de chiffon au milieu des branches d'arbres et autres débris du kiosque. La force des vents était telle, que Maïwenn perdit connaissance une nouvelle fois.

Elle se réveilla en sursaut dans son appartement et s'extirpa tant bien que mal de son lit, la bouche pâteuse due à l'absorption des somnifères de la veille.
C'est la dernière fois que je prends ces cochonneries pour m'endormir, se jura Maïwenn en se garant sur le parking de la Breizh Connexion.

Sa journée de travail terminée, elle ne pensait qu’à une chose : dormir. Pourtant, à sa grande surprise, elle trouva Brieuc qui l’attendait devant son appartement.
- Tu t’es perdu ? ironisa-t-elle en ouvrant sa porte.
- Très drôle. Je m’en veux pour hier. Je viens me faire pardonner, répondit le jeune homme en costume.
- Alors qu’as-tu fait de beau hier soir du coup ? lui demanda-t-elle tout en lui faisant signe de s’assoir.
Le visage de Brieuc s'assombrit et il soupira d’agacement. Maïwenn comprit alors qu'ils allaient se disputer encore une fois.
- Ça y est, j'en étais sûr. Tu n'as mis que deux secondes pour m'interroger comme un criminel ! C'est toujours pareil avec toi. Tu veux un rapport complet, c'est ça ?
- Mais non, je te demandais juste ce que tu as fait, c'est tout, tempéra son amie.
- Ouais, tu n'as pas confiance en fait, tu penses que j'ai fait n'importe quoi, s’énerva le jeune homme avant de voir dans les yeux de Maïwenn qu’elle s’apprêtait à le jeter dehors.
Il changea alors instantanément son comportement et rectifia :
- Excuse-moi, je suis fatigué, le boulot qui me stresse. J'ai un apéro ce soir avec des gens du travail, ça ne finira pas tard. Ce serait cool si on pouvait se voir après. Je te jure, je ne rentre pas tard, on se réveillera ensemble demain matin, suggéra-t-il d’un ton mielleux.
Au fond, elle savait que la meilleure décision était de dire non, mais elle n’avait pas envie de se retrouver seule après ce qui lui était arrivé la nuit précédente. Alors, il aurait droit à son énième dernière chance, mais à peine avait-elle acquiescé, qu'il quittait l'appartement, la laissant face à sa télévision.
En attendant son retour, elle décida de se faire un plateau repas devant une série policière, mais des flashs de son rêve lui revenaient régulièrement en mémoire, accompagnés des sensations d'angoisse qu'elle avait ressenties.
Mais où est-ce que je vais chercher des histoires pareilles. Reprends-toi !
Soudain son portable vibra.
- Oui, c'est moi, Brieuc, pu-t-elle entendre, je t'appelle parce que j'ai trop bu pour prendre la voiture, je vais rester dormir ici, c'est plus prudent.
- Je t'ai attendu toute la soirée. Tu savais que tu devais prendre la voiture et tu as bu ? Tu te fous vraiment de ma gueule là !
- Oui ben, je me suis pris dans l'ambiance voilà. Tu veux que je vienne, ok j'arrive, mais si j'ai un accident ou si je suis arrêté par les flics tant pis pour moi. C'est ça que tu veux ? rétorqua le jeune homme avec agressivité.
Brieuc avait un don inouï pour retourner les situations à son avantage et manipuler les mots pour la culpabiliser dès que cela servait ses intérêts. Bien sûr que non, elle ne voulait pas qu'il ait un accident surtout qu’en y réfléchissant à deux fois, elle n'avait pas envie de le voir, alors elle lui raccrocha au nez. D'un naturel indépendant, elle n'arrivait pas à expliquer cette crainte de l'isolement qu'elle ressentait depuis qu'elle l'avait rencontré. Parfois, elle pensait que personne d'autre que lui ne s'intéresserait à elle, comme il le lui avait déjà fait remarquer d'ailleurs. Se sentant encore une fois pitoyable, elle s'assoupit devant la télévision.
Son premier réflexe au réveil fut d'attraper son portable pour vérifier l'heure, trois heures trente du matin. Soudain, une vague de froid lui traversa le corps et la glaça tout entière. Quelque chose avait changé. Encore un peu endormie, elle s'assit en tailleur sur son canapé et regarda autour d'elle : tout avait gelé dans son appartement, de sa télévision à sa table basse, de la glace partout. Des cristaux s'étaient formés et avaient même cassé la porte de son réfrigérateur pour continuer leur progression sur les murs. Terrifiée, elle tenta de se lever, mais le froid du sol lui brûla les pieds et la contraint de rester à sa place. C'est alors qu'elle remarqua que la porte de la salle de bains était ouverte et qu'une épaisse paroi de glace s'y était formée. Derrière ce mur de givre, se trouvait l'homme de son précédent rêve qui cognait du poing pour attirer son attention et esquissait un rictus satisfait en la voyant effrayée. Il remuait les lèvres, mais aucun son ne parvenait jusqu’à Maïwenn. Elle put tout de même deviner qu’il lui disait « tu es folle » tout en tapotant son index sur sa tempe comme le ferait un enfant pour mimer la folie. Ils se regardèrent ainsi pendant plusieurs minutes avant qu'on ne frappe à la porte d'entrée. Elle tourna la tête vers celle-ci et se réveilla encore une fois en sursaut : le coup venait en réalité de la série policière à la télévision. Tout était redevenu normal, plus une trace de glace.
Le cœur battant à cent à l’heure, elle n’était pas prête à retrouver le sommeil.
Un repas en amoureux? by Laportequigrince
Author's Notes:
Brieuc...égal à lui même, invite Maïwenn à un repas en tête à tête qui dégénère. Tout comme les relations de la jeune femme avec ses boss!
Les quelques heures durant lesquelles elle avait pu dormir n’avaient pas suffi et le matin suivant, le poids des derniers évènements lui pesait davantage que les autres jours. Elle avait l’impression d’avoir un nuage noir au-dessus de la tête que chaque personne qu’elle croisait pouvait voir.
Pourquoi me regarde-t-elle ainsi, ragea Maïwenn intérieurement lorsque Brigitte, l’agent d’accueil de l’entreprise, la salua.
- Oh my god ! C’est de pire en pire, tu as vu ta tête ? plaisanta Ludo à son entrée dans leur bureau.
- Et toi, tu as vu la tienne, rétorqua sa collègue, piquée au vif.
- Calme toi, c’était de l’humour, se justifia-t-il.
- L’humour, c’est censé être drôle, non ? continua-t-elle.
- Ok, j’ai compris, fais-moi signe quand tu seras de meilleure humeur, finit Ludo, vexé par sa réaction.
Mais Maïwenn n’était pas près d’aller mieux. Une rage l’envahissait, un peu comme si le monde entier lui en voulait.

En fin d’après-midi, juste avant de rentrer chez elle, elle reçut un appel de Brieuc auquel elle ne répondit pas. Elle le savait maintenant, leur histoire était finie, mais elle tenait à le lui signifier de manière officielle. Maigre consolation pour la façon dont il l’avait traitée. Dans le message que son futur ex lui avait laissé, il l’invitait à dîner le soir même pour se faire pardonner. Ce serait le moment idéal pour clore le chapitre, s’était-elle dit en acceptant l’invitation.
À l’heure convenue, son téléphone sonna :
- C'est moi, je suis en bas, je t'attends, lança Brieuc à l’autre bout du fil.
- Ah d'accord, tu ne veux pas monter ?
- Je n'ai pas trouvé de place pour me garer. Dépêche, vociféra-t-il.
- J'arrive.
La rupture va être beaucoup plus facile que prévu, pensa-t-elle en raccrochant.
Brieuc ne lui avait pas dit à quel endroit il avait réservé, aussi Maïwenn fut très surprise lorsque son futur ex gara sa voiture sur le parking de la cafétéria d'une grande surface, vantant la simplicité et la convivialité des lieux. Une fois installés à leur table, la conversation avait du mal à démarrer. La jeune femme ne savait pas comment aborder le sujet de la rupture et Brieuc, qui souffrait d'une allergie très virulente à l'arachide, était souvent peu loquace lors du choix de ses plats.
- Tu n’as pas eu le temps de réserver un resto en fait, c'est pour cela qu'on est ici ? demanda Maïwenn sur le ton de la plaisanterie.
- Oui bon, c'est vrai… J'avais la tête ailleurs, dit-il dans un rire nerveux.
- Moi non plus ça n'a pas été de tout repos ces derniers temps. J’ai fait des cauchemars avec un homme qui vient me dire que je suis folle.
- Tu devrais l’écouter, lança Brieuc à voix basse sans quitter des yeux son menu.
- Comment ? bondit Maïwenn.
Il souffla en posant sèchement le livret sur son assiette.
- Ce qui t’arrive, c'est simple : tu es stressée, préoccupée et puis c'est tout, rien de surnaturel là-dedans. J'ai quand même des soucis plus importants, tu m'excuseras, affirme-t-il d'un air dédaigneux.
- Oh vraiment ? Comme quoi par exemple ? l’interrogea-t-elle.
- Hier soir, je me suis mis minable si tu savais !
Minable, marrant, c'est exactement ce que j'étais en train de me dire, remarqua la jeune femme intérieurement.
- J'ai remonté le moral d’une collègue qui venait de se faire plaquer, précisa-t-il ensuite. On a beaucoup bu, ça l'a aidée à lui faire oublier son chagrin. En plus, je ne vois pas ce qu'elle lui trouve. Vous les filles, vous avez le don pour rester avec des connards.
Je ne te le fais pas dire… Il lit dans mes pensées ou quoi ? s’interpela Maïwenn.
- Et ensuite nous sommes allés chez elle et nous nous sommes endormis dans les bras l'un de l'autre, complètement bourrés ! Quelle soirée !
Maïwenn eut le souffle coupé quelques secondes, se demandant si elle avait bien entendu.
- Tu as fait quoi ? C’est pour ça que tu n’as pas pu venir hier ? demanda-t-elle.
Brieuc lui avait tellement répété qu’elle l’étouffait, qu’à la longue, elle en venait à se dire qu’il avait raison. Ce dernier, comprenant que Maïwenn n’allait pas en rester là, s'emporta et tapa du poing sur la table, attirant ainsi l'attention des autres clients.
- Ah ça y est, j'en étais sûr. Tu vas me piquer une crise, c'est ça ? Parce que j'ai remonté le moral d'une collègue ? Mais comme je le lui ai dit, elle est tellement belle et drôle que n'importe qui voudrait être avec elle, elle sera vite recasée ne t'inquiètes pas sale jalouse !
- M'inquiéter ? Mais pourquoi ? Après tout mon copain s'est juste bourré la gueule avec une jeune fille éplorée pour ensuite s'endormir dans ses bras. Sans que rien ne se passe bien sûr... Tu me prends vraiment pour une conne. Ramène-moi tout de suite.
- Avec plaisir, tout le monde nous regarde maintenant à cause de ton comportement de toute façon. Contente de toi ?
Maïwenn lui aurait arraché les yeux si elle avait pu. Beaucoup de questions tournaient dans sa tête, avait-elle vraiment été excessive ? En six mois, cet homme avait réussi à la faire douter de tout et surtout d'elle-même. Après plusieurs minutes, qui lui parurent des heures, elle vit enfin le coin de sa rue. La superbe voiture de Brieuc s'arrêta au pied de son immeuble et en ouvrant la portière pour en descendre, Maïwenn lâcha la phrase qu'elle venait de se répéter plusieurs fois pour se donner du courage :
- Je crois que là, nous nous sommes tout dit.
- Quoi ? Putain, pendant tout ce temps tu cherchais un moyen de me larguer en fait, c’est pour ça ta crise.
- Non. Ma crise, comme tu dis, c’est parce que tu n'as aucun respect pour moi.
- Combien de fois va-t-il falloir que je m'excuse pour le lapin ? T'es lourde là !
- Je suis lourde ? Tu me laisses en plan pour te bourrer la gueule avec une collègue et c'est moi la lourde ?
Maïwenn allait sortir de la voiture lorsque Brieuc la saisit par le bras pour la retenir.
- Attends, attends. Je m'exprime mal, c'est pour ça... Je suis désolé. Es-tu prête à ne plus jamais me revoir ? Parce que c'est ce qu'il se passera. Si tu me quittes, je ne voudrai plus jamais te voir. On peut juste faire une pause pour voir. Qu'en penses-tu ? Réfléchis à ça... Je... Je ne veux pas te perdre bordel !
- Non, c'est fini, n'insiste pas. Tu me prends pour une abrutie depuis trop longtemps, ça suffit.
Mais alors qu'elle se dégageait de l’étreinte du jeune homme, le visage de ce dernier se durcit.
- Tu penses pouvoir me laisser comme ça ? Seulement quand je l'aurai décidé, tu m'entends. Je n'en ai pas fini avec toi, je ne vais pas te lâcher.
- Mais qu'est-ce qui te prends ? Tu es malade ou quoi ?
- C'est ça oui. Allez dégage de ma bagnole, tu auras assez tôt de mes nouvelles, finit-il par lui dire.
Elle s'exécuta, abasourdie, et s'enferma à double tour dans son appartement avant d'aller vérifier à la fenêtre qu'il était bien parti. La réaction qu'il venait d'avoir l'avait choquée, elle n'avait vraiment pas besoin d'un harceleur dans sa vie réelle, elle en avait déjà un dans ses rêves.

- Mais laisse tomber, tu es bien mieux sans lui !
Voilà comment réagit Mylie lorsque sa voisine lui révéla avoir quitté Brieuc la nuit précédente. Cette dernière ne lui avait pas parlé de sa mésaventure dans la ruelle ni des cauchemars qui avaient suivi, mais lorsqu’elle aperçut un journal, justement ouvert sur un article relatant le meurtre de Victor Godest, elle ne put se taire plus longtemps.
- Tu dois retrouver l’enquêteur et depuis, le meurtrier hante tes rêves, résuma Mylie à la fin du récit de son amie.
- C’est bien cela. Tu dois me prendre pour une folle maintenant, comme Brieuc.
- D’abord, arrête de tout ramener à lui. Ensuite, je ne te prends pas pour une folle, loin de là, lui assura sa voisine.
- Ouais. Je ne sais plus quoi penser, je suis perdue. Je pense aller chez le médecin dans quelques jours, avoua Maïwenn en se dirigeant vers la porte de sortie.
- Si tu crois que c’est ce que tu dois faire, alors fais-le, approuva Mylie au moment de se quitter.
Cette nuit-là, Maïwenn dormit étonnamment bien et le matin qui suivit, la perspective de sa fin de contrat la mettait en joie, une sensation qu’elle n’avait pas ressentie depuis longtemps.
- Voilà, c’est donc ton dernier jour, soupira Ludo en la voyant entrer dans leur bureau. En tout cas, j'espère que tu ne m'oublieras pas trop vite. Tu as trouvé un autre contrat ?
- T'inquiète, il n'y a pas de risque que je t'oublie de sitôt ! Pour l’instant, rien., mais j’ai appris à prendre mon mal en patience, depuis le temps que je fais des missions.

À treize heures trente, une alerte lui indiquant un mail sur sa boite professionnelle apparut : c'était un message de Vanessa qui la convoquait deux heures plus tard à un entretien individuel afin de conclure son contrat.
Pendant ce laps de temps, Maïwenn remarqua que « la Hell team » s'était enfermée dans un bureau. Les deux heures qui suivirent furent remplies d'angoisse à tel point qu’elle n'arrivait plus à regrouper ses idées. Quand il fut l'heure, la chef de service la fit entrer dans un bureau et pendant trois-quarts d'heure elle dut écouter ces femmes lui faire des reproches sur son travail qui tout à coup ne les satisfaisait plus. Puis vinrent les reproches sur ses relations : trop proche de Ludo et pas suffisamment d'elles ou encore ses études qui n'étaient pas en adéquation avec le poste. Les moindres objections qu’elle put formuler étaient balayées par l'une ou l'autre, qui s'en donnaient à cœur joie.
- Vous ne vous êtes jamais plaintes auparavant et vous aviez mon curriculum, ne dénigrez pas mes études ! finit-elle, excédée par ce lynchage.
- Tu n'as pas à nous parler sur ce ton. Reste à ta place Maïwenn, lança Vanessa de son air le plus autoritaire.
La pression qu'elle ressentit sur elle ensuite était telle, qu'elle finit par se taire et attendre. Intérieurement, elle bouillait, et même si elle sentait les larmes lui monter aux yeux, hors de question de leur faire ce plaisir.
Défoulées et satisfaites, elles l'autorisèrent à sortir après que Vanessa ait clos l'entretien par une phrase qui résonna dans sa tête tout le reste de la journée :
- N'oublie pas que nous avons fait cela pour que tu apprennes de tes erreurs. Et…Bon vent surtout.
Quel culot, avoue plutôt que tu as voulu me faire comprendre que je n'étais rien face à vous.
Ce qui venait d'avoir lieu était si caricatural qu'elle avait du mal à réaliser que cela soit possible. Lorsqu’elle franchit pour la dernière fois les portes de l'entreprise, elle se sentit défaillir. Elle rejoignit avec difficulté sa voiture et s’effondra en larmes, ses nerfs venaient de lâcher.



- Alors, alors, Mademoiselle Deniel, je lis sur votre dossier que vous avez souhaité être admise ici pour vous reposer, reprendre vos esprits, énonça l’homme vêtu d’une blouse blanche en face d’elle.
- C’est exact. En ce moment, j’ai l’impression que tout m’échappe. Je ressens le besoin de me ressourcer pour un temps et mon médecin traitant est de cet avis aussi.
- C’est ce que je peux voir dans sa lettre. Et bien… Soyez la bienvenue. Ma secrétaire va vous donner votre planning de repos.
- Un planning de repos ? l’interrompit Maïwenn.
- Votre planning de soin si vous préférez : séance de thérapie de groupe, séance individuelle et autre joyeuseté. Ne vous inquiétez pas, nous allons vous requinquer, s’exclama l’homme tout en l’accompagnant vers la sortie.
Une femme l’attendait derrière la porte pour lui remettre l’emploi du temps de la semaine et la conduire à sa chambre. C’était une petite pièce pourvue d’un mobilier minimaliste et dont les murs étaient d’un blanc qui passait peu à peu.
Pas très engageant, mais je ne suis pas venue pour cela, pensa Maïwenn en posant son sac sur l’unique chaise.
- Rangez vos affaires et rejoignez-moi dans la salle principale, je vais vous faire visiter votre maison pour ces prochaines semaines, lui indiqua la secrétaire en quittant la pièce.
Lorsque Maïwenn s’avança dans la salle principale, elle ne le fit pas sans appréhension. Une télévision était accrochée en hauteur au centre de la pièce et diffusait une chaîne d’infos que plusieurs personnes regardaient depuis de grands fauteuils blancs. Debout près d’une table, la secrétaire et un homme encore inconnu semblaient l’attendre.
- C’est votre espace de repos avec télévision et bibliothèque, lui précisa la secrétaire en montrant sur le côté une étagère de livres.
- Je me présente, docteur Trubard, intervint ensuite l’homme, votre thérapeute.
- Le docteur Trubard est nouveau dans notre structure. Vous êtes sa toute première patiente, rajouta la secrétaire comme s’il s’agissait d’un immense honneur.
Début de thérapie... by Laportequigrince
Author's Notes:
Tout est dans le titre :-p
Une semaine passa avant qu’elle ne soit convoquée à sa première séance individuelle. Son thérapeute la pria de s’installer confortablement dans un fauteuil en face de lui et commença :
- Mademoiselle Deniel, votre adaptation se passe-t-elle bien ?
- Bien monsieur Trubard.
- Ces cauchemars ?
- Rien pour l’instant.
- Parfait. Hier, en réunion de groupe, vous nous avez parlé de la nuit où vous pensez avoir trouvé un homme. J’aimerais qu’on en reparle ensemble.
- Encore ?
- C’est important pour votre guérison. Il semble que cette nuit ait déclenché vos troubles.
- Bien. Un homme blessé était dans la ruelle près de chez moi. Je l’ai porté jusqu’en dessous d’un vieux lampadaire vacillant. Il s’était fait agresser et saignait beaucoup. J’avais du mal à le porter.
- Qu’avez-vous ressenti à la vue de tout ce sang ? Sur lui et sur vous ensuite ?
- J’étais angoissée, je voulais appeler des secours, mais il ne voulait pas. C’était horrible. Il en avait partout.
- Et vous ?
- Quoi moi ?
- Vous aviez aussi du sang partout en l’ayant porté.
Maïwenn resta silencieuse un instant.
- Je ne m’en rappelle pas.
- Comment est-ce possible d’après vous ?
- C’est étrange, mais je ne me rappelle pas en avoir eu sur moi.
- Voulez-vous mon avis là-dessus mademoiselle Deniel ?
- Je vous écoute.
- Cette scène est le fruit de votre imagination. C’est courant lors d’une dépression. Vous avez tout inventé et c’est pour cela que vous n’aviez pas de sang sur vous. Si cela s’était vraiment produit vous en auriez eu partout. Vous souvenez-vous d’avoir lavé des vêtements tachés de sang ?
- Non, balbutia sa patiente.
- Et bien, l’explication la plus simple est souvent la meilleure : rien de ceci ne vous est arrivé. Votre esprit a inventé cette histoire comme une soupape à vos soucis dans la vie réelle.
- Je suis complètement folle alors ! Aidez-moi à me soigner, s’il vous plaît, paniqua Maïwenn.
- Ne vous inquiétez pas, vous traversez juste une mauvaise passe. Nous allons vous remettre sur pied, mais pas sans votre participation. Vous devez balayer toute cette nuit-là de votre esprit et repartir sur de bonnes bases.
- Je suis prête docteur Trubard, assura la jeune femme.

Maïwenn passa ainsi deux semaines de plus dans cet établissement. Ses journées s’articulaient entre thérapie de groupe et séances individuelles jusqu’au jour où le docteur Trubard la convoqua à nouveau dans son bureau :
- Je crois que l’heure est venue Mademoiselle Deniel, vous pouvez rentrer chez vous. Bien sûr je ne vous laisse pas, il me semble primordial que nous nous voyons une fois par semaine pour faire le point sur votre réadaptation. Qu’en dites-vous ?
- Je me sens beaucoup mieux. Quand je pense à tout ce qui me passait par la tête, je n’arrive pas à y croire. Si vous jugez utile que nous continuions de nous voir, je suis pour aussi.
- Disons que vous avez très bien progressé, mais rien n’est encore gagné. Vous devez tenir bon et suivre votre traitement, finit-il en se levant et lui tendant la main.
- À la semaine prochaine alors docteur et encore merci, conclut Maïwenn avant d’aller faire sa valise.
La jeune femme était originaire d'un village du bord de mer. Ses parents, Alain et Madeline, tous les deux retraités, avaient tenu pendant des années l’unique boulangerie du bourg.

Pas très grand et un peu gras, Alain inspirait confiance au premier regard, tandis que Madeline était une petite boule d'énergie brune frisée à lunettes. Une fois sur place, Maïwenn posa le pied dans l'allée conduisant à leur maison et en faisant cela, elle sentit toutes les tensions s'évacuer, ces trois semaines lui avaient fait du bien.
Après avoir dit bonjour à ses parents, elle se dirigea vers la plage à quelques mètres. Le temps était magnifique et une légère brise faisait tournoyer le sable. Elle enleva ses chaussures et marcha pieds nus dans le sable qui glissait entre ses orteils. L’endroit était désert à l’exception d’une femme qui promenait son chien, un peu plus loin. Maïwenn les regarda avec attention car l'animal, un labrador noir, courrait rapidement dans sa direction avant de se stopper net à son niveau. Sa maîtresse, d'une cinquantaine d'années, portait une longue robe noire avec des broderies rouges qui flottait au vent tout comme ses longs cheveux roux. Elle s'avança vers Maïwenn et plongea ses yeux bleus sévères dans ceux de la jeune fille.
- N'ayez pas peur, il ne mord pas. Vous l'impressionnez en tout cas pour qu'il n'ose pas approcher plus près.
- Pourtant, je ne suis pas trop rassurée avec les animaux que je ne connais pas.
L'inconnue s'avança vers elle et lui tendit la main.
- Il n'y a pas qu'avec les animaux que vous devriez être mal à l’aise, dit-elle, tout en lui serrant le bras.
- Quoi ?
- Allez Esco, on y va, finit l'inconnue en s’éloignant.
Échaudée par cette rencontre étrange et par le vent qui se levait, elle écourta sa balade et passa un début de soirée paisible en famille. Elle écouta donc ses parents lui raconter leur semaine, notamment une visite à l’exposition photo portant sur la cathédrale de Quimper. À la fin du repas, Maïwenn rejoignit sa mère dans la véranda. Elle voulait lui parler de sa rupture avec Brieuc. Madeline le détestait depuis le premier jour, aussi la jeune femme s’attendait à ce que la nouvelle soit plutôt bien prise.
- Que se passe-t-il ? lui demanda froidement sa mère en la voyant s’approcher.
Maïwenn eut un tressaillement et perdit instantanément le sourire détendu qu’elle arborait jusque-là. Surprise par le ton agressif qu'utilisait Madeline, elle décida tout de même de se lancer.
- Tu vas être contente, j’ai quitté Brieuc.
Madeline détourna les yeux de sa fille et retourna à ses plantes sans rien dire.
- Il ne me traitait pas bien, tu sais.
- Ah bon. Il te frappait ? demanda sa mère sans lever les yeux.
- Non.
- Alors quoi ? Qu'est-ce qui ne va pas chez toi ? hurla Madeline pointant vers sa fille la paire de ciseaux qu'elle tenait dans la main.
La jeune femme eut un mouvement de recul en même temps que sa mère continuait sa phrase.
- Il est adorable, il a une très bonne situation. Avec lui, tu aurais été à l'abri du besoin., mais non, il n'est pas assez bien pour princesse Maïwenn.
- Mais qu'est-ce qui te prend ? Tu l’as toujours détesté. Il n'en avait rien à faire de moi, je le soupçonne même de m’avoir trompée. Il t'a envoûté ou quoi ?
- Envoutée, n'importe quoi. Reviens un peu sur terre ou retourne chez les fous ! Tu crois que tu peux tout avoir sur un plateau ? Il faut faire des concessions et serrer les dents. Tu crois que les hommes te courent après ? Réveille-toi. Quant à tes études de langues… Tu crois que c'est avec cela que tu vas te nourrir ? Idiote. Je l’adorais !
- Que t’arrives-t-il, je ne te reconnais plus.
- J'espère bien qu'il t’a trompée, c'est tout ce que tu mérites, finit sa mère emportée par la rage.
Son nez se mit soudainement à saigner. Puis, elle eut un vertige qui l'obligea à lâcher ses ciseaux pour se tenir à un rebord de la véranda. Elle quitta ensuite la pièce sans laisser une chance à sa fille de répondre. Alain, partit se promener dans le jardin, venait de croiser sa femme qui montait telle une furie dans leur chambre. Étonné de la voir dans cet état de colère, il décida de la laisser seule et se rendit alors auprès de sa fille.
- Ta mère ne va pas bien, elle dort très mal en ce moment et est très irritable. Ça nous bouleverse aussi ton séjour en psychiatrie. Il faut lui pardonner.
- Désolée d’avoir eu besoin de prendre soin de moi en maison de repos, papa, « maison de repos », rétorqua Maïwenn en quittant la pièce.
- Ne le prends pas comme cela, ne pars pas, demanda son père, en vain.

Toutes ces émotions avaient épuisé la jeune fille qui décida d'aller se coucher. Ce moment de la journée était toujours une source d'angoisse malgré son traitement et elle ne put alors s'empêcher de repenser à ce que lui avait dit la femme sur la plage. Quelque chose dans sa réflexion la mettait mal à l'aise. Ce n’est qu’au bout d'une heure qu’elle sentit enfin le sommeil la gagner, bercée par le roulement des vagues non loin.
Tout à coup, une main la gifla, ce qui la fit tomber dans l'herbe dense d'un bord de falaise. Prise au dépourvu, Maïwenn se releva difficilement. Elle réalisa alors être au milieu d'une ronde que formaient trois femmes qui se moquaient d'elle. La première était grande, blonde, aux yeux bleus et portait une robe verte fluide qui, au contact du vent, donnait l'impression que ses pieds quittaient le sol. La seconde, plus petite et plus quelconque, était châtain aux yeux verts perçants et toute de bleu vêtue. Elle semblait être moins sûre d’elle et regardait avec attention chaque mouvement de la troisième qui n'était autre que l’inconnue croisée sur la plage. Les trois femmes tournaient de plus belle la poussant sans qu’elle ne comprenne pourquoi.
- Arrêtez, je vous en supplie, cria Maïwenn.
- Ce n'est que le début ! rétorqua la femme de la plage en ricanant.
- Arrêtez, arrêtez ! implora-t-elle encore.
- Tu nous fais vraiment peur, ironisa la blonde.
- Cette fois-ci, ça suffit ! hurla Maïwenn.
Elle pointa du doigt cette dernière qui fut projetée au-delà de la falaise, dans le vide.
- Je suis maîtresse de mes rêves, bordel ! Laissez-moi tranquille. Je veux que vous vous en alliez maintenant, cria Maïwenn, le visage face au vent.
Dans un bruit fracassant, une fissure se forma dans le vide derrière elles. De cette déchirure sortit une immense porte de bois à deux battants.
La rousse, qui jusqu'à présent semblait jubiler, devint nerveuse :
- C'est toi qui fais cela ? ... Non... C'est impossible.
- Et bien, il faut croire que si… la preuve. Sortez de ma tête.
La porte s'entrouvrit peu à peu, aspirant vers elle les deux femmes restantes qui tentaient désespérément de résister en s'accrochant aux battants, mais elles lâchèrent prise et furent happées à leur tour.
Le bruit des portes se refermant réveilla la jeune femme.

Gelée et encore tremblante, elle descendit dans la cuisine prendre un verre d'eau et y trouva son père.
- Pourquoi tu ne dors pas ? lui demanda-t-elle.
- J'ai fait un cauchemar, je n'arrive plus à me rendormir. Et toi ?
- Pareil, je viens juste prendre un verre d'eau.
- Nous sommes des gens stressés de mon côté de la famille, tu tiens cela de moi, s’excusa presque Alain.
Elle salua son père puis retourna se coucher pour enfin s'enfoncer dans le sommeil.

Le lendemain matin, ravie de ne pas avoir fait d'autres cauchemars, elle s'étira longuement, profitant du temps libre qu'elle avait, et remonta un peu plus les draps sur elle. C'est à cet instant que le silence qui régnait dans la, maison l'interpella. Pas de radio à tue-tête ou de bruits domestiques. Pourtant, ses parents étaient toujours actifs dans un coin de la, maison. Elle descendit dans la cuisine, personne, mais un mot posé sur la table.
« Nous t'avons laissé dormir. Ta grand-mère est à l'hôpital, elle a fait un malaise, rejoins-nous dès que tu le pourras. »
Ni une ni deux, elle sauta sous la douche, s'habilla et entra dans sa voiture sans avoir même avalé quoi que ce soit.
Sa grand-mère habitait Concarneau, à environ une heure de là. Elle y vivait seule depuis la mort de son mari et, à plus de quatre-vingts ans, la fatigue se faisait sentir de plus en plus.
Comme beaucoup d'autres, Maïwenn n'appréciait pas les hôpitaux et c'est donc à contre-cœur qu'elle poussa la porte d'entrée et demanda son chemin à l'accueil. Devant la chambre qu'on lui avait indiquée, elle retrouva ses parents, la mine grave.
- Alors, comment va-t-elle ? s'empressa-t-elle de demander.
- Elle a chuté, rien de très grave, mais vu son âge... Elle était désorientée et délirait à notre arrivée. Le médecin est venu, ils vont lui donner des calmants, lui répondit son père.
Une infirmière sortit alors de la chambre. Celle-ci les autorisa à la voir, mais à la condition d'y entrer un par un. Maïwenn entra la dernière et salua Françoise, sa grand-mère, tout en s'asseyant à ses côtés. Elle n'était pas très proche de cette femme qui lui avait porté peu d'attention et qui avec le temps, était devenue acariâtre. Les cheveux blancs courts et le regard froid accentué par de nombreuses rides, elle était allongée dans son lit, visiblement affaiblie. La vieille dame lui saisit alors les mains et la regarda tendrement comme pour la remercier de sa présence.
- Mamie, tu as fait une chute, tu devrais te reposer tu sais et ne pas t'agiter comme ça.
- Mon Guide, je ne t'ai jamais oublié. J'espère que toi aussi, tu connaîtras ça Maïwenn. Il m'a laissée seule et maintenant, ils me veulent du mal.
- Papi nous a quittés il y a longtemps. Personne ne te veut de mal, au contraire, si tu es ici, c'est pour ton bien.
- Je ne parle pas de lui, idiote ! Je parle de mon Guide... Tu ne comprends rien.
- D'accord mamie, d'accord, il faut te reposer...
- Me reposer alors que vous êtes tous en danger ! dit la vieille femme en sortant de son lit.
Trop faible, elle vacilla et dut être soutenue par sa petite fille pour ne pas tomber.
L'infirmière, alertée par le bruit, entra alors dans la chambre, aida la vieille femme à se remettre au lit puis demanda à sa petite fille de sortir.

Une fois dans le couloir, Maïwenn jeta un regard vers son père qui semblait effondré. Madeline, elle, était debout à ses côtés, la main posée sur son épaule pour lui témoigner son soutien. Cependant, mis à part ce geste, elle n'avait pas l'air affectée par ce qui était en train de se passer. Depuis quelques semaines, sa mère, d’habitude enjouée, semblait devenir de plus en plus agressive et cette impression avait été confirmée la veille lors de leur dispute.
Un instant plus tard, l'infirmière ressortit de la chambre pour les informer que Françoise s'était endormie. Ils quittèrent alors l'hôpital pour se rendre là où Alain avait grandi. Sa mère allait être hospitalisée plus longtemps que prévu et avait besoin de vêtements de rechange.
Maïwenn pénétra dans la chambre de sa grand-mère alors qu'elle n'avait jamais eu le droit d’y entrer. La décoration y était quasi inexistante, mais elle remarqua tout de suite la photo de mariage sur la table de nuit. Elle regarda avec attention cette femme sublime à l'air si mélancolique même le jour de son mariage. Qu'avait-il pu lui arriver de si terrible ? s’interrogea-t-elle.
Puis elle ouvrit son armoire, impeccablement rangée et commença à fouiller.
De quoi aurait-elle besoin ? Une chemise de nuit… Qu'est-ce que c'est…
Sa main venait de buter contre quelque chose sous une pile de linge : un journal. Elle hésita un instant, mais sa curiosité prit le pas. Elle le sortit, s'assit sur le lit et commença à lire :

« Juillet 1937, ma tante vient de m'offrir ce journal pour que je puisse y écrire mes secrets et j'en ai beaucoup depuis quelque temps ! »
Referme ça, c'est privé. Remets-le à sa place, non mieux, je vais lui amener pour qu'elle se souvienne, se résonna la jeune femme.
Elle le mit dans le sac des vêtements destinés à sa grand-mère et ressortit de la chambre pour saluer ses parents. Elle voulait quitter au plus vite l’atmosphère pesante qui régnait dans cette maison, entre son père au plus mal et sa mère glaciale.
Lorsqu’elle arriva à l’hôpital, elle déposa le sac d'affaires dans un placard prévu à cet effet puis posa le journal sur la table de chevet alors que sa grand-mère semblait dormir paisiblement.
- Tu t’en vas déjà ? demanda la vieille femme en lui prenant le bras.
- Je croyais que tu dormais mamie, je ne voulais pas te réveiller, désolée.
- Je ne dormais pas, même si les médicaments m'assomment. Qu'est-ce que tu as posé là ?
- J'ai retrouvé ça dans ton armoire, je me suis dit que ça te ferait plaisir de le relire.
- Aide-moi à me relever. Cela fait bien longtemps que je n'ai pas lu ce journal. C'est ma tante qui me l'a offert avant la guerre, précisa sa grand-mère tout en le prenant.
Je suis déjà au courant, se dit Maïwenn.
- Garde-le. J’aimerais que tu le lises et ensuite, tu comprendras que je ne suis pas sénile, reprit Françoise.
- Mamie non, c'est personnel.
- Lis-le je te dis, je ne sais pas combien de temps je vais rester ici et j'aimerais que tu le gardes.
- Bon, d'accord si tu y tiens, céda sa petite fille avant de prendre congé.
Maïwenn était très perturbée en sortant de la chambre, car elle ne s'attendait pas à ce que sa grand-mère lui laisse son journal. Sur le chemin du retour, son regard était régulièrement attiré par ce dernier posé sur le siège passager et elle s’imaginait déjà lire l’histoire de Françoise tranquillement sous la couette. Pourtant, à peine était-elle rentrée dans son appartement que l’on frappait à sa porte. C’était Mylie qui tenait elle aussi un livre dans ses mains.
- J’ai peut-être une explication à tes cauchemars, mais j'ai peur que tu ne sois pas prête à l'entendre, dit cette dernière en entrant.
- Mon psy m’a expliqué que c’était le stress, c’est bon.
- Tout ce que je te demande, c'est de m'écouter, précisa la voisine en s’asseyant sur le canapé. Alors voilà, c'est un livre qui a été écrit dans les années quatre-vingt par un historien. Son père était un grand scientifique pendant la seconde guerre, mais perturbé par d'affreux cauchemars qui le rendirent quasiment fou.
- Ok…Je sors d’une maison de repos alors vas-y mollo avec tes histoires, je suis encore fragile, intervint la jeune fille.
- Laisse-moi finir avant de critiquer.
- D’accord, mais fais gaffe quand même, consentit Maïwenn.
Mylie leva les yeux au ciel et reprit :
- Donc, son père tenait un journal dans lequel il notait ses rêves et à chaque fois, le même homme venait le torturer pour connaître l'avancée de ses recherches. Dans le but, d'après lui, de donner des informations à l'ennemi.
- Ne me dis pas que tu crois à cette histoire ? Quel est le rapport avec moi ?
- Je ne sais pas encore. Il explique que la plupart des Guides, comme il les nomme, sont bien intentionnés. L'écrivain s'appelle John Clerks, il est anglais, c'est une sommité du genre.
- Du genre barge ? plaisanta Maïwenn.
- Si tu te moques, j'arrête. Débrouille-toi !
- Excuse-moi, mais pour ton information je suis sous traitement car j’ai eu des hallucinations et je ne pense pas que ce genre d’histoire puisse m’aider à aller mieux, précisa la jeune femme.
- Laisse-moi au moins finir cette histoire, supplia Mylie.
- Soit, mais vite.
- Génial. Une nuit, alors que le Guide essayait de soutirer des informations au père de l'auteur, un autre homme est apparu pour le défendre. Il a aidé le père de Clerks à reprendre ses esprits pour changer les plans qu'il avait conçus. Les nuits suivantes, son père a ainsi pu donner de fausses informations. Après cela, les deux hommes ont souvent communiqué en rêve. C'est fou non ?
- C’est le mot oui. Toutes ces histoires me donnent la chair de poule, même si pour être honnête, je n'y crois pas deux secondes, s’agaça Maïwenn.
- Il faut penser au côté spirituel de la chose. Tu n'es pas encore assez ouverte. D'après lui, ce n'est pas un rêve, tu peux y communiquer comme tu veux.
- Oui, mon psy te parlerait de schizophrénie.
- Et ton psy aurait tort.
- Bref ! lâcha énergiquement Maïwenn pour conclure cette conversation qui ne lui plaisait pas du tout, j’ai trouvé le journal intime de ma grand-mère aujourd’hui.
- Intéressant ! Que raconte-t-elle de beau ? demanda sa voisine faisant mine de ne pas remarquer la diversion.
- Je n’ai lu que quelques lignes, mais ma grand-mère a insisté pour que je le lise en entier. Étrange, non ?
- Elle a dû y écrire tous les secrets de ta famille. Tu vas apprendre que ton grand-père n'était pas vraiment ton grand-père, rétorqua Mylie malicieusement.
- Arrête tes conneries !
- Il s'en est passé des choses pendant la guerre. Elle veut peut-être soulager sa conscience, qui sait. Finalement, c'est peut-être pour cela que tu fais des cauchemars, insista la quadragénaire en riant.

Après une bonne heure de divagations sur ce que sa grand-mère aurait pu faire étant plus jeune, les deux femmes décidèrent d'aller se coucher.
Encore une fois, le sommeil ne semblait pas vouloir venir et Maïwenn céda à la tentation du journal de Françoise.
Juste quelques pages, se promit-elle.

« Juillet 1937, ma tante vient de m’offrir ce journal pour que je puisse y écrire mes secrets et j’en ai beaucoup depuis quelque temps. Il y a quelques semaines, j’ai fait une rencontre étrange avec un homme, je l’ai vu ce soir au théâtre avec une autre. Louise m’a dit que nous n’étions pas du même monde, mais je m’en fiche ! Je sais qu’il y a quelque chose… »
Mylie sur ce coup-là, tu avais tort, elle aimait vraiment papi.
« Mon inconnu est apparu dans mes rêves, il est si beau et mystérieux. »
Une vraie midinette la mamie, il hantait même ses rêves.
« Il m'a donné rendez-vous à la cathédrale. Ce n'était qu'un rêve, je n'y croyais pas, mais j'y suis allée quand même. Henry était là aussi, j'étais déçue ! Mais au détour d'un pilonne, je l'ai vu. On est monté dans sa belle auto et il m'a conduite à l'écart de la ville... »
Attends une minute, c'est quoi ces conneries… Henry, c'était papi, donc l'autre, qui est-ce ? Elle s'est fait embobiner par un détraqué ou quoi ? réalisa Maïwenn.
« ... Il m'a expliqué pourquoi je le voyais dans mes rêves, mais c'est un secret entre lui et moi. Il m'a même interdit de l'écrire quelque part. J'ai eu du mal à y croire, mais je ne peux pas douter de lui ... »
Maïwenn ferma le journal d’un seul coup, pétrifiée par ce qu’elle venait de lire. Elle conclut alors que ses médicaments la rendaient trop fragile et décida d’enfermer le livre dans un des placards du hall d'entrée, comme si ce geste pouvait le lui faire oublier. Bien sûr, il n’en fut rien. Elle tourna et vira plusieurs heures sous sa couette, ressassant encore et encore cette histoire étrange, à tel point qu’elle n’avait plus vraiment envie de connaître les détails de la vie de Françoise. À presque cinq heures du matin, elle parvint tout de même à s'endormir.
End Notes:
Voilà voilà, j'espère que cette suite de l'histoire vous plait :-)
Bienvenue à Concarneau by Laportequigrince
Author's Notes:
Sur les conseils de son thérapeute, Maïwenn emménage quelque temps chez sa grand-mère pour être tranquille.
Pense-t-elle...
- Maïwenn, ouvre les yeux !
Sa vision était floue, mais elle discerna tout de même un homme penché sur elle. Elle avait la tête posée sur ses genoux. Réalisant sa position, elle se redressa en partie. L'homme, une brindille dans la bouche, était maintenant allongé les bras sous sa tête et semblait amusé de la situation.
- Toi ! mais ce n'est pas vrai, pesta-t-elle.
- Eh oui encore moi, je n'y peux rien, c'est ton rêve. Es-tu guérie ?
- Quand vas-tu t’en aller ? Je me suis fait soigner, c’est bon. Je sais que j’ai tout inventé. Et puis c’est quoi la suite ? Une musique romantique démarre et on s'embrasse ? Je ne me croyais pas si mièvre, s’indigna-t-elle enfin.
- Euh... Non merci sans façon, garde ta salive, répondit-il l’air dégoûté.
- Damned... Quand je pense que même dans mes rêves ma vie sentimentale est chaotique, ironisa la jeune fille.
- Je n'y peux rien, c'est la vie, dit-il toujours aussi décontracté.
- Enfin, sois rassuré. Je vais mieux, tu peux partir, lui assura-t-elle encore.
Sans crier gare, l’homme se jeta sur Maïwenn et la plaqua au sol.
- Tu es sûre que ça va mieux, tu n’es pas en train de me mentir au moins ? interrogea-t-il, l’une de ses mains sur la gorge de la jeune femme.
- Ca ne va pas ! lâche-moi tout de suite, j’étouffe, bafouilla sa victime en se débattant.
L’homme la laissa partir, satisfait de sa démonstration de force. Maïwenn, quant à elle, se releva en toussant.
- Continue ton traitement, tu n’es pas encore guérie et évites les ennuis ma petite Maïwenn, sinon, je devrais revenir.
- Dégage ! intima l’intéressée.
L’homme rit.
- Dégage ! répéta-t-elle en hurlant.
Maïwenn se réveilla instantanément.
C'est quoi ce rêve de fou !... Je devrais arrêter d’utiliser cette expression à partir de maintenant vu mon état, se corrigea-t-elle en regardant son réveil.
Il affichait six heures du matin. Ne pouvant plus dormir, elle prit son ordinateur portable et saisit les termes « Guides » « rêves » et « historien anglais » dans son moteur de recherche. Au bout de deux pages, elle trouvait le site internet de John Clerks, l’homme dont Mylie lui avait parlé.
Il y décrivait un cercle de personnes existant dans la clandestinité depuis des siècles, entrant dans les rêves d’autrui avec de bonnes ou de mauvaises intentions selon les époques. S'appuyant sur des textes et des légendes, ses sources étaient, bien sûr, invérifiables. D’après lui toujours, la raison pour laquelle l'existence des Guides était si bien camouflée au grand public tenait à leur infiltration dans les plus hautes sphères de notre société. En d'autres termes, un complot planétaire.

Cette seule phrase avait suffi à la convaincre que les réponses à ses questions ne se trouvaient pas sur ce site. Elle avait assez de problèmes sans en plus verser dans la paranoïa. Alors, elle décida de ne pas poursuivre ses recherches et parvint enfin à trouver le sommeil.
Il était déjà treize heures lorsque Maïwenn poussa violement sa couette, elle n’aimait pas se lever aussi tard. Pourtant, depuis qu’elle prenait des antidépresseurs, ce n’était pas inhabituel.

- Cette colère en vous, est-elle nouvelle ? Pensez-vous que cela soit dû à votre traitement ou à quelque chose de plus enfouie ? demanda le docteur Trubard lors de leur rendez-vous hebdomadaire.
- C’est vrai que ma vie n’était pas au top… Peut-être qu’avant je ne m’en rendais pas compte.
Trubard eut un rictus satisfait.
- Et l’homme dans vos rêves ? interrogea-t-il.
- Il est revenu cette nuit me demander si j’étais bien guérie. Puis, il m’a étranglé pour s’assurer que je ne lui mentais pas.
Le docteur se racla la gorge.
- Vous savez qui est cet homme, n’est-ce pas ? questionna-t-il.
- Une invention de mon esprit. J’en suis plus que sûre maintenant puisqu’il me menace pour que je me soigne, répondit sa patiente.
- Bien. Votre esprit est en train de se remettre et cela se traduit ainsi. C’est assez courant.
- En plus, j’ai lu dans le journal de ma grand-mère qu’elle en faisait aussi.
- Comment cela ? demanda Trubard avec un grand intérêt.
- Ma grand-mère a écrit dans son journal qu’elle voyait un homme dans ses rêves aussi. Ça doit être de famille, plaisanta Maïwenn.
Un long silence suivit puis son thérapeute reprit :
- Vous ne devez plus le lire. Vous êtes encore trop fragile pour vous préoccuper du passé. Concentrez-vous sur le futur, votre futur.
Il sortit un tube de médicaments de son tiroir.
- Je vous change vos dosages afin que vous dormiez mieux, mais surtout, laissez le passé de côté. Vous devriez changer d’air, loin d’ici et de tous les mauvais souvenirs. Préservez-vous.
- Vous avez raison, je vais y penser, acquiesça Maïwenn en attrapant son nouveau traitement.
En sortant de la maison de repos, elle ralluma son portable qui lui indiqua un nouveau sms :
« Un petit verre ? Ludo (ton ancien collègue que tu as lâchement abandonné.) »
Cette invitation ne pouvait pas mieux tomber car la jeune femme n’avait pas du tout envie de rentrer chez elle. Elle rejoignit donc son ex collègue au centre de Brest et le petit verre se transforma en dîner puis en séance de cinéma. 


Quelques jours plus tard, sa décision était prise. Elle allait suivre les conseils du docteur Trubard et changer d’environnement pour un temps. Avec l’accord de sa grand-mère, elle emménagerait à Concarneau.
Sa valise prête, il ne lui restait plus qu’à saluer Mylie qui travaillait ce jour-là. La boutique d’antiquité de sa voisine se situait dans une rue en plein travaux. Trouver une place de parking relevait du miracle, mais, vingt minutes plus tard, Maïwenn entrait dans le magasin, désert.
- J'ai justement trouvé une librairie à Concarneau qui pourrait t'intéresser, annonça Mylie.
- Ah ça tombe bien dis donc, quel hasard, ironisa la jeune femme.
- C'est le destin que veux-tu ! C'est donc une librairie dans laquelle tu peux trouver toutes sortes de livres allant de l'histoire de Bretagne aux légendes celtiques, en passant par… Des ouvrages plus ésotériques, finit l’antiquaire en murmurant presque cette dernière information.
- Mylie, tu es incorrigible, soupira Maïwenn, je te l’ai déjà dit, je ne veux rien avoir à faire avec ce genre de chose. Je n’y crois pas et je ne pense pas que cela soit sain pour moi en ce moment.
- Arrête un peu, je suis allée sur leur site, ça a l'air pas mal du tout. Vas-y faire un tour si tu as l'occasion, ne serait-ce que pour me ramener un souvenir. Elle s’appelle La librairie des horizons, insista pourtant son amie.
- Ah d’accord, mais il fallait me le dire tout de suite. Tu veux que je te ramène un livre en fait ! plaisanta Maïwenn.
Sur cette note joyeuse, les deux femmes se quittèrent et Maïwenn prit la route de Concarneau.
En contrepartie de son hébergement, Françoise avait demandé à sa petite fille de faire le tri qu’elle n’avait pas eu la patience de faire depuis plusieurs années. Cette dernière n'arriva sur place qu'en fin d'après-midi et décida de s'atteler au rangement dès le lendemain matin. Elle voulait d’abord prendre son temps et faire le point sur ces dernières semaines. La maison paisible de sa grand-mère était l'endroit idéal pour cela.
Soudain, la sonnerie du vieux téléphone à cadran de Françoise résonna dans toute la maison. Quand Maïwenn décrocha, elle reconnut immédiatement la voix de sa mère.
- Tu es bien arrivée alors ? demanda Madeline.
- Oui, puisque je décroche, sourit sa fille.
- Bon. Tu ne te sens pas trop seule, ça va ? Pas d’idée noire.
- Non maman, tout va bien promis.
- N’oublie pas tes médicaments non plus.
- Ne t’inquiète pas. Je peux prendre soin de moi.
- Je sais, je sais…tiens, au fait, j’ai recousu les poches de ton manteau, tu l’avais laissé ici. J’ai mis de côté la chevalière, elle avait glissé dans la couture. Elle est à Brieuc, c’est ça ?
- Quelle chevalière ? s’étonna Maïwenn.
- Celle avec une spirale et une pierre au milieu.
Maïwenn eut le cœur serré et manqua de lâcher le combiné.
—Peux - tu l’expédier ici ? balbutia-t-elle.
- Je la fais partir demain. Je te laisse si tout va bien, à plus tard, dit Madeline avant de raccrocher.
Maïwenn resta le combiné en main pendant plusieurs secondes, essayant de trouver une explication rationnelle. Comment cette chevalière était arrivée dans son manteau si elle avait imaginé toute la scène ? Un peu fébrile, elle appela la première personne qui lui vint en tête : le docteur Trubard.
- Vous dites que votre mère vient de trouver la chevalière que vous aurait remis la victime ? s’étonna-t-il.
- C’est bien cela. Comment est-ce possible si tout vient de mon imagination ?
- Mademoiselle Deniel, calmez-vous. Avez-vous commencé le nouveau traitement ?
- Pas encore, je viens de finir l’ancien et je comptais le faire ce soir, assura la jeune femme.
- Et bien voilà. Il n’est pas improbable que cette chevalière soit effectivement à votre ex compagnon et que votre imagination l’ait placée dans cette scène barbare. Calmez-vous, commencez le nouveau traitement, et ne pensez plus à tout cela. C’est votre imagination.
- Oui docteur, vous avez raison. Je vais commencer le nouveau dosage. Merci, finit Maïwenn en raccrochant.
La bouffée d’angoisse qu’elle venait de ressentir s’estompait peu à peu.
Le docteur a raison. J’ai dû délirer et penser que cette chevalière n’était pas à Brieuc. On se reprend, s’encouragea la jeune femme.
Pour penser à autre chose, elle sortit de la maison relever le courrier de la boite aux lettres et y trouva un prospectus de la ville présentant les différents spectacles de la saison. Ce soir-là, un groupe local jouait gratuitement en plein air dans la ville close de Concarneau. Elle hésita longuement, mais décida tout de même de s'y rendre pour se changer les idées.
Cette ville close était une citadelle sur l'eau entourée de hauts murs d’enceinte, qui abritait des magasins et restaurants, mais aussi quelques habitations. Rattachée au centre-ville de Concarneau par un pont massif, il y avait toutefois deux possibilités pour accéder à cette forteresse : soit à pied par le pont, soit par bateau, dont le quai se trouvait de l’autre côté de l’édifice. Maïwenn opta pour cette solution car la maison de sa grand-mère se trouvait toute proche du quai de départ, appelé aussi le passage.
La traversée faite, elle fut surprise de voir que les bancs de l'amphi-théâtre en plein air étaient déjà tous pris. La jeune femme décida alors de flâner en attendant le début du spectacle. Le soleil déclinait peu à peu, mais l'atmosphère était chaude et elle se sentait bien au milieu de cette foule, anonyme parmi les anonymes. Petite, elle venait souvent y passer les vacances. Au fil de ses pensées, elle avait traversé tout l'édifice sans même s'en rendre compte et se trouvait sur le pont, à l'entrée opposée. Elle resta là quelques instants pour contempler la mer puis retourna sur ses pas.

Près de l’amphithéâtre, un homme avait un appareil photo dernier cri à la main. Il photographiait allègrement les vieilles pierres de la ville close et faisait poser toute la famille pour l'occasion : sa femme, le sourire radieux, son fils turbulent, à peine âgé de cinq ou six ans et son adolescente qui aurait probablement tout donné pour ne pas se trouver là. L'heureux père de famille hurlait pour placer son petit monde, excité de ramener le plus de souvenirs possible. Dans un élan de générosité, ou peut-être un passage d'ennui, Maïwenn s'approcha d'eux et leur proposa de prendre une photo de groupe, ce qu'ils acceptèrent aussitôt. Leur entrain était communicatif et elle serait volontiers resté discuter avec eux si les premières vibrations de basse ne s’étaient pas fait sentir. Les rythmes endiablés d'un rock celtique s'emparèrent de la foule qui ne fut plus qu'une masse de corps sautant et applaudissant à tout va. Ne connaissant personne, Maïwenn en profita pour se lâcher elle aussi et ainsi se débarrasser des tensions.
Même une fois le concert terminé, l'adrénaline parcourait toujours son corps et elle n'avait pas envie de rentrer tout de suite. Le dernier bateau étant à minuit, il lui restait une heure pour se balader. L'endroit se vidait peu à peu, laissant ainsi le champ libre à ceux qui n'avaient pas encore visité les remparts surplombant la mer.
Pour accéder à ces murailles, elle devait prendre un petit chemin de terre très mal éclairé et enfin arriver à un grand terre-plein d'herbe où se trouvait un immense escalier.
Une fois celui-ci monté, elle put contempler les lumières de la ville se reflétant sur la mer. Très vite, elle remarqua deux hommes qui la regardaient avec insistance. Mal à l’aise, elle décida de faire demi-tour et de s’éloigner, mais elle les vit alors du coin de l'œil lui emboiter le pas. Elle redescendit les marches jusqu’au terre-plein d'herbe et accéléra un peu plus, tout en se persuadant qu'elle se faisait des idées.
- Eh, toi ! Attends-nous qu'on rigole un peu, lui cria l'un des hommes.
- C'est ça oui, compte là-dessus, marmonna Maïwenn.
L’embarcadère n'était plus qu'à cinq-cents mètres. Sans se retourner ni répondre, elle accéléra encore sa marche, c'est alors que les deux hommes se mirent à courir après elle. Prise de panique, elle fit de même, mais avant qu'elle ne puisse rejoindre le quai, l'un d'eux lui avait empoigné le bras.
Effrayée, Maïwenn regarda autour d’elle, mais ils étaient seuls.
- Ben alors, tu ne réponds pas quand on te parle, ce n'est pas très poli tout ça, s’amusa l’un des deux.
Malgré le peu de lumière, Maïwenn pouvait voir cet homme, plutôt grand et musclé aux cheveux bruns très courts. Plus jeune qu'elle, il ne manquait pas d'aplomb.
- Lâche-moi ! Qu'est-ce que vous voulez ?
- S'amuser un peu avec toi, lui dit le second homme.
- Lâche-moi ou je hurle ! intima-t-elle.
- Tu devrais faire ce qu'elle te dit si tu ne veux pas avoir de problème.
Tous trois se retournèrent alors en direction de la voix. Sortant de la pénombre, un homme s’avança calmement vers eux. Grand, brun avec une barbe de trois jours, il était plus âgé qu’eux.
—Depuis quand tu t’en prends aux touristes Lukian ? Laissez-la tranquille et partez avant que je ne m'énerve, poursuivit-il.
Après quelques secondes d’hésitation, l’agresseur lâcha Maïwenn, non sans lancer un regard haineux à l'inconnu.
- Tu ne seras pas toujours là pour la protéger, lança-t-il avant de partir.
- Ça va aller ? demanda l’inconnu en s’approchant de Maïwenn.
- Oui, oui. Plus de peur que de mal. Merci beaucoup en tout cas.
- Si vous ne vous pressez pas, vous allez manquer le dernier bac. Je vous accompagne.
Son ton ne laissait pas de place à la discussion, mais Maïwenn se sentait soulagée de ne pas être seule de toute façon.
- C’est étrange, ils n’avaient jamais fait cela avant. Pourquoi vous ont-ils pris à partie ? interrogea-t-il.
- Je n’en sais rien, je suis arrivée en ville aujourd’hui, je ne connais personne. Mauvais endroit au mauvais moment, j’imagine, rétorqua la jeune femme.
- Surement. Méfiez-vous quand même, précisa l’homme d’un air glacial.
- Je m’appelle Maïwenn au fait.
L’homme ne répondit rien.
- Votre bateau se trouve à quelques mètres, je vous laisse continuer seule.
- Comment savez-vous que je prends le bac ? reprit la jeune femme.
- J’avais une chance sur deux, rétorqua sèchement son interlocuteur.
Puis, il s'éloigna et disparut à son tour dans la nuit. Elle, un peu vexée par son attitude, prit le bateau la conduisant de l’autre côté de la ville.
End Notes:
Merci d'avoir passé du temps ici et à bientôt peut-être!
La curiosité est-elle un vilain défaut? by Laportequigrince
Author's Notes:
En faisant du tri chez sa grand-mère, la jeune femme découvre un écrit très troublant...
Le lendemain matin, remise de ses émotions par une bonne nuit de sommeil, la jeune femme était bien décidée à faire place nette au grenier. Pas très grande, cette pièce était effectivement comblée, mais quand elle eut fini, il ne restait plus que des boites de rangement qu'elle n'avait pas osé ouvrir ainsi qu'un vieux fauteuil. C’est en voulant déplacer celui-ci qu’elle sentit une résistance à l'arrière des pieds. Un petit coffret en métal était bloqué contre le mur. Lorsqu’elle s’en saisit pour le dégager, il lui glissa des mains, laissant s’échapper son contenu au sol. Elle se pencha pour tout ranger, mais elle fut alors interpellée par l'en-tête d'une lettre.
Repose ça ! C'est comme le journal, tu n'as pas à lire... En même temps, qui le saura ? conclut-elle.

Encore une fois, sa curiosité eut raison de sa volonté. Elle descendit du grenier la boite sous le bras et se rendit dans sa chambre pour y lire la lettre. Elle la déplia entièrement et débuta sa lecture :


« Minstead, octobre 1940,

Ma chère et tendre,

Voilà bien longtemps que je ne t'ai pas donné de nouvelles et j'en suis désolé. La raison de ce silence, même « de nuit », est que je suis désormais fiancé avec Antoinette et nous n'allons peut-être jamais rentrer en France au vu de la situation actuelle. J'espère que de ton côté, le quotidien n'est pas trop dur à supporter et que toute ta famille se porte bien.
Ne te méprends pas Françoise, c'est à contre-cœur et sous la pression familiale que j'ai accepté de me plier à leur volonté.
Sache que si je ne l'avais pas fait, ils n'auraient pas hésité à s'en prendre à toi et cette seule pensée m'était insupportable.

Je ne viendrai plus jamais te voir, car cela me serre le cœur que nous ne puissions être ensemble au grand jour, mais sache qu'à jamais, mon âme est à toi.

Da viken, Tu sais qui »


- Tu sais qui ? non justement ! C'était vrai alors, elle ne délirait pas l'autre jour à l'hôpital, il y a vraiment eu quelqu'un d'autre ? s’exclama Maïwenn à voix haute.
Elle sauta sur son sac de voyage, jetant au passage la moitié de ses vêtements, pour en sortir le journal qu'elle avait bien l'intention de lire et cette fois-ci jusqu'au bout. Elle s'assit confortablement sur son lit et reprit sa lecture là où elle l'avait laissée.

« … Je rentre demain à la maison, les vacances à Quimper sont finies pour moi. Tante Louise n'arrête pas de me dire qu'Henry est un bon parti et qu'il m'apprécie. »

« ... Le monde va mal apparemment, Papa n'arrête pas de dire que les choses vont exploser, j'ai peur »

« ... Je n'ai plus de nouvelles de Pierre depuis la dernière « nuit ». Pourquoi est-il parti ? Qu'a- t-il voulut dire par « des jours sombres arrivent » ? Je suis triste, rien ne pourra jamais me rendre heureuse de nouveau... »

« Je n'ai pas écrit depuis longtemps. Il faut dire que c'est la guerre. Tous les jours, nous avons des nouvelles plus alarmantes, j'ai peur. De nombreux hommes sont partis, heureusement que Henry est là. Il est gentil avec moi. Et toi où es-tu ? ...»

« J'ai reçu la pire nouvelle de ma vie : une lettre de X. Il s'est fiancé. Mon cœur est brisé en mille morceaux, jamais je ne pourrai m'en remettre. »

« J'ai accepté la demande d'Henry, il est gentil et il est là… Lui. »

« Que d’années sans écrire, mais il faut que je couche sur le papier ce que j’ai fait. Qu’il y ait une trace, ou peut-être est-ce un moyen de soulager ma conscience… Henry et moi n’arrivons pas à avoir d’enfants, je vieillis, j’ai peur. Il y a un mois, X est revenu me voir. Il est malheureux avec Antoinette et ils n’ont jamais eu d’enfant non plus. Il a accepté de m’aider. De nous aider, Henry et moi. Grâce à lui, nous aurons peut-être un petit. Henry est un homme tellement bien pour accepter ça. »

Le journal de sa grand-mère se finissait ainsi, plus rien ensuite. Après de telles phrases, il fallait absolument qu'elle voie sa grand-mère pour lui faire part de ses interrogations, c'est pourquoi elle se rendit sans attendre à l'hôpital.
À son entrée dans la chambre, un homme était au côté de sa grand-mère.
- Oh Maïwenn tu es là, merci. Dis-lui de me laisser tranquille, implora Françoise.
- Que se passe-t-il ici ? demanda la jeune femme, inquiète.
- Mademoiselle Deniel, inspecteur Guengat, j’ai quelques questions à poser à votre grand-mère.
L’homme portait un long imper noir par-dessus un costume, foncé également. Ses cheveux noirs, impeccablement rabattus en arrière et son regard sombre lui donnaient un air antipathique.
- Des questions ? Vraiment ? Dans son lit d’hôpital ? Sans sa famille ? nota la jeune femme.
- ça n’a rien d’illégale jeune fille, rétorqua l’inspecteur plein de mépris.
- Ah bon ? Pourtant, c’est inhabituel d’interroger quelqu’un de diminué sans assistance, indiqua Maïwenn, d’ailleurs, je vais appeler ma famille.
- Faites donc cela, de toute façon, nous serons amenés à nous revoir Mademoiselle Deniel. Je compte bien vous interroger aussi, déclara Guengat, avant de quitter la pièce.
- Heureusement que tu es arrivée, il n’arrêtait pas de me poser des questions, expliqua la vieille femme, visiblement remuée.
- Des questions sur quoi ?
Françoise parut gênée et ne répondit pas.
- D’accord… J’ai moi-même des questions, plein de questions à propos de ton journal.
Mais sa grand-mère ne l’écoutait plus. Elle fixait la télévision dont elle avait coupé le son à l’arrivée de l’homme. Maïwenn regarda à son tour et vit en bas de l’écran un bandeau d’information donnant les dernières nouvelles sur l’affaire Victor Godest. Elle prit alors la télécommande et rétablit le son :
- Je vous rappelle l’information principale : Pierre Godest, directeur du LaGo a été placé en garde à vue très tôt ce matin pour être interrogé dans le cadre du meurtre de Victor Godest, son frère.
- Coupe cela, intima Françoise sèchement, j’ai à te parler.
- Pitié. Dis-moi que ce n’est pas pour cette affaire que l’inspecteur était là, supplia Maïwenn tout en s’asseyant au bord du lit.
- Ton grand-père et moi, nous n’arrivions pas à avoir d’enfant. Henry savait que cela venait de lui, alors il accepta que je demande à un ami de nous aider, en toute discrétion tu penses. Cet homme promit de ne jamais interférer dans la vie du bébé.
- D’accord, tu me balances cela sans prendre de gants…ok… Ne me dis pas que Victor Godest était mon vrai grand père quand même ?
- Henry était et sera toujours ton grand père, s’énerva Françoise, et non ce n’était pas Victor, mais Pierre qui nous a aidés.
- Sacrée nouvelle. Tu ne crois pas que papa a le droit de savoir ? De toute façon, si l’inspecteur veut nous interroger…
- Il le sait depuis longtemps, ne t’inquiète pas.
- Quoi ? Et on ne m’a rien dit ? s’offusqua Maïwenn.
- C’était moins compliqué ainsi, sauf qu’avec ce qui vient de se passer…
- Le meurtre de Victor Godest ?
- Oui. Je ne comprends pas comment l’inspecteur était au courant pour ton père, mais il le savait.
- Attends. Il ne pense tout de même pas que papa soit mêlé à tout ça ?
- Si seulement il pouvait trouver le vrai coupable nous serions débarrassés…
Maïwenn se tourna vers la fenêtre, pensive.
- Allez, allez ma petite fille, ne pense pas à tout cela. Tu dois penser à ton rétablissement. On s’est fait du souci pour toi, tu sais.
- Je suis allée dans cette maison de repos car je pensais être folle, mais maintenant...
- Que veux-tu dire ?
- Un homme est apparu régulièrement dans mes rêves pour me dire que je perdais la tête, lâcha Maïwenn avec appréhension.
- Pourquoi ferait-il cela ? demanda sa grand-mère sans même paraître surprise.
Maïwenn hésita un instant, mais décida qu’elle n’avait pas grand-chose à perdre.
- Parce que je crois avoir vu Victor Godest se faire tuer, dit-elle du bout des lèvres.
- Dis-m-en plus.
- Je l’ai vu dans la ruelle près de chez moi, mais je ne sais pas, il a été trouvé à Quimper. Ça n’a pas de sens. Pourquoi comme par hasard devant chez moi ?
- Il n’y a pas de hasard, lança sa grand-mère.
- Il m’a donné une chevalière et demandé de retrouver Mathias Omnès, l’enquêteur, finit la jeune femme.
- Donne-moi du papier et un stylo, s’il te plaît, réclama immédiatement sa grand-mère.
Maïwenn s’exécuta et lui remit le nécessaire. La vieille femme prit le tout et y nota une adresse qu’elle tendit à sa petite fille.
- Qu’est-ce que c’est ?
- L’endroit où tu pourras peut-être avoir plus de renseignements, rétorqua le plus naturellement du monde Françoise.
- Attends, tu crois à cette histoire ? s’étonna la jeune femme.
- J’ai moi aussi par le passé eu à faire avec des gens étranges. Rends-toi là-bas, tu en apprendras peut-être plus.
- Plus sur quoi ?
- Sur l’enquêteur et les Guides.
- Les quoi ?
Une infirmière entra soudain et demanda à Maïwenn de sortir car les visites étaient finies. La jeune femme n’eut pas le temps de demander plus d’explication à Françoise et sortit alors de la chambre. Dans le couloir, se tenait un homme en blouse blanche qui semblait l’attendre. Le visage dur et hautain, ce médecin était en partie chauve. Il insista lourdement pour que Maïwenn le suive dans son bureau :
- Mademoiselle, j'en ai déjà parlé à votre père l’autre jour, mais je crois qu'il ne saisit pas la gravité de la situation. Ici, nous soignons les personnes malades. Dans le cas de votre grand-mère, il faudra quelques semaines. Par la suite, nous préconisons de la placer en maison spécialisée. Le personnel et moi-même avons constaté qu'elle avait des phases de délires, tenant des propos incohérents et complètement surréalistes. Nous pensons qu'elle peut être un danger pour elle-même. Vous avez certainement dû le constater, n'est-ce pas ?
- Eh bien, elle est juste un peu nerveuse, c'est tout.
- Oui, les médicaments contiennent l'agitation, d'où la nécessité d'un suivi permanent. N'a-t-elle pas tenu des propos étranges en votre présence ?
- Docteur, mon père est la seule personne à même de prendre une décision. Je suis très mal à l'aise que vous me posiez ces questions.
- Mademoiselle, je pense à l'intérêt de votre grand-mère et si elle a des propos incohérents, nous devons le savoir.
- Encore une fois, c'est avec mon père que vous devriez discuter. Pour ma part, je m'oppose à cette option. Veuillez m'excuser à présent, je dois y aller.
Maïwenn quitta la pièce sur cette phrase, laissant derrière elle le médecin, visiblement furieux qu'elle ne se soit pas laissé influencer. Elle regagna ensuite la maison de Françoise et continua son rangement jusqu'à ce que le soleil se couche.
La chambre qu’elle occupait le temps du séjour était spacieuse et allongée dans son grand lit moelleux, le sommeil ne tarda pas à la gagner.

Le matin suivant, elle était prête à dix heures, pour se rendre à l’adresse donnée par sa grand-mère. Échaudée par sa dernière soirée, elle décida cette fois-ci de se rendre au centre-ville en voiture. Encore une fois le soleil brillait, c’était un temps idéal pour le marché qui se tenait ce jour-là au centre de la ville. L'air était rempli des odeurs tantôt de poulet grillé tantôt de bonbons ou de pain chaud. Les gens qu'elle pouvait croiser étaient très différents les uns des autres, allant de la personne âgée, venue chercher ses légumes, aux couples de touristes désirant dénicher les spécialités locales. Tout ce petit monde évoluait dans un charmant brouhaha au bon goût de vacances.
Elle traversa le grand pont de pierre et se fraya un passage vers le cœur de la ville close. Ce n’était pas encore la saison estivale, mais le beau temps incitait à flâner. Lorsqu’elle atteignit la petite place centrale et sa fontaine, elle s’assit un instant sur un banc et prit dans sa poche le papier donné par sa grand-mère.
- C’est une blague ? murmura-t-elle en regardant l’endroit correspondant.
Devant elle se tenait la Librairie des Horizons, le magasin que Mylie lui avait recommandé. L’échoppe était située au rez-de-chaussée d'une maison de pierre. Alors que Maïwenn s’avançait vers l’entrée et qu’une sonnerie retentissait sur son passage, elle espérait que ce Mathias Omnès n’existe pas.
En raison du manque de lumière, des lampes étaient disposées sur des guéridons aux quatre coins de la pièce. Sur chaque mur de pierres étaient fixées des étagères contenant des ouvrages sur les légendes bretonnes et en dessous des fauteuils de sky rouge, permettant aux clients de s’asseoir pour consulter les livres. Au centre, se trouvaient des présentoirs pour les fournitures.
- Bonjour, je peux vous aider peut-être ? demanda une voix joviale derrière elle.
Un homme aux cheveux longs grisonnants, venait à sa rencontre. Il portait un jean fatigué et une chemise de couleur grise avec un boléro par-dessus.
- Je l’espère. Je cherche Mathias, Mathias Omnès. On m’a dit que je le trouverais ici.
- Vous êtes ?
- Une amie, mentit Maïwenn.
- Vraiment ? Jamais entendu ce nom, on vous a mal renseignée, rétorqua son interlocuteur, froidement.
Devant ce radical changement d’attitude, Maïwenn décida de ne pas insister, d’autant que cette réponse la rassurait. Elle sortit donc et se retrouva dans le flot de visiteurs. D’un pas décidé, elle prit la direction de sa voiture, tout en se persuadant qu’elle ne venait pas de se ridiculiser.
Et d’un, un endroit où tu n’oseras plus mettre les pieds, conclu-t-elle pourtant.
De retour chez sa grand-mère, elle continua de faire du rangement et le soir venu, elle se coucha avec la sensation d’avoir fait quelque chose de concrètement utile. Cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Son nouveau dosage de médicaments semblait efficace.
Pourtant, à quatre heures du matin, elle fut réveillée par un crissement de parquet. N’y prêtant pas attention outre mesure, elle se pencha pour saisir la bouteille d'eau posée au pied du lit. C’est à ce moment-là qu’elle le vit. Éclairé uniquement par les lampadaires de la rue, un homme la regardait dormir, assis sur la seule chaise de sa chambre.
- Il paraît que tu me cherches, dit-il d’une voix froide et posée.
Pétrifiée, Maïwenn n’osa ni bouger ni répondre. Ils restèrent dans le silence pendant plusieurs secondes durant lesquelles la jeune femme tentait de distinguer si cela était réel ou bien le fruit de son imagination.
- Je suis Mathias Omnès, l’enquêteur. Pourquoi me cherches-tu ? ajouta-t-il.
- Qu’est-ce qui me prouve que tu es bien celui que tu prétends et pas l’autre ? suspecta Maïwenn.
- Quel autre ?
- J’allume la lumière, annonça-t-elle en se penchant vers sa table de chevet.
Elle tâtonna quelques secondes et dut se rendre à l’évidence que sa lampe avait disparue.
- C’est moi qui contrôle ce rêve. Je ne veux pas que tu voies mon visage avant de savoir ce que tu me veux Maïwenn Deniel.
- Ah d’accord ! C’est un rêve. Me voilà rassurée, mon dosage ne doit pas être le bon finalement, lança la jeune femme avec soulagement.
- Quoi ? Que dis-tu ? s’agaça l’homme, tu as quelque chose à me dire, oui ou non ?
- Ça ne m’amuse pas. Mon esprit fragile me joue encore des tours. Va-t-en, commanda Maïwenn.
L’homme rit.
- Ça ne marche pas de cette manière. Je suis celui qui décide, déclara l’intrus, sûr de lui.
- Non. C’est mon rêve, insista Maïwenn qui commençait à perdre patience.
- Que me veux-tu à la fin ? demanda l’homme, excédé lui aussi par cette discussion qui tournait en rond.
- Victor m’a demandé de te trouver…, mais qu’est-ce que je raconte ? J’ai perdu assez de temps. Va-t-en maintenant, intima la jeune femme.
C’est alors que dans la pénombre émergea l’immense porte qui lui avait déjà servi auparavant.
- C’est impossible, tu ne peux pas faire cela, s’insurgea l’homme en se levant de la chaise.
Les battants commencèrent à s’ouvrir et il se sentit aspiré.
- Attends. Comment connais-tu Victor ? Pourquoi toi ? Tu vas devoir t’expliquer. Demain, à midi sur la place St Guénolé, lança celui qui allait être englouti par la porte.
- C’est cela oui. Allez, oust ! finit Maïwenn presque en souriant.
Il fut propulsé dans la porte et ses battants se refermèrent dans un bruit assourdissant qui réveilla encore une fois la jeune femme.



Une rencontre pas comme les autres by Laportequigrince
Author's Notes:
Maïwenn cède encore une fois à la curiosité et ne va pas être déçue.
Émotions fortes garanties!
- Comme je le craignais, le fait de venir chez votre grand-mère vous ramène dans le passé. Vous ne devriez pas rester à Concarneau, ni bien sûr aller à ce rendez-vous, dit calmement le docteur Trubard à travers le combiné.
- Cela ne coûte rien d’aller voir si c’est faux, rétorqua Maïwenn.
- Écoutez. Cela vous fera un choc. Vous vous demandez si quelqu’un sera au rendez-vous ? Je peux déjà vous le dire : non. Il n’y aura personne. Je vous le redis, partez de là, prenez des vacances dans un endroit neutre et oubliez toutes ces histoires.
- Vous avez sûrement raison, je vais voir ce que je peux faire.
- Éventuellement vous pouvez aussi prendre de l’homéopathie pour vous calmer, en complément de votre traitement. Par contre, je ne pourrais pas être toujours disponible alors apprenez aussi à prendre sur vous. D’accord ?
- Encore une fois, vous avez raison docteur, je ne vous importunerai plus. Merci de votre aide. À partir de maintenant, je me débrouille, décida Maïwenn.
- Très bien. Rappelez en septembre pour votre suivi et prenez bien votre traitement, indiqua Trubard rapidement.
- Bien, comme vous voulez, rétorqua sa patiente, un peu surprise d’un délai si long.
Maïwenn raccrocha le téléphone et s’assit dans le salon pour déjeuner. Machinalement, elle alluma la télévision sur le journal. À l’écran, un bandeau rouge défilait indiquant qu’un évènement venait de se produire.
- Mesdames et Messieurs, l’information du jour reste la disparition de Pierre Godest. En effet, le frère de Victor Godest, propriétaire du LaGo, retrouvé mort il y a presque deux mois, n’a pas respecté les conditions de son contrôle judiciaire. Il est introuvable depuis ce matin.
Maïwenn prit la télécommande de son téléviseur et le coupa.
C’est décidé, à partir de maintenant, j’arrête la télévision.

Plus tard, malgré les conseils de son thérapeute, elle gara sa voiture sur un parking donnant directement sur l'entrée de la ville close. C’était plus fort qu’elle, il fallait qu’elle sache. Puis, elle traversa la moitié de l'édifice, jusqu'à atteindre la place Saint Guénolé, s'assit sur un des bancs disposés au milieu et attendit. Quelques minutes seulement après son arrivée, la jeune femme jeta un œil nerveux sur sa montre : douze heures et cinq minutes, toujours personne. Un sentiment de honte l'envahit.
C’est officiel, le docteur Trubard avait raison, personne ne viendra. Quelle perte de temps, réalisa-t-elle soudain.
Elle allait se lever sur cette pensée lorsqu'elle sentit des mains se poser sur ses yeux.

- Salut Maïwenn, lui dit leur propriétaire.
Elle posa alors ses mains sur celles de l'inconnu et sentit une sorte de gros bracelet à lacets sur son poignet ainsi qu'une bague à l'index. L'homme retira ses mains des yeux de Maïwenn et s'assit près d'elle. De corpulence moyenne tout comme sa taille, ce dernier avait les cheveux bruns en bataille, une barbe de quelques jours et de grands yeux bleu foncé. Il était vêtu d’un t-shirt à manches longues noir, un jean et des baskets, noires également. Un style sombre, mais décontracté qui lui allait comme un gant. C'était indiscutablement un très bel homme.
- On s’est déjà vu quand tu t’es fait agresser par Lukian, reprit l’homme en réalisant que Maïwenn le dévisageait.
- Et bien merci encore. Je suis contente de te revoir et surtout que tu sois plus loquace. À quoi est dû ce changement ?
La jeune femme lui sourit franchement, elle était plutôt charmée par l’homme près d’elle.
- Je suis Mathias Omnès. Il faut qu’on parle.
Le sourire de Maïwenn disparut aussitôt. Sans un mot, elle se leva et partit d'un pas rapide en direction de sa voiture, bousculant au passage de nombreux touristes mécontents. Tout se brouillait dans sa tête. Était-il réel ou une hallucination ? S’il existait bel et bien, l’autre homme dans ses rêves aussi et le meurtre également. Son cœur battait à cent à l’heure. Soudain, une pensée plus affreuse à ses yeux lui traversa l’esprit et si au contraire, il n’était qu’une illusion alors son cas était plus grave que prévu. Pour en être sûre, elle fit demi-tour, il était juste derrière elle.
- C'est bien ce que tu voulais non ? Me trouver. Et bien voilà. Suis-moi, on doit parler. J'habite juste là, je t'offre un remontant, dit-il en montrant une maison à quelques mètres d'eux.
- Attends, balbutia Maïwenn.
- Je comprends, tu es sous le choc, mais…
- Madame, Madame excusez-moi, le coupa la jeune femme en interpellant une inconnue, comment trouvez-vous ce jeune homme ?
L’inconnue croyant à une blague continua son chemin sans répondre.
- Tu fais quoi là ? demanda Mathias.
- T’occupe. Mesdemoiselles, vous le trouvez mignon ? lança Maïwenn à un groupe d’adolescentes.
Elles regardèrent Maïwenn étrangement, se regardèrent et se mirent à glousser.
- Carrément pour un vieux de trente ans, commença l’une avant que toutes les autres la suivent en cœur.
- Salut beau gosse, ajouta une autre sous les rires de ses amies.
- Tu joues à quoi exactement, s’énerva Mathias en prenant Maïwenn par le bras.
Il l'entraîna au deuxième étage d’une bâtisse divisée en plusieurs logements, sans qu'elle puisse même réagir.
La porte d'entrée de son appartement donnait directement sur un salon accueillant où était disposé un canapé aux couleurs chaudes autour d'une table basse en bois clair. La pièce était très sombre du fait des pierres apparentes, et ce, malgré les deux grandes fenêtres donnant sur la place. Intégrés au salon, la cuisine américaine et son grand comptoir appuyaient un peu plus la convivialité des lieux.
Maïwenn s’assit sur le canapé pendant qu’il lui servait un verre. Il mit ensuite un fond musical doux pensant ainsi détendre l’atmosphère.
- C’était quoi ton délire en bas ? demanda-t-il enfin.
Maïwenn souffla :
- J’avais besoin d’être sûre que tu n’étais par une hallucination.
- Ah ouais. Satisfaite ?
- J’ai du mal à y croire. Si tu es réel, c’est que tout ce qui m’est arrivé ces derniers mois est réel aussi et ça, c’est flippant, tout comme le fait que tu puisses rentrer dans mes rêves, expliqua-t-elle.
- Pas que dans les tiens, corrigea le jeune homme.
- Ah d’accord…
- Pourquoi me cherches-tu Maïwenn ?
- Je ne sais plus, cela fait des mois que mon psy me persuade que j’ai tout inventé pourtant, si tout cela est vrai…j’ai assisté au meurtre de Victor Godest, il m’aurait donné une chevalière et demandé de te retrouver, mais des éléments ne collent pas, finit la jeune femme, encore plus perdue qu’avant.
- Tu as assisté au meurtre ? s’exclama l’homme. Raconte-moi tout. Qu’est-ce qui ne colle pas ? interrogea Mathias, très intéressé.
- Et bien, je l’aurais porté, donc bougé, alors que son poids était trop lourd pour moi et puis il saignait beaucoup, mais je n’en avais aucune trace. J’ai peur de te faire perdre ton temps. Je deviens tarée.
- Pas forcément, rétorqua Mathias pensif, autre chose ?
- Oui. Il y a cet homme que j’ai vu tuer Victor qui est venu dans mes rêves me répéter encore et encore qu’il fallait que je me soigne car j’étais folle, répondit Maïwenn la voix tremblante.
- Un classique, indiqua simplement son interlocuteur.
- Un classique ? Tu te fous de ma gueule ! Tu enquêtes sur quoi exactement ?
- C’est compliqué, glissa simplement son hôte.
- J’ai tout mon temps, insista Maïwenn.
- Soit. Pour faire court, je suis un Guide.
- Un Guide ? releva la jeune femme.
- Oui. En fait, nous les Guides, nous conseillons les hommes dans leurs choix depuis des siècles en entrant dans leurs rêves. Mes ancêtres ont souvent été des conseillers de guerre. Ils se faisaient passer pour des apparitions prémonitoires.
- Rien que ça. Toi aussi tu es sous traitement ? se moqua son invitée.
- Après ce que tu as vécu, tu doutes encore ?
- Il m’en faudra un peu plus pour te croire. Pourquoi n’y a–t-il aucune trace de vous ?
- Parce qu'on se fond dans la masse et puis, j’imagine qu’une personne qui parlerait de nous passerait pour folle, s’amusa Mathias.
- Touché, concéda Maïwenn, et d'où viendrait cette capacité ?
- Je ne sais pas vraiment. Nous l'avons, c'est tout.
- C'est tout ? Tu ne t'es jamais posé la question ? s’indigna la jeune femme.
- À vrai dire, il y a une légende qui parle d’un guerrier mourant qui fut sauvé par une déesse. C’est elle qui aurait créé les Guides.
- Je vois. Une déesse, normal quoi. Au fait, tu ne m’as toujours pas répondu, tu enquêtes sur quoi, tu es flic ? reprit Maïwenn.
Mathias rit de l’ignorance de la jeune femme.
- Bon écoute, suis bien car c'est un peu compliqué, commença le jeune homme d’un ton supérieur.
- Je vais faire de mon mieux, rétorqua son invitée un brin moqueur.
- Alors voilà. Nous, les Guides, sommes répartis sur l’ensemble du globe, mais dans chaque pays il y a ce qu’on appelle des branches. La branche française est dirigée par Victor par exemple. Pour une raison inconnue, certains Guides développent des capacités en plus du don d’entrer dans les rêves. Mon rôle est de m’assurer que ces capacités soient canalisées et ne nuisent pas à notre secret ou aux consignes de notre chef désigné. Le chef de tous les chefs du globe si tu préfères. Victor se savait en danger depuis quelque temps. Il m’avait contacté, officieusement. C’est probablement pour cela qu’il t’a parlé de moi.
- Pourquoi était-il en danger ?
- Pour plusieurs raisons. D’abord parce que son projet de Visio-nerf ne plaît pas à tout le monde. Pouvoir entrer dans les souvenirs de chacun grâce à un casque…
- Ah oui, certains ont peur de la concurrence ? coupa Maïwenn.
- C’est un peu ça.
- Et les autres raisons ?
- Victor était le chef de notre branche et il ne faisait pas forcément l’unanimité notamment auprès de son frère, Richard, qui le trouvait trop humaniste.
- Un autre frère alors, pointa Maïwenn.
- C’est exact, ils sont trois : Victor, Pierre et Richard. Ce dernier a toujours était jaloux des deux autres. L'un était notre chef et l'autre allait devenir le directeur du LaGo. Il s'est toujours senti de côté. S'il parvient à ses fins et devient le chef de notre branche, il tentera de faire abroger certaines lois, telle que l’interdiction de rendre quelqu'un fou.
- Attends…quoi ? bondit Maïwenn.
- Oui, nous avons cette possibilité en entrant dans les rêves d’autrui, mais cela est interdit depuis des siècles, expliqua Mathias, un peu gêné.
- Et bien tout le monde n’est pas au courant de cette interdiction apparemment, s’insurgea la jeune femme, il a voulu me faire taire en fait.
- Exactement. C’est pour cette raison que tu dois me décrire ce dont tu te rappelles le concernant.
- Quand je pense que je suis allée en maison de repos. Je prends des médicaments depuis des semaines à cause de cela et j’ai perdu toute confiance en moi, s’énerva encore Maïwenn.
- Je comprends ta colère, mais j’ai besoin de ton aide et vite.
- Et les femmes, les trois femmes qui faisaient la ronde autour de moi c’en était aussi à tous les coups. Putain, c’est dégueulasse !
- Les trois femmes ? Ils sont plusieurs alors, réalisa Mathias.
- Et les deux hommes l'autre soir ?
- Ce sont des apprentis Varlarc'h chargés de protéger le secret des Guides. Ce n’était donc pas une coïncidence. Ils en avaient après toi et là, c’est grave.
- Des Apprentis quoi ?
- Je t'expliquerai plus tard, c'est...
- Compliqué... Je vois. Et pour Pierre ?
L'homme souffla. Il avait tellement de choses à expliquer en si peu de temps que pendant un instant, il fut tenté de ne pas répondre à ses questions, mais il n'avait pas le choix. Il sortit de sa poche une pièce qu'il fit glisser entre ses doigts avant de poursuivre avec peu d'entrain :
- En fait, c’est logique que la police ait arrêté Pierre. Sans Victor, il prend le contrôle de tout. Les soupçons sont légitimes, mais je ne comprends pas qu’il se soit enfui.
- La culpabilité peut-être ? se risqua Maïwenn.
Mathias lui jeta un regard noir.
- Je refuse d’y croire. Il a dû découvrir quelque chose. Je dois à mon tour trouver de quoi il s’agit et tu vas m’y aider, décréta-t-il.
- Super…
- Ne le prends pas à la légère Maïwenn, des vies sont en péril. Dans environ deux semaines, aura lieu la présentation du Visio-Nerf, mais aussi le grand cercle, c’est ainsi que l’on appelle l’assemblée de tous les chefs, va se retrouver sur une île au large de l'Irlande et de la Grande-Bretagne. Ils y désigneront le successeur de la branche française. Les enjeux sont énormes. Seuls les chefs et leurs enfants y sont conviés, mais nous devons absolument y aller pour disculper Pierre.
- J’ai besoin de réfléchir à tout cela. C’est trop pour moi, balbutia la jeune femme en se levant, je suis perdue, finit-elle.
- Ne le prends pas comme ça, attends. J'ai vraiment besoin de toi et tu es déjà impliquée que tu le veuilles ou non, tenta Mathias.
Il essaya ensuite de la retenir, mais Maïwenn était déjà dans la cage d'escalier.

Les explications du jeune homme avaient pris plus de temps qu'elle ne l'aurait cru, car il faisait déjà nuit. La ville close, déserte, était éclairée par des lampadaires en forme de lanterne, suspendus aux bâtiments afin de se fondre dans l'architecture médiévale. Le seul bruit qu'elle pouvait entendre était celui de ses pas qui résonnaient sur les pavés. C'était une ambiance si étrange qu'elle avait l’impression d’avoir remonté le temps.
Alors qu'elle passait devant les canons servant autrefois à la défense de la cité, elle entendit d'autres pas résonner. Elle se retourna, mais ne vit personne et continua son chemin.
La ville close est très belle de nuit, mais vraiment trop lugubre pour moi, admit-elle.
Il ne lui restait plus qu'une arche à passer pour rejoindre le pont la ramenant au cœur de Concarneau alors elle pressa le pas.
- Comme on se retrouve !
Son cœur se mit à battre un peu plus fort dans sa poitrine. La voix qu'elle venait d'entendre provenait d'une ombre cachée sous l'arche.
Les bruits ne venaient pas de derrière, mais de devant moi. Merde, réalisa-t-elle.
Maïwenn fit comme si elle n'avait rien entendu et continua de marcher, espérant qu'on la laisse passer sans encombre. Elle sentit alors une main sur son épaule l'attirer vers l'arrière avec une telle force qu'elle perdit l'équilibre et tomba sur le sol. Malgré l'obscurité, elle put reconnaître l'homme au-dessus d'elle : c'était celui qui l'avait agrippée par le bras après le concert.
- Je l'avais dit qu'il ne serait pas toujours là ! jubila-t-il.
Il n'eut pas le temps de continuer sa phrase qu'un autre homme, arrivé derrière Maïwenn, lui bondit dessus. Tous deux roulèrent sur les pavés, refusant de lâcher prise.
L'assaillant de Maïwenn prit vite le dessus et asséna de violents coups de poing au deuxième homme, bloqué sous son poids. Ce dernier réussit tout de même à se dégager et frappa à son tour avec une telle force que son adversaire n'eut pas le temps de riposter immédiatement. Quelques secondes lui suffirent pour reprendre ses esprits, comme porté par la rage. Les coups de poing et de pieds fusaient sous les yeux de Maïwenn, qui tentait d'identifier le second homme. Ils semblaient avoir tous les deux une grande maîtrise du combat. À vrai dire, elle n'avait jamais rien vu de tel si ce n'est dans les films. Cependant, il fut vite évident que son protecteur avait le dessus.
- Va-t’en Maïwenn, lui cria-t-il.
Elle reconnut immédiatement la voix de Mathias et courut vers sa voiture, garée à quelques mètres. Le jeune homme donna un dernier coup à son adversaire qui s'écroula au sol, puis il la rejoignit sur le parking et lui fit signe de démarrer.
- Je crois que tu n'as plus le choix si tu veux être tranquille, lança-t-il en essuyant sa lèvre pleine de sang.
- Tu ne perds pas le nord, toi. Pourquoi m'as-tu suivie ?
- Je n'allais pas te laisser partir comme ça, tout simplement.
- Un vrai chevalier servant en somme, ironisa-t-elle.
- J'ai besoin de toi, c'est tout, rétorqua-t-il froidement.
- Sinon, où as-tu appris à te battre ?
- C'est trop long à expliquer maintenant.
- Encore ? Tu en auras des choses à m'expliquer plus tard. En attendant, je dois avoir des pansements à la maison. Je peux au moins savoir qui est ce mec ?
- C'est Lukian, le petit-fils de Richard.
- On le laisse comme ça ? Nous pouvons peut-être appeler du secours.
- Cela ne servirait à rien, il va s'en remettre et il vaut mieux que cela reste entre nous.
Comprenant que Mathias ne transigerait pas sur ce point, la jeune femme n'insista pas.
Une fois dans sa salle de bains, elle lui donna de quoi soigner ses blessures puis lui prépara une chambre pour la nuit. Ceci fait, elle retrouva le jeune homme installé dans le canapé du salon devant la télévision, les deux pieds sur la table basse. Malgré la soirée mouvementée, il n'avait l'air ni fatigué ni de souffrir des coups qu'il avait pris.
- J'ai repensé à ce que tu m'as dit tout à l'heure, lui lança-t-il sans même détourner les yeux de l'écran.
- À propos de ?
- De Victor et de l’homme dans tes rêves.
Attentive, Maïwenn s'assit à côté du jeune homme.
- Nous avons des archives dans la ville close. Une grande partie de notre histoire y est répertoriée. Peut-être qu'en y allant, nous pourrions trouver quelque chose. Peut-être que Victor te connaissait depuis longtemps sans que tu le saches.
- Ok. Rassurant.
- Accepterais-tu de faire un test de parenté ? rajouta-t-il sans ménagement.
- Ah d’accord, tu es plutôt direct. Tu comptes faire ça comment ?
- Tu sais, en tant que Guide, je connais pas mal de monde, rétorqua le jeune homme d’un air supérieur.
- On verra ça demain si tu veux bien, je suis épuisée. Tu veux que je te montre ta chambre, ou tu hantes les rêves de quelqu'un d'autre ce soir ?
- Très drôle, tu as retrouvé ton sens de l'humour on dirait, lui dit-il un peu agacé.
Il la suivit ensuite afin qu'elle lui montre sa chambre, la remercia de son hospitalité puis, alors qu'elle allait se coucher, redescendit dans le salon en attendant que le sommeil le gagne.
On choisit pas sa famille by Laportequigrince
Author's Notes:
Brève introduction de la famille de Lukian (des amoouurrsss)
Parallèlement à cela, Maïwenn découvre des archives étonnantes...
Malgré les coups qu'il avait reçus, Lukian parvenait encore à maîtriser sa voiture, il n'avait pas beaucoup de route à faire. Il passa la grande grille de l'entrée et gara sa petite citadine sous le porche du manoir. C'était une magnifique propriété qui appartenait à sa famille depuis des générations. Une appréhension monta en lui au moment de passer l'entrée, il avait échoué et son grand-père allait encore le prendre pour un minable. Il prit son courage à deux mains et pénétra dans le hall d'entrée puis dans le salon. C'était une pièce impressionnante avec en son centre une énorme table de forme rectangulaire qui faisait quasiment toute la longueur de la pièce.

D'immenses tapisseries de couleur rouge et bleu représentant des champs de bataille étaient accrochées aux murs. Dans le fond, se trouvait une grande cheminée, avec de chaque côté, des étagères remplies de livres anciens et autour plusieurs fauteuils permettant de lire au coin du feu. En dépit de l'heure tardive, sa famille était assise à la table, attendant avec impatience son rapport. Aussi, lorsqu'il entra timidement dans la pièce, Richard bondit de sa chaise pour aller à sa rencontre.

- Alors comment cela s'est passé ? Pas bien visiblement. J'aurais dû m'en douter et confier cette mission à un de mes hommes plutôt qu'à mon incapable de petit-fils. Ils auraient été à la hauteur, eux.
Richard était un homme d'environ soixante-dix ans, peut-être plus, mais qui avait la santé et la force d'un homme de vingt ans de moins. Ses cheveux blancs et ses yeux bleus ridés donnaient à son visage un air dur et intimidant, plus encore que sa carrure qui était pourtant imposante. Son fils, Patrick, qui restait impassible sur sa chaise, avait hérité de ses traits. Médecin à l'hôpital de Concarneau, son métier lui avait imposé de se forger une carapace qui le rendait plus pondéré que son père.
- Un peu d'indulgence Richard, il est si jeune, dit l’une des femmes assises à la table.

Richard se tourna vers celle qui avait osé intervenir et la fusilla du regard.
- Vous avez toujours été tendre avec lui, particulièrement toi, Amy. Le fait d'être sa mère n'implique pas de se voiler la face. Patrick, je sais que tu as fait de ton mieux, voudras-tu bien expliquer à ta femme l'importance de ce qui se passe ici ?
Amy tourna la tête pour ne pas montrer à Richard son énervement. Elle était la mère de Lukian et plutôt fière qu'il ne soit pas devenu une brute épaisse malgré l'entraînement qu'il suivait. Infirmière dans le même hôpital que Patrick, elle avait accepté d'administrer à Françoise les médicaments qu'avait prescrits son mari. Elle pensait donc avoir droit à un peu plus d'égard compte tenu des risques qu'elle prenait pour eux, mais ça n'était pas le cas.

- Je n'y manquerai pas père. Je travaille toujours à ce que Françoise passe pour sénile. Personne ne pourra la croire, quoi qu'elle dise. Nous devons y aller maintenant, je pense qu'Amy a besoin de repos. Bonne nuit à tous.
Obéissante, sa femme se leva, heureuse de quitter cette atmosphère pesante et le couple sortit de la pièce.

- Grand-père, je suis désolé, mais Omnès, l’enquêteur, m'a pris par surprise, s'excusa Lukian.
- Mathias ? C'était l'un des meilleurs, quel gâchis. Tu vois dans quelle situation il nous met ! s'énerva Richard en direction du fond de la pièce.
Assise au petit salon, une femme se retourna et s'approcha de l'assemblée. Ses cheveux roux étaient comme embrasés par la lumière du gigantesque lustre au-dessus d'eux et sa longue robe noire, ne faisait qu'accentuer cet effet visuel.
- Au moins Richard, tu ne pourras pas m'accuser d'avoir été une mère trop tendre. Pour la défense de Lukian, j'ai moi aussi était mise en déroute par cette Maïwenn, tout comme tes deux petites filles d'ailleurs.
Attablées, les intéressées se regardèrent puis lancèrent un regard timide à leur grand-père. Elles avaient omis de lui parler de leur mésaventure et c’est Roselyne qui fit alors le récit de leur rencontre malheureuse avec Maïwenn.
- Ce que tu me dis est impossible, Roselyne. Personne ne peut faire cela, dit-il incrédule.
- Elle, elle le peut.
Le visage de Richard, habituellement imperturbable, devint livide. Il se leva sans rien ajouter et se dirigea vers le hall.
- Ton fils veut prouver l’innocence de Pierre, mais tu sais que c’est impossible. Pierre a tué ou commandité le meurtre de mon frère. Empêche Mathias d'agir, je ne voudrais pas qu'il mette le doigt sur des choses passées et qui doivent le rester. Mes petites filles... Et Lukian, je veux tout savoir sur cette Maïwenn, son histoire, sa famille, ses fréquentations, tout, ordonna-t-il.

Il quitta ensuite la pièce, laissant ses occupants à leurs spéculations sur Maïwenn pendant qu’il empruntait le grand escalier le menant à sa chambre.
Dans leur lit, Rose, son épouse, l'attendait. Elle était légèrement plus âgée que lui, mais avait gardé sa coquetterie d'autrefois et mettait un point d’honneur à ce que ses cheveux soient toujours impeccablement serrés dans un chignon. De petite taille, qu'elle compensait par un fort caractère, elle s'était imposée auprès de sa famille comme le modèle à suivre.
Ce soir-là, elle n'avait pas souhaité attendre le retour de son petit-fils. Elle n'avait aucune confiance en lui et le traitait sans complexe de lavette. Pour elle, son fils, Patrick, était la seule personne capable de les sauver.
- Alors ? Je suppose que ton imbécile de petit-fils a lamentablement échoué, lança-t-elle.
- Oui. Mais il y a plus grave.
- Ah bon, est-ce possible ? Tu as l'opportunité de devenir notre chef et Lukian n'est même pas capable d'impressionner une petite sotte !
- Cette petite sotte comme tu dis peut reprendre le contrôle de ses rêves et en chasser les Guides. Qu'est-ce que tu penses de ça ?
- Tu en es sûr ? insista Rose en se redressant dans le lit. Si cela se révèle vrai…
- Il faudra se débarrasser de cette fille, je sais, conclut son époux.

Ce matin-là, Maïwenn avait un mal de tête horrible, la rencontre de la veille lui avait laissé des séquelles. Pourtant, il s’envola lorsqu'elle constata que le petit-déjeuner était déjà disposé sur sa table de cuisine, mais plus une trace de Mathias.

Avant de prendre son premier café, elle se rendit en peignoir jusqu'à la boite aux lettres pour y retirer le courrier et le journal que sa grand-mère recevait tous les matins. Une lettre de sa mère était là. Légèrement bombé, Maïwenn devina que la chevalière se trouvait dans le pli. Elle l'ouvrit et trouva effectivement le bijou à l’intérieur. Cette dernière était de forme carrée avec au milieu une améthyste entourée d’une spirale. C’était bien la même, pas de doute possible.
Au bord des larmes, elle la plaça dans la poche de son peignoir, comme pour oublier son existence et partit dans la salle de bains se préparer. Elle entreprit ensuite un grand ménage du salon avec la télévision en toile de fond :
- Alors Gwendal, des nouvelles de l’affaire Godest me dit-on ?
- Tout à fait, tout à fait. Nous avons appris la mise en garde à vue d’un homme et tenez-vous bien, il semblerait, je dis bien, il semblerait, car tout cela reste du conditionnel, qu’il s’agisse du fils caché de Pierre Godest.
- Un fils caché ?
- C’est cela, un fils caché qui pourrait avoir aidé son père, Pierre Godest, à fuir la France et les inspecteurs pourraient l’interroger sur son éventuelle implication dans la mort de son oncle, Victor Godest.
- Concrètement, est-ce que cela change quelque chose dans la vie de l’entreprise ?
- Et bien oui et pas qu’un peu. Pour faire un petit rappel de l’histoire familiale des Godest, Victor, le créateur et propriétaire du LaGo a deux frères, Pierre et Richard. Les deux enfants de Victor ont accepté la semaine dernière de vendre leurs parts à leur oncle, Pierre, pour un montant confidentiel. Sans enfant, s’il part en prison et sauf avis contraire du conseil de l’entreprise, c’est à Richard, le dernier frère, que tout reviendrait. L’apparition d’un héritier changerait donc beaucoup de choses.
- A-t-on, Gwendal, une idée du mobile de ce meurtre ?
- Et bien à l’heure d’aujourd’hui rien n’est confirmé, mais l’argent et le pouvoir semblent être des motifs plausibles.
Soudain, le téléphone sonna dans le salon. Maïwenn n’eut pas envie de décrocher, car elle ne voulait pas entendre ce qu’on allait lui dire.
- Maïwenn, il s’est passé quelque chose ce matin, annonça sa mère avec gravité. Ton père vient d’être arrêté par la police pour être interrogé.
- On en parle au journal télévisé.
- Bon. On ne t’en a jamais parlé, mais ton grand-père était en fait le frère de ce Victor.
- Mamie me l’a dit, oui.
- Ah d’accord. Elle aurait pu nous demander notre avis quand même, s’indigna Madeline.
- C’est surtout vous qui auriez dû m’en parler plus tôt, tu ne crois pas ? Enchainons.
- Oui… Enchainons… Lorsque nous sommes allés à Quimper voir l’exposition sur la cathédrale, ton père en a profité pour y rencontrer son géniteur, Pierre. Ça n’était pas la première fois, mais compte tenu des faits qui ont suivi, la police veut l’interroger pour savoir s’il a un lien avec le meurtre de Victor ou la fuite de Pierre.
- Ils vont le garder combien de temps ?
- Je ne le sais pas encore.
- De toute façon, ils ne vont rien trouver, si ?
- Non, bien sûr que non. Je voulais juste que tu le saches, car l’inspecteur qui est venu ici m’a parlé de toi… Et de ton séjour en hopi… Maison de repos.
- Comment me connaît-il et qu’ai-je à voir là-dedans pour lui ? Bizarre.
- Apparemment il t’a vue avec Françoise. Inspecteur Guengat.
- Ah oui, je vois. Pas très sympathique.
- Ne te fais pas remarquer hein, prends bien tes médicaments.
- Bien sûr, pour qui me prends-tu ? Appelle-moi quand tu auras des nouvelles pour papa.
Maïwenn abrégea cette conversation, car le manque de confiance qu’avait sa mère l’agaçait quelque peu.

Sous les coups de quatorze heures, Mathias sonna à sa porte. Il était venu la chercher pour qu'elle l'accompagne aux archives de la ville close. L’homme la conduit en face de la devanture de la Librairie des horizons.
- Ma voisine m'avait justement conseillé d'aller y faire un tour, s'exclama la jeune fille.
- Et bien, ta voisine a de bons goûts, mais nous ne sommes pas vraiment là pour ça. Cela me parait tout de même bizarre qu’elle connaisse cet endroit, le gérant ne fait pas de publicité.
- Elle m’a parlé du site internet, il me semble, précisa Maïwenn.
- Crois-tu vraiment qu'il y ait un site ? Ce magasin est une couverture pour nos archives qui se trouvent au sous-sol. Tu as dû mal comprendre. Renaud, le gérant, est l'un de nos sympathisants. Pierre a fait beaucoup pour sa famille. Il n’est pas Guide, mais il est dans la confidence. Entrons.

La petite sonnerie retentit sur leur passage et Renaud apparut presque instantanément. Il reconnut tout de suite Mathias qui lui fit une accolade chaleureuse.
Maïwenn allait le saluer à son tour lorsqu'elle fut surprise par un oiseau voltigeant autour de lui.
- N'aie pas peur, c'est Flik Flak mon pivert domestique.
Il tendit son poignet, recouvert d'un grand bracelet de cuir, et l'animal se posa dessus. Il y resta quelques minutes puis reprit son envol dans la librairie le plus naturellement du monde pour enfin se poser sur une des poutres du plafond telle une gargouille.
- Je ne savais pas que les piverts se domestiquaient, s’étonna la jeune femme.
- Dans le cas présent, je dirais plutôt que c’est lui qui a dompté toute la famille, plaisanta le gérant, il est libre.
Au fait, désolé pour mon attitude l’autre jour, s’excusa le gérant tout en se dirigeant dans le fond du magasin. Elle vit alors Renaud, soulever une tenture représentant une étagère remplie de livres. Sous celle-ci se trouvait une porte en bois. Il l'ouvrit et leur fit signe d'emprunter l'escalier devant eux. Quelques marches plus bas, ils arrivèrent dans une pièce sombre, la réserve du magasin. Elle était relativement grande et remplie de cartons en tout genre pour le réapprovisionnement de la boutique.
Bien qu'au départ il ne s'agissait que d'une couverture, Renaud avait peu à peu pris au sérieux son rôle de gérant et était maintenant fier de la petite réputation de son magasin. Il s'avança au fond de la pièce et écarta quelques cartons posés contre un mur.
- Les ancêtres de Mathias étaient des petits malins... Il tient ça d'eux, dit-il en jetant un œil à Maïwenn.
Mathias secoua la tête pour réfuter ce qu'il venait de dire, pourtant sa moue espiègle laissait penser le contraire.
Bien sûr que c'est un petit malin, pensa Maïwenn.
Renaud poussa ensuite le mur qui pivota, laissant entrevoir un couloir au bout duquel se trouvait un autre escalier. Sa tâche achevée, il les laissa poursuivre seuls. Maïwenn et Mathias suivirent alors ses indications jusqu'à atteindre une grande porte en chêne massif aux gonds énormes. Le jeune homme poussa l'une des pierres sur le mur qui s'enfonça laissant ainsi apparaître celle en dessous, en partie creuse. Il fouilla dans sa poche de pantalon et en sortit ensuite une cordelette, avec un aimant au bout, qu'il plongeât dans le trou de la roche pour en remonter une clé. Il ouvrit la porte avec. Une fois les néons du plafond allumés, Maïwenn put découvrir une pièce beaucoup plus moderne qu'elle ne l'imaginait : carrelage imitation ardoise au sol, étagères en teck remplies de vieux livres, deux tables au milieu et trois ordinateurs dans le fond. Cet endroit n'avait rien à voir avec les archives poussiéreuses qu'elle pensait trouver. Mathias s'assit sur l'une des tables et contempla la pièce avec fierté.

- Voilà, nous y sommes, nos archives. Bien sûr tout n'est pas ici, il y en a partout à travers le monde, mais nous avons les plus anciens registres.
- Tu veux dire que depuis des siècles, vous consignez ce qu'il vous arrive ?
- Oui, Victor le fait toujours, mais cela se perd un peu de nos jours. J'espère que tu te rends bien compte du privilège que tu as.
- Un privilège ? Moi qui croyais que tu avais besoin de moi pour lire à ta place.
Il sourit sans répondre.
- En fait…ce n’est pas vraiment pour cela que je t’ai conduite ici, j’ai autre chose à te montrer, avoua le Guide.
Ils longèrent l’une des allées de livres jusqu’à arriver au mur, puis Mathias appuya sur celui-ci qui s’ouvrit sur une nouvelle pièce.

- Qu’est-ce que c’est ? demanda Maïwenn nerveusement.
Devant elle se trouvait un Fauteuil médical avec tout autour plusieurs machines éteintes. Mathias entra dans la pièce en premier et les alluma puis il entra un code sur la porte d’une armoire qui s’ouvrit aussitôt. À l’intérieur, se trouvait un casque qui ressemblait à une araignée avec ses multiples pattes de métal.
- C’est une blague ? Ne me dis pas que c’est le machin dont tout le monde parle ?
- Si, voilà le Visio-nerf, lui annonça Mathias avec fierté.
- Vous gardez un prototype de plusieurs milliers d’euros au fin fond d’archives dans la ville close ? Je rêve, s’exclama la jeune femme.
- L’un des prototypes en fait et qui viendrait le chercher ici honnêtement ?
- C’est vrai, admit-elle.
- Et on est plus proche des millions d’euros d’ailleurs, rectifia Mathias.
- Ôte moi d’un doute, tu ne t’imagines toute de même pas que je vais poser cela sur ma tête ? s’offusqua la brunette en faisant mine de se recoiffer.
- Je ne m’imagine pas non… Tu vas le faire parce que je veux des réponses… Et toi aussi, répondit le Guide avec autorité.
- Jamais de la vie.
- C’est indolore, affirma Mathias.
- Qu’en sais-tu ?
- Personne ne s’est plaint, sourit-il sans cacher sa mauvaise foi.
Renaud apparut dans la pièce et commença à vérifier les différentes machines.
- J’ai fermé le magasin, comme ça je peux me concentrer à cent pourcent sur vous, annonça-t-il.
- Ah ben me voilà rassurée, ironisa le futur cobaye.
- Allez assieds-toi Maïwenn, dit Renaud en tapotant le siège médical.
- Non vraiment, merci, mais sans façon.
- Ne t’inquiète pas, j’ai l’habitude avec Victor et Pierre. Je sais très bien m’en servir, tenta de la rassurer le propriétaire de la librairie.
- De toute manière, tu ne sortiras pas tant que tu n’y seras pas passée, déclara le Guide en verrouillant la porte d’entrée.
- Putain, vous faites chier ! lança Maïwenn en s’allongeant sur le siège.
- Quelle vulgarité ! ricana Mathias.
- Ne t’en fais pas, tout va bien se passer, ajouta Renaud en plaçant le casque.
Ceci n’avait pas suffi à détendre Maïwenn qui était crispée sur le fauteuil. Quelques minutes plus tard, Renaud était prêt à démarrer et dès les premiers instants, la jeune femme sentit des petits picotements sur ses tempes.
- Détends toi Maïwenn et raconte nous ce qui s’est produit ce soir-là, lui demanda Renaud.
Pendant ce temps-là, Mathias scrutait les différents écrans. Il n’avait rien voulu laisser paraître, mais il n’était pas du tout à l’aise avec cette technologie et n’avait aucune idée de ce qu’il ferait de Maïwenn si l’expérience tournait mal. Le bruit que Renaud fit en tapant sur l’un des moniteurs pour le faire fonctionner le sortit de ses rêveries.
- Ok. Alors, je suis sur mon parking, il fait nuit. Je vais remonter chez moi, mais j’entends un bruit qui vient de la ruelle alors je m’approche. La lumière du lampadaire vacille.
Mathias souffla et se détourna quelques secondes des écrans. Renaud lui toucha alors l’épaule pour attirer son attention et pointa l’écran. Mathias souffla de nouveau.
- Alors, je prends mon portable pour m’éclairer et là je le vois. Il y a un homme en costume. Il est à terre et il a plein de sang sur lui. Je l’aide à se déplacer sous le lampadaire.
Maïwenn s’arrêta de parler.
- Continue, lui demanda Mathias après plusieurs secondes de silence.
- Je n’ai pas de sang sur moi. Comment est-ce possible, il saigne beaucoup pourtant. Je veux appeler les secours, mais il veut d’abord me donner une chevalière. Ce bijou est pour Mathias Omnès. Il y a des voix ensuite. L’homme me dit que ce sont ses agresseurs qui arrivent. Je suis cachée derrière une voiture et là, ils ont des cagoules. L’un d’eux sort un couteau argenté. Non ne faites pas ça ! hurla Maïwenn.
- Calme-toi, tu es en sécurité ici, lui dit Renaud. Va lui prendre la main Mathias.
Le jeune homme s’exécuta et s’approcha d’elle.
- Que fait-il ? demanda-t-il.
- Il, il l’attrape par les cheveux et… Et…
- Je crois qu’on a compris et on a ce qu’on voulait, dit Renaud, j’arrête tout.
- Je suis sur la plage, reprit la brunette, ce chien court vers moi et cette femme avec de longs cheveux roux… Elle est bizarre, menaçante.
- Attends avant de couper, intervint le Guide soudainement intéressé.
- Elle me dit que je ne dois faire confiance à personne. Esco, c’est le nom du chien.
- J’arrête maintenant, ça suffit, affirma Renaud.
Il s’approcha alors du siège et retira le casque de la tête de Maïwenn.
- J’ai mal au crâne, dit-elle, j’ai tellement mal.
Mathias semblait contrarié. Il l’aida à se relever, mais celle-ci tituba et dû se rasseoir sur le siège.
- Qu’est-ce qui lui arrive ? chuchota Mathias au gérant.
- Je n’en sais rien. C’était la première à le tester, répondit-il sur le même ton.
- Quoi ! Tu m’avais dit que…
- Chut, fit Renaud en montrant Maïwenn du doigt, faut pas l’affoler.
- Les gars, je ne me sens vraiment pas bien là.
- Tu devrais la ramener chez elle, conseilla Renaud.
Mathias était aussi de cet avis. Il ramena la jeune femme chez elle pour qu’elle se repose.
- Alors, qu’a dit la machine, mes résultats sont bons ? s’inquiéta la jeune femme lorsque Mathias la glissa dans son lit.
- Repose-toi, on verra cela plus tard.

À son départ, Maïwenn reprenait doucement des couleurs, mais il ne pouvait pas s’éterniser, car il avait quelqu’un d’autre à voir.
Les enquêteurs aussi ont une mère by Laportequigrince
Author's Notes:
Voici un chapitre beaucoup plus court mais les prochains devraient faire la taille des autres.

Bonne lecture tout de même :-p
Le grand portail électrique s'ouvrit devant sa cylindrée et il s'engouffra dans l'allée bétonnée bordée de part et d'autre par une haie de buis. Cela faisait des mois que Mathias n'était pas revenu au domicile de ses parents et pour cause. Les relations avec eux s'étaient dégradées, sa famille n’ayant jamais approuvé son choix de devenir enquêteur. Il ne revenait que de temps en temps pour sa jeune sœur, Mel.

La demeure était parfaitement entretenue par des employés de maison. De grandes feuilles de lierre recouvraient toute la façade visible de l'allée à l'exception des fenêtres du rez-de-chaussée qui donnaient sur le salon. Avec appréhension, il s'approcha d'abord des fenêtres pour y jeter un œil, personne. Il emprunta alors la petite allée de gravillon qui permettait de rejoindre la terrasse. Il y trouva sa petite sœur, allongée sur une chaise longue. Sa mère quant à elle, barbotait dans la piscine qu'ils venaient de faire construire. Il embrassa brièvement Mel et se dirigea silencieusement vers sa mère avec la ferme intention d'avoir des réponses et si possible rapidement. Elle, ayant pourtant remarqué sa présence, agit comme si de rien n'était.

- Maïwenn Deniel, lança le jeune homme en s’accroupissant au bord de la piscine.
- Je suis censée connaître ?
Tout en posant cette question, Roselyne sortit de l’eau et s’enroula dans une serviette.
- Jamais entendu ce nom avant, reprit-elle.
- C’est la fille que tu as voulu impressionner sur la plage. Ne me dis pas que tu as déjà oublié.
- Je ne vois pas de quoi tu parles, enquêteur.
- Ne joue pas à ça avec moi. Tu sais que nous n’avons pas le droit de torturer quelqu’un. J’enquête sur la mort de Victor, c’est grave et si tu obstrues mon travail, il y aura des conséquences.
- De quoi m’accuses-tu exactement ? D’avoir quelque chose à voir avec la mort de Victor, c’est cela ? Pourtant, c’est bien Pierre qui a été arrêté et qui s’est enfui, lança sa mère pleine de défi. C’est cette Maïwenn qui m’accuse ? Je sais de source sûre que son père vient de se faire arrêter lui aussi et qu’il est en ce moment interrogé par la police.
Mathias ne put cacher sa surprise et Roselyne se mit alors à rire.
- Tu n’en savais rien ? Ta protégée aurait-elle des choses à se reprocher elle aussi ?
- Je vais découvrir la vérité et si tu es mêlée de près ou de loin à tout cela, je ne pourrai rien pour toi.
- Ne t’inquiète pas pour moi. Je suis de toute évidence beaucoup mieux renseignée que toi et il ne fait aucun doute que Pierre a fait supprimer son frère pour prendre sa place. Place que Richard mérite davantage.
- De quoi parlez-vous ?
Mel avait mis entre parenthèses sa séance de bronzage, alertée par les éclats de voix.
- Ton frère s'énerve pour rien, comme d’habitude. Il allait partir d'ailleurs, lui répondit sa mère.
- Effectivement, j'ai une enquête qui m'attend.
- Je ne comprends rien à votre discussion, avoua la jeune fille.

Mathias quitta donc les lieux et se rendit en fin d’après-midi chez Maïwenn pour lui demander des explications sur l’arrestation de son père. À son arrivée, la jeune fille était encore un peu chamboulée de son expérience avec le Visio-nerf, mais il ne lui laissa pas le temps de lui refuser d’entrer. D’emblée, il s'installa sur le canapé du salon. Maïwenn, offusquée par cette attitude, ne chercha même pas à cacher son ennui de le voir là.
- J’ai vu ma mère, commença Mathias. C’est une personne très impliquée chez les Guides. Plus jeune, elle travaillait pour Pierre, mais du jour au lendemain, elle a tout quitté et s’est investie corps et âme dans la cause de Richard.
Maïwenn fut plutôt surprise de cette confidence, car jusqu’à présent, le jeune homme était resté vague et distant.
- Ma famille n’a jamais accepté que je devienne enquêteur. Ils avaient tous d’autres projets pour moi.
La jeune femme ne comprenait pas où il voulait en venir avec cette histoire et en devint presque méfiante. Mathias, quant à lui, comptait sur ces confessions pour faire vibrer sa corde sensible et obtenir des réponses sur son père. Il ouvrit les portes de la petite commode près de la télévision et en sortit une bouteille.
- Je vois que tu avais bien repéré les lieux. Fais comme chez toi, je t’en prie, dit la brunette.
- Ah… La famille, reprit-il, pas facile tous les jours.
- Ne m’en parle pas.
- Ben si justement, parle m’en, demanda le Guide en lui tendant un verre.
- Je ne bois pas d’alcool avec mes médicaments, je vais me chercher un soda.
Maïwenn s’éclipsa de la pièce laissant Mathias réfléchir à un autre moyen de la faire parler, lui qui avait misé sur l’alcool pour délier sa langue.
- Pourquoi tu prends ces médicaments ? interrogea le jeune homme.
- Je t’en parle depuis le début et maintenant, ça t’intéresse ?
- Oui.
Mathias ne rajouta rien de plus et un silence s’installa avant que Maïwenn ne se décide à lui répondre :
- Disons que j’ai vu un homme se faire tuer et que ça m’a bien chamboulée et puis tous ces cauchemars.
- Tu sais qu’il y a une explication pour tes cauchemars. Ils sont dus à de mauvais Guides. Tu n’es pas folle. Tu peux les arrêter maintenant.
- Mon psy ne serait pas de cet avis.
- Ton psy ne connaît pas l’existence des Guides, insista Mathias.
En réalité, il avait peur que la prise de ces médicaments ne décrédibilise son témoignage auprès du Chef désigné.
- Parle-moi plutôt des Varlarc’h, tu n’as rien voulu me dire l’autre jour, dévia la jeune femme en lui resservant un verre.
- Pour faire court, les chefs de chaque branche forment ce qu'on appelle le grand cercle qui lui, est dirigé par le chef désigné. Pour être protégé et protéger le secret de notre existence, chaque chef à des Varlarc’h sous ces ordres.
- Des gardes du corps en somme ?
- On peut dire ça, mais j’utiliserais davantage le terme de soldats. L'apprentissage est un supplice qui dure des années au terme duquel ils doivent prêter serment. Les meilleurs sont affectés à la protection du chef désigné et sont reconnaissables à leur dague d’or. Les autres vont dans chaque branche et ont une dague d’argent. La grande différence est que la seconde catégorie de Varlarc’h accepte des recrues qui ne sont pas Guide et ils peuvent avoir un autre métier afin de mieux se fondre dans la société.
- De quelle manière protègent-ils votre secret, je veux dire… Ils peuvent tuer ?
- Plus de nos jours. La plupart du temps, ils discréditent ceux qui sont une menace, les calomnient.
- Charmant. Comment sais-tu tout cela ?
- Mes parents m’ont forcé à suivre l’entraînement. C'était horrible, j'en garde des séquelles, aussi bien physiques que psychologiques.
- Donc, tu as prêté serment ?
- Non, j'ai refusé de le faire et j'ai donc jeté la honte sur toute ma famille. Depuis, je suis en conflit permanent avec eux. Le chef désigné m’a alors proposé de devenir enquêteur, car il trouvait que j’avais du potentiel.
- Un loup solitaire en fait, s’amusa la jeune femme en le resservant encore.
Mathias réalisa soudain qu’il s’était laissé aller à parler alors qu’elle, par contre, n’avait encore rien dit. Elle venait d’appliquer le plan qu’il lui avait réservé.
- Tu es une maligne toi !
- Je ne vois pas ce que tu veux dire, feignit Maïwenn.
- À ton tour, parle-moi de ta famille, insista Mathias.
- Et bien, ma mère pense probablement que je suis folle. A-t-elle vraiment tort ? Et mon père est en garde à vue actuellement dans l’affaire de Pierre. Super non ?
Nous y voilà enfin, se dit Mathias.
- Ton père ? Quel est le lien ?
Maïwenn esquissa un sourire :
- Figure toi que Pierre est le géniteur de mon père.
Le jeune homme se leva du canapé pour reprendre un verre et resta adossé au comptoir en tournant le dos à son invitée.
- Putain, mais est-ce que tu te rends compte ? lâcha-t-il.
- De ?
- Pierre n’a jamais eu d’enfant avec sa femme. Cela fait de ton père et donc de toi, de nouveaux héritiers. Vous êtes vraiment en danger. Pourquoi l’ont-ils convoqué ?
- Apparemment, Pierre et lui se seraient vus il y a quelques semaines. Cet inspecteur Guengat était au courant pour leur parenté. C’est étrange, car personne n’a jamais rien dit de mon côté.
- Inspecteur Guengat tu dis ? Je vais me renseigner.
- Oui je veux bien car honnêtement pour un enquêteur c’est moi qui te donne des infos, s’exclama Maïwenn.
Mathias parut vexé, mais ne rétorqua pas.
- En parlant d’info, reprit la jeune femme.
Maïwenn venait de repenser à la bague qu'elle avait mise dans son peignoir. Elle se précipita dans la salle de bains et en revint un sourire aux lèvres.
- Regarde, c’est cela que Victor m’a remis pour toi, dit-elle en présentant la chevalière.
- Elle est à Pierre. Comment est-elle arrivée dans les mains de Victor…
Maïwenn la lui donna et Mathias l’observa avec attention.
- Tu vois ici Maïwenn, elle est légèrement bombée.
La jeune fille se rapprocha pour mieux voir.
- Et la petite encoche ici...
Il souleva d'un coup sec le haut de la chevalière qui s'ouvrit, laissant apparaître une petite clé. Ils se regardèrent d'un air surpris, mais surtout satisfait.
- Comment savais-tu qu'elle s'ouvrait ?
- C'est un bijou dont Pierre a hérité de son père, j’en ai déjà entendu parler.
Il sortit la clé de sa cachette et la porta à la lumière de la lampe près de lui pour la regarder plus distinctement. Cette dernière était petite et avait une forme on ne peut plus banale, seul un petit logo suivit de quelques chiffres étaient gravés sur l'un des côtés.
- Ah quoi cela peut-il bien correspondre ? dit-il, tout en l'examinant scrupuleusement.
- Aucune idée, mais ça doit être suffisamment important pour qu'il la confie à Victor et qu’il veuille ensuite que tu l’aies. Est-ce que cela n'aurait pas un rapport avec sa fuite ? Des documents compromettants ? Et dans ce cas, cela pourrait être la clé d'un coffre.
- Bien vu.
Il passa la chevalière à son doigt et se leva d'un coup du canapé, saisissant au passage sa veste.
- Qu'est-ce que tu fais ? Tu t'en vas ?
- Oui. Je vais chez Pierre. Je veux savoir s'il n'a pas laissé d'indices.
- Attends-moi, je vais chercher mon manteau.
- Non, j'aime autant que tu restes là, ça peut être dangereux, dit-il d'un ton mêlé d'autorité et de machisme.
- Tu rigoles ou quoi ? Je suis dedans jusqu'au cou maintenant, je veux aider mon père. N'espère pas que je reste là sans rien faire. Je viens et puis c'est tout.
Malgré quelques protestations de plus, Mathias n'eut pas d'autre choix que de la faire monter à l'arrière de sa moto. Il détestait qu'on lui force la main, mais il devait bien admettre que la détermination de la jeune femme le surprenait.
Chez Pierre by Laportequigrince
La maison de Pierre se situait à plusieurs kilomètres de là, loin des regards indiscrets. Mathias arrêta sa moto devant un haut portail en fer forgé. Derrière celui-ci se dressait une forêt de chênes et de pins. Seule une longue allée de terre indiquait le chemin à suivre pour rejoindre la maison. Il se dirigea alors vers l'un des poteaux de maintien du portail pour entrer un code sur l'interphone.

Le portail s'ouvrit immédiatement et le jeune homme redémarra sa machine pour traverser l'allée. La nuit n'était pas encore tombée et pourtant, la pénombre régnait tant les arbres étaient hauts. L'atmosphère était même étouffante, à tel point que Maïwenn, plus cramponnée que jamais à son conducteur, se serait crue dans un film de série z d'où elle et son compagnon ne ressortiraient jamais vivant. La maison était là, à une centaine de mètres. Sobre, ce n'était pas le manoir qu'elle s’attendait à trouver dans un cadre pareil. Au contraire, c'était une demeure simple, sur deux étages. Mathias gara sa moto derrière le garage, séparé du reste de la maison.

- Pourquoi se cacher, la maison n'est pas vide ?
- Elle l'est, pour l'instant. La femme de Pierre est partie dans sa famille dès la première garde à vue. Toute cette histoire n’est pas claire et il se pourrait que nous ne soyons pas les seuls à venir ici.
Ils firent le tour de la maison pour arriver sur la terrasse. Une grande baie vitrée permettait d'accéder à l'intérieur du salon.
- Ils ont fait rénover tout le bas de la maison il y a cinq ans. Si on a de la chance, ils n'auront pas verrouillé avant de partir.
- Attends... Ça complote à tout-va et ils ne fermeraient pas chez eux ? Et comment sais-tu tout cela sur eux ?
Le jeune homme tira la poignée de la baie vitrée qui s'ouvrit aussitôt. Les jeunes gens se regardèrent, l'un satisfait de lui, l'autre atterrée que ce soit ouvert, puis ils pénétrèrent dans le salon.

Il faisait très sombre à l'intérieur, impossible de distinguer quoi que ce soit. Maïwenn sortit alors de son sac une lampe-torche pour éviter d'allumer les lumières et suivit Mathias dans le vestibule.
- Tu n’as pas répondu, comment sais-tu tant de choses sur eux ? insista Maïwenn.
- Je suis enquêteur. La famille Godest est la plus influente des Guides de la région, je me dois de connaître certains détails.
- Mouais, si tu le dis, rétorqua la jeune femme peu convaincue.
Ils montèrent ensuite à l'étage pour fouiller le bureau de Pierre. Les volets étant fermés, Mathias alluma le plafonnier.
Maïwenn découvrit alors une pièce au style épuré. Le sol était fait d'un parquet très clair qui s'accordait parfaitement avec les murs peints de couleur beige, ornés de quelques photos de bateaux. Des deux côtés de la porte, se trouvaient des armoires de classement et au milieu de la pièce, un bureau soigneusement rangé. Le regard de Mathias fut attiré par le répondeur du bureau qui clignotait. Il appuya sur la touche de lecture pendant que Maïwenn jetait un œil aux anciens dossiers dans les armoires.
« Pierre, c'est Richard, je reviens juste de Polynésie, j'ai vu Noelyse. Nous devons parler. Rappelle-moi. »
- Qui est Noelyse ? interrogea Maïwenn.
- Aucune idée, personne dans la famille ne s'appelle comme ça à ma connaissance.
- Et une interrogation de plus, une !
Mathias continua sa fouille des différents tiroirs du bureau, mais après une vingtaine de minutes de recherches infructueuses, le jeune homme commençait à perdre patience. Il soulevait frénétiquement chaque photo des murs en quête d'un coffre, sans aucun résultat. Ils allaient abandonner et quitter la pièce lorsqu'un bruit de vitre brisée se fit entendre au rez-de-chaussée.
- Vite, Maïwenn, cache-toi sous le bureau.
- Arrête de me donner des ordres, maintenant ça suffit !
Des voix s'élevèrent dans le salon. Elle glissa une feuille du dossier qu'elle consultait dans sa poche puis, s'accroupit sous le bureau pendant que Mathias éteignait la lumière avant de la rejoindre.

Au moins deux personnes saccageaient le rez-de-chaussée. Très vite, les intrus visitèrent les différentes pièces de l'étage en mettant toujours autant de cœur à tout retourner sur leur passage. Maïwenn sentait son pouls battre de plus en plus fort alors que les pas des hommes s'approchaient du bureau. Elle regarda Mathias, cherchant dans ses yeux un peu de réconfort, mais elle n'y trouva que de l'excitation. Alors qu'elle était morte de peur, lui, au contraire, n'attendait qu'une chose : qu'ils entrent dans la pièce. Il était à l'écoute du moindre indice qui lui permettrait de reconnaître les intrus. Il regarda Maïwenn avec un petit sourire. Elle lui prit le bras pour tenter de le calmer et de lui faire comprendre qu'elle n'était pas rassurée, mais c'est aussi à cet instant que la porte du bureau s'ouvrit. Elle lui lâcha le bras pour mieux se recroqueviller sur elle-même et regarda dans le reflet de la fenêtre l'homme sur le pas de la porte, éclairé uniquement par les lumières du couloir. Il s'avança et alluma le plafonnier.
- On aura peut-être plus de chance ici, tu ne crois pas Lukian ? dit-il en direction du couloir.
- J'espère bien. Nous ne pouvons pas rentrer les mains vides. Il nous faut des documents contre lui ou contre le père de la folle dingue.

La peur qui avait tétanisé la jeune femme quelques minutes plus tôt s'était tout à coup transformée en rage en les entendant parler ainsi. C’est aussi à ce moment-là que Mathias sauta par-dessus le bureau et fonça sur Lukian. Il lui assena un coup de poing au visage puis un deuxième dans l'estomac. Ce dernier n'eut pas le temps de se défendre et tomba contre l'une des armoires qui manqua de se renverser sur lui. L'autre homme saisit Mathias par derrière pour l'immobiliser, mais celui-ci réussit à se dégager. À son tour, il lui tordit le bras droit dans le dos jusqu'à ce que son agresseur soit à genoux hurlant de douleur. Un troisième homme entra et aida Lukian à se relever. Tous deux se jetèrent sur Mathias qui fut projeté par-dessus le bureau, aux pieds de Maïwenn. N'écoutant que sa rage, elle se saisit de la lampe de bureau et frappa lourdement l'un des hommes qui s'écroula immédiatement. Elle se tourna ensuite vers Lukian, qui frappait Mathias toujours à terre et le saisit par le pull, emportée par la colère qu'elle accumulait depuis quelques semaines.
- Folle dingue, hein ? Apprenti Varlarc'h ou pas, il y a un endroit que tu ne peux pas protéger, hurla-t-elle avant de le frapper à l’entre-jambe.
Lukian se tordit de douleur au sol, à côté de Mathias qui se relevait difficilement. Il ne restait plus que le dernier homme, qui se tenait le bras droit, probablement cassé. Il se releva avec peine, mais détermination et commença à s'approcher d'elle d'un air menaçant. L'adrénaline tenait encore Maïwenn vaillante et elle n'avait pas peur de le corriger, mais celui-ci resta figé, eut une fraction de seconde d'hésitation puis partit en courant. Elle, fière de l'avoir fait fuir, soupira de satisfaction et fit demi-tour pour aider Mathias. Ce dernier se tenait déjà debout juste derrière elle et avait repris tous ses esprits.
- Tu ne croyais pas vraiment que ta carrure avait suffi à faire fuir un apprenti ? dit-il en riant.
- Je viens de te sauver la mise. À ta place, je ne la ramènerais pas trop.
Il ignora sa remarque et se dirigea directement vers la porte.
- Allez la boxeuse, on y va !
- On ne va pas le laisser là, je l'ai peut-être tué ! dit-elle en pointant l'homme qu'elle avait assommé.
- Non, tu ne l'as pas tué, dit-il en riant de plus belle. Allons-y avant qu'ils ne reviennent plus nombreux.
Il laissa passer Maïwenn en premier dans le couloir et s’approcha de Lukian, qui se tordait toujours de douleur.
- Je n'aimerais pas être à ta place Lukian. Quand je pense que tu suis une formation pour devenir un grand guerrier et que tu te fais laminer par quelqu’un sans entraînement.
Il se dirigea ensuite vers l'homme que Maïwenn avait assommé et vérifia son pouls.
Mais pourquoi j'ai vérifié, elle n'aurait pas pu le tuer.
Il se releva, eut un instant de réflexion sur son geste puis sortit de la pièce un petit sourire malicieux aux lèvres. Il rejoignit ensuite Maïwenn dans le salon où il put constater l'ampleur des dégâts. Lukian et ses hommes avaient éventré le canapé, ouvert et vidé tout ce qui pouvait l'être.
- Nous devons partir avant qu'ils aillent mieux, lui assura la jeune femme.

L’adrénaline redescendant, Maïwenn sentait une grande fatigue l’envahir alors qu’ils roulaient vers Concarneau. Sur la route, ils furent dépassés par plusieurs camions de pompier, sirènes hurlantes. À l'entrée de la ville, s'élevait une épaisse fumée en provenance de la ville close.
Mathias fit alors un détour pour voir de quoi il s’agissait et gara sa moto sur la place du centre, là où les pompiers avaient pris position. Rapidement, il descendit de son engin et traversa la route le séparant de l’entrée de la ville close pour se renseigner. Il apprit alors qu'un magasin avait pris feu. L’incendie avait été maîtrisé, mais l’accès à la citadelle restait interdit, même aux riverains qui s’étaient réfugiés sur la place.
Mathias comprit immédiatement que le magasin en question était la librairie. Conscient qu’ils étaient en danger, il fit demi-tour pour rejoindre Maïwenn, mais alors qu’il s'engageait sur le passage piéton, une voiture manqua de le renverser. Les policiers, un peu plus loin, étaient trop occupés pour y prêter attention, mais Maïwenn par contre avait assisté à la scène et se précipita à la rencontre du jeune homme :
- Ce n'est pas une coïncidence, c'est la librairie qui a brûlé, j'en suis sûr, déclara Mathias en entrainant Maïwenn vers sa moto.
- Pourquoi on ne va pas voir la police alors ?
- Pour leur dire quoi ? Nous n'avons aucune preuve. Je vais dormir avec toi cette nuit. J'aime autant rester près de toi au cas où.
- Euh… Dormir avec moi ?
- Chez toi, chez toi, rectifia le jeune homme.
Cette tentative d’humour mise à part, Maïwenn prenait conscience de la gravité des évènements et réalisait qu'elle était entrée dans un engrenage qui la dépassait complètement. Devant la porte de la maison, l'idée que cet incendie soit d'origine criminelle lui trottait tellement en tête qu'elle n'arrivait pas à mettre la main sur ses clés. Las d'attendre Mathias s’adossa à la porte qui s'ouvrit sans résistance.
- Tête de linotte, tu avais oublié de la fermer, se moqua-t-il.
- Euh... Non pas du tout.
- Allez, ça arrive d'oublier.
- Pourquoi faut-il toujours que tout le monde doute de moi ? Au lieu de ça, tu devrais te demander qui a bien pu l'ouvrir. Laisse-moi passer, intima la jeune femme.
Elle le bouscula et entra, bien loin d'imaginer ce qu'elle allait trouver. Tout comme chez Pierre, les coussins avaient été éventrés, les chaises brisées, même le téléviseur n'avait pas été épargné et gisait sur le sol. Le même désastre les attendait dans la cuisine, la chambre de Françoise et à l'étage. Devant ce spectacle, Maïwenn s'assit sur son lit, complètement abattue.

La similitude dans la méthode de saccage était trop grande pour qu'il s'agisse d'une coïncidence. On voulait l'effrayer et c'était réussi. Comment allait-elle expliquer cela ? Elle n'eut pas le temps d'y réfléchir, car son portable ne tarda pas à sonner et c'était sa mère, proche de l'hystérie :
- Qu'est-ce que tu fabriques ? C'est la cinquième fois que j'essaie de t'avoir ! Tu deviens folle ou quoi ? Tu te drogues ?
- De quoi tu parles. Pourquoi es-tu énervée comme ça ?
- Tu es chez ta grand-mère ?
- Oui.
- Je viens d'avoir un coup de téléphone de la police. Quelqu’un dit t'avoir vue saccager la maison. C'est vrai ?
- Bien sûr que non, pour qui tu me prends ? Je viens de rentrer, la maison a été cambriolée.
- Cambriolé ? Ton père est toujours en garde à vue et maintenant ça ? Je ne sais pas ce qu’il se passe, mais ça ne me plaît pas du tout. Peut-être es-tu sortie trop tôt de la maison de repos. Le médecin de Françoise m’a appelé, il m’a dit que tu avais un comportement instable. La police ne va pas tarder à être là et tu verras avec eux, fini sa mère sans même cacher sa suspicion.
- Comment peux-tu penser une seule seconde que je puisse faire ça ?
Sa mère avait déjà raccroché et Mathias, alerté par ses cris, l'avait rejoint.
- Quelqu'un a appelé la police pour leur dire que j'avais saccagé la maison. Ils l'ont cru et une patrouille arrive, c'est quoi ces conneries ?
- Nous devons partir au plus vite, rassemble tes affaires, dit Mathias avec fermeté.
- Partir ? Si je fais ça, ils vont forcément croire que c'est vrai !
- Réfléchis deux secondes. La maison de Pierre, la librairie, maintenant ici. Ton père est en garde à vue et toi aussi tu seras bientôt accusée de ce meurtre si on ne prouve pas le contraire. Les Varlarc'h de Richard sont derrière tout cela. Les enjeux sont trop importants pour qu'il nous laisse prouver que Pierre est innocent. Ta mère aurait cru à une chose pareille il y a quelques mois ?
- Non, bien sûr que non.
- Ne cherche pas. Elle est manipulée, probablement dans son sommeil.
- Je croyais que vous aviez des règles ? Que les Varlarc'h étaient des gardiens ?
- Les Varlarc'h, sont formés pour protéger le secret des Guides et là, nous le menaçons. Estime-toi heureuse de n'avoir eu à faire qu'à des apprentis, car sinon, tu ne les aurais pas assommés avec une lampe.
Maïwenn, qui avait toujours eu une vie rangée, se retrouvait sans trop savoir pourquoi au cœur d'une machination. Elle ramassa dans son sac de voyage les vêtements éparpillés au sol puis rampa sous son lit pour décrocher le journal de Françoise qu'elle avait pris soin de scotcher au sommier.
Comme quoi ça a du bon d'être paranoïaque de temps en temps.
Elle se rendit ensuite dans la salle de bains pour compléter son nécessaire de voyage, puis dans la cuisine. Elle ouvrit le seul tiroir non vidé de cette pièce, celui des couverts, en vida son contenu et saisit une liasse de billets que sa grand-mère avait l'habitude de cacher en dessous.
Elle empocha les trois-cents euros et rejoignit Mathias qui commençait à s'impatienter dehors.
- Tu en as mis du temps, allez, on file, j'ai entendu des sirènes. On prend ta voiture.
- Tu rigoles ou quoi ? Je ne te pensais pas aussi amateur. Tu ne regardes jamais de film policier ? S'ils me recherchent, ils vont aussi rechercher ma voiture.
- Alors là, tu m'impressionnes. C'est vrai, je n'y avais pas pensé. Bien vu.
- Contrairement à ce que tu as l'air de penser, il m'arrive d'avoir de bonnes idées.
- Non, je ne pense pas ça... On prend ma moto alors, monte.
- Et où allons-nous ?
- À Quimper, je t'expliquerai.
Son sac sur le dos, Maïwenn prit place derrière Mathias et à peine sortis du quartier, ils croisaient une voiture de police, gyrophare allumé.
Il s'en est fallu de peu. Ça y est, je suis une fugitive. Maintenant, je suis bloquée avec lui. Plus de retour en arrière possible.

Les roues de la moto frémissaient sous les pavés du centre-ville de Quimper et le bruit du moteur était amplifié dans les petites rues étroites. Il stoppa son engin au pied d'un petit immeuble au fond d'une voie sans issue et demanda à Maïwenn de l'attendre là. Elle le vit alors appuyer sur l'interphone de la porte d'entrée puis pénétrer dans le hall.
Le tour à moto l'avait complètement vidée, elle était à bout de nerfs et l'attitude directive de Mathias n'arrangeait rien. Quelques minutes plus tard, ce dernier redescendit en compagnie d'un autre homme. Plus âgé, son visage paraissait avenant sous son épaisse chevelure bouclée. Il se dirigea vers elle avec un grand sourire et lui serra la main d'une poignée franche qui la rassura immédiatement.
- Philippe.
- Maïwenn.
- Oui, je sais qui tu es, Mathias m'a beaucoup parlé de toi.
- Euh, il ne faut pas exagérer. Il est vrai que son cas est intriguant, c’est tout, s'empressa de rectifier ce dernier.
- Alors comme ça, tu es la petite fille de Pierre ?
- À ce qu'il parait.
- J'espère que mon intervention vous aidera à mettre les choses au clair, reprit l’homme tout en lui faisant signe de le suivre.
Son appartement se trouvait au dernier palier et faisait la surface de l'étage. La décoration était moderne et très soignée malgré les jouets de ses deux enfants qui traînaient sur le sol. Divorcé, Philippe avait leur garde une semaine sur deux et n'avait pas eu le temps de nettoyer son intérieur ce qui le mettait très mal à l'aise. Après avoir caché rapidement le désordre, il était plus disposé à écouter Mathias lui résumer la situation et fut lui aussi très surpris des méthodes employées.
- J'ai le droit de savoir ce que nous faisons ici maintenant ? demanda Maïwenn, un peu agacée.
- Mathias ne t'a rien dit ? s’étonna Philippe en se tournant vers lui.
- C'est-à-dire qu'avec la police aux trousses, je n'en ai pas eu le temps, se défendit le jeune homme. Philippe est pharmacien, il a sa propre officine et il a des relations dans les laboratoires qui peuvent nous aider.
- Ce qu'apparemment Mathias a du mal à te dire sans tourner autour du pot, c'est que je vais te faire une prise de sang que je transmettrai à des collègues pour savoir si tu fais bien partie de la famille de Pierre.
- Merci d'abréger le suspens, heureusement que tu es là pour me tenir au courant ! souffla la jeune fille.
- Excusez-moi votre altesse de ne pas avoir pensé vous communiquer tous les détails de mon plan, mais toi non plus tu ne m’avais pas tout dit, notamment sur l’arrestation de ton père, rétorqua Mathias d’un ton méprisant.
À cette réflexion, le sang de Maïwenn ne fit qu'un tour. Elle était stressée et en avait assez de se faire mener par le bout du nez alors qu'il avait besoin d'elle.
- Je n’ai rien demandé. Depuis que je te connais, je n'ai que des problèmes. Ma grand-mère va mal, mon père est en prison, ma mère veut m'enfermer et la police me recherche. Je t'ai défendu ce soir et si c'est pour me faire traiter comme ça maintenant, je ne marche plus ! Pour qui tu te prends à la fin ? Tu veux que je t'aide ? Et bien parle-moi sur un autre ton.
- On se calme, dit Philippe, un brin amusé. Vous avez besoin l'un de l'autre, que vous le vouliez ou non. Je te connais Mathias, je connais ton côté solitaire. Si tu veux résoudre cette enquête, il va falloir effectivement que tu changes d'attitude avec elle, exposa l’homme avant de quitter la pièce.
Un calme olympien régnait alors.
- Je... Je suis désolé... Voilà, tu es contente ? cracha presque Mathias.
- Je ne suis pas contente si tu ne le penses pas. Je viens de tout quitter pour je ne sais combien de temps et bloquée avec quelqu'un comme toi... Cette situation n'est pas évidente pour moi non plus.
- Quelqu'un comme moi, que veux-tu dire ?
- Toutes ces histoires de Guide, de trahison, de règles... Ce n'est pas mon monde.
- Écoute, je n'ai jamais été très doué avec les gens. Le sujet est clos si tu veux bien, repartons sur de bonnes bases.
Maïwenn acquiesça et sortit de sa poche la feuille qu'elle avait prise chez Pierre puis complètement oubliée par la suite.
- Peux-tu me remontrer la chevalière, s'il te plaît, je crois que je tiens quelque chose.
Mathias s'exécuta et lui tendit l'objet. Elle l'ouvrit pour en extraire la clé, la posa sur la feuille et lui fit signe de regarder. Le sigle sur la clé était en tout point identique à l'en-tête de la page. Il s'agissait d'un relevé de compte d'une banque étrangère.
- Alors là Maïwenn, j'applaudis des deux mains, quelle trouvaille, heureusement que je t'ai !
- Oui, enfin, n'en fais pas trop non plus. Tu n’es pas crédible. Cependant, je dois bien avouer que je suis assez fière de moi sur ce coup. Il ne reste plus qu'à trouver où se situe exactement cette banque. D'après l'adresse tout en bas, c'est en Grande Bretagne, à Southampton.
Philippe ne tarda pas à revenir dans la pièce vêtu d'une blouse blanche et tenant une seringue sous film protecteur. Il s'installa en face de Maïwenn et lui fit la prise de sang.
- Juste une question. Ton ami ne va pas trouver louche que tu lui demandes de faire ces tests ?
- Tu sais Maïwenn, nous sommes partout, même dans les labos. En plus, c'est un sympathisant de Pierre, il saura être discret, répondit le pharmacien tout en regardant Mathias.
- Tout s'est enchaîné tellement vite ; je n'ai pas eu le temps de tout lui expliquer en détail, mais ça viendra au fur et à mesure, se justifia le jeune homme.
- On passe à la suite ? demanda Philippe tout en rangeant les échantillons de sang.
- La suite ? s’inquiéta Maïwenn.
- Ah, ça non plus ! s’insurgea le pharmacien.
- Non. Encore une fois, pas le temps ! Maïwenn…
- Mathias…
- Le Visio-nerf nous a montré que tes souvenirs avaient été altérés, déclara le Guide.
- J’étais sûre que tu me cachais quelque chose ! s’emporta-t-elle.
- Calme-toi, lui demanda Mathias d’un air désinvolte.
- Arrête de me prendre de haut. On voit bien que ce n’est pas à toi que tout cela arrive ! rétorqua la jeune femme tout en pressant un coton dans le creux de son bras.
- Elle n’a pas tort, approuva Philippe avant de quitter la pièce une nouvelle fois.
- Il va nous aider, ne t’inquiète pas et laisse-toi faire, tempéra le Guide en pointant dans la direction de leur hôte.
- ça me rassure tiens ! ironisa Maïwenn.
Puis, Philippe réapparut avec un magnétophone qu’il posa sur la table basse près d’elle et pressa la touche d’enregistrement.
- Ok, tu dois te détendre et me laisser entrer dans tes souvenirs, lui annonça-t-il.
- Vous allez m’hypnotiser ? interrogea la jeune femme en s’enfonçant un peu plus dans le canapé du salon.
- C’est un peu ça oui. Je vais t’aider à débloquer tes vrais souvenirs. On peut y aller ? s’assura Philippe en même temps qu’il lui prenait les mains.
Maïwenn acquiesça et poussa un long soupir pour s’apaiser. Elle n’était pas sereine face à l’expérience qui l’attendait, d’autant qu’elle appréhendait ce qui allait refaire surface. Mathias s’assit sur un fauteuil à bonne distance et attendait avec impatience le résultat de cette séance. Il avait besoin de matière pour son enquête.
- Repense à cette nuit-là, à tes ressentis, commença Philippe en fixant Maïwenn d’un regard intense. Que vois-tu ?
La jeune femme eut soudainement la sensation d’être happée, comme si elle ne pouvait plus bouger, plus rien faire, si ce n’est revivre la nuit du meurtre.
- Je suis sur mon parking car j’ai l’impression de ne pas avoir fermé ma voiture à clé. Bien sûr, je l’avais fait.
- Continue. Tu ne te rendras même pas compte que je suis dans ton souvenir, précisa Philippe d’une voix monotone mais douce. Tout va se débloquer, comme un voile qui se lève. N’aie pas peur.
- J’entends un bruit dans la ruelle derrière moi, alors je m’approche, intriguée. Là, je distingue difficilement un homme. Il me dit qu’il a besoin d’aide et je le porte sous un lampadaire qui vacille. Il y a plein de sang, il a été agressé.
- Regarde le lampadaire, que vois-tu ? demanda Philippe.
- Il vacille.
- Regarde mieux, insista son hôte.
- Il vacille toujours.
- Continue. Vacille-t-il encore ? En es-tu sure ?
- Oui. Non. Attends… Il devient flou, je, je ne sais pas ce qui se passe… Il ne vacille plus.
Philippe regarda Mathias d’un air grave puis reprit :
- Très bien. Que vois-tu maintenant ?
- Oh, c’est pas vrai !
- Que vois-tu ? répéta-t-il.
Mathias semblait tout à coup très attentif au comportement de la jeune femme.
- Je… J’en ai plein mes vêtements, c’est affreux. J’ai son sang sur moi. Mes mains et mes habits en sont couverts. Je veux appeler les secours, mais l’homme m’en empêche. Il veut me donner d’abord une chevalière et dit qu’il faut que je la donne à l’enquêteur. Puis, il y a des bruits de pas près de nous. Il me dit que ce sont ses agresseurs et que je dois m’enfuir.
Maïwenn s’agitait de plus en plus sur le canapé, à tel point que Mathias approcha son fauteuil un peu plus, au cas où.
- Crois-tu qu’il faille poursuivre, c’est peut-être trop pour elle, s’inquiéta-t-il.
- Veux-tu poursuivre, demanda Philippe, tu es en sécurité ici, tu le sais.
- Je veux savoir, répondit-elle alors. Je vais partir, mais deux silhouettes arrivent en courant à l’opposé de nous dans la ruelle. Je suis tétanisée. Lorsque j’arrive à bouger mes jambes, il est trop tard. Un des deux hommes cagoulés m’attrape. Il me plaque au sol et me colle une gifle puis met sa main sur ma bouche pour m’empêcher de crier. Je me débats, en vain. Il m’oblige à me relever et me menace d’un couteau. Je supplie l’homme de me laisser partir, mais il ne dit rien.
Maïwenn avait alors du mal à reprendre son souffle :
- L’autre homme s’approche du blessé. Il enlève sa cagoule et je le vois.
Elle s’interrompit.
- Peux-tu le décrire ? interrogea Philippe.
- C’est l’homme qui hante mes rêves, celui qui me dit que je suis folle. Il sort un couteau lui aussi, mais il est différent. J’ai trop peur pour le regarder en détail, mais même dans la pénombre, je peux voir qu’il est brillant, comme argenté. Il lui tranche la gorge. Il vient de tuer l’homme blessé. Je tourne la tête, car c’est insoutenable, j’ai envie de vomir.
Maïwenn fit une pause.
- Que font-ils ensuite, intervint soudainement Mathias, masquant avec peine sa rage.
- Il dit à celui qui me tient de me tuer, mais l’autre fait non de la tête. Il me lâche pour aller lui parler. J’ai tellement peur que je n’arrive pas à m’enfuir ni même à les entendre. Celui qui n’a plus de cagoule s’approche de moi. Je ne hurle même pas. Il pose ses mains sur mes tempes et j’ai mal à la tête, j’ai tellement mal. Puis il y a un bruit. Je crois que ce sont des voisins qui rentrent de soirée. Il dit qu’il n’a pas le temps de tout effacer, mais que cela devrait suffire et ils s’en vont avec le corps. Je rentre chez moi, mets une machine à laver en route et file sous la douche pour enfin m’endormir, finit la jeune femme, bouleversée.
Philippe et Mathias quant à eux demeuraient silencieux, un peu abasourdis par ce qu’elle venait de leur raconter. Après quelques secondes Philippe coupa l’enregistrement et sortit la jeune fille de son état d’hypnose.
- Et bien maintenant je pense que nous savons ce qui est arrivé à Victor, lâcha Mathias.
- Maïwenn, comment te sens-tu ? s’inquiéta Philippe.
La jeune femme ne répondit rien. Elle ne bougea pas non plus.
- Je crois qu’elle est en état de choc. Mathias, va chercher une couverture dans ma chambre.
Le Guide s’exécuta. Philippe s’assit alors au côté de Maïwenn.
- Tu as traversé plus de choses en peu de temps que la plupart des gens en toute une vie et je comprends ton choc. J’en suis désolé. Pourtant, rien n’est fini et tu vas devoir être encore courageuse pour affronter ce qui est à venir.
- J’aimerais tout oublier, vous pouvez faire cela ? balbutia-telle.
- Je le voudrais tellement, mais non. Tu es forte, je le sais. Tu as y arriver. En plus, Mathias serait perdu sans ton aide, finit Philippe, la faisant ainsi sourire.
L’intéressé réapparut dans le salon et couvrit la jeune femme d’une couverture pendant que leur hôte lui préparait un café.
- Ca va aller ? s’inquiéta l’enquêteur.
- Ai-je le choix ? répondit Maïwenn.
- Pas vraiment, concéda le jeune homme en lui frottant le dos.
Ils restèrent encore une heure afin d’être certain que Maïwenn ait retrouvé ses esprits puis, ils prirent congé de Philippe qui leur promit des résultats de test rapides.
En route vers Southampton by Laportequigrince
— Direction l'Angleterre j’imagine ? demanda Maïwenn en prenant place à l’arrière de leur moto.
— Direction l'Angleterre damoiselle. Prenons le bateau, comme ça nous aurons la moto pour nous déplacer là-bas. J'espère qu'il restera de la place sinon nous allons devoir attendre demain matin. Je passe à un distributeur pour retirer le maximum de liquide et on est parti alors.
— Pour ne pas être tracés, futé va ! nota Maïwenn en lui tapant sur l'épaule.

Mathias la regarda fixement, interloqué par son geste familier, mais resta silencieux et démarra. Le détour à un distributeur fait, ils prirent la direction de Roscoff, ville départ des ferries. C'était la première fois que Maïwenn circulait aussi longtemps en moto et la sensation de vitesse sur la voie express était grisante et l’aidait à reprendre ses esprits. Ils arrivèrent juste à temps pour le dernier départ.

La traversée jusqu’à Plymouth allait se faire de nuit, alors Maïwenn s'endormit dans un siège pendant que Mathias faisait le tour du bateau.
Les mouvements du navire sur les vagues berçaient doucement la jeune femme. Bien qu'elle n'ait que son manteau en guise de couverture, elle avait suffisamment chaud... Trop chaud.

Maïwenn était à présent allongée sur une plage de sable fin où le soleil brillait haut dans le ciel et la mer d'un bleu presque transparent. Elle se redressa pour contempler le paysage et prit une poignée de sable dans sa main qu'elle lâcha doucement au vent. Puis, elle décida de goûter l'eau, retroussa donc son jean et marcha jusqu'à avoir de l'eau aux mollets. La température était idéale. Jamais elle ne se baignait habituellement, mais là, elle plongea sans réfléchir et fit la planche, le visage face au soleil. Seul le bruit des vagues se faisait entendre, rien d'autre pour perturber ce moment. Tout à coup, elle sentit quelque chose la frôler. Elle ouvrit alors les yeux et vit une tête émerger de l'eau. Maïwenn hurla de terreur et tenta de s'enfuir à la nage, mais une main lui retint le bras et tous ses efforts pour se débattre n'y faisaient rien, elle était immobilisée.

— Écoute-moi Maïwenn, intima une voix féminine.
Cette dernière cessa de se débattre et fit face à une femme polynésienne. Elle avait de longs cheveux qui recouvraient une tunique bleue.
— Il faut que tu m'écoutes maintenant. Ils arrivent et tu ne dois rien leur dire. Nous serons amenées à nous revoir, mais en attendant, fais-moi confiance.
Soudain, un bruit de moteur se fit entendre. C’était un zodiac qui se dirigeait vers elles à vive allure. À son bord, Maïwenn reconnut deux des femmes qu'elle avait chassée de ses rêves. Lukian était là aussi, de même qu’un homme âgé, qui dirigeait l'embarcation.
— Tu ne dois rien dire, répéta la femme.
Affolée, Maïwenn chercha des yeux la Polynésienne, qui avait déjà disparu. Malgré ses vêtements trempés, elle eut le temps de sortir de l'eau et de s'enfoncer dans la forêt luxuriante qui bordait la plage, avant que ses poursuivants n'accostent.

Elle courut aussi vite qu'elle put, repoussant avec force les branches qui lui barraient le passage tout en prenant sur elle la douleur de ses pieds tailladés par les ronces et les épines au sol.
La chaleur devenait irrespirable et le poids de ses vêtements mouillés rendait le moindre de ses mouvements difficiles. À bout de souffle, elle devait pourtant redoubler d'efforts pour semer ses poursuivants dont les voix se rapprochaient dangereusement. La végétation était dense et elle finit par tomber à terre, son pied coincé par une racine. Elle tenta de se dégager, mais ses mouvements brusques déclenchèrent un mécanisme qui la souleva du sol. Pendue la tête en bas, elle était prise au piège.
Lukian et les deux femmes ne tardèrent pas à la rejoindre et à contempler avec satisfaction sa mauvaise posture. Sans ménagement, le jeune homme saisit son couteau et sectionna la corde qui la maintenait en l'air. Maïwenn fit alors une lourde chute avant que les deux femmes ne la prennent par les bras et ne la traînent jusqu'à la plage.
L'homme plus âgé était resté assis sur le sable et les attendait patiemment. Vêtu d'un costume gris clair, il imposait le respect par sa prestance et son visage dur. À l'approche du groupe, il se releva et arbora un large sourire.
— Nous l'avons attrapée grand-père. Tu vois qu'on pouvait le faire, lança fièrement Lukian.
Maïwenn, sonnée, n'avait pas opposé de résistance, mais elle commençait peu à peu à reprendre ses esprits. Ils la firent s'agenouiller aux pieds de l'homme.
— Où allais-tu comme cela ? lui demanda la blonde.
— Réponds, surenchérit la brune tout en la bousculant. Où vas-tu ?
L'homme leur fit signe d'arrêter.
— Alors comme ça c'est toi qui me causes tant de soucis. Comment cela est-ce possible, tu n'as pas l'air bien dégourdi.
Puis il se pencha vers elle et lui murmura à l'oreille :
— Dis-nous où tu vas et pourquoi, car sinon, nous hanterons chacun de tes rêves à t'en rendre folle.
Maïwenn releva la tête jusqu'à avoir ses yeux plongés dans les siens et éclata de rire. Les deux femmes lui intimèrent alors de se taire, sans succès.
— Vous êtes Richard n'est-ce pas ? Le grand Richard que beaucoup craignent. Vous vous êtes peut-être introduit dans mon rêve, mais je ne vous dirai rien, je suis toujours maîtresse de la situation.
— Ah oui ? Te voyant comme ça là, à genoux devant nous, tu n'en donnes pas trop l'impression, ironisa Lukian.
Le visage de Richard avait changé, il paraissait maintenant méfiant.
— Supposons qu'effectivement tu aies le contrôle, ce dont je doute, qu'en est-il de tes parents ? demanda-t-il.
Maïwenn se releva et les deux jeunes filles qui l'encerclaient reculèrent tout en gardant leur sourire satisfait au coin des lèvres.
— Si vous touchez à un seul de leurs cheveux...
— Pas besoin de les toucher, Maïwenn, nous leur avons déjà rendu visite plusieurs fois, jubila la brune.
— Laissez-les tranquille ou vous aurez affaire à moi ! cria Maïwenn avec une fougue qu'elle ne pensait pas avoir.
— On a peur, comme tu peux le voir !
— Tais-toi Lukian, cria Richard en lui lançant un regard rempli de mépris. C'est très simple jeune fille, ne vous mêlez plus de nos histoires ou je me chargerai personnellement de votre famille.
— J'en ai assez entendu. Demandez-leur ce dont je suis capable et vous allez comprendre ce qui vous attend ! nargua Maïwenn.
Son ton résolu créa un vent de panique au sein du groupe qui scrutait le moindre mouvement suspect. C'est alors que la brise légère s'intensifia, soulevant le sable de la plage qui se mit à voltiger de plus en plus vite autour d'eux. Maïwenn, au centre du cercle, s'écarta pour échapper au sable qui s'insinuait partout. Les yeux, les oreilles, les cheveux, la bouche, la moindre parcelle de leur corps était maintenant attaquée sans relâche. Richard, qui suffoquait, posa un genou à terre avant d'être soulevé du sol par le tourbillon de sable qui s'était formé. Les trois autres ne tardèrent pas à le rejoindre dans les airs, essayant désespérément de se débattre, ballottés de-ci de-là par les éléments et torturés par le sifflement strident du vent au contact du sable. Le ciel si clair s'entrouvrit, comme éventré, pour laisser la place à un trou noir béant dans lequel Richard et ses comparses furent aspirés. Puis, la brèche se referma et le vent cessa.

Le calme était revenu. Maïwenn, qui s'était recroquevillée à terre, se décrispait peu à peu et observait autour d'elle avec méfiance. Les vagues se déroulaient à nouveau sur le sable, plus aucune trace des dernières minutes. Soudain, elle remarqua qu’à l'autre bout de la plage, se trouvait la femme qui l'avait prévenue. Il fallait qu'elle lui parle, qu'elle ait des explications. Qui était-elle ? Maïwenn courut dans sa direction, mais au bout de quelques secondes, elle eut la sensation de faire du sur-place, comme si le sable se dérobait sous ses pieds et c'était le cas. Le sable chaud et fin s'était transformé en un sable mouvant dans lequel elle s'enfonçait. Les jambes immobilisées, elle glissait de plus en plus. Recouverte rapidement jusqu'au cou, elle fut engloutie.

La seconde suivante, le visage d'un inconnu était au-dessus d'elle. Son rêve avait été si intense qu'elle avait hurlé et inquiété ce passager qui s'était approché.
Très embarrassée, elle quitta son siège en s'excusant et partit à la recherche de Mathias qu’elle retrouva sur le pont. Lorsqu'il vit son visage, il comprit que quelque chose s'était passé. Elle s'adossa à la rambarde sans dire un mot et ils restèrent ainsi, en silence. Mathias, conscient qu'elle ne tiendrait jamais sans quelques heures de repos, leur trouva deux places pour s'allonger et resta à ses côtés.
La jeune femme se réveilla quelques heures plus tard, la tête sur les genoux de Mathias. Elle se leva doucement et se rendit au comptoir de boissons chaudes pour prendre deux cafés. À son retour, il dormait encore si profondément qu'elle n'eut pas le cœur de le déranger.
Heureusement qu'il ne m'est rien arrivé d'autre, il ne m'aurait pas beaucoup aidée. Il a l'air presque sympathique quand il dort... Presque.
Soudain, la voix d'une hôtesse indiqua que le bateau serait à quai d’ici trente minutes. Maïwenn approcha alors la tasse de café fumante près du nez du jeune homme, car quelques jours plus tôt, il lui avait révélé son addiction pour cette boisson. Le résultat ne se fit pas attendre, la seconde d’après, il était éveillé.
Ils sortirent alors sur le pont prendre un bol d'air et voir le ferry entrer dans le port de Plymouth. À cette heure matinale, il faisait frais, mais le temps était suffisamment dégagé pour apercevoir la côte se dessiner peu à peu.
— Ça y est, nous y sommes, dit Mathias en soupirant.
La voix de l'hôtesse se fit à nouveau entendre pour inciter cette fois les passagers motorisés à récupérer leur véhicule en prévision de l'accostage.
Dans un pays étranger et ne sachant pas du tout ce qui les attendait ni ce qu'ils allaient découvrir, ils se regardèrent, tendus, puis, se dirigèrent vers leur moto.
L'heure suivante, ils atteignaient le centre-ville de Plymouth. Mathias n'avait jamais conduit de ce côté-là de la route et l'adaptation ne se fit pas sans mal. Tout à coup, Maïwenn tira sur le blouson de son conducteur. Elle venait de voir un pub proposant le petit-déjeuner. Mathias se gara donc et ôta son casque, libérant ainsi un visage fatigué et crispé.

À quelques mètres d'eux se trouvait également un petit magasin de souvenirs que Maïwenn s'empressa de visiter pour y acheter une carte routière pendant que Mathias entrait dans le pub. Lorsqu’elle le rejoint, le jeune homme mangeait goulûment. Elle avait l’appétit moins aiguisé et se contenta de quelques toasts grillés. Rassasiés et leur plan de route établi grâce à la carte, ils sortirent de l’établissement pour constater que d'épais nuages s'étaient formés au-dessus de la ville et que la température avait chuté. Avant de monter à l'arrière de l'engin, Maïwenn jeta un œil à Mathias. Le regain d'énergie que lui avait procuré le petit-déjeuner
er avait vite disparu en voyant les conditions météorologiques qui les attendaient. Il finit par pousser un long soupir puis démarra.
— Southampton, nous voici, lança-t-il d’un ton monotone.
Le vent avait gagné en intensité et leur glaçait le sang. Maïwenn, qui sur les cent premiers kilomètres s'était cramponnée, sentait tous ses membres s'engourdir. Ils sortirent enfin de la voie rapide et entrèrent sur une large avenue, bordée d'arbres verts et de maisons en briques rouges. Le soleil, encore timide, se reflétait sur les feuillages mouillés et la petite brise qui soufflait dans les arbres solidement ancrés dans le trottoir, apportait aussi un peu d'apaisement à cette avenue très fréquentée.

Après une quinzaine de minutes, ils trouvaient l'office de tourisme où ils espéraient obtenir des adresses d'hôtels. Plusieurs minutes après leur arrivée, une femme d'âge mûr entra par une porte au fond de la pièce et s'approcha d'eux. À la demande de Maïwenn, l’hôtesse leur indiqua rapidement quelques hébergements et l'emplacement de la banque à l'aide d'un plan avant de les raccompagner vers la porte. Son comportement intrigua Maïwenn, cette femme semblait avoir hâte qu’ils partent. Alors, elle ne put s'empêcher de faire demi-tour pour regarder par la devanture. Elle vit la femme au téléphone et lorsque celle-ci l'aperçut, elle raccrocha aussitôt, comme prise en faute.

Déjà repérés ? pensa Maïwenn en s'éloignant... Non, impossible, se convint-elle.
Munis du plan qu’on leur avait donné, ils empruntèrent une ruelle qui les conduisit au milieu d'une longue avenue, exclusivement piétonne et pavée de dalles grises à l'esprit très moderne. Au centre, des bancs en aluminium et des jardinières de fleurs étaient disposés à intervalles réguliers pour créer deux couloirs de circulation. Cet immense espace en pente comptait un grand nombre d’enseignes de restauration dont les terrasses étaient prises d'assaut. Enfin, au beau milieu de l’avenue, trônait une immense porte de pierre en forme d'arche.

Les deux jeunes gens s'assirent sur un banc pour contempler les deux statues de lion qui gardaient fièrement cette porte, mais surtout, pour définir un plan. La banque se situait à quelques rues de là, mais bien qu'ils aient la clé du coffre, ils n'avaient pas de procuration.
La fatigue accumulée et le stress rendaient l’atmosphère électrique entre les deux compagnons de route. La moindre des suggestions de Maïwenn était aussitôt rejetée sans ménagement par le jeune homme. Excédée, elle décida de s’éloigner.

— Et tu comptes aller où comme ça ? lui cria Mathias, tout en la suivant de loin.
Maïwenn ne prit pas la peine de répondre.
— J'en ai marre et je suis fatigué ! Tu peux comprendre ça ? insista-t-il en agitant ses bras dans le vide comme pour évacuer sa colère.
La jeune femme fit alors demi-tour pour revenir à son niveau :
— Tu te moques de moi ? Tu crois quoi ? Que je suis contente d'être ici ? C'est ça que tu penses ? Et arrête de gesticuler, car niveau discrétion c’est pas terrible !

Mathias remarqua alors le regard médusé des passants. Pourtant, il était hors de question qu'il s'excuse alors, il préféra se taire tout en suivant la jeune femme.
L’adresse trouvée, ils entrèrent ensemble dans la banque et saluèrent l'agent de sécurité posté à l'intérieur. Le hall d'attente était très grand et dépourvu de décoration superflue. Mathias se dirigea alors d'un pas sûr vers le premier des quatre guichets. Un homme en costume noir, protégé par une vitre, y était assis. Les cheveux entièrement gris, lunettes sur le nez, il ne leva pas la tête de son écran. Les jeunes gens patientèrent ainsi quelques secondes devant lui avant qu’il ne leur adresse la parole, toujours sans lever les yeux

— Je vous demande un peu de patience Monsieur Omnès, se contenta-t-il de dire.
— Vous connaissez mon nom ?
L'employé de banque ne répondit pas.
— Suivez-moi, ordonna-t-il enfin.
Le guichetier se leva et ouvrit la porte permettant aux clients d'accéder à l'arrière de la banque. Maïwenn et Mathias entrèrent avec méfiance et il referma avec soin derrière eux.
— Plus un mot à présent, dit l'homme d'un ton autoritaire.
Plusieurs box de bureaux et portes de sécurité plus tard, ils arrivèrent dans un long couloir épuré, très éclairé, au fond duquel se trouvaient les coffres.
— Pierre m'avait prévenu que vous viendriez. Je m'appelle Joffrey Donwell, lança l'homme à Mathias.
— Comment savait-il ? Et comment m'avez-vous reconnu ?
Joffrey esquissa un sourire.
— J'avais une description physique de madame Deniel.
— Pierre me connaît ? s’étonna-t-elle.
— Victor lui avait dit que s’il avait un problème, il ferait appel à un enquêteur et Pierre m'a donné des instructions à votre intention. Il savait que quelque chose se tramait contre lui.
— Que vous a-t-il dit exactement ? demanda Mathias.
— Que vous et madame Deniel viendriez chercher le contenu de son coffre. Il m'a aussi demandé de vous conduire chez lui. Vous aurez besoin d’un objet qu’il a laissé là-bas, m’a-t-il dit. Je dois aussi vous mettre en garde. Beaucoup connaissent l’existence de cette maison, elle est sûrement surveillée par les Varlarc'h de Richard.
— Richard ? Attendez une minute, vous connaissez Richard ? Vous êtes aussi un Guide ?
Joffrey jeta un œil interrogateur à Mathias, puis, sans répondre, il ouvrit la porte blindée en face d’eux.
— Je n'ai pas eu le temps de tout lui expliquer, se justifia Mathias avant de pénétrer dans la grande pièce remplie de petits tiroirs coffres.
— Tout le monde est surpris que je ne sois pas au courant. Vous êtes pourtant censé être une société secrète, se moqua Maïwenn en suivant Mathias à l'intérieur.
Joffrey referma la porte derrière eux et se mit à la recherche du coffre de Pierre.
— Vous auriez tout de même dû en savoir un peu plus madame, rétorqua Donwell en lançant à Mathias un regard désapprobateur.
— Je sais, je sais, vous n'êtes pas le premier à me faire la réflexion, mais nous n'avions pas le temps d'entrer dans les détails. J'aurais aimé vous y voir. De toute façon, Richard avait déjà commencé les offensives contre sa famille. Mais, je vous en prie, expliquez-lui en détails tout ce qu’elle risque, histoire qu'elle soit un peu plus angoissée.
Donwell s'arrêta de chercher, se tourna vers Maïwenn d'un air inquiet puis retira ses lunettes, plongeant ainsi ses petits yeux noirs dans ceux de la jeune fille.
— Richard s'en est pris à votre famille ? Cela veut dire qu'il est au courant de vos projets ?
— Mon père est en prison, ma mère me pense folle et je suis probablement recherchée par la police à l’heure qu’il est, mais je ne sais pas s'il est au courant de nos projets, désolée.
— Effectivement, vous n'avez plus d'autre choix. Pour être concis, Richard s'est marié avec la sœur du chef de Grande Bretagne, j'ai donc eu de nombreuses occasions de le côtoyer. Je n'ai jamais pu le prouver, mais je le soupçonne d'avoir détourné de l'argent. Lorsque j'ai rencontré Pierre pour la première fois, j'ai remarqué qu'il n'avait rien à voir avec Richard et nous avons tout de suite sympathisé. Au nom de notre longue amitié, j'ai accepté de vous aider, mais j'ai déjà le sentiment d'être surveillé. Nous devons faire vite.... Voici son coffre.
Il le retira de l’emplacement pour que Mathias puisse y introduire la clé. À l'intérieur, se trouvaient plusieurs liasses de billets en livre et en euros qu'il s'empressa de cacher dans son sac pendant que Maïwenn se saisissait de la mini-cassette se trouvant au fond.
— Utiliser une clé USB aurait été trop simple bien sûr. Au moins maintenant nous savons pourquoi nous devons aller chez Pierre. Je suppose qu'il y a le magnétophone qui va avec.
— Vous avez raison, il faut savoir positiver. J'ai demandé à Liam, mon fils, de vous conduire là-bas et de vous trouver une chambre pour la nuit. Il doit vous attendre dehors. Encore une fois, vous devez être prudents, les alliés de Richard sont probablement déjà au courant de votre arrivée.
Il les raccompagna ensuite jusqu'au hall d’entrée, mais en sortant, le banquier saisit le bras de Mathias et l’attira légèrement en retrait. Maïwenn, quant à elle, sortit de la banque.
— Je suis désolé pour Victor mais beaucoup disent ici que son casque est une menace pour nous les Guides et qu’il l’a bien cherché.
— Je sais. Beaucoup sont contre, mais cela ne justifie en rien le meurtre d’un chef.
— Non bien sûr que non. Je m’interroge tout de même … Êtes-vous sûr que madame Deniel n’ait rien à voir avec sa mort ?
— On ne peut être sûr de rien pour l’instant.

Mathias écourta leur conversation, car il ne pouvait pas lui révéler qu’il soupçonnait d’autres Guides, pas encore. En sortant, il salua de nouveau l'agent de sécurité, qui l’ignora. Quelques secondes plus tard, ce dernier fumait une cigarette à l’extérieur du bâtiment. De là où il était, il observait Maïwenn et Mathias montant dans un pick-up. Il saisit son téléphone.
— C'est moi. Préviens Kenneth qu'ils viennent de partir. Je n'ai pas vu ce qui s'est passé, mais c'est Joffrey Donwell qui les a reçus et je viens de les voir monter dans la voiture de son fils. Demande-lui ce que je dois faire et rappelle-moi.
Puis, l'agent de sécurité reprit son poste.

Liam, la vingtaine environ, avait de petits yeux verts rieurs qui inspiraient confiance. Les cheveux châtains foncés et quelques taches de rousseur sur une bouille bien ronde, il portait une chemise à carreaux rouge et blanc qui faisait ressortir sa carrure de rugby man.
Après avoir mis la moto de Mathias à l'arrière de son pick-up, ils avaient roulé un peu moins d'une heure sur une route très fréquentée, traversant une grande forêt. Ils passèrent plusieurs lieux-dits avant d'arriver à une ville de taille plus importante. Liam se gara sur un petit parking, en face d’un pub, le Carlson Inn, là où il leur avait réservé deux chambres.
L'établissement était fait de pierres très sombres et de colombages. Le propriétaire avait laissé le lierre prendre d'assaut cette façade, sans pour autant l'étouffer, ce qui donnait encore plus de cachet au lieu.
Pour accentuer encore le côté épique, le nom du pub était inscrit en lettres dorées sur une plaque de métal forgée en forme de parchemin, accrochée au-dessus de la grande porte d'entrée. Le tout était illuminé par une lanterne de chaque côté.

Dès qu’ils passèrent l’entrée, ils se retrouvèrent en face du comptoir où, Owen, le propriétaire, les reçus avec un large sourire. De chaque côté du zinc, les tables étaient occupées par les clients qui buvaient leurs consommations tout en écoutant les musiciens au fond de la pièce. Les murs intérieurs étaient en pierre apparente et de nombreuses poutres de bois soutenaient les étages. Maïwenn était ravie de cette atmosphère chaleureuse, mais Mathias était moins à l'aise.
Owen les conduisit ensuite à leur chambre respective où ils purent se laver de cette journée éprouvante. Ceci fait, ils rejoignirent Liam qui voulait tout savoir d'eux : depuis quand ils se connaissaient, comment ils s'étaient connus... Ce type de questions déplaisait à Mathias qui parlait peu, alors que Maïwenn trouvait sympathique qu'il s'intéresse à eux. Au fur et à mesure de la soirée, Liam et elle se découvraient des points communs tandis que Mathias semblait de plus en plus agacé par ce jeune homme trop décontracté à son goût. D'ailleurs, il avait sorti sa pièce fétiche qu'il faisait glisser frénétiquement entre ses doigts.
— Tu as l'air un peu tendu Mathias, lui lança Liam.
— Nous ne sommes pas ici en vacances et nous devrions nous reposer pour aller dès demain chez Pierre, répondit Mathias d'un ton froid.
— Mon père m’a expliqué rapidement la situation. Ça va être compliqué de démasquer le coupable, continua le jeune homme d'un air amusé.
Liam était d'humeur à titiller Mathias. Une sorte de rivalité s'était instaurée entre les deux hommes.
— Non, mais je comprends que tu ne fasses pas ton boulot correctement. Moi aussi je serais perturbé avec Maïwenn à mes côtés, insista encore le jeune anglais.
Liam n'avait guère apprécié le ton agressif de Mathias et tout en disant ces mots, il ne put s'empêcher de le fixer avec un petit sourire provocateur. L’enquêteur, piqué au vif, allait lui répondre lorsque le portable de Liam sonna. Il s'en saisit, écouta son interlocuteur puis raccrocha sans un mot.
— Que se passe-t-il ? Quelque chose ne va pas ? demanda Maïwenn.
— Ce n'est rien, c'est juste mon père qui n'est pas encore rentré du travail, il a probablement dû s'arrêter au pub avec des collègues et ma mère s'impatiente. Ah les femmes... dit-il tapant sur l'épaule de Mathias avant de saisir Maïwenn par la main.
— Mais non, je te taquine, finit-il par dire.
— Sur ces bonnes paroles, je vais me coucher.
Mathias ne pouvait plus supporter le jeune homme qui, selon lui, était beaucoup trop familier. Il bondit de sa chaise, salua Liam du bout des lèvres et fusilla la jeune femme du regard avant de s’éloigner.
— Et bien, ton ami était pressé de se coucher d'un coup, enchaîna Liam en feignant la surprise.
— Oui, c'est étrange, il est insomniaque, rétorqua-t-elle froidement.
En réalité, elle était contrariée par le regard que Mathias lui avait lancé, mais ne voulait pas le faire savoir. Son attention fut alors détournée par Owen qui s’approcha de leur table et y posa une bougie, créant ainsi une ambiance intimiste.
— Tu sais Maïwenn, je pense qu'il n'a pas apprécié que je te prenne la main. Il est juste jaloux.
La jeune femme éclata de rire.
— Non, tu ne le connais pas, ce n’est pas son genre. Il veut juste protéger ce qui lui est utile, c’est tout, expliqua-t-elle.
— Tant mieux pour moi, rétorqua Liam.
Maïwenn ne savait pas quoi répondre à cette phrase et l’entrée d’une femme dans le pub l’en dispensa. Des murmures s’élevèrent sur son passage, mais cela ne l’empêcha pas de prendre place au comptoir. Elle portait avec grâce de longs cheveux blancs tressés et une robe noire lui tombant sur les pieds, recouverte en partie par une cape en velours de la même couleur.
— C'est Daïlia, une sorcière de Burley, murmura Liam.
— Une quoi ? s'exclama Maïwenn.
Liam esquissa un sourire gêné.
— Tu sais Maïwenn, nous sommes ici dans une forêt pleine d'histoire, de légendes. À quelques kilomètres, il y a un petit village qui s'appelle Burley, connu pour avoir été un repère de sorcières. C'est maintenant devenu le fonds de commerce des habitants.
— Non mais vous ne croyez pas à ces histoires quand même ?
Le jeune homme ne répondit rien et baissa juste la tête.
— J'ai une amie qui serait au paradis ici ! reprit la jeune femme.
— Personnellement, j'y crois. Ces gens ne volent pas sur des balais bien sûr, mais ont une connaissance des plantes qui pourrait vraiment te surprendre.
— Des herboristes améliorées en gros, compléta la jeune femme, avec légèreté.
— Tu ne devrais pas te moquer. Il n'y a pas si longtemps, tu n'aurais pas cru aux Guides, n'est-ce pas ?
— Tu marques un point, là. Je garde l'esprit ouvert alors. Par contre, elle n'arrête pas de regarder par ici et ça commence à me faire flipper.
Liam se retourna discrètement et vit Daïlia se diriger vers eux.
— Maïwenn, je suis très heureuse de te rencontrer, dit la femme tout en lui serrant la main.
— Euh... Bonsoir. Comment connaissez-vous mon nom ?
Faisant mine de ne pas entendre sa question, la femme prit une chaise, s'assit près d'eux et continua :
— Je ne vais pas vous importuner très longtemps, mais j'ai quelque chose pour toi.

Elle sortit de sa bourse en cuir une petite fiole plate de forme ovale remplie d'un liquide violet. Cette dernière était refermée par un bouchon de liège transpercé par un minuscule anneau dans lequel passait une longue chaîne d'argent.
— Tiens. Je dois te remettre ceci, dit Daïlia en tendant le pendentif à la jeune fille.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Un porte-bonheur. Garde-le autour de ton cou. Crois-moi, il te sera utile.
La femme se leva ensuite et quitta le pub laissant Maïwenn et Liam à leurs interrogations.
— Suis-je la seule à trouver étrange ce qui vient de se passer ? Pourquoi m’a-t-elle donné ceci ? s’interrogea la jeune femme tout en regardant le pendentif.
— Je ne sais pas pourquoi, ni comment elle connaît ton prénom mais si j’étais toi, je l’écouterais.
Les deux jeunes gens remarquèrent alors les regards appuyés des vieillards au comptoir, probablement les habitués des lieux.
— Faut pas plaisanter avec la sorcière ma p’tite, lui lança l’un d’eux.
Maïwenn lui fit alors un signe de tête, gênée, pour lui indiquer qu’elle avait compris le message et posa l’objet sur la table.
— Une bizarrerie de plus sur ma liste, souffla-t-elle.
— Il y en a tant d’autres ? demanda Liam.
— Oui. Par exemple, qui ou qu’est-ce qu’un Varlarc’h exactement ?
— Ah…Et bien, c’est un combattant redoutable. Un apprenti Varlarc'h apprend à se battre dès seize ans et je peux te dire que ce n'est pas de la rigolade. De seize à dix-huit ans, ils ne vont pas sur le terrain, mais ont un entraînement intensif durant lequel ils doivent subir des tortures physiques et morales pour les endurcir. Puis de dix-huit à vingt-quatre ans, ils vont sur le terrain et doivent prouver leur loyauté.
— On les torture ?
— Enfin, je veux dire qu’ils doivent faire des stages de survie intenses. Je connais plusieurs personnes qui ont abandonné et ne s'en sont jamais remis.
— Et ils doivent prêter serment, c'est bien ça ?
— L'année de leurs vingt-cinq ans. Les meilleurs ont le privilège de servir notre chef désigné, eux sont vraiment respectés. Pour bien les distinguer, ils possèdent une dague au manche doré. Les autres vont dans les différentes branches et ont une dague au manche couleur fer.
— J'ai déjà eu l'occasion de rencontrer des apprentis et j'en garde un mauvais souvenir.
— Ah oui ? Mathias aurait pu te renseigner.
— Il est resté vague sur ce sujet, répondit-elle gênée. Comme pour beaucoup de choses d’ailleurs, pensa-t-elle encore.
— C’est vrai, dans un sens, je le comprends. L’apprenti qui a refusé de prêter serment, ça fait mauvais genre.
— Tu en as entendu parler ?
— Ca a fait grand bruit et on en reparle souvent, oui. C’était l’un des meilleurs et du jour au lendemain, il plaque tout pour devenir un vulgaire enquêteur.
— On ne l’apprécie pas trop si je comprends bien.
— Les enquêteurs fouinent et débusquent ceux qui abusent de leur pouvoir. Même s’ils sont soit disant indépendants des branches, ils doivent rendre des comptes au chef désigné.
— Ca veut dire non donc…
Liam rit.
— Ca veut dire non. Beaucoup les détestent même.
— Les ? Il y en a beaucoup ?
— Pour la suite tu demanderas à Mathias, botta en touche le jeune homme.
Le monde de Kenneth by Laportequigrince
L'atmosphère était humide et froide, au point que Joffrey Donwell pouvait sentir la condensation sur le sac plastique qui recouvrait sa tête. Il avait été poussé dans une voiture à la sortie de son travail, conduit dans cet endroit puis passé à tabac. Après s'être défoulé sur lui sans aucune explication, ses agresseurs lui avaient jeté un seau d'eau glacée pour être sûr qu'il soit encore vivant. Depuis, ils l'avaient laissé seul, ensanglanté, assit sur cette chaise dans le froid et les mains liées dans le dos. Il n'aurait bientôt plus de forces.

L'avaient-ils laissé là pour qu'il agonise ? À la résonance des lieux lorsqu'il avait imploré leur clémence, il se trouvait dans une cave. Était-ce en rapport avec l'aide qu'il avait apporté à l’enquêteur ? Il en était persuadé et avait même cru reconnaître parmi ses agresseurs l’un des agents de sécurité de la banque.
Soudain, il entendit une porte s'ouvrir et des pas se diriger vers lui. Une main enleva le sac de sa tête, mais le sang qui coulait sur ses yeux l'empêchait de distinguer quoi que ce soit.

— Qu'est-ce que vous lui avez fait ? C'est horrible, s’insurgea une voix féminine.
— Ah ouais, ils ne l'ont pas raté celui-là ! C'est écœurant. Kenneth, je croyais qu'ils devaient juste le conditionner à parler ! dit une voix masculine cette fois-ci.

Kenneth ? Ce n'était que le début de mon calvaire, pensa immédiatement Joffrey.
Tous les deux se connaissaient depuis des années et ne s'appréciaient guère. Alors que Donwell avait sympathisé avec Pierre, Kenneth, lui, avait tissé des liens avec Richard. Joffrey se souvenait bien de cet homme, grand et squelettique, au regard inquiétant. Il était Guide lui aussi, mais avait des capacités beaucoup plus développées que celles de ses congénères. Il n'avait qu'à toucher une personne pour la plonger instantanément dans ses angoisses les plus secrètes. Même si Joffrey ne l'avait jamais vu à l'œuvre, il avait entendu parler des séances de tortures qu’il avait infligées aux concurrents de Richard.
Rumeurs ! lui avait-on rétorqué lorsqu’il avait alerté son chef de branche.

— Vous avez les gènes de votre mère, jeune homme. Une vraie petite nature, dit Kenneth de sa voix profonde et calme à celui qui venait d’intervenir.
Il lâcha ensuite le sac qu'il avait dans les mains et repartit en direction de la porte.
— Amenez-le moi dans le salon que l'on puisse commencer à travailler tranquillement et essuyiez-lui le visage qu'il ne salisse pas tout, ordonna-t-il enfin.
— Julie, Agathe, aidez-moi à le porter jusqu'à la salle de bains qu'on le soigne un peu.
— C'est d'un docteur dont il a besoin Lukian, pas juste d'un pansement !
— Agathe, arrête de faire ta rabat-joie et aide-nous, rétorqua Julie.
Richard avait été prévenu de l'arrivée de Maïwenn et Mathias par un de ses contacts et il avait immédiatement envoyé ses petits-enfants sur place pour suivre les opérations. Roselyne était plus expérimentée, mais son départ précipité aurait pu éveiller les soupçons. Ils avaient pour objectif de découvrir coûte que coûte ce que l’enquêteur venait faire dans le pays.
Une fois lavé de son sang, Joffrey fut placé sur un fauteuil de cuir au milieu du salon. Encore endolori par les coups, il put tout de même entrevoir ses ravisseurs. Lukian et Agathe, quant à eux, étaient de part et d'autre du fauteuil, quelque peu choqués par son visage tuméfié. Ils se regardaient d'un air inquiet. Jusque-là, ils n'avaient pas pris conscience des moyens que leur grand-père était prêt à employer pour atteindre son but. Ils venaient de se rendre compte que quelque chose de grave allait se produire et que d'une façon ou d'une autre, ils y seraient mêlés.

Julie ne semblait pas avoir autant d'états d'âme. Elle avait fait le tour de la propriété et rejoignait maintenant le salon pour profiter du spectacle avec eux. À chaque pas, elle soulevait les draps que Rose avait disposé sur les meubles, pour les admirer. Le bruit des vagues et les bougies disposées aux quatre coins de la pièce accentuaient encore l'ambiance lugubre des lieux.
Kenneth entra dans la pièce silencieuse. Il avait retiré sa veste et retroussé avec soin les manches de sa chemise blanche, faite sur-mesure.

Lukian et Agathe se reculèrent instinctivement, lui laissant ainsi tout l'espace nécessaire. Sans un mot et avec un calme déconcertant, il saisit une chaise et s'assit en face de Joffrey.
— Est-il vraiment utile d'avoir recours à cette méthode ? Ne pensez-vous pas qu'il parlera si on l’interroge ?
Tous les regards se tournèrent vers Lukian qui avait osé rompre le silence presque religieux. Kenneth tourna calmement la tête vers le jeune homme.

— Bien sûr qu'il parlerait, mais où serait mon plaisir dans tout cela ? rétorqua-t-il.
Le sourire sadique qu'il arborait glaça le sang de l’apprenti Varlarc’h qui baissa les yeux et recula d'un autre pas. Julie au contraire profita de l'occasion pour s'approcher un peu plus de lui.
— J'aime votre façon de penser et j'aimerais beaucoup avoir un pouvoir comme le vôtre. Je peux faire quelque chose pour vous aider ?
— Vous taire, ce serait parfait. Mais vous pouvez rester près de moi et m'observer en silence mademoiselle.
Il semblait aimer avoir une admiratrice. Il la regarda avec complicité, puis posa ses mains sur les tempes de Joffrey qui écarquilla les yeux et hurla de douleur.

Réveillé en sursaut dans le canapé de son salon, Joffrey Donwell essuya la sueur qui perlait de son front. Il appela Martha, sa femme, puis Liam, son fils, mais la maison semblait vide. Il regarda sa montre qui indiquait vingt-deux heures trente et bien qu’il ne soit pas homme à paniquer, il était inquiet.

— Un mauvais rêve, rien de plus, se convainc-t-il avant de se diriger vers la cuisine.
En passant devant une commode, il remarqua un article de presse posé contre leur photo de mariage. Son cœur fut alors transpercé de part en part, il ne pouvait croire ce qu'il était en train de lire. Affolé, il monta quatre à quatre les escaliers menant à l'étage, entra dans sa chambre et ouvrit le dressing de son épouse, complètement vide. Le sang glacé, il se précipita ensuite dans celle de son fils, plus aucun meuble.

Joffrey redescendit, traversa la cuisine, prit une lampe torche puis courut dans le jardin où il les appela encore et encore. Tournant et virant à travers les parterres de fleurs, il finit par tomber à terre, laissant la lampe torche lui échapper des mains. Lorsqu'il la retrouva enfin, il la dirigea vers ce qui l’avait fait trébucher et qu'il prit d'abord pour une dalle de béton. Ce n'est qu'en se rapprochant davantage qu'il réalisa que c’était une pierre tombale.

La mémoire lui revint alors, l'article trouvé dans le salon disait vrai : sa femme et son fils étaient morts dans un accident quelques mois plus tôt et il se tenait devant leur sépulture. Comment avait-il pu oublier cela ? La douleur était telle qu’il ne parvenait pas à reprendre son souffle. Jamais auparavant, il n'avait connu un mal si grand. La main sur sa poitrine, il allait mourir là d'une crise cardiaque. Joffrey cessa de se battre et s'allongea sur la tombe avant de perdre connaissance.

Plus aucune peine, plus aucune souffrance, plus aucun sentiment... Le néant l'entourait, mais après quelques minutes de plénitude, une nouvelle douleur se fit sentir, encore plus intense que la précédente et accompagnée cette fois-ci d'une bouffée d'angoisse. Son cœur venait de repartir. Un battement... Puis un autre... Encore un autre... Jusqu'à redevenir régulier. Lorsqu'il reprit conscience et ouvrit les yeux, Kenneth était au-dessus de lui, contemplant son œuvre d'un air satisfait. Joffrey réalisa alors que tout ceci n'avait été qu'illusion et qu'il était toujours prisonnier.

— Maintenant, si tu ne veux pas que tout ceci devienne ta réalité, dis-moi ce que tu sais, lui murmura son bourreau.



— Merci pour cette soirée sympathique, Liam, lança Maïwenn alors qu’ils étaient au pied des escaliers la menant à sa chambre.
— Mais je t'en prie, ce fut un véritable plaisir. Laisse-moi t’aider à mettre le pendentif, insista le jeune homme en le lui prenant des mains.
Elle se retourna alors pour faire face à l’escalier et souleva ses cheveux. Liam passa doucement ses mains autour de son cou et attacha le bijou. En faisant cela, il ne put s’empêcher de poser un baiser sur son épaule.
— Voilà qui clôture bien ma journée, souri-t-elle.
— Nous pourrions trouver une meilleure fin encore, lui souffla le jeune homme à l’oreille tout en l’enlaçant.
C'est à ce moment-là que Maïwenn leva les yeux et vit Mathias, en haut des marches, qui les observait.
— Besoin de quelque chose Mathias ? demanda Liam d'un ton sec en le remarquant à son tour.
— Non, je venais voir comment allait Maïwenn, mais je vois qu'elle est entre de bonnes mains. On se lève tôt demain, lâcha son rival avant de regagner sa chambre.
— Oui papa, murmura Liam.
Cette phrase fit rire Maïwenn qui se retourna vers lui et l’embrassa.
— Il n’a pas tort. En d’autres circonstances…
— Je sais, je comprends, la coupa le jeune homme. Un jour peut-être, finit-il en se dirigeant vers la sortie du pub.

Alors qu’elle était dans sa chambre depuis trente minutes, on frappa à sa porte. Persuadée de se trouver face à Liam, elle ouvrit avec un grand sourire aux lèvres qui disparut instantanément lorsqu’elle vit Mathias.
— Visiblement, ce n’est pas moi que tu attendais. Je venais juste te dire que Liam et moi allons à Southampton. Son père n'est toujours pas rentré et je vais l’aider à le chercher, mais je ne voulais pas que tu t'inquiètes… Au cas où tu me cherches cette nuit.
— Ne t'inquiète pas, aucun risque, répondit-elle froidement.
— Au fait, tu es ridicule en pyjama, se moqua–t-il en partant. Maïwenn lui claqua presque la porte au nez et regagna son lit pour reprendre sa nuit là où elle l’avait laissée. Pourtant, son sommeil fut une nouvelle fois perturbé par des cris dans le pub et quelques minutes plus tard, le bruit d'une porte enfoncée la réveilla définitivement. Quelqu'un venait de forcer la chambre de Mathias. Elle n'eut pas le temps de sortir de son lit que sa porte était fracturée à son tour. Un homme l'attrapa alors violemment par le bras et l'arracha à ses couvertures en lui ordonnant de le suivre. Il lui jeta quelques vêtements et ses chaussures au visage, mais sans lui laisser le temps de les enfiler et pendant que cet homme la molestait, un second fouillait toutes les chambres de l'étage. Un frisson d'effroi la parcourut alors, car s'ils trouvaient la cassette qu’elle avait cachée derrière la vieille télévision de sa chambre, tout était fini.
Son agresseur lui fit traverser le pub où elle put voir Owen qui gisait sur le sol. Cette vision décupla sa peur et la paralysa complètement et c'est pourquoi elle n'opposa aucune résistance lorsqu'on la traîna dehors où un SUV aux vitres teintées les attendait. L'homme projeta Maïwenn à l'intérieur et monta à ses côtés. Le second les rejoignit quelques secondes plus tard à l'avant du véhicule. Ses passagers à bord, le conducteur partit en trombe sous les aboiements des chiens du quartier que ce remue-ménage avait réveillés.
— Tu as trouvé quelque chose ? demanda le conducteur.
— Rien du tout à part du liquide. Kenneth va être fou.
— Ne t'inquiète pas, la demoiselle lui dira ce qu'ils ont trouvé, rétorqua l'homme près de Maïwenn, tout en passant sa main dans la chevelure de la jeune femme.
Transie de froid et surtout de peur, cette dernière entreprit de passer son pull, mais son action fut stoppée par l'homme qui la plaqua contre son siège, la saisissant par la gorge.
— Pas bouger mignonne !
— J'allais mettre mon pull, j'ai froid, balbutia-t-elle.
Il consentit alors à enlever doucement sa main pour la laisser passer son pull noir, son jean et ses chaussures.
— Où m'emmenez-vous ?
— Pas de questions non plus, lui lança le conducteur qui l'observait dans son rétroviseur. Bande-lui les yeux, je ne veux pas qu'elle puisse voir le chemin, dit-il à l'homme près d'elle qui s'exécuta aussitôt.
L'angoisse de ne pas savoir ce qui l'attendait la fit frissonner alors que le tout-terrain s'immobilisait. Soudain, elle sentit une main s'approcher d'elle et une odeur étrange lui brûla les narines. Une fraction de secondes plus tard, on lui collait un chiffon sur le visage.
Du chloroforme, pensa-t-elle avant de s'effondrer.

Lorsqu'elle reprit conscience, la voiture était à nouveau en marche. Elle n'avait aucune notion du temps qui venait de s'écouler et décida de ne pas leur montrer qu'elle s'était réveillée. Le véhicule s'immobilisa encore et les trois hommes en descendirent, la laissant seule. En prêtant un peu l’oreille, elle entendit le grondement de vagues se brisant sur les rochers et l'idée qu'ils puissent la noyer lui vint à l'esprit. Elle paniqua. Ils ne l'avaient pas attachée, peut-être la pensaient-ils trop apeurée pour tenter quoi que ce soit ? Alors, elle arracha son bandeau, ouvrit sa portière et partit en courant sur le chemin de terre qu'ils avaient probablement emprunté quelques minutes plus tôt. D'aussi loin qu'elle se souvenait, jamais elle n'avait couru si vite, en chaussettes qui plus est.
C'était une nuit sombre, seul le croissant de lune offrait un peu de lumière dans ce chemin accidenté, si bien qu'elle trébuchât à plusieurs et se blessa à la cheville. Les pieds meurtris, trempée et glacée, elle resta quelques secondes immobile, assise dans le chemin. À quelques mètres de là, ses ravisseurs venaient de remarquer sa disparition et s'activaient pour la retrouver. Elle devait à tout prix se cacher. Sa cheville lui faisait horriblement mal, mais elle put tout de même s'enfoncer dans la forêt mêlée de grands arbres et de petits arbustes épineux, qui longeait ce chemin. Malgré les épines qui lui rentraient dans la chair, Maïwenn continua d'avancer puisant dans ses dernières ressources.
Les hommes dans le chemin de terre arrivèrent bientôt à son niveau, armés de lampes torches. Elle arrêta d'avancer, sur le qui-vive, contrôlant jusqu'à sa respiration pour ne pas se faire découvrir. Leurs lumières vinrent dans sa direction, sans la démasquer, et ils firent demi-tour. Allaient-ils lâcher prise aussi facilement ? Elle n'y croyait pas. Aussitôt partis, elle redoubla d'efforts dans les broussailles qui la mutilaient encore et encore. Elle devina bientôt les marquages d'une route, elle avait peut-être une chance de s'en sortir. Bien qu’à bout de forces, elle pressa encore le pas, mais à mesure qu'elle s’en approchait, quelque chose semblait se dresser devant elle. Le désespoir l'envahit lorsqu'elle comprit que c’était un grillage qui la séparait de la route, à un mètre d'elle. Maïwenn le secoua de rage puis, s'assit désemparée.
Si j'avais au moins eu mes chaussures...
La jeune femme fit alors un peu plus attention à ce qu'elle portait et réalisa que ce n’était pas ce qu’elle avait lors de son enlèvement. Elle se leva alors difficilement et regarda la lune, haute dans le ciel. Soudain, celle-ci vacilla.
— Pas encore ! Réveille-toi. Réveille-toi. Réveille-toi, se persuada-t-elle.
Un horrible mal de tête lui martela alors les tempes et son nez se mit à saigner. La forêt autour d'elle valsa et se déforma à l'en rendre malade. Tout se déchira comme un décor de papier, laissant place à un salon où elle était ligotée et entourée d'inconnus.
Trempée par la sueur et surtout terrorisée, elle tourna la tête à la recherche d'une personne familière. Sa vision était trouble, mais elle distingua tout de même ses ravisseurs qui la scrutaient avec intérêt. Ensuite, elle reconnut Lukian, qui la regardait d'un air inquiet. Assis en face d'elle, un homme pâle et fin la fixait. Il avait l'air contrarié, mais en même temps, il jubilait.
— Elle est forte, très forte. Cependant, je ne suis pas homme à me laisser impressionner. Tenez-la, avant qu'elle ne reprenne ses esprits, dit-il à l’un de ses hommes.
L’un d’eux s'exécuta et se plaça alors derrière elle pour éviter qu'elle ne bouge. Maïwenn tenta de se débattre, mais elle était exténuée et lui avait beaucoup plus de forces.
L'homme au teint blafard apposa ses mains sur les tempes de la jeune fille qui sentit revenir cette douleur atroce dans sa tête... Elle hurla.
— Kenneth, laissez-la tranquille, vous voyez bien qu'elle souffre trop ! cria Lukian.
Il tenta de s'approcher d'eux, mais on l’en empêcha. Ce dernier sortit alors de la pièce, refusant d'assister à ce spectacle.
— À nous deux maintenant, montre-moi ce que tu sais !
Kenneth était déterminé à briser la volonté de Maïwenn, c'était devenu une question d'honneur. Jamais personne ne lui avait tenu tête et ce n’est pas elle qui allait commencer.

Cela faisait maintenant plus de deux heures que Liam et Mathias étaient dans le centre-ville de Southampton. L’enquêteur commençait à perdre patience et le comportement du jeune Anglais lui paraissait de plus en plus suspect. Ce dernier le baladait de pub en pub sans résultat, alors au détour d'une énième ruelle, il le plaqua contre un mur :
— Ton père travaille dans une banque prestigieuse, il a une famille qui l'attend et tu veux me faire croire qu'il serait dans un de ces endroits ?
— Je n'en sais rien ! Tout ce que je sais, c'est qu'il n'est pas rentré. C'est tout, répondit Liam sur un ton agressif.
— C'est vraiment tout ? J'ai plutôt l'impression que tu veux me faire perdre mon temps. Tu m'as emmené dans les pubs les plus minables et je doute qu'un homme de la stature de ton père aille dans ce genre de quartier, explosa-t-il. Que les choses soient claires, reprit-il, soit tu me dis pourquoi tu m'as emmené ici soit je m'énerve pour de bon.
— Écoute, je suis désolé, mais je n'avais pas le choix, confessa Liam.
— De quoi parles-tu ? l’interrogea Mathias.
— Ils m'ont appelé tout à l'heure, ils ont mon père.
— Qui ?
— Kenneth et ses hommes. Tu sais qui est Kenneth ? Tu sais de quoi il est capable ? hurla Liam.
— Oui, j'en ai entendu parler, mais qu'est-ce qu'ils attendent de toi exactement ?
— Pour sauver mon père, je dois leur donner ce que vous avez trouvé dans le coffre de Pierre.
— Comment le leur donner, tu ne sais pas ce qu'on a trouvé, rétorqua Mathias de plus en plus nerveux
— Non mais en t’éloignant du Bed and breakfast, ça leur laisse le temps de chercher.
Mathias venait de comprendre pourquoi Liam avait tant insisté pour qu'il l'accompagne. Un flot de rage l’envahit et il frappa violemment le jeune homme au visage qui tomba à terre sans tenter de riposter.
— Il faut que l'on retourne là-bas immédiatement. Tu ne te rends pas compte, Maïwenn y est, qu'est-ce que tu crois qu'ils vont lui faire ? Et Owen, tu y as pensé ?
— Ils m'ont juré qu'ils ne les toucheraient pas, répondit Liam encore un peu sonné par le coup de poing.
— Et tu les as crus ? S'ils trouvent ce pour quoi ils sont venus, tu peux dire adieu à ton père. Nous devons y retourner au plus vite.
Ils regagnèrent leur voiture au pas de course et partirent en trombe en direction du Carlson Inn. La tension dans l'habitacle était palpable, seule la radio passant les tubes commerciaux du moment brisait le silence glacial. Liam savait qu'il avait commis une grossière erreur et Mathias était perdu dans ses pensées.
Une bouffée d'angoisse l'avait envahi pour stagner au milieu de son estomac et il n'aimait pas ce sentiment. Il se rendait compte que le sort de Maïwenn lui importait plus que ce qu'il avait imaginé. Même s'il essayait de se convaincre du contraire, la nécessité qu'elle l'aide à sauver Pierre n'était pas la seule raison de cet intérêt et la simple idée de la savoir en danger par sa faute, lui était insupportable. Était-ce le fait du danger dans lequel ils étaient tous les deux liés ? Ses pensées se bousculaient alors que défilaient à toute vitesse les paysages par les vitres du pick-up.
Liam stoppa sa voiture à quelques mètres du pub. Les bruits de lutte et les aboiements des chiens avaient réveillé le voisinage qui avait alerté la police. Hors de question pour les deux Guides de s'en approcher de trop près. La présence d'une ambulance sur les lieux avait fait monter la pression d'un cran au point que Mathias pouvait percevoir quelques tremblements de nervosité dans ses mains. Et si Maïwenn était morte ? Ils sortirent de la voiture pour observer discrètement la scène et virent Owen allongé sur une civière.
— Reste là, je vais voir ce qu'il se passe. Je connais les gens dans la région, dit Liam avant de rejoindre l'attroupement qui s'était formé autour du pub. Planté là, Mathias ne savait pas quoi faire. Si quelque chose de grave était arrivé à sa protégée, il ne se le pardonnerait pas. Il n'avait pas été à la hauteur, encore une fois. Cette idée fit remonter à la surface des souvenirs douloureux. Une source de déception pour son entourage, voilà ce qu’il avait souvent été.
— J'ai vu Owen, il a une commotion, mais normalement ses jours ne sont pas en danger. Par contre, pas une trace de Maïwenn, lui apprit Liam à son retour.
— Où penses-tu qu'ils aient pu l'amener ? lui demanda Mathias.
— Soit chez Pierre soit chez Richard. Par quel endroit veux-tu commencer ?
— La maison la plus proche d'ici.
— Alors nous allons chez Pierre, c'est à vingt minutes d'ici, répondit Liam tout en se précipitant vers sa voiture.
Le cottage se trouvait dans un endroit isolé. Un petit portail fermait la courte allée de gravier menant à la maison. Ils laissèrent le pick-up sur le bas-côté et entrèrent dans la propriété. Liam avait l'habitude de relever le courrier et de surveiller la maison en l'absence du couple Godest, c'est pourquoi il avait un double des clés. L'endroit semblait désert. Pourtant, Mathias resta quelques secondes immobile sur le pas de la porte, à l'affût du moindre bruit.
— Il n’y a personne ici, finit-il par dire.
— Je vais tout de même inspecter l’étage, lança Liam.
Pendant ce temps, Mathias se concentra. Il avait souvent croisé Pierre lors de sa formation de Varlarc’h. C’était aussi l’un des seuls à l’avoir soutenu lorsqu’il avait refusé de prêter serment. Cet homme connaissait toutes les ficelles des Guides et s’il avait dû cacher quelque chose, il savait pertinemment que sa maison serait la première fouillée.
Mathias regarda alors par une fenêtre et distingua une forme dans le jardin. Lampe-torche à la main, il se rendit dehors et se trouva devant un cabanon, fermé à clé. Il enfonça la porte sans ménagement et retourna de fond en comble l’endroit, sans rien trouver. Le Guide allait repartir lorsqu’il sentit une planche bouger sous son poids. Une fois arrachée, il plongea ses mains dans les entrailles de l'abri et y trouva un sac protégé par un emballage plastique. Il l'ouvrit et y trouva bien un magnétophone ainsi que d'autres documents. Emportant le tout avec lui, il rejoint Liam afin de se rendre chez Richard cette fois. 
End Notes:
J'espère que l'histoire vous plait. N'hésitez pas à me faire un retour, ça m'aide pour la suite! A bientôt peut-être
Torture or not torture by Laportequigrince
Author's Notes:
Attention, ici Maïwenn n'a pas fini d'en voir de toutes les couleurs! ah ah ah!!
Tout était flou, Maïwenn avait de la brume dans les yeux et son corps était lourd. Elle avait aussi du mal à soulever sa tête, alors elle préféra la laisser tomber en avant. De toute façon, son visage était caché par ses cheveux qu’elle sentait gras et flasques. Peu à peu, elle reprit conscience de ses membres et réalisa qu’elle était assise, mais attachée par ce qui semblait être des sangles à chacune de ses extrémités. Elle tenta péniblement de s’en extraire, peine perdue. C’est alors qu’une voix se manifesta en face d’elle, il est vrai qu’elle avait vaguement repéré une silhouette, mais tout lui paraissait tellement lumineux. Puis l’obscurité à nouveau, elle perdit connaissance.

— Mademoiselle Deniel, mademoiselle Deniel.
Un flash de lumière la ramena à elle, mais il fallut plusieurs minutes pour que ses yeux fassent le point. Cette fois-ci, c’était la bonne. Même un peu engourdie, elle distinguait ce qui se trouvait dans la pièce ou plutôt, celui qui la fixait. Un homme, la cinquantaine, était assis en face d’elle. Il portait une blouse blanche et dans ses mains, tenait un calepin sur lequel il inscrivait scrupuleusement chacun de ses mouvements. Elle tenta de bouger mais une fois encore, sentit de larges liens l’en empêcher. C’est alors qu’elle réalisa être à demi-nue sous une tunique identique à celles des hôpitaux et ses pieds, déchaussés, commençaient à être glacés. Par réflexe, elle se tordit sur sa chaise pour cacher son corps et elle remarqua à ce moment-là deux armoires à glace prêtes à lui sauter dessus.
— On se calme mademoiselle Deniel, tout va bien, dit l’homme tout en faisant signe à ses gardes de ne pas bouger.
Eux aussi avaient des tenues médicales, mais l’esprit de la jeune fille refusait de réfléchir davantage et ne faisait que remarquer ce qui l’entourait.
— Savez-vous où vous vous trouvez ? Les sédatifs font encore trop d’effet, déclara l’homme en se levant, laissons-la, je reviendrai dans une heure, finit-il.

Elle se retrouva alors seule dans cette pièce lumineuse et pourtant très froide, elle avait si froid et peur aussi. Que faisait-elle ici ? Pourquoi était-elle attachée ? Qui étaient ces hommes ?
Ça y est, j’émerge, réalisa-t-elle.
À peine eut-elle fait ce constat que la porte s’ouvrit. C’était à nouveau l’homme et ses gardes. Une heure s’était écoulée déjà sans qu’elle s’en rende compte. Soudain, des flashs lui vinrent en tête : l’enlèvement, la lune, le salon, Lukian… Puis le noir.
— Des souvenirs mademoiselle Deniel ? Vous souvenez-vous de quelque chose ? insista l’homme en blouse blanche.
Elle aurait aimé répondre, mais sa gorge était trop sèche et ses lèvres meurtries pour dire quoi que ce soit. L’un des gardes lui apporta alors un gobelet d’eau qu’il lui tendit.
— Tiens. Prends-le, lui aboya-t-il dessus.
Devant la mine abasourdie de la jeune fille qui remua les poignets pour lui rappeler ses entraves, il grommela et approcha le verre de sa bouche.
— Oups, laissa-t-il échapper lorsqu’il déversa le contenu du verre sur son menton plutôt que dans sa gorge.
— M’enfin, que faites-vous ? s’emporta l’homme en blanc, laissez-moi faire et sortez si c’est cela, ordonna-t-il.
Le garde regarda la jeune femme avec mépris et fit un rictus satisfait à son collègue qui hocha la tête comme pour marquer son respect puis il claqua la porte.
Maïwenn regarda celui qui venait d’intervenir en sa faveur pendant que l’eau gouttait de son menton pour tremper sa tunique d’hôpital. Il prit une serviette en papier, posée sur une table au fond de la pièce et l’essuya. Il resta ensuite la fixer un instant avant de la détacher et de se rasseoir en face d’elle.
— Je ne pense pas qu’à l’heure actuelle vous soyez dangereuse.
Elle se frotta les poignets et remit un peu d’ordre dans ses cheveux, généralement ondulés, mais à présent en bataille.
— Mademoiselle Deniel, Maïwenn, savez-vous où vous êtes ? demanda-t-il encore une fois.
— Non, articula difficilement sa patiente.
— Vous êtes dans une clinique psychiatrique de haute sécurité. Savez-vous pourquoi ? Ou bien, qui je suis ?
— Non, souffla-t-elle.
— Je suis le docteur Lenoir, je vous suis depuis votre arrivée, il y a treize mois.
— Treize mois ? répéta Maïwenn.
— Nous avons dû vous mettre à l’isolement et vous sédater pendant de nombreux mois mais la mémoire va vous revenir petit à petit.
— Si vous le dites, rétorqua l’intéressée qui reprenait doucement un débit de paroles normal.
— Faites un effort. Quel est votre dernier souvenir ? insista le docteur.
Maïwenn sembla figée. Elle se concentrait sur les images qui lui venaient en tête.
— Je crois me rappeler d’un hôtel, enfin d’un pub. Pourquoi suis-je ici ?
— C’est ici que l’on place les gens dangereux.
— Je ne suis pas dangereuse.
— Vous avez été jugé comme tel par le tribunal.
— Le tribunal ?
— Vous avez été jugé coupable de meurtre.
— de…
— Vous ne vous rappelez pas avoir tué Pierre Godest ?
— Je ne vous crois pas.
— Vous et certains membres de votre organisation l’avez tué.
— Ca ne peut pas être vrai. Je ne fais partie d’aucune organisation.
— Vous niez faire partie d’un groupuscule se faisant appeler « Les Guides » ?
— Comment, comment connaissez-vous ce nom ? balbutia la jeune femme.
Le docteur Lenoir se leva, marcha jusqu’à la petite table au fond de la pièce et revint vers elle avec un journal qu’il lui tendit.
— Page deux, précise-t-il sans plus de détails.
Maïwenn l’ouvrit et constata avec stupeur qu’une photo d’elle illustrait un article portant sur le meurtre de Pierre Godest pendant la présentation du Visio- nerf. Elle avait été interpellée sur les lieux en compagnie d’un jeune Anglais, Liam Donwell prétendant être un Guide capable de contrôler les rêves d’autrui. Lors de leur procès, on les avait accusés d’être membres d’un mouvement à tendance sectaire, dont le leader, vu aussi sur les lieux, avait réussi à s’enfuir.
Les grands yeux verts de la jeune femme s’obscurcissaient à mesure qu’ils parcouraient les lignes de l’article.
— Parlez-moi de Mathias, votre chef, reprit le médecin.
Maïwenn le regarda, stupéfaite. Comment le connaissait-il.
— En treize mois, nous avons eu le temps de parler de lui… Même si vous ne vous en souvenez plus. Et Liam en parle aussi. Il le décrit comme votre chef et affirme avoir des pouvoirs… Magiques, finit-il en se raclant la gorge.
La jeune femme restait silencieuse, ne sachant pas s’il fallait coopérer ou non.
— Ce sont eux qui se sont baptisés « Les Guides », n’est-ce pas ? interrogea Lenoir.
— Ils ne se font pas appeler comme cela, se sont des Guides, voilà tout.
Lenoir remua sur sa chaise, satisfait qu’elle lui parle enfin d’eux.
— D’après Liam, les Guides peuvent entrer dans les rêves d’autrui et influencer nos pensées. C’est ce qu’a fait Mathias Omnès, il a influencé vos pensées ? reprit-il.
— Pas du tout. Enfin, il est entré dans mes rêves avant que nous nous rencontrions vraiment, mais il ne m’a jamais influencé. Nous sommes équipiers maintenant.
— Je vois, rétorqua Lenoir en notant quelque chose sur son calepin.
— Vous voyez quoi ? s’emporta Maïwenn, vous croyez que je mens, que je suis folle ?
— Équipiers… Et amants, lança son interlocuteur.
— Pas du tout ! s’offusqua la jeune femme.
— Bien sûr, calmez-vous. Donc si je récapitule, votre équipier est un Guide qui peut entrer dans les rêves des gens et les influencer. Vous, vous avez tué un homme et vous vous êtes fait prendre pendant que lui a disparu. Et vous lui faites toujours confiance ?
— Je sais ce que vous pensez, rétorqua Maïwenn.
— Vraiment ? Vous croyez pouvoir lire dans mes pensées ?
— Quoi ? Pas du tout. Je suppose juste que vous vous dites que je me suis fait embrigader par des illuminés qui m’ont lavé le cerveau.
— Et c’est faux d’après vous ?
— Évidemment. J’ai vu ce dont les Guides étaient capables et ça n’a rien à voir avec les agissements d’une secte. Mais vous ne me croyez pas.
— Peu importe. Ce qui compte, c’est ce que vous croyez. Et Pierre Godest dans tout cela ?
— Je ne vois pas de quoi vous parlez. Je n’ai tué personne.
À ces mots, le docteur baissa la tête tout en la secouant et continua de prendre des notes.
— Vous me prenez pour une folle.
— Mathias est le chef de votre équipe, c’est lui qui donne les ordres, n’est-ce-pas ? enchaina Lenoir sans relever ce que venait de dire sa patiente.
— Non pas du tout.
—Vous aviez bien un chef, celui qui vous a dit quoi faire, où aller, pourquoi ? Aidez-moi à vous aider. Quelle est votre idéologie ?
— Je n’en ai pas, combien de fois faudra-t-il que je vous le dise ?
— Bien. Vous maintenez ne pas vous souvenir de comment vous êtes arrivé à cette présentation ni ce qui vous a mené à tuer Pierre Godest ?
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, c’est une erreur, murmura la jeune femme.
L’homme paru très contrarié, remonté même. Il cessa d’écrire, se leva sans un regard pour sa patiente et quitta la pièce.
Après quelques minutes de solitude, les lumières de la pièce s’éteignirent sur Maïwenn. Elle eue beau appeler, personne ne vint et elle finit par s’endormir là, sur sa chaise, dans le froid.

Une lumière vive la réveilla sans qu’elle ait la notion du temps qui s’était écoulé. Un bruit de clé se fit entendre puis le docteur Lenoir apparut dans l’encadrement de la porte avec un plateau de nourriture à la main.
— Bonjour, lança Maïwenn.
Le médecin ne répondit rien et posa le plateau sur la table du fond.
— Pourquoi êtes-vous allé dans une banque de Southampton ?
La jeune femme était fatiguée tant physiquement que psychologiquement et ne put répondre.
— Qu’avez-vous prit dans la salle des coffres ? la pressa-t-il en se positionnant derrière elle.
— Je…
— Oui ? L’adresse où se cache Pierre, c’est ça ?
L’esprit de Maïwenn était encore embrumé.
— Des documents peut-être ? Qui disaient quoi ? incriminaient qui ? répondez ! s’énerva le médecin.
— Vous venez d’employer le présent, souffla la jeune femme.
— Quoi ?
— Vous venez d’employer le présent : « L’adresse où se cache Pierre », vous auriez dû dire l’adresse où se cachait Pierre.
Le médecin se plaça en face d’elle et sembla réfléchir pendant que Maïwenn fixait le néon au-dessus d’elle.
— Il vacille, finit-elle par dire.
L’homme expira alors fortement et gifla Maïwenn qui tomba à terre.
— Ca suffit, dis-moi ce que tu as pris à la banque et où se trouve Pierre, intima-t-il.
Le sol se mit alors à trembler pendant quelques secondes. Puis, il y eu un bruit de déchirement et une fissure se forma sur le mur derrière le médecin jusqu’à devenir un trou duquel surgit la femme polynésienne qui était déjà apparue dans les rêves de Maïwenn.
— Laisse-la tranquille, elle est sous ma protection, dit-elle.
Le médecin Lenoir n’était qu’une illusion crée par Kenneth. C’est lui qui faisait maintenant fasse à la Polynésienne.
— Qu'a-t-elle de si particulier pour que tu interviennes ? demanda l'homme.
— Tu le sauras bien assez tôt. Réglons nos petits différents maintenant, à moins que tu n'aies peur de m'affronter, poursuivit-elle.
— Peur de toi, Noelyse ? Oui, réglons cela tout de suite. Je m'occuperais de ta protégée quand j'en aurais fini avec toi.

Maïwenn fut alors aspirée en avant par la déchirure. La rapidité de l'action fut telle qu'elle eut le souffle coupé. Elle reprit conscience dans le salon où Kenneth gisait à ses pieds, comme mort. Elle tenta de se lever et de s'échapper mais Julie l’en empêcha. Cette dernière l'attrapa par le bras et la jeta à terre.
— Que lui as-tu fait, hein ? Nous savons tous que c'est toi et tu vas payer ! lui cria-t-elle.
Maïwenn, étourdie, ne put rien répondre et la blonde excédée, ordonna aux gardes de s'emparer d'elle, laissant Kenneth au bon soin d'Agathe.
— Amenez-la dans la salle de bains, nous allons l'aider à se réveiller, ordonna Julie.
Très obéissants, les trois hommes traînèrent Maïwenn dans la salle de bains jusqu’à ce que leur nouvelle maîtresse leur fasse signe d'attendre. La blonde prit alors le temps de remplir la baignoire et ceci fait, ses hommes plongèrent la tête de Maïwenn dedans.
— Ça va peut-être lui rafraîchir les idées ! jubila-t-elle.
L'un des hommes remonta la prisonnière à la surface pour qu'elle reprenne sa respiration, puis la plongea à nouveau. Ces quelques secondes d'air ne lui avaient pas suffi, Maïwenn tenta de se dégager. C'est alors qu'elle sentit qu’on lui immobilisait les jambes, pour éviter qu'elle ne se débatte.
Sous l'eau, les bruits venant de la surface étaient comme étouffés pour laisser place aux seuls battements de son cœur qui ralentissaient peu à peu.
Elle allait perdre connaissance lorsqu'on la ramena une nouvelle fois hors de l'eau. Julie la regarda alors avec de la haine plein les yeux, mais aussi du plaisir à la voir souffrir.
— Tu es disposée à nous dire ce que tu lui as fait et comment l'en sortir maintenant ?
Maïwenn, reprit son souffle à plusieurs reprises et Julie perdit patience.
— Réponds ou je te noie de mes propres mains ! dit-elle en la saisissant par le col.
Sa tortionnaire, qui semblait aimer particulièrement son nouveau rôle, poussa l'homme qui lui tenait toujours la tête pour prendre sa place et la plongea violemment de nouveau dans l'eau.
Lukian entra alors dans la salle de bains. Lorsqu'il vu les mains de sa sœur sur la tête de Maïwenn, il se précipita sur elle pour la raisonner avec une telle fougue que les gardes ne purent le stopper. Il attrapa Julie par le bras et l'attira vers lui, permettant ainsi à Maïwenn de sortir la tête de l'eau.
— Tu es folle ou quoi ?! Tu veux la tuer, c'est ça ? hurla-t-il.
— Non, je ne vais pas la tuer, je veux juste lui faire peur pour qu'elle parle.
Voyant son frère en colère, elle décida de changer d'attitude. Depuis toute petite, elle savait comment se comporter pour attendrir son entourage, mais malgré ses efforts, Lukian ne semblait pas se calmer cette fois-ci.
— Tu te rends compte de ce que tu es en train de faire ? Et pourquoi ? Pour obtenir des informations pour grand-père ? Il n'en a jamais eu rien à foutre de nous et tu le sais bien.
—Bien sûr que je le sais, mais je veux qu'elle nous dise comment sauver Kenneth. Tu as vu ce qu'elle lui a fait ?
— Sauver Kenneth ? Cet homme est complètement barje. Il me donne la chair de poule. Tant mieux s'il est dans les vapes, qu'il y reste ! continua Lukian.
— C'est ce que tu penses de lui ? Et bien, sache que c'est la première fois que je rencontre quelqu'un comme moi, hurla sa sœur, hystérique.
Lukian resta stupéfait. Il savait qu'elle pouvait être cruelle, mais de là à s'identifier à Kenneth.
— Et oui, moi aussi je suis barje comme tu dis et je veux le sauver pour qu’il m'apprenne ce qu'il sait. Maintenant, laisse-moi en finir avec elle.
— Je ne vais pas rester là sans rien faire pendant que tu tortures cette pauvre fille. Je crois qu'on a tous dépassé les bornes ce soir.
— Je n'ai rien fait à Kenneth.
Maïwenn avait l'esprit un peu plus clair et voyait en Lukian l'opportunité de gagner du temps avant qu'ils ne décident de l'achever. En furie, Julie la saisit par la gorge et serra de toutes ses forces.
— Si tu m'étrangles, tu ne sauras jamais ce qui s'est réellement passé, réussi à articuler Maïwenn.
— Elle a raison Julie, renvoie les gardes au chevet de Kenneth. Tu vois bien qu'elle ne peut pas s'enfuir, tempéra Lukian.
Les gardes se tournèrent vers Julie qui, après un temps de réflexion, leur fit signe de partir. Maïwenn, accroupit sur le sol, reprenait doucement son souffle lorsque ce fut au tour d'Agathe d'entrer dans la pièce.
— Mais qu'est-ce qu'il se passe ici ? dit-elle en se précipitant auprès de Maïwenn. Vous avez tous perdu la tête ou quoi ? Aider à retrouver Pierre d'accord, mais devenir des meurtriers, sûrement pas !
— Julie, tu devrais retourner auprès de Kenneth, on s'occupe d'elle, enchaîna Lukian, content de trouver un prétexte pour l'éloigner.

Sa sœur céda à contre cœur et regagna le salon. Agathe saisit alors une serviette qu'elle donna à Maïwenn par essuyer ses cheveux et se réchauffer un peu.
— Lukian, nous devons la faire sortir d'ici. Lui faire peur dans ses rêves, c'était drôle, mais je ne peux pas cautionner cela.
Le visage d'Agathe était devenu livide et la panique pouvait se lire dans ses yeux. Son frère acquiesça volontiers et ils entreprirent alors de soulever Maïwenn pour l'aider à se relever. Il demanda ensuite à son ainée de trouver un passage par lequel ils pourraient la faire sortir pendant que lui restait à ses côtés. Elle ouvrit une première porte, mais il s’agissait des toilettes avec une petite lucarne. Toujours en silence, elle ouvrit la seconde porte. Elle venait de trouver le bureau de Richard, pourvut d'une fenêtre coulissante donnant sur l’entrée de la maison.

Agathe entra dans la pièce, ouvrit la fenêtre et passa la tête. Elle aperçut alors deux ombres se faufiler entre les voitures.
— Mathias, c'est toi ? Mathias ? C'est Agathe, viens par là... Vite, murmura-t-elle dans la nuit.
Liam et l’enquêteur se regardèrent, méfiants.
— j’y vais. Nous sommes découverts de toute façon. Vas chercher ta voiture au cas où ça tourne mal, dit Mathias.
Le jeune homme s'exécuta et regagna la route pendant que son compagnon s'approchait avec prudence.
— Lukian et moi voulons faire sortir Maïwenn d'ici. Ils sont devenus fous, ils vont la tuer et nous ne voulons pas être mêlés à ça. On voulait la faire sortir par la fenêtre. Rentre.
— Et Joffrey, où est-il ?
— Il ne savait pas grand-chose et il était bien trop amoché pour parler. Ils l’ont abandonné devant les urgences de Southampton. Tu comprends, c’est l'un des nôtres tout de même, ironisa-t-elle.
Mathias hésita encore un instant, mais s'il voulait sauver sa protégée, il n'avait pas le choix. Agathe vérifia d'abord que le chemin soit libre, puis le conduit dans la salle de bain. Quand elle le vit, Maïwenn poussa un soupir de soulagement. Lui, la serra de toutes ses forces, choqué de voir son état.
— mais qu'est-ce qu'ils t'ont fait ? demanda-t-il horrifié.
Il réalisait l'erreur qu'il avait faite en l'entraînant dans cette histoire. Lui-même était surpris de l'acharnement dont faisaient preuve les alliés de Richard, mais il connaissait les Guides et il avait appris à se défendre... Pas elle.

Ce qui venait de se passer dans cette maison allait à l'encontre de toutes les règles qu'on lui avait inculquées.
Lukian, quant à lui, observait. Il n'avait pas ouvert la bouche, même à l'arrivée de Mathias. Éduqué pour être Varlarc’h, il savait qu'ils étaient allés beaucoup trop loin. La seule manière qu'avait Kenneth pour s'en sortir, c’était d'éliminer la fille.
— Nous devons absolument la faire sortir d'ici au plus vite, finit-il par dire.
Mathias acquiesça et, tout en soutenant Maïwenn, prit la direction du bureau, c’est alors que Lukian lui attrapa le bras :
— Laisse Agathe s'en charger.
Les deux femmes quittèrent alors la pièce.

— Que veux-tu Lukian ? Plus je reste ici, plus je risque de me faire prendre. Je suis surpris que personne ne soit encore venu voir ce qui se passe ici d'ailleurs.
— Ils sont trop occupés par Kenneth. Il est comme dans le coma et Julie pense que Maïwenn en est la responsable. Sache que même si je laisse ta copine partir, je continuerai à chercher Pierre. Nous serons amenés à nous revoir.
— Tu penses toujours que ton grand-père est le mieux placé pour diriger ?
— Pierre a caché l’existence de son fils alors qu’a-t-il fait à Victor ? Pour moi, la réponse est évidente. Il doit répondre de ses actes.
— Tu juges sans savoir. Je suis l’enquêteur ici, laisse-moi faire mon travail.
— Je crois que tu n’es plus objectif. As-tu des preuves qu’il n’ait pas trahi ?
Mathias tourna la tête, embarrassé, il ne pouvait rien révéler pour le moment.
— C'est bien ce que je pensais, continua Lukian.
— Je trouverai de quoi disculper Pierre, ne t'inquiète pas. En attendant, merci de ton aide.
— C'est la première et la dernière fois. Après cette nuit, chacun pour soi.
Agathe revint dans la pièce, seule.
— C'est bon Mathias, ton ami l'a prise avec lui, vous pouvez y aller, dit-elle nerveusement.
— Il y a trois gardes dans le salon, il va falloir que tu coures vite Mathias et maintenant, frappe moi, c'est la seule façon de nous couvrir.
Sans aucune hésitation, Mathias le frappa puis il repartit prudemment vers le bureau de Richard. Lukian, dont la lèvre était rougie par le sang qui coulait, s'allongea ensuite sur le sol pendant qu'Agathe donnait l'alerte. Les gardes se précipitèrent dans la salle de bains pour constater l'évasion de leur prisonnière et le temps qu'ils rejoignent leur véhicule, la fugitive avait une bonne avance. Ceci ne les empêcha pas de se lancer à sa poursuite.

Liam appuyait sur l'accélérateur pour être sûr de ne pas être rattrapé, mais il n'y avait qu'un seul chemin pour rejoindre la route principale, impossible de tromper leurs poursuivants.
— Putain Liam ! Ils ne vont pas nous laisser partir comme ça, accélère ! cria Mathias.
— Je ne fais que cela.
Accélérant un peu plus sur la petite route, le contrôle du pick-up devenait approximatif.
— Attention ! s'écria Mathias.
Une paire de feu venait en face d’eux dans l’autre sens alors que la voie était trop étroite.
— Un tracteur ? Non mais on est maudit ou quoi ? hurla Liam.
L'engin venait de mettre son clignotant pour tourner dans un petit chemin de terre sur leur gauche, mais ils ne pouvaient pas risquer de s'arrêter. Liam accéléra encore et contourna le tracteur en entrant dans le fossé sous les hurlements de ses passagers. Le tracteur s'immobilisa immédiatement. Dans le rétroviseur, Liam vit le conducteur brandir son poing dans leur direction en hurlant de toutes ses forces.

— Où allons-nous maintenant ? demanda-t-elle à Liam.
L'adrénaline venait de retomber et le jeune homme était à présent silencieux.
— Et mon père, Mathias ? Ils vont le tuer après ça, hein ? dit-il sans répondre à la question de Maïwenn.
— Agathe m'a dit qu'ils l'ont déposé à l'hôpital avant d'enlever Maïwenn. C'est l'un des nôtres, ils savent qu'il ne parlera pas de cela à la police ou même au grand cercle tant que Pierre ne sera pas revenu.

Le jeune anglais prit alors son portable. Sa mère lui avait laissé un message l'informant que son père se trouvait effectivement aux urgences. Bien que soulagé de savoir son père en vie, l'angoisse de ne pas avoir plus de précisions lui fit garder le silence quelques minutes avant de reprendre la parole :
— Nous avons un bateau à la Marina de Southampton, je vous amène là-bas pour la nuit. J'irais demain récupérer vos affaires au Carlson Inn, annonça-t-il.
À trois heures du matin passé, ils étaient tous exténués, peu importait où ils passaient la nuit. Maïwenn finit même par s'endormir sur la banquette arrière.
Une heure plus tard, Liam gara sa voiture sur le parking de la marina. Le bateau familial était très spacieux et avait tout le confort nécessaire.
— Mon père est banquier, il aime impressionner ses clients.
— Je n'ai rien dit, précisa Mathias.
— Tu n'avais pas besoin, j'ai vu ton regard, souri le jeune anglais.
Pendant ce temps, Maïwenn dormait toujours. Lorsque Mathias ouvrit la portière, il resta immobile un instant, les yeux rivés sur la jeune femme.
— J'espère que ça valait le coup de la mêler à tout ça, lâcha Liam.
— Je vais être plus prudent à l'avenir, répondit Mathias, embarrassé.
Kenneth vs Noelyse by Laportequigrince
Toujours au chevet de Kenneth, les deux sœurs attendaient le retour des gardes.
Julie était inhabituellement silencieuse et tout en passant un linge humide sur le front de son nouveau mentor, elle fixait Agathe d'un air suspicieux.

Cette dernière était la plus âgée de la fratrie et c'était aussi elle qui ressemblait le plus à leur mère. Elle avait quitté le cocon familial très tôt et était maintenant en passe d'épouser un Guide espagnol avec qui elle vivait à Barcelone. Lorsque sa famille lui avait demandé de venir passer l'été en Bretagne, elle était loin de se douter de ce qu'ils allaient lui demander de faire. Pourtant, elle les connaissait, elle aurait dû savoir que « Vouloir profiter d'elle avant son mariage » n'était pas juste une façon de parler. Hanter des rêves l'avait amusée, son côté peste probablement, mais elle ne voulait pas aller plus loin. Par contre Lukian, le petit dernier, faisait tout son possible pour répondre aux attentes de leur famille sans jamais y parvenir. Il tentait de le cacher, mais elle savait qu’il avait aussi bon fond. Julie par contre, avait toujours eu des tendances sadiques.

Dans ces conditions, impossible de savoir ce qu'elle pourrait lui faire si elle apprenait son rôle dans l'évasion de la prisonnière.
— Comment a-t-elle fait pour s'échapper ? Où étais-tu pendant ce temps ? Vous l’avez aidée, je ne vois que cela comme explication, lança Julie, devenue inquisitrice.
— Je te jure que non. Ils étaient deux et ils nous sont tombés dessus par surprise, n'est-ce pas Lukian ?
Le jeune homme, assis à la table du salon, acquiesça de la tête sans un mot. Il semblait pensif même lorsqu'Agathe s'approcha de lui.
— À quoi penses-tu ? lui demanda-t-elle.
Il tourna la tête vers la fenêtre d'un air grave, mais aussi blasé.
— Je vais continuer seul la recherche de Pierre.
Julie s'approcha à son tour.
— Tu ne peux pas faire ça. Tu n'as pas le droit de nous laisser. Il faut qu'on sauve Kenneth. Lui saura quoi faire, s'emporta-t-elle.
Son petit frère se leva alors brusquement pour s'approcher de Kenneth.
— Tu me fatigues avec lui. Après tout ce qu'il a fait, tu le défends ? Nous avons des règles à respecter !
— Les règles sont faites pour être contournées. Nous n'obtiendrions rien sinon.
— Il a torturé deux personnes ce soir et tu trouves qu'il a obtenu ce qu'il voulait ? C'est un légume maintenant.
— Je t'interdis de dire cela ! Il va se réveiller, rétorqua Julie.
— Je me demande quand même ce qu'il se passe dans sa tête en ce moment, dit Agathe tout en s'accroupissant près de lui.

Kenneth et Noelyse se faisaient face. Sans aucune raison apparente, le sol se désagrégea ne leur laissant qu'un pic de roche pour leurs pieds. En dessous d'eux, le néant. Puis, ce fut au tour des murs de vaciller et de se démanteler peu à peu jusqu’à devenir une substance visqueuse attirée dans le vide.
— C'est tout ce que tu peux faire ? Je m'attendais à plus impressionnant, devineresse.
— Je ne cherche pas à t'impressionner Kenneth.
— Que veux-tu alors ? Pourquoi protèges-tu cette fille ? N'es-tu pas censée rester neutre ?
— Je la protège parce qu'il doit en être ainsi, tu l'apprendras à tes dépens.
— Sache qu'il faudra bien plus qu'un de tes tours de passe-passe pour m'arrêter.
— Donne-moi ta main que je te montre ton avenir.
L'homme, méfiant mais curieux, lui tendit la main. Noelyse marcha alors sans difficulté dans le vide pour le rejoindre et la lui prit.

Les rivaux se retrouvèrent alors dans un couloir d'hôpital dont le personnel passait devant eux sans même les voir.
Elle le mena jusqu'à la porte d'une chambre et lui fit signe de l'ouvrir. Allongé dans un lit, raccordé à toutes sortes d'appareils, se trouvait un homme dont le visage tourné vers la fenêtre n'était pas visible. Kenneth regarda Noelyse avec un rictus aux lèvres laissant transparaître une certaine appréhension.
— D'accord devineresse, je suppose que c'est moi dans ce lit ?
Elle ne répondit pas. Kenneth s'approcha doucement et aperçut son double, les yeux grands ouverts, mais vidés de toute expression.
— Qu'est-ce qui me prouve que ce n'est pas une illusion ?
— Je n'en ai pas besoin. Le futur parle de lui-même si tu continues dans cette voie. Suis-moi.
Noelyse s'avança jusqu'au mur en face d’eux, jeta un regard à Kenneth et le traversa. Ce dernier lui emboîta le pas sans hésitation. De l'autre côté, caché derrière un immense arbre, Kenneth se vit au cœur d'une forêt luxuriante. Son double avait ses mains sur les tempes d’un homme, à genoux en face de lui. Cette vision du futur ravit Kenneth, mais bientôt une femme brune, qu'ils ne virent que de dos, surgit par-derrière et asséna au double un coup violent à l’aide d’un bout de bois. Celui-ci s'écroula presque instantanément.

Tout à coup, les oiseaux au-dessus d'eux se figèrent en plein vol. Ils étaient les seuls à pouvoir bouger librement.
— Voilà comment tu finiras dans le coma à l'hôpital. En as-tu suffisamment vu ? lui demanda Noelyse.
— Oui. Si tout ceci est vrai, grâce à toi je sais comment l'éviter à présent. Je dois maitriser cette Maïwenn avant qu'elle ne m'assomme. Merci beaucoup de ton aide. Ne fais pas cette tête ! Tu ne pensais tout de même pas que j'étais prisonnier de ton illusion ? s’amusa-t-il avant de disparaître dans un éclat de rire.
Noelyse impassible, disparut à son tour de la vision.

La première personne que vit Kenneth en revenant à lui fut Julie, soulagée de le voir reprendre connaissance.
— Que vous est-il arrivé ? Nous nous inquiétions tellement pour vous, lui dit la jeune fille.
L'homme se releva doucement, scrutant tout autour de lui.
— Où sont mes hommes ?
— Elle a réussi à s'échapper. Je les ai envoyés la rattraper, répondit Julie, paniquée à l'idée de le décevoir.
— Ce n'est pas grave nous serons amenés à nous revoir de toute façon, dit-il en époussetant sa chemise froissée.
Bonjour John Clerks by Laportequigrince
Author's Notes:
Ce chapitre revient de loin puisque cela fait un moment que je n'ai pas posté! En tout cas, j'espère que vous allez tous bien (vos proches aussi) et que vous allez passer un bon moment à lire ce texte!
Dix heures du matin, le soleil brillait et se reflétait dans l’eau du port où des nuées d’oiseaux recherchaient les miettes laissées par des plaisanciers. Une légère brise faisait tinter les mats des bateaux et, assis là sur le bois chaud de ce magnifique voilier, Mathias réussit presque à oublier les ennuis dans lesquels il s’était fourré jusqu’à ce que son téléphone sonne.

— Et ben, vous êtes dur à joindre Monsieur Omnès, s’exclama Philippe lorsque Mathias décrocha.
— Ouais, quelques petits soucis, rien de grave. Alors, le verdict ?
— C’est officiel, Maïwenn est bien la petite fille de Pierre.
—Ah…D’un côté, tant mieux, ça peut expliquer ses capacités mais de l’autre ça la met davantage en danger.
— C’est vrai. Je vais faire d’autres tests et j’attends les résultats des comprimés que tu m’as donné l’autre jour. Je te tiens au courant.
— Merci. À bientôt Philippe.

Lorsqu’il regagna la cabine, Maïwenn sortait de la douche et se trouvait dans le salon. Vêtue de jeans et d’un t-shirt, ses cheveux encore humides collaient à la peau de ses bras nus.
— Que se passe-t-il encore ? demanda-t-elle en voyant le visage fermé de Mathias.
— C’est officiel. Tu es la petite fille de Pierre.
— J’imagine que ça n’arrange pas nos affaires.
— C’est peu dire. Tant que Pierre n’est pas disculpé, cela te mets en danger mais cela explique pourquoi tu m’éjectes de tes rêves. Probablement une capacité de ton côté Guide, conclut-il enfin.
— Oui ça me servira pour m’évader par l’esprit quand je serai en prison pour meurtre, rétorqua Maïwenn avec moins de légèreté. Je n’arrive pas à croire qu’on m’ait caché la vérité tout ce temps. Victor était-il en bas de chez moi par hasard ?

Mathias s’approcha d’elle et posa ses mains sur ses épaules :
— Écoute, pour le moment nous devons nous concentrer sur notre mission : innocenter Pierre.
— Et mon père.
— Et ton père bien sûr. Tiens, j’y pense, tu devrais arrêter de prendre tes médicaments. Tu sais maintenant que tu n’es pas folle.
— Je ne sais pas, je n’ai pas le droit de les arrêter brutalement, cela peut être dangereux je crois. Il faudrait que je demande à Trubard.
Mathias fronça les sourcils.
— Allez, essaye au moins de diminuer la dose progressivement alors, négocia le jeune homme.
— J’interromps quelque chose peut être ?

La voix venait de l’extérieur, juste à l’entrée de la cabine. Mathias se retourna rapidement et recula Maïwenn de son bras pour la placer derrière lui. Un homme, avec une épaisse touffe de cheveux ébouriffée, se tenait devant eux.
— Je ne voulais pas vous faire peur, continua-t-il, tout en entrant.
Il était vêtu d’un pantalon de costume sombre et d’un pull léger gris souris dont le col en V laissait apparaître une chemise blanche. Il avait sous le bras un blaser bleu marine et dans sa main, une vieille sacoche en cuir. Il posa ses affaires sur la table du salon et s’installa tranquillement sur un siège.

Un fan de Columbo celui-là, se dit d’emblée Maïwenn.
— mais allez-y, je vous en prie, faites comme chez vous ! lui lança Mathias.
— Désolé pour mon irruption dans vos… Petites affaires jeune homme, mais il y a plus urgent pour le moment.
— Tout d’abord, qui êtes-vous ? demanda Maïwenn, offusquée par ce manque de politesse.
— Ah oui pardon. Je m’appelle John…John Clerks. Je suis historien.
— Et vous nous voulez quoi John Clerks, historien ?
— Je veux la vérité, c’est tout, Monsieur Omnès.
— Comment connaissez-vous mon nom ? demanda l’intéressé en l’attrapant l’intrus par le col.
— On se calme Mathias. Je le sais, tout comme je sais que vous avez de gros ennuis, rétorqua Clerks, regardez dans ma sacoche.
Maïwenn s’exécuta et sortit un journal français. Sur la première page on pouvait lire : « Meurtre de Victor Godest, l’entreprise dans la tourmente et des suspects introuvables » le tout accompagné des photos de Pierre et Maïwenn.
— Oh c’est pas vrai ! lâcha la jeune femme.
— Il va falloir être plus discret, maintenant que tu es recherchée. Encore que comme tu n’es pas très photogénique on a peut-être une chance, railla Mathias en regardant la une.
— Ce n’est pas drôle.
— Je suis d’accord avec elle, acquiesça Clerks, toujours aux mains du Guide.
— mais attendez voir une minute ! Ce livre est de vous ? lui demanda Maïwenn en montrant un ouvrage trouvé dans la sacoche.
— Oui, j’en suis l’auteur.
— Lâche le Mathias.
— Non, je ne crois pas, il ne m’inspire pas confiance, il semble fourbe, argumenta l’intéressé.
— S’il te plait, insista Maïwenn.
Pour avoir la paix, Mathias finit par obtempérer, non sans bousculer Clerks une dernière fois.
— Ma voisine m’a conseillé de vous lire, expliqua alors la jeune femme.
— Je suis content d’avoir des fans en France ! s’enorgueilli John.
— Je n’irais pas jusque-là, corrigea la jeune femme. Vous connaissez les Guide mais en quoi pouvez-vous nous aider ?
— Comme vous devez déjà le savoir, mon père s’est fait harcelé par un Guide pendant la guerre. C’est ce qui m’a conduit à faire des recherches poussées, mais ceci m’a aussi apporté de nombreux ennuis. Vos congénères, Mathias, ne voient pas d’un bon œil que j’enquête sur eux. Il y a plusieurs années de cela, j’ai été contacté par Victor Godest. Il était au courant de mes recherches. Il voulait des informations sur une mort qu’il jugeait suspecte.
— Une mort ? s’inquiéta Maïwenn
— Oui, il m’a promis toutes les informations en sa possession si je découvrais ce qui était arrivé à un comptable, mort il y a des années. Il m’a dit qu’on avait conclu à l’époque à une crise cardiaque mais qu’il soupçonnait autre chose.

Mathias devint crispé. Il avait déjà entendu parler de cette histoire et n’avait pas envie qu’elle remonte à la surface.
— Et en quoi cela peut nous aider ? dit-il sèchement.
— J’ai appris beaucoup de choses sur les Guides. J’ai transmis ces informations à Victor peu de temps avant qu’il ne meurt. Je pense avoir trouvé l’identité de l’assassin de ce comptable. Malheureusement toutes les personnes que j’ai interrogées se sont rétractées par la suite... Etrange non ?
— Qui était cet homme ? Qu’avait-il de si important ? interrogea Maïwenn.
— Et bien, il était comptable dans une entreprise que possédaient les frères Godest avant que Richard n’en devienne le seul propriétaire. Victor soupçonnait des falsifications de comptes et des détournements.
— Cela ne nous explique en rien comment vous nous avez trouvé, le coupa sèchement Mathias.
L’enquêteur voulait absolument changer de sujet pour ne pas faire face aux informations qu’avait Clerks et Maïwenn commençait à le remarquer.
— C’est simple, je vis dans la région et quand j’ai appris pour « l’accident » de Monsieur Donwell, je me suis dit que ça valait le coup de venir faire un tour… J’ai eu raison.
— Et pourquoi devrions-nous vous croire sur parole ? rebondit la jeune femme.
— Parce que vous êtes dans de sales draps et je pense être le seul à pouvoir et surtout à vouloir éclairer votre lanterne, sourit l’homme.
— Dans ce cas, nous vous écoutons Monsieur Clerks, dit Maïwenn en lui faisant signe de se rasseoir à la table.
L’homme sembla soulagé. Il s’exécuta puis il commença son récit :
— Pour les besoins de mon enquête, je suis allé en Bretagne. J’ai fouillé dans le passé de l’époque et retrouvé le fils d’une petite frappe de Quimper. Pas très malin, après quelques verres, ce dernier m’a parlé de son père qui se vantait souvent d’avoir commis le meurtre parfait pour le compte de bourgeois qui vivaient à l’étranger. Après quelques recherches, il s’est avéré que son père avait reçu une forte somme d’argent et surtout un emploi de conducteur de camion dans une société de la région, la TFG.
— La TFG ? Est-ce que ce nom doit nous évoquer quelque chose ? demanda Maïwenn.
— Mathias, cela vous évoque-t-il quelque chose ? sourit l’historien.
— Transport de France Godest, une des sociétés de Richard, répondit l’intéressé.
— Tu déconnes. Richard l’aurait payé pour tuer cet homme ?
— Tout le monde a cru à une crise cardiaque alors que, toujours d’après ce que m’a raconté son fils, l’homme aurait sympathisé avec sa cible. Profitant d’une soirée arrosée, il lui aurait mis du poison, à l’époque indétectable, dans son verre.
— Mais je suppose que vous n’avez aucune preuve de cela, minimisa Mathias.
— Pas directement, mais j’ai réussi à me procurer le contrat d’embauche et lorsque j’ai fait part de mes découvertes à Victor, il a semblé très intéressé.
— Alors pourquoi n’en a-t-il jamais parlé ? dit Maïwenn.
— Parce qu’il est mort avant de le pouvoir, répondit John.
— Etes-vous en train d’insinuer que Richard aurait fait éliminer son propre frère ? demanda Mathias.
— Tout ce que je sais, c’est que Victor voulait appeler son frère et le faire avouer pour pouvoir l’enregistrer. Malheureusement, je n’ai jamais su s’il avait réussi.

Les deux jeunes gens se regardèrent à nouveau.
— Mathias, tu penses à la même chose que moi ?
— Bien sûr, la cassette qu’on a trouvée dans le coffre de Pierre, dit-il en se levant.
— Vous avez une cassette ? Qui a-t-il dessus ? s’empressa de demander Clerks.
— Nous n’avons pas pu l’écouter encore, lui répondit Maïwenn.
— Nous devons absolument récupérer la cassette. Nous n’avons pas non plus eu le temps de lire les documents trouvés chez Pierre, ajouta Mathias en se levant.
Les preuves de Pierre by Laportequigrince
Pendant que Clerks et Mathias faisaient le gué de l’autre côté de la rue, Maïwenn se dirigea vers le Carlson Inn et passa discrètement par-dessus les rubans posés par la police. Sans perdre de temps, elle récupéra la cassette qui se trouvait toujours à l’arrière du vieux téléviseur. Puis, elle ramassa quelques-unes de ses affaires et retrouva les deux hommes.

— Où allons-nous maintenant jeunes gens ? demanda John.
— Nous ? Maïwenn et moi, retournons au bateau écouter l’enregistrement, vous, vous faites ce que vous voulez, rétorqua Mathias.
— Ah non mon bon garçon, je vous ai dit pas mal de choses, je fais partie du voyage, c’est donnant-donnant et non-négociable.
Mathias protesta encore avant d’admettre qu’ils n’avaient pas le choix. Ils retournèrent donc tous les trois à la marina. De nouveau assis autour de la table du salon, le suspens était à son comble lorsque Mathias appuya sur le bouton de lecture.

« Richard ? C’est Victor… Comment vas-tu ? »
« Bien et toi ? Que me vaut le plaisir de ton appel ? »
« Je vais entrer dans le vif du sujet…Je sais ce que tu as fait à ce pauvre homme »
« Je ne vois pas du tout de quoi tu parles, quel homme ? »
« Le comptable qui sortait avec Roselyne, l’assistante de Pierre »
« … »
« J’ai parlé à celui que tu as payé, il m’a tout raconté…Tu l’as engagé dans ton entreprise ensuite »
« Tu penses savoir beaucoup de choses mais as-tu des preuves pour m’accuser ainsi ? »
« Tu nies, donc ? Et si j’en parle au grand cercle ?»
« Que veux-tu à la fin ? »
« La vérité, Roselyne mérite bien cela. Et Pierre aussi »
« Ah tiens, Pierre ! Le fils prodigue, on y revient toujours. Je n’ai rien fait du tout au comptable. »
« Bien sûr. Tu vas devoir t’expliquer cette fois Richard, c’est très grave. »
« Arrête tes menaces immédiatement »
« Et puis, quel courage. Tous les documents sont signés de la main de ta femme »
« Comment ? Revois tes sources, Rose n’a jamais signé de documents sans mon accord. Laisse ma famille tranquille, car à partir de maintenant tu n’en fais plus partie. »

La cassette se finissait ainsi. Aucun aveu ni aucune preuve contre Richard ne ressortait clairement.
— Et bien. N’est pas enquêteur qui veut. Comment peut-on être chef de branche et si peu subtile dans un cas pareil ? s’indigna Clerks.
— C’était son frère, le défendit Maïwenn, il s’est laissé emporter par ses sentiments.
— Ouais grossière erreur. Du coup, nous n’avons rien, conclut Mathias.
— Tu devrais lire ça
Mathias se saisit alors de l’enveloppe que lui tendait Maïwenn. Il s’agissait des informations amassées par Victor et une lettre écrite de sa main à destination de Pierre que le Guide lu à haute voix :

Mon cher frère,
C’est la boule au ventre que je t’écris cette lettre. Lors de notre dernière conversation téléphonique je t’ai fait part de mes inquiétudes quant à ma sécurité et celle de ma famille mais sans t’en donner la raison. Je préfère te l’écrire afin que tu puisses conserver une preuve de ce que je vais t’annoncer. On me suit depuis quelque temps, j’en suis persuadé et ce depuis le jour où j’ai voulu confronter notre frère à son effroyable geste.
En effet, j’ai découvert que la mort de ce comptable, l’ami de ton assistante de l’époque, n’était pas naturelle mais qu’on l’avait empoisonné. L’homme qui l’a exécuté s’est vu offrir un poste dans l’entreprise de Richard, comme tu pourras le constater dans les documents ci-joints.
Je n’ai aucune idée du pourquoi de ce meurtre, détournement de fond j’imagine, mais lorsque j’ai voulu en discuter avec Richard, il n’a rien voulu savoir. Je le soupçonne maintenant de vouloir m’éliminer afin de camoufler son acte. Bien sûr, je pourrais prévenir le grand cercle, mais les informations que j’ai en ma possession, et que je te transmets avec cette lettre, sont trop minces pour affirmer quoi que ce soit. Je crois me souvenir que l’une de tes amies est une devineresse, peut être pourrait-elle nous aider ?
Cependant s’il devait m’arriver malheur, je compte sur toi mon petit frère pour faire la lumière sur cette sombre histoire.

Affectueusement
Victor

Une copie d’un contrat de travail et la retranscription de la conversation qu’avait eue John avec le fils du meurtrier accompagnaient la lettre.
— Effectivement, c’est léger, mais c’est un début, concéda Mathias.
— Dans sa lettre, Victor demande à son frère si son amie « Devineresse » peut les aider. Je n’avais pas fait le lien, mais, il y a quelques mois, Pierre est allé en Polynésie rendre visite à une vieille amie, dit John d’un ton enthousiaste. Avec un peu de chance, c’est la même. Pourquoi un si long voyage sinon.
— mais comment savez-vous tout cela ? s’indigna Maïwenn.
— Que voulez-vous c’est en étudiant à fond mes sujets…
— En épiant plutôt… le coupa Mathias
— En étudiant, insista Clerks, que je connaîtrai le plus de choses sur les Guides.
— Richard avait laissé un message sur le répondeur de Pierre lui disant qu’il avait vu une certaine… Noelyse je crois. Ils ont peut-être vu la même personne, pointa la jeune femme.
— Et cette personne sait peut-être des choses au sujet du meurtre. La devineresse comme il l’appelle, surenchéri Mathias.
— Une devineresse, de mieux en mieux, ironisa Maïwenn.
— Noelyse ? Pas très courant, dit l’historien tout en sortant des documents de sa sacoche avant de poursuivre. Je crois avoir déjà vu ce prénom au cours de mes recherches.
— mais vous êtes quel genre d’historien au juste ? Vous travaillez pour une université ?
— Non, plus maintenant. Je me consacre aux Guides et à mes livres.
— Vous vous trimbalez toujours avec tout ça ? s’étonna Mathias.
— On a déjà cambriolé ma maison, je préfère effectivement avoir l’essentiel sur moi. L’interrogatoire est fini ?
Il tourna rapidement les pages de ses cahiers à la recherche de l’information.
— Tiens voilà. Je n’ai pas grand-chose à son sujet : elle voit les évènements passés, présents ou futurs.
— Elle est devineresse donc, s’amusa Maïwenn.
— C’est bien cela, répondit Clerks sans relever l’ironie, Noelyse ferait partie d’une grande famille de Guides qui sera, je pense, à la réunion sur l’île de Till.
— Vous êtes aussi au courant pour la réunion ? demanda Mathias un brin énervé.
— Disons que tout le monde ne tient pas autant sa langue que vous, répondit l’homme, très satisfait de lui-même.
Ils ne leur restaient plus que quelques jours pour retrouver Pierre ou Noelyse avant que n’ai lieu la conférence de presse puis la réunion du cercle.

Les documents en leur possession ne disculpaient pas Pierre mais prouvaient en revanche que Richard était mêlé de près ou de loin à un meurtre. Ils ne pouvaient ignorer ces informations et encore moins les garder pour eux. Aussi, le soutien de Noelyse serait le bienvenu tout comme celui de la mère de Mathias mais cette dernière vouait une haine sans limite à Pierre. Il avait longtemps été son mentor mais le meurtre du comptable les avait éloignés. Elle était persuadée que son ancien patron avait fait assassiner son compagnon pour masquer des problèmes d’argent.

Clerks leur proposa alors d’aller chez lui pour scanner les documents et les envoyer par mail à Roselyne afin de la convaincre de les aider. L’opération était risquée, car si elle en parlait à Richard, ils perdraient leur effet de surprise et lui, aurait le temps de préparer sa défense. Cependant, ils devaient tenter le tout pour le tout.
La maison de Clerks, située dans un petit village au cœur de la New Forest, était délabrée. Sans parler du jardin en friche qui n’avait pas dû voir de tondeuse depuis des mois.

Malgré la clé introduite dans la serrure, la porte d’entrée resta bloquée. L’historien, embarrassé par cette situation, lui donna un coup d’épaule pour qu’elle s’ouvre et se justifia aussitôt de cet accueil surprenant :
— Comme je vous l’ai dit, ma maison a été visitée et depuis la porte d’entrée reste coincée. Il faut vraiment que je m’en occupe, mais avec tous mes voyages, je n’ai pas eu le temps.

Désormais légèrement paranoïaque, il vivait quasiment dans le noir. Seule la cuisine, qui donnait sur une véranda, permettait à la lumière d’entrer. John alluma le plafonnier, laissant ainsi ses invités découvrir un peu plus son intérieur dans lequel de nombreuses reliques égyptiennes, probablement fausses, ornaient des meubles sculptés. La seule trace de modernité dans cette pièce était l’ordinateur portable posé dans un coin et recouvert de plusieurs livres anciens empilés les uns sur les autres.

John invita les jeunes gens à s’asseoir sur le canapé après l’avoir épousseté. Il les laissa ensuite seuls quelques minutes, le temps d’aller chercher une imprimante scanner qu’il posa sur la table basse devant eux. Dans ce décor, Maïwenn et Mathias étaient très mal à l’aise. John semblait être une personne solitaire. Était-il réellement fiable ? Il se disait historien mais semblait sur au chômage et obsédé par les Guides.
— Je sais ce que vous vous dîtes, la bibliothèque devant la fenêtre, qui est cet énergumène ? mais rassurez-vous, je ne suis pas fou… Juste un peu trop prudent, je l’avoue. Depuis que Victor est décédé, je suis méfiant.
Tout en disant cela, il déroula une longue rallonge afin de brancher l’imprimante et alluma l’ordinateur.
— En guise de bonne foi, je vous laisse regarder tout ce que j’ai récolté ces dernières années. Donnez-moi une minute, dit-il en quittant la pièce.
L’homme revint quelques instants plus tard, un carton dans les bras.
— Je ne laisse rien dans mon ordinateur sans avoir d’écrits… Trop risqué.
Le choix de Roselyne by Laportequigrince
Author's Notes:
Et je continue à poster, même si je ne suis pas persuadée qu'arrivé à ce nombre de chapitre, vous ayez encore le courage de lire!
Enfin, s'il y a quelques personnes perdues sur cette histoire et bien...merci! :-p
C’était une belle journée et Roselyne était bien décidée à parfaire son bronzage au bord de la piscine après le déjeuner. Elle dressait la table de la cuisine pour le repas de midi lorsqu’elle entendit sonner son téléphone portable, resté dans le salon. C’était un texto.
Elle saisit son téléphone, s’assit confortablement dans son canapé et commença sa lecture :
« Roselyne, je t’ai envoyé un mail avec des documents en pièces jointes, je pense que cela pourrait t’intéresser - Mathias. »

Intriguée, elle consulta ses messages et parcourut avec scepticisme les documents envoyés par son fils, puis resta assise un moment, perdue dans ses pensées. Elle se leva ensuite énergiquement pour prendre son sac à main et ses clés de voiture.
Au volant, Roselyne ne pouvait s’empêcher de ressasser le contenue des documents. Était – ce vrai ? Si c’était le cas, tout était remis en question et il lui devait des explications.
C’est avec une grande fébrilité qu’elle s’apprêtait à faire irruption chez Richard lorsqu’elle fut freinée dans son élan par la voix de ce dernier discutant dans le salon avec un autre homme. Elle décida alors d’écouter discrètement leur conversation en se plaçant sous une fenêtre.
— Alors comme ça elle t’a quitté ?
— Je pense que c’est rattrapable, ce n’est pas la première fois qu’elle me fait le coup.
Roselyne n’avait jamais entendu cette voix auparavant. Elle semblait jeune et peu assurée face à Richard, ce qui l’intrigua un peu plus.
— Tu aurais dû être plus attentionné avec elle, je sais que ce n’est pas facile de feindre des sentiments mais quand même ! D’autant plus que tu devais les empêcher de se rencontrer et apprendre ce que sa famille savait.
— Comme je vous l’ai déjà dit, ils ne savent rien. La seule chose étrange était les contacts dans ses rêves que je m’efforçais de faire passer pour des cauchemars sans importance. Vous dîtes qu’ils se sont rencontrés ?
— Oh que oui et je peux te dire qu’ils se rapprochent un peu plus tous les jours.

Il y eut un silence. Roselyne attribua cela au choc que le jeune homme avait reçu par cette nouvelle.
— Il faut croire que tu n’avais pas tant d’emprise sur elle. Il va falloir passer à la vitesse supérieure. Je veux que tu ailles sur l’île, sans te faire voir bien sûr, et que tu me débarrasses de cette gêneuse. On m’a rapporté que Kenneth l’a laissé filer, prête-lui main forte pour la retrouver et tant qu’à faire, occupe-toi aussi de l’enquêteur, Mathias. Tu peux disposer.

Le jeune homme ne répondit pas, mais Roselyne put entendre ses pas se diriger vers la sortie. Elle eut juste le temps de se cacher dans les hortensias longeant l’entrée et ainsi voir l’homme de dos. Blond, les cheveux courts, habillé d’un pantalon de costume et d’une chemisette, elle ne l’avait jamais vu auparavant.
Plus remonté que jamais, elle pénétra dans la maison et se dirigea vers Richard qui ne put cacher sa surprise.

— Que fais-tu ici ? Nous allons partir pour la réunion du grand cercle, lui dit-il.
— Tu m’as menti depuis le début espèce de salaud !
— Mais de quoi parles-tu ?
— De Christian, c’est toi qui l’as fait assassiner.
— Je ne connais pas de Christian, as-tu perdu la raison ?
— Tu ne connais même pas son nom ? Tu me répugnes ! Le comptable que tu as fait assassiner en me laissant croire que c’était Pierre le responsable.
— Écoute, tu te méprends, je n’ai jamais rien fait à cet homme. Par contre, on a effectivement toujours soupçonné Pierre.
— Arrête, je vois clair maintenant, tu m’as manipulée. Tu es prêt à tout pour parvenir à tes fins… Même liquider ton frère.
— Il n’a jamais été question de tuer Pierre. J’estime seulement qu’il ne doit pas devenir notre chef. Lui et ses idées seraient dangereux pour tous les Guides.
— Je ne parle pas de Pierre, mais de Victor.

Richard ne put rien répondre. Son visage se crispa et il se contenta de la fixer droit dans les yeux avant que son regard ne soit attiré par un autre point derrière elle.
— Ne fais pas ça ! hurla-t-il en se précipitant vers Roselyne.

Cette dernière se retourna alors et vit Rose avec un vase à la main, qu’elle lui fracassa sur le crâne. La mère de Mathias s’effondra aussitôt sur le tapis.
— Qu’as-tu fait ? balbutia Richard.
— Elle savait. Nous sommes allés trop loin pour faire marche arrière maintenant. Nous n’avons pas fait ces sacrifices pour qu’elle vienne tout gâcher. Je téléphonerai à Patrick dans la voiture pour qu’il s’occupe du corps, finit-elle froidement.
— Elle est peut-être en vie, on ne peut pas la laisser ainsi, s’exclama Richard.
— Je t’ai connu moins scrupuleux.
Rose s’approcha alors de son mari avec qui elle vivait depuis plus de cinquante ans.
— Je sais que tu n’aimes pas te salir les mains, mais il n’y a plus de retour possible.
Elle posa ensuite ses mains sur les joues de Richard pour le rassurer.
— Bientôt, tu seras notre chef et tout ceci ne sera qu’un mauvais souvenir. Nous devons partir.

Avec un sang-froid inquiétant, Rose prit son mari par le bras et l’entraîna dehors, où leur chauffeur les attendait pour les conduire à l’aéroport, laissant Roselyne gésir sur le tapis du salon. Richard la suivit sans dire un mot car il savait qu’elle avait raison, c’était le prix à payer pour être le nouveau dirigeant. Il avait toujours voulu le pouvoir et pour l’obtenir, il devait mettre de côté ses états d’âme. Une fois installée dans la voiture, Rose appela son fils.
— Patrick, c’est ta mère, où es-tu ?
— Bonjour mère… Je suis à la maison, j’allais partir pour l’hôpital, pourquoi ?
— Ton père et moi avons besoin de ton aide. Roselyne a eu une sorte de… Un accident chez nous.
— Quoi !! Que s’est-il passé ?
— Elle a en quelque sorte… Glissé. Je ne peux pas t’expliquer maintenant nous sommes en route pour l’aéroport. Contacte quelques hommes et va avec eux pour t’assurer qu’on… S’occupe d’elle.
— Mais est-ce qu’elle est….
— Oui. Je dois te laisser mon fils. Nous comptons sur toi.

Elle replaça ensuite son téléphone là où elle l’avait pris et se tourna vers Richard.
— Ne fais pas cette tête, j’ai raison, n’est-ce pas ?
— Tu as raison Rose.
— Te souviens-tu, il y a plus de quarante ans, lorsque la devineresse nous a annoncé notre perte à cause du fils de Roselyne et de la descendance de Pierre ? J’ai su qu’il fallait faire quelque chose. J’ai engagé un homme pour supprimer l’amant de Roselyne, ce petit comptable.
— C’est toi qui as commandité son meurtre ? s’exclama Richard.
— Je pensais ainsi empêcher Roselyne d’avoir un fils et ensuite quand nous avons su que Pierre et sa femme n’auraient pas d’enfant, je nous croyais sauvés.
— Et tu ne savais pas que le comptable falsifiait des documents pour moi.
— Pas du tout.
— Sa mort a alerté Victor, qui a fini par se douter de quelque chose. Je suis désolé ma Rose de ne t’avoir rien dit.
— Ce n’est rien. L’important c’est que tu n’as pas hésité lorsqu’il a fallu prendre une décision concernant Victor. Tu l’as fait. Tu es né pour être notre chef. Je dirais même, notre chef désigné.
— C’est vrai. Après cela, je ne peux que réussir. L’échec n’est pas une option.
— À cet instant, je tiens à toi plus que jamais. Ton père était faible. Quand il a su pour la liaison de Pierre qu’a-t-il fait ? Il lui a juste imposé d’aller te rejoindre en Grande-Bretagne et d’épouser Antoinette. C’est cette Françoise que j’aurais dû faire disparaître. Sans son bâtard de fils, nous n’en serions pas là. Nous devons nous battre encore. Tu seras le chef et je serai ta conseillère. À nous deux, nous allons redonner ses lettres de noblesse à notre branche et très vite, à toutes les autres.
— Que ferais-je sans toi ? Je n’aurais jamais eu le courage pour Victor si tu n’avais pas été là. Décidément, l’adage dit vrai : derrière chaque grand homme, se cache une femme.
— Nous devons nous débarrasser de cette Maïwenn et de l’enquêteur par la même occasion.
— J’ai déjà envoyé quelqu’un s’en charger.
— Je t’adore, dit Rose les yeux remplis d’admiration, avant de poser un baiser sur sa joue.

Patrick n’avait jamais tenu tête à sa mère, pour preuve ce mariage qu’il avait accepté à contre cœur et qu’il subissait comme une punition. Lorsque sa mère lui avait parlé de la venue de Françoise dans son hôpital, c’est avec beaucoup de zèle qu’il avait exécuté sa tâche.
Pour qui se prenaient Victor et Pierre avec leur invention ? Pourquoi ne pas exposer les Guides au grand jour tant qu’à faire ? Pour la cause, il avait accepté un mariage de convenance. Hors de question qu’il ait gâché sa vie pour rien, ruminait-il.
Le médecin reposa ses affaires, plus question d’aller à l’hôpital. Il s’assit sur une chaise de la cuisine, posa ses coudes sur la table et réfléchit à la situation. Ce qu’il s’apprêtait à faire était risqué, il en était conscient, beaucoup plus risqué que de changer les médicaments d’une vieille dame pour la faire taire.

Lorsqu’il sortit de ses pensées, une demi-heure s’était déjà écoulée et il fallait qu’il se décide vite. À bien y réfléchir lui aussi était mouillé jusqu’au cou dans cette histoire et la perspective de contrarier sa mère l’effrayait bien plus que les éventuelles poursuites judiciaires.
Sa décision était prise, le corps de Roselyne devait disparaître et pour cela, il contacta des Varlarc’h à la solde de Richard pour qu’ils se chargent de la basse besogne.
C’est tout de même avec une certaine appréhension qu’il arriva devant le porche de la maison où un homme l’attendait, les autres étant déjà à l’intérieur.
L’anxiété qu’éprouvait Patrick quant à ce qu’il allait trouver lui passa vite, car le Varlarc’h avait une nouvelle surprenante à lui annoncer.
Amy l'infirmière by Laportequigrince
Author's Notes:

Françoise, la grand-mère de Maïwenn n'est pas à l’hôpital par hasard...

Amy, infirmière, avait l’habitude des retards de son mari sur leur lieu de travail, car il ne pouvait rien refuser à sa mère. Il avait ce besoin incessant de plaire à Rose, qui n’avait pourtant jamais eu le moindre geste de tendresse envers lui. Elle avait toujours du mal à s’intégrer dans cette famille et notamment auprès de cette femme à la poigne de fer qui ne la trouvait pas assez forte pour son fils. Elle savait très bien que Patrick ne l’aimait pas autant qu’elle l’aimait.

Ils fréquentaient la même université depuis déjà deux ans lors de leur premier rendez-vous. Ce qu’elle ignorait à l’époque et qu’elle apprit beaucoup plus tard, c’est qu’il s’agissait en réalité d’un arrangement entre Richard et son père. Jeune fille, elle avait remarqué dès le début ce bel Apollon fêtard qui faisait tourner toutes les têtes sur le campus. Elle avait alors naïvement pensé qu’elle pourrait lui faire oublier l’épicière dont il s’était entiché pendant quelque temps mais elle s’était voilé la face. Patrick l’avait épousée car il n’avait pas osé s’opposer à sa mère, et même le fait d’accepter de quitter son île natale pour la Bretagne n’avait pas suffi à gagner son cœur. Il la considérait comme celle qui lui avait donné trois enfants, rien de plus. D’ailleurs, elle avait passé des nuits entières à pleurer les premières années de leur mariage. Le divorce ? Elle y avait souvent pensé, mais avec la perfidie de ses beaux-parents, elle aurait pu dire adieu à ses enfants. Cependant, Amy avait la patience comme grande qualité et elle sentait que l’heure de la revanche viendrait bientôt.

Elle sentit son cœur peser de nouveau dans sa poitrine en repensant à ces années-là, alors elle secoua la tête pour expulser ses pensées négatives.
Il est vrai que depuis quelque temps, elle avait gagné des points en acceptant de s’occuper de Françoise et de veiller à ce que personne d’autre qu’elle ne lui donne ses médicaments. Elle était contre au début, jugeant cela immoral, mais elle avait dû céder devant la pression familiale.

Tout en préparant les pilules destinées à aggraver l’état psychologique de la vieille femme, elle vérifia l’heure. Patrick avait une heure de retard, mais qu’avait-il de si important à faire ?
Une de ses collègues l’interpella tout-à-coup ce qui la fit revenir sur Terre brutalement.
— Le médecin-chef est là avec un agent de police, ils viennent voir ta patiente euh…Mme Deniel je crois, lui dit-elle, quelque peu agitée.
— Que veulent-ils ?
— Aucune idée, mais en tout cas, ça ne rigole pas.

Les mains d’Amy se mirent à trembler sur le petit plateau rempli de médicaments. Elle le posa dans la précipitation et prit son téléphone pour appeler Patrick. Si la police était là, ce ne devait pas être par hasard, ils allaient être découverts, si ce n’était pas déjà fait :
— Je n’ai pas le temps de te parler. Nous avons un problème ici, dit son mari en décrochant.
— Nous en avons un plus gros à l’hôpital, je peux te l’assurer.
— Ah oui, alors écoute ça : Roselyne a eu un accident si tu vois ce que je veux dire et ma mère m’a demandé de me charger du corps, seulement voilà, arrivé ici, devine quoi ? Plus de corps !
— Ta mère a assassiné Roselyne, c’est ça ? Et toi, tu as accepté de faire le sale boulot ensuite ? Tu te rends compte de ce que tu me dis, un meurtre. Vous êtes tous devenus fous !
— Arrête tes sermons ! Tu es aussi impliquée que nous et si l’on veut s’en sortir, il faut faire ce qu’il faut ! De toute façon, elle a disparu… Tu as entendu ? Plus de corps ! Nous devons absolument la retrouver… Maintenant que tu as appelé, tu voulais quoi ? dit-il avec mépris.
— Ce que je vais te dire va, je l’espère, te ramener à la raison… chuchota-t-elle.
— Je ne t’entends pas. Parle plus fort ou je raccroche. Je suis dans la merde là, tu comprends !
— Je ne peux pas parler plus fort, c’est ce que je voulais te dire. La police est ici avec le médecin-chef, dans la chambre de Françoise… Je fais quoi s’ils me posent des questions ?
Patrick resta plusieurs secondes sans rien dire.
— Et bien tu te tais, c’est ce que tu fais le mieux… Je vais essayer de venir au plus vite.
— Si tu continues à me traiter de la sorte, je vais beaucoup parler plutôt ! Comme d’habitude, je ne peux pas compter sur toi… Je raccroche, le médecin-chef arrive, mais dépêche-toi de venir ici.

Elle tenta de faire disparaître les médicaments qu’elle s’apprêtait à donner à Françoise, mais le médecin était déjà à son niveau.
— Je vous cherchais Madame Godest. La police est avec moi, l’affaire est grave. Il y a eu une dénonciation concernant le traitement de Madame Deniel. On accuse votre mari de lui administrer des médicaments trop puissants. D’ailleurs où est-il ?
— Il a un petit problème familial. Cela doit être un malentendu.
—Donnez-moi les médicaments que vous alliez donner à Madame Deniel et tout cela sera vite éclairci, intima le chef.
— Et bien… Je vais chercher le flacon, balbutia Amy.
— S’il vous plaît… Je vais prendre aussi ceux-là, rajouta le médecin en montrant du doigt les comprimés sur le plateau.

La panique envahit l’infirmière. S’il prenait ces pilules, ils découvriraient tout. Faisant mine d’être maladroite, elle fit tomber le plateau dont le contenu s’éparpilla sur le sol. Elle se précipita alors pour ramasser les médicaments et les mettre dans sa poche.
— Mais que faites-vous ? Donnez - les - moi enfin ! lui ordonna le médecin-chef en la regardant d’un air méfiant. Venez avec moi, je pense que l’agent de police veut vous parler, continua-t-il.

À la limite du malaise, Amy le suivit jusqu’à la chambre de la patiente où se trouvaient un agent de police ainsi qu’une femme qu’on lui présenta comme la belle-fille de Françoise. L’ambiance était très tendue.
— Madame Godest, je présume, demanda le policier.
— C’est cela.
— Savez-vous où se trouve votre mari ?
— Il ne devrait pas tarder, répondit-elle encore une fois, la voix tremblante.
— Très bien, nous allons l’attendre. C’est bien vous qui administrez les médicaments ?
— Tout à fait.

Elle décida ensuite de ne rien ajouter, car dès qu’elle avait donné les pilules au médecin-chef, tout était fini pour eux. Il reconnaîtrait tout de suite les anti-psychotropes puissants prescrits habituellement à des malades plus atteints qu’elle et surtout plus jeunes. Bien sûr, elle pourrait prétexter d’avoir fait aveuglément confiance à son mari, mais compte tenu de ses années d’expérience, cela serait peu crédible. Quant à Patrick, il ne pourrait pas prétendre ignorer les dangers de ces médicaments dans un cas comme celui de Françoise. Un doute l’envahit tout-à-coup… Et si Patrick ne revenait pas ? Elle regarda sa montre, il avait une heure de retard.

Sans s’en apercevoir, elle prit une grande inspiration puis expira bruyamment, elle venait de comprendre qu’il ne reviendrait pas. Tous se tournèrent vers elle, mais le regard d’Amy fut attiré par le médecin qui regardait les pilules dans sa main. Il leva les yeux et la fixa avec dégoût. Il venait d’identifier les médicaments qu’il tenait et de s’apercevoir qu’ils ne correspondaient pas au flacon. Une telle histoire allait faire scandale. Pourtant, il se tut, inutile de provoquer un esclandre devant la famille.

Jusqu’à présent Madeline était restée silencieuse, abasourdie. Tôt dans la matinée, elle avait reçu un coup de téléphone de la police et elle s’était précipitée à l’hôpital pour s’assurer que Françoise allait bien. Elle avait alors rencontré l’agent de police et le médecin-chef. C’était incompréhensible. Pourquoi vouloir du mal à sa si vieille belle-mère ? Un souci de plus alors que son mari était toujours en garde à vue et sa fille en cavale. Sans oublier le saccage de la maison de Françoise pour lequel elle devait encore se rendre au poste de police.

— Mais enfin, en tant qu’infirmière, vous devez savoir si ces médicaments sont les bons ou non, lança-t-elle froidement à Amy.
— Allons, calmez-vous, demanda le médecin avec condescendance.
— Non. Je ne me calmerai pas tant que cette histoire ne sera pas réglée ! Je vais au commissariat pour une autre affaire, mais je ne manquerai pas de demander des éclaircissements.
— Une autre affaire ?

L’agent venait de lever la tête de son petit calepin. Le cas qu’on lui avait mis entre les pattes allait-il prendre une tournure intéressante ?
— La maison de ma belle-mère a été saccagée il y a quelques jours. La police a été prévenue par l’appel d’un voisin.

Le policier resta dubitatif pendant que Madeline quittait la pièce.

— Nous serons mieux dans mon bureau, dit le médecin-chef.

L’agent de police acquiesça et invita Amy à les suivre. Elle s’exécuta, espérant toujours l’arrivée surprise de son mari.

End Notes:

Merci à ceux qui continuent la lecture!

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