Airmid by Eanna
Sélection FlamboyanteSummary:


Alphonse Mucha, Poésie



Il y a plusieurs milliers d'années, sur les plaines et les montagnes de la verte Irlande, régnaient les Túatha des Danann. Un peuple de dieux, de magiciens, de fées, de guerriers. Un panthéon si vaste qu'aujourd'hui seuls quelques noms demeurent évocateurs. Ériu, Dagda, Lug...

Aujourd'hui, c'est l'histoire d'une Túatha oubliée que nous allons conter. Une jeune fille aussi brave que les guerriers et les guerrières qui ont mené son peuple. Elle combattait dans l'ombre avec son esprit, son savoir. La terre, les arbres et les fleurs lui ont donné son pouvoir, lui ont insufflé la sagesse dont elle tire son nom.

Airmid.


Categories: Conte, Fable, Mythologie Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 6 Completed: Oui Word count: 6982 Read: 11191 Published: 06/03/2019 Updated: 18/04/2020
Story Notes:

Je me décide enfin à publier le texte que j'avais soumis il y a 4 ans à l'appel à textes "En quête d'enquêtes", qui n'avait pas été retenu (honnêtement je m'y attendais, il ne collait pas suffisamment au thème et puis j'avais bâclé la fin parce que l'inspi m'était venue le dernier jour avant la deadline, donc là déjà on est sur des chances très minimes de succès XD).

Je me suis enfin décidée à le reprendre, le retravailler un peu, et le voici ! :) Il y a beaaaaucoup de mythologie irlandaise, j'espère que ça ne perdra pas les lecteurs, j'ai a priori expliqué chaque terme un peu "technique" ou en tout cas on comprend avec le contexte...

Bonne lecture !

1. Prologue by Eanna

2. Chapitre 1 : Slán agat by Eanna

3. Chapitre 2 : Oidhreacht by Eanna

4. Chapitre 3 : Imní by Eanna

5. Chapitre 4 : Foilsiú by Eanna

6. Chapitre 5 : Fágáil by Eanna

Prologue by Eanna
Author's Notes:
Un court prologue pour commencer :)
L’Irlande. Ses vertes étendues, ses lacs, ses pierres levées et ses montagnes. Imaginez cette terre, il y a plus de trois mille ans. Sentez le vent qui s’engouffre dans vos vêtements, dans vos cheveux. Les embruns qui s’accrochent à votre peau, lui donnant un goût de sel sauvage. Les herbes de la lande à vos pieds qui murmurent des histoires, chantent des légendes. Des noms vous parviennent, que vous connaissez peut-être ou n’avez jamais entendus….

Túatha Dé Danann. Ces dieux venus des îles au nord du Monde, qui ont combattu les Fir Bolg pour conquérir l’Irlande. Des magiciens, des druides, des héros. Leurs noms vous diront peut-être quelque chose… Dagda. Le druide, détenteur du chaudron d’abondance, de la harpe Dur da Blá. Núada. Le roi au bras d’argent et au glaive invincible. Lug. Le dieu-roi dont la lance mortelle tue à chaque coup donné.

D’autres noms sont évoqués, ceux de guerriers, de magiciennes, mais vous tendez l’oreille et alors vous en entendez un, plus faible, chuchoté comme un secret. Airmid. Pourquoi le dire tout bas ? Comme si elle était moins importante, comme si son histoire ne méritait pas d’être écoutée comme celle des autres. Pourtant elle est entrée dans la légende, comme eux. Et la légende, c’est l’histoire « qui doit être lue ». Plus vous y songez, plus la lande semble ne prononcer qu’un seul mot autour de vous, comme pour vous pousser à entendre cette histoire. Alors vous vous allongez au milieu des bruyères et des genêts, et vous les écoutez murmurer, agités par le vent. Airmid. Airmid. Airmid
End Notes:
C'est succinct, mais j'espère que cette petite entrée en matière vous aura plu et vous donnera envie de lire la suite :) Cette histoire fera 4-5 chapitres (j'ai découpé la nouvelle, pour que ce soit plus digeste), déjà tous écrits donc, que je posterai tous les 2-3 jours je pense !
N'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé :)
Chapitre 1 : Slán agat by Eanna
Author's Notes:
Oh là là je suis tellement désolée d'avoir mis autant de temps à publier ce chapitre ! Cette fic m'est totalement sortie de la tête après avoir posté le prologue...

Le titre du chapitre signifie "Adieu" en gaélique irlandais.

Bonne lecture, j'espère que ça vous plaira et que je ne vais pas vous perdre avec les noms et lieux de la mythologie :)
Une main lui secoua l’épaule, d’abord doucement puis plus vigoureusement. Airmid entrouvrit les yeux, éblouie par la lumière qui inondait sa chambre. Il était déjà si tard ? Elle se redressa et cligna des paupières pour s’habituer à la luminosité. C’est alors que la mémoire lui revint : elle n’était pas dans sa chambre, elle avait passé la nuit près de la fontaine de Santé. Son frère Miach lui avait confié la veille plusieurs plantes à incorporer à l’eau, afin d’entretenir sa magie qui guérissait les blessés que l’on y plongeait.

Elle se redressa totalement et sourit à Cairdre, son plus proche ami, assis près d’elle. Son sourire s’effaça lorsqu’elle remarqua son air soucieux et son teint blême.

- Je t’ai cherchée partout, murmura-t-il. Airmid, il s’est produit quelque chose d’épouvantable, et je ne sais pas comment te l’annoncer…

Maintenant parfaitement réveillée, Airmid sentit son coeur battre plus vite et ses mains trembler. Cairdre était poète, il savait toujours comment annoncer les nouvelles, comment trouver les mots et les assembler, c’était son don. S’il était si démuni en cet instant…

- Je t’écoute, souffla Airmid en tâchant de garder une voix ferme.

- Tu te souviens du bras de Núada, commença-t-il.

Oui, évidemment. Lors de la première bataille de Mag Tuired plusieurs années auparavant, Núada avait perdu son bras lors d’un combat singulier contre Sreng, un Fir Bolg. Afin qu’il pût rester roi des Túatha, le père d’Airmid, le dieu-médecin Dian Cécht, le lui avait remplacé par un bras d’argent, qui avait valu à Núada le surnom d’« Airgetlám ».

Mais peu de temps avant la seconde bataille de Mag Tuired, Miach, le frère d’Airmid, avait fait du bras d’argent un bras véritable, de chair et de sang. Cet exploit lui avait valu le respect et la reconnaissance de son roi. Malheureusement, Núada avait perdu la vie lors de la seconde bataille, tué par Balor, le roi des Fomoires que les Túatha combattaient. Lug l’avait vengé en tuant Balor, et était devenu roi à son tour, mais l’exploit de Miach n’avait pas été oublié et Lug le tenait en aussi haute estime que Núada avant lui.

- Où veux-tu en venir ? demanda-t-elle avec angoisse.

- Ton père… n’a jamais vraiment accepté que Miach l’égale auprès de nos chefs.

- Mais si enfin, il était fier de lui, tout comme moi !

Airmid se souvenait du sourire éclatant qui avait illuminé le jeune visage de son frère lorsqu’il avait fait montre de ses connaissances et de son savoir auprès des dieux. Elle-même, qui se contentait d’étudier l’herboristerie et de veiller sur la fontaine de Santé, était fière que son petit frère se hissât au niveau de leur père dans le savoir de la médecine.

- Airmid, écoute-moi s’il te plaît. Ton père… reprit Cairdre d’une voix où perçait l’anxiété.

Elle sentit la joie de ces souvenirs s’envoler à ces mots. Elle l’enjoignit à poursuivre d’un signe de tête.

- Ton père a tué Miach, énonça-t-il d’une voix hachée. Ça s’est passé cette nuit, je t’ai cherchée partout en espérant que tu pourrais arrêter sa folie…

Airmid mit quelques instants à comprendre ce que lui disait Cairdre. Elle se sentit vaciller, sa vue se troubla. Elle ne pouvait pas croire ce qu’elle entendait. Son père ne pouvait pas… Quelle raison… Son père était un dieu ! Il ne pouvait pas avoir assassiné son propre fils, pas de sang-froid, c’était impossible. C’était un accident, c’était forcément un accident, il n’aurait jamais fait cela.

- Je ne peux pas le croire, murmura-t-elle, presque pour elle-même.

- La jalousie fait faire des choses abominables, répondit Cairdre en prenant sa main dans la sienne. Miach a accompli un exploit que ton père n’aurait jamais pu réaliser, et nous connaissons l’orgueil des dieux…

- Je ne peux pas le croire ! s’écria-t-elle en se levant brusquement. Tu mens, tu mens ! Père n’aurait jamais fait cela !

Cairdre se leva à son tour, l’air si grave qu’il ressemblait à un vieux druide.

- Airmid, je l’ai vu faire… De mes propres yeux, je l’ai vu.

- Tais-toi ! hurla-t-elle en se laissant tomber sur le sol, la tête dans les mains. Tais-toi, tais-toi…

Elle sentit la main de Cairdre sur son épaule et éclata en sanglots. Elle ne voulait pas y croire, pas Miach, pas lui, pas son petit frère… Cairdre ne lui avait jamais menti, elle savait qu’il disait vrai, mais c’était tellement douloureux ! Elle agrippa la main sur son épaule et la serra dans la sienne, si fort qu’elle lui faisait probablement mal mais elle avait l’impression de chuter dans le vide et la main de Cairdre l’empêchait de complètement sombrer.

- Je veux le voir, dit-elle d’une voix éteinte au bout d’un moment de silence.

- Airmid, Miach a été décapité…

- Ça m’est égal, je veux le voir ! s’exclama-t-elle. Tu crois que ce genre de chose me fait peur ? À chaque bataille je vois arriver des guerriers mutilés ici, il y a longtemps que ça ne m’impressionne plus.

Décapité… Une bouffée de haine à l’égard de son père la submergea. Miach pouvait soigner toute mutilation sauf celle-ci. Un coup d’épée, une lance en plein coeur, il y aurait survécu en se guérissant lui-même. Mais Dian Cécht s’était assuré qu’il ne pût pas y survivre. La scène s’imposa à son esprit et Airmid sentit son sang bouillir. Elle se redressa, les yeux secs et la gorge serrée, elle était prête. Cairdre la prit par la main et ils retournèrent au Cairn Baile, le lieu sacré attribué à Dian Cécht où ils avaient grandi, elle et Miach.

Le corps de Miach était étendu sur un monticule de rondins de bois recouvert d’un linceul. Sa tête avait été replacée comme si elle n’avait jamais été tranchée. Si elle n’avait pas eu connaissance des faits, Airmid aurait pu croire qu’il était mort paisiblement. Surmontant sa peine, elle se pencha vers lui et l’embrassa sur le front en un adieu silencieux.
End Notes:
Voilà, j'espère que ce premier chapitre vous a plu ! Quand j'ai commencé à écrire ce texte pour l'appel à texte il y a 4 ans, j'ai hésité à partir sur un ton vraiment "légende", mais ça devenait très vite lourd et pompeux tel que je m'y prenais, alors j'ai choisi de garder mon style habituel, plus classique mais moins casse-gueule ;)

Il y a 5 chapitres + le prologue au total sur cette histoire, je publierai les 4 suivants dans le courant du mois d'août :) Et merci à tous ceux qui ont reviewé le prologue ♥♥♥
Chapitre 2 : Oidhreacht by Eanna
Author's Notes:
Et voici le chapitre 2 ! (oui, cette fois j'évite l'attente de plusieurs semaines entre 2 chapitres, sinon cette histoire va vraiment traîner dans mon ordi pendant des mois encore...)

J'espère que ça vous plaira, on commence à aborder vraiment le thème de la "quête" qui était celui de l'AT !

Le mot "oidhreacht" signifie "héritage" en gaélique, et ça se prononce à peu près [aïrokt].

Bonne lecture !
Airmid dut puiser tout son courage dans la terre pour faire face à son père, lors de son jugement. Meurtrier. Traitre. Le dieu guérisseur était agenouillé face à Lug, la tête inclinée, mais ses yeux ne fixaient pas le sol. Airmid le voyait fusiller leur roi du regard, elle voyait ses mains trembler et sa mâchoire crispée. Aucun remords ne semblait l’habiter, pour le crime qu’il avait commis.

- Dian Cécht, ton acte exige un châtiment, asséna Lug. Tu as pris une vie, de la façon la plus parjure qui soit. Ton fils était innocent de tout crime, seule la jalousie a motivé ton geste.

Airmid sentit la colère et le chagrin gonfler son coeur, mais elle ne pouvait s’exprimer. Le jugement revenait à Lug, et à lui seul. Elle ne pouvait que contempler, et songer à son frère si sauvagement assassiné, pour le seul motif qu’il avait dépassé son maître.

- Ma sentence sera la suivante. Dian Cécht, tu seras privé tes pouvoirs.

Un murmure parcourut la foule des Dé Danann présents. Lug demeura impassible, semblant ignorer les réactions à son jugement.

- Je ne te laisse que celui de te guérir. Ne pouvant pas mourir à moins de subir une trahison semblable à celle que tu as infligée à ton fils, tu auras l’éternité pour faire pénitence. Tu seras exilé sous un dolmen, loin de notre terre, où tu purgeras ta peine.

Malgré elle, Airmid éprouva une once de compassion pour son père qui, elle le voyait bien, luttait pour ne pas montrer son désespoir. Dian Cécht se releva, lentement, et redressa la tête, fixant leur dieu droit dans les yeux.

- Les rois ont la mémoire courte semble-t-il, Airgetlám, dit-il en insistant sur le surnom de Lug que lui avait valu son bras d’argent. Miach n’a fait qu’achever mon oeuvre.

- Tu as été récompensé pour cette oeuvre, mais tu as tourné le dos à cette reconnaissance le jour où tu as fait payer à ton fils le talent qu’il avait hérité de toi, répondit Lug, le regard dur et froid.

Le dieu-médecin demeura silencieux. Airmid ignorait s’il acceptait le jugement, ou s’il tâchait de ne pas alourdir sa peine. Elle évita son regard, lorsqu’il leva les yeux vers elle, et ne fit pas un pas vers lui lorsqu’il s’éloigna, entamant un exil qui ne connaîtrait pas de fin.

La sentence était sans appel.



Le bûcher de Miach fut porté jusqu’à la plaine des Piliers, près d’un lac. Lug était présent, le rituel de mort fut exécuté par Dagda. La pluie tombait, se mêlant aux larmes d’Airmid et des autres Túatha. Lorsque Lug mit le feu au bûcher, le crépitement des flammes se mêla à celui des gouttes d’eau sur le lac.

Les cendres de Miach furent enterrées au bord du lac, près de la tombe de Núada comme Lug l’avait souhaité. Le jeune dieu guérisseur reposerait à jamais près du roi auquel il avait rendu toute sa légitimité de souverain. Une pierre blanche émergea des profondeurs du lacs et vint recouvrir le monticule de terre sous lequel dormaient désormais les cendres.

- Miach, que ton esprit n’erre pas trop longtemps avant de rejoindre Tir na nOg, le pays de l’Éternelle Jeunesse, déclama Dagda d’une voix aussi profonde que la terre. Tes exploits seront chantés sur l’île d’Irlande aussi longtemps que ceux qui s’en souviennent vivront.

Il s’interrompit avant de reprendre d’une voix plus douce.

- Airmid, mon enfant, approche.

La jeune femme obéit, le pas hésitant. Dagda prit sa main dans la sienne et reprit :

- Je ne peux pas ramener Miach à la vie. Mais ma magie est assez puissante pour te transmettre ses pouvoirs. Airmid, par la volonté de Núada, ton frère a été élevé au rang de dieu de la Guérison. Je connais tes prédispositions pour la médecine des plantes, c’est pourquoi je pense qu’il est juste que te revienne son statut de dieu. Airmid, je te nomme déesse de l’Herboristerie, et je n’ai aucun doute quant au bon usage que tu feras de tes nouveaux pouvoirs.

Encore abasourdie, Airmid s’inclina devant le druide qui lui sourit chaleureusement. Elle sentit alors une chaleur passer dans tout son corps et, lorsque Dagda lâcha sa main, c’était une force nouvelle qui semblait l’habiter.

- Je m’engage à servir le peuple des Túatha en vertu de l’honneur qui m’est fait, dit-elle en se tenant bien droite. Je perpétuerai le travail de mon frère et transmettrai ses connaissances et les miennes à ceux qui viendront après nous.

Alors les Túatha face à elle s’inclinèrent. Lug et Dagda eux-mêmes lui témoignèrent le respect dû à son nouveau rang et à ses nouveaux pouvoirs en baissant la tête. Puis dans le silence, l’assemblée se dispersa. Tous rejoignirent leurs cairns respectifs, Lug disparut dans un éclat de lumière, Dagda s’évanouit dans la brume avec sa harpe, et bientôt il ne resta plus que Cairdre et elle devant la pierre blanche.

Aussi brutalement que si la foudre la frappait, Airmid sentit s’abattre sur elle tout le désespoir et la peur que les précédents instants avaient quelque peu annihilés. Elle se laissa tomber à genoux devant la tombe de Miach, ses longs cheveux roux trainant dans la boue et son visage ruisselant de larmes et de pluie.

- Je ne peux pas… gémit-elle. Je ne peux pas faire ça, je n’en suis pas capable… Cairdre, je ne serai jamais à la hauteur, je ne suis pas digne du rang de déesse.

- Dagda et Lug croient en toi, Airmid, lui dit-il en s’agenouillant près d’elle. Ils savent que tu peux poursuivre le travail de Miach.

- Mais il en savait tellement plus que moi ! À quoi me servent ses pouvoirs si je n’ai pas le savoir nécessaire pour les mettre en pratique ? Il connaissait les plantes comme personne, et il n’avait même pas trouvé toutes leurs vertus…

- C’est la tâche qui t’est dévolue à présent, Airmid. Peu importe le temps que ça prendra, je sais que tu parviendras à achever son travail et à transmettre ce savoir aux Túatha qui nous succèderont.

Airmid fut prise d’un nouveau sanglot. D’une main tremblante, elle effleura la pierre blanche en murmurant :

- Miach… Je ne peux pas faire ça sans toi… Reviens, je t’en prie…

Cairdre l’entoura de ses bras et elle se laissa aller contre lui, pleurant silencieusement. Ce fut alors qu’un phénomène étrange se produisit… La terre se mit à vibrer, comme si toutes les vies qui s’y trouvaient cherchaient à sortir. Airmid et Cairdre se relevèrent, leurs mains jointes, figés dans la stupeur.

- Airmid, regarde ! s’exclama Cairdre en désignant la tombe.

La jeune femme contempla, ébahie, la pierre blanche se couvrir de feuilles, de fleurs, de branches et de graines. Il semblait y en avoir des centaines de variétés, dont beaucoup qu’elle n’avait jamais vues. Elle lâcha la main de Cairdre et s’approcha de la tombe. Elle n’en croyait pas ses yeux, d’où venaient toutes ces plantes ?

Un étrange brouillard déroba alors à ses yeux tout ce qui l’entourait et dans le vent, une voix lui chuchota à l’oreille : « Voici toutes les plantes qui peuplent notre terre. À toi d’en trouver les vertus, de les nommer, comme je l’ai fait avant toi. Longue vie à toi, petite soeur. »

La brume se dissipa et Airmid se rendit compte qu’elle souriait. La confiance de Lug, de Dagda, de tous les Túatha Dé Danann, n’était que peu de chose face à celle que lui accordait son frère. Elle se tourna vers Cairdre qui parut soulagé de la voir sourire. Tous les deux, ils collectèrent la myriade de plantes qui couvrait la pierre, faisant apparaître une grande besace dans laquelle Airmid disposa délicatement chaque feuille, chaque graine, chaque pétale. Lorsqu’ils eurent terminé, elle contempla la tombe, redevenu blanche comme neige. Puis son regard se tourna vers le soleil au zénith, qui perçait les nuages maintenant que la pluie avait cessé.

Elle voyait se dessiner devant elle la longue route vers la connaissance, vers la possibilité de guérir tous les maux à l’aide de ce que la terre lui donnait. Son voyage commençait.
End Notes:
Voilà, on entre dans la quête en elle-même, celle de la connaissance absolue de l'herboristerie, qui est la véritable essence de la déesse Airmid dans la mythologie celte (quasiment aucun personnage n'a été inventé dans cette histoire, il n'y a que Cairdre, et encore j'étais convaincue d'avoir utilisé un personnage existant mais je ne trouve nulle part ce nom dans les figure mythologiques celtes, donc je suppose que j'ai dû l'inventer !).

Merci d'avoir lu :)
Chapitre 3 : Imní by Eanna
Author's Notes:
Comment ça, le dernier chapitre publié date de début août ? :mg:
Vraiment désolée pour cette attente, la publication de cette histoire m'est tout simplement sortie de la tête, et je profite du confinement pour me tenir à jour sur les textes que j'ai écrits et jamais publiés, donc voici le chapitre 3 ! (il en reste 2 ensuite... j'espère qu'ils arriveront avant décembre 2023 --->)

Le titre du chapitre "Imní" signifie "anxiété, inquiétude" en gaélique, et se prononce plus ou moins comme il s'écrit (ça dépend des régions d'Irlande !).

Bonne lecture !
Tant d’années s’écoulèrent. Le temps n’a pas de prise sur les Túatha, ils peuvent choisir de rester jeunes éternellement ainsi que le fit Lug avant de mourir, ou de prendre l’apparence de vieillards comme aime à le faire Dagda. Airmid traversa les décennies et demeura la même. Ses longs cheveux roux flamboyaient dans le soleil levant lorsqu’elle partait cueillir des plantes à l’aube, et prenaient les reflets du couchant quand elle retournait à son cairn le soir venu.

De nombreux rois succédèrent à Lug, jusqu’aux trois frères Mac Gréine, Mac Cécht et Mac Cuill qui épousèrent les trois petites-filles de Núada : Ériu, Fódla et Banba. De nombreuses batailles eurent lieu également, et les talents d’Airmid furent démontrés plus d’une fois. De par son statut de déesse, elle avait à présent le pouvoir de ressusciter les morts en les plongeant dans la fontaine et en récitant des incantations magiques.

Airmid n’avait jamais revu son père. Les années passant, elle avait été si absorbée par sa tâche qu’elle n’avait plus pensé à lui. Seul Miach et la confiance qu’il avait placée en elle lui importaient.

Et pourtant, bien qu’Airmid eût passé plus d’un siècle attelée à son travail, une plante refusait encore de lui livrer leurs secrets. Parmi toutes celles que lui avait données Miach, il en demeurait une dont elle ignorait les vertus… ou les propriétés funestes.



— Les guetteurs parlent d’une trentaine de bateaux, au large de la côte, dit Cairdre assis à côté d’elle tandis qu’elle triait ses plantes nouvellement cueillies.

— Ils savent d’où ils viennent ?

— Quand je les ai quittés, ils étaient trop loin pour qu’on puisse le voir. Ils ont dû se rapprocher depuis.

Airmid acquiesça, tâchant de ne pas montrer son trouble. Une trentaine de bateaux, cela faisait un grand nombre de guerriers, à supposer qu’ils viennent en guerre. Elle contempla ses réserves de plantes, songeant que, s’il fallait combattre, elle n’en aurait peut-être pas assez.

— Ça ne me plaît pas, murmura-t-elle.

— Tu as fait face à de nombreuses batailles Airmid, et nous les avons toutes remportées grâce à tes pouvoirs et à ton savoir.

Il déposa un baiser dans ses cheveux et de son pas léger, presque aérien, il s’en retourna vers la côte. Airmid prit entre ses mains une tige de petites fleurs bleues disposées en grappe, semblable à du lupin.

— Quels sont tes secrets ? murmura-t-elle en la faisant tourner entre le pouce et l’index.

Elle détacha soigneusement chaque petite fleur et les disposa sur le sol. Puis elle plaça ses mains au-dessus, ferma les yeux et se concentra. C’était ainsi qu’elle procédait pour connaître les pouvoirs d’une plante. Airmid la posait sur le sol et faisait agir son lien avec la terre pour savoir ce qu’elle cachait. Cela pouvait prendre des mois, même des années. Il lui fallait aussi étudier la confection de remèdes, veiller sur la fontaine de Santé, guérir ceux qui venaient à elle. Lorsqu’elle se consacrait à sa recherche, elle invoquait les énergies qui gravitaient autour d’elle et les plantes finissaient par lui livrer leurs secrets.

Mais cette petite fleur bleue… Elle était si énigmatique qu’Airmid avait l’impression de se confronter à un être doté d’un puissant esprit, impossible à briser.

Elle soupira en se relevant, rassembla ses plantes pour les rapporter dans son cairn mais la voix de Cairdre lui parvint, portée par le vent. Il courait vers elle, ses pieds touchant à peine terre, ses cheveux blonds voletant autour de son visage comme les plumes ébouriffées d’un oiseau affolé.

— Les bateaux sont à moins d’un jour de la côte, dit-il en arrivant à sa hauteur. Les guetteurs ne savent pas à quel peuple ils appartiennent, pour l’instant ils préfèrent ne pas ébruiter la nouvelle, pour ne pas perturber les fêtes de Beltaine.

La grande célébration qui fêtait la fin de l’hiver et le début des beaux jours. Tous les Túatha d’Irlande se rassembleraient à Tara, leur capitale, à l’est de l’île. Les envahisseurs n’auraient qu’à les cueillir… Airmid serra contre elle les plantes qu’elle tenait, le cœur battant la chamade. Cairdre posa une main sur son épaule.

— Il n’y a pas lieu de s’alarmer, dit-il.

— Non, probablement pas, murmura-t-elle.

Mais elle sentit malgré elle se lever le vent du changement, des grands bouleversements. Sans un mot, Airmid tourna le dos à Cairdre afin qu’il ne pût pas lire la peur dans ses yeux, et disparut dans son cairn.



Les arrivants se faisaient appeler les Goidels. Ils venaient d’une terre située au sud, bien loin de l’Irlande. Les fêtes de Beltaine battaient leur plein lorsqu’ils débarquèrent sur la côte est. Ils furent invités à s’avancer vers Tara, à l’intérieur des terres, où étaient rassemblés les Túatha. Là les accueillirent les trois rois et les trois reines des Túatha Dé Danann. Les Goidels s’agenouillèrent devant les souverains, célébrèrent la beauté d’Ériu, Banba et Fódla. Elles resplendissaient sous le soleil, leurs longs cheveux baignés de reflets flamboyants, leurs peaux si blanches qu’on aurait pu les croire faites de lumière.

Le chef des Goidels se nommait Érémon. Airmid ne dit rien, mais un mauvais pressentiment lui vint lorsqu’il traversa les rangs de ses soldats. Il y avait quelque chose en lui qu’elle trouvait menaçant, inquiétant et elle le suivit du regard alors qu’il présentait ses respects aux rois et reines.

Les Goidels furent conviés aux fêtes de Beltaine. Les échanges entre les deux peuples firent bien vite apparaître leurs grandes différences. Les Goidels étaient des mortels, dénués de magie. Ils firent montre d’un vif intérêt pour le peuple Dé Danann, particulièrement pour leurs pouvoirs, leurs liens avec la terre, l’eau, le vent. Pour leurs trésors, leurs armes magiques…

Plus le temps passait, plus Airmid sentait que quelque chose n’allait pas. Ces hommes étaient venus bien trop nombreux pour que leur présence fût dénuée d’intentions belliqueuses. Elle tut cependant ses craintes, ne souhaitant pas être un oiseau de mauvais augure lors de ce jour de fête. Peut-être repartiraient-ils une fois le soir venu, désireux de conquêtes plus au nord, ou loin à l’ouest, là où la mer s’étendait à perte de vue sans qu’Airmid sût où elle finissait.



C’est à la nuit tombée que tout bascula.

Alors que les souverains partageaient nourriture et boissons avec Érémon et ses frères, ceux-ci se levèrent brusquement, à la grande surprise des Túatha près d’eux. La fête leur déplaisait-elle ? N’appréciaient-ils pas les mets, le vin, l’hydromel ? Airmid était aux premières loges, assise près de Cairdre qui chantait de grandes épopées Dé Danann accompagné de sa harpe. Et lorsqu’elle vit ce qui se passait, l’air lui manqua. Elle avait espéré de tout son cœur se tromper…

Érémon souffla dans une corne de brume qui sembla faire trembler la terre et les pierres levées autour d’eux. Puis, lorsqu’il eut l’attention des Túatha qui étaient assez près pour l’entendre, il clama d’une voix forte :

— Mes navires comptent plus de deux mille guerriers. Je suis venu m’emparer de cette île et je ne reculerai pas devant vous, tous dieux, magiciens et druides que vous êtes. Votre magie ne vous sauvera pas. Capitulez et vivez. Combattez et mourez.

Une rumeur monta dans la foule des Túatha, jusqu’à devenir une immense clameur de colère. Mac Gréine se leva, dominant Érémon de sa stature.

— Comment osez-vous nous menacer de la sorte quand nous venons de vous offrir un repas et l’hospitalité ? rugit-il alors que ses deux frères se dressaient à ses côtés.

Sa voix résonna dans la plaine, Airmid sentit le sol trembler sous ses pieds. Mais Érémon ne se départit pas de son calme. Il regarda Mac Gréine dans les yeux avant d’asséner comme un coup d’épée :

— Vous avez jusqu’à l’aurore.

Il souffla à nouveau dans sa corne de brume et les Goidels qui s’étaient mêlés aux Túatha pour les festivités se rallièrent aussitôt à lui. Ils repartirent vers la côte, laissant planer un silence de mort sur l’assemblée. Airmid ferma les yeux, la gorge sèche. Elle songeait à ses plantes, à ses remèdes. Nul besoin d’attendre l’aube pour savoir quel serait le choix des Túatha, elle le connaissait déjà…
End Notes:
J'espère que ce chapitre vous a plu ! J'ai hésité à rajouter des péripéties pour faire durer un peu plus l'histoire, parce que ça va peut-être un peu vite dans ce chapitre, mais d'un autre côté l'histoire se centre autour d'Airmid et de sa quête, et le revirement des Gaëls est essentiel dans cette quête, je ne voyais pas forcément l'utilité d'ajouter plus de matière qui ne ferait aller nulle part :)
Merci d'avoir lu, n'hésitez pas à me laisser un petit mot ! Et encore désolée de l'attente, pour ceux qui ont suivi cette histoire et l'ont commentée ♥♥♥
Chapitre 4 : Foilsiú by Eanna
Author's Notes:
Et cette fois, je n'attends pas 8 mois pour poster le chapitre suivant !

Le titre signifie "Révélation" (au sens un peu de révélation divine, épiphanie), et se prononce à peu près [faïltchu].

J'espère que ça vous plaira, bonne lecture !
— Nous combattrons ! rugirent les trois rois en brandissant leurs épées, montés sur de gigantesques chevaux.

Le soleil se levait sur la plaine de Tailtiu, baignant les deux armées d’une lueur rougeoyante, qu’Airmid ne put s’empêcher d’assimiler à un mauvais présage.

A la grande satisfaction des Túatha, les Goidels eurent un mouvement de recul face à ces puissants souverains animés de fureur. Érémon sortit son épée, aussitôt imité par ses guerriers, qui s’étendaient derrière lui comme un flot humain ininterrompu. Du haut de la colline de Tara, dominant la plaine de Tailtiu, Airmid contemplait ce spectacle avec horreur. Les Túatha avaient la magie de leur côté, mais face à tous ces guerriers, avaient-ils la moindre chance ? Elle assista, figée de désespoir, à la charge des deux armées et au choc frontal qui fit retentir un grand fracas de métal, de cris, de hennissements. Airmid ne put en supporter davantage et retourna à ses réserves de plantes qu’elle avait fait venir près de la bataille, pour soigner les blessés puisque le combat avait lieu loin de la fontaine de Santé, restée à l’ouest de l’île.

C’était un cauchemar, entendre sans voir était peut-être encore pire. Elle tâchait de se distraire en récitant les propriétés de chaque plante, ses vertus et les remèdes où l’on pouvait l’employer. Mais comme toujours, elle bloqua sur cette mystérieuse fleur bleue, dont elle ne parvenait pas à percer le secret. Pourquoi avait-elle l’impression que c’était une si grave lacune en cet instant ? Avec tout ce qu’elle possédait, elle pouvait guérir presque toutes les blessures. Elle songea avec amertume que son père avait été libéré de son dolmen pour la bataille, les Túatha ayant besoin de tous leurs guerriers. Il devait lui rester assez de pouvoir pour remédier à une grave mutilation si c’était nécessaire… En désespoir de cause, elle s’en remettrait à lui.

Airmid dut plus d’une fois descendre de sa colline et se mêler au champ de bataille afin de soigner les blessés. Elle n’avait pas peur pour elle mais pour ses compagnons. Elle faisait confiance à son savoir, mais la cruauté des Goidels lui laissait présager les pires blessures, qu’elle craignait de ne pas pouvoir guérir. Elle ne sentait pas la fatigue, gravissant et dévalant sans cesse la colline de Tara, ses plantes dans les bras. Les blessures guérissaient sous sa main, le sang cessait de couler, et les guerriers repartaient au combat aussitôt.

Et toujours cette fleur, dont pour l’instant il ne lui semblait pas avoir eu besoin, qui paraissait la narguer au milieu des autres plantes. Lorsqu’elle avait un instant de répit sur sa colline, entre les cris et les chocs métalliques, elle puisait dans toutes ses forces pour percer son rempart, mais la fleur résistait.

Pour l’énième fois, Airmid remonta au sommet de sa colline, sa robe tachée de boue, déchirée en de multiples endroits, du sang maculant ses bras blancs. Il lui semblait être devenue un fantôme, errant d’un endroit à l’autre, détachée du monde qui l’entourait. Elle ne connaissait pas la fatigue, les feuilles de laurier qu’elle mâchait lui redonnaient des forces et son cœur s’accélérait. Ses plantes étaient en sécurité là-haut, elle ne pouvait pas les descendre sur le champ de bataille au risque qu’elles soient piétinées.

— Ne fais pas un pas de plus, Túatha, dit une voix glaciale derrière elle.

Airmid se figea. Elle fit volteface et ne put retenir un cri de terreur en se retrouvant nez-à-nez avec un guerrier Goidel dont le tranchant de l’épée était plaqué sur la gorge… de Cairdre. Le jeune dieu avait une entaille sur le front, dont le sang avait maculé toute sa joue, et son vêtement était tâché de rouge en plusieurs endroits. Son sang ou celui d’un autre…

— Non ! hurla-t-elle. Lâchez-le, je vous tuerai si vous osez…

— Je sais qui tu es, tu n’es pas une guerrière, tu es une guérisseuse ! Et je t’ordonne de me soigner, ou il mourra !

Airmid vit alors le bras droit du Goidel, couvert de sang, la chair en lambeaux.

— Je ne vous soignerai pas, rétorqua-t-elle en se tenant bien droite. Vous vous viderez de votre sang bien assez tôt.

La lame de l’épée s’appuya davantage sur la gorge de Cairdre qui eut un hoquet. Airmid esquissa un mouvement vers lui mais le Goidel l’en dissuada aussitôt en faisant bouger l’épée.

— Je serais toi, je ne prendrais pas ce risque… ricana-t-il.

— Ne le fais pas Airmid ! s’exclama Cairdre. Ne leur donne pas cet avantage…

La jeune déesse contemplait la scène avec horreur. Elle ne pouvait pas le soigner… Mais voir Cairdre mourir sous ses yeux… Elle avait perdu Miach, elle ne pouvait pas le perdre lui, elle n’y survivrait pas. Elle se baissa vers ses plantes, les mains tremblantes et un goût de bile dans la bouche face à ce qu’elle s’apprêtait à faire.

Sa main se posa sur la fleur bleue. C’est alors que quelque chose d’étrange se produisit. Alors que d’ordinaire elle ne percevait rien, que les pétales sous ses mains demeuraient froids et muets, ils dégageaient en cet instant une forte chaleur. Airmid se figea, stupéfaite. Avait-elle rêvé ?... Elle posa ses deux mains sur la fleur, le cœur battant d’un fol espoir. Alors il lui sembla qu’une épaisse brume s’emparait de ses sens et la seule chose qui lui parvint fut une petite voix, presque un murmure… « Poison ». « Poison ». « Poison »…

Airmid revint à elle si brutalement qu’elle en perdit l’équilibre. La voix du Goidel l’assaillit aussitôt :

— Je n’ai pas toute la journée, Túatha ! À moins que tu n’aies fait le choix de la loyauté à ton peuple contre la vie de ton ami.

Airmid se releva, les fleurs bleues dans les mains. C’est à cet instant qu’elle remarqua la forme singulière de ces fleurs, qui ne l’avait jamais alertée auparavant, comme si cette révélation attendait patiemment son heure. On aurait dit de petits casques miniatures. Il lui vint à l’esprit qu’elle tenait dans ses mains une armée peut-être aussi puissante que celle des Tuatha, que celle des Goidels. Une armée redoutable qui avait attendu la plus grande bataille menée par les Tuatha pour se manifester.

— Non, répondit-elle d’une voix étonnamment calme et froide. Je choisis sa vie.

Elle croisa le regard horrifié de Cairdre mais l’ignora. D’un geste instinctif, elle détacha les racines de la fleur, prit dans sa réserve des baies de genièvre et une feuille de mûrier qu’elle réduisit en pâte dans un mortier. Puis elle tendit le petit récipient au Goidel.

— Mangez cela, votre bras cicatrisera aussitôt.

Le guerrier ne se le fit pas dire deux fois. Jetant Cairdre au sol, il engloutit le contenu du mortier. Puis il le laissa tomber et regarda son bras. La blessure restait la même et alors qu’il levait vers Airmid un regard haineux, il porta sa main valide à sa gorge, les yeux soudain exorbités. Il émit un râle de douleur, essayant en vain de respirer. Ses yeux s’injectaient de sang, sa langue devenait noire et, sous le regard d’Airmid et Cairdre, le guerrier ennemi s’effondra sur le sol, sans vie.

— Airmid… souffla Cairdre.

— J’ai réussi, dit-elle le cœur battant. Cairdre, j’ai réussi. Je connais les propriétés de cette plante, la seule que je n’avais pas. Je connais tout, Cairdre !

Elle poussa un cri de joie mêlée de surprise avant de se jeter dans les bras de son ami et d’éclater en sanglots.

— Je l’ai fait, je l’ai fait, je l’ai fait, répétait-elle comme une litanie.

— Airmid, tu l’as tué. Je ne t’ai jamais vue tuer quelqu’un par ton savoir.

Elle se détacha de lui, le visage grave.

— Je n’étais pas prête. C’est pour ça que cette fleur ne s’est pas révélée à moi plus tôt. Elle attendait le bon moment, celui où, par-delà la vie que je peux rendre en guérissant, je choisirais de la prendre.

Fascinée par sa nouvelle découverte, elle ne pouvait détacher son regard de cette fleur, qui se révélerait aussi létale qu’une épée si elle tombait en de mauvaises mains. Ou si elle était utilisée à de mauvaises fins. Cairdre posa sa main sur sa joue et l’incita à détourner ses yeux.

— Tu n’es pas la déesse de la mort, Airmid. Ce n’est pas ton rôle de faire usage de ce poison.

— Je le sais, Cairdre, murmura-t-elle. Si je m’en servais, notre victoire serait déloyale. Ils ont l’avantage du nombre, nous avons l’avantage de la magie. Mais l’usage du poison… Nous sommes un peuple droit, fier, juste. Nous les vaincrons par les armes, par la force. Pas par la ruse.

Les bruits de la bataille leur parvenaient d’ores et déjà plus diffus, comme si elle se calmait. Airmid sentit son cœur se gonfler d’espoir. Elle y était arrivée. Son travail était accompli, elle pourrait transmettre toutes ses connaissances aux générations à venir. Comment les choses pourraient-elles mal tourner après cela ?
End Notes:
Et voilà, la quête d'Airmid est accomplie, elle a enfin trouvé les propriétés de la dernière plante qui lui manquait pour avoir la connaissance complète de toutes les plantes sur terre.

Le prochain et dernier chapitre arrivera très bientôt, j'espère que celui-ci vous a plu en tout cas :) Il y avait enfin un peu de baston !

Merci d'avoir lu, n'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé ♥
Chapitre 5 : Fágáil by Eanna
Author's Notes:
Voici le dernier chapitre ! Avec un micro-épilogue de quelques lignes, que je n'allais pas publier séparément, donc j'ai tout regroupé :) Le titre signifie "départ" et se prononce à peu près [fogole]

Merci beaucoup à ceux qui ont, et qui vont peut-être, commenter cette histoire, ça m'a fait très plaisir d'avoir des retours ! ♥♥♥

Bonne lecture !
Mais le destin en avait décidé autrement. Les trois rois des Túatha furent tués à la bataille, ainsi que Fódla et Banba. Seule Ériu survécut, car par un conseil avisé à Érémon, elle lui avait permis de remporter la victoire. Surpassés par leurs ennemis, les Túatha se rendirent aux Goidels. Ce fut Ériu qui prononça l’issue de cette défaite avec Érémon. Il fut décidé que les Goidels règneraient sur le monde visible, sur la terre d’Irlande. Les dieux durent se retirer dans le monde souterrain, l’invisible. Le pays de l’Éternelle Jeunesse, Tir na nÓg. L’âge des dieux s’achevait, venait celui des hommes.

Dans son cairn, Airmid rangeait la dernière plante dont elle avait percé les mystères. Bien qu’elle fût capable de donner la mort, la déesse ne pouvait s’empêcher d’éprouver à son égard une certaine tendresse. Cette fleur avait sauvé Cairdre, et vaincu un ennemi Goidel. Elle n’était pas mauvaise. Pas complètement… Elle la posa délicatement dans une petite niche creusée dans la pierre.

Mais alors qu’elle s’apprêtait à se rendre auprès des Goidel afin de leur transmettre toutes ses connaissances, pour qu’ils puissent à leur tour les passer à leurs descendants, un vent violent s’engouffra dans son cairn et la projeta contre le sol. Elle se releva aussitôt et se retrouva face à une silhouette qu’elle ne connaissait que trop bien.

— Père… murmura-t-elle.

— Je vois que durant toutes ces années, tu n’as pas démérité ton statut de déesse, constata-t-il en regardant l’infinité de plantes présentes dans le cairn.

— J’ai la connaissance absolue de l’herboristerie, Père. Je peux guérir tous les maux, toutes les maladies. Grâce à Miach… et à toi, par ton enseignement auprès de la fontaine de Santé.

Dian Cécht parut ne pas l’entendre.

— Que comptes-tu faire de ce savoir ?

— Le transmettre. Les Goidels en hériteront, comme ceux qui suivront, et ainsi jamais cette science ne se perdra.

Elle s’attendait à ce que son père l’approuve, mais il tourna vers elle un visage déformé par la fureur.

— Jamais ! hurla-t-il. Jamais, tu m’entends ? Ce sont nos ennemis, nous avons tout perdu et tu voudrais leur léguer ce savoir ?

— Je n’ai pas les mêmes frontières que toi, Père. Le savoir se transmet, et il est juste qu’ils en bénéficient comme les Túatha en ont bénéficié avant eux.

— Tu nous trahis ! rugit Dian Cécht. Jamais tu ne leur transmettras ce savoir, Airmid !

Il cogna sur le sol avec son bâton, et un vent puissant se leva dans le cairn. Airmid mit trop longtemps à comprendre ce qu’il faisait, et lorsqu’elle le réalisa, il était trop tard pour l’arrêter. Toutes les plantes se mêlèrent dans un gigantesque tourbillon et lorsqu’elles retombèrent sur le sol, toute classification avait disparu.

— NON ! hurla Airmid en se jetant à genoux. Non, non, non… Père, non !

— Nous ne pouvons demeurer plus longtemps dans ce monde. Mais j’ai au moins la certitude que tu partiras sans nous avoir trahis, et sans avoir permis à ces envahisseurs de profiter de ton savoir.

Il quitta le cairn et Airmid poussa un hurlement de désespoir. Toutes ces années de recherche, tout ce temps passé, tout ce savoir, perdus à jamais… Elle ne pouvait pas le croire, c’était impossible… Des pas retentirent dans son cairn.

— Airmid, il nous faut partir ! Les portes vers l’autre monde vont se clore, tu ne peux pas rester ici.

— Cairdre… gémit-elle. J’ai tout perdu…

Elle sentit les mains de son ami sur ses épaules. Il la poussa à se relever mais elle resta prostrée au sol.

— Je les connaissais toutes…

— Airmid, viens. Notre temps est fini ici, nous ne pouvons y rester. Je t’en prie.

Mue par le désespoir ou par la voix de Cairdre, elle l’ignorait, Airmid se leva. Elle quitta son cairn, le sol jonché de plantes sans ordre ni classification. Cairdre dut la soutenir jusqu’à la porte, qu’ils franchirent, quittant à jamais ce monde.



***




Le savoir d’Airmid n’a jamais été retrouvé entièrement. Elle est la seule à connaître tous les secrets de l’herboristerie. La nuit de Samain, lorsque le voile entre le visible est l’invisible est au plus fin, elle revient parfois et souffle à l’oreille des savants et des savantes quelques-unes de ses connaissances, espérant qu’un jour son savoir sera de nouveau complet et pourra être légué aux générations futures, comme l’avait été son souhait.
End Notes:
Un chapitre final assez court, mais encore une fois je ne voyais pas l'utilité de l'étirer juste pour rajouter du contenu sans que ça n'apporte rien à l'histoire. J'espère qu'il vous aura plu en tout cas !

La plante bleue qu'Airmid découvre en dernier, c'est l'aconit, appelée aussi "casque de Jupiter", si vous chercher des photos de cette plante vous verrez en effet que ses fleurs ont un aspect très particulier (et facilement reconnaissable, donc gravez-le dans votre mémoire, et ne faites pas comme moi sur les chemins de montagne "oooooh la jolie fleur que je vais manipuler allègrement pour en faire de jolies photos..." et ensuite flipper pendant des heures après avoir découvert de quelle plante il s'agissait, à vous demander si vous n'allez pas mourir dans la nuit x)

Merci d'avoir lu, merci pour vos retours, et n'hésitez pas à m'en laisser d'autres ♥♥♥
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