Le petit-fils de la sorcière by litsiu
Summary: Les animaux se rassemblèrent dans la forêt autour de Tête de Cochon. Ce dernier fit l'appel, secoua sa ramure, agita ses queues de renard.
- Et le gamin ? Il sèche encore le sabbat ?
Les animaux se regardèrent, certains gênés, certains narquois.
- Il croit que c'est une hallucination, fit enfin le chat.
- Un ramassis de superstitions, précisa la corneille.
- Il a une vengeance sanglante à perpétrer et des horaires de travail décalés, comment veux-tu qu'il croie en toi si tu ne peux pas l'aider en dehors des heures consacrées ? railla la salamandre.
Tête de Cochon médita ces réponses.
- Si la foi ne marche pas, peut-être que l'ironie le fera.
Categories: Roman noir Characters: Aucun
Avertissement: Discrimination (racisme, sexisme, homophobie, xénophobie), Violence physique, Violence psychologique
Langue: Français
Genre Narratif: Roman
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 20 Completed: Oui Word count: 53812 Read: 45872 Published: 24/09/2018 Updated: 18/05/2019
Chapitre 12 - Mathias by litsiu
Son cagibi lui paraissait de plus en plus exigu, à force de le comparer aux cinq niveaux de la maison d'Andy, et il s'y trouvait enfermé en bien mauvaise compagnie, autrement dit avec lui-même.

Mathias se détestait cordialement, en cet instant. Il détestait la terre entière, la pouffiasse gothique d'à côté qui se mêlait de ce qui ne la regardait pas, son père pour sa réaction exacerbée si lourde de conséquences, et aussi la masse indéfinie des gens heureux. Ceux qui n'ont pas trouvé le moyen de s'enticher d'un beau blond bien foutu mais cruellement distant.

Quant aux reproches d'Andy sur son attitude, il avait bien du mal à s'en dépêtrer. Tout cela lui paraissait très subjectif. Les fantasmes de violence mal assumés du blond, ajoutés au fait que ce dernier ne disait jamais clairement quand la limite était franchie, auraient flanqué une migraine à n'importe qui. Mathias comprenait surtout qu'il faudrait amadouer l'amazone en noir s'il voulait revenir dans les bonnes grâces d'Andy, puisque l'avis de la fille comptait tant pour lui. Quant au petit aïkidoka, il paraissait plutôt sympathique, tant qu'on gardait avec lui une certaine distance de sécurité. En le touchant on déchaînait l'enfer, il suffisait d'être averti. Améliorer ses relations avec la première serait sans doute facile, il pouvait commencer par faire moins de bruit. Même si se déplacer comme un ninja dans son propre appartement l'agaçait prodigieusement, il était prêt à tout pour récupérer Andy. Il irait jusqu'à écouter de la musique au casque, s'il le fallait. La fille dirait au blond que Mathias faisait des efforts, il en était certain. Quant au second, il n'avait pas la moindre idée d'où le trouver. Il se nota d'engager la conversation s'il le croisait en ville, et de lui donner une meilleure impression. Ce petit gars semblait sensible à sa situation, un optimisme raisonnable était de mise.

Mais pour l'heure il avait plus important à faire. A savoir, trouver un moyen de rentabiliser la pâte verte d'Andy. Sa concentration et ses effets démoniaques lui permettraient de bâtir un empire de la drogue, oui, rien qu'avec ce petit pot. Du moins s'il l'utilisait correctement. Comme tout futur baron de la drogue qui se respecte, il commença donc par faire une recherche sur Pinterest.

Armé d'une connaissance étendue en recettes de cuisine pour Halloween pour avoir lancé une recherche sur « pâte » et « sorcière », Mathias se voyait bien animer une soirée à thème, mais il était encore loin de pouvoir faire planer les gens en toute sécurité. Le but étant de les garder conscients. Les boîtes de nuit étaient pleines de gens déterminés à gober n'importe quoi, à condition de rester debout sur la piste de danse. Dans le cas contraire on les piétinerait. Logique.

Se posait donc la question du dosage, point sur lequel internet n'était pas bavard. Plus il diluerait, plus il produirait de cachetons, et des cachetons inoffensifs qui plus est. Il s'attaqua à ses essais avec méthode et courage - ou inconscience, diraient certains, vu qu'il était son propre cobaye. Il passa de longues soirées inerte sur son lit, à contempler un plafond animé de couleurs et de formes avant de trouver le bon dosage, celui qui lui permettait d'apprécier l'effet du produit - la « chatoyance » comme il l'appelait - tout en étant capable de se mouvoir et d'interagir avec son environnement en ne déclenchant pas plus de catastrophes que quand il était ivre. Ensuite, il s'interrogea sur la présentation. La pâte verte ne se diluait que dans du gras, et de ce fait, il ne pouvait pas la présenter comme un comprimé, et il était bien évident qu'il n'allait pas proposer des tartines. Il avait besoin d'une présentation qui claque, et qui mette l'accent sur un effet qu'il n'avait pas remarqué la première fois, comme il n'était pas en état : la pâte verte d'Andy était aphrodisiaque, et pas qu'un peu.

Peut-être était-ce la raison pour laquelle pour laquelle le blond était si frigide, se dit-il. Une fois qu'on avait pris l'habitude d'avoir un peu d'aide, il devenait compliqué de s'en passer. Donc ce n'était pas de la faute de Mathias. Andy aurait très bien pu le mettre au courant de sa petite perversion. Ils se seraient bien amusés.
Pinterest lui donna l'idée, finalement, en lui dégueulant d'autres confiseries à l'aspect non comestibles. Mathias investit donc dans des moules silicone en forme de coeur, dilua la pâte verte dans du beurre de cacao, et l'agrémenta d'un colorant rouge.
Le scrapcooking au service du crime.


Mathias regretta beaucoup de ne pas pouvoir montrer le fruit de ses expérimentations à Andy, le fait qu'il se servait de la pâte qu'il lui avait volée n'étant que la seconde raison à cela. Andy avait dit qu'il l'appellerait, et Mathias savait que s'il faisait le premier pas, il se ferait envoyer sur les roses. Il tenait à sa dignité, déjà bien égratignée par le blond. Il proposa donc un échantillon gratuit à quelques copains d'école avec lesquels il restait en contact sporadiquement. Le succès fut au rendez-vous, il reçut quelques commandes, améliora sa recette au gré des commentaires, incorporant un arôme fraise, puis remplaçant le beurre de cacao par du chocolat blanc, plus pratique à trouver et meilleur au goût. On l'invita à nouveau à des soirées, et il profita un temps de sa nouvelle popularité.
A présent qu'il était à nouveau quelqu'un, il pouvait mettre en branle la phase B du plan.



La voisine se maquillait même le dimanche quand elle restait chez elle, il n'en comprenait pas l'intérêt.
Et elle ne le tenait toujours pas dans son coeur. C'était le second constat.

- Attends, mon gars. J'apprécie tes efforts pour être un bon voisin, mais te pointer en m'offrant de la défonce, tu penses pas que ça sort un peu du cadre, là ?

Mathias se contenta de sourire, et lui tendit un petit coeur joliment emballé dans un sachet de cellophane. La fille tordit la bouche, visiblement prise par un dilemme intérieur.

- J'ai déjà goûté un de ces machins. Où tu l'as eu ?
- C'est moi qui les fait.
- Sérieux ?

Son expression changea radicalement. Elle tendit une main avide, et il posa le coeur dedans, envahi par un éblouissant sentiment de victoire.

- Alors comme ça tu as des talents cachés...

Elle plissa les yeux.

- Je te remercie. Et aussi pour le bruit. J'apprécie le calme, c'est super. Mais rassure-moi, tu ne fais pas tous ces efforts juste pour que j'en parle à Andy, quand même ?
- Et bien... si, en fait. Carrément.

Mathias n'avait jamais eu l'intention de s'en cacher. Il lui expliqua qu'il voulait récupérer le blond, par n'importe quel moyen - et s'il pouvait aussi mettre la main sur plus de pâte verte, ce serait la cerise sur le gâteau, mais il n'en parla pas à la fille, évidemment. Il embraya sur ses sentiments, la façon dont le charme mystérieux d'Andy le faisait fondre, et elle se mit à rire.

- Le petit côté mystique, évidemment. Ça fait craquer tous ceux que ça ne fait pas partir en courant.

Mathias n'était pas certain de comprendre ce à quoi elle faisait allusion, mais ce n'était pas important. Le principal, c'était de briser la glace avec elle, et d'obtenir un nouveau ticket d'entrée auprès du blond.

- OK, faut qu'on ait une discussion à ce sujet, annonça-t-elle. Entre. Mon prénom c'est Roxane.
- Je sais, c'est marqué sur ta porte.

L'appartement était conçu sur le même modèle que le sien, tout en longueur. On entrait par la cuisine, qui donnait sur une salle de bain minuscule et sans fenêtre, et un étroit couloir menait à la pièce à vivre proprement dite, quinze mètres carrés de salon surmontés d'une petite mezzanine qui faisait office de chambre à coucher, et sur laquelle on devait se déplacer à quatre pattes. Mais contrairement à son propre meublé, le mobilier était neuf. Roxane lui expliqua qu'elle était propriétaire.

- C'était pas très cher, puis comme j'ai un job stable, j'ai pu avoir un crédit. Quand je voudrai plus grand, je pourrai louer celui-ci.

Mathias se demanda s'il pourrait acheter son propre logement. Si oui, pouvait-on payer un appartement avec une mallette de petites coupures ? Ou cela risquait-il d'attirer l'attention ?
Il pensa avec amour aux liasses de billets rangées dans son sac de sport, dans son placard, avec son stock de coeurs. En attendant, il pouvait payer son loyer, donc la vie était belle.



Il retournait à Déjà-Vu régulièrement pour s'occuper de ses plants mais n'avait jamais réussi à croiser Andy. Une fois la récolte effectuée, il l'avait séchée sur place - l'odeur dans son appartement aurait alerté tout le quartier - et revenait contrôler le processus, guetter d'éventuelles formations de moisissures. Mais une fois l'herbe emballée et pesée, il se trouverait à court de prétextes pour venir fureter dans le coin.
Lors de ce qui devait être sa dernière visite, il vint armé d'une balance et d'une soudeuse sous vide. Un copain lui assurait que c'était la meilleure façon d'éviter la reprise d'humidité et lui prêtait l'appareil pour l'occasion. Mathias, sceptique, sortit l'appareil et les rouleaux de plastique du carton, et se rendit compte qu'il n'avait pas emporté de ciseaux.
Difficile d'aller voir l'écrivain pour ça. Il se résigna donc à frapper à la porte d'Andy, espérant que ce dernier comprendrait qu'il s'agissait d'un véritable oubli. A son grand soulagement, quand Andy ouvrit la porte, il n'avait aucun objet contondant à la main, et même pas l'air trop agacé de le voir.

- J'ai besoin de ciseaux, tu peux me dépanner ? Je récolte et je conditionne, après tu me verras plus dans le coin.

Andy le fixa quelques instants, l'air de réfléchir.

- OK. Je viens t'aider.

Mathias n'en espérait pas tant, mais à la réflexion, il fallait bien qu'Andy récupère sa part, comme convenu. Le blond le suivit en silence jusqu'à la cave. Mathias resta également silencieux, ne fit aucune allusion de quelque nature que ce fut, même si se trouver près d'Andy lui donnait des frissons. Juste copains, jusqu'à ce qu'Andy se décide. Roxane le lui avait conseillé, prise d'un élan de pitié, sans doute. D'après elle, le blond aimait garder l'initiative et tout contrôler.
Une fois dans la cave, Andy siffla d'admiration.

- Je pensais pas que ça ferait autant.
- J'ai été hyper patient, fit Mathias d'un ton modeste.

La vérité, c'est qu'il n'aurait plus eu de raison de venir à Déjà-Vu sans ses cultures, donc il ne s'était pas pressé pour couper les plants, évitant ainsi de laisser sa précipitation habituelle gâcher la qualité de sa récolte.

- Y'a plein de résine, c'est parfait. Bon, on emballe avant, on teste après.

Mathias en avait des sueurs froides, parce que la patience commençait à lui faire défaut, mais il acquiesça comme s'il n'avait jamais eu d'autre intention. Il passèrent l'heure suivante à trier, peser, emballer, souder. La résine lui imprégnait les doigts, Mathias pouvait à peine les décoller quand il les posait l'un contre l'autre. L'odeur lui montait à la tête presque autant que la proximité du blond. Andy parlait peu, mais pas comme quelqu'un qui n'a rien à dire, plutôt comme quelqu'un qui n'en a rien à faire de combler les silences. Mathias se lassa vite de monologuer, même si l'excitation menaçait de le faire imploser.
C'était une foutue belle récolte, et il possédait déjà un bon vivier de clients potentiels. Avec l'excédent, il pourrait même faire des promos et des offres d'appels.

- Tu t'y crois complètement, fit Andy avec un ricanement quand il lui fit part de ses réflexions.
- Je veux faire les choses correctement, répliqua Mathias. Je suis pas de la racaille qui deale, je mets de l'animation dans des soirées avec des gens biens.

Andy rit encore plus fort.

- Oui, Roxane m'a parlé de ton génie pour le marketing. Je me demande ce que tu mets dans tes petits coeurs, hein ? Vraiment, je me le demande...

Sa voix se réduisit à un murmure doucereux. Il avait l'air d'une mangouste prête à bondir.

- Il n'y a pas eu de mort pendant que tu faisais tes petits essais, j'espère ? Pas de cadavre sous le tapis ?
- J'ai testé sur moi !

Mathias était perplexe. Andy ne semblait pas aussi en colère que prévu.

- C'est pas grave. Il était temps que je me calme avec ça de toute façon.

Il y eut un silence que Mathias ne savait pas trop comment briser. Pouvait-il prendre le risque de redemander de la patte verte ? Mais Andy le coupa au moment où il ouvrait la bouche, anticipant sa question.

- Non, je ne veux plus en refaire, ni avoir les ingrédients chez moi. Te fatigue pas à m'en demander plus. Et je ne veux même pas avoir de ça non plus. Tu peux tout garder.

Il souleva négligemment un paquet d'herbe.

- Elle a l'air excellente, mais si j'en ai à la maison, je vais être tenté et passer mon temps dans le brouillard, sauf que moi, je bosse, tu vois. Avec des petits vieux qui ont tous des prescriptions à s'arracher les cheveux. Je ne peux pas me permettre de faire une erreur. Donc garde-le, quand je voudrai fumer je saurai à qui demander.

Roxane ne se trompait pas, le blond craignait vraiment la perte de contrôle. Ceci dit, son attitude arrangeait fortement les affaires de Mathias. Il repartit avec un sac bien chargé, tellement satisfait qu'il se rendit compte qu'il n'avait abordé aucun sujet plus personnel avec Andy.
Ce dernier lui avait à nouveau signifié qu'il prendrait l'initiative du contact, tout en se fabricant un prétexte pour venir le voir. Il ne savait vraiment plus quoi penser.
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