Reddo Majo by magicalfox
Summary: Approchez, n'ayez crainte ! Vous consulterez ici les pages de l'Almanach de la Sorcière Rouge, ses sombres secrets, ses diaboliques projets...

A vos claviers est de retour pour sa troisième édition. Cette année, c'est la fabuleuse maison LIMK qui m'accueille. Fière de sa culture japonaise et de son ouverture d'esprit, cette maison sera parfaite pour recevoir mes textes pour cette nouvelle édition de ce challenge estivale.
Categories: Romance, Aventure, Contemporain, Projets/Activités HPF, Amitié/Famille Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Les vents rugissent, mais la montagne reste immobile
Chapters: 2 Completed: Non Word count: 3779 Read: 2707 Published: 21/06/2018 Updated: 06/07/2018
Story Notes:
Reddo Majo signifie Sorcière Rouge en japonais (merci google)

1. Thème 1 - Mao by magicalfox

2. Thème 2 - Le Déserteur by magicalfox

Thème 1 - Mao by magicalfox
Author's Notes:
« Je ne veux pas que ma maison soit murée de toutes parts, ni mes fenêtres bouchées, mais qu'y circule librement la brise que m'apportent les cultures de tous les pays »
Mahatma Ghandi

Le Tournoi des Trois sorciers a pour but de créer des ponts entre les jeunes générations sorcières de pays différents.

Vous devrez écrire un texte dont le thème principal est le choc des cultures, entre votre (ou vos ) personnage principal et une communauté étrangère. Cette rencontre peut avoir lieu, par exemple lors d’un événement international (sportif, politique, culturel), d’un voyage, voire à travers une correspondance... C’est comme vous voulez !
♥ [ Contrainte HP] Mention devra être faite de l’école dans laquelle vous avez été envoyée pour cet « A vos claviers » ! ♥ [ Contrainte HP]Votre héros devra découvrir une pratique de la Magie qui lui est inconnue ♥ [ Contrainte Heron ] Votre héros devra être confronté à quelque chose qui pourrait être de la Magie ( libre à vous d'en faire vraiment de la magie, de la science, ou de conserver le doute). ♥ « Ni oui, ni non, ni blanc, ni noir » ! Les mots Oui, non, blanc, noir sont interdits. ♥ Votre texte comprendra au moins un dialogue de deux cent mots ♥ Contrainte de mots :800 mots minimum

Voici donc mon texte pour ce premier défi
Mao

LeCerf parle tout seul. Il ne s’en rend même pas compte. Il a une vingtaine d’adolescents face à lui, et il préfère partir dans un monologue inintéressant plutôt que d’essayer d’interagir avec nous. Je regarde autour de moi. La plupart de mes camarades sont en train de piquer du nez. Il faut dire que commencer la journée par deux heures d’histoire, ça n’aide pas. Surtout quand on a un professeur comme LeCerf. Je suis certain qu’il serait capable d’endormir n’importe qui. Et puis, on s’en moque nous, de la manière dont la Première Guerre Mondiale a commencé. C’est si loin.

Brusquement, la porte de la salle de classe s’ouvre. Immédiatement, comme mus par un instinct collectif, nous nous redressons tous. Pour ma part, je cache aussi avec mon bras le dessin que j’étais en train de faire. Je ne tiens pas à recevoir de punition alors que je n’écoute rien au cours. D’autant plus que ce n’est pas n’importe qui qui rentre dans notre classe à ce moment-là : c’est Delrico, notre directeur. Lui, ce n’est pas un rigolo. Il est préférable d’être un bon élève sage, sinon les ennuis nous tombent rapidement dessus.

Il n’est pas seul. Derrière lui, une adolescente de notre âge fait la moue. Elle le suit en traînant des pieds. Comme tout le monde, je la dévisage. Elle baisse la tête, semblant gêner d’être ici. Son visage est ovale, ses yeux bridés. Sa peau est colorée par le soleil et ses cheveux couleur corbeau lui cachent une partie de ses traits. Ils lui tombent devant les yeux, coupés pourtant assez courts, mais d’une manière inégale. Lorsqu’elle relève la tête, elle nous fusille du regard. Elle ne semble pas heureuse d’être ici. Je la comprends. Je connais que peu de personnes heureuses d’être coincées ici.

- Je vous présente Mao Young. Elle vient d’arriver chez nous il y a peu. Elle vit maintenant chez sa tante, mais elle arrive tout droit de Chine, du Tibet pour être précis. Je compte sur vous pour l’accueillir comme il se doit et lui faire aimer notre beau pays et notre jolie ville.

Certains hochent la tête, d’autres ont déjà des sourires moqueurs aux lèvres. Je sais d’avance que cette nouvelle va prendre dur ici. Elle ne va pas être acceptée comme ça, malgré tout ce que peut nous demander le directeur. Le fait qu’elle ait des traits asiatiques ne va pas l’aider. Et ses vêtements ne sont pas du tout à la mode. Ils flottent sur elle, comme s’ils étaient trop grands. On dirait qu’elle sort d’un endroit hors du temps. Elle détonne parmi nous, qui portons tous des vêtements de marques. J’ai déjà de la peine pour elle.

- Tu peux aller t’assoir, lui ordonne le patron du lycée.

Les yeux sombres de la fille parcourent la classe, avant de tomber sur moi. Pourquoi ça ne m’étonne pas ? Je suis le seul isolé dans cette salle. Les autres ont tendance à m’éviter. C’est pour cela que je sais ce qu’elle va vivre ces prochains mois, parce que je suis passé par là.

La dénommée Mao s’avance vers moi, avant de se laisser tomber sur la chaise libre juste à côté de la mienne. Puis, elle place ses mains dans ses poches, son dos profondément enfoncé dans son dossier, l’air un poil provocateur. Je crois que j’aime bien son attitude.

- Alex !

Je sursaute à l’annonce de mon nom. Évidemment, j’aurais dû m’attendre à ce qui allait suivre.

- Tu vas servir de guide à Mao pour aujourd’hui. Montre-lui notre beau lycée.

Sur ces mots, le directeur tourne les talons et nous laisse comme deux ronds de flan. Il ne nous en dit pas plus sur Mao, si bien que notre professeur d’histoire la regarde, l’air écarquillé, un peu perdu. Il doit se demander si elle parle français. En fait, c’est ce que tout le monde se demande. Puis, en haussant les épaules, LeCerf reprend le fil de son cours, comme si de rien n’était. Mes camarades retombent dans leur torpeur. Et moi, je fixe Mao, qui n’a pas sorti de cahier, qui a les yeux dans le vide.

- Ferme ta bouche, des mouches vont y rentrer, me dit-elle soudain en se tournant vers moi.

Je lui obéis immédiatement. Je dois avoir l’air d’un ahuri. Et je retourne à mes notes, tout en m’interrogeant sur celle qui occupe la place à côté de la mienne.

Heureusement, après l’histoire, nous sommes en pause. Et pour une fois, j’ai une bonne excuse pour ne pas aller en permanence. Je compte bien profiter de l’heure qui va suivre pour montrer le lycée à Mao, et surtout la pièce que je préfère dans tout ce bagne. Je l’entraîne d’ailleurs là-bas dès que je peux.

- Où tu m’emmènes ? râle-t-elle derrière moi.
- Tu vas voir, je lui réponds, un brin malicieux. Tu vas adorer.

Au fond de moi, je prie pour que ce soit réellement le cas. Cette pièce, c’est l’une de mes préférées, mais je pense bien être le seul à la fréquenter. Enfin, je pousse la porte de mon antre et fais passer Mao devant moi. Elle fait quelques pas dans la salle. Celle-ci est plongée dans l’obscurité. J’en suis content. J’aime quand les rideaux sont fermés. Cet endroit devrait toujours être comme ça.

- Tu fais quoi, là ? demande Mao.

Je la vois à peine, alors que je ferme la porte. Elle s’est tournée vers moi. Je crois qu’elle a les mains sur les hanches. Elle n’a pas l’air contente. Une boule se forme dans ma gorge. J’espère ne pas me tromper. Une fois la porte fermée, je cherche à tâtons l’interrupteur et le presse dès que je le trouve. Aussitôt, la lumière se fait et des milliers d’étoiles apparaissent. Il y en a partout : sur le plafond, sur les murs, même sur le sol. C’est pour cela que j’adore cette salle : elle nous montre tout le système solaire. Je trouve étonnant que le lycée n’en fasse pas plus la promotion. Après tout, c’est rare de posséder un tel endroit. En tout cas, moi j’aime y passer le plus de temps possible.

Mao est subjuguée. Je le devine dans la pénombre. Elle regarde tout autour d’elle, l’air émerveillé. Elle se penche même pour observer les étoiles sur le sol. Dire que, lorsque tout est apparu, elle a sursauté, comme si je venais de faire un tour de magie. Cela me fait sourire.

- C’est magnifique, dit-elle.

C’est rare qu’on me dise une chose pareille lorsque j’emmène quelqu’un ici. En général, les gens me trouvent bizarre et s’ennuient vite en ma compagnie.
Soudain, j’entends des pleurs. Mao est en train de pleurer. Intrigué, ne sachant pas trop comment réagir, je m’approche d’elle. Pourquoi pleure-t-elle ? Je me sens perdu.

Enfin, elle renifle et me regarde. Je suis tout prêt d’elle. Elle plonge ses yeux dans les miens.

- Je suis désolée. Je crois que c’est le décalage horaire. Je suis un peu fatiguée.
- Tu es arrivée depuis longtemps ?
- Avant-hier. Ma tante est venue me chercher à l’aéroport.
- Mais pourquoi tu es là ?

Elle hausse les épaules. Elle arrête de me regarder pour porter son attention sur les étoiles.

- J’aime bien cet endroit. Ça me rappelle chez moi. On pouvait voir les étoiles dès que le ciel était dégagé.
- Tu en as de la chance ! Ici, on ne voit jamais rien.
Les lumières de la ville gâchent tout. Elles ne s’éteignent jamais.
- J’ai remarqué ça. C’est dommage. C’est sans doute ce qui va me manquer le plus.
- Je t’envie. J’aimerais passer ma vie à regarder les étoiles.
- Tu sais, tout n’était pas rose, loin de là. Par exemple, on n’avait pas l’eau courante.
- C’est pas possible !
- Et je devais marcher pendant des heures avant d’aller à l’école. Dis, comment c’est possible que les étoiles soient dans cette pièce ? C’est de la magie ?
- Si seulement. Ce sont juste des diodes disposées un peu partout. On a essayé de reproduire l’univers le plus fidèlement possible.
- Le système solaire ?
- Tu as bien été à l’école ? Tu n’as pas appris que la terre faisait partie du système solaire.
- J’ai juste appris à lire et écrire en mandarin, ainsi que compter et l’histoire de mon pays. Le reste, c’est ma mère qui me l’apprenait, en français. À part le fait que la terre soit plate et le nom de certaines étoiles, je suis plutôt ignorante. On n’avait pas le temps pour ça.

Sa voix se perd dans l’émotion. Je déglutis.

- Et internet ?
- J’habitais dans les montagnes ! Internet, j’ai découvert ça ici, comme les ordinateurs ou la télévision. D’ailleurs, comment vous faites, avec tous ces écrans ? Ça me donne mal à la tête. Il y en a partout !
- Mais ça permet d’apprendre plein de choses ! Par exemple, c’est comme ça que j’ai appris que notre système solaire s’appelait la Voie Lactée, et que ce n’est pas le seul qui existe dans la galaxie. Avec internet, on peut même suivre les robots envoyés sur Mars, ou ailleurs. C’est un vrai puits de savoir.
- Des robots ? Sur Mars ? C’est de la magie !
- C’est de la science. Il n’y a rien de magique là-dedans.
- Si tu le dis. Je ne sais même pas ce qu’est un robot. C’est comme si tu me parlais chinois.

Je la dévisage. Se moque-t-elle de moi ? Elle semble si sérieuse.

- Tu n’as vraiment rien appris à l’école ?
- Je te l’ai dit : juste les bases. On n’avait pas le temps pour ça, pour parler des étoiles, ou d’autre chose. Tu sais comment c’est compliqué à apprendre, le chinois ? Et puis, c’est dangereux, d’aller à l’école, par chez nous. Il y a des heures de marches, la montagne à descendre, et à monter. Notre village est trop petit pour en avoir une à nous, alors il faut aller dans la vallée. Après, on s’entasse dans des salles comme ici, mais à soixante. On est tous serrés, et l’on a à peine de quoi écrire. Et les niveaux sont souvent regroupés. Chaque saison de récolte, on abandonne tout pour aller travailler dans les champs. Je n’ai donc pas eu le temps d’apprendre ce qu’est un robot.

Je ne peux pas en entendre plus. Je me précipite vers l’ordinateur qui se trouve dans la pièce. Je l’allume. Sa lumière vient un peu recouvrir celle des étoiles, mais cela n’a pas d’importance. Je me connecte sur YouTube, où je pianote à toute vitesse dans le moteur de recherche, sous les yeux médusés de Mao. Si je crois ce qu’elle m’a raconté, elle peut être étonnée. Pour elle, c’est comme si je faisais de la musique avec un instrument inconnu. Enfin, je trouve ce que je cherche. Je lance la vidéo. Elle colle son nez à l’écran, ses yeux grands ouverts. Devant elle, Curiosity avance sur le sol de la planète rouge. Je change la vidéo, et on le voit se poser sur le sol de Mars. Je change encore de vidéo, et l’on suit la Tesla d’Elon Musk s’envoler dans l’espace. Mao passe par plusieurs émotions différentes, je le vois bien. Je me demande ce qu’il peut se passer dans sa tête. Comment peut-on vivre comme elle a vécu et découvrir les merveilles de la civilisation brusquement ? Cela ne m’étonne pas qu’elle pense que cela est de la magie. Cela y ressemble, en effet. Je crois que je vais adorer lui montrer ce qu’elle n’a encore jamais vu. Des étoiles brillent dans ses yeux quand elle me regarde à nouveau.

- Bienvenue au XXIe siècle, lui dis-je avec un sourire.
End Notes:
Merci d'avoir lu ce texte :D
Thème 2 - Le Déserteur by magicalfox
Author's Notes:
Voici le 2e défi de AVC 3 :)

Le marquis invisible. Le portrait fatal. Une infâme adorée. Les enseignements d'un monstre. Le monde sous-marin. Une ville dans une ville. Le déserteur. Bonus : LA LICORNE d'Extraa

Le poète Charles Baudelaire a laissé des « plans et projets de romans et nouvelles » qu’il n’a malheureusement pas pu écrire avant de mourir. Aidez Monsieur Baudelaire à sécher ses larmes et réalisez pour lui un de ses plans secrets !
♥ Votre nouvelle devra avoir comme titre l'un des projets ci-dessus, et s'en inspirer.
♥ Vous devrez insérer dans votre texte une citation d'un auteur contemporain de Baudelaire Merci de bien noter la référence (oeuvre, auteur, etc.) en note de fin ou dans votre note d'auteur.
♥ Votre texte comprendra au moins une référence à un oiseau.
♥ Votre texte devra contenir CINQ mots par sens, soit 5 mots pour l'odorat, 5 mots pour l' ouïe etc. Cinq sens, cinq mots donc 25 mots. Merci de mettre en évidence les 25 mots choisis (gras, soulignés) ! ♥
Le déserteur

Je joue avec mon crayon de papier. Il n’arrête pas de glisser de mes doigts. Mao m’observe, amusée. Pour elle, ma dextérité avec cet objet s’apparente à de la magie. Elle a essayé de reproduire mes gestes, mais elle est trop raide. Elle n’arrive pas à inculquer le bon mouvement au crayon, ne parvenant même pas ainsi à lui faire faire un simple tour. Ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Elle me sourit. Je lui souris en retour. Une chaleur agréable se répand dans mon corps. Elle est gentille, Mao. Elle est douce, et calme. Elle s’intéresse aux mêmes choses que moi. Cela me change des filles d’ici, si superficielles, qui ne pensent qu’au bal de fin d’année et aux prestigieuses universités où elles pourront aller. Et aux joueurs de foot, aussi. Moi qui ne suis qu’un gringalet, qu’un geek. Je n’ai aucune chance avec des filles comme ça. Mao elle est plus naturelle. C’est une beauté sauvage, qui se moque de son apparence. C'est un vrai oiseau. Je suis certain que, si elle avait des pouvoirs magiques, elle serait capable de s'envoler. Le ciel serait alors son domaine, comme il est celui des pygargues qui peuplent nos immensités. Aujourd’hui, elle a attaché ses cheveux noirs n’importe comment, à la va-vite sans doute, et ça lui donne un côté guerrier que j’aime beaucoup. Elle ne se maquille pas. Mais elle embaume le savon de Marseille, celui que sa tante fait venir directement de France. Mao, c’est une source de voyage à elle toute seule.

- Mais monsieur, déserter ce n’est pas bien ! s’exclame une fille à ma droite.

C’est Cindy. Elle se dandine sur sa chaise. Cindy, c’est l’exemple même de ses adolescentes dont je parlais tout à l’heure. Tout l’inverse de Mao, en somme. C’est l’archétype de la fille américaine. Elle est maquillée comme une voiture volée et empeste le parfum bon marché. Ses ongles sont vernis, ses fringues viennent de New York. Elle n’arrête pas de nous le répéter, d’ailleurs, comme le fait qu’elle est une pom-pom girl très douée et qu’elle finira danseuse à Broadway.

Je me replonge dans le cours. Nous sommes en train de déterminer si un homme qui déserte a raison ou non. C'est étrange quand même, comme sujet de cours d'histoire.

- Déserter, c’est parfois nécessaire, la rabroue le professeur. Surtout en cette époque troublée. C’était une forme de rébellion.
- Mais c’est renier son pays, continue Cindy, qui est une fervente défenseuse de notre patrie. Je suis désolée, mais c’est de la lâcheté.
- Vous croyez vraiment cela, Cindy ? demande le professeur. Que c’était de la lâcheté ? Vous ne vous êtes pas dit que cette guerre n’avait rien d’utile, et que si tout le monde avait déserté, peut-être que nos gouvernements ne l’auraient pas prolongée aussi longtemps, mettant en péril tout ce en qui nous croyions.

Cindy fait la moue. Elle a envie de rétorquer quelque chose. Je préférerais qu’elle se taise. Sa voix est très désagréable. Elle a tendance à monter dans les aigus dès qu’elle s’énerve, nous vrillant à tous les tympans. Heureusement pour nous, elle a renoncé à faire carrière dans la musique. Or, Cindy n’est décidément pas une fille que j’apprécie.

Elle se mord les lèvres avant de fusiller le professeur du regard.

- Notre pays avait besoin de ses soldats. Déserter, c’était le trahir ! Ces hommes auraient dû être recherchés et traînés devant nos tribunaux.

Monsieur LeCerf se prend la tête dans les mains. Il soupire, soudain las. Même de là où je suis, j’entends son agacement, son abattement face aux réflexions de ma camarade.

Tout d’un coup, le professeur attrape dans son bureau une clé USB.

- Je n’avais pas prévu de vous montrer ces images, mais vous ne me laissez pas le choix.

Il glisse la clé dans son ordinateur portable avant de brancher le projecteur. Je retiens mon souffle. Mon coeur s’emballe dans ma poitrine. Mon crayon s’échappe de mes mains, elles sont devenues moites. Je les essuie machinalement sur mon jean, qui est rugueux. Tout le monde est dans le même état que moi. On pressent que quelque chose de grave va se passer.

Le projecteur fait un bruit infernal. Je me concentre là-dessus, alors qu’il crache ce que cachait la clé USB. Des corps se matérialisent devant nous. Ils sont décharnés, en morceaux. Ils n’ont plus rien d’humain. Ce sont juste des bouts de chairs.

Cette vision me donne un haut-le-coeur. De la bille remonte le long de mon estomac. J’ai dans la bouche le goût de mon repas de ce matin. Manger du bacon au petit-déjeuner n’était pas forcément une bonne idée. Pourtant qu’est-ce qu’il était délicieux, ce bacon ! Si appétissant que j’en avais salivé rien qu’en le voyant. Maintenant, je regrette. Je plaque ma main sur mes lèvres pour éviter de le rendre sur ma table. Pour un peu, je sentirai le sang versé, son odeur si particulière.

Le professeur fait défiler le contenu de sa clé. Nous sommes tous consternés. D’habitude, l’histoire est plus simple, plus facile. Il nous suffit d’ouvrir nos livres, de nous plonger dedans pour apprendre des choses. Nous avons ainsi une certaine barrière avec les événements qui ont pu se produire dans le passé. Mais là, nous sommes directement confrontés à l’horreur.

Mao, à mes côtés, se ronge les ongles. Elle paraît terrorisée. Sous la table, je lui attrape la main et la serre dans la mienne. Elle a la peau chaude. Je la caresse du bout des doigts. Cela semble lui faire du bien, l’apaiser. Je me détends à mon tour, créant autour de moi une sorte de bulle pour oublier le spectacle morbide face à moi.

Mon esprit part dans toutes les directions. Je songe aux lèvres de Mao. Je me demande ce que cela ferait de poser les miennes sur les siennes. Quelle saveur particulière possèdent-elles ? Sont-elles aussi douces que je l’imagine ? Je suis certain qu’elles sont aussi savoureuses que de la menthe sauvage. Pourquoi ? Tout simplement parce que, si je me concentre, je perçois des effluves de menthe sous le savon de Marseille.

- Alors, vous croyez encore que ne pas déserté était une solution !

Je sursaute violemment. On dirait que LeCerf vient de hurler à côté de moi. Une douleur cuisante me foudroie. Je me suis mordu la lèvre ! Je songe à ces soldats qui sont devant moi, occupant tout l’espace de la classe. C’est un moindre mal face à ce qu’eux ont vécu. Leurs bouts de corps sont à jamais gravés sur ma rétine.

- Je ne suis toujours pas convaincue, poursuivit Cindy en croisant les bras. Et je ne vois pas en quoi cela va me faire changer d’avis.
- C’était l’horreur là-bas ! Il valait mieux abandonner son pays plutôt que d’aller mourir dans cette jungle.
- Ça reste de la lâcheté.

Nous sommes face à un dialogue qui tourne en rond. Aucun des deux n’est prêt à lâcher l’affaire.

LeCerf soupire à nouveau.

- Vous devez tous avoir des grands-pères qui sont allés là-bas. Demandez leur : s’ils avaient eu le choix, le courage, auraient-ils déserté ou non. S’ils avaient pu renoncer au Viêtnam, l’auraient-ils fait, ou non ? En fait, ce sera le sujet de votre devoir. À me rendre pour la semaine prochaine. Vous réfléchirez aux bienfaits ou aux méfaits de la désertion dans notre histoire, et plus particulièrement pendant la guerre du Viêtnam.

Il y a du mouvement dans la classe. LeCerf s’en moque. Le cours est terminé. Sauf pour Mao, qui déclame en français :

- Depuis six mille ans la guerre
Plais aux peuples querelleurs,
Et Dieu perd son temps à faire
Les étoiles et les fleurs.*
- Mao, je vous conseille de déclamer des vers en cours de littérature plutôt que dans le mien, la rabroue LeCerf. Et de commencer à réfléchir à votre devoir à me rendre.

Mao baisse la tête, un sourire aux lèvres. Elle m’impressionne de plus en plus, cette fille capable de citer de la poésie française. Mais où a-t-elle appris ça ?
End Notes:
*La citation est de Victor Hugo, tiré de Les Chansons des rues et des bois, 1865
Nombreux étaient les hommes qui ont tentés de désertés pendant la guerre du Viêtnam. Avec le nombre de morts provoqués par cette guerre, le gouvernement avait toujours plus besoin de soldat. Ceux qui le pouvaient fuyaient au Canada. Longtemps après, les gens s'interrogent encore sur eux, s'ils avaient raison ou non de ne pas aller combattre, servir de chairs à canons dans une guerre inutile et très désapprouvée par l'opinion publique.
J'espère que ce nouveau texte vous a plu :D
Cette histoire est archivée sur http://www.le-heron.com/fr/viewstory.php?sid=1715