YURLH by DUBOIS SEBASTIEN
Summary: Au crépuscule d’une guerre où chacun croit voir arriver sa dernière heure, un vieux mage rusé en profite pour mettre en jeu le destin de tous… « Stop ! » …Mais attention, il est dangereux d’inviter à sa table un barbare qui ne parle même pas votre langue. « J’ai diit, stop ! » …Il se pourrait bien qu’avant de déplacer son pion, il en mange beaucoup d’autres au passage. Et une fois sa panse bien remplie, finalement décide de graver, sur le plateau qu’est votre empire, son nom en lettres de sang : Yur… « Vous en avez pas marre d’écouter l’autre tordu, vous raconter des sornettes avec sa plume ? Moi, j’suis le capitaine Korshac… au cas où vous l’ignoreriez. Ce livre, c’est l’histoire de ma vie, de mon navire, de mon esclave, de mon amour, et pas celle de ce vieux devin qui se croit omniscient mais qu’est incapable de marcher droit. Faudra bien qu’une nuit ou l’autre, j’vienne rétablir la vérité. Réveillez-vous, tas de moules ! La tempête arrive… et elle s’appelle Korshac. Va y avoir d’la gîte et pas d’couverts… Car si j’devais compter sur cet écrivain manchot, j’risquerais d’attendre qu’aux huitres poussent des nageoires ! » ---- Tu peux visiter notre site qui présente les personnages des livres, ainsi que la carte du monde : www.yurlh.com Bon voyage dans le monde de Yurlh ! ---

Categories: Fantasy Characters: Aucun
Avertissement: Violence physique
Langue: Français
Genre Narratif: Roman
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 128 Completed: Non Word count: 157368 Read: 178910 Published: 16/06/2018 Updated: 22/09/2022

2. Chapitre 2 by DUBOIS SEBASTIEN

3. Chapitre 3 by DUBOIS SEBASTIEN

4. Chapitre 4 by DUBOIS SEBASTIEN

5. Chapitre 5 by DUBOIS SEBASTIEN

6. Chapitre 6 by DUBOIS SEBASTIEN

7. Chapitre 7 by DUBOIS SEBASTIEN

8. Chapitre 8 by DUBOIS SEBASTIEN

9. Chapitre 9 by DUBOIS SEBASTIEN

10. Chapitre 10 by DUBOIS SEBASTIEN

11. Chapitre 11 by DUBOIS SEBASTIEN

12. Chapitre 12 by DUBOIS SEBASTIEN

13. Chapitre 13 by DUBOIS SEBASTIEN

14. Chapitre 14 by DUBOIS SEBASTIEN

15. Chapitre 15 by DUBOIS SEBASTIEN

16. Chapitre 16 by DUBOIS SEBASTIEN

17. Chapitre 17 by DUBOIS SEBASTIEN

18. Chapitre 18 by DUBOIS SEBASTIEN

19. Chapitre 19 by DUBOIS SEBASTIEN

20. Chapitre 20 by DUBOIS SEBASTIEN

21. Chapitre 21 by DUBOIS SEBASTIEN

22. Chapitre 22 by DUBOIS SEBASTIEN

23. Chapitre 23 by DUBOIS SEBASTIEN

24. Chapitre 24 by DUBOIS SEBASTIEN

25. Chapitre 25 by DUBOIS SEBASTIEN

26. Chapitre 26 by DUBOIS SEBASTIEN

27. Chapitre 27 by DUBOIS SEBASTIEN

28. Chapitre 28 by DUBOIS SEBASTIEN

29. Chapitre 29 by DUBOIS SEBASTIEN

30. Chapitre 30 by DUBOIS SEBASTIEN

31. Chapitre 31 by DUBOIS SEBASTIEN

32. Chapitre 32 by DUBOIS SEBASTIEN

33. Chapitre 33 by DUBOIS SEBASTIEN

34. Chapitre 34 by DUBOIS SEBASTIEN

35. Chapitre 35 by DUBOIS SEBASTIEN

36. Chapitre 36 by DUBOIS SEBASTIEN

37. Chapitre 37 by DUBOIS SEBASTIEN

38. Chapitre 38 by DUBOIS SEBASTIEN

39. Chapitre 39 by DUBOIS SEBASTIEN

40. Chapitre 40 by DUBOIS SEBASTIEN

41. Chapitre 41 by DUBOIS SEBASTIEN

42. Chapitre 42 by DUBOIS SEBASTIEN

43. Chapitre 43 by DUBOIS SEBASTIEN

44. Chapitre 44 by DUBOIS SEBASTIEN

45. Chapitre 45 by DUBOIS SEBASTIEN

46. Chapitre 46 by DUBOIS SEBASTIEN

47. Chapitre 47 by DUBOIS SEBASTIEN

48. Chapitre 48 by DUBOIS SEBASTIEN

49. Chapitre 49 by DUBOIS SEBASTIEN

50. Chapitre 50 by DUBOIS SEBASTIEN

51. Chapitre 51 by DUBOIS SEBASTIEN

52. Chapitre 52 by DUBOIS SEBASTIEN

53. Chapitre 53 by DUBOIS SEBASTIEN

54. Chapitre 54 by DUBOIS SEBASTIEN

55. Chapitre 55 by DUBOIS SEBASTIEN

56. Chapitre 56 by DUBOIS SEBASTIEN

57. Chapitre 57 by DUBOIS SEBASTIEN

58. Chapitre 58 by DUBOIS SEBASTIEN

59. Chapitre 59 by DUBOIS SEBASTIEN

60. Chapitre 60 by DUBOIS SEBASTIEN

61. Chapitre 61 by DUBOIS SEBASTIEN

62. Chapitre 62 by DUBOIS SEBASTIEN

63. Chapitre 63 by DUBOIS SEBASTIEN

64. Chapitre 64 by DUBOIS SEBASTIEN

65. Chapitre 65 by DUBOIS SEBASTIEN

66. Chapitre 66 by DUBOIS SEBASTIEN

67. Chapitre 67 by DUBOIS SEBASTIEN

68. Chapitre 68 by DUBOIS SEBASTIEN

69. Chapitre 69 by DUBOIS SEBASTIEN

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72. Chapitre 72 by DUBOIS SEBASTIEN

73. Chapitre 73 by DUBOIS SEBASTIEN

74. Chapitre 74 by DUBOIS SEBASTIEN

75. Chapitre 75 by DUBOIS SEBASTIEN

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77. Chapitre 77 by DUBOIS SEBASTIEN

78. Chapitre 78 by DUBOIS SEBASTIEN

79. Chapitre 79 by DUBOIS SEBASTIEN

80. Chapitre 80 by DUBOIS SEBASTIEN

81. Chapitre 81 by DUBOIS SEBASTIEN

82. Chapitre 82 by DUBOIS SEBASTIEN

83. Chapitre 83 by DUBOIS SEBASTIEN

84. Chapitre 84 by DUBOIS SEBASTIEN

85. Chapitre 85 by DUBOIS SEBASTIEN

86. Chapitre 86 by DUBOIS SEBASTIEN

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88. Chapitre 88 by DUBOIS SEBASTIEN

89. Chapitre 89 by DUBOIS SEBASTIEN

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91. Chapitre 91 by DUBOIS SEBASTIEN

92. Chapitre 92 by DUBOIS SEBASTIEN

93. Chapitre 93 by DUBOIS SEBASTIEN

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95. Chapitre 95 by DUBOIS SEBASTIEN

96. Chapitre 96 by DUBOIS SEBASTIEN

97. Chapitre 97 by DUBOIS SEBASTIEN

98. Chapitre 98 by DUBOIS SEBASTIEN

99. Chapitre 99 by DUBOIS SEBASTIEN

100. Chapitre 100 by DUBOIS SEBASTIEN

101. Chapitre 101 by DUBOIS SEBASTIEN

102. Chapitre 102 by DUBOIS SEBASTIEN

103. Chapitre 103 by DUBOIS SEBASTIEN

104. Chapitre 104 by DUBOIS SEBASTIEN

105. Chapitre 105 by DUBOIS SEBASTIEN

106. Chapitre 106 by DUBOIS SEBASTIEN

107. Chapitre 107 by DUBOIS SEBASTIEN

108. Chapitre 108 by DUBOIS SEBASTIEN

109. Chapitre 109 by DUBOIS SEBASTIEN

110. Chapitre 110 by DUBOIS SEBASTIEN

111. Chapitre 111 by DUBOIS SEBASTIEN

112. Chapitre 112 by DUBOIS SEBASTIEN

113. Chapitre 113 by DUBOIS SEBASTIEN

114. Chapitre 114 by DUBOIS SEBASTIEN

115. Chapitre 115 by DUBOIS SEBASTIEN

116. Chapitre 116 by DUBOIS SEBASTIEN

117. Chapitre 117 by DUBOIS SEBASTIEN

118. Chapitre 118 by DUBOIS SEBASTIEN

119. Chapitre 119 by DUBOIS SEBASTIEN

120. Chapitre 120 by DUBOIS SEBASTIEN

121. Chapitre 121 by DUBOIS SEBASTIEN

122. Chapitre 122 by DUBOIS SEBASTIEN

123. Chapitre 123 by DUBOIS SEBASTIEN

124. Chapitre 124 by DUBOIS SEBASTIEN

125. Chapitre 125 by DUBOIS SEBASTIEN

126. Chapitre 126 by DUBOIS SEBASTIEN

127. Chapitre 127 by DUBOIS SEBASTIEN

128. Chapitre 128 by DUBOIS SEBASTIEN

129. Chapitre 129 by DUBOIS SEBASTIEN

Chapitre 2 by DUBOIS SEBASTIEN

Une mantias était un gros insecte capable de porter un, voire deux cavaliers. La tête était taillée pour la guerre, avec une carapace ornée de trois pointes et dont la forme triangulaire n’était pas sans rappeler la mante religieuse. Sur les côtés, à la manière d’une libellule, une large paire d’ailes translucides lui permettait de voler. Étant par nature déjà couverte d’une carapace, elle n’était pas surchargée d’un caparaçon, contrairement au méphénor, qui lui était bardé de son imposant harnois d’acier noir. 


Chaque plaque de son armure portait un liseré rouge brillant de poudre de grenat, marquant la distinction de son haut rang. D’un côté, il maintenait les rênes de sa monture docile, de l’autre l’étendard des Cités Rouges. Sur le drapeau, était dessiné trois tours blanches adossées pour n’en former qu’une plus large, sur un fond de soleil rouge, disaient certains ou de lune, détractaient d’autres. 


Il y avait peu de vent en ce début de nuit, l’étendard flottait lentement et tant qu’il resterait dressé droit vers le ciel étoilé, la première corne ne sonnerait pas le début de la bataille.


Le Magnus Kéol et le devin, dérangés, s’approchèrent pour aller sur le balcon de la coupole, là où s’étaient posés le cavalier et son destrier volant. 


– Ô, Magnus Kéol, les armées sont en position selon votre volonté. Ils n’attendent plus que mon signal, parla, sans retirer son grand heaume, le méphénor.


Au bord du balcon, ils pouvaient aisément observer l’étendue du champ de bataille. Le Magnus Kéol avait fait le choix du terrain. Quant au baron Surn Kairn, son demi-frère, ses armées étaient au rendez-vous. Surn Kairn ne commandait pas moins de dix-mille hommes. 


– Ils sont en force ce soir, mon empereur. Croyez-vous sincèrement que les Hurleurs en viendront seuls à bout ? ajouta le méphénor d’un ton dont on pouvait distinguer quelques appréhensions.


– Nos troupes ne sont pas à plaindre. Nos Hurleurs vont les terrasser, affirma l’empereur sans aucun doute.


– Certes, mais ils ne sont que cent-onze si je peux me permettre de vous le rappeler. Face à cette armée de soldats, même si ce ne sont que des hommes et des mi-hommes, les Hurleurs vont à leur perte, continua de douter le méphénor.


L’empereur passa lentement en revue ses troupes cantonnées devant les hauts murs de briques tenant les portes de la cité. Les légions de soldats aux tabars rouges, protégés de broignes annelées et armés de leur fauchard, faisaient masse. Ils étaient nombreux, pas moins de cinq-mille. Sur chaque flanc étaient disposés les arbalétriers lourds, avec devant, des rangs de gardes dressant une forêt de fauchard-crochets. Au centre attendaient les cavaliers, protégés de cottes d’armes à tuiles de fer. 


Loin devant eux, onze chars en bois, surmontés d’une imposante corne, provenant d’un animal sous-marin, qui ne laisse que cet attribut sur les plages de l’océan, attendaient. Onze chars qui allaient bientôt libérer leurs dangereux Hurleurs. Le Magnus Kéol les fixait, trépignant d’impatience.


– C’est bien ce qui est écrit, non ? Mon devin ? cria le Magnus pour se rassurer.


– Ainsi va la prophétie. Ce soir, sous la divine lune de sang, le dieu de la destruction Thurl couronnera notre entreprise de la victoire, expliqua le devin d’une voix maîtrisée.


– Permettez-moi d’en douter, chers amis. Si l’ennemi venait à trop gagner de terrain, je serais dans l’obligation de lâcher les légions rouges, répliqua le méphénor d’une voix résonnante.


– Votre manque de foi, c’est cela qui vous fait grand défaut pour mener un empire ! déclama l’empereur, galvanisé par la bataille qui allait bientôt débuter.


Le méphénor ne répliqua point. Il acquiesça et dans un souffle chaud, fit déployer les ailes de la mantias, regagnant le ciel, aussi rapidement qu’une sauterelle.


– Le méphénor tiendra-t-il nos troupes en attente ? questionna le devin.


– J’en suis convaincu. Il ne peut aller contre ma volonté, répondit l’empereur.


– La Concession Divine est très claire là-dessus : Nul homme ne doit intervenir. Ils devront se battre avec toute la fougue de la main qui les a forgés, sous le regard de leur dieu, cita-t-il.


« Même si c’est derrière des barreaux, termina en pensant Chèl Mosasteh. »


Entendant ces dernières paroles, le Magnus Kéol eut un frisson de crainte qui parcourut son échine. Il se rappela que cette nuit se jouait une importante phase de son existence.

End Notes:

Ce texte est librement partageable sur internet, c’est même encouragé ! Veillez juste à ne pas le modifier ni le commercialiser et à citer mon nom. Sébastien Dubois.

Chapitre 3 by DUBOIS SEBASTIEN

L’homme n’était pas très grand, mais bel et bien musclé. Il avait les cheveux noirs, comme le Magnus Kéol, la couleur des Conquérants. Durant les deux sillons de guerres fratricides, il avait pris l’habitude de laisser pousser la barbe qui l’entourait jusqu’à sa bouche. Cela compensait la calvitie qui avait gagné son crâne, surement à trop porter un heaume cornu. Nerveux, il était devenu aigri par la guerre qui l’opposait à son demi-frère, Khalaman Jugdar, alias le Magnus Kéol.

 

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En effet, à la mort du père de Khalaman, ce dernier fut recueilli et élevé par Arn Kairn qui n’avait pas encore de fils. Arn Kairn était un stratège hors pair. Et Khalaman suivit avec assiduité tout son enseignement dans les tentes où l’on prépare les batailles, mais jamais sur le front. 

Quand Arn Kairn eut son premier enfant, Surn Kairn, Khalaman l’accueillit avec un peu de jalousie. Mais, Arn préférait la compagnie éveillée du jeune Khalaman à celle, criarde, de son bébé.

Khalaman affectionnant la compagnie des adultes ne partagea pas vraiment de jeux d’enfants avec son jeune demi-frère Surn Kairn. Lui, le regardera toujours comme un grand frère avec qui il aurait voulu partager plus, le grand frère qui avait l’intérêt de son père, plus que lui, le fils légitime.

Pour briller aux yeux de son père, Surn apprit à se battre mieux que personne et développa une aura de meneur d’hommes. À la tête des armées des Conquérants, Surn Kairn, sous les ordres de son père, remporta nombre de batailles. Mais, le regard de son père ne changea pas autant qu’il en avait espoir. L’étincelle qu’il avait en regardant son fils adoptif, Khalaman, était toujours plus vive.

Ce n’est qu’au moment où Arn, devenu trop vieux, se détacha de la guerre pour se retirer dans la forteresse des Kairn, non loin d’Ildebée, que les deux demi-frères Khalaman et Surn se rapprochèrent vraiment.

Il faut savoir que les Conquérants étaient l’alliance de cinq familles : les Kairn, les Arken, les Erestha, les Fryos et les Jugdar, dont Khalaman était le dernier du nom. Ces cinq familles s’entendaient toujours quand il était question de marcher et piller les terres des barbares orkaims pour se les approprier. Mais quand Khalaman et Surn élevèrent leurs voix pour cantonner les armées à consolider leurs acquis, cela éveilla quelques mécontentements.

Finalement, la tâche de maintenir les cités acquises incomba à Khalaman, par trois votes contre deux. La jeune Trakémis Erestha, portant la voix de la famille, vota en sa faveur aux côtés de Surn Kairn, après moult négociations.

Pendant que les puissantes troupes des Conquérants s’enfonçaient plus loin dans les terres orkaims, en quête d’encore plus d’or, Khalaman administra les seize cités conquises. Durant plus de huit sillons, Khalaman eut tout le temps de placer des hommes et des femmes de confiance à la tête des cités qu’il convoitait.

Puis en 861, Khalaman offrit à Surn Kairn de s’allier à lui seul pour, ensemble, régner sur les seize cités du nouvel empire qu’il souhaitait ravir aux trois autres familles.

Ce jour, Surn Kairn s’en souviendra toute sa vie. Ce fut le jour où il perdit celui qu’il considérait comme son véritable frère. Pour lui, il avait usé de son influence auprès des trois autres familles afin de le nommer à cette place d’administrateur, convaincu de son intégrité. Khalaman avait pourfendu sa confiance en une simple proposition. Surn ne voulant pas jeter le discrédit sur le nom des Kairn déclina l’offre de son demi-frère.

Trois jours plus tard, le premier jour de la conjonction des Trilunes, en le 861ème sillon, Khalaman s’autoproclama Empereur des Cités Rouges, la couleur de la maison Jugdar.

De là, débutèrent les guerres fratricides. Les guerres où Khalaman et Surn durent se déchirer et combattre la possession des cités appartenant jadis aux cinq familles de Conquérants. Les guerres où apparurent, pour la première fois, la terrible Horde hurlante.

 

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Surn Kairn, le heaume cornu sous le bras, était encore pied à terre, aux côtés de sa monture.

– Compagnons, mes frères d’armes, cette nuit sera une grande nuit. Peut-être la plus importante de toutes celles que nous avons passées à combattre nos voisins. Nos espions nous ont rapporté une information qui pourrait déterminer l’issue de la guerre. La Horde hurlante, cette nuit, devrait combattre sans renfort.

Surn Kairn appuyait chacun de ses mots pour qu’ils pénètrent bien et s’ancrent dans le cerveau de ses soldats. 

– Oui, vous avez bien entendu. Les Hurleurs, nous les affrontons depuis deux sillons sans parvenir à les vaincre. À chaque fois, là où ils sont lâchés, ils laissent une plaie béante dans nos rangs. Ce soir, nous allons les combattre et les vaincre. Un par un, nous les tuerons tous.

Une voix qui n’avait pas perdu un mot de ce qu’il venait d’annoncer s’éleva. C’était la voix d’un soldat au tabar bleu, un homme à la barbe noire brodée de tresses, un guerrier de la maison Kairn depuis plus de quatorze sillons. 

– Ne serait-ce pas encore une ruse ?

– Non Argento. Là-dessus, les informations des espions sont certaines. 

Surn Kairn avait cette faculté de connaître chacun des noms de ses deux-cent-vingt-trois officiers encore vivants sous ses ordres.

– C’est pour cette raison qu’il ne va pas falloir faillir. Nous sommes un peu moins de dix-mille, et je sais que les cent-onze Hurleurs, sous ces chars, vous terrorisent. Moi aussi, ils me terrorisent. Alors, j’irai en tête sur le front. Et, je vous montrerai que l’on peut les vaincre, que l’on peut les tuer. Sous leur harnois d’acier, ce ne sont que des êtres faits de chair et de sang. Avec nos fauchards, nous leur trancherons les bras. Nous soulèverons leurs plaques et enfoncerons nos anelaces. Nous frapperons fort avec nos maillets de guerre.

– Hey, nous les Conquérants ! hurlèrent tous les soldats autour de Surn Kairn.

Puis, ils reprirent leur place dans les rangs. Chacun des capitaines d’unité avait ses ordres spécifiques. Ceux qui portaient des visières les abaissèrent. Les archers encochèrent des flèches. Les arbalétriers remontèrent leur manivelle afin de bander l’arc assez fort pour percer les plaques d’acier des Hurleurs. On sentait dans l’effort des soldats la volonté de vaincre. 

Surn Kairn enfourcha son sorlh de guerre, sorte de tricératops docile, de la taille d’un rhinocéros, dompté à l’origine par les tribus guerrières orkaims. Il dégaina et leva son cimeterre, une arme de fer bleuté, au fil lisse d’un côté et dentelé de l’autre.

– Hey, nous les Conquérants ! hurla-t-il à ses dix-mille hommes qui s’étendaient devant les hauts murs de briques rouges de la cité d’Ildebée.

– Hey, nous les Conquérants ! reprirent tous en cœur les soldats aux tabars bleus, blancs, violets et verts, les couleurs des quatre maisons des Conquérants.

Ils crièrent plusieurs fois, un nombre indéfini, dont seuls ceux qui se seront ce soir élevés contre la Horde hurlante se souviendront.

Chapitre 4 by DUBOIS SEBASTIEN

Tous là, réunis en meute, les orkaims savaient que ce soir le repas n’allait pas se disputer face à des chiens. Ce soir, s’ils voulaient manger à leur faim, il leur faudrait combattre des ennemis plus grands, plus forts, plus terribles : des humains habillés de tabars bleus, blancs, violets ou verts, des humains brandissant des armes et montrant les dents. 


Sous le char à attendre, ils savaient que le repas était encore loin. Pour l’obtenir, il leur faudrait courir et percer les lignes ennemies. Car c’était là le rôle des Hurleurs : de diviser en plusieurs groupes les rangs serrés des Conquérants. Vêtus d’armures du plus dur des aciers, ils devaient courir vite et traverser les défenseurs jusqu’aux porte-étendards qui volaient loin dans le ciel. Souvent pour se faire, les combats étaient inévitables. Le sang allait, ce soir encore, couler par la visière de leur armure pour leur donner ce goût amer de la viande humaine.


Mais une fois les légions brisées, des combattants, cette fois vêtus de rouge, fondaient à leur suite pour attaquer en de multiples points les rangs ennemis disséminés. Cela annonçait le moment du rappel, le moment où les cornes sonnaient le festin. Alors, avec tout l’entrain qui les caractérisait, les orkaims retournaient dans leurs tanières de bois, impatients d’avaler les succulents mets qui les attendaient.


Le retour était préférable à l’aller, les ennemis étant souvent en déroute. Mais pourquoi les humains avaient-ils cette habitude de ne pas les laisser courir jusqu’à leur but, juste en s’écartant ? Pourquoi tentaient-ils toujours de reculer le moment du repas en levant des armes de bois ou de fer désuètes, face à leur acier destructeur ? À ces questions, jamais ils ne recevront de réponses. Et de toute façon, ce qu’ils voulaient, c’était remplir ce ventre qui les tiraillait. Alors, ils étaient tous impatients que les cornes sonnent une seconde fois pour enfin se repaitre. Car, après chaque bataille, on leur servait le plus grand des gueuletons.


Tôt ce matin, on les avait sortis de la fosse et menés, avec des bouts de pain de maïs rassis, jusqu’au palan. Quand vous vivez avec la faim, quoi qu’on vous donne, cela satisfait votre ventre. Suspendues, attendaient les impressionnantes armures d’acier. Chaque partie qu’ils enfilaient donnait droit à un morceau de pain toujours plus tendre. 


Le harnois avait été conçu par un grand nom de la guilde des maîtres d’acier de Nak-Them. Cela les habillait de la tête aux pieds, toutes les parties en cuir avaient été couvertes d’acier. De plus, chaque plaque métallique en chevauchait une autre et blindait le tout. 


Le moment de l’habillage avait ses attraits, même s’ils redoutaient de porter cette armure, où le dos et le pelvis hérissaient des pointes offensives, à l’inverse de la tête et des épaules protégées de pointes défensives. À chaque ajout, ils étaient un peu plus à l’étroit dans cette prison de métal, toujours félicités d’un morceau de mie. 


La boule devenait encore plus grosse quand on leur enfilait les brassards de lame et les gantelets à pointes. Mais, c’était juste pour leur faire oublier qu’ils ne pourraient maintenant plus prendre aucune croute dans la main. 


Alors, arrivait le plus effrayant, le casque à la mâchoire d’acier amovible qui leur donnait une allure de monstres métalliques. Devenus des golems d’acier, il leur était maintenant impossible de manger. Seul le sang, au goût détestable de leurs ennemis, allait bientôt imprégner leurs papilles. 


Toujours dociles, à attendre les petites attentions goûteuses des hommes aux tabars rouges, les orkaims avaient été entassés par dix sous un char de bois. Maintenant, ils ne pouvaient qu’attendre le son de la corne qui allait annoncer la course, chacun surement à penser aux fumets du plat qu’il préférait. Entre les futurs cuissots de lion au coulis de poivron, les jambons d’éléphant braisés à la fleur de sel ou les brochettes de rhinocéros caramélisées au sucre de canne, il y en aurait pour toutes les langues.


Toujours dans la noirceur du char, écoutant les grincements des harnois qui se frottaient, la salive montait au fond des bouches. De là, dans l’obscurité, ils ne virent pas l’étendard du méphénor s’abaisser dans le ciel, devant la pleine lune rouge. D’où ils étaient, ils ne purent qu’entendre résonner le premier chant des cornes.


Enfin, les volets de bois se levèrent sur un champ baigné de lumière écarlate. Tous sortirent en hurlant, dans l’espoir, une fois de plus, de faire fuir les assaillants et ainsi goûter plus vite aux raisins secs et parfumés. Mais, ce soir, aucun d’eux ne savait que nul festin ne les attendait. Ce soir, le sang dans leur bouche ne sera pas lavé par le délicieux jus de pamplemousse rose. Ce soir, les Hurleurs termineront ici leur vie d’affamés, prisonniers de leur carcan d’acier et le ventre vide.

Chapitre 5 by DUBOIS SEBASTIEN

D’abord, les cornes rugissantes couvrirent la vallée d’un son grave. En face, les dix-mille Conquérants furent chacun transpercés par la vague résonnante. Ils partagèrent l’hésitation d’aller ainsi courir à la mort, affronter les monstres de métal. 

C’est alors qu’ils entendirent gueuler les Hurleurs, sortant comme des bêtes de leur tanière de bois. Les orkaims, caparaçonnés de leur harnois d’acier, hurlaient en dévalant les pentes devant les murs de la cité. 

Les Conquérants se regardèrent les uns les autres, cherchant dans le visage de leur voisin, la force d’aller une fois de plus, contre ces engins à tuer. Et puis, du haut de son destrier, le baron Surn Kairn leva son cimeterre et hurla aussi fort qu’il put :

– Archers, tirez !!!

Une volée de flèches partit dans un souffle bref, droit vers le ciel étoilé. Les Conquérants étaient des combattants aguerris qui avaient pour la majorité plus de dix sillons d’expérience des batailles. Aussi, les flèches s’abattirent en pluie parfaitement ciblée sur la nuée de métal mouvante. Elle fut de suite suivie d’une seconde, d’une troisième et d’une quatrième. Nombre de flèches transpercèrent les armures, dans le dos et les épaules, mais aucune ne tomba. 

Les brutes d’acier couraient vite et il fallait maintenant prendre aussi de la vitesse si les Conquérants voulaient faire des fauchards une arme redoutable.

– Chargez !!! cria le baron Surn Kairn. 

Le cimeterre droit devant, il lança le sorlh de guerre à la rencontre des Hurleurs. Derrière, une masse d’hommes se mit à bouger comme une vague qui déferle sur le sable, un jour de grosse marée. Les voix s’élevèrent, galvanisant les soldats. 

Du haut de la coupole, le devin et le Magnus Kéol observaient tous deux, avec appréhension, la rencontre des cent-onze contre les dix-mille. Khalaman Jugdar, particulièrement tendu, avait les deux poings fermés et fixait la collision imminente. Chèl Mosasteh était, quant à lui, plus serein. Les visions de la bataille avaient été assez claires, enfin l’espérait-il.

Soudain, le fracas du métal qui s’entrechoque remplit l’atmosphère de toute la vallée. On l’entendit jusqu’au nord de la cité. Ce fut un bruit assourdissant, terrible. Le Magnus Kéol s’en brisa une incisive. Chèl Mosasteh fronça les sourcils et écarquilla les yeux, impatient de voir les flèches métalliques percer la forêt de fauchards avançant. Ce fut heureusement le cas. Les armures animées ouvrirent en onze points les rangs des Conquérants, pourtant serrés. 

Une fois mélangés, les Hurleurs inaugurèrent un bal de corps à corps sanglant. Depuis la coupole, ils percevaient déjà la violence des affrontements. Mais, ce n’était rien comparé à ceux au cœur de la bataille.

Même si le baron Surn Kairn était assis sur son destrier au collier de corne, il était juste à hauteur d’orkaim. Il avait espéré stopper l’orkaim de pointe, mais ce dernier lui sauta par-dessus, alors qu’il était bardé d’un harnois d’acier pesant plus de soixante kilos. Leur masse musculaire permettait aux orkaims de faire encore ce genre de prouesse. 

Débordés, les hommes et les femmes formant les rangs des Conquérants se livrèrent corps et âme dans une bataille qui devait durer toute la nuit. Les orkaims fauchaient les hommes comme le blé un jour de moisson. Ils étaient plus farouches que jamais. 

Surn Kairn les avait combattus à maintes reprises et cette nuit s’annonçait tragique. Autour de lui, il voyait tomber ses hommes, à chaque fois sous des coups mortels. Les Hurleurs ne blessaient pas, ils tranchaient les bras, les jambes ou les têtes. Mais, s’attendrir sur la mort de ses proches, c’était s’exposer lui aussi aux bras armés de lames qui fendaient l’air sans fatiguer. 

Mourir cette nuit aurait été se défiler. Une action indigne des Kairn. Non, Surn Kairn était lui aussi plus implacable que jamais et c’est lui qui le premier empala un Hurleur. À ce moment, la fureur de la petite victoire se propagea dans les rangs. Les Conquérants redoublèrent de vigueur, oubliant leurs voisins décapités. Le sang et la lune rouge mêlaient leur couleur pour le plus grand des plaisirs du dieu Thurl, le seigneur de la destruction.

Chapitre 6 by DUBOIS SEBASTIEN

Larlh Vecnys s’était réfugiée tout en haut d’une tour située non loin des portes sud de la cité d’Ildebée, une bâtisse appartenant à sa maîtresse. La tour avait la particularité d’être, en son sommet, surmontée d’une terrasse. De là-haut, elle ne pouvait se soustraire aux bruits de la bataille. Et pourtant, c’était ce qu’elle avait escompté, mais en vain.


Alors, elle se résolut à supporter ce vacarme terrifiant, espérant que les Conquérants soient une bonne fois pour toutes arrêtés aux portes d’Ildebée. S’ils devaient cette nuit être victorieux, le risque était grand qu’ils saccagent la cité. Mais, le vieil homme qu’elle avait croisé dans un lupanar six nuits plus tôt semblait être certain des défenses de l’Empire, ce même vieil homme qui lui avait payé une avance pour un service coûtant fort cher. 


Car Larlh Vecnys n’était pas une commun des mortels. Elle était tout d’abord une femme-araignée, une femme presque en tous points humaine, hormis les six bras qui embellissaient son corps élancé et sublime. Elle portait des soies fines, une sorte de combinaison de voiles habillant son corps par endroit et laissant entrevoir habilement ses courbures, une façon simple, mais particulièrement efficace d’attirer le chaland. 


Entre ses seins et son nombril, était finement tatoué le symbole d’une araignée. Elle coiffait son crâne rasé le plus souvent d’un bijou, une araignée de bronze, dont les pattes retombaient sur les joues. Au-dessus de ses yeux noirs, si l’on s’y attardait, on pouvait discerner six petits yeux ronds comme des billes. 


Tous les atours rappelant les araignées, c’était en l’honneur des Sétèkes, son pays d’origine. Là-bas, on la vénérait comme une princesse. En effet, ses six bras témoignaient du sang pur qui coulait dans ses veines, sinon elle n’en aurait eu que quatre. Mais cela, peu de gens qu’elle croisait, ici, dans les terres du Sud, le savaient. Ils la considéraient comme une keymée, une mi-homme mi-bête et elle s’en contentait. 


Ici, le climat était fort propice à ne porter que des voiles. Ce qui convenait à la couverture qu’on lui avait choisie et qui lui allait à merveille. En effet, la nuit, elle arpentait les alcôves d’un lupanar, nommé Les bulbes de Vérunys, le plus réputé d’Ildebée. Elle s’adonnait aux plaisirs des massages et autres voluptés. De jour, elle ramenait souvent un de ses clients dans la tour, pour lui apposer un souvenir dessiné. Le tatouage, voilà dans quel art Larlh Vecnys excellait. 


Les tatoueurs étaient très répandus dans le Monde des Trilunes. Les plus grands venaient alors des Sétèkes où il était de coutume de porter son histoire sur la peau. Dans cette multitude d’artistes, une infime minorité de femmes y incubait de la sorcellerie et Larlh Vecnys en faisait partie. Elle était une invocatrice de Chaèm, déjà tisseuse du troisième fil. 


Toute petite, on lui avait raconté des quantités d’histoires sur les cités du Sud, sans aucun doute pour déjà l’habituer à ce qui devait devenir son pays adoptif. Mais ce soir, les histoires de conquêtes et de batailles des Conquérants sonnaient bien trop proches à ses oreilles. Bien que magicienne, elle n’était que de chair face à une dague. Aussi, tout en haut de sa tour, après avoir fait barricader les doubles portes d’accès par ses deux esclaves, elle patientait, tremblante, la  fin des hostilités.

Chapitre 7 by DUBOIS SEBASTIEN

La bataille faisait rage. Les heurts de métal s’unissaient aux râles des mourants. À chaque fois qu’un Hurleur tombait, les Conquérants criaient haut l’exploit. Dans le ciel, sa mantias en vol, le méphénor suivait de près l’évolution des combats. Voyant le fleuron de l’armée de l’Empire ainsi livré en pâture aux Conquérants, il enrageait de cette sotte décision.


Et pourtant, ils n’étaient que cent-onze et avaient déjà fait des ravages dans les armées adverses. Le méphénor vit un autre des colosses d’acier tomber. Alors, il ne tint plus et retourna à la Coupole des Trilunes auprès du Magnus Kéol. Ce dernier était toujours en compagnie de Chèl Mosasteh, le devin impérial, qui avait aujourd’hui plus de pouvoir que lui. 


La mantias agrippa avec ses tarses les madriers de bois et s’ancra à la tour, au bord du balcon. Le Magnus Kéol, qui était absorbé par la bataille, fut surpris de la soudaine arrivée du méphénor. Quant au devin, il avait cette fâcheuse habitude de toujours s’y attendre.


– C’est un moment décisif, Khalaman. On peut encore infliger une défaite cuisante et sauver les Hurleurs.


– C’est bien parce que nous sommes entre nous que je tolère ces familiarités, Trakémis ! déclama haut et fort le Magnus Kéol. 


Le devin avait ce recul, de faire mine de rien, de ne laisser échapper aucune expression de son visage, ne voulant s’attirer les foudres de personne. Mais, ce visage de marbre, vieux et fripé, Trakémis Erestha le toisait d’entre la visière de son heaume. Car tout ce massacre, qui se perpétrait cette nuit, était le résultat de ses seules manipulations. 


– Regardez, ils tombent les uns après les autres. Le nombre, c’est le nombre qui les submerge.


– Les uns après les autres… Qui sera encore debout dominant ce charnier luisant de sang ? ajouta le Magnus Kéol, les yeux brillants d’excitation.


– Une volée de flèches semi-lestées ne transpercerait pas les harnois lourds des Hurleurs, mais ferait de nombreuses victimes chez nos ennemis. Nous l’avons déjà pratiquée ! 


– NON ! Comment dois-je vous le dire ? Cette nuit est la dernière des Hurleurs. Il va falloir vous y faire.


– C’est absurde, insensé, rétorqua le méphénor.


– Oh que si, ça a un sens… Oh que si, ajouta le Magnus Kéol en croisant le regard de Chèl Mosasteh toujours muet.


– La victoire, nous passons à côté de la victoire. Des mouvements de renforts ont été repérés dans les terres du Ventre de Gaslog. Il faut ce soir les exterminer et couper court à toute envie de nous assiéger. Qui sait combien de troupes arriveront les prochains jours ? continuait le méphénor.


– Je le sais moi. Et prochainement, nous annoncerons des négociations de paix.


– Vous rêvez. Les Conquérants ont repris quatre des cités de notre jeune empire. Ils ne s’arrêteront pas là, pas si près des portes d’Ildebée ! Leurs armées sont encore nombreuses. Peut-être des dizaines de milliers d’hommes avancent pour demain nous écraser. Et, sans les Hurleurs, nous…


– Il suffit ! Quand le regard d’un homme croise celui d’un dieu, il faut savoir faire quelques sacrifices, déclama l’empereur.


À ces derniers mots, le méphénor ne put répondre. Il était consterné par ce qu’il entendait. Le devin avait une complète emprise sur Khalaman et il n’y pouvait plus rien.


– Ce sera selon votre volonté, mon Magnus. Ce soir, les Hurleurs tomberont sous les armes des Conquérants, conclut le méphénor.


– Oui tous, sauf un ! termina Khalaman.

Chapitre 8 by DUBOIS SEBASTIEN

Son armure d’écailles était couverte de sang, le sang des Hurleurs, mais surtout le sang de ses frères. Cette bataille était de loin la plus horrible qu’il n’avait jamais livrée. Elle lui rappelait le massacre de la Passe de Taranthérunis, la première bataille où les Hurleurs firent leur apparition. Mais cette nuit, le massacre durait aussi longtemps que le passage de la lune rouge dans le ciel. Cela n’en finissait pas. 


Les monstres d’acier semblaient infatigables. Leur force, combinée à l’acier le plus dur jamais forgé, taillaient les hommes en pièces, même les mieux protégés. Surn Kairn avait vu l’un d’eux interposer un grand pavois de fer littéralement fendu en deux. Puis, comme si ce n’était pas suffisant, il avait aussi perdu le bras du bouclier, tranché à l’épaule.


Dans ce marécage de boue sanguinolente, qu’étaient devenus les vallons d’Ildebée, les Hurleurs tombaient les uns après les autres. Et c’était pour cela qu’il était prêt à endurer toutes les souffrances, même celle de perdre ses plus proches amis. La nuit était bientôt à son terme et les Hurleurs ne se comptaient plus que sur les cinq doigts de la main.


Surn Kairn cherchait, du haut de son destrier, les rares ennemis en vie. Faisant un tour de vue pour estimer ses armées en état de combattre, il comprit que les pertes étaient énormes. Il leur faudrait des lunes pour se remettre d’une telle bataille. Il vit, un peu plus loin, l’un des rares monstres d’acier encore debout, avançant et faisant place autour.


Il avait un peu de temps devant lui. Il put souffler et s’essuyer du sang poisseux coulant dans ses yeux. Il souleva son heaume cornu et en profita pour regarder loin, au-dessus des portes de la cité. Là-bas, brillait d’un rouge lunaire le dôme de verre. Il y voyait scintiller un rubis. Ce ne pouvait qu’être son demi-frère dans son armure rutilante, loin des fracas de la bataille, à regarder ce carnage perpétré en son nom.


Il l’observa longtemps et se rappela Tyros, le frère de Khalaman. Celui qui, s’il n’avait pas été assassiné, n’aurait jamais laissé son frère jumeau trahir les Conquérants. Tout ce gâchis pour un seul homme. Et puis, il se souvint du jour de la rencontre avec ce mage maudit qui se désignait comme un devin. Ce Chèl Mosasteh, était-ce à lui que l’on devait ces dizaines de milliers de morts ?


Les cris de rage de l’orkaim d’acier, progressant dans la marée de soldats, le rattrapèrent dans ses pensées. Tog, sa monture de guerre, subit l’assaut farouche de l’orkaim. Le sorlh fit un mouvement circulaire avec sa collerette en corne, au ras du sol. Le Hurleur bascula et tomba, renversé sur le dos. L’occasion était trop belle. Bien qu’il soit fatigué, Surn Kairn descendit de la selle pour le terminer à terre.


Ainsi allait la loi de la guerre. Il n’était pas question que le colosse se relève. Pas un seul ne devait cette nuit survivre. Au-dessus, il croisa les yeux brillants, cachés derrière le heaume d’acier, les yeux d’un jeune être vivant à sa merci. Ce n’était là qu’un esclave conditionné par l’Empire, à se battre pour une cause qui n’était pas la sienne. 


Il pointa son cimeterre sur le cou du Hurleur à terre, épuisé. Mais avant d’infliger la sentence qui devait mettre fin à cette nuit interminable, Surn Kairn leva les yeux vers son demi-frère Khalaman, qui devait l’observer, car c’était là le dernier de ses golems encore en vie. 


– D’ici, tu n’entends pas, mais je vais quand même te le dire : Khalaman, cette guerre ne se terminera que le jour où ce sera toi à terre que je transpercerai.


Et il abaissa, dans une ultime force, son cimeterre. Mais l’orkaim le poussa du genou dans l’énergie du désespoir. La lame ripa sur l’armure et s’enfonça quelque part au niveau du plexus. L’orkaim lâcha un hurlement de douleur. Surn Kairn maintenait toujours l’arme, s’appuyant de tout son poids pour qu’elle pénètre plus profondément dans le corps de sa victime.


– Ce n’est rien. C’est la délivrance ! La mort vient te prendre. Tu seras alors avec tes frères, plus jamais à servir un humain qui te déteste, lui parlait Surn Kairn en s’arcboutant sur le cimeterre, peinant à se frayer un chemin dans la brèche de métal. 


Le baron eut un sentiment étrange tout en fixant le regard de l’orkaim. Était-ce un enfant ? Il lui semblait qu’il le comprenait, qu’il partageait ses pensées. 


– Meurs ! lui cria de rage Surn Kairn, s’en voulant d’avoir eu une émotion pour le dernier de ceux qu’il avait combattus deux sillons durant.


Mais la bête ne voulait pas lâcher. D’un coup, elle lança son poing entouré d’une lame de hache droit vers le flanc du baron, perçant les écailles d’acier, tranchant les chairs et les côtes. Surn Kairn s’affala de tout son long, à côté de l’orkaim vaincu. Leurs bras se touchaient. On aurait pu croire qu’ils se tenaient la main. 


Ce fut le dernier signe de vie de l’orkaim. On le laissa ainsi, surmonté du cimeterre de Surn Kairn, comme pour honorer le dernier Hurleur de la guerre.


« Cette nuit, les Conquérants sortent vainqueurs de la bataille finale contre les Hurleurs. Mais à quel prix ? termina de penser Surn Kairn avant de s’évanouir, la bouche encombrée de sang. »

Chapitre 9 by DUBOIS SEBASTIEN

Dans un grincement qui s’éternisait, les portes de la cité d’Ildebée s’ouvrirent. Derrière, debout, le dos vouté de fatigue, le devin impérial était escorté de six gardes écarlates. À leur suite marchaient huit servants qui portaient une sorte de lit large en bois, muni de manches permettant à chacun de le tenir.


Ils traversèrent les rangs des armées de l’Empire toujours disposés et bien ordonnés devant les murs de la cité. De la nuit, elles n’avaient pas bougé, pas tiré un seul carreau, même les cimeterres des soldats n’étaient pas sortis de leur fourreau. Toujours en poste, ils attendaient.


Ils avaient vu, en cette nuit de pleine lune rouge, se faire massacrer ceux qu’ils considéraient, depuis maintenant deux sillons, comme leurs frères. Même si ce n’était que des orkaims, qui ne partageaient pas leur pain ni leur couche, ils se battaient à leurs côtés. Alors ce matin, pour les cinq-mille hommes de l’armée de l’Empire, ici devant la cité d’Ildebée, c’était un matin de deuil.


 Pour Chèl Mosasteh, qui présidait la procession, c’était Le matin annonçant la fin des neuf sillons du rite, le matin de la désignation du dernier lien de l’empereur, le lien d’os. Ce rite lui avait tant coûté en santé et en temps, le temps, unité précieuse, qui inlassablement lui filait entre les doigts. Si tout se passait comme il l’avait prédit, ce matin serait aussi celui ouvrant les prémices de sa régénération.


Absorbé dans ses pensées, il en oublia de se concentrer. Ce sont les vallons, transformés en une masse informe de chair sanguinolente et de fer martelé, qui le rappelèrent à l’ordre. Ici, les pieds dans la boue, évitant les flaques de sang, la fureur des affrontements lui sauta au visage. Chèl Mosasteh arrêta de marcher et les hommes de queue en firent autant. En la présence du devin, nul ne devait parler. 


Il abaissa ses paupières pour entrer en transe. Maintenant que le bruit des pas avait cessé, de-ci de-là, on entendait des râles d’agonie. La vie s’échappait encore des poumons des rares survivants.


– Ananum, prends mes yeux et montre-moi ! incanta le devin.


Dans la nuit de ses yeux, les vallons se dessinèrent et chacune des âmes, encore piégées dans le corps mourant de son possesseur, illumina sa vision. Entre toutes qui commençaient à s’embraser, instant annonçant la séparation de l’âme et du corps que Chèl Mosasteh maîtrisait bien, entre toutes, une seule âme des Hurleurs était restée parfaitement mêlée à la chaleur du corps encore en vie.


Localiser le survivant était donc fait. Maintenant, commençait une autre tâche, tout aussi importante. Chèl Mosasteh ne s’arrêta donc point dans sa concentration. Il resta même assez longtemps dans ce monde où les ténèbres règnent en maîtresses. Percevoir la vie de la mort, ressentir les nuances qui rattachent l’âme à un corps ou alors qui s’en détachent était là une partie de ses pouvoirs. Un savoir qu’il cachait bien. 


C’est alors qu’il identifia un autre Hurleur, un qui avait encore une lueur d’âme proche de la vie. Ses yeux se rouvrirent, brillant d’un nouvel espoir. Sans dire mot, il reprit sa marche dans la direction de sa cible.


– Là ! indiqua juste Chèl Mosasteh en pointant son index vers une armure de Hurleur. 


Alors, les huit porteurs du lit de bois plièrent les genoux pour le poser à terre. Ils commencèrent à libérer l’orkaim encombré des corps des Conquérants morts à sa rencontre.


– Allez, dépêchez ! insista le devin, les trouvant un peu trop lents.


– Vous autres, aidez-les ! s’adressa-t-il aux gardes écarlates. 


Même si leur rôle n’était nullement de déplacer des cadavres, ils s’exécutèrent sans aucun commentaire. Tous savaient ce qu’il en coûtait d’aller à l’encontre des souhaits du devin, et cela, quel qu’en soit votre grade. Tous avaient en mémoire l’histoire de Madrigal la torénor, exécutée sur-le-champ pour avoir désobéi à un ordre du devin impérial.


Chèl Mosasteh ferma de nouveau les yeux, afin de s’assurer de la vitalité de son leurre. L’orkaim était toujours en vie, mais il fallait faire au plus vite. Le temps était compté. 


« Le temps, toujours le temps… pensa Chèl Mosasteh. »


 Une fois l’armure dégagée, il fit signe de la main de lui faire place. Chèl Mosasteh n’était pas de ceux qui déblatéraient et parlementaient, il aimait s’économiser dans les mots. Il put s’agenouiller au chevet du mourant. Ainsi, il analysa où se trouvaient les blessures. Il y en avait bon nombre. Celle qui devait être mortelle avait été causée par un choc contondant dans le plastron. L’armure lui comprimait le corps et la respiration était de plus en plus faible.


– Vous, défaites-moi ces sangles ! cria-t-il envers deux porteurs. 


De cette manière, ils purent soulager le Hurleur, qui peu à peu reprenait du souffle, de la vie. Une fois les sangles défaites, les porteurs attendirent, regardant le devin dans l’espoir d’un ordre expliquant la marche à suivre. Mais, ce dernier restait là, sans dire mot. À attendre, la tension montait en eux, mais ils ne voulaient pas énerver le vieil homme quelque peu acariâtre. 


En fait, Chèl Mosasteh était à nouveau plongé dans une concentration, une transe de magicien, une transe qui paraissait des plus déconcertantes pour les hommes qui étaient à ses ordres puisqu’elle se passait à yeux ouverts. Maintenant qu’il avait écarté le danger de mort entourant son leurre, Chèl Mosasteh était retourné dans sa mission première, celle de prolonger sa vie.

Chapitre 10 by DUBOIS SEBASTIEN
Author's Notes:
----Tu aimes toujours YURLH, c'est cool !---

Si les matins de nuits de batailles sont pour la plupart le moment de panser ses blessures, pour d’autres, c’est l’occasion de faire de très bonnes affaires, même s’il faut ne pas avoir de respect pour les morts. Toute une partie du peuple, que l’on surnommait à tort les petites gens, ne pouvait avoir le luxe de respecter les morts, surtout en période de guerre où les denrées périssables étaient rares et fort chères. Pour s’en procurer, il fallait savoir prendre des risques. 


Même si cette nuit avait fait fuir la population dans le nord de la cité, loin des murs où s’entre-déchiraient les soldats, ce matin une foule de coupe-jarrets se déversa à la suite du devin et de son escorte. Toutes les armures, les armes et boucliers étaient autant de richesses simples à s’approprier. Il n’y avait qu’à se baisser pour ramasser. Il fallait faire vite, avant que le lieu ne soit interdit. Toutefois, ces dénicheurs de trésors servaient autant leurs intérêts qu’ils ne servaient l’Empire, car malgré tout, ils nettoyaient les champs de bataille. 


Dans la foule de pilleurs se distinguait une petite équipe de trois, dont l’un était caché sous le capuchon d’une esclavine épaisse en toile de chanvre. Les deux autres portaient des vêtements similaires, mais ils avaient levé leur capuche, laissant leur visage humain visible. 


L’un était trapu et fort poilu, l’autre plus sec et plus allongé, parlait avec le nez. Tous deux discutaient de l’art et la manière de bien piloter la charrette à deux roues qu’ils tenaient. Celui plus fort tirait sans rechigner, parfois pour deux, tandis que l’autre avait tendance à trainer, prétextant diverses excuses. Une fois, c’étaient les flaques de sang qui toujours lui étaient destinées, une autre, c’était pour observer dans quelle obscène pause était mort un Conquérant. 


Devant, avançait le troisième, encapuchonné, décidé à rester discret. Tous trois n’étaient pas si loin de la procession du devin et ses gardes. On aurait pu penser qu’ils les suivaient.


– Arrête-toi de tirer. Regarde, si tu continues, on va renverser maîtresse, ordonna le trapu au plus élancé.


– C’est de ta faute. J’croyais qu’tu dirigeais, rétorqua du nez le second. 


– Chuut, tu vas nous faire encore punir, en termina le premier.


Sous son esclavine, elle laissa les paroles envahir ses pensées. Même si le devin connaissait une partie de ses pouvoirs, Larlh Vecnys ne devait pas lui dévoiler l’étendue de sa volonté. Aussi, elle ouvrit les portes de son esprit afin qu’il lui parle sans effort. Toutefois, elle veillait à ce que le lien télépathique, qu’il venait d’instaurer, ne se limite qu’à la parole. 


L’écoutant lui indiquer l’emplacement de l’orkaim, qu’elle était ce matin venue chercher, elle se dit que ce vieux devin possédait bien des ressources. Parler avec la pensée aussi facilement n’était pas l’apanage de tous les mages. Ce vieil homme cachait lui aussi l’étendue de ses pouvoirs, et mieux fallait l’avoir de son côté qu’en ennemi. Après avoir écouté les directives en parfaite professionnelle, elle exécuta les ordres sans réponse ni autre question. 


Elle ne côtoyait le devin que depuis peu, mais elle appréciait déjà sa compagnie. Il dégageait quelque chose d’indescriptible, une sorte d’aura dont elle était tombée sous le charme. Peut-être était-ce l’attrait de la puissance dont il venait ce matin de tout juste lui montrer un très faible aperçu ?


Marchant dans la terre molle, gorgée de sang, où chaque pas faisait échapper un sifflement d’air, ils arrivèrent au plus loin des portes de la cité et au plus proche du campement des Conquérants. Là était allongé un Hurleur, l’armure hérissée de flèches, le plexus ouvert d’une entaille d’où sortait encore du sang chaud. Quelqu’un avait dû y récupérer une arme enfoncée, celle qui avait fini par le terrasser. Non loin de son casque, elle se pencha par-dessus et entendit le souffle du dormeur. 


– Allez, prenez-le et hissez-le sur le charriot… doucement.


Ils n’étaient que deux à l’extirper de la glaise et il leur fallait déployer beaucoup d’efforts. Leurs huit bras, quatre chacun, aidaient bien pour manipuler le Hurleur. Même s’ils étaient deux esclaves, habitués aux travaux de force, le poids du bestiau était important. 


Larlh dut, à contrecœur, plonger deux de ses six mains dans la fange. Geste qu’elle devrait plus tard leur faire payer, une princesse ne devant en aucun cas s’abaisser aux basses besognes. En la voyant ainsi les aider, ils eurent déjà mal du futur châtiment qu’elle allait leur infliger. Car même si le plus fin des deux en appréciait parfois les viles caresses, il redoutait les douleurs qui persistaient plusieurs jours après. Alors, ils redoublèrent d’efforts pour qu’elle ne se sente pas obligée de les assister. Le plus trapu, afin d’apaiser le prochain courroux de sa maîtresse, lâcha même un :


– Laissez-nous faire, maîtresse. Ce n’est point là la destination de vos jolies mains.


Il lui avait fallu longtemps pour élaborer cette phrase. Mais, elle avait un certain effet auprès de Larlh Vecnys, même si, à la longue, elle devenait un peu répétitive. Larlh retira ses mains de la boue et déjà se les essuyait. Car, elle se devait de les avoir toujours impeccablement propres surtout pour exercer sa magie si particulière. 


Elle frottait chacun de ses doigts, d’abord avec vivacité, ce qui eut pour résultat de faire suer encore plus les deux hommes-araignées, non pas d’effort, mais de stress. Chacun des deux se disait qu’il fallait vite que les mains de leur maîtresse retrouvent leur blancheur immaculée. Puis, au fur et à mesure, que les salissures s’estompaient, elle frotta avec plus de méthode et moins de force. 


Quant aux deux aracknys, ils bataillaient, d’un côté à tenir le charriot incliné tout en tirant de l’autre le Hurleur et tout le poids de son armure. Cela faisait plus de deux-cents kilos de poids mort à hisser. Toutefois, l’horizon d’une punition porta ses fruits. Les deux sbires étaient maintenant recouverts de sang et de boue, mais le fardeau avait enfin pris place dans le charriot.


Larlh Vecnys ne montra aucun signe de satisfaction, alors qu’elle avait parfaitement suivi toute la scène jusqu’à son couronnement. Non, Larlh Vecnys continuait d’essuyer le sang qui s’était immiscé dans les commissures de ses ongles. Lentement, elle passait un mouchoir de coton blanc, en prenant bien soin de le faire sous les yeux apeurés de ses deux esclaves.

Chapitre 11 by DUBOIS SEBASTIEN

Au milieu du campement, juste en face de la tente, on avait planté le cimeterre du baron. En vue de tous, pour l’occasion, on l’avait surmonté d’un casque de Hurleur pris en butin sur l’un de ceux morts, cette nuit, dans la bataille. Si tous étaient heureux d’avoir survécu à cette boucherie, et pouvaient ce matin regarder le trophée au sommet du cimeterre, aucun n’en profitait pour se réjouir. Car un peu plus loin, gisait sur le lit de camp, sous la tente de commandement bleue et blanche, le baron Surn Kairn. 


À son chevet se trouvait une femme habillée d’une dalmatique blanche couvrant sa poitrine, avec autour du cou un bijou de cristal de la forme d’une larme, cerclée d’argent. Elle était là à regarder son patient. Afin de le soigner, on lui avait retiré son armure d’écailles. On ne pouvait que voir la blessure qu’avait tenté de recoudre la prêtresse d’Anhouryn. Chaque fois qu’un pansement était appliqué dessus, il se teintait aussitôt de sang. Car malgré la couture, le sang coulait toujours. 


L’un des généraux était derrière debout, à faire les cent pas. C’était un homme-lézard, un zèlrayd, ce qui n’était pas de coutume dans les armées des Conquérants. En effet, les zèlrayds peuplaient jadis le Ventre de Gaslog. Le père de Surn Kairn, Arn Kairn, avait chassé ces hommes-lézards, les repoussant bien au-delà des Montagnes de Gaslog. Mais aussi, il avait tenu parole et ne s’était pas acharné à les refouler plus loin encore, comme d’autres barons avaient pu le faire avec les orkaims. 


Aussi, quand les guerres fratricides débutèrent, Surn Kairn reçut la proposition d’une alliance par les peuplades zèlrayds. D’un point de vue stratégique, cela lui était bénéfique, car il n’avait pas à craindre d’être attaqué par le flanc. De plus, les hommes-lézards, et en particulier les komodors, étaient des combattants résistants et costauds. Alors, contre toute attente, sous les ordres du baron Surn Kairn, des mi-hommes mi-bêtes se mélangèrent aux humains, aux Conquérants. 


Cette alliance dura jusqu’à la bataille de Kabaye, qui devait se terminer par la prise de ladite ville. C’est à ce moment que les zèlrayds, qui avaient parfaitement honoré leurs engagements, se retirèrent des guerres fratricides, ne préférant pas combattre plus avant dans les terres des Cités Rouges.


Rares sont ceux qui restèrent. Mais, durant ces jours, ces lunes, ces sillons, une amitié était née entre un grand komodor et le baron Surn Kairn. Un komodor qui ce matin se morfondait de ne pas avoir été là quand l’orkaim avait frappé son ami d’une blessure qui devait s’avérer mortelle.


– Pourquoi toujours autant de sang ? questionna d’une voix rauque Morgoth, l’homme-lézard au corps recouvert d’écailles vertes et sombres.


– Sa blessure est bien plus profonde que je ne le pensais, répondit Aunraée.


– Alors, à quoi sert votre déesse, si elle est incapable d’arrêter ce sang ?


En réponse, la prêtresse humaine ne put que le regarder dans le blanc des yeux. Morgoth mit un genou à terre et s’abaissa au niveau de la tête de celui qu’il considérait comme un ami, un frère même.


– Si je pouvais prendre ta place…


À ces mots, Surn Kairn trembla des paupières et ouvrit lentement les yeux. Il avait le teint blafard, la peau de celui dont la mort avait déjà commencé à creuser son terrier.


– On s’est battu… lui dit difficilement Surn Kairn.


– On a vaincu. Les Hurleurs ne sont plus qu’un souvenir, répondit Morgoth.


– Alors, je peux mourir en paix… termina Surn en toussant, les poumons surement encombrés de sang.


Morgoth rageait de l’entendre prononcer ces paroles. De sa grosse main écailleuse, il serra le poing froid de son ami. Surn Kairn sursauta, et dans un éclair de lucidité, se tourna vers Morgoth.


– Fyrh Arken, fais venir Fyrh Arken.


Il parlait du baron de la famille Arken, la plus puissante des cinq familles des Conquérants, avant que Khalaman ne s’autoproclame empereur et ne s’approprie les cités des Arken. Cette petite phrase lui coûta cher puisqu’il perdit ensuite connaissance.


– Mort, il est… mort ? se demanda Morgoth à voix haute.


Aunraée avait posé son cône de bois non loin du plexus de Surn Kairn.


– Non, son corps est toujours habité par la vie, mais plus pour longtemps.


Morgoth lui saisit ce qui n’était à ses yeux qu’un colifichet de cristal, une babiole que la prêtresse portait en signe d’appartenance à la déesse Anhouryn, et la lui arracha.


– Déesse de la vie, déesse de la boue plutôt ! cria-t-il en lui jetant à terre. 


Surprise, mais restant calme, la petite femme aux yeux bleus avait l’habitude de ces sautes d’humeur chez les combattants, surtout quand lorsque l’un d’eux allait embrasser la mort. Morgoth sortit de la tente pour se poster devant l’entrée, à maudire la cité d’Ildebée du regard.


Aunraée le rejoignit peu après. Elle se sentait obligée d’expliquer les limites des pouvoirs que lui conférait sa déesse, non pas pour Morgoth, mais pour l’honneur d’Anhouryn. Elle venait d’être trainée dans la boue par un être qui n’avait l’apparence d’un humain que parce qu’il possédait deux bras et deux jambes. Après tous les soins qu’elle venait de prodiguer cette nuit et ce matin, c’était pour Aunraée plus qu’elle n’en pouvait supporter.


– Là-bas, au-delà des murs rouges, dans la maison d’Anhouryn, prêche la donneuse de vie. Son seul souffle peut renvoyer la mort. Et surtout jamais, oh non jamais, elle ne vous aurait laissé lui arracher le symbole de notre Seigneuresse, lui cria-t-elle en se mettant sur la pointe des pieds pour que cela rentre dans ses oreilles.


Morgoth ne perdit pas une goutte des paroles qu’Aunraée déversait avec véhémence. Il se retourna en la toisant du haut de ses deux mètres.


– Parfait, c’est parfait, termina-t-il.

Chapitre 12 by DUBOIS SEBASTIEN

En cette nuit du 863ème sillon, la bataille de la lune sang venait d’avoir lieu et l’Éternel allait naître. Affalé au fond de son trône, Khalaman attendait, observant la lumière du soleil percer le dôme de verre. Pour la troisième fois de son existence, il allait bientôt être envahi par des énergies qu’il commençait à connaître. Mais sur ce point, le devin avait été clair, rien ne pouvait le préparer à ce qui allait lui arriver. 


D’abord, c’était la sueur qui coulait sur les tempes, à grosses gouttes, une sueur salée qu’il porta à ses lèvres machinalement. Hormis les vingt de sa garde écarlate, il n’y avait aucun sujet de son royaume, ici partageant la même salle que lui. Les instructions du devin avaient été suivies à la lettre. Personne ne devait l’approcher. Ses mains devenaient moites et il sentait dans son dos perler ce qui devait être aussi de la sueur. L’armure couverte de poudre de rubis qu’il portait, manière d’imposer plus encore sa marque de puissance, commençait à peser, à l’étouffer même. 


D’un coup, il se leva pour marcher jusqu’au balcon y aspirer de grandes bouffées d’air. Là, l’étendue du charnier, couvrant les vallons devant les murs de la cité, l’apaisèrent un court instant. Et puis, les larmes coulèrent de ses yeux. Était-ce dû au sacrifice d’autant d’hommes qu’il venait cette nuit de perpétrer ? C’était la question qu’il se posait. En réponse, un grand sourire illumina son visage.


– NON ! hurla-t-il en direction des milliers de victimes jonchant le sol.


– Pour moi, rien que pour moi, vous êtes morts ! Oui, pour votre empereur. Je le sens. Quelque chose m’envahit comme par le passé.


La sueur coulait maintenant à n’en plus finir. Il saisit la rambarde en bois du balcon et fixa ce qu’il lui semblait être le devin. Ses mains commençaient à trembler alors, il la tint plus fort encore. C’était bien là le devin qui emportait, à sa suite, celui que cette bataille avait désigné. À ce moment, l’empereur sentit monter en lui une fureur insaisissable. Son instinct lui dicta de la retenir, car il la croyait capable de prendre possession de son corps. Il leva les yeux au ciel et hurla encore une fois.


– Oui ! C’est moi Thurl. J’arrive. Bientôt, je siégerai à tes côtés. 


Cela lui permit de canaliser cette force juste le temps de hurler. À peine il se tut que son corps bouillonna plus encore. Il se pencha par-dessus la rambarde et fut pris de l’envie de se jeter dans le vide. Comme un fou, il se retourna et fonça dans la salle du trône.


– AAAHH ! 


Les gardes écarlates à l’entrée, qui ne devaient aucunement bouger de leur poste, reculèrent de peur. Comme une créature enragée, il se dirigea vers eux.


– Vite, retirez-moi cette armure.


Les hommes d’abord ne s’approchèrent pas. Le visage décomposé par la fureur de leur empereur les empêcha de le toucher.


– Alors ! Cette armure, retirez-la-moi !


À cette seconde invective, deux d’entre eux laissèrent tomber à terre la lance qui était leur arme et commencèrent à soulever les plaques d’acier protégeant les sangles. Mais l’empereur ne tenait plus. Le temps pour lui défilait trop lentement ou plutôt, c’était son corps qui était investi d’une énergie nouvelle, ravageuse.


– Mon sang !


Il attrapa l’épaule de l’un de ses gardes bataillant à tirer sur une sangle.


– Ça me brule !


Il le remua de tous ses nerfs, de toutes ses forces. Le soldat faillit en tomber à terre. Alors qu’il revenait à l’assaut pour aider son empereur à se défaire de son encombrante armure, Khalaman lui ordonna :


– Prends ta lance !


D’abord, le soldat resta incrédule devant l’ordre qui lui semblait inapproprié. 


– Ta lance, prends-la !


Mais, il ne fallait pas désobéir à son empereur. Il saisit donc la lance.


– Pointe ton arme ! insistait le Magnus Kéol.


Le garde qui n’était pas un des plus jeunes de la troupe de vétérans, s’y refusa et jeta à terre sa lance.


– Harh ! hurla l’empereur.


Comme un fou, il scruta la salle dans l’espoir d’y trouver un autre. Son dévolu tomba sur le plus jeune, le dernier qui avait eu l’honneur d’entrer dans le cercle très fermé des gardes impériaux. Il s’approcha de lui en laissant échapper des râles d’énervement.


– Pointe ta lance, droit sur moi !


Tout jeune qu’il était, son for intérieur lui criait de ne pas faire ce que ses gestes exécutaient sous la pression des ordres du Magnus Kéol. En pointant la lance vers le ventre, encore couvert de l’armure impériale, même si c’était sous les ordres de Sa toute-puissance, il faisait un geste le condamnant normalement à la mort.


– Empale-moi ! Tu dois éteindre ce feu.


Le soldat restait paralysé d’effroi. Sous son casque, on l’entendait dire non, même si c’était à faible mot. Alors, sans aucune retenue, Khalaman s’élança de tout son poids vers la pointe d’acier de la lance et dessus s’embrocha.


– Arrrgh !

Chapitre 13 by DUBOIS SEBASTIEN

– Hey toi, l’archer ! lança Morgoth vers un Conquérant vêtu d’un tabar bleu, la couleur des Kairn.


– Ton chef a besoin de toi !


Kwo n’était pas un imbécile. D’ailleurs, il ne s’était pas engagé dans l’armée de sa propre volonté. C’était plutôt un concours de circonstances. Étant plus intelligent que la moyenne, il avait opté pour l’arc comme arme. Car l’arc lui garantissait d’être posté en arrière, loin des combats au corps à corps.


– Quand tu dis mon chef, c’est toi qui as besoin de moi ? répondit Kwo.


– Pas que. Suis-moi, on n’a pas toute la matinée.


Cette nuit avait été l’une des plus longues qu’il avait vécue, car il avait fallu se rapprocher pour combattre les Hurleurs. Les archers avaient été utilisés à de nombreuses reprises et avaient dû suivre la piétaille. Cette nuit, il avait vu la mort de très près. Une prêtresse de Cybès, déesse de la mort, aurait pu la lui décrire qu’il ne l’aurait pas crue. Kwo l’avait vue, et elle avait l’apparence d’un Hurleur.


Il se battait depuis sept sillons déjà aux côtés des Conquérants, sept sillons qu’il s’était fait embarquer dans cette armée, à contrecœur. Kwo n’aspirait qu’à une seule chose, devenir riche. Et ce sont les soldes des Conquérants qui le menèrent jusqu’à eux, ce triste jour où il n’aurait jamais dû pleuvoir. Ça, Kwo s’en souvenait comme si c’était hier. De la pluie à Taranthérunis, la cité la plus au sud des Conquérants ! Enfin, il s’en était tiré finalement puisque sa tête était toujours sur ses épaules.


Ces souvenirs ressurgirent au moment où l’homme-lézard lui demanda d’aller chercher un charriot. Ce que voulait faire cet officier n’était pas très clair. Pourtant, cela convenait parfaitement à Kwo. Naviguer dans les eaux troubles des mauvais coups, c’était toute une partie de sa vie, celle qu’il avait vécue avant de devenir soldat ou plutôt archer.


Il revint avec le charriot auprès du zèlrayd qui tenait d’un côté une couverture en toile de jute et de l’autre, deux tabars rouges des armées de l’Empire. Il avait vu juste. Le komodor avait des intentions qui étaient loin d’être saines. Kwo se rapprocha de lui, une fois le charriot déposé.


– Toi, t’as dans l’idée de te faire la malle. Hein, c’est ça ? questionna Kwo.


– T’es futé pour un aomen. On t’l’a déjà dit ?


Kwo était de la race des aomens, une race aussi répandue que les humains sur les terres du Nord, mais bien moins nombreuse qu’eux dans le Sud. Il avait la tête allongée si caractéristique, avec les yeux en forme d’amande. Sa peau était gris foncé et non jaune parcheminé comme ceux du Nord. C’était dû aux longues journées ensoleillées du Sud. Kwo n’était pas du tout massif, mais élancé avec des membres assez fins. Toutefois, il n’était pas en mal de muscles. Tirer à l’arc avait développé son torse, ses épaules et ses bras. 


– Très bien, tu ne veux pas me répondre. Mais, ces tabars rouges ne m’enchantent guère.


– Écoute, je te demande juste de me transporter jusque derrière les portes de la cité. Là-bas, tu feras ce que bon te semble.


– C’est risqué ton histoire, lui répondit Kwo qui s’était habitué à l’illusion de la sécurité du camp de l’armée, perdu dans la masse des soldats.


– On n’a rien sans rien, l’ami.


Cela éveilla la curiosité de l’aomen, celle qui avait mené toute sa jeune vie d’escroc jusqu’au jour où il avait croisé les maudits galonds d’or des Conquérants. 


« Rien sans rien, cela veut dire qu’il court après quelque chose, réfléchit rapidement Kwo. »


– J’en suis. Mais ça ira mieux sans ça, dit-il en se déshabillant de son tabar bleu. 


En dessous, une simple broigne de cuir le protégeait.


– C’est trop… guerrier, ton armure. Enlève-la, lui demanda Morgoth.


– Bien sûr, toi tu t’en fiches. T’as des écailles. Mais moi, c’est que d’la peau qu’un couteau tranche comme un jambon tendre.


– Enlève-la, sinon autant se livrer à l’Empire.


– Très bien, très bien, ajouta Kwo tout en détachant les sangles de côté de l’armure.


– Elle est toute belle ton armure. Tu n’as jamais pris un seul coup ? questionna Morgoth.


– C’est pourquoi tu peux m’embarquer dans ton affaire de brigands.


L’homme-lézard sourit, se disant qu’il avait bien choisi son comparse.


– Je la pose sous ma tente et je reviens de suite. 


– Pas l’temps. Mets-la ici, sur cette pierre. À peine le soleil à son zénith, qu’on sera revenu.


– De toute façon, t’es un gradé alors t’as les moyens de me la rembourser si je la perds.


Morgoth lui sourit en signe d’assentiment. Il plaça l’arc de Kwo dans le charriot et son sabre de Kyrlog dans un étui à côté. Une fois prêt, l’homme-lézard s’allongea dans le charriot et se recouvrit de la couverture, en prenant soin auparavant de mettre les tabars rouges sous sa tête.


– Allez, roule mon ami !


– Normal, le gradé dort pendant que le soldat trime.


– Un zèlrayd, ça se remarque, lui dit Morgoth.


– J’avais compris, c’était manière de parler.


– Tu parles trop. On a déjà dû te le dire.


Kwo répéta en murmurant ces paroles tout en bougeant la tête à la manière du komodor pour le singer. Et tous deux, ils partirent traverser le vallon sanglant qui les séparait des portes de la cité.

Chapitre 14 by DUBOIS SEBASTIEN

L’armée, c’était dur, rien à voir avec la vie de bohème qu’avait eue auparavant Kwo. Il n’y avait pas un jour sans une tâche à accomplir. Cela n’existait pas les journées à dormir sous un arbre. D’un autre côté, dans l’armée, on mangeait tout le temps à sa faim. 


– T’as pensé à prendre de quoi grailler ? interrogea Kwo.


– Tu veux bien te taire. On va se faire repérer avec tes histoires de ventre.


– Bouha ! Ils sont loin, les gardes rouges. 


Kwo retenait le charriot plein du komodor. Il était lourd et dans la pente, la manœuvre restait délicate. Heureusement la boue, un peu collante, empêchait aux roues du charriot de s’emballer. Kwo s’enquit du chemin à prendre par la suite. Ce n’était pas simple. Il fallait zigzaguer entre les morceaux de cadavres. 


Se dessinant une trajectoire, Kwo comprit vite qu’il foulait la partie la plus facile. L’autre flanc, celui qui remontait vers les portes d’Ildebée, serait une tout autre histoire. Alors, il décida de ralentir la cadence s’il voulait avoir assez de force pour la fin.


– Active, on n’a pas toute la journée !


– Facile, c’est pas toi qui tires.


– Chuuut...


La fin de la pente arrivait. Alors, Kwo décida d’en profiter pour adoucir l’effort du début de la prochaine côte. Il retourna le charriot pour se mettre derrière et le pousser en tentant de prendre de l’élan.


« Mais pourquoi il tourne comme ça ? se demanda Morgoth s’imaginant qu’il faisait demi-tour. » 


Cela prit quelques tours de roue, mais le chargement pesant eut l’effet d’entrainer le véhicule dans la pente. D’un seul coup, le charriot n’était plus lourd à pousser. Il fallait juste le diriger tout en le tenant plus fermement entre les mains.


– Aïe, ouille ! laissa échapper Morgoth lorsque sa tête rebondit sur le bois dur. 


– Tais-toi. Les cadavres ne parlent pas, à ce que je sache.


Morgoth se retint de lui répondre. Il commençait à se demander s’il avait bien fait de le choisir. 


Sur le champ de bataille encore frais, où déambulaient des dizaines de détrousseurs de cadavres, Kwo descendait, poussant avec une certaine allégresse son chargement. C’était assez inhabituel pour faire tourner les têtes des dépouilleurs de morts. Mais Kwo était heureux d’avoir trouvé le moyen d’alléger son fardeau. 


Quand il attaqua la pente, cette fois inclinée dans l’autre sens, les choses se compliquèrent. D’abord, l’élan lui permit d’en parcourir quelques dizaines de mètres avec facilité. Mais, très vite, la terre gorgée de sang ralentit sa course. Et commença alors une longue et particulièrement difficile ascension. 


– Allez, j’suis avec toi, pousse gars, lui chuchota Morgoth confortablement allongé sous une couverture.


Déjà Kwo suait à grosses gouttes. Pousser le charriot à deux roues, chargé d’un komodor de plus de cent kilos, n’était pas tâche aisée. La terre pâteuse n’arrangeait rien. À un moment, il gagna un peu d’élan dans une légère pente, mais ses réjouissances furent coupées net par le passage de gardes à l’armure rouge vif. Il s’arrêta et dut laisser passer la procession menée par une sorte de prêtre en toge violine.


– Allez, vieux débris, bouge, dit-il en murmurant. 


L’un des gardes tourna son heaume dans sa direction. En retour, Kwo lui fit un grand sourire. Morgoth, la vue cachée par la couverture, commençait à se demander la raison de cette pause. Il la souleva doucement. Mais Kwo, la voyant, s’abaissa pour prendre une poignée de terre et la lui jeta.


– Allez, dégage saloperie de rat ! cria-t-il en l’air, façon de capter l’attention du garde.


Morgoth avait compris et cessa tout mouvement. Finalement, la pause imposée par ce cortège d’impériaux redonna un peu de souffle à Kwo. Une fois la voie libre, il lui fallut déployer beaucoup d’efforts pour relancer la charrette à deux roues. 


À peine était-il reparti qu’il croisât un autre groupe, cette fois plus petit, de trois vauriens avec un charriot aussi, surement en quête de belles pièces d’armure à revendre, ou pire, à la recherche d’un cadavre à découper dont la viande serait revendue pour une autre sur un marché.


Les ruelles, dessinées sur le vallon par les corps des soldats morts en cette nuit, étaient étroites et rendaient impossible de croiser un autre charriot. Heureusement, ils lui firent place en montant sur un cadavre au tabar blanc couvert de sang rouge. Kwo eut un haut-le-cœur, car même s’il avait dans l’idée de rester à Ildebée et de déserter, l’homme sous ses yeux était un Conquérant, un frère de guerre. En passant à leurs côtés, il fit un signe de tête pour les remercier et continua sa progression. 


Une fois arrivé au niveau des chars vides des Hurleurs, le soleil commença à taper. Là, Kwo fit une autre pause. Morgoth l’entendant souffler depuis tout ce temps se demandait s’il était assez charpenté pour l’emmener jusque derrière les portes d’Ildebée.


– Ça va l’ami ? chuchota-t-il


– Impeccable. Maintenant, la ferme ! Les impériaux ne sont plus très loin. 


Et puis, Kwo reprit son travail de peine. Une pause trop longue augmentait le risque d’avoir des crampes. Kwo était à bout de forces et se trouvait maintenant entouré de l’armée impériale qui avait cantonné ici toute la nuit, sans se mêler à la bataille. Il gardait la tête baissée, ne cherchant pas à les croiser du regard, sachant bien qu’ils devaient mépriser les voleurs de cadavres.


Les portes d’Ildebée se rapprochaient. Il n’était plus très loin de son but et chaque mètre parcouru était une victoire. Mais la roue droite heurta une bosse trop haute à surmonter. Avant qu’il ne s’en aperçoive, Kwo insista et dépensa ses dernières forces tout en se lamentant intérieurement sur sa malchance.


Le voyant forcer comme un pauvre mnoun, animal de trait des terres du Sud, des soldats impériaux rigolèrent. L’un d’eux se détacha de son unité pour se rapprocher de Kwo.


« Et ben voilà, je suis entré dans l’armée avec un charriot d’or embourbé dans la boue et je vais en sortir prisonnier de l’Empire avec un charriot de viande coincé par je ne sais quelle caillasse, pensa-t-il en voyant le soldat rouge s’avancer vers lui. »


Le soldat saisit l’avant du charriot et, de sa force bienvenue, souleva juste assez pour faire passer la roue sur la pierre ronde qui bloquait. 


– Allez va, mon gars, lui lança-t-il en signe d’encouragement. 


Kwo ne dit mot tant la salive lui manquait, mais le remercia bien de la tête.


– Ça vous amuse ? Même si ce ne sont que des pauvres, ce sont nos gens qui crèvent de faim. 


Le groupe de soldats cessa de railler sous la critique de leur compagnon. Kwo continua, avançant maintenant jusqu’aux portes où une escouade de gardes avait vu toute la scène. Attaquant les pavés d’Ildebée, il arriva à leur hauteur avec son charriot cahotant. L’un des gardes rouges leva la main en signe de halte.


– Qu’est-ce que tu transportes là ? lui demanda-t-il.


Kwo n’avait pas réfléchi à la question et pourtant il en avait eu tout le temps nécessaire. Parcourir le champ de bataille sur lequel il avait combattu la veille, avec la lumière du jour, où les blessures lui sautaient aux yeux, avait été une épreuve. En plus de souffrir de l’effort à pousser le charriot, il avait dû endurer la vision de ce charnier. Et, c’est seulement maintenant qu’il le comprenait. Alors à la question, il répondit tout naturellement :


– Rôti de zèlrayd.


– Ah ah ah !


Le garde prit sa réponse à la rigolade et n’alla même pas vérifier. D’un geste de la main, il lui dit de passer. Kwo, trempé de sueur, accueillit les rires avec des larmes qui peinaient à tomber de ses yeux. Tout son corps était soulagé d’entrer dans la cité d’Ildebée, mais jamais il n’oublierait ce champ de guerriers à jamais vaincus.

Chapitre 15 by DUBOIS SEBASTIEN

Passer la porte sud d’Ildebée, avec en chargement un Hurleur, Larlh Vecnys pensait que cela aurait été plus difficile. Était-ce la chance ou le fruit des manipulations mentales orchestrées par le devin ? Larlh Vecnys ne put le déterminer. Toujours est-il que d’autres eurent plus de problèmes à franchir le cordon de gardes qui veillait à l’entrée. 


Il est vrai aussi que le bazar régnait en cette fin de matinée. Les gardes avaient moult chargements à vérifier. Ils étaient en quelque sorte débordés par la populace qui fourmillait maintenant en quête d’un trésor sans gloire ni reflet, pouvant garnir un peu plus son bol de pitance quotidien.


En remontant l’allée centrale, l’une des rares rues véritablement praticables quand il était question de tirer un charriot, elle sentit une sorte d’effervescence au sein de la cité. Des groupes parlaient. Certains, des commerçants en mal de clients, avançaient même l’espoir d’une paix dans les discussions. 


« Une paix, pfff. Ils feraient mieux de plier bagage et de déguerpir au plus vite de cette cité maudite. Et d’ailleurs, aussitôt ma mission terminée, je pars pour Élinéa, pensait Larlh Vecnys qui avait foulé l’horrible champ de bataille et ne pouvait oublier les centaines de tentes des Conquérants. » 


Certes, elle avait remarqué les milliers de morts, mais combien étaient-ils encore prêts à s’étriper ? Il fallait voir cela de plus près pour comprendre que cette guerre était loin d’être terminée enfin, pas après une telle boucherie. De cela, Larlh Vecnys était persuadée et c’était ce qu’elle se répétait dans la tête. 


Ses deux sbires peinaient parfois à tirer le charriot qui avait tendance à se coincer sur une petite marche. La rue principale en était truffée. En effet, comme la cité d’Ildebée avait été bâtie au cœur d’un vallon, entre deux flancs de collines faiblement pentues, les rues n’avaient de cesse de monter et descendre où qu’on aille.


– Allez du nerf, on n’a pas toute la journée, fainéants ! leur cria-t-elle peut-être un peu trop fort à en croire les visages des habitants qui se retournèrent.


Enfin, après avoir durement œuvré pour y arriver, ils entrèrent dans la cour de la tour. Elle était entourée d’un mur cachant la vue et d’un portail de bois, que Larlh Vecnys prit soin de refermer aussitôt à l’intérieur. Non, elle n’attendit pas que l’un de ses servants le fasse à sa place. La peur avait dû la contraindre à ce geste habituellement réservé aux aracknys mâles. 


Afin de ne pas la rabaisser à des tâches subalternes, même s’ils étaient tous deux fatigués, le plus trapu enchaîna sans tarder. Il fallait encore ouvrir la double porte d’accès à la tour, monter la pente de pierre maçonnée devant l’entrée avec le charriot et, une fois dans sa base, une journée de préparatifs commençait. 


Maintenant le portail bouclé, Larlh Vecnys se sentit un peu plus rassurée. La suite était affaire de temps, les risques de mauvaises rencontres avec les gardes rouges étant écartés. Adossée au portail, Larlh Vecnys vit le casque menaçant du Hurleur. La couverture de lin qu’ils avaient déployée au-dessus avait dû glisser dans un dernier cahotement du charriot. 


Finalement, elle se dit que les problèmes n’avaient pas encore commencé. Une telle brute, si elle se réveillait, pouvait à tout moment lui briser les bras et les jambes et faire deux bouchées de ses maigres servants.


– Enlevez-moi de suite son casque. Il me donne la chair de choup.


Ils mirent un certain temps à comprendre comment le casque était attaché. Car, un habile système l’empêchait de tomber. Le temps qu’ils cherchent, cela énerva Larlh Vecnys qui préféra quitter les lieux. Une fois dans la tour, il fallait encore le dévêtir de son armure, l’amener jusqu’en haut à l’aide du palan et tout cela, avec le risque qu’il se réveille et dévaste tout sur son passage, en bon Hurleur qu’il était.


Larlh Vecnys avait eu son lot de peur pour la journée. Elle ne savait pas travailler hors du cercle de la tranquillité. Aussi, elle alla chercher de suite sa boite en acajou d’aiguilles de tatouage. Le temps qu’elle revienne, ils avaient réussi à le découvrir de son casque monstrueux. 


En dessous, se révélait un visage anguleux, à la mâchoire proéminente. Son crâne était chauve et orné d’une bosse assez plate commençant depuis son front et se prolongeant jusqu’à sa nuque. Il ressemblait faiblement à un félin, mais imberbe et à la peau ocre-rouge. C’est ce qui lui vint à l’esprit comme animal le plus proche. Ses oreilles placées un peu hautes et légèrement pointues le lui firent penser.


– Sans ton heaume, tu es bien moins impressionnant. Mais il te reste plus d’une centaine de kilos de muscles, alors je ne vais pas prendre de risque, dit-elle en ouvrant le capuchon d’os de son flacon d’encre de kraken.


Sous les yeux écarquillés des deux acolytes, Larlh Vecnys trempa une aiguille de métal brillant dans le flacon. Elle commença à lui piquer avec dans le cou, juste en dessous du menton. À ce moment-là, l’orkaim se raidit, ouvrit les yeux et cria.

Chapitre 16 by DUBOIS SEBASTIEN

L’obscurité, celle qui recouvre notre vue lorsque l’on ferme les yeux, jamais on ne s’y habitue. Et c’était encore plus difficile pour un enfant des plaines ensoleillées du Sud, qui vivait au sein de la nature où le soleil annonçait la nouvelle journée, celui qui éclairait le visage rayonnant de sa mère. 

Depuis neuf sillons, il vivait prisonnier au fond d’une fosse sombre. Sa lumière à lui était le visage de sa maman. Seul au fond d’un trou, avec pour uniques compagnons deux chiens, couverts d’un tissu bleu, blanc, violet ou vert, ils attendaient, séparés par des volets de bois, le moment du repas.

 Et pourtant, il avait eu bien plus de temps qu’il en fallait pour l’oublier, ce visage. Car, il n’avait que six sillons quand on l’avait arraché aux yeux de sa mère pour le jeter au fond d’un trou humide. Nourri de haine et de violence, seul le sourire ensoleillé de sa maman était là pour l’apaiser les nuits de solitude. 

Même en étant devenu une machine à tuer, l’obscurité était un ennemi qui ne couinait pas de douleur. Il le savait bien. Par contre, les chiens qui sortaient de derrière les volets aboyaient eux, souffraient d’avoir à partager leur pitance avec un enfant fort et hargneux. Car derrière leurs crocs, suintant la bave des affamés, ne pouvait se cacher une parcelle du sourire de sa maman. 

Et, quand plus grand, on l’habilla d’un carcan de métal, pour aller gagner son pain sur un champ de bataille, les chiens bleus, blancs, violets ou verts à quatre pattes s’étaient redressés et marchaient debout, dressant de longs bras de bois aux griffes en fer. 

C’était comme dans la fosse, le moment du repas était annoncé au son des cornes, les volets se levaient et le champ se baignait de lumière rouge. Celle de la lune qui éclairait la rencontre sanglante entre l’enfant et les chiens de guerre. 

Une fois vainqueur, il pouvait retourner manger au fond du trou. Dans sa sombre demeure, le cuissot de viande entre les mains, il se repaissait, accompagné d’un souvenir, qui au fil des sillons, s’estompait. Pire était le temps du sommeil, seul, où il ne pouvait s’endormir qu’en écoutant le ronflement d’autres de ses frères orkaims.

Et puis vint cette nuit, celle où la corne ne les rappela pas pour manger. Cette nuit où chacun de ses frères tomba l’un après l’autre. Cette nuit où il alla chercher, chez l’un de ces chiens, la délivrance. Car, de toute façon, il avait compris que jamais plus il ne reverrait sa mère. Le souvenir de son visage avait disparu de sa mémoire. 

Mais la mort lui avait finalement joué un vilain tour. Ce fut ce petit picotement sous le menton qui le sortit de son sommeil. Autour, encore et toujours régnait l’obscurité. La peur de retourner dans cet univers sordide, dans cette fosse, l’étreignit.

Et soudain, blanc et lumineux, lui sourirent les courbes douces et chaleureuses d’un visage d’abord inconnu. Il fallait que ce soit elle. Il en allait de son salut. Il cria moïma !, maman en toïma, la langue des orkaims.

Chapitre 17 by DUBOIS SEBASTIEN

Le livre de la Concession Divine était très clair : il ne devait en rester qu’un. Un seul Hurleur devait survivre au massacre de la nuit dernière. Et si Chèl Mosasteh n’était pas intervenu, il n’y aurait bien eu qu’un seul survivant. Tous ces écrits sont l’affaire d’interprétation, Chèl Mosasteh le savait mieux que quiconque.


« De toute manière, qui saura qu’il en existe un second, à part moi ? pensait-il, regardant sa servante apprêter l’orkaim à recevoir ses soins. »


Il l’avait fait transporter dans un endroit sombre, éclairé seulement de bougies et de torches, dans une crypte de la forteresse d’Ildebée, transformée pour l’occasion en laboratoire. Afin d’être sûr qu’il garde son calme, il ne devait pas voir la lumière du jour, comme sa vie l’avait été neuf sillons durant. 


Le harnois d’acier avait été retiré et Chèl Mosasteh put apprécier l’ensemble des blessures. Pour la majorité, elles étaient superficielles et d’ailleurs la quasi-totalité avait déjà le sang coagulé. Chèl Mosasteh était stupéfait d’observer cette capacité de régénération du corps, en particulier celle des orkaims. Les blessures de cette race barbare cicatrisaient plus vite que toutes les autres. 


– Ici, du sang coagulé. Regarde comme il y a une fine pellicule brillante là-dessus, enseignait-il à sa servante.


La principale blessure était soignée. Il était maintenant hors de danger. Mais, Chèl Mosasteh n’était pas de ceux qui faisaient les choses à-peu-près ou qui laissaient la chance interférer dans ses affaires. Il avait donc déployé sa sacoche dans laquelle était alignée, dans une sorte de cartouchière en cuir, une multitude de fioles en verre. Presque toutes étaient fermées par un bouchon de liège qu’il faisait venir par bateau de la lointaine cité de Kadol. Cela coûtait fort cher, mais en tant que devin impérial, il était en droit de ne rien se refuser. 


Il avait du mal à bien voir ce qui était écrit sur chacun d’eux alors de son index, il parcourut les récipients.


– Trouve-moi de l’albatius. Mes yeux ne voient plus rien, dit-il d’un ton calme. 


Sa jeune servante le lui désigna. De ses deux doigts aux ongles limés, il extrayit la fiole au liquide bleuté veiné de blanc nacré. Puis, il sortit un morceau carré de coton tissé. Il ouvrit sa fiole et imbiba le tissu blanc. Enfin, avec minutie, il appliqua son pansement et nettoya chacune des plaies. 


Chèl Mosasteh avait lu quelques récits récents concernant la chirurgie et les maladies, dont un qui l’avait intrigué au point de s’attacher à nettoyer les blessures. 


– Pourquoi n’ai-je pas eu la chance d’avoir un corps aussi fort ? Regarde la jeunesse de cet orkaim. Je la lui envie, même s’il est destiné à une triste prison, expliquait-il à sa servante.


Soudain, une voix familière l’interrompit. C’était celle de son empereur. Il était toujours vêtu du harnois de rubis, mais arborait un étrange manche d’arme, enchâssé dans son ventre.


– Allons, allons, mon ami, pourquoi vous lamentez-vous sur votre âge vénérable ?


Le devin ne fut pas surpris, même si Khalaman avait fait en sorte de ne pas faire de bruit, non pas pour le surprendre, mais plutôt afin de ne pas le déranger dans son travail qu’il considérait de la plus haute importance. 


– Je suis vieux, voilà tout, lui répondit Chèl, toujours les yeux rivés sur les plaies de l’orkaim.


– Et si vous aviez ce corps, vous ne seriez pas ici en possession de tout ce savoir.


En réponse, Chèl Mosasteh lui sourit.


– Mais, que faites-vous ? Vous le soignez ?


– En quelque sorte. Mais pour être plus exact, je le renforce.


– Hmm… écoutait le Magnus Kéol avec attention. Cela me surprenait. N’est-il pas comme moi maintenant, immortel ?


– Certes, sa vie est éternelle, mais une blessure mortelle le tuerait. Seuls les maladies et le temps n’ont plus aucune incidence sur lui.


L’empereur regardait avec admiration le corps étendu de l’orkaim.


– Contrairement à vous. Dorénavant, les liens de chair, de sang et maintenant ce lien d’os, font de mon empereur un être indestructible, un dieu !


L’empereur se tourna vers Chèl Mosasteh qui venait de prononcer le mot dont il attendait d’être honoré depuis si longtemps.


– Il faudrait d’abord tuer vos trois liens pour ensuite espérer prendre votre vie.


– C’est un secret qui se doit d’être bien gardé, lui répondit l’empereur les yeux dans les yeux.


– C’est pourquoi vous avez fait construire la Pyramide de l’Éternité, au cœur de la cité la mieux protégée de l’Empire.


– Là, mon lien d’os vivra ses éternelles journées, échangea encore l’empereur, cette fois avec un visage rayonnant de satisfaction.


– Mais deux précautions valent mieux qu’une. Je renforce son corps pour le long voyage qu’il a à faire.


– Je ne crois pas que quiconque tentera d’affronter l’escorte que je lui réserve. Oh que non !


– Je sais que vous ne lésinerez pas sur les moyens, autant que vous savez que moi non plus, je ne lésine pas sur les miens.


– Et, c’est pour cela que je vous ai choisi comme devin, mon ami.


Concentré dans la conversation, Chèl Mosasteh n’avait pas vu l’arme qu’il avait plantée en plein ventre.


– Mais, qu’est-ce ? demanda Chèl surpris de voir pareille offense.


L’empereur fut presque confus. Et d’un air d’excuse, il s’expliqua.


– Ça a été trop fort, beaucoup plus intense que les précédentes fois. Je n’ai pu m’en empêcher, j’étais… possédé.


Chèl Mosasteh fixa la lance enfoncée puis baigna ses yeux dans le regard du Magnus Kéol.


– Heureusement que je ne vous ai jamais menti.


– C’est vrai, Chèl. Vous auriez eu vite fait de me destituer, ou plutôt, devrais-je dire, je me serais autodestitué. Ah, ah ! Les plus belles journées de votre vie commencent, mon ami, en même temps que les miennes.


– Elles seraient d’autant meilleures si j’avais dix sillons de moins. 


– Continuez à prendre votre riz au lait de chamelle et tout rentrera dans l’ordre. Votre corps chassera cette vilaine toux. Ce remède, je le tiens de Leik Var lui-même. N’oubliez pas qu’il est prêtre du très respectable culte de la Main-Ouverte.


– Je n’y manquerais pas, Khalaman.


Le Magnus Kéol appréciait que le devin l’appelle par son prénom, cela les rapprochait plus encore. Puis, il se tourna vers la servante qui à l’approche de l’empereur s’était recouverte d’un voile pour ne pas le gêner de sa personne.


– Au fait, il faudra faire le ménage ici. Des paroles ont été entendues.


– Je fatigue à devoir changer aussi souvent de servant.


– Dites-vous que ce ne sont que des mains, termina le Magnus Kéol.


 

Chapitre 18 by DUBOIS SEBASTIEN

Passé les portes d’Ildebée, Kwo dut encore pousser le charriot sur les pavés de la rue principale. Même si la guerre avait fait fuir les citadins dans les quartiers du nord, d’autres, plus curieux, venaient s’amasser. C’était sans doute pour voir ce à quoi ressemblait un champ de bataille, pour goûter de plus près le parfum de la mort. 


S’enfonçant dans la populace avec son chargement, Kwo tourna dans la première ruelle sur la droite. Elle était étroite et menait à une petite place ronde, faite autour d’une fontaine en pierre sculptée, ressemblant à la tête d’un lion, mais ne portant qu’un seul œil. Là, il lâcha les bras du charriot pour les laisser tomber à terre.


– La course est terminée monseigneur, lança-t-il en direction de Morgoth qui faisait toujours mine d’être un cadavre.


Morgoth repoussa la couverture et se redressa. L’aomen qu’il avait vu au campement des Conquérants n’était plus le même. Sa tête dégoulinait de sueur et sa chemise jaune trempée était collée à son corps.


Maintenant les mains libres, Kwo desserra les lacets qui fermaient le haut de sa chemise, espérant gagner en fraicheur. Finalement, la sensation d’être couvert d’eau le poussa à la retirer. Il entreprit d’abord de le faire seul et tenta de la glisser par-dessus la tête. S’y prenant mal, il resta la tête coincée à l’intérieur comme dans un sac. Morgoth le regarda un instant, amusé.


– Tu ne vois pas que j’ai besoin de ton aide !


Le komodor tira sur la chemise pour le sortir de son piège. 


– Fais attention. Ne tire pas comme une brute. J’l’ai payée assez cher.


En dépit de la mise en garde de Kwo, la chemise craqua.


– Oh mince, j’t’avais pourtant dit de ne pas tirer comme un barbare.


Morgoth réussit à la lui enlever.


– Normal, c’est du chanvre. Tu l’aurais achetée en lin de Lirdréa, elle aurait tenu. 


– Quoi ? C’est du chanvre de Tyoh, tissé à Daïkama. C’est solide, mais ce n’est pas fait pour tirer comme un mnoun. 


Kwo regardait dépité le trou dans le dos de sa belle chemise jaune.


– C’n’est surement pas tissé à Daïkama. Encore un qui s’est fait avoir par un marchand de fripes d’Osestrah, insistait Morgoth en faisant non de la tête.


Il avait dit le mot qui fâche. En effet, Kwo l’avait bien achetée à Osestrah, juste avant le début des guerres fratricides. Kwo alla vers la fontaine et se débarbouilla le visage avec de l’eau fraiche.


– C’est tout, t’as déchiré ma belle chemise teintée jaune. Tu me dois soixante pérennes pour commencer !


– Soixante pérennes ! Alors là, je dis chapeau bas au roublard d’Osestrah. Vendre soixante pérennes un truc qu’il appelle chemise alors que ça n’en vaut même pas vingt.


Kwo commença à regarder en détail sa chemise. 


– Tu crois vraiment qu’elle n’a pas été tissée à Daïkama ? lui demanda Kwo en quête d’une réponse sincère.


Le gros Morgoth attrapa la chemise avec sa grosse paluche et l’observa. Pour mieux voir, il cligna de l’œil gauche.


– Sûr, c’est un pur produit des manufactures d’enfants d’Osestrah. Tu t’es fait avoir, mon pauvre Kwo. Bon, en attendant, mets ça sur le dos, qu’on se mêle un peu plus à l’armée locale, lui dit Morgoth en tendant l’un des deux tabars rouges portant le symbole des tours jumelles de l’Empire.


Une fois enfilé, Kwo se mit à rire en regardant Morgoth.


– Quoi ? s’interrogea Morgoth en tentant de se regarder le corps.


– Ça ne me va pas ? ajouta-t-il avec le visage toujours plus interrogatif.


– Eh ben, c’est la première fois que je vois un zèlrayd avec un tabar impérial. 


Morgoth fronça les sourcils et se força à réfléchir vite. Le voyant peiner à comprendre, Kwo ajouta :


– Morgoth, ça n’existe pas les mi-bêtes dans l’armée impériale. Des humains y en a, des aomens y en a, des thiasites y en a, mais des keymés, Y EN A PAS ! conclut Kwo avec les mains pour mieux implanter l’idée dans la tête du komodor, visiblement lent d’esprit. 


Morgoth fit un signe d’assentiment de la tête. Il avait bien compris.


– Alors, on fait comment ? 


Morgoth venait de s’en remettre à l’instinct de roublard dont Kwo débordait. Kwo regarda dans le charriot. Il y avait les deux armes de chacun.


– Bon, déjà, retire ce truc rouge. Moi, il faut que je le porte sinon on va se faire repérer avec des armes en main. En temps de guerre, seuls les soldats rouges ont le droit d’en porter. Et puis, tiens, amène tes deux mains, mets-les l’une contre l’autre, je vais te les attacher.


– Ah ouais, on va faire croire que j’suis prisonnier, comprenait Morgoth.


– En ce matin d’après la bataille, ça peut marcher.


Et Kwo commença à lui attacher brièvement les poignets avec sa chemise qu’il avait préalablement entortillée.


– C’est à peine assez grand. Allez, en la coinçant comme ça… Espérons que personne ne regarde ce qui tient tes poignets.


Tout cela aurait été une belle entourloupe s’il n’y avait pas eu, au pied de la fontaine, derrière la grille d’évacuation, un homme-rat caché dans les égouts, de la très grande cité d’Ildebée.


 

Chapitre 19 by DUBOIS SEBASTIEN

Un homme de la taille d’un enfant, les yeux noirs, au visage allongé d’un rat, tira sur le tabar rouge d’un énor de la garde d’Ildebée. Énor représente le premier grade de l’armée de l’Empire et ne commande pas plus de trente hommes quand ce sont des soldats. Or là, l’énor de la porte sud d’Ildebée ne dirigeait que quinze hommes, mais des gardes rouges. Il retira sur le tabar dans le dos de l’énor afin de capter son attention. L’énor se retourna et, pour se mettre à portée de voix de l’homme-rat, dut s’accroupir. 


Le brouhaha ambiant prenait de l’ampleur au fur et à mesure que la foule affluait. Ils échangèrent quelques mots et pour finir, le petit homme-rat, plus communément appelé ratrid, indiqua avec son doigt une direction à l’intérieur de la cité.


– Je ne m’imaginais pas Ildebée rouge comme ça, dit à voix haute Kwo.


– Moi non plus. C’est la première fois que j’y mets les pattes, répondit Morgoth.


Kwo tenait d’une main la chemise entortillée autour des poignets du zèlrayd, plus grand d’une bonne tête, mais surtout deux fois plus large que lui. Les gens s’écartaient pour les laisser passer. Morgoth, par moments, lançait des yeux noirs et faisait mine d’être mécontent de son sort de prisonnier. 


Kwo ne jouait pas trop son rôle. Il découvrait cette ville aux milliers de maisons de brique rouge. Quand la rue principale commença à descendre, la vue dégagée permit d’apprécier toute l’étendue de la cité construite à flanc de vallon. La rue du Magnus Kéol, rebaptisée ainsi depuis deux sillons, descendait jusqu’à la rivière. Cette dernière coupait la cité en deux. Ensuite, de l’autre côté, les maisons avaient aussi conquis le flanc qui remontait pour leur faire face.


– C’est immense. Je n’ai jamais vu de cités aussi grandes.


– Mouais, ça ne sera pas simple de trouver le temple que je cherche.


– Tiens donc, tu cherches un temple ? le questionna Kwo.


– En plus, c’est une petite maison. Vu l’entendue, va falloir demander notre chemin, précisa Morgoth.


– Bon, il y a un nombre conséquent de divinités représentées dans ce genre de grande cité, alors c’est lequel pour commencer ?


– Hmm… Ana… rine, Anoride… un nom comme ça.


Légèrement irrité, Kwo s’arrêta net.


– Ta tête fait presque deux fois la mienne en taille et t’es même pas fichu de te souvenir du nom du dieu que tu cherches ? commençait à s’énerver Kwo en balayant des bras la cité.


– Mais, c’est celle qui soigne, ajouta Morgoth presque pour s’excuser.


– Alors, c’est ANhouRyn, prononça Kwo en insistant sur les syllabes.  


Morgoth plissa les yeux pour mieux se protéger des mots de Kwo qui fendaient l’air en plein vers son visage.


– Hep vous ! 


Kwo tenta d’interpeller un passant, mais la vue de la brute qui l’accompagnait lui fit faire demi-tour.


Il se retourna et en apostropha d’autres machinalement, espérant que l’habit qu’il portait, le tabar rouge, ferait le moine.


– Tu crois qu’en priant Anhouryn, ça va sauver notre chef Surn Kairn ? demanda Kwo tout en continuant d’appeler les citadins à l’aider.


Morgoth ne répondit point. Il regardait les passants s’écarter et fuir les invectives de Kwo, jusqu’à ce qu’une petite unité de deux gardes rouges soit en face d’eux, prête à leur répondre.


– Oh oh ! interjecta Morgoth.


Kwo ne perdit pas son sang-froid. Il avait fait cela des dizaines de fois auparavant. Il prit son plus beau sourire et alla droit sur les gardes qui attendaient.


– Salut à vous ! Je cherche la maison d’Anhouryn.


L’un des gardes fut quelque peu surpris de la demande et du salut peu conforme à celui de l’armée.


– Gloire éternelle, répondit-il en appliquant sa main gauche à plat sur son pectoral droit. Et pourquoi donc y mener un prisonnier ?


– Gloire éternelle, ajouta Kwo en répétant le signe de la main, mais avec moins d’assurance. Eh ben… on m’a dit que la prison était juste à côté.


– La maison d’Anhouryn, tu ne peux pas la rater. C’est la plus grande bâtisse là, dit-il en pointant du doigt un amas de tours hautes, surmontées d’une statue de prêcheuse encore plus haute.


– En effet, je ne pouvais pas la rater. 


Kwo les regardait. Ce n’était pas très loin. Il fallait encore descendre la rue du Magnus Kéol puis à mi-chemin tourner vers la gauche. Le temple gigantesque était dans ce quartier.


– Y’a pas de prison dans ce coin, dit l’autre garde.


– Si… euh, enfin non. C’est pour un marchand… C’est un marchand d’esclaves qui l’a acheté et je suis en charge de régler la transaction pour l’Empire, enfin vous comprenez.


– Le marché aux esclaves, c’est là-bas au port : faut descendre jusqu’à la rivière et passer par la porte ouest. T’es pas d’ici toi ? ajouta le garde.


Alors que la discussion commençait à s’enliser dans un imbroglio de détails et de questions, tous entendirent une petite troupe courir, arrivant par le haut de la rue principale. C’était une unité de quinze gardes rouges, menée par un énor. Les gardes s’arrêtèrent en voyant Kwo et Morgoth, l’homme-lézard.


– Ce sont eux, attrapez-les, cria l’énor !

Chapitre 20 by DUBOIS SEBASTIEN
Author's Notes:
----YURLH te plait hein ? Lui, Kwo et Kaïsha ils seraient tout sourire si tu venais écrire un petit avis ici--- "Et moi alors, tu m'oublies, vieux poulpe dégarni. Moi aussi le capitaine Korshac, j'en suis !"

Kwo fit le surpris en s’indiquant lui-même du doigt et se rangea entre les deux gardes à qui il avait demandé la direction du temple. Ces derniers furent confus, mais virent bien qu’il venait de lâcher le semblant de chaîne en tissu qui tenait les poignets de l’imposant komodor. Le temps qu’ils réfléchissent et Morgoth fonçait déjà sur le premier auquel il donna un violent coup d’épaule, le jetant sur les pavés. 


Au second, il lui passa le bras autour du cou et lui envoya son genou écailleux dans le ventre. La broigne annelée du garde rouge n’amortit pas suffisamment la force du zèlrayd. Le gars eut le souffle coupé et tomba à genoux. Dans un cri d’effort, Morgoth se libéra de la chemise torsadée la laissant tomber à terre.


À ce moment, Kwo vit l’unité de gardes rouges ralentir la course et dégainer leurs armes. La bagarre de rue allait vite dégénérer en bain de sang. Il fallait courir. Morgoth, en bon guerrier qui se respecte, avait parfaitement perçu le frottement des cimeterres sortant de leur fourreau. 


– Allez, on file ! cria-t-il en direction de Kwo.


– Tiens, prends ça. Tu vas en avoir besoin, lui dit Kwo en lui tendant le sabre de Kyrlog. 


Dans la foulée, il s’abaissa pour ramasser sa chemise qu’il avait payée si cher. Et, ils se mirent à dévaler la rue du Magnus Kéol, poursuivis de la quinzaine de gardes rouges criant à tout-va : « Arrêtez-les ! » Mais personne ne souhaitait se mettre en travers d’un zèlrayd haut de près de deux mètres et pesant cent-vingt kilos bien tassés. De plus, il était étrange de voir à ses côtés un aomen portant le tabar rouge des troupes impériales. 


Ne quittant pas des yeux la statue de pierre dominant la maison d’Anhouryn, ils continuèrent leur course jusqu’à espérer tomber sur une rue perpendiculaire à la rue principale, au bout de laquelle ils verraient le temple. Hormis la rue du Magnus Kéol qui était assez droite, toutes les autres serpentaient entre les maisons et il était aisé de s’y perdre ou pire de tomber dans un cul-de-sac. Kwo vit plus loin deux prêtresses en toge blanche sortir d’une ruelle.


– Par là, c’est par là ! lança Kwo, sûr de son choix.


La rue était étrangement étroite pour aller jusqu’à un temple aussi imposant se disait Kwo. Mais, de toute façon, ils ne pouvaient pas rebrousser chemin. Les gardes les talonnaient. C’était courir ou se battre, alors ils couraient.


 Tandis que la ruelle descendait et descendait toujours, elle obliqua vers la droite en direction de la rivière. Sur la gauche, il n’y avait même plus de maisons ni de rue, le temple qui aurait dû être là avait malheureusement disparu derrière un grand mur. Dépité, Morgoth se pinça les lèvres et se retourna aussitôt, prêt à faire front. Kwo réfléchissait, ne comprenant pas l’architecture des rues de la cité.


– Allez Kwo, dépêche, ils arrivent !


« Mais pourquoi, c’est à moi de trouver ? C’est lui qui nous a foutu dans ce bousier, réfléchissait-il en même temps de chercher une issue satisfaisante. »


Quand un éclat de lumière, comme venu du ciel, éblouit les yeux de l’aomen. Était-ce un signe divin ? Alors que Kwo n’avait jusqu’ici prié aucun dieu, hormis peut-être Xyle le dieu de la chance, il leva la tête et vit que descendait du haut mur, une prêtresse à la toge blanche.


– Ô merci à toi, murmura-t-il avant de crier à son ami zèlrayd :


– Par ici, il y a un escalier dans le mur !


Ils le gravirent aussi rapidement que possible même s’il faisait la largeur d’un homme et à peine plus. Alors, qu’ils n’étaient qu’à la moitié, les gardes attaquèrent les premières marches, contraints de monter en file indienne. 


Arrivé à la hauteur de la prêtresse, Kwo lui fit un salut révérencieux pour marquer le coup. À ce moment, il vit la larme de cristal qu’elle portait autour du cou, celle qui lui avait fait un clin d’œil lumineux. Morgoth, en passant à côté, ne put s’empêcher de la frôler, même s’il fit tout pour se rendre le plus fin possible en se mettant de biais. Une aura impalpable émanait de cette jeune prêtresse. Le temple n’était pas loin. 


Enfin au sommet des marches, délivrés de la hauteur du mur leur bouchant la vue, ils purent admirer toute la splendeur des gigantesques tours blanches de la maison d’Anhouryn. Depuis l’est, les rayons de soleil tapaient sur le revêtement en chaux des murs et ensoleillaient la place tout autour. Devant le temple s’étalait un immense jardin luxuriant aux fleurs multicolores. La lumière solaire faisait chanter les couleurs. Ce spectacle fabuleux attirait chaque matin des centaines de croyants. 


Kwo, lui aussi émerveillé, n’en oublia pas moins la troupe de gardes qui les poursuivait. Il prit de suite la direction de l’entrée du temple qui à en croire sa taille rivalisait plutôt avec la splendeur d’une cathédrale. La cavalcade des gardes aux trousses de nos deux fuyards, perturba la quiétude des jardins et de leurs prêcheurs. 


De part et d’autre des portes élancées s’étendait un tapis d’herbe, percé de tulipes jaunes et blanches sur lequel était agenouillée une femme. Comme à chaque matin, et ce matin plus que tout autre, elle rendait grâce au soleil.


Morgoth et Kwo passèrent juste derrière elle et arrivés devant l’entrée, n’osèrent pénétrer à l’intérieur. Ce ne pouvait pas être les portes de bouleau blanc qui les en empêchaient puisqu’elles étaient grandes ouvertes. Non, c’était autre chose. Et, ils n’avaient pas le temps de comprendre ce qui avait ainsi stoppé leur course. La troupe de gardes impériaux se déploya juste derrière eux et toujours le même gradé hurla :


– Vous êtes cernés. Maintenant rendez-vous, scélérats !


De derrière, une voix douce s’éleva. Elle n’eut nul besoin de crier pour être entendue. En chacun d’eux, les combattants firent le silence pour l’écouter.


– Qui donc cernez-vous devant les saintes portes de la paix ?


L’énor se retourna, et d’une voix plus mesurée, répondit :


– Ce sont des espions Conquérants, des ennemis de l’Empire.


La jeune femme à la peau sombre resta agenouillée et continua de parler, dos aux gardes.


– Je ne vois que des hommes qui cherchent asile.


– Je suis désolé de vous importuner au sein de votre temple, mais je dois les arrêter pour les jeter en prison, continua-t-il en désignant à deux de ses soldats de saisir les hommes et les armes.


Tout combat était vain à quinze contre deux. De plus, Kwo était exténué. Cette course dans Ildebée avait réveillé la fatigue de la nuit passée à se battre et Morgoth lâcha son sabre de Kyrlog. 


Morgoth regarda l’arche de la porte. Il avait échoué si près du but. Surn Kairn ne recevrait jamais les soins qui auraient pu le sauver. Un garde tira sur le bras de Kwo qui, dans un réflexe, saisit l’anneau de cuivre en forme de larme servant surement à toquer. 


– Allez crapule, ne fais pas de résistance. Il pourrait t’en cuire !


À ce moment, la jeune femme se retourna et éblouit les hommes de ses yeux verts.


– Dans quelle langue dois-je le dire pour que mes vœux soient exaucés ?


– Quoi ? interrogea l’énor visiblement décontenancé par la frêle femme qui le défiait.


– Je vois deux hommes fourbus qui cherchent asile. Et asile, je leur donnerai, moi la donneuse de vie de la Maison du Soleil d’Ildebée.


À ce moment, Morgoth attrapa l’anneau de cuivre de la porte, comme pour répondre à ses paroles.


– Ils sont armés et dangereux, tenta encore de convaincre l’énor.


– Des armes, je n’en vois pas. Seuls vos hommes en brandissent.


– Mais… mais…


– Maintenant, voudriez-vous bien quitter ce lieu saint ? Ma patience n’a que trop duré. 


La donneuse de vie se leva et fit mine de clore la discussion en écartant les mains devant elle. Même si l’Empire du Magnus Kéol régnait en toute puissance sur les neuf Cités Rouges, dont Ildebée faisait partie, l’énor connaissait comme tous le pouvoir des cultes. Et celui d’Anhouryn, déesse de la fertilité, était l’un des plus importants, sinon le plus important de tous.

Chapitre 21 by DUBOIS SEBASTIEN

La nuit était tombée sur la Maison du Soleil d’Anhouryn. On voyait clairement, par les larges ouvertures en verre, la pleine lune rouge. Ce qui ne fut pas sans rappeler à Kwo et Morgoth la pénible bataille de la nuit précédente, celle où ils avaient perdu moult frères. 


– Je n’y retournerai pas, lui dit Kwo qui était assis sur un banc de bois blanc patiné. 


Il avait à nouveau enfilé sa chemise jaune complètement froissée et déchirée. À côté, Morgoth regardait la nuit par le demi-dôme de verre qui les dominait. 


– Je comprends Kwo. Moi non plus, je n’ai pas envie, mais il le faut si on veut avoir un pays libre.


– On a libéré déjà les terres du Ventre de Gaslog, les cités de Taranthérunis, puis Esyos, Kyrlog, où ç’a encore été une boucherie et Kabaye qu’on a réussi à prendre en tenailles. Ça s’arrêtera où cette histoire ?


– Et n’oublie pas la nuit dernière où on a payé un cher tribut, ajouta Morgoth.


Leurs voix résonnaient dans la grande salle aux murs hauts et blancs de chaux.


– Non, celle-là je ne l’oublierai jamais, avec ces monstres qu’il a fallu abattre jusqu’au dernier. Cela me terrorise, rien que de voir la pleine lune rouge.


Morgoth se rapprocha de lui en glissant ses fesses sur le banc. Il le prit par ses frêles épaules. 


– La fraternité des combattants, c’est quand même quelque chose, non ? lui dit Morgoth en le balançant gentiment.


Kwo sourit en se souvenant de Lutaï, un ami qu’il avait perdu dans le siège d’Esyos, il y a près d’un sillon.


– C’est vrai. Et c’est pour ça que je veux quitter l’armée. Marre de me faire des amis et de les voir finir en charpie dans la boue. 


– Nous ne sommes pas éternels Kwo. À un moment ou un autre, il faut savoir affronter la mort. C’est sur un champ de bataille, quand on est le mieux armé qu’il est préférable de la croiser. 


Morgoth s’était levé et serrait les poings, mimant un combat contre un ennemi imaginaire.


– Armé ou pas, la mort te prendra plus vite que tu ne le crois, ajouta Kwo.


– C’est vrai. Mais, quand j’irai en bas, je serai armé et je pourrai défier les morts pour gagner une nouvelle vie.


– Tu crois à ces sornettes. La vie, c’est ici et maintenant… pas après. Ça, c’est de la marchandise de prêtre.


– Kwo, de toute façon, nous n’irons pas nous battre. Demain, nous nous livrerons aux gardes impériaux comme convenu. Et nous terminerons la guerre en bons prisonniers. Je doute qu’on nous libère.


– Ça, c’est ce que tu as choisi. Moi, je file, ajouta Kwo.


– C’est ce que j’ai choisi pour nous, en tant qu’officier. Et toi, en tant que soldat, tu vas suivre.


Kwo se renfrogna, fatigué de toujours être un captif sous les ordres de quelqu’un alors qu’avant, il était libre.


– Je ne peux pas te laisser partir Kwo. Je l’ai promis à la donneuse de vie… C’est un marché que j’ai passé… Tu comprends, hein ?


Kwo faisait le déçu, mais s’avouant vaincu, il fit oui de la tête.


– Sans toi, je n’y serais jamais arrivé. Et si ce n’était que moi… mais j’ai donné ma parole à la jolie… dame. Je ne peux pas me débiner, pas Morgoth.


Kwo lui posa la main sur l’épaule.


– T’inquiète, je m’y ferai. Mais toi aussi, va falloir t’y faire à la prison. On ne te servira pas des repas plantureux comme ici. Au menu, ça va être de la soupe à l’eau, attention.


– Ah ah, rigola le komodor.


– D’ailleurs, en parlant de ça, j’ai comme une grosse envie d’aller causer avec les enfers, dit Kwo. 


– C’était bon leur araignée de mer aux olives d’Alacande. Ils ne se refusent rien les curetons d’Anhouryn, dit Morgoth en se frottant les écailles de son ventre plein.


– Délicieux, mais l’huile d’olive, ça me lubrifie les entrailles, ajouta Kwo. 


Il alla pour donner une accolade à Morgoth et s’arrêta.


– Que j’suis bête, je vais juste aux latrines, dit-il.


Morgoth le regarda d’un air interrogatif n’ayant pas bien perçu la portée du geste. Kwo se leva et cherchait sa direction quand il vit Morgoth qui s’était allongé sur le banc pour commencer le sommeil de la nuit.


– Morgoth…


– Hein quoi ?


– … Les latrines, c’est par où ?


Morgoth lui indiqua du bras un escalier un peu plus loin qui descendait.


– Merci, mon vieux… merci à toi, continua-t-il en murmurant.


Et Morgoth, qui n’avait pas entendu les derniers mots de Kwo, ferma les yeux pour dormir.

Chapitre 22 by DUBOIS SEBASTIEN

Les journées étaient de plus en plus dures à porter sur ses vieilles épaules. La nuit rouge retombée, c’était déjà la seconde du cycle de cinq nuits de pleine lune. Et le temps, celui qui n’a de cesse de lui filer entre les doigts, était compté s’il voulait profiter d’une petite part de la Concession Divine.


Commencée il y a neuf sillons maintenant, sur aucun des deux liens précédents il n’avait pu s’arroger le droit de ponctionner une infime portion. Une portion qui lui assurerait de terminer ce pour quoi il était revenu. 


« Tous ces sillons pour une seule nuit, réfléchissait Chèl Mosasteh, recouvert d’un capuchon masquant son identité. Certes, cela m’a donné assez de pouvoir pour rattraper tout ce temps que tu m’as fait si habilement perdre, Thurl. Mais comme tu peux le voir, je suis plus rusé que toi. Les sillons sont passés et j’ai appris à détourner les phrases que l’on croit taillées dans le marbre, marmonnait-il en refermant la petite porte qui donnait dans une ruelle d’Ildebée. » 


Sa fonction de devin permettait, entre autres avantages, d’avoir accès à la quasi-totalité des passages secrets des bâtiments impériaux. Il restait néanmoins risqué pour un homme âgé de sortir de nuit dans la cité d’Ildebée. 


Mais le vieil homme, extrêmement malin, avait su glisser dans les oreilles de son empereur qu’il serait plus sage d’imposer un couvre-feu, les nuits d’avant et d’après la bataille. Cette mesure était généralement prise pour maintenir des débordements sur une population insoumise à la volonté de l’Empire. Or Ildebée faisait bel et bien partie de l’Empire des Cités Rouges. Mais, il demeurait important sinon crucial que, les nuits précédant et continuant le rite de l’Éternel, il n’y ait aucun autre problème à gérer. Afin d’être sûr que tout se déroule comme convenu, le Magnus Kéol n’eut pas besoin de plus pour ordonner le couvre-feu.


Aussi, Chèl Mosasteh se baladait sereinement dans les rues de la cité sans craindre une mauvaise rencontre. Il possédait dans une aumônière une plaque dorée à l’effigie de l’empereur, un saufconduit qui clôturerait toute discussion avec les unités de gardes qu’il croiserait.


Tout ce qu’un cerveau pouvait penser pour se faciliter la tâche restait de son ressort. Néanmoins, il lui fallait toujours monter et descendre les marches et parcourir les couloirs étroits des passages dissimulés dans les murs de la forteresse, ce qui le fatiguait. Un peu plus loin de la porte dérobée, Chèl Mosasteh dut s’adosser à un mur pour reprendre son souffle. Il lui fallait aller jusqu’au bout de la ruelle où l’attendait une chaise à porteurs dont il avait pris soin de commander la course plusieurs nuits plus tôt. D’ailleurs, cette chaise à porteurs attendait toutes les nuits depuis cinq jours déjà, une feinte pour dérouter d’éventuels espions.


« On ne saurait être trop prudent, car je sais que tu guettes, se répéta le devin en montant à l’intérieur. »


Une fois plus en hauteur, soulevé par quatre malabars, de la guilde des porteurs de chaises, seule habilitée à se déplacer sous couvre-feu, Chèl Mosasteh apprécia l’illusion de la sécurité. La faiblesse de son corps vieillissant l’avait rendu dépendant de l’enceinte impériale qu’il ne quittait pour ainsi dire jamais. 


Un son strident venant d’en dessous, comme le cri d’un homme glissant inlassablement vers son destin, surement provenant des égouts, éleva en lui des frissons de peur. En regardant ses mains trembler, de suite, il repensa à un moment de sa vie bien plus terrifiant, dans le tombeau où pour la première fois, il avait vu celui qui lui parlait depuis si longtemps. 


Ses souvenirs en mémoire, le devin passa la tête au travers du rideau de la chaise, pour mettre le nez dehors et admirer les contours familiers et rassurants des maisons de la cité d’Ildebée. Les mains calmées, il put un peu plus apprécier le voyage jusqu’à la tour, à la croisée de la rue du Rocher noir et de la place du Puits béant. Arrivée là, la chaise s’abaissa. Il ne sortit pas une seule pièce, il avait déjà tout réglé d’avance. Toutefois, l’escapade en terrain inconnu, lui valut de laisser parler sa langue.


– Vous m’attendez, n’est-ce pas ?


– Oui messire, oui messire, lui répondit l’un des quatre d’une voix mal assurée.


Chèl Mosasteh put alors se diriger vers la tour qui pointait dans le ciel étoilé. D’en bas, il vit la lueur des lumières qu’avait installées pour sa venue, l’hôte de ces lieux. À peine était-il arrivé devant le portail qu’il s’ouvrit sans même qu’il n’eût à manifester sa présence. Un serviteur, derrière, avait observé et attendu son arrivée.


– Par ici, messire, dit-il juste, d’une voix nasillarde.


Chèl Mosasteh n’avait que faire de ces servants. Il était impatient de la rencontrer. Plus loin, une autre porte restait ouverte donnant sur l’intérieur de la tour dans un endroit manquant de lumière. Un autre servant, plus petit, arriva portant un chandelier en fer forgé, sur lequel six bougies allumées avaient été piquées.


– Suivez-moi s’il vous plait, monseigneur.


La lumière fut bienvenue, car il fallait encore gravir un escalier raide, longeant le mur circulaire de la tour. Chèl Mosasteh dut prendre son temps et à plusieurs reprises reprendre son souffle. Son cœur battait fort dans le vieux coffre qui lui servait de corps. Était-ce l’effort de l’ascension qui causait autant de bouleversement ou plutôt de revoir celle qui, malgré lui, l’avait ébloui, le soir où il avait fait sa rencontre ? 


Patient, le servant à quatre bras attendait sur les marches supérieures, sans dire mot et surtout sans lui donner de l’aide comme l’avait bien mis en garde sa maîtresse. Pour cela, il fallait attendre que le vieil homme use lui-même ses mains et s’accroche à l’épaule du servant. C’est d’ailleurs ce qu’il fit, arrivé à la moitié de l’escalier, se sentant incapable de continuer sans une béquille. Enfin, il arriva au sommet, qui donnait en plein sur la voute céleste, voilée du rouge lunaire.


– Vous avez fait tant de dépenses pour m’accueillir madame, lui dit-il alors qu’elle était encore de dos à préparer des mélanges de couleurs. 


Larlh Vecnys fit la surprise, car elle savait que les hommes aimaient à surprendre les femmes. C’était dans leur nature. Et Chèl Mosasteh ne dérogea pas à cette règle. 


– Vous m’avez fait peur, éminence.


– Je vous en prie, arrêtez avec ces titres. Nous nous connaissons un peu plus maintenant. 


À nouveau, Chèl Mosasteh, en voyant cette femme à six bras, ressentit cette sensation qui était enfouie en lui depuis si longtemps.


– Mais je ne suis qu’une femme de bas étage, une tatoueuse.


– Vous comme moi, savons quels sont vos dons, et en aucun cas, vous ne devez croire que je vous considère comme une de ces prostituées. Nous avons ce point commun qui fait, de nous deux, des êtres à part. 


Chèl Mosasteh, en plus de vouloir la flatter, le pensait sincèrement. Ce qu’il était venu chercher, seules de rares femmes-araignées étaient capables de le réaliser. 


– Et, je suis d’ailleurs heureux d’avoir eu la chance de vous rencontrer, ici, dans cette cité assiégée, continua Chèl.


– Comme vous dites, c’est bien là de la chance. Ces derniers jours, j’hésitais à retourner d’où je suis venue, en des lieux plus cléments, à la capitale Élinéa. Mais, les affaires sont les affaires. J’avais encore à terminer une tâche pour assurer mon avenir et chemin faisant, nous nous sommes rencontrés.


– Comme la vie est bien ou mal faite, ponctua Chèl.


– Pourquoi donc mal faite ? dit Larlh Vecnys faisant mine d’être un peu vexée. 


– Oh pardon, bien faite, pour notre rencontre et mal faite car je suis d’un âge trop avancé à côté du vôtre.


– Allons, allons, c’est d’ailleurs pour cela que nous nous voyons ce soir, dit-elle rassurée par le compliment du devin.


– Regardez plutôt qui se cachait sous l’armure que vous m’avez demandé de ramasser ce matin, dans cet… dit-elle en désignant de l’une de ses six mains, l’orkaim qui était allongé sur le dos, visiblement endormi. 


– Avant tout, je voulais m’excuser de vous avoir assigné à cette basse besogne dans ce théâtre sordide peuplé de cadavres. Mais je crois qu’il y avait là un beau spécimen, capable peut-être de me rendre un peu ma vigueur passée. 


Chèl Mosasteh la regarda avec ce que l’on pouvait désigner comme de l’enthousiasme. 


Un autre lit de bois, mais molletonné de couvertures pliées avait été installé parallèlement à celui de l’orkaim. Entre les deux têtes de lit était posé tout un attirail étrange, une sorte d’alambic. À l’intérieur, évoluaient en volutes de couleurs des liquides visqueux. À intervalles réguliers, une bulle d’air remarquable remontait à la surface du gros globe de verre. De cet instrument merveilleux partaient des tubes souples qu’on aurait dits sortis des boyaux d’un animal. Leur extrémité était terminée par des aiguilles fines et allongées. Devant l’alambic, Larlh Vecnys avait étalé une dizaine de pots en verre avec à l’intérieur, des pigments de couleurs, tous différents.


– Allongez-vous ici. J’ai fait mettre quelques couvertures pour vous soulager le dos.


La raideur de son corps l’obligeait à serrer les dents quand il exécutait des mouvements nouveaux. Et, s’allonger sur ce lit de bois, à hauteur de table, en était un.


– Cela sera douloureux ? demanda Chèl Mosasteh d’une voix où l’on pouvait sentir une certaine appréhension.


– S’il y a bien un art où je suis passée maîtresse, c’est celui du tatouage. Regardez, même la première piqure que je viens de vous faire ici… dit-elle en piquant à l’aide d’un ongle de fer qu’elle avait au bout de l’un de ses six index. 


– … ne vous fera aucunement mal.


Chèl Mosasteh s’était raidi, mais juste par crainte de la douleur.


– C’est fait. Dorénavant, toute votre peau est fin prête à recevoir le tatouage qui vous liera à ce jeune orkaim plein de vie. Et je suis certaine qu’il sera heureux de la partager avec Votre Éminence.


Chèl Mosasteh sourit à ces derniers mots. Alors qu’il regardait la voute céleste, il entrevit les six bras de la femme-araignée qui s’affairait à lui dessiner le corps avec une dextérité surprenante.

Chapitre 23 by DUBOIS SEBASTIEN

Kwo avait le visage crispé d’effort tant il poussait. 


– Heiiin, hiii, ha ! C’est pas prévu pour de si gros spécimens.


Il y était presque et sentait dans les jambes que bientôt le soulagement de la délivrance allait venir. Kwo poussa encore et encore à en devenir rouge. Il gagnait à chaque fois un peu plus de terrain. Il tenta dans un dernier effort de faire passer le morceau qu’il était, à l’intérieur du conduit étroit des latrines. 


Enfin, les épaules coulissèrent et le reste suivit pour le lancer dans une glissade heureusement courte qui se termina sur un tas de selles molles et nauséabondes.


– Eh ben, me voilà de nouveau dans la merde, dit-il en recrachant de fines gouttes qui lui avaient éclaboussé la bouche au passage.


Le trop peu de lumière qui passait par les latrines ne suffisait pas à lui souligner le contour des murs. Kwo balaya autour de lui avec les mains afin de déterminer s’il y avait une issue possible. Il sentit dans son dos des pâtés qui s’entassaient comme si son incursion bouchait le passage au pèlerinage des étrons dans les égouts d’Ildebée. 


Kwo prit quelques instants pour s’assurer qu’il ne s’était rien cassé dans la chute puis tenta de se relever. C’est à ce moment qu’il comprit, à son insu, qu’il était dans une pente. Au moment, où ses pieds commencèrent à glisser, il tenta, en plongeant ses mains dans la fange, de se rattraper à une éventuelle aspérité dessinée dans la pierre. Mais en vain, il glissa sur les mains et les pieds. Prenant de la vitesse, il se retourna pour se remettre sur les fesses. L’endroit était si gras et visqueux qu’il était impossible de ralentir. 


« Est-ce dû au régime alimentaire des Ildebéens ? se demanda-t-il. »


Et filant sur les fesses, avec toujours plus de vélocité, il se souvint que la cité était construite à flanc de vallon. Sa destination était donc toute tracée. Il allait droit vers la rivière, dans les bas quartiers d’Ildebée. Kwo ne put s’empêcher, par moments, de crier sa peur. Heureusement, tellement il glissait vite dans la pente nappée d’excréments que les gardes, des rues soumises au couvre-feu au-dessus, n’entendaient qu’un subreptice son.


 Plus rapide que la mélasse, Kwo, dans la glisse, ramassait entre ses jambes des kilos de matière fécale, lui permettant de freiner quelque peu sa descente infernale. De la lumière provenait du dessus par les grilles des égouts des rues. Ses yeux s’étaient habitués et Kwo distinguait un peu plus son environnement. Avec ses mains et son corps, il comprit comment ralentir. 


Alors, qu’il était littéralement emmerdé jusqu’aux yeux, il voulut s’arrêter pour retirer la couche de crotte qui s’y était accumulée. Quand il vit, tapie dans un couloir perpendiculaire à son toboggan, une créature difforme, ressemblant étrangement à une énorme bouse entourée de tentacules virevoltants. Elle laissait entendre des sons de bouche qui salivaient à son approche. 


« Qui donc peut ainsi se délecter d’un repas aussi dégueulasse ? se demanda Kwo. »


Il ne lui en fallut pas plus pour le convaincre de relancer la course folle. Cette fois, bien décidé à ne pas s’arrêter, il glissa jusqu’à la rivière. Là, il fut stoppé dans un immense tas, un merdier d’une taille impossible à imaginer. C’était surement dû à la saison trop sèche. La rivière s’était tarie n’emportant plus assez d’excréments, les laissant colmater les sorties bâties des égouts. 


Kwo dut se frayer un chemin en s’allongeant tout du long dans la vase fétide, creusant un passage à l’aide de ses mains. Une fois traversé, les pieds dans le ruisseau, qu’était devenue la rivière, il put avaler une bouffée d’air pur, néanmoins viciée par l’odeur méphitique de sa propre peau.


– Comment j’vais pouvoir m’en défaire ?


Kwo tenta de se laver avec le peu d’eau malodorante du ruisseau. La toilette, loin d’être complète, Kwo remonta jusqu’à un ponton. De là, il vit la lumière des lanternes et des tavernes bondées des bas quartiers. Le couvre-feu, s’il était largement appliqué dans les arrondissements longeant le mur d’enceinte, n’avait pas été imposé au fin fond d’Ildebée. En effet, les autorités avaient préféré laisser à la populace un lieu où s’amuser et boire, croyant en les vertus d’un défouloir. Seul le cœur de la cité, tout en bas, autour de la rivière puante, en bénéficiait. 


Il déambulait sur la rue du Ponton, celle surmontée d’un parterre de bois, et cherchait quelle taverne pourrait bien l’accueillir dans le sale état qu’il était. En plus de sentir mauvais, Kwo commençait à ne plus tenir sur ses jambes. Il est vrai qu’il n’avait, depuis la bataille de la nuit dernière, pas eu beaucoup l’occasion de se reposer. 


En matière de taverne et de lieux de joie, il y avait du choix. Il passa devant À la pisse drue, Au CapharORhum mais son dévolu se jeta sur Le petit cheval blanc, bain et boisson au rabais, ce soir ou jamais ! marqué à la craie sur un tableau de bois blanchi par les sillons.


Il se rapprocha pour être certain de ce qu’il lisait. En même temps, il fit glisser le long de sa ceinture, l’aumônière de cuir qui avait tenu malgré la longue glissade qu’il venait de lui infliger. Il l’ouvrit, ne faisant pas attention aux quatre yeux qui l’observaient plus loin en retrait, et en sortit un galond d’or qui avait su garder son éclat à l’abri des déjections. 


Soudain, apparut de nulle part un colosse de plus de deux mètres. Il était taillé comme un barbare, seulement protégé de lanières de cuir croisées et rivetées entre-elles. Si son corps ressemblait en tous points à celui d’un humain, néanmoins un peu grand, sa tête était celle d’une vache. Ou plutôt d’un taureau, car ses deux cornes pointues et le reste lui donnaient l’apparence d’un mâle dominant. Kwo lui sourit en voyant son air inamical, espérant le convaincre de ne pas frapper trop fort. Même si l’odeur qui venait à ses naseaux lui soutira l’envie de taper, il attrapa Kwo par la ceinture.


– Donne-moi ça, articula-t-il difficilement en tirant sur la petite pochette en cuir, gardienne de ses économies. 


En réflexe de soldat, Kwo alla pour attraper sa fantomatique arme de poing qu’il avait laissée au campement des Conquérants. Sa tentative se solda par un coup sur la tête qui le fit vaciller et tomber nez au plancher. Le choc ne venait pas du taurus qui l’avait retenu de se fracasser la tête au sol.


« … ou alors, il a un troisième bras, se dit Kwo. »


La scène qui suivit, Kwo la vécut dans les limbes, bercé par une seconde voix, suave, féminine et marquée d’un fort accent daïkan.

Chapitre 24 by DUBOIS SEBASTIEN

– Comment tu la trouves, cette petite panthère ?


– Hein, quoi laquelle, la noire ou la blonde ?


– La blonde. J’aime pas les noires. J’ai toujours l’impression, la nuit, qu’elles se sont fait la brasse.


– Mouais, jolie, mais y en a encore de la place à bord ?


– Y a toujours de la place et pis quand y en a plus, on leur apprend à nager… Ha ha !


– Hé hé !


Ils étaient deux assis à un bar extérieur à s’envoyer des demi-cornes de pétrum : le premier, un humain blanc de peau, trapu, à la mine patibulaire, aux traits marqués par le soleil et mal rasé avec une moustache entourant sa bouche ; l’autre plus fin, le teint blanc marqué de grosses taches rouges auréolées de peau desquamée et partageant le mauvais rasage de son comparse. 


Sous la tunique en cuir du trapu, blanchie par le sel, on pouvait voir des muscles massifs couverts de poils. Et sous le treillis de cuir, fait de bandelettes écartées et un peu lâches du second, on remarquait sa peau claire, aussi brulée par le soleil que son visage.


C’était un bar du marché des keymés, au port d’Ildebée. Sous la pleine lune rouge montante, se vendaient à bas prix des centaines d’esclaves, faisant la fortune de marchands peu regardants comme Korshac, le Grand Blanc.


– Vas-y, fais une offre. Il me la faut pour ce soir. On a encore au moins une ou deux nuits à tirer à Ildebée.


– Mais, pour la noire ou la blonde ?


Korshac lui envoya une tape lourde derrière l’oreille.


– La blonde, j’t’ai dit. T’écoutes jamais rien, spèce d’uruk à bec jaune.


– Aïe, ah ah, aïe, ah ah, ria dans la douleur en réponse, son fidèle cuistot.


– J’sais pas comment j’arrive à faire des affaires avec des benêts pareils. Heureusement que c’est le bordel sur toutes les côtes.


– Mais pourquoi on part pas ce soir ? questionna le gars couvert de coups de soleil, tout en se frottant l’oreille gauche. On a déjà fait le plein pourtant, ajouta-t-il avec un sourire de seulement trois dents.


Korshac l’avait entendu, mais repensait à la raison de l’attente, à celle qui était venue le trouver quelques jours plus tôt et avec qui il aurait aimé partager sa couche.


– J’attends un chargement de chair fraiche qui va m’rapporter gros, tête de perruche !


– Ah ah, ben ouais, répondit en rigolant le plus fin, en se tortillant l’oreille rougie par le coup.


– Bon, gueule de piaf, j’vais en ville voir les autres perroquets, histoire de savoir quelles autruches ils m’ont trouvées pour ramer.


Korshac descendit avec difficulté de la chaise haute du bar. Il n’était pas grand, un mètre cinquante, tout au plus. Il termina la demi-corne de pétrum et la planta dans le trou prévu à cet effet dans le comptoir même, puis alla pour partir, quand le tenancier chauve lui brailla de ne pas oublier de payer.


– C’est le Narvalo qui régale ! cria-t-il en regardant son coq avaler d’une traite le reste de sa demi-corne.


– Narwal, c’est Narwal. 


Même si à chaque fois de reprendre le capitaine Korshac lui coûtait une torgnole, Narwal n’aimait pas qu’on écorche son nom.


Korshac attendit qu’il dépose la demi-corne et lui en mit une seconde, cette fois sur l’autre oreille.


– C’est pour équilibrer, hein !


Narwal lui sourit, avec les deux mains cachant chacune de ses oreilles brulantes et endolories. Korshac ne tapait pas comme une fillette.


– Pas la noire, j’ai compris.


Puis, il quitta le bar et se fit un passage dans la foule qui criait pour qu’on déshabille plus les esclaves présentés. C’était un marché inhumain où les mi-bêtes étaient vendus plus comme des bêtes que des hommes. Ici, les marchands des mers pouvaient faire de bonnes affaires et devenir rapidement riches, s’ils avaient le courage de traverser la Mer Déchirée pour les revendre en des pays lointains comme Daïkama, là où les esclaves recevaient plus d’attention et valaient surtout leur poids en pièces. 


Mais, Korshac avait déjà fait les meilleures affaires qui soient, côté esclaves. Et puis, pourquoi payer quand on peut avoir de la main-d’œuvre gratuitement ? C’était l’une des devises du capitaine, qui marchait en direction du centre de la cité, voir quels beaux poissons ses hommes avaient pêchés dans leurs filets.

Chapitre 25 by DUBOIS SEBASTIEN

Quand Kwo se réveilla, d’aumônière, il n’en avait plus. Ce fut un homme à la peau épaisse qui le sortit de sa léthargie. 


– Hé l’ami, ça va ? lui demanda-t-il.


Kwo ne répondit pas de suite. Il rouvrit sa main, espérant trouver le galond d’or qu’il avait serré fort avant de défaillir. Elle était malheureusement vide. Il la laissa retomber au sol.


– Comme quelqu’un qui vient de perdre sept sillons d’économies, lui répondit Kwo.


L’homme était trapu et portait une tunique en cuir épais. Il ne semblait pas vivre dans le besoin. Il mit néanmoins la main au visage pour se protéger de la mauvaise odeur dont Kwo empestait toujours.


– Vous devriez partir. Je crains que je porte la poisse depuis ma trahison de ce soir, lui dit Kwo.


L’homme exprima un air dubitatif et chercha, dans une bourse attachée à sa ceinture, deux pérennes d’argent qu’il lui tendit.


– Tiens, on ne se connaît pas, mais j’crois qu’la chance vient de tourner. Mais d’abord, va prendre un bain. Tu pues autant qu’un banc de thons en vadrouille sur la plage. 


Kwo saisit les pièces sans hésitation. 


– Une fois que tu sentiras l’eau propre, viens me voir. Je t’offrirai un verre de poisson noir.


Du poisson noir. Kwo se dit qu’en effet s’il y avait homme à lui en offrir, Xyle, le dieu de la chance, daignait à nouveau l’avoir en adepte. Il se remit debout sur ses jambes et regarda de plus près l’homme qui venait de le réveiller. Ce dernier faisait la grimace en sentant les odeurs remuées par l’empressement de Kwo. Tenant son nez par deux doigts, il poussa la porte de la taverne et disparut dans la foule du Petit cheval blanc. Kwo allait pour entrer lui aussi, quand une bouffée d’air nauséeux lui remit en mémoire l’affreux arôme qu’il dégageait.


« C’est le meilleur moyen de faire fuir tout le monde. Je risque de ne pas me faire des amis, se dit-il. »


Par la fenêtre en verre voilé de bulles, il observa l’intérieur où la rigolade battait son plein. Là, il revit son mécène qui discutait avec la tenancière, semblait-il. Peut-être avait-il toujours dans l’idée de l’aider ? Kwo fit quelques gestes sur les vitres pour manifester sa personne, espérant attirer l’attention de la gentille dame. 


Quand il vit les traces qu’il laissait sur le verre, juste avant transparent, il tenta de les essuyer, mais c’était peine perdue. Au lieu d’enlever les coulures d’étron, il les étalait plus encore. Investi dans sa tâche, essayant en vain de nettoyer ses cochonneries, il fut interpellé par la voix qui portait de la dame aux cheveux roux. 


– Eh toi là, t’as besoin d’un bain !


– Moooi… ? dit-il en se désignant de l’index.


– Bha oui. On dirait qu’tu sors du trou d’cul d’un cheval. Passe derrière. Allez, fais l’tour.


Kwo tomba sous le charme de la dame. C’était sans doute le côté plantureux, les grosses joues ou alors sa douce voix de femme à poigne. Il longea les murs de bois de la taverne. Elle semblait fort grande et bâtie le long de la rivière devenue maigre filet d’eau. Une rambarde gardait de tomber du palier dans le lit du ruisseau. Il en fit tout le tour pour retrouver, à l’opposé de l’entrée, la grande dame aux cheveux lumineux. Elle lui indiquait d’un torchon la porte qu’il devait prendre. 


– Mais qu’est-ce t’as bien pu faire pour te retrouver dans un état pareil ?


– C’est…


– Ah non, j’ai pas envie d’savoir.


Elle lui indiqua une baignoire en bois cerclée de métal, juste dans une autre pièce. 


– Attends. Pose tes loques ici.


Kwo s’exécuta. C’était si gentiment demandé. La dame se porta le mouchoir devant les yeux. Respectait-elle la nudité de Kwo ou plutôt protégeait-elle son tarin de l’odeur pestilentielle qui l’entourait ?


Le contact avec l’eau à peine chaude fut accueilli par un Hmm de soulagement. Enfin, Kwo avait le droit à un moment de bien-être intense. La dame revint et lui jeta dans l’eau un caillou noir.


– Frotte, mon petit. Enlève cette mauvaise peau.


C’était une sorte de pierre marquée d’aspérités qui grattait et procurait un certain plaisir, sachant qu’elle retirait la couche d’excréments si attachée à sa personne. L’eau, d’abord claire, devint rapidement jaune puis passa assez vite au marron et enfin au noir, justifiant que la crasse avait bel et bien quitté son corps. Bien que l’eau ne donnait pas envie de s’y baigner, Kwo savourait son contact. Il mit sa tête en arrière et vit, encore en tas, sur le pas de la porte, sa chemise jaune maintenant marron-noir et fit la grimace.


– Je ne sais pas si je vais réussir à te ravoir, ma pauvre.


Sentant qu’il allait s’endormir, il décida de sortir de son jus. Cul nu, il jeta la chemise et son haut-de-chausse, une sorte de caleçon, dans la baignoire. Et, avec toute l’énergie qui lui restait, il frotta, frotta et frotta encore.


La dame était revenue chercher un tonneau de pétrum. Elle le regarda depuis l’autre pièce s’épuiser à nettoyer l’impossible. Finalement, elle le prit en pitié et lui ramena peu après le caleçon de son défunt mari.


– Ô, madame, comment pourrais-je vous remercier ?


– T’en fais pas. Là où mon mari est, il n’offusquera personne en montrant ses fesses, lui répondit-elle en lui pressant le derrière d’une main ferme et généreuse.


Kwo sursauta et apprécia la coutume. Mais, cela s’arrêta là. La taverne était pleine de gorges à remplir. La tenancière n’avait point de temps à perdre.


Une fois revêtu de son nouveau haut-de-chausse, un peu large et trop court, Kwo alla en salle voir, si d’aventure, il retrouvait celui qui avait eu la bonté de payer son lavage. L’homme était là, assis à côté d’une femme-panthère, à siroter des bolées de poisson noir.


Kwo d’abord la regarda, attiré par ses formes athlétiques et son pelage fauve et tacheté, propre à la race des panthérès. Elle n’était pas très grande, mais parfaitement proportionnée. Seulement deux tissus couvraient son corps afin de cacher ses attraits féminins. Kwo était en admiration et ne pouvait s’empêcher de la fixer du regard. Elle, visiblement, en était gênée et le fuyait. 


Le voyant, l’homme trapu à la tunique en cuir, l’appela du bras. Presque nu, les gardes de l’Empire à sa recherche, Kwo se dit que la rencontre pouvait peut-être coller. 


– Alors l’ami, ah, tu sens le poisson frais maintenant que t’as frétillé dans l’eau salée, héhé !


Kwo répondit d’un sourire. Torse nu, il s’assit à la table. Pour le faire, il dut pousser du dos un gaillard qui prenait trop de place à la tablée d’en face. Ce dernier grogna, juste le temps pour Kwo de remarquer que lui aussi avait la tête ornée de deux cornes. Enfin, des taurus, il y en avait beaucoup, surtout dans ces bas quartiers et pour Kwo, ils se ressemblaient tous. Il s’excusa et le tas de muscles reprit la rigolade avec ses collègues d’à côté.


– Mon nom est Korshac. Je suis marchand. Je sillonne les ports de la Mer Déchirée où j’achète et vends diverses denrées. Ça, c’est Kaïsha, ma compagne, ajouta-t-il en lui tirant la tête en arrière, manière de dire qu’elle lui obéissait.


– Moi, c’est Kwo, archer… 


Il plissa l’œil droit pour réfléchir à ce qu’il allait ajouter. Il s’arrêta d’en dire plus en ces temps de guerre, surtout qu’il n’était pas dans le bon camp.


– Et donc, pourquoi m’as-tu dit à l’entrée que ma chance avait tourné ?


– Je suis en quête d’équipage et tu ne m’avais pas l’air en veine. Je me trompe ? lui répondit le barbu trapu, d’une voix qui portait au-dessus des braillards de la taverne.


Il faut croire que la chance venait de tourner. Un capitaine en quête d’hommes, cela voulait dire quitter Ildebée par le port, au nez et à la barbe des gardes rouges. Kwo ne précisa pas qu’il n’y connaissait rien à la marine et Korshac n’en demanda pas plus. Il fallait croire qu’il lui manquait beaucoup d’hommes.


– Alors, à l’aventure Kwo ! lui cria Korshac en tapant dans la bolée que lui avait servie Kaïsha pendant qu’ils discutaient.


– À l’aventure, répondit Kwo.


Même si les nuages d’ennui semblaient se dégager, la fatigue lui ôtait tout enthousiasme. Korshac était homme qui savait fêter les nouvelles recrues. Il ne fallut pas plus d’une heure de beuverie à Kwo pour s’effondrer. Kaïsha, la femme-panthère, ne dit mot et ne les accompagna que dans le premier verre. Ce n’est qu’une fois complètement affalé, la joue sur la table, les sens effacés, qu’il entendit sa voix suave et féminine, ponctuée de l’accent daïkan.

Chapitre 26 by DUBOIS SEBASTIEN

L’aube allait bientôt poindre à l’horizon. Du haut de la tour, Larlh Vecnys terminait son ouvrage sur le corps du devin. Elle avait tatoué une sorte de végétal d’où partaient des ramifications multiples lui couvrant surtout le tronc, les bras et les jambes. Le tatouage n’était pas très marqué en couleurs. Il avait été appliqué en demi-teintes et semblait dessiner un second réseau de veines.


– Je n’ai pas complètement terminé votre tatouage. Il faudra nous revoir la nuit prochaine.


Chèl Mosasteh, devin impérial, qui devait avoir des journées bien chargées, ne sembla aucunement gêné de bouleverser son agenda.


– Je suis votre patient et je serai ce soir en bas de votre tour à attendre que l’on m’ouvre.


– Je sais que vous devez être occupé, mais je n’ai pu irriguer votre corps dans son ensemble. Il nous faut absolument le terminer.


– Rien n’est plus important pour moi, répondit Chèl entendant le souci de la professionnelle qui parlait. 


– Et quant à mon bienfaiteur, vous allez aussi le tatouer ? questionna Chèl, très intéressé par cette magie qu’il ne connaissait guère.


– J’avais déjà commencé en journée à le lui appliquer et c’est avec la lymphe que j’ai recueillie de son corps que j’ai pu dessiner votre tatouage. Maintenant que mon alambic s’est à nouveau rempli d’une partie de la vôtre, je vais pouvoir terminer le dessin sur le corps de l’orkaim.


– Ah… c’est donc en quelque sorte un échange de fluides, commençait à comprendre le devin.


– Je vous trouve bien alerte après une telle nuit qui, je vous l’avoue, m’a épuisée.


Chèl Mosasteh ferma et rouvrit les mains en les regardant.


– Peut-être que déjà je ressens les bienfaits de votre magie, répondit-il.


Larlh Vecnys était véritablement fatiguée. La nuit à tatouer de ses six mains avait été très éprouvante. Il lui fallait maintenant prendre un peu de repos. Chèl Mosasteh le vit dans les traits tirés de son visage.


– Je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps.


Il se releva avec plus de facilité que lorsqu’il s’était allongé. En effet, son corps était déjà sous l’influence des fluides de l’orkaim. Lui, plus que quiconque savait ô combien l’utilisation de la magie pouvait coûter, au point de parfois vieillir le corps du sorcier. Il posa une main compatissante sur l’épaule de la femme-araignée.


– N’oubliez pas de protéger mon bienfaiteur. Je ne veux en aucun cas perdre ma source de jouvence.


Chèl Mosasteh la fixa pour lire dans ses yeux. 


– Il sera invincible ? questionna-t-il.


– Je ferai de sa peau une armure plus dure qu’un harnois, tenta Larlh Vecnys de le rassurer.


Chèl Mosasteh détendit son visage crispé de questionnement.


– C’est amusant comme hier, j’avais peur pour ma personne et aujourd’hui, je crains pour ce… colosse. Ce jour, un coursier vous portera la seconde part du paiement, dit-il. 


– En or sonnant ? ajouta Larlh Vecnys.


– Bien sûr, comme cela était convenu. Je me souviens, lors de notre négociation, de votre aversion pour les lettres de sang, bien que je n’en comprenne pas la raison, répondit Chèl.


– Ces bouts de papier ne me rassurent guère. Je préfère l’or, ça ne brule pas.


– Ne vous inquiétez pas, Larlh Vecnys. En tant que devin impérial, je n’ai aucun souci de financement.


– Mais, je ne suis pas inquiète, se défendit-elle de l’embarrassante discussion.


– À la prochaine nuit, madame, termina-t-il en levant la main avec lenteur.


– Très bien, en espérant que la lune rouge soit toujours pleine, sinon cela risque de nous faire attendre quinze nuits de plus.


– D’attente, il n’y en aura point. Cela sera la troisième nuit de pleine lune rouge. Ne vous en faites pas. Au moins de cela, je suis certain.

Chapitre 27 by DUBOIS SEBASTIEN

Allongé dans un champ verdoyant, sous l’ombre d’un cerisier centenaire, Kwo se faisait chatouiller les pieds par une jolie aomen aux yeux de biche. Sa tête reposait sur un caillou moelleux. Les cerises étaient rosées blanches, grosses et magnifiques, certes un peu éloignées. Alors, il tendit la main pour en attraper une grappe. Son bras lourd tardait à se lever et plus il forçait avec son esprit de le commander, plus il s’alourdissait. La belle aomen riait et lui caressait la plante des pieds, avec l’insistance de la jeunesse. Cela devenait presque désagréable, au point qu’il saisit le caillou derrière sa tête pour le lui jeter.


Quand ses doigts l’attrapèrent, le caillou grommela de mécontentement. Alors, les yeux de Kwo s’ouvrirent sur le sourire carnassier de la femme-panthère qui riait à gorge déployée. Elle était debout, un peu plus loin, adossée au mât d’un navire, navire sur lequel il dormait. Assis à côté de lui, un taurus tentait aussi de terminer sa nuit. Cela faisait le troisième de la soirée que Kwo croisait, un peu beaucoup à son goût pour une population aussi peu représentée. 


– Ha ha ha, vous formez un bien joli couple ! continuait de rire la femme-panthère qui était ce matin bien plus loquace que la nuit passée, à la taverne.


Des cliquetis de métal alertèrent les sens de Kwo. Et, quand il releva péniblement ses mains devant les yeux, il put contempler les bracelets de fer qui enserraient ses poignets. Une chaîne courait du bracelet jusqu’à un long manche en bois épais qui sortait de la coque. C’était, sans aucun doute, une rame.


Kwo fit un tour d’horizon pour s’apercevoir qu’il n’était pas le seul à être ici prisonnier. Korshac n’était autre qu’un marchand d’esclaves ou un quelconque être sans scrupule.


– Je m’suis bien fait avoir, dit-il en mettant la tête entre ses mains enchaînées.


– Allez gars. Tu vas voir, il est gentil Kiarh. Il s’occupera bien de toi, ajouta Kaïsha avec son accent daïkan.


– C’était toi, c’était donc toi, continuait Kwo de se lamenter en frottant sa nuque pour caresser le souvenir du mauvais coup qu’il avait reçu derrière la tête.


La panthérès, avant de partir, s’approcha de lui et bouscula le taurus.


– Allez debout, gros mnoun. Y a du chargement à porter ! gueula Kaïsha.


Le minotaure grogna avant de se relever. Lui n’était pas attaché. Kwo se souvint qu’ils avaient terminé la beuverie ensemble sur ce banc et qu’ils s’étaient endormis là, tête-bêche. Le taurus, en passant, le bouscula sans ménagement et partit vers l’escalier pour sortir du niveau des rameurs.


– Si t’es sage, tu mangeras bien et qui sait peut-être que… lui dit Kaïsha.


– Peut-être que quoi ? demanda Kwo, impatient qu’elle termine sa phrase.


– Allez, profite d’être à quai pour prendre des forces. On part dans quelques jours.


Le soleil était déjà levé et heureusement seuls de rares rayons parvenaient à traverser le caillebotis du pont. Les rameurs étaient donc dans l’ombre. La galère était conçue pour les économiser. Aussitôt la panthérès partie, Kwo regarda ses bracelets pour voir s’il n’y avait pas une serrure à crocheter. Mais, le choc du marteau sur les rivets lui revint en mémoire comme un éclair en pleine figure. Les bracelets étaient bloqués par des rivets forcés, impossible de les défaire sans un outillage adéquat. 


Dépité, Kwo chercha à regarder par le trou où la rame passait. Là, il vit le port d’Ildebée, avec sa tour et le marché bondé d’esclaves. C’étaient tous des mi-hommes mi-bêtes qui se négociaient sur l’estrade, chose qu’il avait rarement vue dans de telles proportions. 


« Avec cette offre, les esclaves doivent être bon marché, se dit Kwo. » 


Et puis, il pensa à son aumônière remplie d’économies.


– Oui, c’est encore mieux quand c’est l’esclave qui paye pour être enchaîné, dit-il à voix haute, en frappant de rage ses poignets de fer contre la rame mais elle était bien trop épaisse pour se briser. 


Il n’était pas d’humeur à faire connaissance avec ses compagnons d’infortune. Aussi, il se pencha et continua à regarder, au travers du bastingage, ceux qui étaient offerts à la vente. C’est alors qu’au loin, descendant la route venant de la cité jusqu’au port, il vit une charrette surmontée d’une cage en fer. L’observant descendre, la vision du prisonnier à l’intérieur se clarifia. C’était Morgoth le zèlrayd. Ici ou là, ils étaient tous les deux prisonniers, l’un de l’Empire et lui d’un vil marchand dont il ne savait absolument rien.


Malheureux de voir que son ami allait subir semblable sort, il mit sa tête entre ses doigts. La manche jaune de sa chemise restait tachée d’une auréole noirâtre que le bain n’avait pu nettoyer, une trace de son passage dans les égouts d’Ildebée. Même s’il avait été entouré d’odeurs nauséeuses et recouvert d’excréments, c’était là, dans les égouts, son seul vrai moment de liberté depuis sept sillons. De nouveau pris au piège, Kwo se demandait combien de temps il allait encore sacrifier de sa vie.

Chapitre 28 by DUBOIS SEBASTIEN

– Déjà trois jours qu’on a terminé de charger les tonneaux de pétrum et tout le reste, qu’attendons-nous pour quitter cette cité maudite ? demanda Kaïsha.


– Un colis, j’attends un colis et il me tarde de le recevoir, répondit Korshac, le menton soutenu par son poing.


– J’espère qu’il en vaut la peine, ton colis. J’ai toujours peur que des gardes viennent me chercher sur le navire pour me vendre comme de la viande, ajouta Kaïsha.


– N’aie crainte. Je suis en affaires avec l’Empire. Ils ne viendront pas nous ennuyer, lui répondit Korshac.


– Alors, c’est encore une de tes salopes d’esclaves, commença à s’énerver Kaïsha.


Korshac sentit venir la querelle, mais il n’avait trouvé aucune ruse qu’elle ne sache déjouer.


– C’est propre à la race des panthérès, la jalousie ou… demanda Korshac avant d’être coupé.


– C’est ça, et l’autre nuit, c’était une illusion, les miaulements dans ta cabine ?


– N’oublie pas d’où tu viens. Je pourrais te rattacher à l’une de ces rames, rétorqua Korshac, fatigué de la répartie de Kaïsha.


– Tu devrais y penser. La prochaine fois, je te couperai les grelots de faire ça sous mon nez, criait Kaïsha.


Korshac cherchait du regard une échappatoire quand il vit un petit groupe habillé d’esclavines vert sombre qui avançait sur la place du marché, déjà bondée. Ils étaient quatre à avoir levé leur capuche. En cette matinée ensoleillée, rares étaient ceux qui se couvraient le chef. Korshac tira sa longue-vue, qu’il avait accrochée dans un étui de cuir le long de la ceinture, et la déplia. De loin, il reconnut les jolis traits de la femme-araignée qu’il avait rencontrée quelques jours plus tôt. Elle était accompagnée de ses deux sbires, mais tous les trois entouraient un quatrième qui faisait bien trois têtes de plus qu’eux et dominait, de sa hauteur, la foule.


– C’est ça, reluque-les juste devant moi. Ne te gêne pas, salaud !


Tout vient à bord à qui sait attendre. Tu vas pouvoir cracher ton venin sur ma nouvelle petite chérie.


Kaïsha se tendit d’un coup, sentant monter la rage en elle. Elle força sur ses yeux pour tenter de découvrir laquelle il regardait. Elle avait mis assez de temps et de sueur à prendre sa place aux côtés de Korshac, ça n’allait pas être une greluche quelconque qui allait la lui ravir.


Les quatre s’étaient taillé un chemin dans la foule et parvinrent jusqu’à la galère de Korshac. Ce dernier descendit les accueillir, car en plus du colis intrigant qu’ils lui portaient, il y avait aussi le paiement promis. Korshac prenait plaisir à faire des affaires et celle-là était des plus juteuses.


En arrivant, Larlh Vecnys découvrit sa capuche pour se faire reconnaître, avec une grâce qui ajouta un peu plus d’adrénaline dans les veines de la panthérès.


– Comme les vents ont mis longtemps à vous souffler jusqu’ici ! les accueillit Korshac de sa voix tonitruante.


Larlh Vecnys avait l’habitude de traiter avec ces loups de mer, friands de tatouages.


– J’ai respecté le délai. Nous sommes le lendemain de la cinquième nuit de pleine lune rouge, comme convenu.


– Non, non, non, on avait dit la veille. Va falloir compenser, répondit-il en se frottant les mains.


Kaïsha s’était glissée de derrière Korshac, aussi furtive qu’elle pouvait l’être. Larlh Vecnys savait très bien ce que le capitaine entendait par compenser. N’aimant nullement les mains baladeuses, elle décida de tirer sur le vêtement trop court qui n’attendait que de tomber du colosse.


– Voici votre passager ! présenta Larlh Vecnys en découvrant l’orkaim.


L’effet fut immédiat et ôta toute envie d’en tâter à Korshac. Il lui avait fallu du temps pour tatouer entièrement le corps de l’orkaim tant il était grand, deux mètres vingt de haut, et une grosse quantité d’encre pour dessiner chacune des écailles de l’hydre aux douze têtes de serpent qui couraient sur son corps.


Le résultat était fort impressionnant, au point de couper la chique à Korshac. Kaïsha, qui s’était faufilée, prête à sauter sur la mystérieuse interlocutrice pour lui coller une griffe dont elle se rappellerait, fut, elle aussi, bouche bée de voir la montagne de muscles ainsi mise en valeur par l’œuvre de la tatoueuse aux six bras.


Larlh appréciait l’effet de son œuvre sur les premiers spectateurs, mais elle ne perdit pas le sens des priorités.


– Pouvons-nous continuer à bord de votre navire, capitaine ?


Korshac en était encore à calculer combien de tonneaux pouvait porter un tel monstre.


– Qu’il me pousse une queue de poisson, je n’ai jamais rien vu de pareil !


Larlh Vecnys n’attendit pas l’invitation pour s’avancer vers le ponton et commença de monter à bord. Cela ne semblait nullement gêner Korshac.


– Il est plus gros que je ne l’pensais. Ça va me coûter cher en poisson pour le nourrir.


– Vous êtes toujours à calculer, vous autres marchands des mers.


– Faut bien faire tourner la boutique, ma p’tite dame.


À côté du colosse, Korshac paraissait bien petit du haut de son mètre cinquante. Aussi, il évita de le taper de l’épaule en le frôlant. Ils allèrent dans la cabine, à la poupe du navire. 


– Laissez-le sur le pont, qu’on négocie tout ça entre personnes… du métier.


Comme Larlh ne dit rien à l’orkaim, il la suivit jusqu’à l’intérieur. Korshac n’osait plus lui parler comme la première fois. L’orkaim, qui la suivait, était trop impressionnant et avait éveillé en lui une sorte de crainte : car, qui commande à la brute se doit d’être respecté, était l’un de ses nombreux dictons qui lui trottait en ce moment dans la tête. 


– Un fauteuil ? proposa-t-il d’une voix plus aimable qu’à l’accoutumée.


Larlh Vecnys lui répondit d’une main qui voulait dire non. D’une autre, elle fit signe à son sbire le plus costaud d’apporter une sacoche en cuir sonnant le bruit des pièces. Il avait le visage couvert de gouttelettes de sueur, témoignant de la lourdeur de l’offrande. En posant la sacoche sur la table, on entendit le bois craquer sous le poids des pièces. 


– Cinquante kilos d’or, accompagna, de sa voix, la femme-araignée.


Korshac s’empressa d’ouvrir les deux poches de la sacoche afin de baigner ses mains poilues dans le métal bienvenu.


– C’est dix kilos de plus que convenu, ajouta-t-il avec un large sourire carnassier.


Dans le même temps, elle fit signe de sa troisième main pour que le second servant vienne aussi se délester de son lourd fardeau. Cette fois, ce fut avec plus de mal que le précédent, étant en peine de force.


– Et cinquante kilos de plus, termina Larlh Vecnys.


– Soit, cent kilos d’or. Par Worh, vous savez parler aux hommes ! lui cria de joie Korshac.


– Cela vous fait quatre-mille-deux-cents galonds d’or. Un trésor, comme on dit dans votre jargon, ajouta Larlh Vecnys.


– Et que me vaut cette augmentation ? questionna Korshac.


– Même s’il semble en tous points taillé pour la guerre, vous devrez prendre soin de lui.


– Pourquoi lui faites-vous porter ce demi-heaume de métal qui ne lui cache que le haut du visage ? Lui manque-t-il des yeux en dessous ?


– Toute sa vie, il l’a vécue dans la pénombre, toujours à l’abri de la lumière. Laissez-le-lui, répondit la femme-araignée.


– J’interdis à mes rameurs de porter du métal… à des fins de sécurité.


– Il ne vous causera aucun problème. Il vous considérera comme son maître.


– Vous l’avez amené jusqu’ici enchaîné, alors… continua de questionner Korshac.


– Juste pour respecter les lois en vigueur. Vous verrez, il est doux comme un chat, ajouta Larlh Vecnys.


Korshac regarda dans la pièce et autour, pour voir s’il n’y avait pas une malheureuse oreille cachée.


– Des chattes, j’en ai ma claque, si vous m’suivez… lâcha Korshac.


Larlh Vecnys tendit une quatrième main et dit :


– Affaire conclue.


Korshac la lui serra pour entériner l’accord. Mais alors qu’il allait la retirer, Larlh Vecnys murmura des paroles inaudibles et lui maintint la main avec une force qui n’était pas la sienne.


– N’oubliez pas qui est notre commanditaire. Une entourloupe, et ce ne sera pas moi qui me chargerai de vous traquer, sur quelque mer que ce soit. 


Cette fois, elle capta son attention pour qu’il ne perde aucun des mots qu’elle allait lui graver dans le crâne.


– Ce sera l’Empire !


Korshac hocha la tête pour exprimer son assentiment. Il savait que gagner si facilement de l’or pouvait avoir des contreparties fâcheuses. Mais, cela ne lui faisait nullement peur. Non, la seule crainte qu’il avait, c’était cette femme mystérieuse qui devait, en ce moment même, faire usage de la sorcellerie.


Larlh Vecnys, étant entendue, se rapprocha de l’orkaim et lui parla dans une langue primitive qu’eux seuls pouvaient comprendre.


– Mon enfant, je te laisse entre les mains d’un autre qui te traitera comme son fils. Tu n’auras plus à te battre pour manger. Et la nuit quand tu auras peur, ma voix sera là pour te réconforter.


– Pourquoi m’abandonner encore ? répondit de sa voix caverneuse le jeune orkaim.


– C’est pour ton bien. Je le fais pour ton bien, mon enfant.


L’orkaim, si grand et fort qu’il fût, laissa échapper de dessous son heaume des larmes de tristesse.


Larlh Vecnys les lui essuya, heureuse de sentir toute la puissance du lien qu’elle avait tissé entre elle et lui.

Chapitre 29 by DUBOIS SEBASTIEN

Une nuit plus tôt…


Le Magnus Kéol, penché sur le balcon, au sommet de la Coupole des Trilunes à écouter le silence du couvre-feu, ne put qu’entendre les pas lourds, métalliques et insistants du méphénor qui traversait la salle du trône. C’était là son rythme d’enjambées. 


S’il y avait une personne dans l’Empire qui savait lui résister, c’était le méphénor, pour qui il avait plus que de l’admiration, de l’amour. Néanmoins, en bon empereur qui se respecte, il ne daigna même pas se retourner, attendant la formule de déférence pour mieux assoir sa suprématie sur la future conversation.


Mais les pas s’arrêtèrent de marcher, juste dans son dos, attendant qu’il se retourne. Déjà s’installait, entre eux deux, une tension plus que palpable. Le moment de rendre des comptes était venu. L’empereur poussa l’attente jusqu’à délier la langue du général de ses armées qui s’impatientait qu’on l’accueille. 


– C’en est terminé de la guerre. Les Hurleurs sont tous défaits. La victoire appartient aux Conquérants ! entama de discuter le méphénor.


Le Magnus Kéol se retourna alors, lui aussi habillé de son armure majestueuse.


– Tous, sauf un ! Celui qui fait de moi un être invincible. Croyez-vous qu’ils voudront combattre un dieu vivant ? déclama l’empereur en des élans victorieux.


– Nous aurions pu les massacrer. Nous sommes passés à côté d’une occasion qui risque de nous coûter la guerre ! insista le méphénor.


– Vous en êtes toujours à vous arrêter à quelques détails. Que vaut une victoire à côté de mon invincibilité ? Je suis un dieu et nul être sur ce monde ne voudra plus me défier !


– Un dieu assiégé. Les Conquérants sommeillent en ce moment même à nos portes. Ils patientent tranquillement l’arrivée des renforts. Mes informations sont formelles : 7.000 hommes ont quitté Kabaye, 14.000 sont partis d’Esyos et 32.000 ont levé le camp depuis Taranthérunis, lisait à haute voix le méphénor néanmoins abrité de son imposant heaume. 


– Alors, c’est parfait. Tout se passe selon mes plans, répondit le Magnus Kéol.


Le général, qui venait d’énumérer des quantités de soldats qui auraient dû normalement susciter une réaction de surprise chez l’empereur, fut consterné par sa réponse. Il enleva son heaume, libérant sa splendide chevelure blonde, ses yeux verts perçants et son doux visage de femme du Nord, à la peau nacrée. Elle posa à terre sa pièce d’armure et saisit les deux mains de l’empereur.


– Khalaman, vous perdez pied. 53.000 hommes avancent pour nous terrasser. La fin des Hurleurs a sonné l’hallali. Massacrons ceux qui sont là devant Ildebée à nous défier. Finissons-en avec leur chef Surn Kairn.


– Trakémis, vous êtes une tacticienne hors pair et je vous dois de nombreuses victoires sur les champs de bataille. C’est d’ailleurs en cela que je vous admire, c’est bien là votre génie. Je sais que, sans nul doute, vous pourriez les vaincre, ce soir ou demain, même avec moitié moins d’hommes. Mais, de les laisser en vie, de démontrer ma clémence divine fait partie de mon plan. Et c’est là de la stratégie dont je vous parle. Laissez-les avancer vers nous, parlait calmement Khalaman. 


– Nous n’avons ici que 5.000 hommes, tout juste assez pour les retenir une nostarée de neuf jours, tout au plus. Rapatrions au plus vite nos troupes d’Élinéa et nous les écraserons ici, une bonne fois pour toutes.


– Pourquoi obtenir dans le sang ce que nous pouvons obtenir avec la peur ? ajouta l’empereur.


– Je ne vous suis pas ou alors vous ne m’avez pas tout dit ? questionna Trakémis.


– En ce moment même, Djorhan Kraël, le nava-kaénor, traverse la Mer Déchirée depuis Tabenskin, avec près de la totalité de notre flotte, chargée de 20.000 soldats. 


– C’est impossible. Comment ont-ils fait pour se retrouver dans cette mer ? Quelle magie votre devin a-t-il déployée pour vous faire croire cela ?


– Pas de la magie, de la mécanique ! Sur le canal d’Araskanaiz a été construite une écluse d’Asbiro, le célèbre inventeur de Forgata. Cette invention a permis à nos galères de remonter le fleuve Moas jusqu’à son affluent l’Émoas et ainsi les amener à Tabenskin.


Le méphénor écoutait avec respect le récit que lui contait l’empereur. Elle comprenait une fois de plus pourquoi elle s’était ralliée à sa cause, trahissant les Conquérants et par là même le nom des Erestha, sa famille.


– Dans deux jours, ce seront plus de 300 galères qui couvriront la mer de leurs voiles. Cette marée rouge me fera obtenir la paix des Conquérants.


– Encore une fois, vous m’étonnez. Et pourquoi donc tant de clémence, Khalaman ?


– Il y a un temps pour la guerre et un autre pour le commerce. Si nous continuons de nous entre-déchirer, nous serons bientôt une proie pour un empire plus lointain qui aura des vues sur notre or, expliqua l’empereur.


– Il est vrai que nous aspirons tous à la paix après deux sillons de guerre. Mais il faudrait encore que votre raisonnable demi-frère s’en sorte. J’ai appris qu’une mauvaise blessure l’avait fauché dans la bataille.


– Eh bien, il faut croire qu’une bonne étoile a toujours veillé sur lui. La donneuse de vie d’Anhouryn s’est permise de quitter la cité pour aller le sauver, sans même respecter les ordres de son empereur. Il va falloir un jour ou l’autre qu’ils s’y plient ces… moinillons. Enfin, son irrévérence sert une fois de plus mes plans. Je préfère négocier avec Surn Kairn qu’avec Fyrh Arken, cette famille n’aspire qu’à la guerre.


– Je salue encore et toujours votre génie que je qualifierais ce soir de divin, s’adoucit Trakémis.


– C’est bien là une belle formule de réconciliation. Allons dans nos appartements nous délester de nos atours guerriers, termina Khalaman.


– Ô mon Magnus, sourit Trakémis.

Chapitre 30 by DUBOIS SEBASTIEN
Author's Notes:
---- N'hésite pas à nous écrire un petit message d'encouragement ici, ça nous fera plaisir.---- "Mais tu veux pas te taire ? On dirait une mouette qui braille en haut d'mon mât. Tu sais c'que j'en fais des mouettes !"

– Capitaine ! J’ai la berlue ou la mer est devenue rouge ?


– Rends-moi la longue-vue, Narvalo !


– Narwal, pas Narvalo, capitaine… insista-t-il de sa bouche pleine de dents qui poussaient dans tous les sens.


Korshac ne répondit ni de la bouche ni de la main. Il était trop occupé à vérifier ce que son coq venait d’annoncer. L’œil droit collé à la longue-vue, il fut stupéfait de voir en même temps autant de voiles à l’horizon. Il abaissa son instrument et resta la bouche ouverte à réfléchir.


– Comment l’Empire peut-il avoir autant de navires de guerre dans cette mer ? réfléchissait-il à haute voix.


Pour en avoir le cœur net, il remit sa longue-vue en activité et observa plus encore.


– C’est p’tète les Conquérants qu’ont triché ? lui souffla Narwal en se grattant les peaux mortes sur le front.


Aussitôt, il prit une frappe derrière la tête.


– T’en as dans la caboche pour dire des perrucheries pareilles. Non, ce sont bien les navires de l’Empire. Allez, on met les voiles ! hurla-t-il à toute la galère.


Larlh Vecnys, qui était encore là à parler avec l’orkaim, fut surprise de la rapidité avec laquelle pouvait s’éveiller un navire. À la voix de Korshac, tout le monde s’affaira à sa tâche. Le capitaine revint vers la femme-araignée.


– Je voudrais pas vous presser, mais si vous ne décampez pas sur-le-champ, c’est un aller simple pour Daïkama, ma p’tite dame.


Si Larlh Vecnys avait fait grand effet sur Korshac, autre chose de plus effrayant venait de lui piquer les yeux. Cela souleva en elle une inquiétude.


– Qu’est-ce qui vous chasse ? Une invasion ? lui demanda-t-elle. 


Korshac, même s’il aimait être taquin, ne voulut pas effrayer la femme-araignée avec qui il était en affaires.


– L’Empire a appelé des renforts. La guerre est loin d’être terminée. Apprêtez-vous à quitter cette cité pour le bien de nos affaires.


Larlh Vecnys prit la nouvelle avec anxiété et tourna de suite les talons. Une fois sur le quai, elle s’attarda un instant pour regarder au loin. Mais, sans un outil adéquat, elle ne vit que les brillances de la Mer Déchirée.


– Allez, bande d’uruks, on se tortille le cul, plus vite. Faut déguerpir d’ici ! hurla à maintes reprises Korshac pour être sûr d’avoir été entendu par tout le monde. 


– Narwal, on va lécher la côte comme une bonne chatte de panthérès. Ça nous évitera de croiser cette horde de galères.


Narwal aimait autrement plus le capitaine Korshac quand ils étaient en mer. Car en plus d’être sérieux dans ses paroles, il l’appelait bel et bien par son vrai nom.


– Entendu capitaine, lui répondit fièrement Narwal.


Rapidement, la galère largua les amarres et déploya ses avirons pour gagner les eaux dangereuses des hauts fonds. 


Un pont en dessous, dans le logis des rameurs, Kwo ne s’était pas fait attendre et avait tant bien que mal manœuvré la rame, copiant ses homologues. Malheureusement, le fait d’être seul assis à son banc lui donnait quelques difficultés. Ici une femme, armée d’un fouet, le faisait claquer dans l’air pour donner du cœur à l’ouvrage. En plus de lui avoir frappé la tête, Kaïsha venait de le caresser d’un peu trop près avec son chat à neuf queues. Une fois qu’elle l’eut dépassé, elle partit s’occuper des autres esclaves. 


Il prit un instant pour chercher de visu son ami Morgoth. Il était là sur le quai, attendant dans sa cage, la sentence, seul, avec la conviction d’avoir été abandonné par son compagnon aomen. Kwo aurait aimé pouvoir lui dire un dernier adieu, mais le fouet le rappela à ses priorités.


La galère filait droit maintenant sur les eaux salées. Il n’avait pas fallu longtemps à l’équipage pour quitter le port d’Ildebée. C’était tout l’art des gens de contrebande que de savoir prendre la fuite au plus vite. 


Korshac, sur le château arrière, observait toujours l’armada rouge qui approchait, heureux d’avoir pu filer avant d’être pris au piège. 


« Quelle est donc la raison de cette démonstration de force ? se demandait Korshac, quand il vit, seul et droit sur le pont, l’orkaim qui tanguait en tentant de ne pas tomber. » 


Tout le monde s’était attaché à remplir son contrat, mais personne ne s’était occupé de l’orkaim. Korshac vit le timonier depuis la poupe qui sondait les récifs. Un de ses hommes de garde prenait une louche d’eau.


– Eh toi, amène l’orkaim aux rames.


Le guerrier qui n’était pas non plus taillé comme un freluquet, à la vue du colosse, en laissa tomber sa louche. Aucunement rassuré, il s’approcha à pas feutrés du monstre et lui ordonna :


– Suis-moi. Allez, suis-moi.


Malheureusement, l’orkaim n’entendait rien aux paroles du marin. Il restait planté là. Le marin se mit à attraper les chaînes qui lui attachaient les mains et les pieds et tenta de tirer. Mais là encore, l’orkaim ne bougea pas d’un décimètre. Un autre soldat du navire vint lui porter main forte et poussa sur le derrière musclé du sauvage. Mais rien ne voulait aller dans leur sens. L’orkaim était décidé à ne pas se laisser amener quelque part. 


Kaïsha qui les voyait se fatiguer à déplacer la brute de cent-soixante kilos bien tassés, s’approcha et lui dit un mot qu’elle avait entendu déjà par deux fois de la bouche de l’épérite aux six bras :


– Mayama, mon enfant, entendit l’orkaim dans sa langue. 


C’était d’une autre voix, celle d’une jolie femme qui ne pouvait pas encore être sa mère. Au travers des petits trous de son bassinet lui recouvrant le haut de la tête, il s’attarda sur les traits du visage félin qui lui parlait. Elle lui répétait ce mot avec douceur, de la voix qui parle à un animal apeuré et effrayé de cette maison dont le plancher bougeait sans cesse. Il s’avança vers elle, la seule qui semblait vouloir lui venir en aide.


Elle l’emmena plus bas, dans un lieu où d’autres hommes et des créatures humanoïdes maniaient, en rythme, des branches d’arbres ornementées d’anneaux métalliques. Elle le fit assoir aux côtés d’un plus frêle au visage allongé. Ce dernier lui fit la grimace pour l’accueillir et râla. On lui mit la branche entre les mains. C’est à ce moment que l’aomen en finit de grogner. Puis, il rumina dans son coin des paroles dans une langue incompréhensible. 


L’orkaim, espérant se faire un ami de son voisin, lui sourit de sa large mâchoire aux grosses dents. En réponse, l’aomen se colla au bastingage afin de garder la distance. Apprivoiser un étranger n’était pas dans ses attributs. À nouveau abandonné par sa mère, mais plus seul, il se prit d’amusement à faire comme les autres. En suivant la cadence, il rama.

Chapitre 31 by DUBOIS SEBASTIEN

Existait-il un homme sur ces terres qui s’était dévoué plus que lui à son peuple ? Le Magnus Kéol cherchait dans sa mémoire, mais ne trouvait pas. La splendeur des Cités Rouges était bien le reflet de son dévouement. Et maintenant, cet empire pouvait s’honorer d’avoir à sa tête non pas un empereur, mais un dieu. Telles avaient été les paroles de son plus fidèle serviteur, son devin des Trilunes. 


Il tourna la tête vers la gauche et le regarda. Lui aussi trônait au sommet de son palanquin surmonté de draperies le protégeant du cruel soleil qui chauffait fort en cet après-midi. Le devin avait repris des couleurs. Le riz au lait de chamelle lui réussissait à merveille, se félicitait le Magnus.


L’impressionnant convoi de gardes écarlates les accompagnait à la vitesse des costauds porteurs cuisant sous les rayons. Douze à porter le trône de l’empereur, c’était tout juste assez, vu qu’il était pour l’occasion équipé de son harnois de rubis. Sous la cuirasse, il regrettait d’avoir fait enlever le baldaquin qui devait l’abriter du soleil. Mais, d’être vu était pour lui plus important que son bien-être. 


En face, s’avançaient à pied, les dignes représentants des Conquérants, Surn Kairn et Fyrh Arken, qui pour l’occasion étaient eux aussi suivis du nombre de gardes entendu pour la rencontre. Elle allait se passer, non pas sur le cimetière, le champ de bataille qui était encore encombré de corps et sentait la charogne, mais plus près des falaises d’Ildebée. C’était un point de vue fort agréable où souvent soufflait la brise emplie des embruns de la Mer Déchirée. Et si on s’approchait plus près, on pouvait voir le port de la cité au loin et toute l’étendue bleutée.


Toutefois, les tables de négociation avaient été installées sur un point plus plat, un peu plus reculé d’où malheureusement on ne pouvait admirer l’horizon scintillant des vagues, et ce dans un souci de sécurité. 


Les deux parties en présence prirent place, lentement, en même temps, laissant loin derrière eux leurs gardes. Bien sûr, à cette occasion, ne pouvait être manquante Trakémis, le méphénor de l’Empire qui elle aussi était bardée de son armure de grenat. De son palanquin, elle descendit et suivit son empereur d’un pas décidé.


– Quatre familles sur cinq, nous pouvons dire que les Conquérants sont quasiment au complet, commença le Magnus Kéol.


– Je ne vois que deux familles, répondit Fyrh Arken, le cadet de la famille des Conquérants, jadis la plus puissante. Il arborait un visage jeune, blanc de peau, aux traits anguleux et piqués d’yeux bleus.


Surn Kairn le regarda d’un air fâché et tenta de rattraper :


– Fyrh Arken ne voulait point là vous offenser, Magnus Kéol ainsi que vous, méphénor.


Il avait le visage du mourant, mais était bien là debout à la table.


– Cela est de bonne guerre et n’enlèvera nullement les liens qui unissaient nos aïeux. J’avoue être en tort sur ce point, d’avoir brisé cette alliance qui était chère à nos pères, continua le Magnus.


Surn Kairn connaissait le grand pouvoir charismatique de son demi-frère. Mais, durant ces deux sillons, il avait compris qu’il s’en était trop bien servi pour les berner tous. Sur les excuses du Magnus, ils attrapèrent le dos des chaises à la façon de leurs ancêtres, les tinrent sur l’estrade de bois qui avait été posée pour l’occasion et s’assirent en même temps.


– Si je vous ai conviés ce 74ème jour, ce n’est pas pour vous distraire. Je veux vous proposer un traité de paix, entama de suite le Magnus Kéol.


Les deux Conquérants furent surpris de la proposition. Et si Surn Kairn, cinq jours plus tôt, était encore à maudire son demi-frère en jurant que la fin de cette guerre ne pourrait être que sur sa tombe, il accueillit agréablement l’offre. Car, il avait passé ces derniers jours sur un lit de mort où chacun de ses cent-quarante-sept officiers survivants avaient défilé un par un, le saluant pour le grand voyage qu’il allait faire seul. 


Alors, il avait eu largement le temps de se dire que la guerre, ce n’était pas ce qu’il voulait léguer à son peuple. Surn Kairn reprit aussitôt de l’éclat dans les yeux et sourit quelque peu. Chèl Mosasteh ne perdit pas une seule des expressions du visage du baron et comprit alors qu’il y avait de grandes chances que son plan aboutisse ce jour.


– LA PAIX !!! hurla Fyrh Arken. Après avoir dépossédé ma famille de ses plus belles conquêtes : Élinéa, Araskanaiz et Tabenskin, les cités les plus riches en or, et vous voulez la paix ? Laissez-moi rire !


Le Magnus ne sursauta aucunement aux vindictes du jeune baron. Au contraire, il les écouta toutes et attendit le silence pour répondre.


– Dans une guerre, il y a toujours des vainqueurs et des vaincus. Aujourd’hui, je ne vous demande pas de capituler, mais je vous offre de rester maîtres des nouvelles frontières établies en la nuit de cette dernière bataille. Tout ce qui est derrière les murs de la cité d’Ildebée et jusqu’à l’océan Calamnite sera les Cités Rouges et tout ce qui est devant les murs d’Ildebée et jusqu’à Isyskal sera les terres des Conquérants. Je vous offre d’à nouveau nous entendre. 


Surn Kairn écoutait sagement et, de toute façon, il n’avait plus l’énergie de se battre.


– Facile de proposer la paix quand on est acculé dans sa cité avec 9.000 hommes à ses portes prêts à fondre sur votre empire, dit encore Fyrh Arken.


Trakémis, qui n’était encore jusque-là pas intervenue, tapa furieusement de son gantelet sur la table épaisse, le faisant résonner.


– Vous voulez plutôt dire six-mille éclopés. Demain, je lance mes légions et vous pourfends dans l’heure.


Fyrh Arken sursauta, lui qui était toujours là à parlementer, mais se gardait bien de se mêler aux assauts. Et pourtant, il se rasséréna et, d’un air vicieux, il rétorqua :


– Vous nous écraserez peut-être, mais vous n’arrêterez pas la marée des Conquérants qui inévitablement débordera vos murs et ravagera votre empire de traitres.


Afin de couper court à une réponse non maîtrisée, le Magnus leva la main devant le méphénor qui commençait à se soulever de sa chaise. 


– Vous faites allusion aux 7.000 hommes, qui depuis sept jours marchent, venant de Kabaye ou peut-être pensez-vous aussi aux 14.000 provenant d’Esyos ?


Fyrh Arken, qui adorait ces jeux de négociation, savait ô combien le Magnus Kéol pouvait être renseigné et d’ainsi expliquer les forces en présence lui conférait du plaisir.


– Vous êtes toujours très au fait de ce qui se passe. Ce qui nous fait 21.000 hommes qui seront bientôt à vos portes.


– Allons, allons, vous pensiez me cacher les 32.000 qui gardaient Taranthérunis d’une invasion par la mer ? 32.000 hommes, soit 53.000 qui bientôt seront à mes portes pour célébrer non pas la paix avec un empereur, mais avec un dieu vivant.


Tout cela le Magnus Kéol ne le dit pas avec de la crainte dans la voix, mais avec la certitude de sa toute-puissance. Fyrh Arken n’avait donc plus aucune carte en main. Le Magnus Kéol savait tout des plans des Conquérants. Alors, il ne comprenait pas pourquoi il ne témoignait aucune peur.


– Oui, je ne vous parle pas de jeunes conscrits comme l’est faite votre armée, mais de combattants aguerris que sont les Conquérants, des guerriers qui ont fait le siège de Razgor. Mais alors, pourquoi êtes-vous si certain que je vais, avec vous, faire la paix, Khalaman ? continua Fyrh Arken.


Devant eux, sur la table, était alignée une longue-vue dont personne n’avait relevé la présence.


– Prenez cette longue-vue et montez sur le point haut de l’estrade. Allez, regardez la mer et dites-moi de quelle couleur est-elle ?


Surn Kairn qui connaissait bien son demi-frère vit qu’il prenait un malin plaisir à afficher sa supériorité dans la stratégie. Toutefois, il n’arrivait pas à s’imaginer quelle nouvelle idée de génie il avait eue pour le surprendre. Pendant ce temps, Fyrh Arken se leva et exécuta les paroles du Magnus Kéol. Une fois au sommet des trois marches de bois, il put voir l’impensable et dit :


– Rouge, elle est de voiles rouges.


 – Tout est dit, termina avec un rictus d’entière satisfaction le Magnus Kéol.


Surn Kairn alla aussi jeter un coup d’œil sur la nouvelle qui était des plus stupéfiantes.


– Comment as-tu fait ? lâcha par mégarde Surn Kairn.


Même si le Magnus Kéol était en guerre avec son demi-frère, qui n’avait pas voulu le suivre dans sa trahison contre les Conquérants, il le respectait toujours, plus encore que s’il avait accepté. Alors, d’entendre le tutoyer, comme à l’époque de son enfance, lui rappela ses racines et le père qu’ils avaient en commun.


– Cela, je ne peux vous le révéler. Aujourd’hui, ce ne sont pas des mots sur une missive, mais bien vos yeux qui vous montrent mon nava-kaénor à la tête des 350 galères de ma flotte. Elles sont chargées de plus de 20.000 hommes et ont pour mission d’attendre la paix ou sinon de voguer pour Taranthérunis et la prendre, coupant en deux vos ravitaillements et vous ravissant par là même la plus défendable des cités du Sud, en termina de les convaincre le Magnus Kéol.


– C’est impossible. Par où sont passés vos navires ? continuait de ne rien comprendre Fyrh Arken.


Surn Kairn se rassit à la table et attendit que Fyrh Arken en fasse de même.


– Votre démonstration de supériorité doit nous inviter à plus qu’y réfléchir, dit Surn Kairn.


Fyrh Arken était dans ses pensées, surement à tenter de visualiser la carte des terres du Sud pour trouver par où il avait bien pu faire passer tous ces navires.


– Pour ma part, je considère votre offre comme de la clémence, au vu des forces en présence et je ne peux qu’accepter au nom des Kairn et de tous les hommes qui les servent.


Fyrh Arken, estomaqué, accueillit la déclaration de Surn Kairn comme une future défaite assurée. Si Surn Kairn ne menait plus les armées, la guerre était perdue d’avance. En faisant non de la tête, il dit :


– La paix, faisons alors la paix.


C’est alors que se manifesta pour la première fois le devin qui n’avait pas perdu une miette des conversations. Chèl Mosasteh déroula un parchemin de vélin et le tendit sur la table.


– Voici le pré traité de paix. Il est valable entre les trois parties en présence, car je vous rappelle que les Fryos ne sont pas à ce jour à la table, puisque sa représentante est à la tête des 32.000 en marche.


Surn Kairn, agacé par la présence du devin et qui, selon lui, était à l’origine de ces deux sillons de guerre fratricide, lui coupa la parole.


– Je me porte garant de Siyr Fryos. La guerre prend fin ce jour.


– C’est très important. 32.000 hommes doivent prendre la route du retour, termina le devin.


– J’accueille la paix avec autant de soulagement que vous mon frère, annonça Khalaman. Ensemble, nous entamons des sillons de paix et de prospérité. Et permettez-moi d’ajouter que j’apprécie que la donneuse de vie ait écouté mes suppliques afin de vous venir en aide. Ainsi, pourrons-nous peut-être rattraper les sillons que nous avons perdus ? confia Khalaman en regardant la main tremblante de Surn Kairn signer, à l’encre de kraken, le parchemin de vélin.

Chapitre 32 by DUBOIS SEBASTIEN

Existait-il pire sentence que de se retrouver à ramer aux côtés d’un de ces guerriers sanguinaires ? Était-ce le fait d’avoir promis à la donneuse de vie de se rendre ? En tout cas, Anhouryn avait décidé de lui faire payer cher son mensonge. Le colosse assis à ses côtés faisait bien trois têtes de plus que lui et ses bras étaient plus larges que les jambes de Kwo. 


Les orkaims, Kwo les avait combattus avec et sans armure. À l’époque, il se trouvait à la forteresse d’Isyskal, encore en construction, sur les ruines de la Porte de Razgor. Pourtant, avant d’être considérée comme la porte des terres orkaims, ce n’était qu’une grande cité de plus sur la route de la victoire des Conquérants. À cet endroit, les orkaims avaient arrêté l’avancée des Conquérants dans leur soif insatiable de terres en 854. Mais, de l’autre côté de la porte, les orkaims déferlaient encore et encore.


Kwo avait été cantonné à la forteresse d’Isyskal en 856 où il avait vécu des nuits sur les murailles à donner l’alarme d’assauts imminents, la peur lui nouant les entrailles chaque fois que les nuits étaient de pleine lune. Qu’elles soient rouges, blanches ou vertes, les orkaims attaquaient sans relâche. Et même sans armure, ils restaient de furieux combattants que nul homme, taurus ou zèlrayd ne pouvait égaler. Une époque où la vie ne valait pas un clou se rappelait encore Kwo. Mais, c’était peut-être l’époque où il avait progressé le plus dans l’archerie. 


« Enfin, tout ce chemin parcouru pour en arriver à ramer aux côtés d’un des bourreaux de mes frères d’armes… déprimait Kwo. »


En plus d’être un orkaim, c’était l’un des spécimens les plus costauds, surement capable de lui briser le cou d’une seule main. Toutefois, Kwo sut tirer parti de cet attribut puisque l’orkaim ramait pour deux. Kwo avait juste à tenir les rames. Ses bras suivaient le mouvement, entrainés par la force du géant. En fin de journée, l’orkaim mangeait son repas et dormait la tête entre les jambes, laissant à Kwo plus de place pour s’allonger. 


Finalement, au bout de quelques jours, Kwo commença à apprécier sa compagnie. Se sentant même presque redevable qu’il rame à sa place, Kwo lui donnait une part de sa pitance. C’était aussi dans le but qu’il ne s’amaigrisse pas. La première fois qu’il approcha sa cuiller en bois du bol de l’orkaim, ce dernier grogna, presque comme un chien. Mais voyant qu’elle était pleine, sa lèvre supérieure se détendit et il accueillit la maigre portion avec une sorte de ronronnement de satisfaction. 


Ainsi Kwo parvint, au bout de quelques lunes, à apprivoiser son voisin, le considérant plus comme un animal sauvage qu’un combattant impitoyable. Kwo se contentait de la moitié de nourriture grâce au moindre effort qu’il faisait. 


Un jour, l’orkaim lui dit en montrant la cuiller pleine qui arrivait : « pour moi ? ». C’est à ce moment-là qu’il sut que l’animal, qu’il croyait avoir à ses côtés, n’était autre qu’un enfant doué de raison. 


Kwo était âgé de 43 sillons. Cela pourrait paraitre un âge avancé, mais pas pour un aomen. Les vieillards aomens dépassaient très souvent les 140 sillons. 43 sillons équivalaient à un humain de 24, mais cela n’enlevait en rien les longs sillons d’expérience accumulés. Ayant vécu toute sa jeunesse dans les cabanes des bas quartiers de Taranthérunis, il savait ce que c’était d’être livré à lui-même pendant que son père partait à la pêche dans les meilleurs jours. Il n’avait pas eu de mère, elle était morte en couches, comme de nombreuses en ce temps. 


Aussi, il ne voyait plus le corps du combattant, mais plutôt l’âme de l’enfant égaré qu’il avait été toute sa courte jeunesse, propulsé dans un monde d’adultes, avec perte et fracas. Kwo espérait lui offrir le grand frère qu’il n’avait jamais eu, celui qui pourrait lui apprendre toutes les vilenies des adultes avant qu’il ne les subisse, même s’il avait déjà vécu son lot d’horreurs. Attaché au même bout de bois, il entreprit de lui apprendre à parler.


La tâche s’annonçait ardue, mais il avait tout son temps, soit à ramer toute la journée ou encore à attendre dans les ports et les rades d’escales qu’obligeait le commerce de Korshac. Étrangement, l’orkaim semblait apprécier l’écouter. Il était extrêmement sensible aux expressions du visage de Kwo. Quand Kwo réussit à lui faire répéter les trois lettres de son nom, il ne put s’empêcher de taper de joie ses fesses sur le banc. L’orkaim le copia aussitôt, arrachant un rire à l’aomen. Et toute la salle de rameurs s’emplit de la gaieté saccadée et caverneuse de l’orkaim. 


De lui faire répéter son nom fut bien plus aisé que de lui soutirer le sien. Ce fut même en quelque sorte une épreuve. Car c’était là bel et bien un enfant qui apprenait. Et quand il comprit que de nom, il n’en avait pas, des larmes tachèrent le bois entre ses pieds. Un enfant dans un corps d’homme, quelle avait bien pu être sa vie d’avant sinon un enfer ? Kwo se prit d’affection pour celui qui, quatre lunes vertes plus tôt, était sa plus grande menace. Maintenant, il se sentait presque en sécurité d’avoir comme compagnon ce colosse. Les nuits n’en étaient que plus sereines. 


Enfin, un jour où le soleil s’était donné comme ambition de les faire suer tous, les esclaves dans la difficulté, peinaient à faire avancer le navire. Kaïsha la femme-panthère, qui veillait à maintenir les rameurs en forme dut même oublier l’idée de les fouetter. Ce jour, elle sortit une corne et sonna fort dans la salle des forçats : 


– Yuuurlh !!!


Cela leur redonna du cœur à l’ouvrage. Alors que la cadence reprenait, le son tonitruant résonnait encore dans la tête du garçon au torse abominablement musclé. Ce son évoqua en lui l’appel au combat quand il était encore Hurleur, un son qui avait pour seule vertu de le rappeler à la vie. 


Il tourna la tête vers Kwo et lui dit :


– Yurlh, appelle-moi Yurlh !






FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
Chapitre 33 by DUBOIS SEBASTIEN
Author's Notes:
PARTIE 2 : MOIMA

Les affaires allaient fort bien pour Korshac, jusqu’à ce que l’Empire et les Conquérants décident de faire une chose absolument insensée : la paix. Les sillons de paix sont les pires pour les contrebandiers, car les autorités deviennent encore plus difficiles à contenter. En période de guerre, il lui était simple d’entrer dans un port des Conquérants. Il suffisait de donner au douanier, qui venait au-devant du navire, une caisse de pots de raisins secs de Tabenskin et le tour était joué. Depuis que la paix avait été entérinée, il fallait arroser ces rats des ports en col blanc avec des bourses remplies de galonds d’or, rien de moins que cela.


Il fut donc tout naturel pour Korshac de se tourner vers des produits recherchés, très convoités même, des denrées à forte valeur ajoutée qui figuraient sur la liste des produits interdits par toutes les autorités. L’herbe sulfureuse en était le parfait exemple. Produite à la base en quantité dans le pays de Daïkama où le climat était propice à sa culture, elle était ensuite transformée à Ildebée même, dans une taverne non loin du port. 


Après, le produit fini devait être acheminé dans toutes les autres cités. Korshac naviguait donc de Daïkama jusqu’à Ildebée pour ensuite approvisionner les cités du Sud. Son réseau, mis en place durant les longs sillons de guerre, était parfait pour les nouveaux trafiquants que représentaient les négociants d’herbe sulfureuse.


Korshac savait que derrière ce trafic ne pouvait se cacher qu’une organisation fort dangereuse. Mais, le jeu en valait largement la chandelle. À tel point que, d’après ses calculs, il caressait l’idée de s’offrir un petit château sur les contreforts de Viirgore, son île préférée. Néanmoins, il faudrait encore quelques voyages pour que se concrétise son souhait.


La Squale, nom du navire de Korshac, avait donc fait escale à Ildebée en le dernier jour du 863ème sillon ou première nuit de fête annonçant l’arrivée du nouveau sillon. En cette soirée, les gardes étaient plus accaparés par la populace et le bon déroulement des festivités que par les chargements qui allaient transiter entre la taverne du mât-cheminée et le port.


Depuis la livraison de l’orkaim sur la Squale, près de huit lunes vertes s’étaient écoulées. Yurlh avait eu le temps de se faire une conduite aux yeux du capitaine et de sa seconde, Kaïsha, qui l’appréciait à la hauteur de ses muscles. L’orkaim, en plus d’être docile et de ramer sans avoir besoin qu’on le fouette, avait peu à peu appris la langue de Korshac. Et en bon marin, il s’était donné l’envie de dire merci chaque fois qu’il recevait un repas.


Tout cela était remonté aux oreilles du capitaine. Il commença, pour lui dégourdir les jambes, par le faire sortir du navire. Les jours à quai, où il fallait donner la main à charger, Yurlh était toujours présent pour aider. Sa carrure lui valut même de se spécialiser dans les tonneaux, comme le chargement précieux de l’eau douce. Il n’était pas rare, qu’à le rouler, le tonneau s’abime et en cale se vide doucement par de petites fuites causées en fait lors du chargement. Yurlh avait cet avantage de les porter à bout de bras et de les poser lentement sous les yeux ébahis de tout l’équipage.


Kiarh, qui était jusque-là le plus musclé du navire en tant que taurus, arrivait difficilement à cette prouesse, et surement pas dix tonneaux à la suite.


Aussi, en ce premier soir de festivités, alors qu’ils étaient quatre à attendre que le chargement soit fin prêt dans la taverne du mât-cheminée, un concours de bras de fer avait été lancé par Kwo, aux côtés de Yurlh qui exigeait sa présence pour le rassurer, à ce qu’il en disait. Il est vrai que l’ambiance dans les Cités Rouges avait bien changé depuis la paix. On aurait pu croire que la population se serait détendue, mais c’était sans compter sur la haine raciale qui s’était emparée de l’Empire.


La journée, le marché aux esclaves devenait plus bondé de jour en jour. Les malheureux étaient pour majorité des mi-hommes, mais aussi des orkaims. Il n’était pas rare qu’ils se fassent jeter de la merde au visage quand ils s’approchaient trop de la cité et cela valait aussi pour Kiarh, le taurus, ou Kaïsha, la panthérès. La taverne du mât-cheminée avait cet avantage d’être située à mi-parcours entre le port et les portes ouest d’Ildebée.


Le soir, nos compères y espéraient être un peu plus tranquilles. L’odeur des excréments, même si c’était sans douleur, ne plaisait à personne. Yurlh tenait fermement le poing de Kiarh qui, toute la soirée, avait expliqué que soulever des tonneaux était une affaire de jambes et non de bras. Se considérant plus fort en bras que Yurlh d’avoir manié la hache sa vie d’avant, Kiarh acceptait d’être plus faible en jambes. 


Toute la taverne était comme aimantée par les deux colosses qui s’affrontaient. Pour Yurlh, c’était la première fois. Kaïsha avait posé sa main sur le sommet de leur poigne, touchant quand même un peu plus celle de l’orkaim. Yurlh ne pouvait que sentir la douceur de l’intérieur des doigts de Kaïsha. Derrière son masque de fer, il croisa ses yeux un bref instant. Apeuré de la gêner, il détourna son regard. 


– Attention, bras de fer ! cria Kaïsha pour conjurer le sentiment qu’elle venait d’éprouver.


Yurlh fut surpris de la vélocité avec laquelle Kiarh lui abaissa le bras, à tel point que tout le monde autour lança un Oh de déception, attendant, dans la seconde, la défaite de l’orkaim qui était promis à la victoire. Mais Kwo, en fin observateur, plaça sa main dans l’interstice entre la table et le dos de la main de Yurlh, pour montrer qu’il manquait quelques centimètres.


– Non, non, non, c’est pas encore gagné. Allez Yurlh, montre-lui ! lui lança Kwo en plein dans les oreilles.


Maintenant, le barbare avait compris quel était le but de la manœuvre. Il contracta sa main autour de celle de Kiarh pour enjoindre tous ses muscles du bras de suivre le mouvement qu’il leur ordonnait. Le taurus crispa son visage dans un rictus de douleur. Le garçon avait de la poigne, bien plus qu’il ne l’escomptait. Lentement, mais avec certitude, il relevait le bras du taurus qui commençait à suer à grosses gouttes. 


L’ambiance était à son comble. Ceux qui avaient parié sur l’orkaim l’encourageaient, les autres poussaient Kiarh à résister. Même si son grand fessier avait pu l’aider dans cette épreuve, cela n’aurait pas suffi à Kiarh. Inlassablement, le bras de l’orkaim remontait pour bientôt prendre la direction de la victoire. Kiarh commençait à avoir mal dans son biceps. Il regarda avec ses yeux noirs son tortionnaire, cherchant une once de compassion qui pourrait lui épargner l’humiliation. En face, Yurlh avait la mâchoire stoïque. En dessous, le cou était entouré de muscles gonflés à bloc. Il était clair qu’il allait l’écraser. 


Kiarh parvint encore à tenir bon quelques longues minutes, mais l’étau du barbare en termina avec lui et la main du taurus toucha la table annonçant la fin des hostilités. Un hourra emplit la salle de toutes les voix des fêtards et fêtardes. Yurlh en fut étourdi. Il n’était nullement habitué à autant de joie destinée à sa seule personne. Kiarh lui aussi eut son lot de félicitations, car nul n’aurait voulu affronter l’orkaim à la tête de fer.


Kwo tapa avec ses fesses le banc de joie. Yurlh en fit autant, faisant sautiller l’aomen par sa force. La complicité était à son comble quand une boule d’excréments éclata au visage de l’orkaim.


– Bravo, le sous-homme. Maintenant, retourne manger ta merde dehors ! insulta un petit humain aux yeux sournois qui brisa la liesse du moment.


Kwo saisit de suite le bras de Yurlh, l’empêchant de faire un geste malheureux dont il n’avait nullement envie. Non, l’orkaim essuya plutôt son visage et enleva ce qui était tombé dans sa soupe puis reprit de boire le reste.


Ce ne fut pas le cas de Kiarh qui tenta de choper par le col le salaud d’humain. Préparé à la riposte, il joua de son corps pour ne pas être attrapé. Le taurus se leva et s’élança à sa poursuite. L’humain, qui était loin de faire le poids face à une brute comme Kiarh, prit de suite la direction de la sortie. Kiarh en avait assez de ces manifestations de racisme dont il était lui aussi souvent la cible. Il sortit, histoire de lui donner une bonne leçon. 


Quelque peu surpris, mais toujours attablés, Yurlh, Kwo et Kaïsha entendirent le cri strident de leur quatrième ami. Ce ne pouvait être qu’une affreuse blessure qu’il venait de subir pour ainsi hurler. De suite, ils s’empressèrent de sortir afin de lui apporter leur aide. Devant la porte de la taverne était affalé Kiarh qui venait d’être suriné dans le dos. 


Tout autour, dans la clarté de la lune verte presque pleine, sept gaillards armés les attendaient. C’était là les risques du commerce de drogue. Un concurrent voulant surement donner une leçon de territoire avait lâché ses chiens.

Chapitre 34 by DUBOIS SEBASTIEN

Les soirées de fin de sillon dans les terres du Sud sont l’occasion de grandes fêtes. Surtout quand elles se déroulent sous la bienveillante lune verte, dite lune du renouveau, annonçant de très bonnes récoltes pour le sillon à venir. Partout dans la cité, chantaient les habitants et vibraient les cordes de guiternes, sous les pas endiablés et résonnants des sabots. 

Devant la taverne du mât-cheminée, tous entendaient l’hystérie de la cité en paix depuis huit longues lunes vertes. Et pourtant, sept humains à la mine patibulaire avaient tiré les braquemarts. Sept qui faisaient face à une petite panthérès, un aomen élancé et surtout à un orkaim de deux mètres vingt de haut et fort de cent-soixante kilos. Mais sans armes, ils étaient. Ce qui eut pour effet de faire avancer les sept d’un pas assuré. 

Dans le commerce de drogue, les rixes de territoire n’étaient pas juste un moyen de donner une bonne leçon. Elles se terminaient souvent mal pour les vaincus. Kaïsha le sachant mieux que quiconque, alla de suite se mettre derrière le colosse à la peau tatouée d’écailles d’hydre. Kwo regardait les gaillards qui avançaient de conserve. Démuni d’arme, il recula laissant seul, face aux assaillants, son ami Yurlh qui pour l’instant ne démontrait aucune crainte.

Alors, une vague de scepticisme ébranla l’assurance des sept bagarreurs gras, mais musclés. Celui du milieu, qui semblait dominer la troupe, fit des gestes de la main, obligeant les deux hommes à sa droite à contourner plus encore le barbare, puis fit de même avec la main gauche. Doucement, ils se mettaient en place. Mais au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient, c’était d’un pas un peu plus hésitant. Il est vrai que le colosse ne bougeait pas d’un poil et ne laissait transparaitre aucune peur derrière son demi-bassinet de fer qui lui couvrait le haut de la tête. 

On aurait presque pu croire à une statue s’il n’y avait pas eu des muscles qui commençaient à se raidir, trahissant la tension qui montait dans ses veines. Malheureusement, le trop peu de lumière cacha aux sept ces petits signes qui auraient dû leur mettre la puce à l’oreille. Le gars du centre, étant satisfait de la position de chacun, commença le couplet qu’il prenait plaisir à déballer devant ses victimes.

– Sous le menton, j’vais vous taillader un beau sourire qui laissera pantois vot’…

Alors que les six autres l’écoutaient se repaitre de la terreur voilant les visages de l’aomen et de la panthérès, l’orkaim plia les jambes et bondit tel un lion sur l’homme de tête qui n’eut même pas le temps de terminer sa phrase. Tous firent un mouvement de protection, sûrs que la charge du barbare leur était destinée.

Le gars de tête, qui n’était qu’un égorgeur de rue, fit l’erreur d’écarter les deux bras de surprise. Ce qui donna à Yurlh tout le loisir de l’attraper. Et, de tout son poids, il le fit facilement basculer à terre en arrière. On entendit craquer les côtes de la proie quand le barbare appuya dessus ses genoux. Sans lame pour trancher le cou de sa victime, il reprit ses réflexes d’avant la paix et plongea ses dents dans les chairs, déchirant la carotide. 

Le sang arrosa les six autres plantés là en spectateurs. Toutefois, n’étant pas à leur première sale affaire, un gros sur la gauche leva son braquemart pour le planter dans le dos de l’orkaim. Il ne fut pas assez rapide pour Yurlh, qui lui attrapa l’avant-bras et dans l’élan le lui retourna si violemment qu’il pendit ensuite complètement, démis de l’articulation. 

Yurlh roula sur le côté afin d’avoir les cinq derniers non plus dans son dos, mais bien face à face. Le gros hurlait de douleur, tentant d’attraper le braquemart dans sa main qui se balançait de gauche à droite.

Deux autres, aux ventres bondés d’hydromel, chargèrent, la lame prête à percer. Yurlh sauta une fois en arrière et abattit son avant-bras sur celui du premier assaillant. L’os de l’humain ne put que se briser sous le choc. Au second, Yurlh saisit la main et lui serra d’une force telle qu’il fit un amas des petits os qui la composaient. La victime lâcha par là même le couteau.

Au gros qui cherchait à attraper son braquemart au bout de sa main au bras pendant, Kwo le lui ravit en premier. Depuis des lunes qu’il ramait, il avait perdu un peu de son agilité. Toutefois, l’arme passa d’une main à l’autre et par la lame, il la lança droit dans le dos d’un des gaillards qui trébucha sous la douleur. 

– Plus que deux ! cria Kaïsha qui n’avait pas pris part au combat.

Les deux se regardèrent et, comme un seul homme, décidèrent aussitôt de prendre la fuite. Yurlh était prêt à se jeter sur eux, les jambes pliées et les mains ouvertes. Et même si son sens du combat ce soir avait ressurgi dans tout son corps, il ne sentit pas un huitième qui s’était déplacé dans l’ombre de la nuit. 

Quand il entendit les pas se jetant sur son dos, il était déjà trop tard, la pointe allait percer sa peau. Mais ce que vit ce soir le huitième, il ne devra le partager avec personne. La lame du stylet pointu ne s’enfonça pas dans le corps de l’orkaim. Elle ripa sur le tatouage qui brilla d’une vie maléfique. La tête d’hydre ouvrit les yeux et emplit d’horreur la jeune fille des rues, destinée à une belle carrière d’assassine. 

Yurlh fit volte-face et sauvagement enserra son petit cou. Ses doigts se rejoignirent sur la nuque de la scélérate. Dépassant de sa large main d’orkaim, il vit des ailes de papillon tatouées sur la blanche peau courant jusqu’en dessous des oreilles. La poigne allait se resserrer et lui broyer les cervicales quand Kaïsha, voyant le jeune visage à la lumière, dit :

– Arrête, arrête, ce n’est qu’une enfant !

Les dents serrées, les joues bandées, la fureur de tuer était revenue. Mais, la voix de Kaïsha, la seule féminine dont le timbre animait en lui des nerfs inconnus, le ramena à la raison. Yurlh lâcha la jeune gamine qui ne tenait plus son stylet. Aussitôt à terre, elle détala à la vitesse d’une lapine sauvée d’un civet.

Hormis le meneur, aucun n’était mort. Ils râlaient tous de souffrance. Kaïsha alla de suite au chevet de Kiarh qui geignait tel un mourant. Elle observa la blessure. Rassurée, elle lui imposa de se lever.

– Allez, debout. Reprends tes esprits, pintade mouillée !

Le gros taurus était passé à sa couleur la plus pâle de peau, tant il avait cru mourir. Kwo les regarda et un instant se dit qu’il lui serait aisé de fuir. Mais pour aller où ? Et puis, Yurlh, sans aucun doute, comptait sur lui. L’orkaim se rapprocha pour prendre des nouvelles de son ami de ramée.

– Toi, vas bien ?

Kwo sourit de l’entendre et lui répondit :

– Je vais bien, oui.

– On n’a pas toute la nuit, ordonna Kaïsha.

Elle attrapa les cheveux d’un des malheureux encore à regarder son coude démis qui enflait.

– Va dire à ton chef que la prochaine fois, il n’y aura personne pour leur raconter votre défaite. On les exécutera tous, enfant ou pas !

Le gars répondit oui de la tête, la graisse du cou acquiesçant à sa suite. 

Les sons de la rixe n’étant plus, chacun pouvait apprécier les musiques lointaines qui devraient cette nuit perdurer. Alors plus tard, les membres de l’équipage portèrent les caisses d’herbe sulfureuse de la taverne du mât-cheminée jusqu’à la galère de Korshac, au rythme d’une bourrée lancinante.

Chapitre 35 by DUBOIS SEBASTIEN

La charge maximale que pouvait transporter Korshac dans la Squale, son navire, était de quatre-vingt-six tonneaux. Cela faisait beaucoup quand on sait que ce n’était qu’une garda-galéanne de vingt-six mètres de long, une galère impériale qu’il avait fait renforcer et dont les cales de transport d’unités militaires avaient été transformées en lieu de stockage. Ce qui lui donnait un navire de commerce avec un très faible tirant d’eau, lui offrant une large possibilité de cartes et de voies navigables.


Mais revenons-en à sa capacité de transport confortable de quatre-vingt-six tonneaux. En effet, son équipage était toujours d’environ soixante-six rameurs et dix marins qui servaient à la manœuvre de la voile. Et pour décharger les cales pleines d’herbe, fraichement achetée quinze jours plus tôt à Daïkama, les soixante-six rameurs n’étaient pas de trop.


En plus de les décharger, ils devaient les emporter jusqu’à la taverne du mât-cheminée située à mi-chemin des portes de la cité et du port. Quatre-vingt-six tonneaux en volume, cela représentait plus de six-cents caisses et quand on sait que deux rameurs étaient nécessaires pour en porter une seule, on peut comprendre l’étendue de la tâche. Une fois la galère déchargée, ce qui prenait une nuit, fallait-il encore récupérer à la taverne un nouveau chargement d’herbe, cette fois, sulfureuse. Ces allées et venues se faisaient dès le crépuscule et s’éternisaient toute la nuit, afin de ne pas éveiller les autorités. 


Ces jours de fête du nouveau sillon étaient parfaits pour réaliser les transferts des marchandises illicites en toute discrétion. C’était donc sans l’aide de Kiarh, qui prenait du repos de sa blessure, que l’ensemble des rameurs ramenaient les caisses pleines d’herbe sulfureuse sur la route descendant au port.


Au loin, dans la grande cité, on entendait les musiques et les lumières de la foire qui, toute la nuit, devait amuser les Ildebéens. Yurlh n’était pas attiré par tous les sons, bien que cela l’intriguait. Il avait eu son lot d’émotions de regoûter à l’amertume des combats, repensant à l’enfant qu’il avait failli tuer. Mais quand il était dans la fureur de la bataille, ses sens basculaient et rien ne pouvait plus l’arrêter. La jeune fille avait eu de la chance d’avoir un ange gardien, la voix de Kaïsha, sinon cela aurait été la dernière lune verte qu’elle aurait vue. 


La voix de Kaïsha était la seconde voix féminine qu’il avait entendue après celle de sa mère. Celle qui, huit lunes vertes déjà, lui avait promis d’être à ses côtés les nuits où il aurait peur. Mais sa voix ne portait pas si loin sur la mer. Huit lunes qu’il l’avait quittée et depuis il ne l’avait plus entendue.


Alors la voix de Kaïsha, même si elle criait sur les galériens de ramer, était celle à laquelle il s’était rattaché. Elle faisait vibrer une corde en lui encore mystérieuse. Elle ne semblait jamais loin, surtout quand ils étaient à terre, toujours à l’observer. Peut-être avait-elle peur qu’il ne s’échappe ? Mais, Yurlh n’en avait nulle envie. 


Avant d’arriver à la galère, il avait vécu dans une fosse de six mètres carrés, avec pour seuls compagnons des chiens. La galère était devenue sa maison, les rameurs, sa famille. Et quand ils sortaient sur les ports, il était le dernier à mettre le pied à terre, encore fallait-il que Kwo l’en persuade. Aussi, quand il devait porter des caisses, il les suivait comme un chien, de peur de se perdre dans l’étendue vaste de la cité. 


Et c’est cela même qu’ils étaient en train de faire. Kwo aidait Kaïsha à porter une caisse puisque Kiarh était mal en point. Yurlh se dépêchait de prendre ce qu’on lui indiquait, sans toutefois lâcher des oreilles les paroles de Kaïsha qui s’éloignaient dans l’effort. Cela se passait non loin de la porte de derrière de la taverne, où toutes les caisses d’herbe sulfureuse avaient été entassées. 


Le barbare en saisit une qu’un petit homme lui désigna. Alors que seul, il allait pour la soulever, sous le regard étonné du nain, une voix résonna un bref instant. Ce n’était pas celle de Kaïsha, mais la première qu’il avait entendue huit lunes plus tôt. Puis, elle se tut et Yurlh crut avoir rêvé.


Il regarda partout autour de lui, pour voir si la lune verte voulait bien lui montrer où était cachée celle qu’il cherchait. Le petit homme tourna la tête, croyant que le barbare avait vu quelque chose. Dépité, Yurlh reprit de soulever la caisse, quand à nouveau, la voix se manifesta. C’était bien celle qu’il choyait dans son cœur et Yurlh sourit de tout le bas de son visage. 


Le nain lui répondit en souriant, pensant qu’il appréciait sa petite personne. Yurlh abaissa l’imposante caisse qu’il avait levée jusqu’aux épaules. Apeuré, le nain écarta les bras en sachant pertinemment qu’il lui serait impossible de la réceptionner. Un instant, Yurlh s’immobilisa, cherchant la confirmation que son ouïe ne lui mentait pas. Satisfait, il lâcha la lourde caisse sur le nain. Ce dernier ne put amortir le choc des cent kilos d’herbe sulfureuse qui l’écrasèrent. 


Même si la lune verte était claire, il n’était pas simple de voir au travers de son masque de fer. Yurlh chercha autour des caisses, elle devait être là quelque part. Mais la voix s’était tue. La tension commençait à monter de peur de la reperdre et Yurlh chercha plus vite encore. C’est alors qu’en se levant, une brise souffla et, à ses oreilles, apporta le son de la douce voix. Aussitôt, il tourna la tête dans la direction d’où elle provenait. Au loin, devant la lumière de l’arche de la porte ouest, une fine silhouette encapuchonnée, sous une esclavine, lui rappela la dernière image de sa maman. Elle était là, à portée, à s’enfoncer dans la jungle des bâtisses d’Ildebée. 


Yurlh hésita un instant, juste le temps de jeter un œil vers le port puis, il s’élança. La distance était plus longue à parcourir qu’il ne pensait. Et sous ses yeux, la silhouette, qui était accompagnée de deux autres, disparut sur les pavés des rues sombres de la cité. 


À la porte ouest, deux gardes étaient normalement assignés. Depuis qu’un mur avait été bâti de la cité jusqu’à la falaise, afin de protéger le port, les gardes étaient moins nombreux. Et, en cette nuit de festivités, seul l’un des deux faisait le pied de grue. L’autre devait surement s’amuser. 


Yurlh ne s’en soucia point et, à pas de chat, tenta de passer. Les lumières des torches attachées aux montants en pierre de la porte, celles-là mêmes qui avaient permis à Yurlh de trouver la silhouette qu’il suivait l’éclairaient maintenant de pleine face. Le chaton qu’il pensait être se trouva avoir la taille d’un tigre pour le garde qui à ce moment scrutait au loin. Il serait sans doute passé inaperçu, bien que sa taille soit imposante, s’il ne s’était pas conduit comme un voleur pataud, cherchant à ne pas être vu. La posture alerta le garde qui, de suite, lui barra le passage avec son fauchard, s’en servant comme d’une barrière. Yurlh la toucha du ventre et, au « Halte là ! » du garde, s’arrêta. 


– Tu vas où comme ça, grand malin ?


Yurlh, quelque peu vouté, se redressa, ce qui eut pour effet de changer l’attitude du garde rouge. Il comprit qu’il n’avait pas affaire à un humain de grande taille, mais à un orkaim échappé, car aucun n’était libre. Yurlh, se rappelant le rôle des gardes à son égard, lui répondit :


– Manger ? en ouvrant la bouche.


– Bouge pas, l’ami. On va s’occuper de toi.


Mais visiblement, le garde n’avait pas dans l’idée de lui donner de la nourriture. Il tirait de sa ceinture une petite corne, espérant apparemment partager un instant de fête. Yurlh, qui n’avait nul besoin d’attendre qu’on lui joue un air de musique, saisit le manche du fauchard et, d’un coup fort, le lui soutira des mains. Surpris, le soldat recula et, par là même, fit tomber la corne.


Yurlh, qui venait de libérer le passage, lâcha au sol le fauchard qui l’encombrait et continua son chemin d’un pas rapide pour rattraper le temps perdu. Passé l’arche de briques, s’enfonçant dans le noir de la grande cité d’Ildebée, ses oreilles furent agréablement surprises par la musique qui s’y jouait. Mais derrière, un son strident lui crispa les sens. Ce devait être l’homme au tabar rouge qui s’énervait sur sa corne, mécontent de n’avoir personne pour écouter sa ritournelle. Yurlh ne cessa d’avancer, les couleurs des lumières jaunes, orange et rouges qui dansaient de derrière les bâtiments l’aimantaient comme un gros moustique. 


Au détour d’une maison, une grande place s’étendait devant lui. Elle était éclairée de mille feux et dallée de pierre. Des tavernes décorées de lampions de papier coloré l’entouraient. Sur sa gauche, un pont de bois chevauchait une belle rivière. De l’autre côté, la fête battait là aussi son plein. Les flustes couvraient maintenant le son désagréable du piètre ménestrel qu’était le garde. Yurlh découvrait, de ses yeux d’enfant, un spectacle féerique qu’il n’avait jusqu’alors jamais vu.

Chapitre 36 by DUBOIS SEBASTIEN

La vie à bord de la Squale était pour la plupart désagréable, surtout en tant que rameur. Pour d’autres, on pouvait penser le contraire, d’autres comme Kaïsha qui s’était fait une place auprès de Korshac. Achetée, il y a maintenant cinq sillons sur le marché aux esclaves de Daïkama, sur un coup de cœur du capitaine, elle avait su se rendre indispensable. Ce ne fut pas une mince affaire. Et, on pourrait croire que, chez un bourru comme Korshac, il est difficile de trouver la corde sensible pourtant, Kaïsha, à force de chercher, en avait mis à jour toute une tresse. 


Pour bien comprendre, il est important de connaître les mœurs peu recommandables de la bourgeoisie daïkane. Là-bas, il était de tradition, afin de chasser les banalités de la vie, d’avoir des animaux de compagnie. La légende raconte, qu’un beau jour, il y a de cela près de trois-cents sillons, un très riche azyr, mais pas moins imbécile, rapporta d’un voyage en Akaïr, une femme-panthère de Bhakys. Depuis, d’animaux, les daïkans considérèrent les mi-bêtes comme tels. C’est ainsi que le plus naturellement du monde, un commerce d’esclaves et principalement de mi-hommes mi-bêtes, les keymés comme on les appelle, s’organisa. Ils étaient, souvent par voie de mer, amenés jusqu’au pays des plus beaux tissus, à la capitale, Daïkama. Là, on les proposait au plus offrant avec mise en scène pour attraper le chaland. 


Bien sûr, les bourgeois daïkans préféraient les mi-bêtes dociles aux sauvages. Donc, par voie de conséquence, les plus jeunes valaient plus de galonds d’or que les vieux. C’est ainsi que nombre d’enfants, de toutes les races de keymés, arrivèrent sur les terres daïkanes pour satisfaire les riches tisserands. Mais de vilenies, on ne pouvait qualifier leurs habitudes puisqu’en ce pays c’était tout simplement la coutume. C’eût été comme si on vous conspuait de manger des grenouilles alors que vous êtes originaire d’Alacande. Les daïkans jouaient de perversité avec des enfants keymés et tout le monde s’en frottait les mains. 


Vendue surement par ses parents, de cela Kaïsha ne s’en souvenait pas. Donc vendue, Kaïsha, dès son plus jeune âge, fut acquise sur le marché aux esclaves de Daïkama. Dans son malheur, elle fut achetée par un bourgeois qui briguait le titre d’azyr. Comme pour cela, il lui fallait de la fortune et plus encore, attirer les bonnes grâces des autres, ayant leur voix auprès du rahazyr, son propriétaire passait le plus clair de son temps à organiser des fêtes. Il avait dépensé cher pour acquérir un zoo de mi-bêtes et ainsi amuser ses convives de mille façons. 


Kaïsha faisait donc partie de la meute de femmes-panthères. N’étant pas la plus attrayante en termes de race, car les daïkans avaient eu trois-cents sillons pour s’habituer aux femmes-panthères, elle eut le temps pour observer et apprendre. Et puis, vint le moment où elle fut passée d’âge, où d’une enfant devenue une adulte, on la trouvait trop grande. Elle retourna donc à la case départ, dans les cages de l’immense marché aux esclaves de Daïkama. Là encore, elle eut son lot de chance. À croire que Xyle, le dieu du hasard, avait les yeux rivés sur sa destinée la privant de moisir dans une cage du marché. 


À trop faire la fête, on finit sans le sou. C’est ce qui arriva à son triste propriétaire qui, à courir après le titre, finit démuni de galonds. Afin de trouver vite monnaie à encaisser, il dut liquider rapidement ses avoirs. 


Passant par là, obligé par le commerce infructueux de la paix, Korshac cherchait à acheter du tissu de chanvre et de lin de Daïkama. Le marché aux esclaves de la capitale de ce pays surprenant étant incontournable, il y faisait la balade. Ce fut donc, par le plus grand des hasards, quelque peu forcé par un clin d’œil félin, qu’il prit possession de la belle et câline Kaïsha.


Dès la première nuit passée à ses côtés, Korshac fut plus que satisfait de son acquisition. Il faut dire que Kaïsha avait vu, lors du tour du propriétaire, les cales aux rameurs et ne souhaitait aucunement finir à tirer sur un manche en bois trop dur pour ses fines mains. 


Même si Korshac était plus rustre que son prédécesseur, il avait des qualités et surtout des faiblesses. Sa plus grande était celle d’atteindre difficilement la colonne vertébrale de son dos, et ce dû, en partie, à sa morphologie tassée. En bonne observatrice, il fut aisé à Kaïsha d’en tirer avantage. C’est ainsi que la vie à bord de la Squale fut, cinq sillons durant, une existence d’enviée, où elle mangeait à sa faim sans pour autant donner de l’effort. 


Comme sa soif d’apprendre était loin d’être tarie, elle eut tout le soin d’acquérir des savoirs qu’elle ignorait jusqu’ici. La navigation était de loin l’un de ses préférés et Korshac, en homme bientôt atteint de l’âge mûr, apprécia de le transmettre à sa protégée. 


Plus le temps passait et plus Kaïsha avait une position de seconde, dont les paroles avaient valeur sur tout l’équipage, au même titre que le capitaine. Elle eut donc tout loisir de recruter en ville et même d’organiser quelques affaires de commerce. 


Même si Korshac se permettait souvent des écarts, Kaïsha n’en avait cure. Au contraire, c’était pour elle un peu de repos. Elle avait appris à faire mine d’être jalouse, mais juste pour lui rappeler qu’elle était sa précieuse seconde, celle qui savait si bien lui gratter le dos. De jalousie, elle n’en avait point. Ses longs sillons passés à Daïkama, considérée comme de la chair fraiche, lui avaient détruit toute envie de sentiment à l’égard des autres humains.


Mais, depuis huit lunes vertes, quelque chose avait pris racine en elle. Quelque chose dont elle avait peur, une sorte de maladie qui prenait un malin plaisir à s’approprier toutes ses pensées. Bien qu’elle cherchait moyen de la conjurer, souvent en fouettant plus fort les rameurs sans raison valable, rien n’y changeait. L’idée était toujours là, à la torturer. Kaïsha qui avait résisté durant huit longues lunes vertes de quarante-quatre nuits chacune, allait ce soir, être confrontée au plus grand des dilemmes.


Elle portait une caisse avec Kwo, une caisse d’une lourdeur pénible qui lui tirait dans le dos. Yurlh était toujours derrière, à les suivre, ce qui était confortable puisqu’elle avait reçu de Korshac la mission d’avoir toujours sur lui un œil à veiller. C’est alors qu’un bruit sourd, d’un poids écrasant, résonna derrière, dans la direction de la taverne du mât-cheminée. D’un coup, tous deux s’arrêtèrent et, avant de prendre la dure décision de poser à terre ce qu’ils avaient eu tant de mal à soulever, se regardèrent.


– Ça venait de la taverne, ça ? questionna Kwo.


– J’en mettrais mes oreilles à couper, répondit Kaïsha.


Ensemble, ils retournèrent d’où ils avaient pris leur coffre d’herbe sulfureuse et, s’approchant, perçurent le son d’une outre qui se vide de son air. Arrivés devant l’entrepôt improvisé à ciel ouvert, rempli de l’odeur enivrante de l’herbe fraichement baignée des parfums sulfureux, de Yurlh, ils n’en virent point. Et, à la place du nain qui était assis à indiquer les containers qu’il fallait prendre puis noter sur un parchemin le décompte, une caisse, munie de deux bras en croix et des petits pieds, gisait. 


Aussitôt, Kwo alla pour soulager le pauvre petit homme qui avait pris corps avec les cent kilos d’herbe. Aidé de Kaïsha, ils réussirent à le lui enlever. Malheureusement, le nain, privé de souffle trop longtemps, tenta avec des gestes et des mouvements de bouche dénués de paroles de leur expliquer sa tragédie, sans pour autant y parvenir. Ouvrant grandes les lèvres dans un ultime effort pour respirer, il succomba de sa cage thoracique brisée. 


Un nain venait de mourir et Yurlh n’était plus là. Sa disparition semblait des plus inquiétantes. Kwo s’imagina quelle créature paraissait assez grande pour enlever Yurlh d’une main et soulever, d’une autre, une lourde caisse, tout cela dans la plus grande discrétion. À force de chercher, la porte ouest apporta la réponse à toutes leurs questions. Le son de la corne qui s’en échappait les attira de suite. À en croire le garde qui s’époumonait à souffler dans la corne, la créature devait être monstrueuse. 


Kwo indiqua du doigt à Kaïsha la direction à prendre. Kaïsha, devant l’imminence du danger, ne prit pas le temps de prévenir Korshac. Elle jaugea rapidement la quantité de caisses à transporter jusqu’à la Squale et évalua le temps qui leur restait avant que le jour ne se lève. À voix haute, pour se rassurer, elle dit :


– On le retrouvera avant que le soleil pointe. Korshac n’aura pas vent de notre mésaventure.

Chapitre 37 by DUBOIS SEBASTIEN

Tout autour, les lumières dansaient à l’ombre de la foule. La musique couvrait le brouhaha et comblait tous les sens du jeune orkaim de seize sillons. À seize sillons, les orkaims sauvages sont déjà considérés comme des adultes et partent seuls à leur première chasse. Mais Yurlh n’avait vécu qu’en captivité. En matière de bataille, il valait plus qu’un adulte, mais pour ce qui était des joies de la vie, tout n’en était qu’au commencement. Bercé par les notes dansantes sur les lumières chatoyantes, il ouvrait les yeux en grand, ne voulant pas en perdre une miette. 


D’abord, son intérêt se porta sur une estrade où un homme-lézard, à la peau noire veinée de taches jaunes, se tenait à quatre pattes à la manière d’une créature. Sous les acclamations d’un humain qui jouait le maître et du public, le zèlrayd tirait sa langue fourchue et cherchait à faire peur aux enfants du premier rang. Puis, dans un saut, il se releva. Cette fois au moins, il fit reculer les spectateurs. Yurlh en lâcha un ha de surprise. Il voyait aussi d’autres acteurs qui attendaient leur tour, alignés, pour être présentés de belle manière par l’humain qui jouait le dresseur.


Les applaudissements nourris des Ildebéens, encerclés autour d’une arène, l’attirèrent ensuite. Là, deux jolies femmes jouaient de leurs bras à se tartiner de boue. L’une araignée, aux quatre bras, avait plus de facilité à couvrir la panthère de terre glaise pâteuse qui se collait à ses poils, pour le plus grand plaisir des aomens et humains qui se tordaient de rire. La scène eut tout de même pour effet de soutirer à Yurlh un sourire, car dans ce combat, de sang, il n’y en avait pas. 


Sentant se déplacer l’air au-dessus de lui, d’instinct, il se retourna. Une créature aux longues jambes de bois lui passait à côté. Elle devait faire deux fois sa taille. Fasciné par la hauteur de la bête, visiblement en bons termes avec les visiteurs, Yurlh la suivit. Mais son intérêt fut vite accaparé par un attroupement qui riait à gorge déployée. Des tables avaient été alignées sur lesquelles étaient posées des bassines de bois. Dedans, les gens joyeux y prenaient des fruits murs et les lançaient sur des têtes sortant de derrière une planche. Yurlh y reconnut difficilement un zèlrayd, un taurus et même un orkaim, tellement ils étaient couverts de mangeaille.


« Quelle chance ils ont, se dit-il, de recevoir tant de nourriture, droit dans la bouche ! Certes, toutes les personnes ont parfois du mal à la viser. Mais vu la quantité qu’ils lancent, l’orkaim doit s’en remplir le gosier. »


Partout, des lanternes de papier, au bout de manches, virevoltaient au rythme de la marche de leur porteur. Yurlh en avait presque le tournis. Les lumières multicolores semblaient s’attrouper autour de la créature aux jambes de bois. Finalement, ils en avaient peut-être peur. En allant voir ce qu’ils lui réservaient, il découvrit un autre stand où les badauds-fêtards pouvaient faire voler un enfant. 


Ce n’était pas un enfant humain, mais plutôt une sorte de petit homme au visage effilé comme un rat. Un ratrid, se rappela Yurlh, Kaïsha lui en ayant présenté un lors d’une halte en la cité de Tabenskin, quelques lunes plus tôt. Le plus fort humain se défiait de le faire voler le plus loin possible. Yurlh s’imagina alors que peut-être voler était une agréable sensation. 


Et la foule, plus grande encore, lui rappela le combat qui bientôt allait se livrer contre la créature aux longues pattes. Yurlh voulait découvrir quelle pouvait être la tête de cette mystérieuse bête et se fraya un passage parmi la populace. 


Quelquefois, un lampion à hauteur de son casque semblait faire peur aux femmes et hommes qui le regardaient. Mais Yurlh, lui, avançait pour enfin se retrouver nez aux jambes de bois. Là, croyant pouvoir la dévisager, Yurlh fut ébahi par ce qui en jaillit. Une belle flamme chaude sortit tout droit de sa gueule. Il eut d’abord peur, mais le feu restant loin au-dessus, il ne put qu’apprécier sa splendeur entourée de la nuit. À ce moment, les gens manifestèrent leur surprise, plus que lui encore. Des voix criaient : 


– Là, ici, regardez !


Eux aussi devaient attendre qu’une nouvelle flamme magnifique jaillisse. Quand le souffle de feu reprit, Yurlh vit alors que nombre de personnes le pointaient du doigt. Et de leur bouche, hurlaient :


– UN ORKAIM !!!


La foule s’écarta comme si elle avait vu la mort. Yurlh ressentit dans tout son être que les intentions des humains et aomens autour n’étaient plus de s’amuser. Il y avait dans leur voix de la terreur, mêlée à de la haine, la même qu’il avait combattu sous la prison d’acier. Mais ce soir, de harnois, il n’en était pas paré. 


Les lampions s’abaissèrent pour le pointer de leurs couleurs menaçantes. Yurlh s’était replié sur lui-même et restait d’instinct entre les pattes de la créature cracheuse de flammes. Tous deux au centre d’une masse humaine qui était prête à les assaillir, doucement, ils se déplaçaient. Et la marée des lampions s’écarta pour ouvrir une voie sur le large lit de la rivière. Peu à peu montait en lui le sang du combat. Même si la musique des troubadours jouait toujours, tout son corps était en alerte.


Et puis, d’entre les lanternes de papier, arrivèrent des hommes habillés de broignes en cuir aux tabars rouges. Il y avait une justice en ce monde. Enfin, ses protecteurs venaient le délivrer de la foule hurlante. Yurlh avait attrapé les jambes de bois comme des barreaux pour se rassurer. La créature ne bougeait plus. Trois soldats venaient, mais dans leurs mains, Yurlh ne voyait ni nourriture ni rien qui le tranquillisa. Bien au contraire, ils pointaient les lames de leur fauchard dans la direction de sa gorge, comme les nuits de combat, contre les autres aux tabars blancs ou bleus. Yurlh ravala sa salive. Son monde s’effondrait. 


– À terre, sale bête ! hurla celui de face.


Yurlh attendit, percevant dans les yeux du garde qu’il allait frapper. Et c’est ce qu’il fit. Le fauchard s’avança d’un coup. Mais Yurlh, qui l’avait pressenti, poussa sur ses jambes. Tenant par la main la longue jambe de bois, il virevolta, en faisant le tour, pour revenir frapper du pied dans le manche de l’arme du soldat. Mais les cent-soixante kilos de l’orkaim furent trop lourds à supporter et l’échassier en perdit l’équilibre. Yurlh tomba sur le dos avec toujours en main la jambe de la créature.


Le colosse, certes sans armure, était toujours impressionnant, même à terre, et les deux autres gardes avançaient à tâtons. Le soldat reprenant son fauchard, Yurlh se releva aussitôt. Décontenancé quant à se retrouver avec le membre inférieur de la bête cracheuse de feu entre les mains, l’instinct de survie du barbare le rappela à l’ordre. De jambe, il s’en servit pour la faire mouliner autour de lui comme une hélice, repoussant ses assaillants. Cela lui laissa tout loisir de réfléchir. Ne voyant qu’une seule issue possible, Yurlh prit de l’élan et planta l’échasse en bois dans le milieu de la rivière. S’en servant comme une perche, il passa dans un souffle sauvage de l’autre côté de la rive. Les pieds nus frappant au sol, il se retourna et vit la foule s’amasser au bord.


– À mort, l’orkaim ! crièrent-ils comme un seul homme.


La chasse venait d’être lancée et Yurlh en était la proie.

End Notes:
Je vous remercie d'avoir été si nombreuses et nombreux à avoir lu les premiers chapitres de mon roman. Cela a été pour moi une grande source d'encouragement.
Pour terminer l'année, voici en cadeau le chapitre 37 de Yurlh. Pour les amateurs, sachez que le roman complet est maintenant édité et compte 117 chapitres.
Chapitre 38 by DUBOIS SEBASTIEN

Accompagnée de Kwo, Kaïsha arriva à la porte ouest. Elle s’était pour l’occasion recouverte d’un bliaud à capuchon afin de cacher son corps. S’il n’était pas encore interdit aux keymés d’être libres dans les Cités Rouges, cela évitait les railleries et divers projectiles peu ragoûtants. Le soldat venait de souffler dans le demi-olifant qui lui servait de cor et scrutait en direction de la cité.


– Ce n’est pas un grand danger qui nous menace là ? lança Kwo à l’attention du garde.


Ce dernier se retourna presque en sursautant, le visage encore blafard de celui qui a essuyé une grosse peur.


– Un orkaim monstrueux s’est sans doute échappé du marché aux esclaves. Faites attention, il est entré dans la cité et il est armé.


– Ah bon ? Alors, nous ferions bien d’aller là où il y a du monde, pour plus de sécurité, ajouta Kwo tout en avançant.


– Je doute qu’il soit à la fête. Ces bêtes vivent tapies dans l’ombre, ajouta le garde rouge.


– Nous en prenons bonne note. Merci bien, termina Kwo qui était tiré de l’avant-bras par Kaïsha, plutôt pressée.


Le garde rassuré d’avoir croisé deux personnes civilisées, en termina avec un :


– Nous allons l’attraper, mort ou vif !


Ce qui transforma leur marche en une course plus rapide. Arrivé dans les rues sombres, Kwo commença, à chaque croisement, à appeler Yurlh. Mais en voyant les lumières de derrière la silhouette des bâtiments, il dit :


– C’est là-bas qu’il est, à la fête.


– T’es sûr ? Ça m’étonne qu’il se soit mêlé au monde, répondit Kaïsha.


– Crois-moi. Ces lumières n’ont pu qu’attirer ses yeux d’enfant.


Kaïsha, ayant confiance en le jugement de son compagnon de ramée, prit la direction des festivités. Ils arrivèrent devant une estrade où un humain, au vil regard, tenait un fouet et dressait des keymés comme des bêtes sauvages. C’était au tour d’une panthérès, noire de poil, au cou tenu par une chaîne, de se faire humilier devant des enfants qui criaient, sous le regard bienveillant de leurs parents. En Kaïsha ressurgirent les images non moins avilissantes de Daïkama.


– Allez, dépêchons ! S’il est quelque part, on devrait rapidement voir son torse, vu la taille de tous ces nains d’humains, cracha Kaïsha, en souhaitant presque se faire entendre.


En passant devant l’arène où les deux femmes se battaient dans la boue, Kwo en fut curieux, mais Kaïsha lui tira une fois de plus sur la main. Cela faisait tellement de temps qu’il n’avait pas eu de femme. Alors, en voir deux se coller de la boue restait un spectacle apprécié par ses sens.


– Consacre plutôt ton temps à chercher ton ami, l’enjoignit Kaïsha, qui détestait la manière dont les humains se moquaient des femmes contraintes de s’avilir mutuellement.


– Toi, tu ne peux pas comprendre. Tu es libre sur la Squale et t’as le capitaine pour te satisfaire.


Kaïsha sentit que la fête, où ses semblables étaient montrés comme des animaux, venait de faire tomber la barrière de respect qu’elle avait mis si longtemps à ériger. Elle toisa Kwo, avec des yeux de braise, prête à l’incendier.


– Peut-être as-tu oublié justement ta place sur le navire ? C’est celle-là ! lui jeta-t-elle en plein visage, en montrant l’estrade du dresseur.


– Et rappelle-toi qui porte le fouet.


Kwo en baissa la tête, tellement sa voix lui cingla aux oreilles. Il en perdit toute vile envie d’écouter ses pulsions et se concentra à chercher son petit frère, grand de taille.


À déambuler dans la populace, ils arrivèrent à la grande table où tout un chacun pouvait lancer des fruits pourris sur des têtes de keymés emprisonnés dans un long pilori de bois. Une main attrapa celle de Kwo et lui remplit d’un gros pamplemousse mou.


– Allez… Nourris la tête de bœuf. Fais-toi plaisir, l’ami ! lui cria un humain inconnu, en lui pointant du doigt un taurus.


Kwo, qui était un fin tireur, observa les pauvres keymés obligés de subir ces vilenies. Il n’appartenait pas à cet empire et avait vécu en ami avec des mi-hommes. Et, depuis huit lunes, ils tiraient et poussaient sur des rames, ensemble à partager une égale peine. Puis, il vit la tête d’orkaim. Bien qu’il ne ressemblait pas à Yurlh, il ne pouvait que lui faire penser à son ami. Juste à côté, debout, un aomen ventru haranguait la foule de lancer toujours plus fort.


– Allez, allez ! N’hésitez pas. Ça doit aller au fond du ventre. Ah, ah ah…


Kwo observa une dernière fois les trois têtes. Il avait fait son choix. Il se pencha d’arrière vers l’avant et, avec le plus de force possible, balança le pamplemousse violemment. Et c’est droit dans la poire de son semblable qu’il s’écrasa. L’aomen en eut tellement plein la bouche qu’il dut se taire longtemps pour recracher le goût du fruit pourri. Tout le monde rigola de son malheur. Et, Kwo en profita pour s’éclipser, pas mécontent de son forfait. 


Kaïsha, qui avait tout vu, prit conscience qu’il y avait des tortionnaires et des victimes. Si elle était une keymée, sur le navire, elle n’avait d’habit que celui du bourreau. Kwo venait d’en faire taire un devant une foule d’autres. Alors, voulait-elle vraiment faire partie de toute cette collection d’immondes personnages ? Était-elle devenue ce qu’elle avait appris à haïr le plus ? 


Les cris d’une cohorte de spectateurs, non loin du pont, la tirèrent de ses pensées. Ils entouraient un petit gars, élevé d’échasses, à plus de quatre mètres de hauteur. Alors qu’ils désespéraient de retrouver leur ami dans ces centaines d’Ildebéens, l’intense lumière projetée en flamme, par la bouche de l’échassier, éclaira la scène en dessous. Là se tenait un colosse, la tête en l’air à se délecter du spectacle, aux pieds mêmes du nain aux longues jambes. Mais, ils ne furent pas les seuls à le découvrir, le public aussi. 


Et, dans un mouvement de crainte, la marée humaine s’écarta. Kaïsha et Kwo ne purent que reculer aussi. Et tant les gens étaient serrés, il leur était impossible de traverser le cercle d’hommes. Alors en spectateurs, ils virent les gardes rouges s’avancer avec leur fauchard. Kaïsha avait bien compris qu’ils n’allaient pas le protéger, qu’ils n’hésiteraient pas à y enfoncer leur lame. Quand le soldat rouge lui ordonna de se mettre à terre, Kaïsha fit non de la tête, pensant qu’elle allait ici le perdre.


Alors qu’elle luttait à traverser l’attroupement, elle le vit s’élancer, tournoyer autour de l’échasse et désarmer le soldat. Kwo en leva le poing en l’air pour dire Victoire. C’est alors que le nain, privé d’une échasse, puisque restée entre les mains du barbare, s’écrasa au sol et s’y brisa le cou dans un Oh de stupeur.


Prisonnière de la masse humaine, Kaïsha ne put que voir s’envoler au-dessus de la rivière, celui qui avait ranimé en elle des sentiments jusqu’alors complètement éteints.

Chapitre 39 by DUBOIS SEBASTIEN
Author's Notes:
Et voilà, c'est reparti ! La série Yurlh reprend bel et bien. Bonne lecture !

– À mort, l’orkaim ! hurlèrent-ils une seconde fois.


De l’autre côté de la rivière, les humains l’avaient vu sauter, mais ils n’étaient pas rassemblés dans le but de lui faire front. Deux ménestrels jouaient fluste et guiterne en cadence, accompagnés d’une grasse femme qui poussait le chant avec une voix de fillette bien posée.


La foule, barrée par la rivière, fut obligée de se diriger vers le pont, laissant au barbare du répit. Yurlh, dont le cœur était monté en mesure, voyait les gens se déplacer dans tous les détails. Dans chaque geste, il traquait la menace. Les voix des poursuivants prenant le dessus sur la chanteuse, les couples cessèrent de battre du pied et commencèrent à former des groupes plus denses. 


Devant, les lumières de la fête éclairaient les visages agressifs. Il était là, tapi, cherchant une issue rassurante. Mais seule la noirceur de la nuit pouvait la lui apporter. La redoutant, il attendait dans l’espoir d’une fin plus favorable. Sur le pont traversèrent des dizaines de gens avec, à leur tête, les trois gardes armés de fauchards. 


Alors qu’il aurait dû saisir sa chance, Yurlh était pétrifié de peur, à l’idée d’aller courir seul dans les ténèbres, les ténèbres grogneuses, aux crocs acérés. La foule s’amassa devant la bête apeurée. Les lampions s’abaissèrent. Les lumières qui l’avaient attiré jusqu’ici devenaient autant de lances inquiétantes, portées par des humains au sourire carnassier.


Les gens s’étaient arrêtés, hors de portée de la longue échasse du sauvage. Yurlh, complètement effrayé, tremblait de tout son corps, au rythme des battements de son cœur. Les trois soldats au tabar rouge s’avancèrent, laissant derrière eux les citadins. Sous son masque de fer rayonnait un espoir. Il laissa pendre la longue barre en bois au bout des bras. Les gardes s’approchèrent lentement, comme s’ils voulaient le calmer.


– Sauvez… moi… murmura Yurlh une fois.


La populace criait des jurons de violence, tendant les lampions d’avant en arrière. Dans tout ce brouhaha, Yurlh répéta sa prière. Les trois impériaux se regardèrent, sentant la créature en faiblesse. Galvanisés par les cris soufflant l’hallali, ils chargèrent, fauchards en avant.


La bête, qui s’était ramassée, détendit d’un coup tout son corps dans un soubresaut fulgurant. De dessous, l’échasse frappa les fauchards, les soulevant vers le ciel, parant l’assaut des soldats. Trop encombrante pour courir, Yurlh lâcha la barre de bois. Et regardant la pleine lune verte lui sourire, il se rappela.


Tous ses muscles se tendirent, prenant de vitesse les soldats qui ramenaient leur arme prête au combat. Poussant le hurlement qui jadis effrayait les Conquérants, Yurlh chargea droit dans la foule, de toutes ses forces. Même s’ils étaient assez nombreux pour le bloquer, la puissance du cri fit son effet et, devant lui, s’écartèrent les spectateurs dans la peur et le désarroi. Plus rien ne pouvait l’arrêter. Le mouvement des fuyards communiquait aux autres de lui ouvrir la voie. 


Hurlant et courant, affolé d’être ainsi entouré d’autant d’humains qui lui voulaient la peau, Yurlh ne vit que trop tard le petit être frêle qui d’effroi, malheureusement, n’eut pas le réflexe de s’écarter. Yurlh sauta, mais son genou de guerrier heurta la petite tête. Poursuivant sa course folle, il ne vit pas l’enfant s’effondrer bien qu’il eût senti le choc, ne laissant nulle chance à sa victime.


Visant la lune, brillant d’un vert mystique derrière les maisons, le barbare s’enfonça dans les premières rues, quittant les lumières vociférantes du danger, embrassant l’obscurité muette. Mais, c’était loin d’être terminé. La dépouille, qu’il avait laissée derrière lui, obligea les fêtards à se transformer en justiciers. 


Il courut, déambula dans les rues montantes et descendantes, tournant plusieurs fois à gauche et d’autres fois à droite. Et puis, se croyant enfin à l’abri, ses jambes ralentirent la cadence et se mirent à marcher. Son souffle rauque résonnait sur les murs des bâtiments alentour. Maintenant marchant au pas, le bruit clair d’une eau ruisselante l’attira. C’était, non loin de là, le son d’une fontaine qui laissait couler un faible filet d’eau. Il s’y assit, le cœur toujours battant.


Là, il revit les yeux effrayés de la petite fille. L’écho des os du crâne s’entrechoqua plusieurs fois dans sa tête. Plus loin, le son des voix réclamant vengeance avait tu la joyeuse musique de la fête. Mais ici, même s’ils les entendaient toujours, les murs, tout autour, lui rappelaient ceux de la fosse. Adossé à la fontaine, dans ce cul-de-sac, Yurlh patientait que se taisent les centaines de cris à sa recherche. Dans le noir, ses yeux s’habituèrent aux brillances des pierres humides. Il tentait de s’y attacher pour ne pas sombrer dans les souvenirs de la fosse. Mais des ténèbres, ressurgit quand même la peur. La peur des nuits où il était seul face à ses démons aux crocs blancs de rage. 


Seul, recroquevillé, les genoux contre son poitrail, Yurlh repensa au visage de sa maman, celui qu’il avait vu le matin, après la bataille interminable où jamais les cornes n’avaient sonné le rappel. Ce visage qui l’avait apaisé, il ne l’avait pas oublié. Il focalisa toute son attention sur sa bouche d’où sortaient des paroles agréables, espérant qu’elle recouvre la clameur montante de ses poursuivants. 


Dans une grande cité comme Ildebée, il n’existe pas de rue sans oreilles. Grossissante, obsédée de retrouver le tueur d’enfants, la foule peu à peu, se rapprocha du terrier de la bête. Sur les pavés luisants de l’aube, les lumières des lampions commencèrent à onduler. Yurlh, la nuque contre le rebord de la fontaine, tourna le visage. Ils n’étaient que deux, éclairant à tâtons, espérant débusquer l’animal traqué. Voyant, sur le métal de son visage inexpressif, se refléter les lumières des bougies, aussitôt ils crièrent :


– Il est là ! Le monstre est là ! et le répétèrent encore et encore.


Cette nuit devait s’effondrer tous les restes qui pouvaient le rattacher à des semblants d’enfance. Personne ne viendrait le sauver. Il n’y avait plus de tabars rouges bienveillants. Kaïsha et Kwo avaient disparu. Et la voix, la voix s’était tue. Il était définitivement seul. Il se mit à quatre pattes, se conformant étrangement aux mots que les humains criaient, et recula. À l’embranchement de la rue, il vit s’ameuter les lumières des juges, sentant venir la fin d’une brève liberté. Et puis, de quelque part sortit un :


– Hé, toi ! Oui, toi ! 


Était-ce la petite voix de la fillette écrasée dans sa fuite qui venait lui parler dans son imagination ? Yurlh, surpris, s’efforçait d’en trouver la provenance. Et il découvrit qu’en dessous la rue, un être au visage blafard, au travers de barreaux, lui parlait.


– Pousse-toi que je puisse soulever.


Le colosse, à ses mots, s’écarta et vit le sol trembler sous des assauts répétés. Il était assis là, sur la trappe de bois noir très épaisse. Voyant peiner sa sauveteuse, il réussit à glisser ses doigts entre les croisillons et l’aida. La trappe était fort lourde et libérait un passage d’où s’échappait une odeur nauséabonde.


Sur le côté, avançaient les humains toujours plus nombreux. Yurlh fut contraint de sauter dans ce trou, plus noir que la fosse une nuit sans lunes. Disparaissant dessous la rue, Yurlh allait découvrir un autre monde plus terrifiant encore que celui du dessus.

Chapitre 40 by DUBOIS SEBASTIEN

La dernière victime du barbare venait de tirer un trait définitif sur la fête du renouveau. Les joyeux spectateurs étaient devenus des juges arbitraires en quête de vengeance. La foule grondait des jurons qui ne laissaient aucun doute sur le sort de l’orkaim, si elle venait à le retrouver avant Kwo et Kaïsha. Tous deux s’affairaient à traverser la masse hurlante, dressant ses lampions comme autant de lances vengeresses. Il leur fallait faire vite s’ils voulaient espérer retrouver leur compagnon avant la populace vociférante.


Arrivés à l’orée de la place du marché, l’étendue de la cité plongée dans les ténèbres s’imposa à leurs yeux. 


– Comment le retrouver dans cette immense cité ? se demanda à voix haute Kwo.


Cette réflexion ne fut pas pour apaiser Kaïsha.


– Si on ne le retrouve pas, eux l’auront. Et rien ni personne ne pourra les arrêter ! répondit Kaïsha.


Alors, ils s’enfoncèrent dans les rues pavées aux reflets verts de la lune encore haute. Kaïsha était convaincue qu’elle retrouverait sa trace, son odeur, ou l’un de ses cris ou peut-être rien qu’un gémissement d’effort comme sur le navire. Yurlh était un barbare qui avait vécu ces dernières lunes sur une galère. La cité devait être pour lui une terre inconnue. 


Et puis, lui vint à l’esprit qu’elle ne connaissait rien de lui. D’où venait-il ? Que faisait-il avant d’être vendu à Korshac ? Tout cela lui était complètement étranger. Et d’ailleurs, quelles étaient les véritables raisons du pacte passé entre la belle femme-araignée et Korshac ? Sur ce point, le capitaine n’avait pas été très loquace malgré les efforts répétés de Kaïsha qui avait fini par abandonner. Mais une chose était claire, pour ainsi garder secrètes les raisons de la pension du barbare, Korshac devait avoir très peur. Mais de quoi ? De qui ? 


Ce barbare était donc une précieuse marchandise, si précieuse que Korshac n’avait eu de cesse de lui répéter qu’il ne devait en aucun cas être blessé, à chaque fois qu’elle le sortait sur le port. Et Kaïsha avait toujours pris cela à la légère. Qui donc aurait voulu s’attaquer à pareil colosse ? Elle se souvenait des balades sur les ports où tous s’écartaient devant l’orkaim, pourtant calme et toujours docile envers elle. 


Elle revoyait son dos musclé et tatoué sur lequel elle hésitait à lancer le fouet, son dos qu’elle avait même fini par caresser de ses lanières de cuir. Quelque chose d’inexplicable s’était installé entre elle et cet orkaim, au visage inconnu. Sans paroles, en ayant seulement croisé ses yeux derrière le heaume, elle semblait le connaître.


 Cette attirance, ce soir, commençait à lui manquer. Car Kaïsha sentait que dans l’immensité de la ville endormie, elle venait de le perdre. Encore hier, elle riait qu’il ne soit blessé. La troupe de bagarreurs en avait d’ailleurs fait les frais. Mais là, c’était une tout autre menace. Une ville entière le recherchait pour le pendre ou lui infliger une de ces vilaines fins dont seuls les humains ont le secret.


Des lampions éclairaient maintenant l’embranchement des rues. Kwo et Kaïsha avaient dû revenir sur leurs pas ou tourner en rond. Ses jambes vacillèrent et elle s’accroupit sous le poids de son corps. Kwo la vit plier les genoux et glisser le long d’un mur, le visage décomposé d’être toujours bredouille. Avait-elle peur de la sentence du capitaine ?


– D’accord, on fait une pause, murmura Kwo soucieux de ne pas éveiller le courroux de la fouetteuse. 


– Jamais, je ne le retrouverai. Je l’ai perdu… perdu à jamais… sanglotait-elle en se frottant les yeux de ses deux mains.


« Alors, c’est bien cela. Elle éprouve des sentiments pour l’orkaim. Son cœur n’est pas que de pierre, se dit Kwo. »


Il s’agenouilla à ses côtés.


– Kaïsha, tant qu’ils ne l’ont pas retrouvé, il faut chercher.


D’entre ses doigts, cachant ses faiblesses, elle cligna de ses yeux encombrés de larmes.


– Regarde, la lune est déjà presque cachée. 


En effet, derrière les collines formant la cuvette de la cité, la lune verte avait entamé son plongeon pour s’y cacher. De l’autre côté allait bientôt poindre l’aube.


– Raison de plus. Faut pas abandonner, jamais abandonner !


Sur cette dernière injonction, Kaïsha reprit confiance et se releva.


– Et puis, crois-tu qu’ils feront le poids ces crotteux d’Ildebéens face à Yurlh ? tenta Kwo de la rassurer.


Kaïsha le regarda en souriant, s’imaginant quelle peur son orkaim pouvait inspirer. Car c’était devenu son orkaim et elle était bien décidée à le retrouver. 


– Tu crains les représailles du capitaine, c’est ça ? lui insuffla Kwo pour qu’elle retrouve de la dignité face à lui, le simple rameur, l’esclave qu’il était. Kaïsha attrapa la perche qu’il venait de lui tendre et fit oui de la tête pour ne pas plus épiloguer sur ses sanglots.


– Alors, nous devons le retrouver ou jamais retourner dans la galère, ajouta-t-il. 


Était-il en train de tenter de la manipuler en faisant ressurgir en elle les craintes des punitions de Korshac ? Il est vrai que l’orkaim devait avoir de la valeur pour le Grand Blanc mais au point de le punir de mort ? Elle ne le pensait pas. Toutefois, elle venait de comprendre que cette sortie dans la grande cité avait attisé en Kwo les flammes de l’escampette. 


– Attention, ne crois pas que je ne te tiens pas à l’œil ! Il serait quand même sot pour toi de nous quitter alors que Korshac commence à t’apprécier.


– Ah bon ? Et pourtant je suis toujours à ramer comme les autres… esclaves.


Kaïsha s’arrêta et crut bon d’insister en regardant Kwo dans les yeux.


– Si on retrouve l’orkaim, je parlerai à Korshac de ta loyauté. Ça, en plus de ta bosse du commerce, finiront de le convaincre de te donner une meilleure place. 


Le petit sourire en coin finit par la rassurer. Car en plus d’avoir perdu la denrée de cent-soixante kilos, ajouter l’évasion d’un autre rameur, la note aurait été difficile à défendre devant le capitaine peu enclin au pardon.


À peine leur discussion prit fin qu’ils entendirent monter la clameur des citadins. Non loin d’où ils se trouvaient, la lumière des lampions avait grossi, révélant leur découverte. En allant dans la direction de l’attroupement, ils croisèrent deux humains aux traits satisfaits qui haranguaient les autres de suivre la rue jusqu’au prochain croisement. Leurs paroles, sans équivoque, eurent pour effet de soulever le cœur de Kaïsha.


– On l’a retrouvé… Il est fait comme un rat !

Chapitre 41 by DUBOIS SEBASTIEN

La fillette porta la petite flamme vacillante d’une lampe à huile en dessous du menton, éclairant son jeune visage. Yurlh reconnut les ailes de papillon tatouées qui recouvraient tout son cou, lui caressant jusqu’en dessous des oreilles. Comme pour le convaincre de cette étrange seconde rencontre, il vit la marque violacée de sa grosse main, qui en début de soirée, avait failli briser la nuque de la jeune assassine. Pourquoi donc la jeune fille, qui avait tenté de lui poignarder les reins, était-elle venue ce matin à son secours ?


– Ne reste pas là pantois. Faut y aller. Ils arrivent.


Elle tourna les talons et s’enfonça dans le couloir vouté de briques sombres. 


La petite flamme n’avait de cesse de virevolter, faisant tournoyer leurs ombres sur les murs brillant d’humidité. Étrangement, la clameur des poursuivants du dessus s’était tue. Ici, on entendait juste les pas de chacun, claquetant dans le filet d’eau qui coulait sur les pavés. C’était toutefois bien moins confortable qu’à ciel ouvert, car Yurlh se devait de rester vouté s’il ne voulait pas racler le plafond et y laisser la tête. En plus, l’odeur était des plus désagréables, à en donner l’envie de vomir. Cela lui changeait des embruns salés de la mer. Percevant les reniflements de gêne, la fillette lui dit :


– Tu verras. On s’y habitue vite.


En marchant, il écrasait parfois des petits tas mous, rendant ses pieds nus glissants. Cela libérait des effluves plus fétides encore. L’endroit avait nombre de similitudes avec la fosse. Par contre, c’était loin de ne faire que six mètres carrés.


Marchant dans le silence des égouts d’Ildebée, soudain ils entendirent des voix derrière résonner. La foule avait trouvé la trappe et sa rage avait été plus grande que le dégoût de s’enfoncer en pareil lieu. La fillette, qui était habillée de guenilles et marchait aussi pieds nus, accéléra le pas. Arrivée devant une intersection en Y, elle rapprocha sa lampe à huile du mur pour mieux observer d’étranges symboles qui y étaient gravés dans la brique. Il fallait savoir où ils étaient inscrits, car ce n’était pas à hauteur des yeux, mais plutôt vers le bas. D’un côté, il y avait un L en lettres bâtons et de l’autre comme deux C entrelacés.


– Ouh là ! Par là et jamais de l’autre côté, si vous ne voulez pas y laisser les pieds, fredonna-t-elle en prenant la direction du L en lettres bâtons.


Progressant toujours dans des couloirs identiques et bas de plafond, les odeurs horribles, en tout début d’exploration, s’étaient estompées dans les narines épatées du barbare.


– Et les mollets, les mollets… chantonna-t-elle.


Yurlh suivait dans l’espoir qu’elle le mènerait vers le port, retrouver sa demeure.


– … jusqu’au genou et vous dévorera comme un chou, reprit-elle en refrain sa comptine.


Mais, les chasseurs aux lampions en avaient décidé autrement. Arrivés à l’embranchement d’un couloir en T, ils virent les lumières menaçantes avancer sur les murs à leur gauche. Ils n’étaient pas loin, juste à quelques pas, avançant à leur recherche. Prise de panique, la jeune enfant courut vers la droite et ne prit pas le temps d’observer sur la brique quel symbole avait dessus été gravé d’une main tremblante. Yurlh, comme un bon chien fidèle, la suivait sans se poser de questions.


Le bas couloir, qu’ils avaient emprunté à la hâte, fut assez long et déboucha sur une salle qui devait être grande, à en croire la voute en brique qui disparaissait dans l’obscurité. Devant eux, un long bassin barrait le passage. La faible lumière de la lampe à huile se reflétait dans l’eau claire en surface et illuminait faiblement le plafond. La fillette inspira fort par le nez à plusieurs reprises.


– Tu sens ? lui demanda-t-elle.


En effet, l’air nauséeux avait disparu et du bassin se dégageait une odeur de pureté. Yurlh renifla fort et sourit du meilleur parfum lui inondant les narines. La fillette se retourna aussitôt, comme si elle avait vu un monstre, et heurta les grosses cuisses du colosse. Yurlh, ne comprenant pas, n’avait pas bougé d’un poil. Ce n’était pas le poids plume de l’enfant qui y aurait changé quelque chose.


– Mauvais chemin. Faut partir, vite.


– Là, pont ! indiqua le barbare en pointant du doigt une planche.


– Je t’ai dit : faut déguerpir d’ici. C’est pas bon, pas bon.


Yurlh écarta les jambes et la jeune fille passa en dessous. Mais à peine avait-elle rebroussé chemin dans le couloir que les couleurs lumineuses des lampions la rappelèrent à l’ordre.


– On est fait comme des gobs… chuchota l’enfant.


Devant les lumières qui avançaient, elle recula et repassa sous les jambes du barbare. Puis, elle leva la tête et regarda le colosse qui l’observait faire ses allées et venues. Il était bâti pour terrasser n’importe quel ennemi. 


Elle se retourna pour aller jusqu’à la planche de bois qui chevauchait le bassin. Il fallait être agile pour l’emprunter. Yurlh, heureux qu’elle choisisse sa proposition, la suivit. La fillette, aux cheveux noirs, abaissa la lampe afin de mieux observer le fond du bassin. Mais, le temps était compté, car les voix des bourreaux pénétrèrent dans la salle et, avec eux, les lumières des lampions.


– Là ! cria l’un d’eux.


C’était un soldat entouré de citadins. Quand on vous a appris à rester docile face à quelque chose comme des hommes habillés de tabars rouges, il n’est pas aussi simple de changer. Yurlh, maintenant, avait peur de leur courroux, mais il était encore loin d’avoir la volonté de les attaquer. 


À la suite de la fillette, il emprunta la planche faisant office de pont. Sous les cent-soixante kilos, la planche, bien qu’assez épaisse, ploya fortement, à tel point qu’arrivé en son milieu, elle toucha l’eau. Yurlh n’avait pas l’habitude de réaliser des numéros d’équilibriste. Mais, suivant les pas de l’enfant, il parvint jusque de l’autre côté. 


Arrivant en nombre dans la salle, tous purent voir, grâce aux lumières des lampions, qu’elle était bien plus grande que ce qu’ils croyaient. Et d’un bassin, en fait, on en comptait cinq. Cinq bassins qui barraient le passage et qu’il fallait traverser à l’aide de ces ponts de fortune. 


Les voutes qui formaient le plafond étaient soutenues par des colonnes carrées de brique. Heureusement, les poursuivants n’étaient pas armés d’arbalètes, ils leur auraient été fort aisés de tirer sur les fuyards. Trop rares étaient les colonnes pour se cacher derrière.


À pas rapides, ils allèrent à l’autre planche et la traversèrent plus rapidement que la première. Les Ildebéens les suivaient, mais prenaient le temps de passer sur les planches peu rassurantes. Au milieu du troisième pont, le bois, plus vermoulu que les précédents, émit un craquement sous le poids de l’orkaim. Ce dernier, à l’entendre, s’immobilisa. Il avait senti, sous ses pieds, les vibrations du bois qui cédait. Le pont, plus que de toucher l’eau, en était submergé en son centre. L’eau glissait entre les pieds du barbare. La jeune fille qui avait tout entendu le regarda.


– Allez, Yurlh. Fais comme j’ai fait. Doucement, avance.


Yurlh ne se souvenait pas lui avoir dit son nom, mais, au moment présent, ce mystère était le dernier qu’il voulait éclaircir. 


Yurlh fixa les yeux de la fille et, à petits pas, continua sa traversée. Le bois craquait toujours alors même qu’il se soulevait hors de l’eau. Ils étaient d’un bleu vert éblouissant, ses yeux. Et doucement, en même temps que la terreur s’immisçait en elle, ils s’écarquillèrent. D’abord Yurlh, ne comprenant pas la source de sa peur, se retourna. Mais le soldat terminait seulement de traverser le premier pont. Non, c’était autre chose. La réponse ne vint pas à ses yeux, mais à ses pieds. Là, il sentit une langue froide se glisser autour de sa cheville et remonter le long de son mollet.

Chapitre 42 by DUBOIS SEBASTIEN

Les humains ont cette fâcheuse habitude de toujours vendre la peau du lion, et en l’occurrence ce matin c’était la peau de l’orkaim, avant de l’avoir tué. Quand ils arrivèrent à la petite rue en cul-de-sac, déjà les lampions se comptaient par dizaines. La haine faisait toujours partie des phrases que chacun scandait. Mais, à entendre ce qu’ils criaient, l’orkaim n’était pas encore tombé dans leurs filets.


– Mais, où est-il alors ? Ils disaient qu’il était pris au piège, interpella Kaïsha autour d’elle.


– Dans les égouts. Il est retourné chez lui, dans la merde. Hé hé hé ! répondit, en crachotant, un gars au nez tordu avec seulement deux dents encore debout, piquées de caries.


En effet, au bout de cette étroite ruelle, où il était difficile de progresser, tant les citadins y faisaient bouchon, une plaque de bois noir, quadrillée d’espaces semblables aux caillebotis de la galère, avait été posée sur le côté. Elle libérait un trou profond, heureusement éclairé par les lampions qui y descendaient.


– Hé regardez ! Même les panthérès veulent lui faire la peau, ajouta le badaud édenté.


Kaïsha resta là, debout, à observer l’étroit passage qu’il fallait prendre pour descendre sous la cité.


– Allez, allez. Descendez ou reculez. Pas le moment de faire le pied de grue, gueula une dame couverte d’un foulard jaune. 


Kaïsha recula en inspirant fort l’air autour d’elle. L’idée de s’enfoncer dans les égouts ne lui avait jamais effleuré l’esprit. Mais, c’était ce matin une décision qu’il fallait prendre. Et, à en croire l’émotion que cela provoquait en elle, Kaïsha n’en était pas très friande. Kwo arriva à sa hauteur, ralenti par la queue d’humains qui s’était formée pour descendre. Dans l’oreille, il lui glissa :


– C’est parfait, les égouts. Dans le noir, personne ne nous verra.


Kaïsha se tourna vers lui, couverte d’incompréhension.


– Si on doit combattre aux côtés de Yurlh, les égouts, c’est le meilleur endroit pour rester cachés, continua d’expliquer Kwo en chuchotant.


Elle lui répondit d’abord par un non de la tête et recula le plus loin possible de l’accès avalant les explorateurs matinaux. Une main invisible étreignait les poumons de la femme-panthère et Kwo venait juste de s’en apercevoir. 


– Je ne… ne descendrai pas… pas là-dedans… dans ce gouffre. La terreur entourait chacun de ses mots, comme si quelque chose venait de reprendre vie, quelque chose venant du tréfonds de sa mémoire.


– Alors, on a un problème, murmura Kwo entre les dents. Kaïsha se prit la tête dans les mains, tentant de réfléchir vite en se grattant le crâne. Elle regarda vers le soleil qui montait. Déjà une nuit était passée et Yurlh devenait un peu plus prisonnier de la cité. 


– Il nous faut de l’aide, dit-elle doucement afin que seul Kwo l’entende.


– Hein quoi ? l’interloqua Kwo.


– De l’aide. On doit trouver des gens qui connaissent cette cité mieux que nous et en particulier ses bas-fonds, insista Kaïsha.


Après une courte réflexion, Kwo la regarda d’un air interrogatif.


– Korshac, il connaît la cité peut-être ? dit-il.


– Je pense plutôt à cette femme-panthère aux poils blancs.


Kwo s’était rapproché de Kaïsha et lui parlait presque dans le creux de l’oreille afin d’être sûr, au milieu de la foule, de rester les seuls à partager cette secrète discussion.


– Celle qui organise le commerce d’herbe sulfureuse… Asia ? continua Kwo.


– C’est ça. Celle qui parle pour l’autre, derrière, qui reste toujours muette. Elle doit connaître la ville sur le bout de ses griffes et entre consœurs, j’espère qu’elle me viendra en aide, ajouta Kaïsha.


– Alors, on retourne à la taverne du mât-cheminée et on abandonne Yurlh ? questionna Kwo.


– Non. Toi, tu continues de te mêler à la populace et tâche de faire échouer leur poursuite, ordonna Kaïsha. 


– Moi, je serais incapable d’aller dessous, dans cette souricière.


– Je m’enfonce dans ce trou puant, alors.


Kwo allait partir quand il se rappela d’un détail d’importance. 


– Kaïsha, tu parleras de moi à Korshac ? dit-il en se dirigeant vers la bouche des égouts.


Elle fit oui de la tête. Kwo espérait que ce n’était pas juste pour le faire aller, une fois encore, dans les galeries crotteuses d’Ildebée, en vil esclave. Alors qu’on ne voyait plus que sa tête dépasser des pavés de la rue, il repassa son bras dehors et la pointa du doigt.


– Tu promets, insista-t-il en forçant avec le regard.

Chapitre 43 by DUBOIS SEBASTIEN

Yurlh ne prit pas le temps de regarder. Il s’élança pour sortir au plus vite du milieu de ce maudit bassin. Au moment où le tentacule noir sentit que la proie allait se soustraire à son piège, il se contracta d’un coup, tentant de la retenir. Cela déséquilibra Yurlh et le fit glisser sur le côté.


Même si la créature là-dessous semblait grosse, elle venait de ferrer un colosse tout de muscles habillé. Il lui était difficile de ramener une telle prise au fond du bassin. Le temps qu’elle s’ancre mieux dans son antre, avec d’autres de ses tentacules, pour tirer avec plus d’efficacité son futur repas, Yurlh en profita pour s’extirper de l’eau.


Alors qu’il allait attraper l’angle de la colonne de brique, heureusement à portée, le monstre tira une seconde fois avec son long bras noir. Le barbare hurla d’effort. Ses doigts seuls s’étaient agrippés à la pierre. Dans la douleur, ils se tordirent, laissant sur la brique les marques de griffe de ses ongles.


Son hurlement emplit la grande salle, pétrifiant tous les poursuivants. Chacun cherchait à éclairer afin d’en apprendre plus sur ce qu’il advenait de leur condamné. Les lumières couraient sur les murs, le plafond et l’eau. L’eau du troisième bassin, au centre duquel une masse informe, noire et luisante, restait à fleur, ne voulant pas en sortir.


Le barbare, fermement décidé à ne pas se laisser manger, essayait d’attraper, avec sa deuxième main, la colonne. Mais, il lui manquait quelques centimètres pour y parvenir. C’est la fillette qui les lui offrit. Même si elle était terrorisée d’être ainsi livrée en pâture au monstre de ses comptines, elle ne perdit pas son sang-froid. Elle dégaina un stylet de l’intérieur d’une manche et, s’approchant du bord, donna plusieurs coups vifs dans la chair tendue et ferme du tentacule.


Elle avait peu de force, mais la pointe du stylet était parfaite pour percer ce genre de peau aquatique. Même si le tentacule, là où elle frappait, avait plus de vingt centimètres de largeur, cela sembla atteindre les nerfs de la créature. Cette dernière relâcha un instant son emprise. Yurlh en profita pour gagner la distance qui lui manquait et saisit, de son autre main, la colonne de brique rouge. Rien de pouvait arrêter la rage de l’enfant qui continuait à piquer dans la créature du bassin, en criant :


 – Lâche-le. Allez, lâche-le !


Un autre tentacule sortit, cette fois comme un fouet, juste devant elle. Effrayée, elle bascula à la renverse et roula jusqu’au bord du bassin suivant. Trop près du bord, sa peur lui fit manquer de se rattraper et elle tomba à l’eau. De l’enfant, il ne restait que le stylet encore planté dans le tentacule qui reprenait sa traction.


Yurlh, avec les deux bras, tira de tous ses muscles, tentant de vaincre la force qui étirait tous ses membres. Il poussa un cri, cette fois de douleur. Car le monstre était malheureusement trop puissant et l’écartelait vivant. Sentant ses os craquer, Yurlh, lâchait, un à un, les doigts de son attache.


Mais la bête, aussi puissante qu’elle pût être, devait avoir des moments de relâchement pour tirer plus fort encore. Pendant ces brèves accalmies, Yurlh en profitait pour repositionner ses mains, espérant qu’il résisterait aux assauts terribles du monstre tapi sous l’eau. Seules des ondulations démontraient, avec quelle fureur, la bête tentait de ramener sa pêche.


Yurlh banda ses dorsaux, tentant de tenir bon. Mais, le dos craqua, lui arrachant un autre grognement. Le barbare percevait que son prédateur avait toujours plus de force que lui ou bien peut-être que les siennes se vidaient. Une fois encore, elle tira si fort que ses muscles ne purent maintenir son corps. Yurlh sentit alors ses ongles se retourner sur la brique.


Se voyant incapable de tenir plus longtemps, il lâcha de sa main meurtrie, la colonne et regarda la masse d’eau. Maintenant, au centre du bassin, on pouvait voir un îlot noir dont plusieurs yeux, au bout de pédoncules, observaient alentours. L’effort l’avait tout de même ramenée à la surface. Yurlh comprit, à l’aide des lumières des gens au loin regardant l’immonde spectacle, qu’elle s’était attachée aux autres colonnes, comme lui, pour mieux l’emmener dans sa bouche.


Et puis, brillant à la lumière d’un lampion, le manche du stylet réapparut, salvateur. Aussitôt, il s’en empara et, comme un fou, donna des coups avec violence. Cela n’arrêta pas la sorte de pieuvre. Elle continua à forcer pour qu’enfin il lâche. Attaché d’un bras à la colonne, hurlant de douleur, Yurlh pointillait de trous le tentacule à défaut de le trancher. 


Le monstre furieux pointa, de ses dix yeux, vers le barbare et tira dans un ultime effort qui devait le faire céder. Mais ce qui céda ne fut pas le bras de l’orkaim. Le tentacule se déchira à l’endroit même des coups répétés de Yurlh et de l’enfant. On entendit alors un cri étrange, tout droit sorti de nos cauchemars. Vaincue, la créature quitta la surface, pour disparaitre loin des regards de son maître.


Plus qu’endolori, Yurlh se mit de suite à genoux, cherchant l’enfant. Elle était là, dans l’eau du quatrième bassin, tentant de remonter sur le rebord de pierre. Yurlh l’aida de sa main aux ongles décollés jusqu’à la racine. Les lumières, au plafond, avaient cessé de danser. Si la bête des profondeurs n’avait pas eu raison du barbare et de la fillette, elle avait fait fuir les citadins belliqueux. L’enfant se blottit dans les bras de l’orkaim à genoux. Trempée, elle cherchait à bénéficier un peu de la chaleur du vainqueur.

Chapitre 44 by DUBOIS SEBASTIEN

Kwo se trouvait libéré de son geôlier, ou plutôt de sa geôlière, grâce au concours, pour la seconde fois, des égouts d’Ildebée. À sa première descente, il avait dû emprunter un passage beaucoup plus étroit que ce dernier. Il existait à Ildebée bien d’autres lieux qu’il aurait aimé visiter à nouveau. Les égouts figuraient en bas de sa liste de souhaits. Le pied ayant touché le dernier barreau de bois de l’échelle, le couloir vouté de pierre humide ne ressortait pas comme dans son souvenir. Les lampions faisaient danser des lumières chatoyantes, donnant aux murs quelques attraits.


Les citadins transpiraient d’avoir couru la nuit dans les rues. La sueur, mélangée aux excréments, emplissaient l’atmosphère d’une odeur, elle aussi différente qu’à la première excursion. Et surtout, cette fois, il n’était pas seul, ce qui chassait toute crainte de gêner un habitant hideux de cette caverne, issu de la civilisation.


À la queue leu leu, entre un moine tonsuré et une jeune femme à la poitrine généreuse, couronnée d’un chemisier blanc, il s’enfonça à la vitesse de la procession. Le brouhaha que suscitait le stress de l’exploration pour chacun ne pourrait que renseigner Yurlh sur la progression de ses poursuivants. Aussi, Kwo l’alimenta sans retenue.


– C’est la première fois qu’ici vous venez mettre les pieds ? lança-t-il, en direction de la jeune demoiselle.


– Oui pour sûr et j’aimerais que ce soit la dernière, répondit le moine, juste devant.


Kwo ne se soucia guère des réponses de celui qui le précédait. Il avait dans l’idée de se rapprocher de celle, qui depuis quelques minutes, le tenait par sa chemise mangée par le sel et complètement déjaunie. Ce rapprochement était-il dû au stress ? Il est vrai que l’endroit n’était pas fait pour se détendre.


– Ne vous inquiétez pas. Les lumières et le bruit de la foule ne sont pas pour attirer les orkaims.


– Alors là, vous me rassurez, mon ami, car j’en ai le ventre noué, lui répondit encore, mais cette fois accompagné d’un regard, le moine au visage humain.


Était-elle sourde ou lui à ce point repoussant pour qu’elle ne lui adresse aucune réponse ? Ou peut-être était-ce le barbu ventru derrière elle qui beuglait dans ses oreilles, couvrant de ses bas mots les paroles qu’il avait pour elle ?


Kwo inspira profondément, dans l’idée de gueuler plus fort encore, pour enfin être entendu de la belle qui le poursuivait. Mais devant, une vague de cris submergea la file humaine. Quelque chose était en train de se passer plus loin et cela devait être en rapport avec son ami de ramée. Animé par l’envie d’aller le rejoindre, Kwo accéléra le pas et le moine l’admira dans sa fougue. 


Il n’était pas seul à courir. Et très vite, le couloir vouté et humide fut le théâtre d’un embouteillage de bras en l’air et de lampions en fin de vie, dont certains étaient déjà éteints. Mais, les cris sans équivoque laissaient présager le pire. Yurlh avait surement été capturé pour autant susciter l’exclamation du public.


Prisonnier de la cohue, il sentit, sur sa cuisse, l’étui d’un coutelas que devait porter son voisin de gauche. Le tirer de son fourreau fut pour Kwo geste aisé. Aussi, avant de le glisser dans sa manche, il saisit la bourse du moine qui maintenant était derrière lui. Et, juste avant de trancher le cordon qui la rattachait à son maître, il tourna la tête pour lâcher un sourire d’excuse de lui marcher sur les pieds. Étrangement, le moine aux joues grasses lui sourit en retour, comme si ses pieds, juste protégés de sandales, avaient apprécié la rencontre.


Maintenant riche d’un couteau et d’une bourse qui, au poids, devait être bien pleine, Kwo continua d’avancer. Plus il se rapprochait de la source des cris et plus ils avaient le son de l’étonnement, de la curiosité malsaine. Les gens avaient ralenti autant que les cris et s’étalaient en marchant dans une grande salle, devant un large bassin d’eau claire. Certains des voyeurs, voulant mieux se délecter du spectacle, avaient franchi une première planche de bois, mise en travers, et se déplaçaient sur la rive en face.


Là, plusieurs bassins parallèles se succédaient. Et au troisième, il lui sembla voir son ami Yurlh se débattre contre une étrange créature qui n’avait d’ici que la forme d’une silhouette luisante. Kwo plissa les yeux pour mieux voir. Quelque chose avait contraint la montagne de muscles, qu’était Yurlh, de le mettre à terre. Et, il semblait lutter, attaché à l’une des colonnes de brique dont était parsemée cette immense citerne de bassins.


Quoi qu’il en soit, si cette créature, tout droit sortie du fond des eaux, ne devait pas avoir raison de son ami, la foule, amassée à l’observer combattre l’ombre de la mort, elle, finirait de le tuer. Déjà, les soldats avaient traversé le pont de fortune et allaient le rejoindre. Il fallait agir vite et de l’étrange faire son allié. Kwo laissa sa place au bord du bassin au gueulard édenté qui en voulait pour ses yeux.


– Là, sous l’eau, un monstre ! cria Kwo.


Et, sans aucun scrupule, il enfonça son couteau dans les reins de celui qui venait de prendre sa place, tout en le poussant à la baille. L’effet fut immédiat. La foule recula du bassin pour se coller au mur.


– Il l’a attrapé, fuyons ! continua-t-il d’une voix paniquée.


Il n’en fallut pas plus pour que les lampions tournoient dans tous les sens à la recherche de la sortie, voie par laquelle tous étaient entrés. La lumière fuyant les lieux accéléra la panique. Et Kwo ne put que suivre le flot de la foule s’il ne voulait pas tomber dans le bassin. Une fois à l’abri de chuter dans l’eau, dans le couloir, il tenta en vain de s’arrêter, car la panique avait fait son chemin dans les oreilles des citadins. Kwo ne put que suivre le mouvement. 


Soudain, comme sorti d’une bouche inhumaine, un cri strident couvrit ceux des Ildebéens. Cela termina de les convaincre de quitter ce lieu sordide. Même Kwo en fut, de prime abord, persuadé. Et ce n’est que l’échelle de la bouche d’égout entre les mains, qu’il se rasséréna. Il la lâcha et se retourna pour repartir, à la grande stupéfaction de la demoiselle au chemisier blanc. Au passage, il se saisit d’un lampion à la lumière souffreteuse d’avoir brulé toute la nuit. Arrivé en queue, il croisa deux gardes rouges.


– N’allez pas plus loin. C’est dangereux. Le monstre l’a avalé comme un ver !


Mais Kwo ne répondit rien et poussa de l’épaule les gardiens de la cité. Il fallait qu’il le voie par lui-même. Même si, venant des gardes, cela avait déjà un nauséeux parfum de vérité. Se refaisant le chemin, cette fois dans le silence absolu qui d’habitude emplit ces lieux, il arriva à la grande pièce aux citernes. Le peu de lumière qui l’entourait brillait en surface, soulignant les bassins, mais au milieu, il ne vit plus rien ni personne. Yurlh n’était plus là, à tirer sur ses bras attachés, luttant pour survivre. 


Impossible. Quelle créature aurait pu vaincre le cauchemar des Conquérants ? Kwo décida de s’en approcher, de cette colonne. Peut-être était-il un peu plus loin, attendant le secours de son ami Kwo, prostré comme un enfant blessé ? 


Kwo passa le premier pont de fortune. Et une fois sur l’autre rive, il entendit le murmure d’un homme à l’agonie. Cherchant, éclairant à droite, en avant, en arrière, il trouva la pauvre victime qui geignait faiblement. À quelques pas devant lui, attaché à l’étroite rive par les bras, se retenant comme si quelque chose voulait l’entrainer dans le bassin suivant, le braillard édenté gisait. C’était peut-être la curiosité qui fit s’approcher Kwo de sa victime, car il n’avait nulle envie de le sauver. 


Et là, il vit qu’à la taille, son corps était noué d’un tentacule énorme. Kwo, qui avait déjà plus de quarante sillons de vie sur ce monde, n’avait jamais vu pareil monstre. La peur l’étreignit. Et quand il décida de rebrousser chemin, comme répondant aux vibrations de ses pas, la créature tira fort sur la proie. La tête de l’édenté poignardé sombra sous le niveau de l’eau, lâchant quelques bulles au passage. L’instinct de survie de Kwo prit le dessus sur l’amitié et il quitta au plus vite cet endroit qui resterait gravé comme le tombeau de son ami Yurlh.

Chapitre 45 by DUBOIS SEBASTIEN

La jambe violacée du pied droit jusqu’au mollet, le monstre des profondeurs avait laissé son empreinte sur le corps du barbare. Yurlh boitait. Mais à côté des douleurs qui parcouraient toutes ses articulations, sa jambe ce n’était rien. À chaque colonne de brique qu’il croisait, il en profitait pour s’y appuyer et masser les parties de son anatomie contusionnée.


Dans l’affrontement, la lampe à huile de la fillette s’était éteinte. Ils étaient tous deux dans le noir, hormis l’eau qui renvoyait les reflets des lampions tombés à terre et abandonnés par leurs porteurs. Ni l’un ni l’autre n’eut envie d’aller en récupérer un. Il aurait fallu repasser sur le pont du bassin de la bête. Alors, dans l’obscurité, ils traversèrent les deux autres ponts, les menant vers un couloir plus sombre encore.


L’enfant n’était plus à courir. Elle marchait maintenant avec retenue dans l’aura chaude du barbare. Yurlh sentit qu’elle tremblait, surement de froid d’être encore trempée, pensait-il. Heureusement, plus personne n’était à leurs trousses. Ils avaient tout le temps d’explorer les égouts. Parfois, un filet de lumière, provenant d’au-dessus, éclairait suffisamment, leur donnant plus d’indications sur les voies qui s’offraient.


– Retrouver le bateau, lui dit Yurlh.


L’enfant se retourna et, toute tremblante, lui répondit :


– Le port, c’est dans l’autre direction.


Mais, voyant, dans le peu de lumière, les yeux incrédules du colosse, elle ajouta :


– Il faut retraverser la salle du monstre. Nous sommes du mauvais côté.


Pour une enfant de la rue, elle s’exprimait avec des mots recherchés, bien mieux que Yurlh avait réussi à en apprendre, durant les huit lunes, sur la galère.


– Sortir alors ?


– Si on sort, ils te retrouveront et te tueront. Il fait jour maintenant.


Yurlh s’assit sur les pavés humides, dépité d’avoir aussi peu de possibilités. 


– Comment faire ? demanda-t-il en regardant ses ongles soulevés, laissant ses doigts saigner.


L’enfant s’assit à ses côtés, cherchant à se réchauffer et se rassurer aussi. Pendant ce temps, Yurlh rabaissa ses ongles, tentant de les recoller sur ses doigts. Elle tira sur un cordon qu’elle avait caché autour du cou, sortit une bourse en cuir et l’ouvrit. La retournant, elle en fit tomber deux pierres et dut glisser sa main à l’intérieur pour récupérer le tas de mèches à bougie qui y était collé d’humidité.


– Tiens, souffle dessus, dit-elle en lui tendant une cordelette de chanvre.


Yurlh la prit et souffla une fois dessus.


– Mais non. Allez, souffle encore.


Yurlh ressouffla.


– Allez, plus fort !


Il souffla si fort que la mèche s’envola et tomba plus loin sur les pavés, accompagnée des rires de la fillette.


– Pas si fort, dit-elle en allant la ramasser.


Yurlh recommença. Et pour la faire rire encore, il la fit voler une seconde fois. Aux rires de la jeune fille, ceux de l’orkaim l’accompagnèrent.


– Si tu mets à chaque fois la mèche dans l’eau, je n’arriverai jamais à l’allumer, lui dit-elle en pouffant.


Au-dessus, la lumière s’était peu à peu renforcée et Yurlh voyait même le visage souriant de la fillette qui lui avait sauvé la vie par deux fois déjà. Elle ne tremblait plus et jouait avec le barbare à rattraper la mèche avant qu’elle ne tombe à l’eau. À un moment, elle s’arrêta de lui donner.


– Regarde. Je vais faire un tour de magie.


Elle avait posé sa mèche sur la lampe à huile et frappa les deux cailloux l’un contre l’autre. Des petits éclairs en jaillirent, sous les yeux ébahis de l’orkaim qui n’avait jamais vu pareille merveille. Dans le couloir obscur, les murs humides brillaient par intermittence. Au bout de nombreux essais, une flamme naquit sur la mèche et enflamma le reste d’huile qui ne s’était pas écoulé de la lampe.


– Il va falloir en remettre. Tu vois, il ne reste plus beaucoup d’huile.


Elle souleva sa chemise et tira sur son ventre maigre une aumônière qu’elle avait attachée sur le côté. De là, elle sortit une petite flasque qu’elle utilisa pour remplir sa lampe de bronze.


– Bien, on peut repartir. On devrait trouver un autre chemin pour te ramener au port.


Yurlh exprima sa gratitude en lui souriant de toutes ses dents. Cette fois dans la lumière, ils reprirent l’exploration des égouts d’Ildebée. Le couloir bas de plafond déboucha sur un plus grand, plus large, mais surtout inondé d’eau insalubre leur bloquant le passage. Il était impossible de l’arpenter sans aller dans la fange, car nul trottoir n’était construit sur les côtés. Yurlh s’avança en premier pour sonder la profondeur. À en croire sa jambe qui s’enfonçait, il serait immergé jusqu’à la taille, ce qui dépasserait les épaules de la fillette.


– Pas d’autre chemin ? lui demanda Yurlh.


Elle répondit non de la tête. Alors, l’orkaim se jeta dans la boue nauséeuse et se retourna.


– Allez, monte, lui dit-il.


L’enfant grimpa sur les épaules du barbare, aidée de ses grosses paluches faisant office de marchepieds.


– Par où ?


– Par là, lui répondit-elle en pointant vers la droite, dans la direction d’un léger courant d’eau.


Yurlh prit le chemin inverse.


– Non par là, j’tai dit !


Et l’orkaim prenait diverses directions, lui soutirant des rires d’enfant qui rendaient cette traversée un peu plus agréable. Dans la mélasse jusqu’au nombril, la fillette sur ses épaules, éclairé d’une faible aura de lumière, le colosse s’enfonçait inéluctablement vers des eaux plus troubles que jamais.

Chapitre 46 by DUBOIS SEBASTIEN

En haut de l’échelle de bois, éclairé par les rayons entrants du soleil, Kwo s’arrêta. Il regarda en contrebas, le couloir sombre, le lieu sordide dans lequel il venait de perdre son ami. 


– Au revoir… murmura-t-il, les yeux cernés de larmes.


Il respira un grand coup pour se contenir de pleurer. Alors qu’il avait la main sur le pavé de la placette, un bras tendu lui offrit sa force pour l’extraire. Il le saisit et fut tiré hors de la bouche d’égout avec fermeté.


– Ah, enfin, vous voilà ! lui dit le moine d’un air rassuré. 


Il était entouré de deux gardes rouges, les mêmes que Kwo avait croisés dans les profondeurs. Leur avait-il rapporté qu’un voleur lui avait soutiré sa bourse ? Ou pire, savait-il que ce voleur n’était autre que lui ? Kwo s’imaginait toutes sortes de scénarios. Et la peur monta, de se retrouver piégé dans les geôles de la cité.


– Je vous attendais afin de parfaire notre brève rencontre faite dans les ténébreux couloirs du dessous. Quand ces deux gardes m’ont dit qu’un aomen en guenilles avait décidé d’y retourner, j’ai pensé à vous, continua le moine.


Les gardes semblaient satisfaits qu’il soit ressorti, mais l’un d’eux le regardait d’un air suspicieux.


– Je vous aurais bien offert le couvert, mais la cohue, de la balade souterraine, a fait tomber ma bourse.


Ces phrases cachaient quelque chose, un non-dit qui n’attendait que Kwo ne se dévoile en voleur.


– Par Xyle, la chance est avec vous. J’ai justement mis le pied sur une bourse. Ce pourrait-il, par le plus grand des hasards, que ce soit la vôtre ? dit Kwo, de manière à couper court à une fouille.


Kwo la lui tendit. Et le moine, à la mine joufflue, sourit, accompagné d’un regard entendu.


– C’est bien elle. Comme cela me réconforte de la revoir, car elle recèle mes entières économies !


Le garde, qui n’était pas à jouer le jeu, se rapprocha, dans l’idée d’attraper le bras de l’aomen et d’en finir avec cette mascarade. Mais le moine l’en dissuada en passant devant lui, pour attraper les épaules de Kwo, le faisant sursauter.


– En découvreur de ce trésor, je vous offre d’aller goûter les rayons du soleil à la table de mon auberge préférée. Nous y partagerons un repas chaud.


Les deux gardes se regardèrent, visiblement baignés d’incompréhension. Le moine avait dû bercer leurs oreilles de mots à double sens. 


– Merci, messieurs les gardes de la cité. Sans votre concours, je crains de ne jamais avoir retrouvé mon ami de fête. Au nouveau sillon qui commence ! termina-t-il en levant la main pour prendre congé d’eux.


Il passa son bras autour des épaules de Kwo et l’enjoignit de lui emboiter le pas. Heureux de ce dénouement, Kwo s’exécuta. Même s’il venait d’échapper à la sombre prison d’Ildebée, il n’en oublia pas moins celui qu’il laissait mort au fond des égouts. Marchant, avec en guise de cache-col, le bras mou du moine, Kwo tourna la tête, une dernière fois, pour voir les gardes refermer l’entrée du tombeau de son ami. Même si la rencontre avec ce moine, dont il ne connaissait pas même le nom, était quelque peu forcée, il l’accueillit en consolation de sa peine.


– Vous n’êtes plus aussi bavard qu’en dessous, mon ami. Serait-ce l’abondance d’air pur qui vous coupe le souffle ?


Kwo ne répondit point. Il restait toujours dans ses noirs adieux. Veillant bien à passer dans de larges rues occupées d’étals et de gens, le moine marchait d’un bon pas. Car si son voleur, maintenant délesté du butin, avait dans l’idée de réitérer son geste, il était de bonne précaution de ne pas emprunter les ruelles désertes.


– Là où je vous mène, nous pourrons délasser nos vieux corps dans un bain.


L’idée caressa les oreilles de Kwo, même si cela lui rappela de tristes souvenirs.


– Je ne connais ici que l’auberge du petit cheval blanc.


– Quelle bonne idée ! Je crois savoir que, là-bas, la vue sur la rivière est imprenable. Notre bain n’en sera que meilleur ! Vous êtes Ildebéen pour ainsi avoir en mémoire cette bonne adresse ?


– Non, je vais et je viens. Je connais cette auberge pour y avoir goûté le bain, il y a longtemps.


– Mon nom est Lalaskar, lui dit le moine en lui tendant une poignée de main dans le but de sceller la rencontre. 


En la lui serrant, Kwo se dit que se pouvait être un nouveau départ, car l’homme, visiblement, ne lui voulait pas de mal.


Arrivés devant la bâtisse, l’auberge lui parut différente. Car aujourd’hui, il la voyait de jour et non de nuit. Pour la seconde fois, il ressortait des égouts et se trouvait à aller se laver à l’auberge où tout avait commencé. Alors que le moine Lalaskar commandait le bain à la dame, toujours tenancière et généreuse, Kwo se repassait les souvenirs des rencontres faites ici, huit lunes plus tôt. Il n’entendait rien des conversations alentour. Il se remémora, jusqu’à ce que les images du colosse prennent place devant ses yeux. S’il n’avait pas ici été assommé par Kaïsha et faussement sauvé par Korshac, jamais il n’aurait croisé le chemin de l’orkaim. Ce gaillard de deux mètres vingt, prisonnier de son casque, à qui il avait appris à parler. 


De tout ce qu’il avait fait précédemment dans sa vie, les huit lunes passées à répéter des mots simples, attachés à une rame, lui apparaissaient comme les plus importantes de son existence. Car avant, il volait, détroussait. Et puis, de son enrôlement dans l’armée des Conquérants, il n’avait appris qu’à tuer et tuer encore. Même si c’était armé d’un arc, c’était ce qu’il faisait et ce pour quoi il était payé. Alors, d’entendre des mots sortir de la bouche du colosse, après les lui avoir appris, avait été pour lui une riche expérience de la vie. Mais son ami, son petit frère comme il le considérait, venait de disparaitre dans les entrailles d’Ildebée. 


Se glissant nu dans le bain que lui avait coulé la tenancière, Kwo restait dans ses pensées. Lalaskar, le moine, ne cessait de remuer les lèvres, sans que Kwo les entende. Pour l’instant, il était seul, dans le deuil, à regarder la pluie qui s’était mise à tomber drue sur la rivière grosse de la cité.

Chapitre 47 by DUBOIS SEBASTIEN

Le barbare se frayait un chemin dans l’eau marron, avançant au rythme du faible courant. La voute était haute et percée à intervalles réguliers d’un fin rayon de lumière.


– Là, on est juste en dessous du palais ou des jardins. C’est une grande place avec plein de jolies fleurs. Je l’ai déjà vu, tu…


La petite voix dominait les clapotis pâteux avant d’être coupée par la lumière intense d’un puits qui s’ouvrit plus loin devant eux. Du large halo de lumière, une silhouette plongea, accompagnée d’un : « Aaaaahhh ! » qui fut aussitôt interrompu par un plouf, signalant l’atterrissage.


– Adieu… la fouine. Passe le bonjour à mes étrons, dit une voix d’en-haut, avant de refermer le large rayon lumineux, éclairant encore le corps flottant qui prenait le sens du courant.


C’était là une bien étrange rencontre. Mais la fillette, ne semblant pas étonnée, intima Yurlh de pêcher le poisson tombé du ciel. Arrivé à ses côtés, il retourna le corps visiblement sans vie d’un humain, dans la force de l’âge, vêtu d’un manteau, aux coutures d’or, qui devait être rouge avant d’être baigné d’excréments lui ravissant ses couleurs. Dans son ventre était plantée une anelace, à la large lame aiguisée de chaque côté. À peine le nez sorti de l’eau qu’il toussa le morceau avalé en tombant.


– Le Magnus soit loué ! Aidez-moi, dit-il avec difficulté.


Il ouvrit de grands yeux marron et regarda l’orkaim avec insistance.


– Aidez-moi et vous aurez tout ce que vous voudrez.


– Je crois que c’est notre jour de chance, dit la fillette regardant la tête portée hors de l’eau par la large main de l’orkaim.


N’ayant pas de réponse du colosse, qui venait de le sauver d’une noyade certaine, l’étranger continua son récit dans l’espoir d’une fin heureuse.


– Je suis un trésorier de l’Empire et veille aux dépenses des deniers de la cité, expliquait l’humain forçant sur les muscles du cou pour sortir sa calvitie de l’eau jaunâtre. 


– J’ai retrouvé mes écritures reprises dans le Grand Livre, continuait le pauvre gars, entrecoupé de toussotements d’excréments.


– De viles personnes falsifient mes comptes et cherchent à nous faire porter le chapeau des voleurs ! Mais… 


Sa verve montait et descendait au rythme de sa douleur au ventre.


– Je les ai débusqués avant qu’ils n’y parviennent, dans le Grand Livre ! Je vous le dis… Si vous me sauvez, je peux apporter les preuves de ce complot au morénor et sauver son intégrité, ainsi que la mienne…


– Sinon… j’ai peur que ma famille en fasse les frais. L’empereur est sans pitié avec ceux qui détournent de son or, continuait l’homme au visage bronzé.


Yurlh ne perdit pas une goutte de son récit, tant l’humain semblait sincère. Même s’il n’avait compris qu’une infime partie de cette étrange histoire de papier et d’écritures, l’homme parlait bien. Pour l’écouter, il s’était arrêté de marcher et, jusqu’à maintenant, il lui était facile de faire mur au courant. 


Mais, au fur et à mesure des explications, des petites gouttes ajoutèrent une ambiance sonore, faisant de ce lieu un semblant de grotte. Puis, vers la fin de son conte, les gouttes devinrent des filets d’eau, pour finir par faire monter le niveau de la rivière souterraine jusqu’au plexus du colosse. Là, ses pieds manquaient par saccades de le tenir au sol et il dérivait avec toujours plus de difficulté à s’arrimer.


– Il doit pleuvoir des cordes, Yurlh. Rapproche-toi du bord. Il faut qu’on sorte de ce bourbier, gueula la fillette qui savait avoir du coffre quand cela était nécessaire.


La tâche n’était pas simple. D’un côté, il devait maintenir la tête hors de l’eau du comptable, de l’autre, s’aider de la main en battant comme une rame pour vaincre le courant. 


– Là, regarde le fer tordu. Dépêche, on peut l’attraper, cria l’enfant, tout en évitant les gouttes qui pouvaient à tout moment éteindre la seule lumière qu’était sa lampe.


Elle indiquait à Yurlh une herse tordue, une grille en fer forgé qui devait avant fermer l’accès d’un des égouts du palais et dont l’ouverture avait dû être forcée. L’aubaine était trop belle pour être ratée. Yurlh mit en branle tout ce qui lui restait de muscles pour combattre la force hydromotrice, faisant voler de la main des colombins hors des flots. 


Mais, le courant semblait plus rapide. Et, sa trop large stature était une faiblesse dans ce combat démesuré. Alors qu’il allait manquer de saisir la herse, débordé par la rivière grossissante, la fillette put la prendre d’une main. Cela ne dura qu’un instant, un instant où elle aurait pu écarter les jambes du large cou de sa monture et se libérer du ruisseau devenu torrent. Mais, elle ne le fit pas, préférant partager la suite de l’aventure qui s’annonçait quelque peu funeste. Relâchant du bout des doigts le métal plat, elle vit s’éloigner le seul espoir de survivre dans ce déluge et serra plus fort encore ses jambes autour de son ami orkaim.


Tous les trois, ils dérivèrent. Maintenant, Yurlh ne touchait même plus le sol vaseux. Emportés par les flots, ils dépassaient des objets flottants en tous genres. Puis, Yurlh retoucha du bout des pieds le sol boueux. Mais, le courant avait grossi en fureur, comme si le couloir prenait de la pente. Emportés, évitant de boire la tasse, Yurlh, la fille et le comptable comprirent, un peu tard, qu’ils se dirigeaient vers une cascade. L’eau vociférante avait des sonorités de fin et quand le barbare quitta le sol mou pour se retrouver projeté dans le vide, il hurla.


La chute fut assez longue pour qu’ils s’entendent tous les trois mourir. Mais là encore, la bonne fortune avait sonné à leur porte. Ils furent rattrapés par un filet tendu au beau milieu du grand collecteur des égouts de la place du palais.


Les cris de peur se muèrent en hourras d’être ainsi sauvés d’une mort certaine. Allongé sur le dos, la fille un peu plus loin au-dessus de la tête de l’homme dégarni, dont les jambes étaient tombées en travers de ses abdominaux, Yurlh observait la cascade qui rageait devant eux. Aspergé de bribes d’eau salace, Yurlh jubilait de cet instant d’avoir vaincu la grande faucheuse et regardait l’eau dégrossir aussi vite qu’elle avait pris du volume.


Mais, derrière la cascade liquide, devenant peu à peu plus pâteuse, attendait, tapis, huit yeux brillant de voracité. L’instinct du barbare inonda toutes ses veines. Son corps se raidit. Sans pouvoir ramener ses mains contre ses côtes, Yurlh était là, bras tendus, crucifié, condamné à attendre que sorte la créature dont la toile lui servait pour l’instant de matelas.

Chapitre 48 by DUBOIS SEBASTIEN

Laissant Kwo disparaitre dans la bouche d’égout, Kaïsha observa la foule s’enfoncer sous la cité. Elle, en était incapable. Les longues lunes rouges enfermées dans une caisse de bois à fond de cale d’un navire, comme un animal précieux, avaient développé en elle une claustrophobie aigüe.


C’était le sort réservé aux enfants achetés en Akaïr par les marchands d’esclaves. Mais comme ils étaient revendus à prix d’or aux tisserands daïkans, les moyens de transport veillaient à ce qu’ils ne s’abiment pas. Les enfermer chacun dans des boites était pour les marchands, le meilleur moyen de les présenter aux nobles en trophée de chasse. 


À manger par un orifice pas plus gros que le poing des fruits qu’on lui jetait dans sa caisse, Kaïsha en était venue à vomir les endroits confinés. Même si c’était pour retrouver celui qui animait en elle des émotions inconnues, elles n’étaient pas encore assez fortes pour lui faire vaincre sa peur. 


Maîtrisant peu à peu son souffle, elle se releva et s’éloigna de la placette en longeant les murs de bois et de pierre, évitant d’affronter la file de poursuivants. Sortie de la ruelle, dernière cache connue de Yurlh, elle leva les yeux au ciel jaune orangé du matin pour reprendre ses esprits.


Le temps était compté. Il fallait trouver Asia, celle qui orchestrait le commerce d’herbe sulfureuse, ou tout du moins celle qui donnait les ordres. Car Kaïsha n’était pas dupe. Asia ne devait être qu’une femme de paille. La véritable maîtresse de l’organisation était celle qui ne parlait pas. Mais elle ne l’avait vue qu’à quelques reprises. L’énigmatique femme encapuchonnée ne faisait que de rares apparitions. 


En marchant d’un bon pas pour se rapprocher au plus vite de la taverne du mât-cheminée, Kaïsha prit le temps de réfléchir. Cela faisait maintenant toute une nuit qu’ils arpentaient la cité dans l’espoir de retrouver Yurlh. Korshac avait eu largement le temps de s’apercevoir de leur disparition. Soit il avait quitté le port, soit il était encore à les attendre. Dans ce dernier cas, le plus enviable, car elle souhaitait plus que tout reprendre la mer, Korshac avait dû envoyer des hommes à la taverne du mât-cheminée. Néanmoins, il était peut-être lui-même sur place.


Kaïsha s’arrêta net dans sa marche qui était devenue une course. Machinalement, pour se trouver une pose, afin de réfléchir calmement, elle s’adossa à la petite porte d’une grande cochère. Croyant courir dans la direction de la porte ouest du port, elle s’en était éloignée. Ici, les gens semblaient mieux habillés qu’en tout autre lieu de la cité. La plupart la toisaient du regard. En effet, hormis des humains, elle ne voyait pas d’autres races se mêler à la population.


 Les rues étroites s’étaient peu à peu élargies. Devant elle, s’étendait un vaste jardin fleuri, où de nombreuses fontaines égayaient la vue de leurs eaux bleutées. Levant les yeux vers l’horizon des bâtiments, elle reconnut ce que, de loin, elle avait l’habitude de regarder quand elle entrait dans la cité. Le palais du morénor d’Ildebée régnait ici, tel un joyau. 


Même si elle suait de chaleur d’avoir couru, Kaïsha préféra se couvrir la tête du capuchon pendant sur ses épaules. Rester discrète lui semblait préférable en pareil quartier. À peine avait-elle caché son visage félin, que la porte dans son dos se déroba violemment, l’attirant en arrière par surprise. Celui qui venait de l’ouvrir n’en fut pas moins étonné et se retrouva couvert du corps tombant de la panthérès. Il était vêtu d’un bel habit rouge, une sorte de manteau qui lui recouvrait tout le corps, jusqu’aux pieds, dont les coutures semblaient d’or.


En chutant, il cria comme si on venait de l’égorger. Aussi énergiquement qu’il le put, il se débattit pour se dépêtrer de la femme-panthère, tout en continuant de crier À l’aide ! Kaïsha, fort stupéfaite de la rencontre, roula sur le côté pour le libérer de son poids. Même libre, l’homme, qui devait avoir de l’importance au regard de son habit luxueux, continuait à paniquer. Tant bien que mal, en battant des bras et des pieds, il parvint à se relever. Ne voyant aucun signe de danger de la part de ce bourgeois, Kaïsha n’en finissait pas de l’observer s’épandre en paroles dans ce hall qui donnait sur un grand jardin privé. 


À peine debout, l’homme commença à courir dans le sens inverse qu’il avait pris à l’origine. Et, avant de s’enfoncer dans le jardin d’où il devait être venu, il se retourna.


– Vous ne m’aurez pas viles crapules, ha ha ha !


Traversant en courant le hall de pierre, le bourgeois en habit rouge passa à côté d’une haute chaise à porteurs munie d’un toit. Quand soudain, deux bras, dont l’un d’eux était terminé d’un gant blanc, lui tombèrent sur les épaules. Kaïsha sursauta en même temps que lui. L’homme qui venait de l’attraper tira sur le manteau pour le lui descendre jusqu’en bas du dos, emprisonnant les bras du bourgeois, comme dans une camisole.


– Non, non, ne me faites pas de mal, je…


C’était là un homme couvert d’un habit blanc qui l’avait attrapé. D’abord avec une certaine facilité, il commença à le tirer en arrière. Mais l’homme en rouge, terrifié et voulant ralentir l’arrivée du sort qui lui était réservé, se laissa tomber de tout son poids.


– Je vous paierai. J’ai de l’or, des économies…


L’homme en blanc tourna alors son visage maigre aux facettes osseuses et toisa de ses yeux vairons Kaïsha aux paupières grandes ouvertes. Ne voulant pas le gêner dans son forfait, ce qui n’était nullement son but, Kaïsha alla pour partir. Mais l’homme l’enjoignit de sa voix nasillarde de lui prêter main forte.


– Toi ! Viens m’aider sur le champ ou le meurtre d’un fonctionnaire te sera imputé.


Il n’avait pas tort quand il disait qu’elle porterait le chapeau du meurtrier si, de suite, il venait à le tuer. Car dans cette cité rouge et plus que dans toutes les autres, d’ailleurs, les mi-bêtes avaient un crédit limité quand il s’agissait de se défendre d’un crime. Une sorte de discrimination qui avait gagné l’Empire depuis l’avènement du Magnus Kéol et qui s’étendait comme la lèpre aux huit autres cités.


– Dépêche. Ouvre cette trappe, là. Je n’ai pas toute la journée, lui dit-il en montrant une bouche de caillebotis noire, à l’orée du jardin, facile à distinguer puisqu’elle était éclairée des rayons du soleil. 


Elle aurait pu partir, s’enfuir en courant. Mais, elle lut dans les yeux de l’inconnu la détermination de l’assassin qui aurait tôt fait de crier derrière elle à qui voulait l’entendre : Attrapez-la ! Alors, avant de s’avancer à quatre pattes, elle donna un coup de pied dans la petite porte pour cacher aux yeux de tous l’exécution qui allait se dérouler ici. Puis, elle alla jusqu’à la bouche d’égout, la même en tous points que celle qu’elle venait de fuir, à croire qu’elles se ressemblaient toutes dans la cité.


– Ne faites pas ça. Je suis un éminent personnage… non.


Difficilement, elle souleva la bouche en bois noir et lourde tellement le bois était dense pendant que l’autre, en robe blanche, trainait le noble, prisonnier de son manteau rouge.


– Je suis riche. Je vous donnerai la moitié de mes biens…


Kaïsha en termina d’ouvrir complètement le trou donnant sur les égouts, révélés par l’odeur.


– La totalité de mes biens, pas la moitié. Je vous donnerai tout.


L’homme en blanc, au nez pointu, enfonça sans émotion une lame dans le ventre du bourgeois, puis le prit d’un bras pour le jeter dans le trou béant. Kaïsha saisit l’autre et tous deux le jetèrent dans la bouche qui l’avala aussitôt. Après l’avoir recouvert d’un dernier juron, l’homme en blanc, aidé de la femme-panthère, refermèrent l’orifice. Tous deux se relevant, l’homme la toisa du regard. Il avait dans un œil quelque chose d’absolument malsain. Et puis, sans plus se soucier d’elle, il regarda l’une de ses manches, tachée de terre d’avoir trainé sa victime. De sa main gantée, il frotta délicatement le tissu pour en enlever les traces. Quand quelques gouttes d’eau tombées du ciel imprégnèrent la terre dans les fibres. Kaïsha se voyant disparue dans les yeux de l’étrange assassin, courut à pas feutrés jusqu’à la porte qui lui avait fait défaut. Et, repassant de l’autre côté, elle sentit à nouveau le regard glaçant de l’homme au gant blanc l’envelopper.

Chapitre 49 by DUBOIS SEBASTIEN

De cascade hurlante, il n’y en avait plus. L’eau se déversait calmement sur le rebord de la paroi sombre. Seule une petite partie traversait la toile. La faible lumière de la lampe à huile reprenait peu à peu vie. Elle était encore tenue au bout de la main de la fillette. Le trésorier respirait par saccades, le visage collé à la toile, les jambes allongées sur le barbare. 


Yurlh suivait du regard la bête noire qui était sortie de son trou. Elle se rapprochait rapidement en faisant le tour des dégâts qu’avait subis son piège gigantesque. Même si le filet était fait pour pêcher toutes sortes de proies venant du dessus, il n’était pas à l’épreuve des morceaux de métal ou de bois qui pouvaient, dans leur chute, le trancher. Plusieurs des liens majeurs pendaient dans le vide. Ils n’avaient pas résisté à la force de l’intempérie. 


La créature, aux huit pattes, avança telle une danseuse, passant à côté du barbare, et commença les réparations. Elle était gigantesque, magnifique et répugnante à la fois. Yurlh connaissait les araignées pour en avoir eu une en colocataire dans la fosse. De l’observer avait été un divertissement, sachant qu’elle était beaucoup plus petite. Il savait avec quelle aisance elle pouvait s’y déplacer, en n’étant nullement affecté par le pouvoir collant de la toile, contrairement à toutes les petites mouches qu’il jetait dedans. Mais cette fois, la mouche, c’était lui et il ne souhaitait aucunement finir entre ses crochets.


– Aaah ! Je suis toute collée, cria la fille, comprenant dans quel terrible piège elle était tombée. 


Paniquée, elle commença à remuer dans tous les sens, afin d’essayer de s’en libérer.


– Pas bouger ! lui lança Yurlh à plusieurs reprises.


Mais les demandes de l’orkaim restèrent sans succès. Elle se retrouva plus vite attachée à de nouveaux fils, l’emprisonnant un peu plus.


Allongé sur le dos, le barbare tentait de reprendre le dessus sur ses instincts. Il tira avec insistance sur son cou pour décoller la tête, avec succès. Maintenant, il pouvait mieux observer l’ennemi. Il la vit non loin de leur position. Elle sortait, de son abdomen énorme, du fil et réparait, avec minutie, la toile abimée. Elle était plus lente que ses consœurs de la taille d’un doigt, mais bien plus grande. À en croire la longueur des pattes poilues, elle devait être de la même taille que l’orkaim. Un combat, ici, dans son antre, serait perdu d’avance. Les seules mouches qui s’en sortaient étaient celles qui parvenaient à s’échapper de la toile. Mais comment ? À la vitesse où elle travaillait à retisser son ouvrage, il ne restait pas beaucoup de temps.


Il débuta, en forçant sur son bras droit, de manière à décoller la main. Jamais, il n’avait eu d’aussi grandes difficultés à se dépêtrer d’une si fine matière. Les douleurs de l’écartèlement rejaillirent. Il était loin d’en être guéri. Mais, il devait résister. Relâcher, c’était finir ensaucissonné dans un cocon, dernier linceul avant la nuit éternelle. Il le savait.


La longue plainte de l’orkaim résonna dans tout le collecteur, sortant même par les grilles des trottoirs d’Ildebée. La souffrance fut couronnée de succès. Yurlh parvint à libérer son bras droit, jusqu’à l’épaule même. À chaque fois qu’il quittait un peu plus le fil collant, toute la toile vibrait. La gigantesque araignée se retournait alors et, de ses huit yeux noirs, l’observait.


– Que se passe-t-il ? Qui te mange pour ainsi gueuler ? demanda le comptable entendant l’orkaim. Il remuait les jambes, seule partie libre, en espérant se défaire du masque de fils collants.


Yurlh restait concentré sur sa tâche, laissant l’humain gesticuler. Cette fois, il réussit à détacher son bras gauche. Là encore, le monstre velu cessa son travail et vérifia, d’un masque insistant, s’il était urgent d’attaquer. Yurlh, lui aussi, se figea et la toisa au travers des huit trous ouvragés dans le métal de son bassinet. Ses mandibules s’écartèrent comme pour réfléchir et elle se tourna afin de continuer ses réparations. 


Alors, Yurlh banda ses abdominaux sur lesquels gisaient toujours les jambes du trésorier, qui ondulait dans l’espoir de glisser quelque part. Mais là, trop de fils lui collaient au dos, il lui fut impossible de s’en séparer.


– Aidez-moi à me retourner. Je veux voir ! insistait le comptable.


Cela rappela à l’orkaim que l’homme avait sur lui un outil qui, peut-être, serait utile. De toute sa force, il plongea le coude gauche dans la toile et la perça. L’avant-bras de l’autre côté, il chercha, balayant de la main le vide sous l’humain au manteau rouge. Et, il la trouva. Saisissant l’anelace par la garde, il tira, d’un coup sec, pour la sortir du ventre du trésorier impérial. Ce dernier émit un râle suivi d’un souffle de soulagement.


L’arme en main, Yurlh débuta de trancher, par le dessous, la toile qui entourait le reste de son corps. Chaque son, que faisaient les fils en se coupant, ne fut pas une musique appréciée par la mygale. Elle cessa de suite de tisser et coupa le fil derrière son abdomen. Les huit pattes noires et griffues, vêtues de poils reflétant la faible lumière, s’entrecroisèrent jusqu’à arriver au-dessus de l’orkaim.


Yurlh sentit le monstre le couvrir et concentra toute son attention sur lui. Elle venait pour lui administrer une dose de venin, visant à taire toute rébellion. Au moment où elle écarta ses chélicères, ornées de crochets, pour les lui planter dans le poitrail, Yurlh souleva la jambe du comptable et la lui glissa dans la gueule.


Le cri de l’homme, sentant qu’on enfonçait en lui une énorme seringue, suivie d’un liquide brulant, convainquit l’orkaim qu’elle avait mordu à l’appât. Yurlh redoubla d’efforts pour trancher la toile, tandis que l’araignée injectait toujours plus de venin, espérant endormir la proie qui détruisait sa demeure. 


Le trésorier beuglait de sentir l’intérieur de sa jambe fondre, digérée par les sucs empoisonnés. Enfin, un dernier fil tranché accéléra la déchirure de la toile et Yurlh resta pendu à quelques fils résistant encore. Dans la chute, il saisit une jambe de la fillette, l’arrachant, elle aussi, à cette prison. 


Plus bas, encore balançant au bout de quelques fils, ils virent tous deux le comptable entre les crochets de la mygale, souveraine en son domaine. Mais, ne voulant plus subir de dégâts sur sa toile, elle disloqua elle-même les quelques fils qui les rattachaient au terrible piège. Alors, ils tombèrent plus bas, dans l’eau du grand collecteur du palais d’Ildebée.

Chapitre 50 by DUBOIS SEBASTIEN

Quand ils tombèrent tous deux dans l’eau du grand collecteur, la lumière de la lampe s’éteignit aussitôt. Seuls quelques rayons de lumière transperçaient le grand cylindre de pierre qu’ils pouvaient voir de toute sa hauteur maintenant. À peine trois mètres au-dessus d’eux, on distinguait la toile avec l’araignée majestueuse tenant entre ses deux pattes avant le comptable qui geignait. Elle l’entortilla brièvement dans du fil de soie avant de le poser au milieu de son piège et revint à l’endroit où son filet était percé. 


Yurlh crut un instant qu’elle allait lui sauter dessus, mais elle s’immobilisa comme pour le regarder et commença le rafistolage du grand trou laissé par l’orkaim. Contrairement au barbare, qui tenait droit vers le monstre la petite anelace, prêt à en découdre, la fillette, qui n’avait pas pied, s’était empressée de rejoindre l’un des quatre tunnels d’où s’échappait l’eau récupérée par le grand collecteur. Elle avait choisi le plus haut des quatre qui servait à déverser le trop-plein en cas de forte pluie. Il avait bien fait son travail et se trouvait maintenant presque à sec. Yurlh la rejoignit et se mit hors de l’eau, mais toujours en observant d’un œil la menace qui vivait au-dessus. 


La gosse présenta une mèche devant la bouche du barbare. Machinalement, Yurlh se mit à souffler, tout en ne lâchant pas du regard la mygale qui tissait sa toile. Le trésorier impérial, bien que poignardé et gorgé de venin, continuait à murmurer la complainte du mourant. Par soubresauts, il reprenait du souffle et tentait de lancer des mots formant des phrases incompréhensibles. 


Yurlh avait tellement entendu les râles des blessés sur les champs de bataille, qu’il en était blasé et n’éprouvait, pour cet étranger, aucune compassion. Au moment où la fillette ralluma la lampe, un symbole dessiné sur une brique l’intrigua. Pour mieux l’appréhender, elle en rapprocha la lumière et, d’une petite main fine, elle le toucha d’une manière tendre.


– C’est… le symbole… des trois spectres


Yurlh se retourna et vit les larmes luisantes glisser sous ses yeux, le long de ses joues blanches.


– Nous sommes sur leur territoire, lui dit-elle en le fixant.


– Ils peuvent aider nous, non ?


– Non… Nous devons quitter au plus vite ces tunnels. Ils sont dangereux.


– D’accord, lui répondit Yurlh en écrasant doucement une grosse larme comme pour la consoler.


Ils s’enfoncèrent tous deux dans le couloir qui s’offrait, laissant derrière eux les gémissements de la mort interminable du comptable. La lampe éclairait le plafond bas, d’où gouttait encore l’eau évacuée de l’orage. Seuls résonnaient leurs pas dans le ruissellement d’eau au centre du couloir incurvé.


Du silence inquiétant de ce dédale souterrain, l’écho d’une voix se réfléchit sur les murs. Alors que la fillette se figeait pour ne plus faire de bruit, Yurlh tendit l’oreille à droite, à gauche, pour mieux l’écouter. Le barbare passa au-dessus de l’enfant qui, d’une main, tenta de tirer sur son pagne de peau, comme pour lui intimer de ne plus bouger. Mais Yurlh avançait dans l’espoir de trouver celle qui parlait d’une voix si douce à ses oreilles.


– Reviens… C’est les trois spectres… chuchota la fille espérant ainsi stopper le colosse.


Yurlh n’en avait nulle envie, il cherchait. Il arriva devant un petit tunnel à mi-hauteur perçant le mur, où seul un enfant pourrait se glisser. De là, il vit des halos de torches qui se rapprochaient, dans un couloir qui devait être parallèle au sien. Dans la lumière passa une personne vêtue d’une esclavine au capuchon recouvrant sa tête.


– Moïma, dit Yurlh, stupéfait de croiser, en ce lieu désert, celle pour qui il avait entrepris toute cette aventure.


La femme qui parlait n’entendit pas le barbare et continua sa discussion jusqu’au moment où Yurlh cria :


– Moïma !


Cette fois, elle avait bien entendu et ses deux acolytes aussi. L’un d’eux se précipita vers le tunnel, qui n’avait la taille que d’une fenêtre, et l’éclaira avec la torche. Yurlh lui montra son plus beau visage ou plutôt ses plus belles dents, car le haut était toujours coiffé du bassinet. La lumière du feu intense l’éblouit. Et quand il rouvrit les yeux, elle était déjà partie. Mais, il n’avait pas rêvé, car il voyait la lumière s’éloigner.


– Moïma ! cria encore une fois l’orkaim au travers du goulot. 


Ne voulant pas la perdre une seconde fois, il courut vers la gauche espérant trouver un couloir qui rejoindrait celui de sa mère.


– Yurlh, attends. Ce n’est pas ta mère.


Mais, l’appel de la jeune fille était vain. Elle dut aussi courir pour ne pas le perdre dans les ténèbres. Ses recherches furent couronnées de succès. Il trouva un couloir qui devait rejoindre le leur, puisqu’il voyait la lueur de la torche. Accélérant ses pas, il les vit entrer par une porte qui reflétait la lumière. Mais il n’arriva que trop tard, car elle se referma devant son nez.


– Moïma ! frappa-t-il de ses deux poings sur la porte, désespéré qu’elle l’abandonne une fois encore.


– Moïma ! 


Malgré ses insistantes demandes, la porte ne se rouvrit pas. Le bruit du métal vibrant contre la pierre, dans laquelle la porte était enchâssée, résonnait au rythme des coups de poing du barbare. 


Et la fillette le rattrapa, lui apportant la lumière de sa lampe à huile. Yurlh martelait toujours jusqu’à se coller la tête contre la porte et plier les genoux de désespoir.


– Moïma… Pourquoi abandonne moi ?


La grosse tête de l’orkaim était maintenant à la hauteur du visage de l’enfant. Elle vit bien glisser du dessous du bassinet, les larmes de tristesse. À la manière d’une sœur, elle les lui essuya.


– Ce n’est pas ta mère, Yurlh…


Comment pouvait-elle le savoir ? Elle qui n’était qu’une enfant rencontrée par hasard ?


– NOONN !! lui hurla dessus Yurlh.


– Comment ouvrir… porte ? dit-il en tentant de glisser l’anelace entre le chambranle de la porte métallique.


– Regarde Yurlh. Ce sont les trois spectres, parlait calmement l’enfant en éclairant de sa lampe le symbole bosselé en forme de roue dans laquelle trois visages, à la bouche déformée, criaient ensemble de douleur de n’avoir qu’un seul front fusionné.


– Nous devons quitter leur territoire au plus vite, retourner au port, essayait de le convaincre la jeune fille.


Désespéré d’être aussi près du but sans pouvoir l’atteindre, Yurlh resta accroupi au pied de la porte, à pleurer. La fillette était incapable de le tirer, bien qu’elle tentait. Rien que le bras du barbare était trop lourd à déplacer, alors même qu’il le laissait ballant de chagrin. Elle finit par s’assoir contre lui, en espérant lui apporter un peu de réconfort.

Chapitre 51 by DUBOIS SEBASTIEN

Chèl Mosasteh avait œuvré pendant plus de neuf sillons à accomplir le rite de la Concession Divine, celui-là même écrit par d’autres mains plus vives qui, en un temps, avaient ce livre en leur possession. Neuf sillons investis pour rendre ce jeune empereur immortel et ainsi s’élever au rang de l’éminence la plus importante des Cités Rouges. Chèl Mosasteh avait dorénavant ce privilège et pouvait en user et surtout en abuser. Car le temps était compté, le temps qui s’écoule inlassablement, seul capable de réduire les barreaux des prisons les mieux conçus, à de simples baguettes de bois que même un enfant pourrait briser, pensait Chèl Mosasteh, les mains appuyées sur le bastingage. 


Chèl Mosasteh, depuis qu’il profitait des bienfaits illimités de l’orkaim, avait recouvré une certaine santé. On pouvait même lire, sur sa peau, la fraicheur de la jeunesse revenir par endroits. Bien qu’il l’ait fait pour vaincre la vieillesse qui le gagnait, sa bonne santé était aussi une condition pour que le Magnus Kéol le laisse partir en voyage. Bien sûr, il n’était pas seul. Une importante garnison l’entourait dans son déplacement. Et de toute façon, Chèl Mosasteh n’en était que plus rassuré. Même si la paix avait recouvert les terres du Sud, il n’avait de cesse de penser à celui qui conspirait quelque part, celui qui jouissait de tout le temps.


Alors, Chèl Mosasteh goûtait aux joies d’une croisière sur les eaux de l’Océan Calamnite, à plusieurs lieues d’Élinéa, la capitale de l’Empire. Il avait dû repousser à maintes reprises cette traversée à cause du rite, de la guerre et de sa trop mauvaise santé. 


En partant, il avait promis à l’empereur qu’il serait de retour pour fêter, à ses côtés, le nouveau sillon, le premier qui débuterait par une paix dans le jeune empire. Mais, les vagues n’avaient pas été favorables pour garantir une traversée rapide et, de toute façon, pour Chèl Mosasteh, fêter l’arrivée du nouveau sillon était l’une de ses dernières préoccupations. Aujourd’hui, il allait mettre pied à terre sur une île restée inconnue par le commun des mortels et surtout, l’espérait-il, par celui qui avait tant d’avance. 


Le vent s’était mis à souffler, à tel point que le capitaine, au demeurant fort compétent, avait fait baisser la voile. Heureusement, ils naviguaient sur une galère et la force des rameurs aidait à se rapprocher de l’île tant convoitée. Le capitaine ventru, à la barbe rousse, s’approcha du devin et dut lui aboyer dessus pour qu’il l’entende tant le vent soufflait en bourrasques.


– Vous devriez venir vous mettre à l’abri. Là-bas, le ciel n’est pas à la fête.


Chèl Mosasteh leva les yeux et vit le ciel noir qui dominait l’horizon. Soudain, un éclair déchira les nuages, un éclair de la même forme qu’il avait vu dans le songe aux préparatifs de ce voyage. Maintenant qu’il avait la confirmation de sa vision, l’île était bien celle qu’il visait. Rassuré, il quitta la proue du navire pour aller s’abriter dans les appartements confortables de la poupe. 


Malgré la taille imposante de la kaernasse, ils étaient tous bringuebalés dedans, sans ménagement, par l’océan. Ce n’était pas la meilleure époque pour voyager. L’hiver, les mers du Sud grondaient de tempêtes.


– Tenez, buvez cette tisane ! lui lança le capitaine qui n’était nullement inquiet de la tempête à venir.


Même si le navire tanguait comme une coquille de noix, le capitaine Rulaskys, malgré son âge, avait assez d’équilibre pour rester debout. 


– Alors, c’est bon ça ? ajouta-t-il en haussant des sourcils roux et touffus.


Il avait la fâcheuse habitude de parler au devin comme à un ami. Il est vrai que, sur son navire, le capitaine restait le maître, même s’il devait entière protection au devin. Telles avaient été les paroles du Magnus Kéol en personne. 


– Ne vous inquiétez pas. Cette galère en a vu de pires !


À chaque fois qu’il sortait une phrase, c’était en gueulant, une déformation causée par son statut, s’imaginait le devin. Chèl Mosasteh ne répondait que rarement puisque Rulaskys avait l’autre habitude de finir ses phrases.


– C’est de la menthe, mais elle n’est pas comme celle de Madréas, répondit le devin en s’humectant les lèvres, toujours curieux des herbes et médicaments qu’il pouvait découvrir.


– C’est de la menthe piment de Ralianth. Un ami me l’apporte dans des pots. Je la reçois toute fraiche ! Vous ne la connaissiez pas celle-là, hein ?


Le devin lui répondit par un sourire. Rulaskys avait cette étonnante capacité, de par son attitude, de faire oublier les éléments décidés à se déchaîner dehors. Mais, la tempête eut raison de la petite discussion et, inquiet, le capitaine sortit sur le pont. Il n’y resta pas longtemps et revint informer l’importante personnalité de l’Empire qu’il transportait, des suites mouvementées du voyage, avec toute l’emphase qui le caractérisait.


– Cher ami, la tempête s’annonce grosse. Va falloir débarquer, façon ratrid qui quitte le navire ! J’ai pu repérer une crique où, j’espère, les fonds ne seront pas trop hauts. 


Le devin s’empressa d’aller chercher dans sa cabine sa sacoche de cuir qui était son plus précieux bagage et revint aussitôt auprès du capitaine. Ce dernier avait déjà donné l’ordre d’armer une chaloupe.


Une fois sur le pont, balayé par les embruns qui débordaient la coque, Chèl Mosasteh fut envahi par ce qui toute sa vie le poursuivait. La peur de mourir au ventre, il monta à bord de la chaloupe avec le capitaine Rulaskys ainsi que douze hommes et femmes. On descendait la chaloupe le long de la coque de la galère avec des cordes, son équipage dedans. Par moments, elle tapait si fort que Chèl Mosasteh croyait qu’elle allait se disloquer et qu’il finirait dans l’eau noyé. Mais, elle tint bon. Les marins relâchèrent les cordages et Rulaskys gueula à son petit équipage de souquer ferme.


– On va y arriver, parole de vieux loup de mer ! lui hurla, sur fond de tempête, le capitaine encore debout et qui visiblement prenait un certain plaisir à défier la tourmente.


Chèl Mosasteh acquiesça petitement, s’étant protégé le visage de la pluie battante. Même les trompe-la-mort les plus téméraires finissent toujours sous le couperet de la faux, pensait Chèl en voyant le capitaine debout donner la cadence. Était-ce la bedaine du bon vivant qui lui donnait pareil équilibre ? En tout cas, Rulaskys tenait debout à la proue de la chaloupe.


– Allez, virez-moi de bord qu’on prenne les vagues dans l’arrière-train !


Néanmoins, si ce ne fut pas la première ni la seconde, la troisième vague eut raison de son aplomb et le força à s’assoir aux côtés du devin. On aurait dit qu’il faisait nuit tant le ciel était chargé de nuages noirs. Partout, les éclairs criblaient l’horizon. Ne fut-ce qu’un instant, Chèl Mosasteh vit dans le ciel, entourant l’unique colline, l’objet de sa destination se dessiner par la foudre : le symbole des trois fils de Thurl, suivi d’un tonnerre assourdissant.

Chapitre 52 by DUBOIS SEBASTIEN

Sous la pluie drue, ils accostèrent sur la plage de l’île au nom inconnu. Les nuages tapissaient le ciel de leur noirceur et mêlaient leurs méandres aux vagues déchaînées. L’horizon se fendait d’éclairs illuminant les pourtours de l’île. Sur la plage, on pouvait voir, par intermittence, le squelette d’un vieux navire, enseveli de moitié, dans le sable.


– Allons là-bas, nous abriter, cria le capitaine en indiquant la carcasse encore debout du bateau.


La coque était éventrée par bâbord et faisait face à la mer. De là, ils pouvaient regarder toute la crique et la galère impériale malmenée par les flots. La pluie s’abattait en seaux sur le pont, au rythme des bourrasques.


– Est-ce bien raisonnable de se protéger sous une coque centenaire ? dit le devin en scrutant le bois ancien du colossal navire.


– À ce point, centenaire ! Vous croyez ? discutait Rulaskys pendant que les soldats continuaient à réunir l’équipement prévu pour l’exploration.


– Ce sillon, il soufflera la 129ème bougie de son naufrage, ce fier vaisseau de trois-mâts, déclamait le devin, d’un air quelque peu nostalgique.


– Vous en parlez comme si vous l’aviez connu. Vous n’êtes pas si vieux, quand même ? continuait Rulaskys en ne prenant nullement ses propres paroles au sérieux.


Le devin, qui aimait entretenir un climat de mystère autour de sa personne, se retourna lentement vers le capitaine à la manière d’un revenant.


– Devin, je suis devin. Et comme mon titre le dit si bien, je l’ai deviné.


Rulaskys était le genre de personne à ne pas se laisser impressionner facilement. Toutefois, la manœuvre de Chèl Mosasteh eut pour effet de lui remonter un frisson dans l’échine. 


– Et quel était son nom, à ce grand vaisseau ? demanda Rulaskys, cette fois d’un air plus solennel. 


Bien qu’il fût du genre bon vivant, il ressentait de la compassion pour un tel vaisseau qui avait rendu l’âme, même si c’était cent-vingt-neuf sillons plus tôt.


L’Expiation, premier du nom. Il avait été assigné à la mission qui nous oblige en ce jour à supporter pareille tempête, ajouta Chèl Mosasteh en écartant les bras comme pour dire la mesure.


– Qu’était-il venu expier en de si lointaines contrées ? continua Rulaskys, espérant que le devin chasserait les inquiétantes pensées qui s’étaient infiltrées dans son esprit.


– Tous les péchés de ce monde, cher capitaine, répondit le devin, toujours de l’air d’en savoir plus, sans vouloir en révéler davantage.


Rulaskys observa sa kaernasse balancée sur les vagues. Au fond de lui, il pria Worh, le maître des océans et des profondeurs, d’épargner, ce jour, son navire et l’équipage, qu’il avait dû abandonner, pour accompagner l’intrigant personnage qu’était le devin. Puis, il se mit dans l’idée de faire le tour de l’équipement pour y glaner une lanterne.


Quant au devin, il s’était assis sur une caisse et regardait les rouleaux se déverser sur la plage. L’eau arrivait jusqu’à ses pieds, glissant et remontant plusieurs mètres sur le sable. La tempête grondait, mais elle était très loin d’être l’égale de celle qui avait précipité l’Expiation, ici, sur l’île, l’ancrant définitivement à sa dernière demeure.


À l’époque, ce dut être un ouragan que seul Worh aurait été capable de déchaîner. Ils avaient dû se concerter là-haut pour libérer une telle explosion de forces. Quelles tractations avaient été scellées entre les dieux ? C’est à cela que Chèl réfléchissait alors qu’autour la lumière des lanternes à faisceau inondait maintenant l’atmosphère. On voyait mieux les gouttières passer par le pont.


Peu à peu, l’orage déclina en vigueur. Le capitaine fut soulagé de voir hisser sur le pont de la kaernasse le drapeau rouge aux couleurs de l’Empire, signalant que le navire n’avait subi aucune avarie majeure.


– Croyez-vous que l’Expiation recèle encore quelques trésors  ? questionna le capitaine pour saluer la fin de l’orage.


– Aucun qui ne brille à vos yeux, j’en ai peur.


Le devin parlait avec tant de conviction qu’il semblait avoir vécu l’époque du naufrage.


L’Expiation dut attendre sept lunes vertes avant de se voir sauvée par le Repentir. Les rescapés, s’ils avaient survécu au terrible naufrage, durent endurer une solitude plus horrible encore. 


– Seuls. Entre rescapés, on n’est jamais seuls ! Croyez-moi pour avoir déjà fait naufrage ! Une fraternité se crée, la fraternité qui vous sauve ! tenta Rulaskys de défier le mauvais ton de voix du devin, devant l’auditoire qui avait grossi des douze marins.


– Soixante-dix-huit rescapés, ici même, terminèrent de souffrir, abandonnés dans la folie la plus absolue.


Pour le capitaine, le devin devait broder pour imposer son étrange façon de donner du moral.


– Mais, alors pourquoi donc le Repentir, selon vous, est-il venu les sauver ? demanda Rulaskys, cette fois, certain d’avoir piégé le devin à son propre jeu.


Chèl Mosasteh se délectait d’en arriver à cette dernière question où il allait définitivement imposer le ton du reste de leur séjour sur l’île.


– Pour retrouver ce livre ! s’exclama le devin, en sortant de sa sacoche le livre de la Concession Divine.


Tous les soldats furent surpris par la fin de l’histoire. Rulaskys, voyant les visages défaits de ses marins, balaya l’air de sa main.


– Une bien belle histoire que vous venez de nous conter là, mon ami. Mais pour la connaître autant dans les détails, il aurait fallu en être. Et, bien que vous me sembliez d’un âge vénérable, je ne connais personne ayant pu vivre plus de cent-vingt-neuf sillons et douze de plus, si à l’époque vous n’aviez été que mousse. Or, à en croire votre pied marin, mousse, vous ne l’avez jamais été. Vous avez, je pense, passé trop de temps à lire des livres et ces histoires vous sont montées à la tête.


L’auditoire commençait à reprendre les rides du sourire.


– Allez, sortez-moi un tonneau de pétrum, qu’on se lave le gosier de tous ces jolis mots. Ensuite, nous attaquerons la marche vers la colline. N’est-ce pas, monsieur le devin ? dit Rulaskys lui tendant une bolée d’alcool parfumé.


Le devin la prit d’une main hésitante, démontrant que ce n’était pas dans ses habitudes.


– Au moins, cette histoire aura eu l’avantage de donner, à cette île, un nom. Nous l’appellerons l’île de l’Expiation. Bien qu’il ne m’enchante guère, je le préfère à arpenter des terres sans nom. 


Voyant le devin qui touchait des lèvres sa bolée, il continua :


– Allez allez ! N’ayez crainte. Ce n’est là que de l’alcool, rien en comparaison d’un naufrage et d’une folie collective, conclut Rulaskys, heureux d’avoir renversé la tentative de coup d’État du devin.

Chapitre 53 by DUBOIS SEBASTIEN

L’île, qui devait être merveilleuse quand elle était ensoleillée, avait des atours lugubres, sous les nuages sombres de la tempête terminant son passage. Chèl Mosasteh était sorti de l’abri de l’épave pour observer les collines. Par endroits, le ciel lourd se perçait d’éclaircies, illuminant brièvement les feuillages denses de la jungle qui les séparaient de la colline. Une jungle épaisse qui, si le récit du devin n’avait encore fait trembler personne, allait emporter le moral qui les rattachait encore à la civilisation. 


Les soldats rouges sortirent les couteaux à dépecer, sortes de machettes à la lame large, capables de tailler les lianes les plus tenaces et débutèrent la traversée de la jungle. Au premier coup de lame, ils entendirent des bruits stridents. C’était surement quelques grands oiseaux qui s’étaient abrités sous les feuillages, se protégeant des pluies torrentielles, dérangés par la venue des explorateurs qui traitaient leur habitat sans aucun ménagement. Les hommes se regardèrent intrigués et, toujours là pour donner le coup de fouet au moral des troupes, Rulaskys brailla pour imiter l’oiseau, façon de détendre l’atmosphère.


– Coua coua coua ! Du nerf, vous autres. Faut avancer si on n’veut pas se retrouver sous l’orage suivant, ajouta Rulaskys.


Chèl Mosasteh cherchait entre les feuillages des indices pouvant lui indiquer la voie. Mais, ils étaient trop épais pour y voir quoi que ce soit. De plus, le manque de soleil n’aidait pas.  


Alors qu’ils progressaient à force de coups de bras, l’un des soldats cria d’horreur. Il avait, par la dernière liane tranchée, mis à jour une antique colonne en pierre blanche qui n’était autre que le pied d’une arche solitaire. La colonne nacrée n’aurait pas été terrifiante si elle n’avait été ornée de dizaines de têtes sculptées. Les visages étaient déformés comme s’ils avaient été fondus les uns avec les autres, formant une seule et même créature.


« Quelle sorte d’inspiration maléfique a pu dicter les mains d’un tailleur de pierre pour réaliser pareille œuvre ? se demanda le capitaine. »


Tous les porteurs ne purent qu’aller l’observer, laissant transpirer le début d’une inquiétude collective. Il était difficile à Rulaskys de tourner la découverte en dérision. Lui-même en était affecté. Quant à Chèl Mosasteh, c’était tout le contraire, il démontrait une certaine satisfaction d’avoir trouvé ce que visiblement, depuis le début de la journée, il cherchait. Lentement et avec beaucoup de respect, il caressait les visages à hauteur de sa tête, comme s’il venait aux retrouvailles de vieux amis, chers à sa personne.


– Nous l’avons retrouvée, enfin, dit-il doucement comme s’il parlait à l’arche elle-même.


– Il faut dégager ici et là, ajouta le devin indiquant les restes des lianes à trancher pour parvenir à passer sous l’arche elle-même.


– Mais à quoi cela nous servira de passer sous cette arche alors que l’on peut tout simplement passer à côté, comme ça ? indiqua Rulaskys en donnant deux coups de machette aux branches.


– Allons, allons, mon cher capitaine. Ce ne sont pas quelques immobiles et muettes têtes en pierre, qui plus est, qui vont vous forcer à changer votre route, prit un malin plaisir Chèl à lui dire.


– Que ceux qui souhaitent passer à côté me suivent, dit Rulaskys en lâchant une grimace de dépit au devin.


Seuls trois soldats passèrent sous l’arche, devançant le devin des Trilunes, pour lui ouvrir la voie. Ensuite, il fut plus simple au devin d’imposer la trace à suivre, car seul lui semblait connaître le chemin.


Peu à peu, l’obscure jungle se piquait de rayons de lumière. Enfin, à force d’efforts répétés, les flancs pelés de la colline se dessinèrent. Chèl Mosasteh la gravit juste assez pour surplomber la jungle. Il regarda, en arrière, l’arche afin de déterminer une direction. Et puis, il intima au groupe de soldats d’aller chercher ce qui devait être une cavité creusée dans la colline.


Il ne fut pas simple de la retrouver, car elle avait été en partie bouchée par des éboulis de pierre. Les hommes débutèrent de la déblayer et la journée avançant, le capitaine ordonna d’ici monter le camp. Les soldats, fourbus d’une journée longue et chargée d’émotions, saluèrent le futur repos. 


Le devin, qui devait partager la tente avec le capitaine, mit un certain temps à s’endormir. Chèl Mosasteh était assis sur une chaise que lui avait montée une combattante fort habile. Et le livre était posé sur un lutrin de voyage. Il feuilletait son gros livre à la couverture de cuir fripé, sous la lumière de bougies balayées par les vents qui avaient repris de souffler. La nuit, les toiles de tente s’illuminèrent des violents éclairs qui avaient décidé de revenir hanter l’île et ses explorateurs.


Au matin, le premier debout, au grand étonnement de tous, fut le devin. Lui-même ordonna que l’on reprenne au plus vite, les travaux de déblaiement. Il leur fallut quand même toute la matinée, à dix, pour casser les pierres et dégager l’accès à l’escalier qui s’enfonçait dans la colline. L’escalier avait été taillé à même la pierre, une pierre blanche qui faisait penser à de la craie. Plusieurs torchères avaient été allumées pour bien éclairer la procession des douze explorateurs.


– Tout cela date de l’époque du vaisseau l’Expiation ou cela a été bâti avant ? demanda le capitaine démontrant son intérêt pour le lieu.


– La construction du tombeau a été achevée avant l’arrivée de l’Expiation, expliqua le devin.


– Nous allons donc visiter un tombeau. Ce devait être un sacrément grand roi pour avoir droit à autant d’égards, lança, au hasard, Rulaskys.


– Une reine, vous devriez plutôt dire, précisa Chèl Mosasteh.


– Ah bon, une reine. Le tombeau doit receler des trésors magnifiques alors ? ajouta le capitaine les yeux brillants d’excitation.


– Est-ce votre côté pirate des mers qui vous fait autant saliver ? questionna le devin tout en continuant de gravir les marches.


– Ce n’est pas tous les jours que l’on part sur une île déserte à la découverte d’un tombeau oublié, répondit Rulaskys aucunement vexé par la remarque.


– Je crains devoir vous décevoir, capitaine. Normalement, si tout est comme je l’espère, notre voyage devrait prendre fin devant les portes du tombeau.


Rulaskys ne comprit pas très bien pourquoi venir jusqu’ici contempler des portes. Aussi, le devin avait la mauvaise habitude de parler en énigmes et le capitaine avait appris à l’accepter. La lumière des torches éclairait et se reflétait sur les murs blancs. Rulaskys en toucha les côtés qui lui laissèrent une fine pellicule de poudre blanche.


– On dirait de la craie ! remarqua le capitaine.


– C’est du talc, une pierre assez tendre où il est facile de creuser, précisa Chèl Mosasteh.


– Ha, nous y voilà enfin ! s’exclama le devin.


L’escalier se séparait en trois escaliers distincts qui se terminaient par trois portes identiques. Elles avaient été taillées dans la pierre et avaient chacune la même décoration : un disque bosselé dans lequel trois visages, à la bouche déformée, criaient ensemble de douleur de n’avoir qu’un seul front fusionné.


 Les limites des portes étaient parfaitement visibles sur les parois blanches aux brillances nacrées, puisque leur contour était dessiné par une sorte de trait noir et épais de plus de deux doigts.


Aussitôt arrivé en haut, le devin exigea qu’on éclaire consciencieusement le contour de la porte de gauche. Il se mit à l’observer, le toucher d’une manière des plus méticuleuses. À tel point, que le capitaine intima à ses hommes de le laisser en paix.


– C’est parfait, parfait, répétait inlassablement le devin.


Seulement une fois qu’il eut terminé l’examen de la première porte, Rulaskys se permit d’intervenir.


– Tout se passe comme vous voulez ? Dois-je faire apporter le reste du matériel ? lui demanda le capitaine.


Le devin, qui était dans ses pensées, ne comprit d’abord pas.


– De quel reste parlez-vous ? lui demanda-t-il alors.


– Les marteaux et les burins pour ouvrir. Pardi, dit Rulaskys le sourire aux lèvres.


Chèl Mosasteh reprit en faisant non de la tête.


– Je vous l’ai dit. Notre voyage s’arrêtera ici et pour le plus grand soulagement de tout l’équipage, croyez-moi.


– Et le trésor ?


– Oubliez le trésor. Ici, il n’y a pas plus grande récompense que de laisser ces portes définitivement fermées.


Rulaskys balaya l’air de la main pour dire qu’il en avait fini avec ces histoires, quelque peu déçu par cette fin malheureuse à ses yeux. Le devin reprit ses observations et en termina avec la seconde et la troisième porte. 


Pendant ce temps, seul, Rulaskys s’était assis sur les marches à savourer le décor, à défaut de trésor. Car de toute sa longue vie, il n’avait jamais visité un endroit aussi mystérieux. Et quand le devin en termina avec ses parfaits, Rulaskys l’attendit pour redescendre. Bien mal lui en pesait de ne pas découvrir le tombeau de la reine, il avait compris que les portes resteraient scellées.


– Alors, nous avons traversé l’océan, bravé la tempête et la jungle, pour simplement vérifier si des portes étaient toujours fermées ? commença Rulaskys sur un ton de grande déception.


– Pour être exacts, nous avons fait cette aventure afin d’être sûrs que ces portes n’aient jamais été ouvertes. Le scellement de poudre de jais étant intact, c’est le cas. Maintenant, je suis parfaitement rassuré.


Ils descendaient tous les escaliers de talc aux reflets de nacre, soulevant la fine poudre blanche.


– Si nous n’avons découvert aucune pièce d’or, j’ai quand même mis à jour, entre deux marches, dans un tas de poussière, ce bout de tissu. Peut-être était-ce un morceau du linceul de la reine ? dit Rulaskys en tendant un bout de lin, teinté de noir, au devin.


Chèl Mosasteh le prit dans ses mains et s’arrêta aussitôt, comme s’il avait vu un fantôme. Il porta le morceau de lin devant ses yeux et, à la lumière d’une torche dit, pour la plus grande satisfaction du capitaine :


– Qu’on aille chercher les marteaux et les burins !

Chapitre 54 by DUBOIS SEBASTIEN

– Tu parles langue à moi ? questionna le barbare.


– Non pourquoi ? répondit la fillette toujours assise à ses côtés. 


Et pourtant, elle savait que moïma voulait dire maman, au fond d’elle, sans l’avoir appris de nulle part.


Moïma, ça veut dire maman parce que ça y ressemble, lui dit-elle.


– Derrière porte, maman à moi, lui dit Yurlh en se tournant vers elle comme un enfant de son âge.


Si lui était un colosse de deux mètres vingt de haut et cent-soixante kilos, alors qu’elle n’en pesait à peine trente, elle partageait sa peine immense.


– Je n’ai plus ma mère. Elle est morte depuis longtemps, je crois, lui dit-elle en mordillant ses genoux. Je n’ai plus qu’un frère…


– Moïma derrière porte. Moi attendre qu’elle ouvre.


La petite fille trifouillait sous ses vêtements, dans l’aumônière qui y était cachée et en sortit une sorte de portefeuille en cuir. Devant les yeux du barbare, elle la laissa se déplier d’elle-même.


– Tadaa ! fit-elle en même temps que se dévoilait une série de crochets, tous enfilés dans le portefeuille de cuir, à la manière d’aiguilles de couturière.


Le barbare regarda ses petits instruments, intrigué. La fillette se releva et se tourna vers la porte.


– Rha, pas de serrure. Elle doit être fermée de l’intérieur. Ou alors, peut-être…


Elle investigua le symbole des trois têtes hurlant de désespoir, du bout des doigts, pour y trouver ce qu’elle cherchait.


– Elles sont là, les malines, dit-elle en montrant une bouche déformée.


– Mais, mais… continuait-elle, tout en tâtonnant les autres bouches.


– Mince, il y a trois serrures, Yurlh. Je fais quoi ?


Yurlh n’avait pas tout saisi des futurs plans de sa jeune amie. Comment voulait-elle défoncer une porte tout de métal faite, avec de si petits bouts de fer ?


– Là, ce sont des serrures, dans lesquelles on enfonce des clefs. Ça sert à ouvrir la porte. Mais, une seule doit être la bonne ou quelque chose comme ça.


– Celle-là ! pointa du doigt Yurlh, d’une façon tout à fait hasardeuse.


– Hihi, rigola l’enfant. D’accord, on va ouvrir celle-là. Ce doit être la bonne. 


Avec le colosse, elle prenait cela comme un jeu. Ils avaient vaincu la pieuvre des réserves d’eau potable et déjoué le piège de l’araignée géante du grand collecteur. Alors, les humains des trois spectres lui paraissaient bien moins effrayants.


Elle approcha la lampe à huile afin d’éclairer le trou de la grosse serrure d’acier. Le mécanisme aurait été des plus complexes pour un œil moins aguerri. Pour elle, c’était une langue facilement décryptable. Elle en avait appris les rudiments auprès d’un maître et elle était particulièrement douée. 


Elle choisit le quatrième et le sixième crochet de son étui qu’elle avait posé par terre. Elle demanda au barbare de lui tenir la lampe alors qu’elle enfonçait les crochets tenus par ses deux petites mains agiles. La serrure laissait entendre des cliquetis qui sonnaient tous pareils aux oreilles du barbare. Mais pour la fillette, ils racontaient chacun quelque chose de différent.


– Nous y sommes presque. Elle ne va pas tarder à s’ouvrir.


Yurlh commençait à remuer des doigts de pied de l’excitation que lui communiquait l’enfant.


Soudain, le dernier cliquetis qu’ils entendirent fut suivi d’un gros son sourd, sous leurs pieds. La dalle, qu’ils croyaient de briques, s’ouvrit d’un coup. Ses mains tenant les tiges métalliques, la fillette n’eut pas le temps de s’accrocher à quoi que ce soit et elle disparut, en criant, dans le trou noir en dessous.


Quant au barbare, l’instinct du survivant lui avait fait écarter les bras, la trappe n’étant pas faite pour d’aussi gros spécimens. Seules ses jambes pendaient dans le vide. Yurlh entendit la voix aigüe dévaler un long toboggan pour s’éteindre plus bas. Il aurait pu aisément remonter à la force des bras, mais il lui était impossible de laisser disparaitre sa nouvelle amie. 


Alors, il lâcha prise pour glisser lui aussi sur les parois lisses et humides. La chute se termina sur un sol pavé et dur pour les fesses de chacun. Fort heureusement, il n’y avait là aucun pieu qui les attendait, sauf peut-être quelques débris ronds qui venaient de s’écraser sous le poids de l’orkaim. 


Une fois encore, de lumière, il n’y en avait plus. Car Yurlh avait lâché la lampe juste avant de tomber pour avoir les mains libres de se rattraper. Elle était restée coincée entre la trappe et le rebord du couloir. Tous deux, dans le noir absolu, ils geignaient, en silence, des contusions de la dégringolade, car nul ne savait quelle autre créature pouvait être tapie ici. 


Et puis, ils entendirent la trappe d’en haut se refermer, ce qui libéra, de son équilibre incertain, la lampe à huile. Le bronze rebondissant dans la glissière eut un bruit des plus agréables à leurs oreilles. L’enfant qui avait l’ouïe fine, détermina avec aisance l’endroit du point de chute de la lampe et la récupéra. 


Elle sentait le corps imposant du barbare à ses côtés et sa bouche qui s’était rapprochée, attendant de souffler sur la mèche en coton. L’aumônière les gardait toujours mouillées de leurs précédentes aventures. Seul le son du souffle mesuré de l’orkaim trahissait leur présence. Puis, les petits entrechocs lumineux des silex embrasèrent la mèche, allumant la lampe. À la lumière, la fillette vida ce qui lui restait de sa flasque d’huile.


– Plus une goutte, dit-elle accompagnée d’un sourire pincé.


La flamme prenant peu à peu de la hauteur, les contours de la pièce se dessinèrent dans l’obscurité. La chose ronde brisée dans la chute de l’orkaim n’était autre qu’un crâne dont seule la face était encore intacte. Tout autour d’eux, des ossements jonchaient le sol, preuve qu’ils n’étaient pas les premiers à tomber dans le piège. Mais alors, qui était responsable de ces cadavres ? Yurlh s’était mis sur les pieds, accroupi, tournant, cherchant un ennemi encore caché dans ce qui restait de coins sombres. 


La salle était petite et la lumière, maintenant, en éclairait l’ensemble. Une herse quadrillée de larges barreaux plats de métal, rivetés aux croisements, semblait interdire l’accès à la sortie. Juste derrière, une lourde porte en bois munie d’un judas fermé, à hauteur du bassin du barbare, restait close. Ils étaient tombés par la paroi faisant face à cette porte d’où le trou du toboggan était encore visible. 


Yurlh, finalement, trouvait qu’ils avaient progressé dans leur exploration. Les crânes ne lui inspiraient aucune peur. Il alla à la porte pour voir s’il pouvait la pousser. La jeune enfant ne partageait pas son indéfectible optimisme et observait, frissonnante, leur nouvelle prison.


– C’est les trois spectres. Ils nous ont piégés et vont nous dévorer, dit-elle d’une voix tremblante.


Yurlh glissa sa grosse main dans un carré de la herse, entre quatre barreaux entrecroisés, pour atteindre la porte et la pousser, mais elle était fermée. Il commença par taper dessus, faisant résonner le bois épais. À en croire le jeu de la porte, elle devait être bloquée derrière par une barre en son milieu.


Quant à l’enfant, après avoir fait le tour des quatre murs, elle leva la lampe vers le haut pour en éclairer le plafond. Il était élevé et, dans la faible luminosité, elle vit briller les reflets des pieux en fer enchâssés dans le plafond, pointant vers eux deux.


– C’est un piège, un horrible piège, Yurlh, lui dit-elle en murmurant.


Yurlh continuait de frapper sur la porte, plus spécialement à l’endroit du judas, espérant faire céder la fermeture.


– Yurlh, arrête. Ils vont savoir qu’on est là. Arrête ! cria l’enfant pour qu’il l’entende.


Le barbare cessa et regarda dans la direction où la main de l’enfant pointait avec la lampe. Dans le silence, il découvrit avec quel machiavélisme les humains pouvaient construire leurs cellules. Plus un son, plus un bruit, retenant leur respiration, ils entendirent alors le mouvement d’un infernal mécanisme.

Chapitre 55 by DUBOIS SEBASTIEN

Yurlh, consterné, vit le plafond de la cellule hérissé de pieux se rapprocher lentement, comme la mâchoire immense d’un monstre d’acier. Ils étaient là, tous deux, piégés dans sa gueule. L’instinct prit soudain le dessus et, tel un loup apeuré, il saisit la fillette, l’emporta rapidement vers l’ouverture par laquelle ils étaient arrivés, pensant qu’elle arriverait peut-être à y grimper. Ils n’avaient que peu de temps avant que les pieux menacent de la fermer. Il la souleva et la percha à l’intérieur du toboggan. Elle lui tendit la lampe.


– Tiens, je n’en aurai plus besoin.


– Monte. Va-t’en ! lui dit-il.


Elle serra les bras autour de son cou et lui baisa la joue. Yurlh dut tirer fort sur les vêtements de la fille pour s’en détacher. Une fois dans le trou, elle écarta les bras, à la manière d’une crucifiée, pour se maintenir dans la glissière. Lui était triste, mais avec une pointe de satisfaction d’avoir déjoué ce piège.


– Ton nom. Pas connaître ton nom.


– Dem. Pour toi, je serai Dem, lui dit-elle en pleurant de le voir ainsi livré à la bête aux crocs de fer.


Yurlh, avec la lampe dans la main, plia les genoux, histoire d’être un peu plus éloigné des pieux qui avançaient inlassablement. Le cliquetis des roues dentelées qui s’entrecroisent emplissait toute la cellule. Yurlh se tourna vers la dernière issue possible et s’y jeta, les mains en avant. Une fois la lampe posée à ses pieds, il saisit la herse et la secoua vigoureusement.


– Rrrr, grognait-il en la remuant dans tous les sens, créant un vacarme assourdissant. La herse tremblait d’être ainsi malmenée par un colosse à la force surhumaine. Bien qu’elle ne montrait aucun signe de faiblesse, Yurlh continua plus violemment encore. Il n’avait que cette seule issue s’il voulait s’en sortir et il n’était pas du genre à attendre de mourir. 


La fille, au travers des pieux, qui maintenant barraient le passage, vit son ami Yurlh se débattre telle une bête condamnée. Elle pleurait à grosses larmes. Car cette fois, ce n’était pas un monstre de chair et de sang, mais un piège de métal qui ne s’arrêterait qu’une fois le barbare transpercé.


Yurlh donnait des coups d’avant en arrière, les poings serrés entre les barreaux plats d’acier. Avec tout le poids de son corps, il forçait. On entendait trembler la herse dans tous les murs. Cela devait résonner bien au-delà. Comme si le plafond d’épieux avait entendu, il se mit à descendre plus vite. Peut-être que quelqu’un actionnait une roue et se trouvait terrifié d’avoir pris au piège une bête aussi enragée ? 


Le plafond de bois passa devant les yeux de l’enfant, qui devenait maintenant pour elle un plancher. Curieuse et déterminée de ne pas laisser mourir son seul ami, elle se lança dessus, à la recherche de quelque chose qui ralentirait son infatigable course.


– Moïma ! hurla Yurlh, dans l’espoir qu’elle l’entendrait et qu’elle ferait taire cette infernale machine.


Toujours cramponné aux barreaux, seuls véritables obstacles qui lui barraient le passage, Yurlh continuait de se balancer de tout son poids. Et d’un coup, la herse fit un bruit plus aigu. En effet, entre deux barreaux croisés, non loin des poings de l’orkaim, un rivet venait de céder, laissant du jeu entre les fines plaques métalliques. La herse n’allait pas résister éternellement et Yurlh le sentait entre ses mains. Il leva la tête pour voir à quel niveau se trouvaient les pics. Ils n’étaient plus très loin. Pour Yurlh, il ne restait plus beaucoup de temps avant de devoir se baisser pour repousser le moment de la mort. 


La fille marchait accroupie sur le plafond devenu plancher, sentant qu’il descendait avec elle, sous ses pieds. Ses yeux s’habituèrent vite à la noirceur du lieu, même s’ils étaient encombrés de larmes. Au début, ses genoux butèrent sur la garde des pieux. Elle aurait pu tenter d’en décoincer pour les enlever, mais il lui aurait fallu la force de son ami pour le faire. Alors que le plafond continuait sa descente, elle vit, dans un angle, l’une des chaînes qui le maintenaient et par laquelle il était actionné. 


« Si je trouve un moyen de la détacher, cela brisera l’équilibre et coincera le plafond dans les murs de la cellule, comme un tiroir d’une table que l’on ne tire pas droit, pensa-t-elle. »


Elle se pencha sur l’attache de la chaîne, mais le manque de luminosité l’empêchait de la voir distinctement. Soudain, un filet de lumière bienvenu la lui éclaira.


Yurlh, en dessous, ne s’était pas arrêté de faire trembler la herse et les murs. Il avait fait sauter un second rivet et s’attaquait au troisième. Tellement il forçait sans retenue que ses mains avaient teinté de sang les barreaux plats. Même si la herse montrait des signes de faiblesse, les pieux n’allaient pas tarder à transpercer sa tête. 


– Yurlh, Yurlh, écoute-moi ! tentait de se faire entendre la fillette. C’est moi, Dem, ton amie. Va au bout du mur, dans l’angle. Va !


Dans sa fureur, Yurlh entendit la petite voix au-dessus, mais ne comprit pas ce qu’elle lui intimait de faire. L’enfant attendit un instant et reprit. Elle savait qu’il n’avait pas compris ce que voulait dire angle


– Suis mes pas, Yurlh. Suis-les ! lui cria-t-elle, la bouche collée à la commissure du plafond et du mur, là où il y avait un espace assez large pour qu’il coulisse.


Puis, elle courut dessus comme un éléphant, pour faire résonner ses pas. Yurlh lâcha la herse, son seul espoir de sortir vivant. Au fond de lui, il savait que Dem pouvait le sauver, car jamais elle ne l’aurait condamné. Arrivé dans l’angle, il lui dit : 


– J’y suis.


Déjà, les pieux étaient arrivés au niveau de sa tête. Il lui fallait maintenant rester les genoux pliés pour ne pas les toucher.


– Lève les bras, Yurlh, jusqu’au plafond.


Il fut facile à Yurlh de passer ses bras entre les pieux, car ils étaient largement espacés entre eux. Heureusement encore, les pics faisaient moins d’un mètre de long, c’était bien assez pour embrocher les prisonniers. Ses mains touchèrent, à plat, l’angle du plafond.


– Pousse Yurlh, de toutes tes forces ! lui cria-t-elle, voulant lui insuffler l’énergie du désespoir. 


Yurlh, en dessous, banda les muscles et déploya une force inouïe pour soulever ce plafond épais de bois, enchâssé de plus de deux-cents pieux de fer. Et, elle sentit sous ses pieds, le plancher se relever. Soudain, d’un coup, tout le plafond se grippa entre les murs, dans un grincement strident.


– T’as réussi, Yurlh ! Tu l’as vaincu !


Le résultat était là. Le plafond restait bloqué et ne descendait plus. Aussitôt, Yurlh retourna à la herse et redoubla d’efforts pour la défaire. Comme une hyène dévorant une carcasse, il força sur les barreaux, les faisant trembler, jusqu’à faire céder chacun des rivets.


Dem, quant à elle, alla jusqu’au filet de lumière pour y jeter un œil. Il s’était agrandi, ce filet lumineux, pour dessiner le début d’une trappe qui devait être celle utilisée dans l’entretien du piège. Là, elle vit un petit homme aux bras musclés et à la tête anormalement grosse, qui actionnait une roue horizontale. Il venait tout juste de s’apercevoir que la chaîne, qui normalement devait rester tendue, était devenue lâche. Intrigué, il quitta les lieux pour sortir par une porte.


Dem saisit l’occasion pour pousser la trappe, qui s’ouvrit. Et de là, elle descendit dans la salle, juste éclairée d’une torche. 


Yurlh, toujours affairé à détruire les barreaux métalliques, eut la surprise de voir le judas s’ouvrir. Derrière, un visage, aux traits épais et affublé d’un gros nez rougeaud, l’observa.


– Qu’est t’as fait, hein ? Qu’est t’as cassé ? gronda vite le nain, visiblement énervé.


Yurlh, pour montrer qu’il n’était plus très loin de venir à bout de la herse, colla sa tête aux barreaux.


– Moïma. Va dire à moïma j’arrive, dit-il, sur un ton plutôt inquisiteur.


Le temps de l’innocence avait, ce jour, pris fin. 


Le nain fut surpris, recula et eut tellement peur qu’il tomba à la renverse, se prenant dans un pavé mal ajusté du sol. Il se releva et retourna aussi vite qu’il put dans la salle de la roue et s’empressa de la tourner dans le sens inverse, espérant ainsi décoincer le piège.


Au passage, il ne vit ni la trappe à demi ouverte ni la jeune enfant glissée derrière le pied de la roue horizontale. Et, dans l’empressement d’actionner la roue pour recaler son plafond amovible, il ne sentit pas la petite main agile lui dérober le trousseau de grosses clefs qui pendait, attaché à sa ceinture. La seule chose qu’il entendit, fut la porte se claquer et la serrure de l’extérieur se verrouiller.


Yurlh avait maintenant tordu deux barreaux dans la hauteur et carrément défait trois autres, dans la largeur. Il était encore à écarter un quatrième quand la porte juste derrière s’ouvrit. Ce n’était pas le nain, mais Dem qui l’accueillit, le sourire aux lèvres. Quand Yurlh traversa, la tête en premier, la herse complètement distordue, Dem se jeta à son cou, remplie de soulagement.


– Je m’appelle Demnukys, lui glissa-t-elle dans l’oreille, maintenant qu’elle avait tout son temps.

Chapitre 56 by DUBOIS SEBASTIEN

Le nain était encore affairé à relever le piège coincé entre les murs. Ils l’entendaient derrière grincer. Le couloir était étroit et sombre. La lampe bienvenue de Demnukys éclairait ses bas contours. Ce n’est qu’arrivés en son bout, en même temps de découvrir une porte de bois armée de clous carrés et pointus, que le son de la salle piégée se tut. 


Dem inspecta le levier de fer qui servait à ouvrir et le tira vers le bas. Doucement, elle poussa la lourde porte dans la crainte de découvrir ce qu’il y avait derrière. Yurlh s’était vouté le dos pour ne pas toucher, avec son casque, le plafond. Il était prêt à bondir sur la première menace venue, les mains écartées.


Les gonds rouillés grincèrent d’être trop peu utilisés. Devant eux, éclairé de torchères, un escalier de bois rudimentaire, sans rambarde, montait le long d’un mur d’une salle carrée. En haut, ils pouvaient voir la lumière éclairer l’arche d’une porte et surtout entendre marmonner au moins deux personnes.


Cachée dans la pénombre du couloir, la fillette éclaira avec la lampe le bas de son visage pour que le barbare remarque bien son doigt barrer sa bouche, en faisant chuuut. En même temps, elle s’aperçut qu’il avait les mains vides. Avec des gestes, elle tenta de lui demander où était passée l’anelace qu’ils avaient récupérée dans le dos du comptable.


– Lâchée quand moi tombé dans trappe, répondit Yurlh de sa voix caverneuse.


L’enfant réitéra le chut avec le doigt en travers de ses dents. Si le colosse ne percevait pas la proximité du danger, elle savait ô combien les ennemis étaient proches. Avec Yurlh, elle n’en avait pas peur, bien au contraire. Mais, elle voulait garder l’effet de surprise. Dans le silence, elle lui écarta les doigts de la main gauche pour lui enchâsser les clefs du trousseau ravies au nain. Yurlh comprit vite que les clefs pouvaient faire de son poing une arme redoutable.


Puis, longeant le mur, collée sous les appliques soutenant les torches, elle gravit doucement les marches une à une, en restant bien sur le côté pour les faire couiner le moins possible. Yurlh l’imita, tentant de se faire petit. Même s’il lui était impossible de se faire aussi discret que sa jeune amie, il y mettait tout son cœur. C’était pour lui comme un jeu. Silencieusement, ils arrivèrent jusqu’à mi-parcours, quand tout à coup, une clochette se mit à tinter en haut de l’escalier.


Aussitôt, Demnukys perçut d’où provenait le moyen de l’actionner. C’était une ficelle qui passait dans l’angle, à la commissure du mur et du plafond. Son regard, rapidement, la suivit et elle comprit que ce ne pouvait être que le nain qui tirait dessus depuis sa salle pour sonner l’alarme. Encore trop inexpérimentée, elle était dépitée d’avoir ainsi raté un dispositif si simple à neutraliser. Mais, le mal était fait et les pas rapides, de l’autre côté du mur, en témoignaient. 


Le tintement de la clochette, accompagné du brouhaha des gardes, couvrirent les pas du barbare qui dépassa Dem pour se placer juste à côté de l’embrasure de la porte. De là arriva un homme qui, en passant, relevait un bandeau noir pour couvrir sa bouche, jusqu’au-dessus de son nez. Yurlh lui empoigna le cou de toute sa main. Plus que surpris, le garde en lâcha sa dague pour tenter, de ses deux mains, d’arrêter l’étau qui l’enserrait. Soulevé, balancé comme un pantin, il n’eut ni le temps ni la force d’écarter les doigts du barbare. Voltigeant comme une poupée, il fut balancé dans le vide, la trachée broyée dans l’effort. 


Grognant comme une bête, le barbare pénétra dans la salle, dressant les clefs entre ses doigts. La pièce n’avait pour seule lumière qu’une torche fixée dans une arche au fond. Gardant le passage, une femme à la coupe carrée très court, les cheveux noirs, surement teintés tellement ils étaient uniformes. Vêtue d’une armure, serrant de près sa taille, faite de cuir assombri et ornée par endroits de rivets en fer noir, elle ne semblait pas apeurée par l’intrusion brutale du barbare.


Tout le reste de la salle venait d’être plongé dans le noir et la fumée des torches éteintes. L’assassine dégaina de son dos une sorte de lame courbe, assez longue, qui devait être un chimchir d’Uskyn. Elle avait les traits du visage assez calmes qui lui rappelaient ceux de Kaïsha. Elle tendit l’autre main en invitant le barbare à avancer.


Yurlh accéda à sa demande. Ce n’était pas une femme-panthère de moins de soixante-dix kilos qui allait lui faire peur. Alors qu’il faisait le premier pas en avant, Demnukys, juste derrière, entre ses jambes, tira sur son pagne et cria :


– Là, contre le mur, en indiquant de la main le mur sombre, à droite.


Regardant au travers des volutes de fumée, Yurlh discerna une silhouette qui s’y dissimulait. Au même instant, sachant qu’elle venait d’être mise à jour par la petite fille, la femme au chimchir s’élança de manière à forcer le colosse à offrir son dos au comparse caché.


Yurlh n’était pas habitué à se battre avec des humains dans des endroits confinés, mais plutôt contre des chiens. Il roula de suite au milieu de la salle, esquivant, par là même, la première attaque pour se retrouver en face des deux gardes aux atours d’assassins.


Il y en avait bien un second, car il fondit de suite sur lui, son crochet d’Irzol en avant, une sorte de dague à double lame pointue. Aussi fougueux qu’un chat scrutant un lézard, Yurlh attrapa le poing armé de l’assassin et le lui retourna. Il était impossible pour un humain de résister à la force combinée à l’élan de l’orkaim. Les deux pointes s’enfoncèrent dans la cuisse de l’assaillant qui lâcha un cri de souffrance.


De suite, la femme-panthère au chimchir s’immobilisa. Et, plutôt que d’attaquer le barbare, elle saisit rapidement l’enfant à ses côtés. En lui passant la lame sous le cou et en lui relevant la tête de son tranchant, elle ordonna :


– Cesse de te battre, orkaim, ou je lui tranche la gorge !


Quand Yurlh entendit ces mots, il avait déjà le poing levé, armé des cinq grosses clefs, prêt à s’abattre sur la nuque de l’assassin agenouillé. Il arrêta de suite sa mise à mort et fixa, de son masque de fer, la femme menaçant sa jeune amie. Ses envies de vaincre venaient à l’instant d’être mises en suspens. Doucement, sa rage redescendait pour mieux jauger, dans le visage de la femme-panthère, ses réelles intentions.


L’autre, à genoux, la cuisse transpercée par sa propre arme, restait la main crispée sur son manche, incapable de l’enlever. Il tourna la tête vers la femme, dans un effort surhumain, comme si tous ses muscles le lui en empêchaient et son visage se figea en un rictus de douleur, lui déformant le faciès. Yurlh baissa les yeux afin d’être sûr que l’assassin ne bougeait plus. Visiblement, c’était le cas.


– Ses crochets sont empoisonnés, Yurlh ! lui lança Dem, tout en tirant sur la perruque de son bourreau, avant d’être coupée par la lame qui la força à se taire.


Yurlh grogna d’être ainsi piégé au fil du chimchir de la féline assassine aux poils blancs. La clochette résonnait plus encore dans le vestibule. Le nain n’en finissait pas de tirer sur le fil. Dans le statu quo stressant, une voix résonna, provenant du passage éclairé :


– L’affrontement est terminé, dit-elle d’un ton apaisant.


Les clefs, coincées entre les doigts de Yurlh, tombèrent une à une.


– Moïma…


– Viens. Viens me voir, toi qui as fait tout ce chemin pour me retrouver, continua la voix d’une douceur sans pareille aux oreilles du barbare.


Même s’il venait de relâcher sa fureur, Yurlh ne quitta pas le regard inquiet de sa jeune amie, toujours sous le couperet de l’assassine. Son envie était grande d’aller retrouver sa mère, mais il lui était impossible d’abandonner Dem. 


– Lâche-la, Asia. De menace, il n’y en a jamais eue.


La femme abaissa l’arme et desserra sa prise. La petite fille rejoignit aussitôt les jambes protectrices du colosse. Gardant toujours un œil sur l’assassine qui restait immobile, Yurlh avança vers le son de la voix. Arrivé sous l’arche, il put découvrir une salle voutée en pierre blanche, au plafond tenu par quatre colonnes.


– Approche. N’aie pas peur… Je sens ton cœur battre pour…


La voix provenait du centre de la pièce où un voile blanc cachait l’énigmatique personne. Seule une silhouette féminine se dessinait en ombre chinoise sur le drap tendu.


– Approche, toi qui m’attires autant que je t’attire.


Si Yurlh avançait comme hypnotisé, la petite fille tirait sur son bras pour le retenir. Le voile s’ouvrit en deux et elle était là, agenouillée sur un lit couvert de soie blanche, aux reflets de nacre.


– Viens me retrouver, mon barbare…

Chapitre 57 by DUBOIS SEBASTIEN

– Pourquoi avaient-ils besoin de bâtir trois portes ? Une seule eût été amplement suffisante, non ? demanda le capitaine Rulaskys sur fond de burin martelant les joints de jais, entourant la porte centrale.


Chèl Mosasteh était dans ses pensées, fixant la porte que deux soldats dégageaient de son scellement. Depuis qu’il avait pris entre les mains le petit carré de lin noir de deux centimètres à peine, il ne savourait plus de laisser planer le mystère. On le sentait préoccupé. 


Jusqu’à maintenant, quand les soldats témoignaient des signes d’inquiétude, Rulaskys avait toujours le bon mot pour dédramatiser. Mais, depuis qu’il avait donné ce miteux carré de tissu noir, tout avait basculé. On sentait même chez le capitaine une certaine tension. Rulaskys attendit puis reposa sa question concernant les raisons de la construction de trois portes, au lieu d’une seule.


– Une porte pour chacun, afin de calmer tout sentiment de jalousie qui pourrait naître dans la fratrie.


Rulaskys fronça les sourcils d’encore entendre une énigmatique phrase. Cette fois, le devin n’exprima aucune satisfaction sur son visage en se tournant vers le capitaine, même s’il le voyait baigné d’incompréhension. 


– Deux frères et une sœur. Une porte pour chacun. Pour les honorer tous, ajouta en guise d’explication Chèl Mosasteh.


– Il y a donc ici, pas une reine, mais une reine et deux princes, tenta Rulaskys d’ajouter pour démontrer qu’il suivait les dires du devin.


Chèl Mosasteh baissa la tête et continua.


– Les deux autres portes ne sont là qu’en l’honneur de ses frères. Ici git uniquement la reine. Les deux rois sont enterrés ailleurs, plus loin, au-delà de l’océan.


Bien que Chèl Mosasteh n’aimait point partager les détails de ses missions, aujourd’hui, plus que jamais, le fardeau prenait plus de poids encore et lui paraissait trop lourd à porter. Même si au départ de la traversée, ce capitaine ventru, à la barbe mal taillée et bien trop familier, lui avait déplu, au point de tenter de le soumettre par la peur, Chèl Mosasteh avait appris à l’apprécier. 


Car Rulaskys, au contraire de tous les autres qu’il avait côtoyés, s’était engagé à le suivre dans son périple alors qu’il aurait pu rester dans ses quartiers, à la poupe de son navire. Ses manières, qu’il lui avait reprochées en silence, étaient en ce moment plus qu’importantes, là, devant la porte nacrée de talc, dont les scellements de poudre de jais sombre gisaient, striant de traits noirs le seuil du tombeau.


Rulaskys, ainsi que tous les soldats rouges, percevaient la gravité de la situation, par le ton monocorde qu’avait pris la voix du devin. Tous se demandaient ce qu’ils allaient ainsi mettre à jour, ce qui faisait trembler Chèl Mosasteh, le devin des Trilunes impérial, ce mage qui avait porté leur empereur au rang de divinité immortelle. 


Chaque coup de burin était suivi par un geste du devin, car les deux derniers morceaux de joints noirs se devaient de sauter en même temps. Ils étaient situés en un point précis de la porte, à l’est et à l’ouest, toujours afin d’honorer les deux frères, pourtant absents.


Une fois retirés, Chèl Mosasteh ordonna que soit ramassé l’ensemble des joints et qu’ils soient posés dans un petit coffre de bronze sur lequel avait été poinçonné le même symbole que celui ornant la porte. Le devin veillait à ce qu’aucun morceau ne jonche le seuil de la porte, d’une façon aussi précise qu’un rituel.


Alors, il demanda à tous de se mettre derrière lui et de poser, sur les marches, leurs genoux. Non pour honorer celle qui devait dormir d’un éternel sommeil en ce lieu, mais pour ne pas réveiller son courroux, disait-il. Lui seul se mit devant la porte. Face à lui, on avait pris soin d’installer son lutrin de voyage afin qu’on y appose le livre à la couverture de cuir gris et fripé, comme la peau d’un vieil homme. 


Le devin prit le temps de l’ouvrir à la page voulue et, une fois le silence entendu, il entonna la lecture d’une longue mélopée qui ne pouvait être qu’une prière. Nul ne pouvait en comprendre le sens puisqu’elle était prononcée dans une langue inconnue aux accents terrifiants.


Une fois fait, Chèl Mosasteh s’attarda à ranger son précieux ouvrage dans la sacoche qui l’accompagnait partout. Un soldat dégagea le lutrin du devant de la porte et trois autres se mirent à pousser, à l’emplacement même que le devin avait indiqué.


La porte était plus épaisse que le torse d’un guerrier et pourtant il leur fut aisé de la faire pivoter. Elle ne s’ouvrait ni sur la gauche ou la droite, mais en son milieu, ne laissant que peu de place pour passer. Au moment où elle libéra l’air, qui normalement était emprisonné depuis plus de cent sillons, il n’y eut pas la dépression tant attendue par le devin. Son inquiétude montait et pourtant, quelque part en lui, il gardait toujours l’espoir de trouver la sépulture intacte.


Derrière la porte, fut éclairé, par de nombreuses torches, un assez large couloir dont les murs blancs étaient sculptés d’une multitude de visages entrelacés. Certains exprimaient la douleur, d’autres le plaisir. Les ombres animaient les yeux creux et les bouches bombées, donnant vie à ce tableau gigantesque. 


Les soldats avançaient, en veillant bien à rester derrière le devin. Rulaskys suivait, curieux de plus en découvrir. Ils arrivèrent dans une salle en ovale où des centaines de visages avaient les yeux rivés sur le sarcophage posé en son centre. Ici, même le plancher était sculpté de faciès sur lesquels il fallait marcher pour aller jusqu’à la tombe.


Au centre, où devait siéger la sépulture en forme d’œuf, aux contours aussi lisses qu’une pierre polie, il y avait bien un sarcophage blanc et nacré. Mais, son couvercle avait été poussé sur le côté et en tombant, il s’était brisé en deux. Chèl Mosasteh s’en approcha, alors que tous les autres n’entrèrent pas au cœur du tombeau profané. Il mit ses mains sur les yeux et écarta les doigts pour mieux voir. 


Soudain, ses jambes cédèrent sous l’émotion. Il se rattrapa au socle de la tombe. À la force des bras, il se releva pour mieux inspecter le fond, désespérément vide de sa dépouille. Là, il trouva un parchemin scellé d’un sceau qu’il reconnut. Chèl Mosasteh tapa du poing sur le côté du sarcophage, aussi blanc que la lune, et se rassit à terre, dos à la tombe. On aurait dit qu’il pleurait, tant son visage exprimait la déception.


– Non, pas une seconde fois !!! hurla le devin, visiblement vaincu.


Tous le regardèrent, attristés de le voir dans une telle posture. Avec lui, ils partageaient la défaite. Chèl Mosasteh attrapa le parchemin enroulé et scellé et le serra fort, à le froisser entre ses doigts.


– Je ne sais où tu me l’as cachée, mais je n’attendrai pas son réveil pour la retrouver, comme son frère. Soit-en sûr ! déclama Chèl Mosasteh, d’une voix de colère maîtrisée.

Chapitre 58 by DUBOIS SEBASTIEN

Était-ce une vision, une pure création de son imagination ? Lui, qui avait tant voulu retrouver sa mère, poursuivant dans Ildebée la voix de celle qui l’avait sauvé de la mort, huit lunes plus tôt. L’avait-il tout simplement inventé dans son esprit d’enfant abandonné ? 


– Mon bel orkaim, tu m’as retrouvée en bravant tous les dangers.


Elle parlait avec la voix de sa mère, mais son apparence était tout autre. Ce n’était pas la femme aux traits apaisants et à la peau blanche qui lui avait, avec tant de douceur, pansé les blessures. Oh ça non. Mais comment était-ce possible ? Comment pareille chimère pouvait autrement exister que dans ses rêves ? 


Yurlh cligna des yeux, se demandant si toute cette salle n’était pas le fruit d’un songe. Si cette femme agenouillée, dans cette étrange posture, sur ce lit de draps de soie blanc nacré, n’était autre qu’une illusion. 


Peut-être que, finalement, l’araignée géante avait eu raison de lui ; que le poison, coulant dans ses veines, le faisait divaguer ; que son esprit tentait de se détourner de son funeste destin, en lui apportant du réconfort alors qu’il était emprisonné dans un cocon de fils de soie blanche aux reflets de nacre.


Incapable de faire un seul geste, elle s’approcha, glissant sur la soie dans un sifflement fin et discret. Sa main chaude se posa sur la sienne au bout de ses bras ballants de confusion. Son corps nu, couvert de poils dressés, lui effleura les muscles encore congestionnés de l’affrontement précédent. 


Ce poison était donc là pour le tenir bien sage dans ce cocon qu’elle avait eu tant de mal à lui tisser, qui lui avait coûté tant d’énergie. Car, s’il venait à se débattre, avec la force qui le caractérisait, les fils de soie blancs aux reflets nacrés céderaient certainement. Debout, immobile, à la merci de cette veuve noire, déguisée d’un habit fauve, Yurlh resta incapable de lui empêcher d’approcher ses lèvres du creux de son oreille.


– Non, mon courageux guerrier, tu ne rêves pas. Nous sommes bel et bien enfin réunis.


Pourtant aucune parole n’était sortie de sa bouche et elle avait deviné ce qu’il pensait. Tout comme sa mère qui savait devancer ses volontés pour le satisfaire, le gâter. Petit, dans les plaines vallonnées, il se souvint des biscuits d’insectes au lait de coco dont il raffolait tant, les dévorant, entourés de ses frères et sœurs.


Et puis, si ce devait être la fin, ce n’était pas une fin malheureuse. Là, ficelé, son corps servirait longtemps de plat à cette créature, plutôt que de pourrir, comme ses frères, sur le champ de bataille et n’être qu’un repas pour les mouches et les vers. Là, divaguant dans les souvenirs mélangés de sa courte existence, ce n’était pas si mal.


– Viens, laisse-toi aller. Viens couvrir de caresses mon corps désireux de te rencontrer.


Si ces phrases étaient une pure construction de son esprit, il aurait dû les comprendre. Or, il avait du mal à saisir la portée de ces mots. Que voulait-elle vraiment ? Qu’entendait-elle par caresser son corps ? Cela lui paraissait autrement plus repoussant que de caresser une bête. Caresser celle qui avait la voix de sa mère n’était pas dans ses perversions. Peut-être voulait-elle un câlin ? Le câlin d’un fils heureux de retrouver celle qui constituait son univers, son équilibre ?


– Non ! Je ne suis pas ta mère ! Je suis celle que tu désires. Je suis celle que tu dois ensemencer.


Enfin des paroles compréhensibles qui s’accordaient un peu plus avec ce qu’il ressentait au fond de son être. Tout du moins, pour le début, car la suite de ce qu’elle venait de dire était pour le moins énigmatique. Non, Yurlh ne désirait pas sa mère ni l’ensemencer, il n’en comprenait nullement le sens.


Énervée, elle tenta de l’attirer vers elle, mais elle put seulement l’obliger à poser un genou sur son lit, car Yurlh sentait quelque chose l’attirer dans l’autre sens.


– Regarde-moi ! dit-elle, d’un ton péremptoire.


Mais, l’effet escompté ne vint pas. Yurlh continuait de tourner la tête. Elle reprit d’un ton plus suave, à l’identique de celui du début de la rencontre. 


– Regarde-moi, mon enfant, tentant une approche qui ne devait pas le laisser indifférent.


Alors qu’il était presque à voir qui l’empêchait de monter sur le grand lit blanc de soie nacrée, Yurlh reprit de la regarder. Là, devant lui, agenouillée dans une posture qui n’aurait laissé aucun homme dubitatif sur ses intentions, Kaïsha attendait qu’il s’avance plus, lui tenant la main. Mais, cette voix, celle qui l’avait mené jusqu’ici, ce n’était pas la sienne. Cet assemblage de la voix et du corps ne correspondait pas.


Yurlh se détourna aussitôt et vit qui lui tirait sur l’autre bras. C’était sa jeune amie, Demnukys. Elle tentait toujours de l’éloigner de l’emprise de la femme mystérieuse. De ses lèvres d’enfant, sans émettre de son, elle lui dit :


– C’est les trois spectres.


Yurlh reconnut le mouvement de ses lèvres et se rappela les mots dans sa tête. Un frisson parcourut le bras que la femme touchait. Dorénavant, l’incompréhension avait fait place à la peur.


– Si je ne peux faire de toi mon géniteur, j’ensemencerai moi-même ta promise, râla-t-elle de dépit, comme si elle avait perçu aussitôt les sentiments de Yurlh à son égard.


Et puis, ravalant la rage de sa défaite, elle lui toucha affectueusement le dessus de la main, comme une mère.


– Tu n’es qu’un enfant dans un corps d’homme. Je me suis méprise, voilà tout, ajouta-t-elle, consciente qu’il lui était impossible, même en déployant tous ses pouvoirs, de charmer celui qui ne connaît pas encore le désir.


Yurlh observait toujours cette créature étrange au corps de Kaïsha et à la voix de sa mère. Consterné ou encore hypnotisé, il restait debout sans voir l’assassine en noir qui s’approchait avec en main un collier d’acier, attaché à une chaîne. Elle le lui referma autour du cou. Et, ce ne fut qu’au moment où le cadenas épais cliqueta, qu’il reprit ses esprits. Mais, c’était déjà trop tard, il était prisonnier d’une chaîne aux trop larges maillons pour tenter de la briser.

Chapitre 59 by DUBOIS SEBASTIEN

Yurlh tenta d’empoigner le collier d’acier attaché à son cou, mais les pointes, dont il était hérissé, lui en empêchèrent. Alors, il saisit la chaîne aux maillons épais. Et, sous les yeux curieux de l’étrange Kaïsha à la voix maternelle, il banda tous ses muscles pour tenter d’écarter un maillon.


– Tu pourrais y arriver si tu avais la volonté de te séparer de moi. 


Mais cette voix et ce corps, c’était ce qu’il connaissait de plus agréable en ce monde. Et aucun des deux ne lui avait fait de mal, au contraire. Sa force l’abandonna alors, sous les yeux connaisseurs de la femme qui le regardait. Rassurée, elle tira sur les draps pour redevenir une ombre chinoise, ondulant sur l’écran tendu entre elle et l’orkaim.


– Tu resteras ici, sagement assis, comme l’enfant que tu es. Peut-être que ce que tu y verras fera de toi un homme.


Yurlh alla s’assoir, obéissant aux paroles de celle qui avait repris, dans son esprit, l’image de sa mère. Même si elle lui inspirait la peur, sa voix restait rassurante à ses oreilles. Mais, le bruit d’un mécanisme qu’on remonte couvrit ses pensées. La chaîne, qui était jusqu’alors distendue, commença à se déplacer au sol, tel un serpent.


Dem, qui avait de suite compris que ce n’était qu’une autre machine actionnée par des mains, suivit des yeux les maillons. Encore assez lâches, ils disparaissaient dans le mur par un trou. Yurlh ne tenta pas de les retenir, toujours sous le charme de son illusoire mère. Demnukys avait saisi tout ce qui se tramait ici-bas. Elle attendit que l’assassine la quitte du regard. Puis, elle chercha alors un objet qui pourrait, en le glissant dans un maillon, bloquer l’inéluctable réduction de liberté de son ami attaché.


Mais, autour de ce grand lit arrondi, entouré de draps sur les quatre côtés, nul meuble portant un bibelot ne pouvait lui venir en aide. Seulement d’autres chaînes sortaient des murs par des trous, elles aussi terminées par un collier d’acier, orné de pointes. Ici, ce n’était en fait qu’une prison où les condamnés attendaient, le cou attaché, la tête collée au mur, à regarder danser la silhouette de leur geôlière.


L’assassine venait de quitter la pièce par un autre couloir que celui emprunté pour entrer. Demnukys, si elle n’avait vu aucun objet au sol pouvant lui venir en aide, avait toutefois une idée.


– Yurlh, va t’assoir contre la colonne. 


Le barbare la regarda, étonné par sa demande. À chaque fois qu’elle lui parlait, il reprenait un peu pied dans la réalité, même si la voix le berçait toujours. N’y voyant aucun inconvénient, et la chaîne lui laissant encore ce loisir, Yurlh marcha à quatre pattes jusqu’à la colonne. Sans aucun ménagement, plutôt soucieuse d’arriver au plus vite à son but, Demnukys lui monta debout dessus. Heureusement, son poids de fillette ne pouvait que masser son dos, mais nullement le blesser.


Une fois en hauteur, elle tenta d’enlever la torche éteinte, utile à d’autres usages que d’éclairer la pièce. En la déplaçant, elle vit qu’un autre objet était caché juste derrière. La chance venait de lui resourire. C’était une grosse clef. Elle la saisit et cela lui rappela qu’elle en avait encore une, rescapée du trousseau qu’elle avait donné à Yurlh pour les coincer entre ses doigts. D’instinct de voleur, elle remplaça l’une par l’autre et redescendit aussitôt son méfait terminé. 


Yurlh, tiré par la chaîne qui se réduisait, se déplaçait maintenant à l’aide de ses bras, tout en restant assis, toujours sous le charme de la voix, aucunement investi par l’envie de s’enfuir. Ce fut au moment où il restait moins d’un mètre que Dem glissa la clef dans l’un des maillons. 


Arrivant lentement au trou, la clef se bloqua contre le mur et stoppa net le mécanisme. Demnukys entendit grommeler de l’autre côté. La personne qui tournait la roue tenta par deux fois d’enrouler plus encore la chaîne. N’y parvenant point, elle dut se dire que finalement elle était arrivée au bout. 


Certes, Dem n’avait réussi qu’à garder moins de cinquante centimètres de mou sur la laisse d’acier, mais c’était plus que suffisant à Yurlh pour y user de sa force. Et puis, une plus grande longueur de chaîne aurait risqué d’éveiller les soupçons de celui qui avait l’habitude de l’enrouler.


Demnukys connaissait déjà depuis plusieurs sillons l’existence des trois spectres. Yurlh n’était pas leur première prise. Satisfaite, elle dissimula la longueur qu’elle avait gagnée dans le dos du barbare. Fatiguée de cette journée d’émotions, elle se colla à lui pour bénéficier d’un peu de sa chaleur. Yurlh n’en était pas avare. Elle le regarda alors, soucieuse du charme qui planait encore autour de lui. Il fixait toujours la silhouette sur le drap blanc, illuminée par-derrière, comme hypnotisé, écoutant les phrases que parfois elle déclamait de sa voix charmeuse. 


Dem aussi la regardait faire, mais c’était avec de tout autres yeux. Les yeux d’une enfant, emplis de tristesse, pouvant enfin voir quelle était la chose. La chose qui avait transformé son père, au point de rendre sa fille étrangère à ses yeux.


Demnukys était bel et bien décidée qu’elle ne sortirait pas seule de cette blanche prison. Elle amènerait avec elle son ami, pour qu’encore en lui son image illumine ses souvenirs.

Chapitre 60 by DUBOIS SEBASTIEN

La chose, au centre de la blanche pièce, cachée derrière les draps, n’avait de cesse de se mouvoir. L’ombre chinoise animait le drap d’un spectacle permanent, un spectacle incompréhensible pour des yeux d’enfant. Elle se tortillait, ondulait lascivement en émettant des cris langoureux qui résonnaient dans toute la salle. Un homme n’aurait pu résister longtemps à l’appel de la luxure. Mais, un enfant, ayant vécu dans un monde sanglant, ne pouvait que rester là, à regarder sans arrière-pensées. 


Toutefois, Demnukys n’en savait rien. Pour elle, ce n’était qu’une question de temps pour que son ami ne se laisse envelopper par les charmes de cette chose. Alors, elle avait un plan, en espérant que l’opportunité ne soit pas trop longue à venir. Assoupie sur la cuisse du barbare, Dem écarquilla les yeux, car un bruit, différent des suppliques de la chose, perturba son demi-sommeil. C’était le son de pas claudicants s’approchant d’eux. 


Faisant toujours mine de dormir, elle observa, d’entre ses paupières, le nouveau venu dans la pièce. Le nain de la salle du piège venait de faire sa réapparition. Il portait, entre ses mains, une sorte de marchepied en bois. Arrivé à la colonne, il le posa devant, puis leva péniblement sa jambe droite pour monter dessus. Les trois marches dont il était composé, lui permirent d’atteindre l’applique servant de torchère. 


Tout cela, il ne l’exécutait qu’à la lumière du tableau vivant. Avant de prendre la torche éteinte et la clef cachée derrière, il se pencha en avant pour regarder par-dessus le drap. Sur ses yeux grands ouverts bougeaient des images qu’il avait attendues toute la journée pour en profiter.


Demnukys trouva l’occasion trop belle pour la laisser passer, rendant son plan caduc, en espérant que celui-là serait meilleur. Elle se leva pour se glisser subrepticement derrière le nain, affairé à sa vile tâche. En main, elle tenait la clef qui avait servi à bloquer la chaîne, certes quelque peu tordue. 


Veillant à ce que le nain reste concentré sur son geste répétitif, elle releva le trousseau de clefs qu’il avait attaché à sa ceinture ballante. À ce moment, la ceinture tomba à terre, dans un fracas terrible aux oreilles de Dem. Pour le nain, ce devait être habituel, car cela n’altéra en rien la vivacité avec laquelle il remuait son bras. 


L’occasion était en or, comme il se dit dans la bouche des videurs de bourse. Dem s’accroupit et observa, de ses yeux aguerris, la forme des panetons des clefs, la partie qui tourne les serrures. Elle reconnut deux clefs sur les cinq qui y étaient à nouveau attachées. Celles-là ne lui serviraient pas. Des trois autres, peut-être que l’une d’elles lui permettrait de libérer son ami du cadenas obturant son collier.


Éclairée des lumières dansantes de la silhouette qui se trémoussait, Demnukys regardait la forme de chacune des clefs. À côté, l’escabeau de bois couinait sur la pierre du plancher de façon répétitive. Malheureusement, aucune d’elles n’avait le profil pour soulever les gorges à l’intérieur du cadenas. Les dés étaient jetés. Car même si elle avait eu ses crochets, jamais elle ne serait assez habile pour déjouer la complexité d’une serrure à gorges.


Alors que le nain restait concentré sur ses ébats solitaires, Demnukys écarta l’anneau pour subtiliser l’une des trois clefs qu’elle ne connaissait pas. Une fois en main, elle se dit : « Une chance sur trois, seulement. » Consciente d’être quelque peu malchanceuse ces dernières nuits, elle en vola une seconde. Puis, elle regarda attentivement celle qu’elle avait trouvée dans la torchère. À en croire l’épaisseur de la clef, ce devait être une simple serrure à ressort et cramponet. Elle en mémorisa la forme et la glissa dans le trousseau afin de donner le change, en espérant que le nain ne se rende pas compte qu’il en manquait encore une. 


Son méfait à peine terminé, le petit homme en finit avec le sien, en gloussant comme une pintade qu’on étouffe. Tel un chat, elle se faufila jusqu’au barbare au masque de fer brillant des lumières du drap, pendant que le nain remontait son pantalon dans un équilibre maladroit, au sommet du marchepied. Une fois redescendu, la clef en main qu’il était venu chercher, il se dirigea, encombré de l’escabeau, jusqu’au couloir de l’entrée. La faible aura de lumière disparut quand il referma la porte qui, au son, devait être massive.


Qu’à cela ne tienne, Demnukys était confiante quant à trouver des pièces métalliques qui lui serviraient de crochets pour l’ouvrir. Puis, entre les miaulements de la chose, au centre de la pièce, elle discerna les multiples tentatives du nain pour fermer la serrure.


Comme il était affairé à essayer toutes les clefs, Dem s’élança dans la suite de son aventure. Armée de ses deux clefs, elle se leva et longea le mur, jusqu’au couloir d’où était venu le nain. Au fond, une porte de bois, bardée de plaques en fer, y était fermée. Le peu de lumière, provenant des draps, lui permit de distinguer la forme de la serrure. Elle y enfila une des deux clefs et, en fermant les yeux, priant Xyle le dieu de la chance, elle la tourna.


Malheureusement, la serrure resta tout bonnement immobile. Dem qui avait pris soin de voler une seconde chance, glissa l’autre clef. Lentement, toujours en priant dans un silence absolu, elle l’actionna. Dans un bruit sourd, la serrure s’ouvrit, accompagné d’un murmure de remerciement de la fillette.


Elle entra dans une pièce allongée qui devait courir tout autour de la prison aux draps blancs. La seule lumière provenait des trous pratiqués dans le mur, par où passaient les chaînes. Les jeunes yeux de Dem s’y habituèrent vite. Alors, sans perdre de temps, elle chercha partout où pouvaient être accrochées des clefs, les clefs utilisées pour chacun des colliers. Elle y passa un moment, mais hormis un large maillet de bois cerclé d’acier, à l’entrée, elle ne trouva rien de satisfaisant. 


« À quoi peut bien servir ce maillet ? Au regard de sa taille, il ressemble plus à une arme qu’à un outil, se dit-elle alors qu’elle était adossée à une grande roue de bois. »


Des roues, il y en avait de nombreuses dans cette salle, visiblement une roue pour chaque chaîne. C’était donc avec ce genre de roue que le nain ramenait les chaînes et leurs victimes pour les coincer contre le mur. Mais, comment faisait-il pour empêcher la chaîne de se dérouler ? 


Demnukys, avec le peu de luminosité, parvint à trouver ce qui semblait bloquer la roue. C’était un gros tenon en bois qui la traversait par des orifices prévus à cet effet. En tentant de tirer sur le tenon pour le sortir, elle comprit finalement à quoi servait le maillet.


Alors, elle souleva le maillet en se disant que le nain, même s’il n’était pas plus haut qu’elle, devait avoir de la force. Elle frappa d’abord avec retenue, de peur d’alerter la chose infatigable qui déambulait toujours derrière son drap en émettant des cris de chatte pénibles.


Énervée, elle frappa de plus en plus fort, jusqu’à parvenir à déloger la cale. Tout heureuse, alors qu’elle était pour partir sans le maillet, trop lourd pour elle, elle décida finalement de s’en encombrer. En se baissant pour le ramasser, elle vit plus loin, tout au fond de la pièce, un filet de lumière.


En plus de briller à ses yeux, cela illumina son cerveau. Mais bien sûr, à aucun moment elle n’avait vu le nain traverser la pièce de la chose et pourtant, il s’était retrouvé de l’autre côté. Il y avait donc un passage secret.


En faisant attention de ne pas buter contre le mobilier de torture de cette longue salle, elle se dirigea jusqu’au filet de lumière. Les charnières de son côté, elle tira sur une porte. Elle n’était pas fermée. Derrière brulait une faible flamme dans une lampe à huile, posée à terre contre le mur. Elle la reconnut.


C’était sa fidèle lampe à huile qu’avait due récupérer le nain. Il l’avait surement posée ici pour éclairer le couloir, toujours trop sombre, afin de ne pas rater une marche de l’escalier en pierre qui descendait. Curieuse, Demnukys poussa son exploration jusqu’à descendre l’escalier qui la mena devant une nouvelle porte. Pour l’ouvrir, elle vit le loquet qu’il fallait soulever. Mais avant de la tirer vers elle, elle apposa dessus son oreille afin d’écouter si, derrière, quelque bruit de conversation devait l’en dissuader. Le silence effleura ses tympans et elle tira la porte en bois pour voir de l’autre côté.


Elle reconnut la grande pièce, avec l’escalier de bois sans rambarde, du haut duquel Yurlh avait projeté l’assassin cagoulé. D’ailleurs, à ses pieds, il y avait encore le sang non épongé de sa victime. Maintenant qu’elle avait réuni toutes les pièces du puzzle, Dem referma la porte. 


Lentement, elle refit le chemin en sens inverse pour retourner auprès de son ami. Toujours assis à regarder les images se déplacer sur le drap nacré, Yurlh ne bougeait pas. Elle déposa le maillet à ses côtés et prit sa grosse main pour lui faire enserrer le manche. Avant d’appeler son ami, pour le sortir de sa torpeur, elle regarda une dernière fois la chose qui avait changé son père en un étranger absolu. 


Plus elle l’observait et l’entendait et plus montait en elle la soif de vengeance. Que pourrait-elle faire face à un barbare déchaîné, armé d’un maillet de guerre ? Un colosse qui avait vaincu la créature aux tentacules et s’était libéré de la toile de l’araignée géante ? Avec un petit sourire aux lèvres, Demnukys s’agenouilla devant le barbare qu’elle allait bientôt réveiller.

Chapitre 61 by DUBOIS SEBASTIEN

Soudain, la silhouette dansante devant lui s’éteignit. Quelque chose venait de prendre place entre ses yeux et le drap qu’ils fixaient.


– Réveille-toi, tas de muscles ! C’est moi, Demnukys.


Des petites mains s’étaient posées sur ses larges épaules et forçaient désespérément pour lui remuer le buste.


– C’est moi, Dem. Allez debout, dit la petite voix, cette fois avec plus de force.


D’entre les trous de son casque de fer, Yurlh discerna les traits arrondis du visage d’enfant de son amie, comme la fois où il l’avait vu cachée dans les égouts, le soir où il avait été seul, accroupi, dans la rue grondante d’une foule déchaînée. Le bas de son visage s’éclaircit d’un sourire de dents blanches. Le même sourire, plus petit en taille, lui répondit :


– Allez viens, dit-elle, cette fois sans restreindre sa voix.


Juste avant de se lever, Yurlh comprit qu’il avait en main le manche d’une nouvelle arme. Il la serra avec ténacité et entreprit de se relever. Même si le collier, autour du cou, lui rappelait sa prison, la chaîne était lâche et se déroulait sans contrainte. 


Dem recula devant lui, jusqu’à l’amener au pied du drap sur lequel continuait d’onduler la silhouette de Kaïsha, dans l’espoir de déchaîner le barbare et d’assouvir sa vengeance. Alors qu’il était là, devant, le nez touchant l’écran de tissu, l’image s’arrêta.


– Tu pars. Tu veux me quitter, mon enfant.


Cela voulait ressembler à la voix, celle pour laquelle il avait bravé tous les dangers pour venir jusqu’ici. Mais, quelque chose avait changé en elle. Elle ne ressemblait plus autant à celle de sa mère. Elle avait des dissonances félines, et prenait peu à peu les résonances de la voix de Kaïsha.


– Enfin, te voilà grandi. Tu veux devenir un homme, lui dit-elle, avec, par moments, les mots de sa mère supplantés, sur la fin, par les sons de la panthère des mers.


Le rideau s’écarta, révélant le corps sensuel, au fin pelage, le corps qu’il avait tant observé, attaché à sa rame, ces huit lunes sur les flots.


– Frappe, Yurlh ! Donne-lui un coup en plein visage, disait une fine voix.


Mais Kaïsha s’approcha. De ses deux mains douces, lui enserra la mâchoire, prête à lui toucher les lèvres des siennes. Ainsi, elle allait définitivement sceller l’homme à son destin d’esclave.


– Tu seras mien pour que se perpétue mon avènement.


Alors qu’elle venait de prononcer les dernières paroles, celles juste avant d’embrasser les lèvres du barbare, Demnukys, cette fois, cria :


– Non, non, tu ne l’auras pas. Pas lui ! avant d’enfoncer, de toutes ses forces, ses dents pointues dans les chairs molles des fesses du barbare.


Il s’en suivit un cri de surprise. Yurlh s’était détourné du baiser de la chose pour râler en direction de l’animal mordeur. Mais, il la vit. Ce n’était autre que la petite fille au cou tatoué d’ailes de papillon, là encore, qui le sortait pour la énième fois de sa torpeur. 


– Yurlh, suis-moi ! lui cria-t-elle, en tirant sur la chaîne qui lui tenait le cou. Viens avec moi. Pas avec elle, continuait-elle, les larmes aux yeux.


Les mains félines glissèrent le long de ses joues. Yurlh quitta ainsi les charmes enveloppants de la chose pour suivre les pas de son amie enfant. 


« La part d’enfant est encore trop grande, se dit au fond d’elle la chose qui avait, aux yeux du barbare, les attraits de Kaïsha. »


– Tu n’aurais été qu’un piètre amant, ceux qui n’engendrent que de faibles servants, lui dit-elle à la manière d’un au revoir.


Yurlh, précédé de son amie, s’enfonçait déjà jusqu’à la salle des chaînes.


– Je saurai attendre nos retrouvailles, continuait-elle en observant la chaîne disparaitre derrière la porte. 


– … mon jeune cousin, termina-t-elle avant de tirer le rideau, s’enfermant dans son abri de soie.


Arrivés dans la salle des roues de bois, Dem n’attendit pas pour aller ouvrir la porte secrète et récupérer sa lampe à huile. Elle avait si peur que la voix, résonnant encore aux oreilles de son ami, le rappelle à revenir docilement aux pieds du lit.


– Suis-moi. Je sais comment sortir d’ici.


Yurlh était bel et bien réveillé. Il avait compris que quelqu’un ici se jouait de lui, que ce ne pouvait être ni sa mère ni Kaïsha, mais quelque chose d’autre. Lui aussi voulait maintenant fuir et retrouver l’air pur de dessus et les embruns salés de la mer. 


Ils passèrent le passage secret pour se retrouver dans la salle avec l’escalier sans rambarde.


– Ce doit être par-là, la sortie, dit Dem en pointant le passage, en haut de l’escalier.


Alors, ils grimpèrent les marches en courant avec, à leur suite, la chaîne qui résonnait de toute sa longueur sur le bois et sur la pierre.

Chapitre 62 by DUBOIS SEBASTIEN

« La cité d’Ildebée n’est clairement pas faite pour moi, se disait Kaïsha, en rasant les murs des rues, s’éloignant d’un pas rapide du quartier du palais. »


Cette xénophobie rampante, qui gagnait en force au fil des lunes, ne l’invitait pas à venir vivre dans l’une ou l’autre des neuf Cités Rouges. Kaïsha en allait même à se demander si elle n’allait pas finir par se faire ramasser par les gardes, pour être revendue sur le marché aux esclaves, ouvert de jour comme de nuit. En marchant, elle maintenait le profil bas, visant les pavés, se gardant de ne croiser aucun regard qui, sans aucun doute, serait accusateur.


« Je préfère être derrière le fouet que dessous, se disait-elle. »


Et ici, dans ce quartier de nobles et riches bourgeois, elle se sentait dessous. Toujours, avançant d’un pas rapide, elle veillait bien à ne bousculer personne, un geste anodin d’habitude, mais ici, qui prendrait une tout autre dimension de par sa race de femme-panthère. Ne connaissant pas le chemin, et ne voulant nullement le demander, elle se dirigea dans la direction de la pente, espérant tomber sur la rivière. Et de là, elle repartirait vers le soleil couchant.


Soudain, les rues perdirent de leur éclat. Une masse énorme venait de couvrir le ciel. Ensuite, une pluie de grosses gouttes gronda sur les pavés, les couvrant de ruisseaux. Tous partirent s’abriter sous les porches, même si la rue était entièrement couverte de toiles, tirées entre les murs, pour abriter du soleil la peau sensible des humains. La pluie rebutait les peuples du Sud. Kaïsha, en fille des mers, s’éloigna des hommes et des murs pour marcher au centre de la rue.


Passant sous les filets d’eau, coulant des toiles la dominant, elle était sure de ne bousculer personne. Elle sentit les regards des humains. Mais la rue libérée de la foule, elle put courir sous la pluie battante sans craindre d’être prise pour une voleuse. Enfin, passant sous l’arche marquant la frontière de la richesse, elle retourna dans un quartier en adéquation avec son bas rang de mi-bête. 


La pluie partit aussi vite qu’elle était venue et les rues ruisselaient encore. Retrouvant la rivière, centre névralgique de la cité, aux deux flancs de colline qui descendaient jusqu’à ses eaux, Kaïsha avançait maintenant plus sereine. En voyant, dessiné sur une enseigne, un petit cheval blanc, tout juste brillante d’avoir été lavée par l’orage, elle se souvint ici, sur le pas de la porte, avoir molesté Kwo, huit lunes plus tôt.


Elle s’arrêta juste avant la terrasse des baigneurs, trempée jusqu’aux os, d’une eau froide tombée du ciel. Kaïsha envia un homme joufflu, au crâne rasé, qui y prenait le bain. Il était entouré de vapeurs, assurant que l’eau devait être chaude et agréable. Cette eau, disparaissant en volutes, ressemblait étrangement, dans son souvenir, à celles d’un lieu visité quelques lunes plus tôt, dans lequel il fallait maintenant absolument aller. 


De grosses bulles bruyantes accompagnèrent Kaïsha dans sa volte-face. Le baigneur fit un sourire gêné devant le témoin de son forfait. 


Longeant la rivière en direction de la porte est, cette fois, Kaïsha s’enfonçait plus encore vers le centre de la cité. Bâtis tout du long, on comptait nombre de tavernes, d’auberges et de lieux de perdition. Toute la populace de la cité y cuvait la fête. C’était pour ainsi dire assez calme. Mais, ce qu’elle cherchait n’était ni une taverne ni une auberge, mais plutôt un lieu qui voulait rester caché pour que chacun y fasse son illicite action. 


Entre deux bâtisses en bois, où on entendait brailler des joueurs encore debout à terminer une partie de dés commencée la veille, elle reconnut l’escalier de pierre sinueux. Elle s’y glissa en passant par-dessus un ivrogne allongé en travers. L’escalier semblait taillé dans un rocher surplombant la rivière. Ici, le flanc de la colline était plus abrupt et un bâtiment de bois avait décidé de s’y coller en hauteur, à la manière d’un escargot.


Ses souvenirs restaient confus, car, lors de sa première visite, en compagnie de Korshac, la sortie avait eu lieu de nuit. Néanmoins, elle se souvint du petit pont de bois qu’il fallait fouler pour atteindre la porte creusée d’un judas large d’une main. Elle frappa à l’aide du maillet de fer accroché à un anneau. La porte était trop épaisse pour que les habitants y entendent la main. Le judas s’ouvrit, il était à hauteur de tête, et, derrière, apparut l’œil hagard d’un humain, au nez criblé de larges points noirs. Il ne parlait pas. Peut-être attendait-il qu’on lui chante un mot de passe.


– Je veux voir Asia ! lança sans hésiter Kaïsha, qui n’en était plus à se demander si elle devait ménager son interlocuteur.


L’œil cligna, regarda en haut, en bas, et le judas se referma. Kaïsha avait perdu toute patience. Elle ressaisit le maillet et frappa quatre et cinq fois encore pour être sure d’avoir été entendue. Les métaux des verrous se mirent en branle, se frottèrent et enfin la porte étroite et épaisse s’ouvrit. Sur tout le contour de l’ouverture, de la fumée en profita pour sortir. Elle avait une odeur forte, mais ne piquait pas les yeux. L’homme, derrière, n’avait qu’un seul œil vaillant. L’autre était recouvert d’un bandeau rouge. Il ne pipait toujours aucun mot. Après avoir veillé à refermer la porte de trois larges verrous, il avança jusqu’à un comptoir sur lequel étaient alignées diverses pipes.


Là, une femme aux quatre bras, aussi maigres que de la corde à gréement, au teint surement jauni par la fumée environnante, terminait de remplir une pipe d’herbe à la couleur du soufre. Devant le comptoir, attendait, se balançant comme un pendule, un vieil homme au visage allongé d’un rat. 


– Et qui prétend la connaître ? demanda la femme d’une voix sèche et déraillante.


Tout en se rapprochant, Kaïsha répondit :


– Korshac, le Grand Blanc, m’envoie. Il y a des rochers plein les hauts fonds !


La jeune femme, aux traits épais, écarta ses quatre bras d’un air interrogatif, avec dans la main une pipe pleine qu’elle venait de bourrer. Le vieillard desséché manqua de tomber en essayant d’attraper l’objet de sa convoitise.


– On a des problèmes avec le dernier chargement. Voilà, c’que ça veut dire ! ajouta Kaïsha en haussant le ton.


– Et alors, qu’est-ce que vous voulez que ça me foute ? répondit la femme-araignée, toujours en appuyant ses paroles avec des moulinets. 


Le vieillard, nullement intéressé par la discussion, tentait d’attraper au vol la pipe qu’il était venu chercher.


– Pour l’instant rien, car c’est juste Kaïsha qui vous parle. Mais si Korshac vient en personne crier son message, croyez-moi vous comprendrez pourquoi on lui a donné le nom d’un requin mangeur d’êtres humains.


À ces mots, ses bras s’arrêtèrent de tournoyer. Le vieux ratrid en profita pour tenter de saisir sa pipe qui malheureusement restait tenue par la main la plus haut-perchée. Elle cligna des yeux.


– Kaïsha, c’est ça ? 


Puis, elle se tourna vers le borgne pour lui parler.


– Amène-la dans le haut fumoir, lui dit-elle.


Elle porta la pipe à ses lèvres, l’alluma et la tendit au pauvre vieux qui l’accueillit avec un ronronnement d’entière satisfaction.

Chapitre 63 by DUBOIS SEBASTIEN

La chaîne bringuebalait à la queue du barbare et de l’enfant, résonnant dans les couloirs de l’antre de la chose. Il devait faire nuit dehors, car de garde, là-haut, dans le hall où ils avaient été surpris par les assassins, il n’y en avait pas. Le fond de la salle, qui était baigné dans le noir lors de leur première tentative d’évasion, était maintenant éclairé de la lampe à huile.


Ils étaient allés droit devant une porte qui devait les mener jusqu’à la sortie, espéraient-ils. Elle était en bois, armée d’une barre de fer et fermée par deux gros verrous d’acier. Dem s’empara du premier, mais tout rouillé qu’il était, elle n’eut pas assez de force pour le décoincer. 


Yurlh mit du temps à ouvrir celui du haut, à comprendre dans quel sens il fallait l’actionner, car c’était pour lui la première fois qu’il manipulait pareille fermeture. Mais une fois fait, de sa grosse main, il força celui de Dem, l’obligeant à s’ouvrir.


Alors qu’ils avaient à peine ouvert la porte massive en bois, une lueur attira leur attention dans un autre couloir sur leur gauche. Ce devait être l’un des gardes, habillé de noir, qui venait à la rencontre des bruits de chaînes sonnant d’entre les murs.


Sans attendre, ils se précipitèrent dans le petit couloir en coude et refermèrent derrière eux, avec force, cette première porte. Mais, à leur grande surprise, elle ne fut pas aussi prompte à se refermer qu’elle avait été à s’ouvrir. Quelque chose venait de la coincer dans un grincement strident. Qu’importe, elle était bel et bien immobilisée et leur envie de fuir était plus grande que de vérifier ce qui bloquait. Le petit coude menait enfin à la grande porte d’acier qui les avait arrêtés la première fois, de l’autre côté, la porte aux trois spectres. Demnukys, tout apeurée qu’elle était de quitter ce lieu maudit, se figea devant l’ouvrage qu’elle pouvait contempler. 


En effet, de ce côté, il était possible d’admirer le dos de la porte aux trois spectres dans lequel étaient percées les trois serrures. Mais, plus qu’un dos de porte, c’était la clef du mécanisme des trois serrures. Car l’orfèvre qui avait réalisé le labyrinthe de roues dentelées n’avait pas pris soin de l’enfermer dans un coffrage pour le cacher à la vue de ceux qui sortaient. Alors, Dem resta un bon moment à observer le méandre de la mécanique qui gardait l’ouverture de la porte aux trois spectres


– Trois clefs… On aurait pu essayer n’importe quelles serrures, toutes nous auraient menés jusqu’au piège, dit-elle, en suivant du doigt la tige qui tirait sur un levier et un crochet en pied de porte.


À peine venait-elle de comprendre que son sourire de satisfaction se crispa en grimace. Des mains venaient de se glisser dans l’embrasure de la porte en bois mal fermée et l’on entendait déjà quelqu’un forcer dessus. Yurlh n’aurait pu faire qu’une bouchée de celui qui tentait d’ouvrir derrière eux, mais lui aussi piétinait d’impatience de sortir. Jusqu’à cette rencontre, il n’avait jamais connu la peur, tout du moins celle engendrée par un être de chair. Et la chose, là-bas, le terrifiait. 


De l’intérieur, avec la règle de l’énigme plaquée sur la porte, tout était plus simple. Et puis, même si Dem devait se tromper, cela n’avait pas d’incidence, puisque la trappe du piège était de l’autre côté. Demnukys ne se trompa point. Elle tourna la roue centrale comme les trois clefs eurent pu le faire. Et, de trois clics, elle ouvrit les pênes dormants, libérant la porte d’acier de sa feuillure de pierre. 


Les grognements derrière se faisaient plus grondants, deux autres mains massives, avaient pris place sur le bas de la porte. Yurlh et Dem, ensemble, poussèrent la porte d’acier pour retrouver la moiteur des galeries des égouts d’Ildebée. Bien que peu réjouissants au demeurant, ils avaient le parfum de la liberté. 


D’un bon pas, ils partaient quand soudain Yurlh émit un râle d’étranglement. Dem se retourna et vit son ami, le cou tiré en arrière. La chaîne était tendue vers le sol, jusqu’au couloir d’où les mains forçaient pour ouvrir la porte de bois.


Ce devait être une créature avec une sacrée force pour ainsi immobiliser net le colosse de plus de cent-soixante kilos. Qu’est-ce que la chose avait pu charmer d’aussi fort ? se demanda Dem, dont le visage devint livide de peur, rien que d’y penser.


Yurlh, retenu comme un chien en laisse, tentait de passer les doigts entre son collier et son cou pour forcer plus encore. Lui aussi était baigné d’incompréhension. La chose s’était-elle transformée en une créature monstrueuse pour le retenir ?


Les doigts glissés dans son collier d’acier, il reprit un peu de son souffle et tenta, une fois de plus, de tirer sur la chaîne. Un craquement de bois, accompagné du grincement du fer sur la pierre, retentit, mais elle ne lâcha pas.


Malgré la force déployée, Yurlh était malheureusement le cou lié à l’antre de la chose. Dem restait devant lui, tentant de tirer sur ses jambes. Avec l’espoir d’enfant que sa maigre force fasse la différence, elle tira avec énergie.


– Allez, les tentacules étaient bien plus gros ! lui cria-t-elle.


Yurlh s’arcbouta en avant pour diriger le mal, du collier vers la mâchoire. Les lèvres retroussées de rage, il tira plus fort encore, à s’en décrocher la tête. De derrière, on entendit craquer comme du bois, mais la chaîne ne se libéra toujours pas. Du sang coulait de son cou en étoile jusqu’à son torse. 


Demnukys avait compris que son ami était piégé. Elle le regardait là, incapable de l’aider. Rien ne pouvait avoir raison des gros maillons de fer et Yurlh semblait aussi l’entendre. Il recula juste un peu pour s’accroupir et ouvrit ses grands bras musclés. Dem sauta à son épaule, évitant le cou hérissé de pointes métalliques.


– Je ne veux pas te quitter, non… pleura-t-elle dans le creux de sa clavicule.


– Tu dois. Chaîne trop dure, lui répondit-il d’une voix imprégnée d’émotion.


Déjà, Yurlh basculait d’être tiré, peu à peu en arrière, par à-coups. Demnukys, dont la raison revenait, pressée par le stress, sentit la main du barbare lui tirer sur l’épaule afin de la détacher de son corps. Ses petits bras d’enfant ne pouvaient résister et se dénouèrent de son ami. 


– Sauve-toi, petite fille.


Ce fut les dernières paroles qu’elle entendit de lui avant de discerner, derrière, le son salvateur du trousseau de clefs du nain. C’était donc lui qui devait encore actionner une méchante machine, se dit-elle. Yurlh, genou à terre, tenta en vain d’attraper sa jeune amie pour l’empêcher de retourner vers la porte aux trois spectres. Mais, il était trop lent et elle se rapprocha jusqu’à voir ce que le nain, aidé d’un autre comparse, tramait.


Il était parvenu à passer derrière la première porte et, avec une sorte de levier, il tentait de la soulever. Il n’était donc pas à empêcher son ami de fuir, mais plutôt à essayer de libérer la chaîne qui s’était coincée en dessous de la porte, et avait déjà bien entamé le bois qui, d’ici, se voyait fendu de toute sa longueur. Le nain tentait de sauver la porte, tout simplement. Heureuse de sa découverte, elle revint aussitôt vers le barbare.


– Retourne-toi, Yurlh, prends la chaîne et tire dessus. Aussi fort qu’un ogre ! hurla-t-elle.


Yurlh, ravivé d’espoir, s’exécuta sans discuter. Et à ces mêmes paroles, le nain tenta de repasser derrière la porte, à l’abri de ce qui inévitablement allait céder. Mais, l’espace restait étroit et le gros ventre du petit homme le retint quelques secondes de trop.


Dans un cri rauque, on entendit la porte se fracasser, sous l’assaut terrible du barbare. Sans attendre, l’orkaim et l’enfant prirent la fuite dans les galeries humides, pourchassés par la chaîne qui bringuebalait à leur suite, laissant derrière eux les suppliques d’un nain au gros nez arraché.

Chapitre 64 by DUBOIS SEBASTIEN

Regardant la pluie tomber comme un linceul sur la cité, Kwo pensait à son défunt ami. Plus jamais il ne lui apprendrait un mot. Plus jamais il ne rirait de le voir le mimer gauchement. Cet orkaim, qui lui avait fait tant peur durant les sillons de guerre, portait en lui plus d’humanité qu’aucun homme. 


La pluie cessa d’un coup, comme si là-haut quelqu’un venait de se rendre compte de son erreur. Un voile d’humidité resta dans l’air, embrumant l’horizon. De là, sortit une femme-panthère qu’il connaissait bien. 


« La cité est si grande, comment se peut-il qu’elle vienne ici ? se dit-il en disparaissant sous l’eau afin qu’elle ne puisse le voir. »


« Elle me cherche. Elle, aussi, a dû apprendre la mort de Yurlh et elle va me le faire payer, pensait-il les yeux grands ouverts dans l’eau chaude de la baignoire. »


Kwo n’avait pas l’habitude de faire de l’apnée, mais cela ne lui déplaisait pas. Il bloqua son souffle jusqu’à ne plus être en mesure de retenir l’air dans ses poumons. Mais avant de sortir la tête hors de l’eau, il relâcha tout l’air, dans l’espoir que, ces quelques secondes de plus, le gardent d’être découvert. Et n’en pouvant plus, il remonta. Devant lui, partageant la même grande baignoire, le regardait, d’un air jovial, le moine joufflu.


– Elle est partie, lui dit-il, toujours en arborant son sourire.


En effet, Kaïsha n’était plus là. Elle avait repris son chemin.


– Vous êtes en cavale. Ce pourrait-il que vous soyez l’esclave d’une keymée ?


Kwo opina du chef. Il est tellement plus facile de faire croire aux gens l’histoire qu’ils se sont construite, plutôt que d’en inventer une autre.


– Je l’ai vu à vos guenilles. Comment se peut-il qu’un bel aomen comme vous en soit tombé à honorer pareille engeance ? Je suis quelqu’un ouvert d’esprit, de par la divinité que j’adore et que je sers. Mais, comme le dit le Magnus Kéol, les mi-bêtes ont été créées pour servir les humains et non le contraire. Vous ne parlez plus trop. Serait-ce la peur de retomber entre ses griffes qui vous muselle les lèvres ?


En réponse, Kwo releva le front.


– Ne vous inquiétez pas. Nous irons nous blottir dans mon habitation jusqu’à ce que l’on soit sûr qu’elle ne vous cherche plus.


La suite, Kwo la subit plus qu’il n’en fut acteur. Même s’il se laissait faire de bonne grâce par son bienfaiteur, qui le sortit du bain et l’essuya, il comprit plus tard qu’il était sous le double coup d’avoir perdu son frère et d’être terrorisé de repartir en mer, seul. Le moine l’emmena de l’autre côté de la rivière, par le pont qui la traversait. Il y avait là une jolie bâtisse qui embrassait les eaux. Construite en arc de cercle, elle était faite d’une coursive en fer brillant et en verre qui donnait d’un côté sur un jardin privé et de l’autre, sur la rivière. 


Ils y entrèrent par une petite grille en fer forgé, les amenant directement sur le jardin, sans passer par l’entrée destinée au public.


– Étant l’un des éminents du culte de Vérunys, j’ai la clef qui nous ouvrira le Jardin des Plaisirs, expliquait Lalaskar d’une voix chantante, tout en ouvrant le petit portail.


La nuit n’était pas encore tombée, mais déjà le soleil s’était de moitié caché sur les vitres. Derrière, Kwo distinguait des corps qui roulaient les uns contre les autres. Étant toujours dans ses pensées, Kwo ne fit pas le rapprochement entre la divinité et ce qu’il voyait. Même en entrant dans le couloir, comme flottant sur la rivière, les oreilles emplies de dizaines de gémissements, Kwo ne sortit pas de sa torpeur.


Nourri de fruits et de gâteaux, allongé entre des cousins soyeux, et séparé de sa chemise, Kwo passa toute la nuit en compagnie du moine. La graisse habillant son corps laiteux ne le limita nullement dans sa tâche. Il honora sa divinité et ses préceptes de luxure jusqu’à ce que la nuit soit entamée.


Et alors que la pleine lune verte brillait sur la surface ondulante de la rivière, Kwo perçut une étrange petite embarcation. Était-ce le fruit de ses rêves ou voyait-il bel et bien une barque surmontée d’un colosse au crâne brillant ? Se collant la face à la vitre, il tira, d’entre les fesses du moine qui ronflait, sa chemise jaune pour en essuyer la condensation qui lui voilait la vue. Mais oui ! C’était bien Yurlh qui ramait en compagnie d’une petite fille assise en figure de proue. 


Sans même dire au revoir à son compagnon d’une nuit, il quitta au plus vite l’antre de Vérunys pour intercepter son frère sorti des limbes. Ce fut sur le pont, enjambant la rivière qu’il lui cria sa joie.


– Yurlh… Hey, c’est moi Kwo !


Le gaillard se retourna, et, tout heureux de revoir l’aomen, se releva sans prendre garde au bon équilibre de la barque. Rapidement, elle prit de la gîte et imposa sa loi. L’orkaim dut se rassoir et attendre d’avoir passé le pont pour revoir la bille joviale de Kwo. À peine retrouvés que la barque et le courant les séparaient déjà. 


Yurlh se retourna pour ramer et lutter contre la rivière infatigable. Et, il vit les larmes de Dem couler sous ses doux yeux bleu-vert. Alors que le bonheur de la délivrance aurait dû rayonner sur son visage, elle pleurait. Elle savait quelque chose que lui ignorait. Yurlh arrêta de ramer pour lui poser la main sur la joue.


– C’est le moment, Yurlh…


Ignorant totalement de quoi elle parlait, il plissa les yeux avec tendresse, malheureusement cachés par son heaume.


– Tu dois reprendre ton chemin.


– Comment toi savoir ? lui demanda-t-il.


– Elle, elle me l’a dit.


– Mais… qui ?


– Je… dois… partir, articula difficilement Demnukys comme si elle luttait contre elle-même. 


– Les trois spectres… Ne les laisse jamais te prendre… pas toi.


La barque avait dérivé jusqu’au rivage pendant la discussion.


Dem se leva pour se blottir dans ses gros bras d’orkaim.


– Jamais je ne t’oublierai…


Yurlh fut surpris d’autant de sentiments lui sautant au visage. Et, à peine il voulut la retenir qu’elle le quitta. Demnukys sauta par-dessus la barque et s’enfuit dans le noir de la nuit, en criant  :


– Je t’aime !


Alors que la voix de Dem s’effaçait dans les ténèbres, celle de son ami Kwo reprit le dessus.


– Enfin… c’est bien toi ! lui dit-il en lui serrant les épaules avec ses mains pour être sûr qu’il était bien là, en chair et en os, devant lui. Kwo monta dans la barque et attrapa les rames. S’éloignant de la berge, Yurlh scrutait ses contours dans l’espoir de la voir réapparaitre.


– Qui était cette petite fille ? Elle ressemble à celle qui t’a attaqué dans le dos, la nuit dernière.


– Un… un ange, répondit Yurlh en tremblant de la mâchoire.


Trop heureux de l’avoir retrouvé, Kwo rama sans entendre la réponse, en direction du port.

Chapitre 65 by DUBOIS SEBASTIEN

À la suite du borgne, Kaïsha traversa la passerelle en bois, chevauchant une grande salle commune d’où s’élevaient des dizaines de spirales de fumée jaunâtre. En dessous, assis, affalés ou allongés, fumeurs et fumeuses, de toutes races, se délectaient des bienfaits de l’herbe sulfureuse. Nombreux étaient les mi-bêtes, surement ici à tenter d’oublier quelle funeste nouvelle loi allait leur tomber sur la tête.

« À brimer une population, on finit par la contraindre à devenir ce qu’on la blâme d’être, pensait Kaïsha en les observant. » Ces keymés, pris au piège d’habiter l’Empire, se voyaient peu à peu retirer leurs libertés. Kaïsha le savait mieux que quiconque, elle qui voyageait par voie de mer et côtoyait les ports et cités étrangères.

Elle regarda le vieil homme-rat descendre l’escalier accolé au rocher. En prenant une bouffée de sa pipe, il arbora de suite un large sourire de bien-être. L’homme au bandeau rouge s’était arrêté devant la porte d’une pièce aux murs entièrement faits de bois. Elle était comme au centre de la voute que constituait l’impressionnante charpente de cette bâtisse digne d’un culte. On l’invita à y entrer.

À l’intérieur, des couches moelleuses, couvertes de tissus de chanvre colorés, entouraient une charmante table basse de bois noir. Dessus étaient disposées des pipes finement sculptées. C’était là le fumoir pour les personnes qui ne voulaient nullement se mêler à la populace. 

L’homme, au seul œil valide, referma la porte, laissant Kaïsha libre d’attendre, allongée ou debout. Si la pièce avait l’avantage d’éloigner de la vue tous les autres drogués d’en-dessous, elle n’était pas hermétique. En effet, d’entre le plancher, traversait la fumée des fumeurs du rez-de-chaussée. Toute la pièce était imprégnée de l’odeur malodorante de l’herbe consumée et froide. 

Ses yeux croisèrent à nouveau une pipe. La flamme de la lampe à huile posée au centre de la table devait servir à l’allumer. 

« Le temps était donc si difficile à tuer quand il était question d’attendre ? réfléchissait Kaïsha. » 

La venue d’Asia n’en finissait pas et les pipes n’avaient de cesse de lui faire de l’œil. D’être ici seule lui rappelait les jours, prostrée dans une caisse, certes plus petite, mais tout aussi dénuée de fenêtres. Voulant chasser ces vils souvenirs, elle saisit l’une des quatre, déjà prêtes à consommer, et l’alluma en se penchant sur la flamme qui n’attendait qu’à embraser l’herbe sulfureuse. 

Kaïsha fut assez surprise de la rapidité des effets et de la légèreté qui s’empara d’elle. Le temps a ses mystères qu’aucun simple mortel ne serait capable d’en déchiffrer une infime partie. À peine s’était-elle allongée dans le molletonné parterre de coussins, que la femme-panthère à poil blanc, rayé de noir, fit sa divine entrée. Traversant l’épais brouillard, sorti tout droit de la bouche de Kaïsha, elle le dispersa en déployant avec grâce son manteau noir, laissant apparaitre son armure de cuir sombre. 

Kaïsha posa sa pipe qui, à sa surprise, s’était vidée.

– Asia, c’est ça ? Je suis Kaïsha, la seconde de Korshac, et j’ai besoin de votre concours pour retrouver l’un des miens.

Même si elle semblait ne devoir, en aucun cas, perdre son temps, Asia laissa à sa consœur le temps de s’expliquer.

– Je sais que, de par votre commerce, vous devez avoir vent de tout ce qui se passe en dessous de la cité, dans les égouts. Et c’est justement dans les égouts qu’un des nôtres, un orkaim, s’est perdu. Il a une grande importance pour mo… nous et je dois le retrouver au plus vite.

La femme, aux grands yeux bleus, mit un certain temps à lui répondre. Kaïsha se sentait comme portée par des bras invisibles et percevait de l’intérêt dans le regard de son interlocutrice. 

– Kaïsha… Tu t’appelles Kaïsha.

La bouche s’ouvrait et se refermait, mal synchronisée avec les paroles qu’elle émettait.

– Viens, Kaïsha. Suis-moi. Viens trouver ce que tu cherches…

La réponse ne pouvait pas être meilleure et Kaïsha l’accueillit avec un sourire de relâchement.

Ensemble, elles descendirent dans la grande salle encombrée de jambes d’êtres qui n’avaient cure de se voir bousculer. La fumée jaune, plus épaisse ici que là-haut, Kaïsha fut heureuse de la quitter pour sortir dans une courette à l’air libre. Déjà la nuit était tombée. Cela ne dura que l’instant d’aller dans un cabanon, où une fois refermé, Asia ouvrit une trappe. 

Toutes deux, elles descendirent dans ce qui semblait être les égouts d’Ildebée. Étaient-ce les vertus de l’herbe sulfureuse qui avaient inhibé son aversion pour les endroits confinés ? Légère, elle suivit Asia sans que son corps l’étouffe. 

Elles marchèrent toutes deux dans un tunnel humide, tournèrent à plusieurs croisements, jusqu’à se retrouver en face d’une porte blanche, brillante, d’un métal martelé. Quelque chose avait été frappé dessus, mais Kaïsha en détourna le regard, comme craignant de la croiser. Puis, elles arrivèrent dans un lieu visiblement habité dont elle n’imprégna que trop peu son souvenir. 

Non, ce qu’elle n’allait maintenant jamais oublier, c’était ce grand lit, au centre d’une pièce blanche étrangement peu éclairée. Du côté opposé, assis, ne montrant que son large dos musclé, un homme, à la tête cachée par un heaume, attendait. 

Surprise, Kaïsha demanda à sa guide si elle voyait bien celui qu’elle cherchait. Mais, elle avait étrangement disparu. Seule, Kaïsha se rapprocha du lit de soie blanche pour y trouver sa réponse.

Lui se retourna. Il était là, grand, tatoué de tout son corps musclé, et seule sa tête était habillée.

– Yurlh, c’est toi ? Mais… que… fais-tu là ?

Il n’était pas à parler. De tout son corps, taillé pour la guerre, il avança. Et, de ses larges bras, il la souleva. Comme portée par un être divin, elle se laissa sombrer dans le rêve que, jusque-là, elle n’osait s’avouer. L’étreinte fut d’un indicible plaisir.

Comme hors du temps, elle se laissa traverser, porter, savourant de lâcher prise. Ici et maintenant, elle sut que plus aucun carcan n’allait étriquer sa vie tant qu’elle embrasserait les bras de la liberté qui avaient pour seul nom celui de Yurlh.

 

Soudain, réveillée par une main à l’odeur de pêcheur, elle sentit la dureté, dans le dos, des cordages du ponton.

– Hep, vous là ! Y a des gars qui vous d’mandent ! dit le vieil aomen en montrant du doigt la galère de Korshac qui allait accoster. 

La bouche pâteuse, au goût amer d’herbe sulfureuse, elle se releva doucement, cherchant autour d’elle celui qui avait rendu sa nuit chaude. Et pourtant, tout cela lui avait semblé si réel. Cherchant une réponse à son incompréhension, elle vit, au loin, deux silhouettes qui ne lui étaient pas inconnues, assises dans une barque, dont l’une était bien plus haute que l’autre. Et là, dans le bas de son ventre, elle sentit comme une force, la force que seul l’être qu’elle aimait pouvait lui avoir semée.

Chapitre 66 by DUBOIS SEBASTIEN
Author's Notes:
PARTIE 3 : LA SQUALE

Elle était là, accroupie comme une araignée, à pousser des cris aigus tant la douleur qui lui traversait le corps, par l’échine, était insupportable. Le lointain bourreau relâcha soudainement son emprise pour que Larlh Vecnys reprenne son souffle.


– En plus d’avoir manqué à tes responsabilités, tu as omis d’en parler à ta supérieure. Peut-être croyais-tu que jamais je n’en aurais vent ? Tu t’es encore trompée, insignifiante petite araignée. Je suis la reine pondeuse et, de ce qu’il se passe dans ma Toile, je sais tout.


– Je… je… vous demande… tenta de parler Larlh Vecnys, le visage crispé. Aussitôt, toutes ses veines reprirent de lui bruler le corps comme si elle se consumait de l’intérieur.


– Ai-je laissé entendre que le moment était venu de t’excuser ? Ici et maintenant, je n’ai pas encore décidé si tu es digne de vivre. Car ton erreur a été si grande qu’elle aurait pu nous coûter ce que j’ai mis plus de dix-sept sillons à élaborer. Tout ça parce que tu as sous-estimé ta proie. Pourquoi ? Ai-je été aveuglée par les étonnantes capacités de ma petite princesse ? Tu étais si brillante, si… Tu avais tout pour réussir…


Bien qu’en elle se diluait le poison mortel de la fureur de sa reine, les sens de Larlh Vecnys percevaient encore la tendresse dans les silences de celle qu’elle considérait aussi comme sa mère.


– Je… je mérite toute votre… colère… et… je suis impardonnable. J’accueille avec… honneur votre… châtiment… Je le subis comme s’il devait être le… dernier.


À ces mots, la reine pondeuse, qui était entrée dans son esprit par la puissance des liens qu’elle avait tissés entre elles deux, eut, à plusieurs milliers de lieues d’ici, les larmes aux yeux. Car Larlh Vecnys était plus qu’une simple tisseuse dans sa toile. Elle était l’une des rares avec qui s’étaient développés d’autres liens que ceux de la magie des invocatrices. Elle éprouvait de l’affection pour celle qu’elle voyait toujours comme une enfant de douze sillons, curieuse et espiègle.


L’intensité de la douleur se relâcha. La colère de la reine venait de passer et Larlh Vecnys l’accueillit avec soulagement.


– J’ai failli… Je vous demande pardon… Ô ma reine…


– Je te l’accorde, ce pardon. Mais tu vas devoir corriger tes erreurs. Tu te dois de parler la langue maternelle de cette proie, comme si tu étais sa propre mère, ajouta la reine d’une voix adoucie.


– Je vais en apprendre plus sur l’origine de sa tribu pour parfaire ma connaissance de l’orkaim et du dialecte de son enfance. J’irai puiser dans ses propres souvenirs, même si cela doit me coûter des sillons de ma vie. Mais et, soyez-en sure, je ne cherche aucune excuse à ma déroute. Toutefois, je voulais vous rapporter que cette nuit, où il est revenu sur Ildebée, j’ai dû affronter comme… une sorte de barrière… Il ne fut pas aussi simple de pénétrer son esprit comme aux premières nuits. Quelque chose d’autre voulait… le protéger. Je suis maintenant certaine que le devin ne m’a pas tout dit sur cet orkaim et je crois… je suis même convaincue qu’il n’a pas été choisi par hasard sur ce champ de morts qu’était devenue la vallée d’Ildebée.


La reine et sa fidèle étaient revenues à une discussion constructive. Elle réfléchissait à ce qu’elle venait de lui avouer. Au fond d’elle, Viciunys Métlyn comprit que sa brillante élève devait avoir mis le doigt sur un pan caché des plans du devin.


– Pour cela, il te faudrait creuser auprès du devin. Malheureusement, la distance ne facilite pas les rencontres. Peut-être le moment est-il venu de se rapprocher, d’entrer dans la capitale bien que, de mon côté, cela soit encore prématuré ? Tous nos préparatifs sont pour l’instant loin d’être achevés.


– J’entretiens avec Chèl Mosasteh une correspondance depuis son départ, il y a sept lunes. Il lui tarde que je le rejoigne. Il me sera assez aisé de le persuader de m’envoyer un saufconduit, car les terres des Cités Rouges ne sont plus propices aux voyages. La dernière directive impériale impose aux keymés, les mi-bêtes, comme il nous appelle, de rester vivre dans les cités où ils demeurent. Il leur interdit de passer les portes d’Ildebée. Je suppose que c’en est de même dans les neuf Cités Rouges, ce qui me pose problème, avec mes six bras, pour sortir d’Ildebée, comme pour entrer dans la capitale Élinéa.


– En effet, cette politique, assez surprenante venant d’un ancien Conquérant, crée des obstacles dans nos desseins. Mais je sais que tu sauras les surmonter avec avantage, ma belle, ajouta la reine qui avait repris de la flatter, signe que sa colère avait totalement disparu.


Elle était ainsi, la reine pondeuse Viciunys Métlyn. Elle savait corriger les erreurs qui se devaient de l’être, mais aussi féliciter quand cela était mérité.


– Larlh Vecnys, tu vas devoir te mettre à l’ouvrage. De mon côté, je vais tenter des recherches concernant cette étrange barrière. Ce pourrait-il que l’orkaim ait d’autres liens que ceux que nous avons tissés entre lui, le devin et nous ? Qui sait, si ce n’est le devin lui-même ? Ce Chèl Mosasteh cache bien son jeu. Il n’est pas monté au firmament du pouvoir, en si peu de sillons, qu’en étant un simple conseiller. L’immortalité présumée de l’empereur a peut-être quelque chose à voir avec tout cela.


– Permettez-moi, ma reine, la distance qui vous sépare des Cités Rouges sera pour vous une source de fatigue. Laissez-moi investiguer à votre place, pour vous économiser. Je vous en prie, ma reine.


– Quand tu deviendras ce que je suis, tu comprendras que les montagnes, les plaines et les océans n’ont plus aucune incidence sur l’étendue de mes pouvoirs. À ce sujet, par la Toile, je fais de toi une tisseuse du quatrième fil. Les lunes à venir, je prendrai le temps d’écrire, dans ton grimoire, les sorts qui, à ce titre, te reviennent de droit.


– Pour la Toile, ma tisseuse.


C’était l’au revoir consacré. 


– Pour la Toile, ma reine.


Après les derniers mots de Larlh Vecnys, sa reine prit congé de son esprit. Cette entrevue, par pensées interposées, avait été intense. Larlh Vecnys le ressentait dans tout son corps, dans toutes ses veines. Elle se serrait l’avant-bras, cherchant son pouls pour se rassurer d’être toujours en vie. 


Et, se refaisant le déroulement de la rencontre avec sa reine, elle eut une pensée pour la jeune enfant, sur le cou de laquelle, elle avait joliment apposé le tatouage d’un papillon. Comme pour se féliciter d’être devenue tisseuse du quatrième fil, assise par terre, le dos reposé contre la table où étaient rangés ses multiples pigments, elle s’enfonça, sans difficulté, dans l’esprit de la jeune fille.


Toujours seule, elle dormait, recroquevillée sur une planche de bois pour ne pas toucher les pavés humides des égouts d’Ildebée. Même si le petit recoin qu’elle s’était trouvé, perché dans une alcôve de pierre, n’inspirait pas à Larlh Vecnys la sécurité, Demnukys rêvait. Si éveillée, elle était malheureuse d’avoir quitté le barbare, son ami. Dans ses rêves, elle le retrouvait et parcourait inlassablement les mêmes aventures.


– Ensemble, nous allons grandir avec lui, petite fille. Ce barbare n’a pas fini de peupler nos pensées, murmura Larlh Vecnys qui embrassait l’ambition, d’un jour, parvenir à tisser sa propre Toile.

Chapitre 67 by DUBOIS SEBASTIEN

 Si les caprices du climat sont considérés, en ce bas monde, comme des manifestations divines, on aurait pu croire que son éminence Chèl Mosasteh, devin impérial, était tout simplement maudit. Et, après les longs jours passés sur l’île de l’Expiation, comme l’avait nommée le capitaine, ajoutés aux journées sans fin du retour à combattre la tempête sur la galère impériale, Rulaskys était convaincu qu’une malédiction entourait le devin, le devin qui se trouvait dans sa chambre, allongé là, sous ses yeux, sous l’emprise d’une méchante fièvre.

« Cela aurait pu être pire, se dit Rulaskys. Un coup d’épée dans son petit ventre de gens de lettres et c’en aurait été terminé de sa personne. Mais aussi de la mienne, s’inquiétait le capitaine à la longue barbe rousse. Car l’indulgence du Magnus Kéol n’aurait pas été jusqu’à m’épargner, si je n’avais ramené que sa dépouille. »

Quel démon avait bien pu piquer ses douze hommes descendus avec lui sur l’île ? Les uns après les autres, la folie s’était emparée d’eux, au point de devoir les tuer. Douze marins-soldats de l’Empire qu’il considérait comme sa propre famille, car Rulaskys n’avait que son équipage pour parents. Les douze dont les dépouilles jonchaient maintenant l’île de l’Expiation, avaient été les hommes et les femmes dont Rulaskys avait le plus confiance et il avait dû les abandonner morts sans même les enterrer. Une décision qu’il ne regrettait pas en considérant l’état du devin.

Trop de jours étaient passés pour rentrer dans la capitale et les soins prodigués par le médecin de bord n’avaient pas apporté le résultat escompté. Il fallait maintenant un prêtre plus que compétent pour le sauver.

– Feu d’Élinéa en vue, capitaine ! hurla l’une de ses marins, faisant écho à la vigie du mât.

Cette annonce soulagea quelque peu Rulaskys, mais c’était loin d’être terminé. Il fallait maintenant affronter l’empereur et son courroux. Tout d’un coup, comme un mort-vivant sortant de son coma de deux jours, le devin saisit le poignet du capitaine qui sursauta, mais resta à ses côtés.

– Khalaman, je ne vous ai pas tout dit. Vous, votre Empire, tout cela finira dans un grand brasier… Vous… devez m’écouter…

Et sa tête, se balançant à droite et à gauche, s’arrêta de parler. Le devin resta les yeux grands ouverts, immobile, sans un souffle de vie. Rulaskys, étonné et furieux d’être arrivé au port de la capitale pour ne livrer qu’un cadavre, donna un violent coup sur le plexus du pauvre Chèl Mosasteh qui avait la couleur de la mort. Aussitôt, il expulsa de l’air à nouveau et reprit de respirer. Il cligna des yeux et une lueur de lucidité revint en leur fond.

– Je suis nu. Je suis sans… ma robe.

Rulaskys se dit qu’il délirait encore pour penser à sa robe alors qu’il était prêt à embrasser la grande faucheuse. Mais, cette fois, il lui serrait plus encore le poignet, surement à déployer les dernières forces le rattachant à ce monde. 

– Capitaine Rulaskys… ma robe… Vous ne l’avez pas abandonnée sur l’île, n’est-ce pas ? lui dicta le devin, d’un air plus qu’insistant.

Comme réponse, il regarda aussitôt sur la chaise, au pied de la couche, où dessus, elle avait été pliée, et de la tête lui répondit non.

– Alors, mettez-la-moi…

– Mais, vous êtes si faible et le docteur a dit que pour chasser la fièvre, il vous fallait rester nu.

– Mettez-moi ma robe, même si cela doit me coûter la vie ! hurla, tant bien que mal, le devin dans sa faiblesse.

Rulaskys s’exécuta, comprenant que le court passage sans respirer lui avait rendu quelques humeurs de lucidité. Pendant qu’il lui enfilait les manches amples de sa robe violine, le devin continua de parler. 

– Capitaine, sachez que vous pouvez être fier. Même si je devais mourir ici, vous m’avez sauvé et le livre avec moi, dit-il en pointant du doigt l’ouvrage installé sur un coffre, juste à ses côtés.

– Allez, allez, ce n’est pas le moment de penser à la mort, Votre Éminence. Vous allez survivre. Notre empereur est puissant. Il trouvera un remède.

– Non, non, non. Parfois, il faut savoir s’avouer vaincu. Mais, ce n’est pas là l’important. Écoutez-moi attentivement, avant que la fièvre ne revienne me hanter : ce livre, vous devez le garder ici, avec vous.

– Mais, les gardes écarlates sauront surement mieux le protéger que moi…

Chèl Mosasteh tira sur le poignet, vers le bas, pour que le capitaine s’agenouille et se rapproche de ses paroles.

– Ce que nous avons vécu ensemble sur cette île et comment vous avez lutté pour ne pas être gagné par la folie, me convainc de votre volonté. Capitaine…

Le devin dépensait beaucoup de son énergie pour capter l’attention de Rulaskys qui avait compris qu’il était de la plus haute importance de l’écouter. 

– Je vais mourir. Je le sens. Alors, ce livre ne doit pas tomber en d’autres mains que les vôtres. Ce que maintenant je vais vous dire, laissez-le se graver dans votre mémoire : Demain, dans dix jours, dans une lune, dans un sillon peut-être, viendra un homme, une femme, un enfant, humain, aomen ou keymé. Il vous dira mon nom et vous prendrez le temps de l’écouter.

Rulaskys avait bien entendu tout ce que le devin venait de lui conter. Ce n’était pas tant ce qu’il venait de dire qui l’avait alerté, mais bien les quelques phrases de délire juste avant, parlant de grand brasier. Alors, toutes ces nouvelles paroles, qui coûtèrent au devin de retomber dans le coma, Rulaskys se les répéta et se rassura qu’elles justifiaient d’avoir sacrifié douze membres de sa famille.

Chapitre 68 by DUBOIS SEBASTIEN

À peine la kaernasse amarrée, au pont du port de guerre de la capitale, que l’empereur, accompagné d’une cohorte de gardes écarlates, pénétrèrent à bord. Il était secondé d’un homme qui avait la particularité de ne porter qu’un gant blanc. Une fois devant le corps tremblant de son éminence le devin impérial, le Magnus Kéol, lui-même, se mit à genoux à son chevet.


– Que vous est-il arrivé mon vieil ami ?


Rulaskys lui conta en quelques mots la découverte de l’île et du tombeau, pour en arriver à la dure conclusion.


– Ce n’est qu’après avoir pénétré dans l’antichambre de la mort que nous découvrîmes un tombeau de talc brisé. À peine son éminence le devin impérial se mit à lire un parchemin, qu’un de mes hommes le regarda avec la fureur du démon et tenta de lui enfoncer une dague dans le cœur. Une de mes valeureuses combattantes réussit à le faire trébucher, mais sa dague termina ici, dans son pied.


En même temps qu’il narrait cette histoire, il souleva le drap pour montrer la vilaine blessure. Le pied était devenu noir, comme si le sang s’était coagulé en surface. Et de l’endroit où avait frappé la dague, sortait un jus jaune et visqueux. L’odeur de fromage trop fait emplit de suite la petite cabine.


– Notre médecin ne put lui administrer des médicaments que plusieurs jours après avoir réussi à quitter cet enfer.


Le Magnus Kéol qui était toujours agenouillé semblait réellement affecté par l’état du devin. Son regard se porta sur l’homme au gant blanc.


– Que pouvez-vous faire pour le sauver ? lui demanda l’empereur.


– Je ne suis que médecin. Les maladies, je sais les combattre. Mais la gangrène, je ne peux que vous convaincre de l’amputer.


– Vous pensez qu’en lui coupant cette… chose, qu’est devenue son pied, vous pourrez le sauver ? continua l’empereur.


– Si Xyle est avec moi, oui, je le crois. 


L’empereur se releva avec la vélocité d’une queue de scorpion qui frappe sa proie.


– Croyez-vous aussi que je vais remettre, entre les mains du dieu de la chance, la vie de mon plus grand ami ?


L’homme au gant blanc se mit aussitôt à genoux, comprenant l’erreur de ses dernières paroles.


– Je… je… crois qu’il vous faut le concours de la donneuse de vie du temple d’Anhouryn. Si quelqu’un ici peut lui sauver la vie, c’est bien elle.


– Mais, elle se trouve à Ildebée, cette donneuse… C’est à plus de six jours à dos de méhari, pas moins d’une demi-lune rouge pour la faire venir ici ! cria d’impuissance l’empereur.


À ce moment, il sentit des doigts lui toucher le bout des siens. Pressentant que c’étaient ceux du devin, il se retourna.


– Khalaman… Je suis tellement heureux de revoir votre visage avant de repartir… parla d’une voix à peine audible le devin.


Le Magnus Kéol se rapprocha alors de sa bouche pour mieux l’entendre.


– Je suis si déçu de partir si tôt. J’avais prévu tant de choses à faire en votre compagnie.


Le devin lui serra un peu plus fort les doigts. 


– Je ne vous ai pas tout dit, Khalaman. Et, je n’ai pas le temps, ici, de vous l’expliquer. Gardez à l’esprit de protéger Rulaskys de votre mauvaise humeur. Il a fait tout son possible pour me sauver. Et puis… il va falloir vous entourer d’un nouveau conseiller. C’est le dernier conseil que je vous donnerai… Je sais qu’il est difficile de vous convaincre, mais écoutez… C’est un prétorien de Kisadyn qu’il vous faut… Eux seuls auront la vertu de vous protéger du mensonge…


L’homme au gant blanc le regardait, les yeux intrigués par la teneur des propos qu’il ne pouvait entendre. Khalaman l’avait écouté. Mais avec la peine qui broyait en même temps son cœur, il n’avait pas retenu toutes les paroles.


– Je le ferai, mon ami… Mais, vous n’allez pas mourir… Je vous le jure… Vous resterez éternellement présent dans mon cœur et j’érigerai, dans chacune des cités de l’Empire, une statue de votre personne pour qu’aucun de mes fidèles sujets ne vous oublie.


À ces mots et vaincu par la fièvre, le devin sourit et retomba dans la léthargie qui l’avait accompagné durant le voyage. Le Magnus Kéol, bien qu’il eût d’abord peur de l’avoir perdu, sentit le cœur du devin qui battait encore. En se relevant, il regarda l’un de ses gardes écarlates, droit dans les yeux.


– Allez, avec une escorte, à la maison d’Anhouryn et faites-moi venir, sur le champ, leur plus haut dignitaire, sur injonction de l’empereur lui-même !


– Ô Magnus ! répondit le garde pour signifier que cela serait fait comme il venait de l’ordonner.


– Quant à vous, trouvez-moi des hommes avec un lit qu’on le transporte au palais. La stabilité de cette embarcation ne pourrait être profitable à l’opération qu’il s’apprête à subir.


Enfin, des gardes rouges arrivèrent avec un grand lit à porteur. Ils prirent doucement le corps du devin, habillé de sa robe, et toujours suintant de fièvre. Tout cela se passait sous les yeux compatissants du Magnus Kéol et, plus intrigants, de l’homme au gant blanc. Ce dernier, avant de sortir de la cabine, eut comme l’envie d’y rester pour chercher du regard un objet qui n’était plus là. Enfin, ce fut ce que ressentit Rulaskys qui veilla à le faire sortir pour refermer, derrière lui, la cabine, maintenant vide du devin. En lui montrant de la main la sortie du navire, il se félicita d’avoir caché, sous le matelas en laine trempé de fièvre, le livre de la Concession Divine.

Chapitre 69 by DUBOIS SEBASTIEN

Les jours en mer pouvaient sembler monotones à la plupart des rameurs. Mais pour Yurlh, ils ne l’étaient pas, surtout quand venait le jour du repas chaud, celui qu’il préférait. Narwal, le cuistot, avait pris l’habitude de cuisiner en mer, chaque fois qu’ils y passaient trois jours d’affilée. Cela avait pour vertu de lui remonter le moral et, par la même occasion, de redonner du cœur à l’ouvrage aux rameurs qui tiraient fort sur leur torse, leur dos et leurs bras.


Quand les premiers fumets traversaient les parois en bois du pont, Yurlh, doté d’un bon odorat, les sentait avant tout autre à bord. Il commençait alors à donner, en râlant, une cadence, annonçant le festin. Les autres suivaient de bon cœur, car, plus la galère filait sur l’eau, plus elle tapait les vagues.


Très vite, ce rituel bringuebalait l’équipage et rendait la cuisine difficile, faisant sortir Narwal de sa cabine en beuglant, entouré des effluves parfumés, pour le plus grand plaisir de tous les rameurs. Car la cabine du coq donnait directement sur le pont des galériens. Seule une porte les séparait des succulentes odeurs. 


Une autre conséquence à la soudaine vigueur des rameurs était les cris du capitaine qui sortait, quant à lui, du château de poupe. Quand la Squale, sa galère, prenait de la vitesse, il allait sur le pont pour hurler son bonheur de sentir ainsi le navire braver les vagues. Soixante rameurs qui, ensemble, râlaient en cadence pour se donner de la force, avec le bois qui craquait d’être propulsé, cela ne pouvait laisser personne indifférent. Et les cris de Korshac terminaient d’entretenir le rythme qu’avait instauré le gourmand colosse.


D’autant plus qu’hier était le dixième jour des dix marqués par la punition du capitaine. Cette punition était en rapport avec l’escapade de Yurlh dans la cité d’Ildebée. Au départ, Korshac avait tout bonnement eu dans l’idée de fouetter jusqu’au sang le barbare, pour bien que rentre dans son crâne de piaf, comme il le gueulait, le châtiment qu’il encourrait à la prochaine échappée.


Mais Kaïsha ayant déployé nombre d’arguments, dont la moitié était basée sur son charme, Korshac se résolut plutôt à le priver de la pleine plâtrée de nourriture. Ce fut ainsi que l’enfant orkaim, de deux mètres vingt et cent-soixante kilos, n’eut pour pitance qu’un seul saladier par jour des bons repas de Narwal.


Et, tout bien considéré, cette punition fut la meilleure qu’il soit. Car Yurlh, en gros gourmand qu’il était, en fut tellement affecté, qu’avec Kwo, il apprit à compter jusqu’à dix. Même Kwo, son ami, préféra que la sentence soit respectée et ne lui apporta point de compléments durant son jeûne forcé.


Il est sûr qu’un homme normalement constitué aurait eu largement assez d’un saladier pour tenir la journée à ramer. Mais, pour un colosse comme Yurlh, qui ramait maintenant seul sur son banc, c’était plus qu’handicapant. À tel point qu’en puisant dans ses réserves, apparurent, au fil des jours, les côtes sur les flancs du barbare, jadis recouverts de muscles.


En effet, Kwo respecta la punition à l’égard de celui qu’il considérait comme son frère. Car, d’une part, il savait qu’il la relèverait aisément. Yurlh était par nature un être endurant. Il l’avait déjà prouvé les huit précédentes lunes vertes de quarante-quatre nuits chacune, à tirer sur ce manche de bois. De plus, Korshac, pour récompenser Kwo d’avoir ramené le barbare, au lieu de s’enfuir lui-même, lui octroya une autre tâche, celle de l’entretien du pont, laquelle était moins fatigante que de pousser et de tirer sur une rame. 


Kwo visait sur le long terme, considérant que dix jours seraient vite passés pour l’orkaim, mais, qu’après, la vie à bord n’en serait que plus douce, pour l’un comme pour l’autre. Si la punition fut d’abord difficile à comprendre pour l’orkaim, car il était heureux de retrouver Korshac et son navire vide de toute créature hostile, il l’accepta. Il se rappela les paroles de sa mère aux six bras, le premier jour de sa rencontre avec ce petit homme aux sons de gorge puissants.


Comme aujourd’hui était le onzième jour, Kwo vint s’assoir à ses côtés pour lui offrir la totalité de sa portion. Pour Yurlh, c’était donc une double récompense. Car, il savait que ce soir, un autre saladier de ce délicieux ragoût de calamar, agrémenté de raisins secs, allait remplir à nouveau son estomac d’ogre. Les dix traits marqués de ses ongles durs sur le plancher, entre ses pieds, en étaient témoins.


– Terminées les nuits avec le ventre vide, mon frère, le félicita Kwo en lui versant tout son bol de ragoût dans le saladier.


Yurlh, qui se délectait du goût de chaque louchée, répondit par un oui de la tête. Non pas qu’il soit rancunier d’avoir été puni, non, Yurlh respectait la nourriture autant qu’un prêtre vénère sa divinité. Jamais il n’aurait gâché le goût dans sa bouche par des paroles que sa tête pouvait remplacer.


Ces retrouvailles d’amis, partageant de nouveau le repas du midi, se faisaient sous le doux regard de la femme-panthère. Kaïsha, elle aussi à se régaler du chaud ragoût coulant dans sa gorge, regardait avec ses yeux félins, celui dont elle se souvenait encore de la nuit passée entre ses bras. Depuis leurs retrouvailles, une communication corporelle s’était installée entre eux deux. À chaque fois qu’elle se rapprochait de lui, elle sentait monter en elle comme une vague étrange, une sensation de bien-être qu’elle n’avait, à ce jour, jamais ressentie auprès de qui que ce soit.


Au-dessus, regardant au travers du caillebotis du pont supérieur, le capitaine fut content de voir son matelot orkaim manger, avec appétit, ce repas qu’il jugeait lui aussi comme délicieux. Korshac n’avait pas puni l’orkaim dans le but de le casser, mais plutôt de protéger sa marchandise. Car durant les deux nuits passées dans la cité d’Ildebée, il était clair qu’il avait risqué sa vie et par extension la sienne.


Quoi qu’il mange, boive ou fume avant de dormir, ces dix dernières nuits, pas une ne s’était passée sans que Korshac ne se souvienne de la femme aux six bras et de ses paroles que lui seul avait entendues dans sa tête. Pour Korshac, si elle avait le don d’entrer dans son crâne, il ne pouvait rien lui cacher. Alors, il était heureux de le voir manger à sa faim, en espérant que cela le retienne définitivement auprès de lui. Après tout, c’était un bon rameur, sinon le meilleur.


Absorbé dans ses pensées, Korshac ne perçut aucunement le regard de Kaïsha, caressant les épaules du colosse. Car, alors qu’il balayait des yeux le pont inférieur des forçats pour arriver aux pieds de sa féline, un marin lui tapota l’épaule.


– Capitaine, j’crois avoir… gnia, vu l’île de Viirgore avant de descendre, parla Plato, la bouche pleine, une habituelle prouesse de sa vigie.


Korshac, entendant la nouvelle, lui répondit avec enthousiasme.


– Alors, ce soir, nous devrions nous noyer dans le pétrum !

Chapitre 70 by DUBOIS SEBASTIEN

Ce fut grâce aux nombreux flambeaux, délimitant les pontons du port, qu’ils purent accoster de nuit, dans la cité de Viirgore. Cette île, située dans la Mer Déchirée, se trouvait au large de Viir, une ville de l’Empire des neuf Cités Rouges. Viirgore avait l’avantage de se situer à une journée de galère de Narouèn et Tabenskin, deux des neuf. Bien que considérée comme une cité, Viirgore n’était pas comptée dans les neuf. Elle était la dixième, principalement destinée à une clientèle possédant le moyen de s’y transporter par bateau. Ici se côtoyaient les puissants, loin du peuple puant des cités bondées. On y trouvait de nombreux établissements de fête qui éclairaient tout le flanc de la seule montagne dont était constituée cette petite île. À son sommet siégeait le donjon de son ciconor local, le dirigeant de Viirgore.


– Regarde Kaïsha, c’est pas beau tout ça ? interrogea Korshac, les yeux brillants des lumières de la cité.


N’ayant jamais rien vu de pareil, Kaïsha acquiesça sans dire mot.


– Ça te dirait de vivre ici, au pied de la mer et à fleur de montagne, comme une princesse humaine ?


– Pourquoi, tu comptes me revendre à l’une de tes puissantes connaissances ?


Kaïsha, n’étant pas habituée aux mots doux de Korshac, avait ce don pour renverser les phrases.


– Ben non ! Je compte bien être le prince… ma princesse, ajouta-t-il avec un sourire aussi large que son visage.


L’annonce n’était pas banale et eut pour effet de surprendre Kaïsha aussi bien dans la forme que sur le fond. 


« Étaient-ce toutes ces belles lumières qui avaient donné à Korshac un élan de romantisme ? se demandait Kaïsha. »


– Terminés les bains de populace. À nous la grande vie ! continuait Korshac comme pour déclarer son amour.


La déclaration était si singulière, venant du capitaine, que la panthérès fut quelque peu charmée.


– Mais, comment ça ? On vient vivre ici… tout… tout de suite ?


La candide réponse de sa belle panthère imposa à Korshac de figer son visage dans des traits d’excuse.


– Oh ma belle… commença-t-il en se rapprochant, tout en prenant délicatement ses épaules velues.


– Ce n’est pas encore à ma portée, mais j’y travaille. Une fois que le commerce de l’herbe aura pris de l’ampleur, je peux t’assurer qu’on aura largement les moyens de vivre comme des rois.


Même si ce n’était pas, au fond d’elle, ce à quoi Kaïsha aspirait, cela eut le mérite de la séduire. Et à y bien réfléchir, que pourrait apporter un orkaim dans ce monde dominé par les humains ? Qui plus est, un orkaim même pas fichu de lui accorder des moments d’attention comme s’il avait profité de son corps, juste le temps de la fin d’une nuit, tel un barbare ? Korshac savait parler à celle qu’il avait sortie des cages de Daïkama. Pour sûr, il était en partie le forgeron de sa personnalité. 


En guise d’approbation, elle apposa ses mains sur les siennes. Korshac, heureux d’avoir fait mouche, revint à ses préoccupations de la soirée.


– Va falloir se l’gagner. Prends avec toi deux gaillards. On a des échantillons à présenter à notre hôte.


La galère appontée, sur le côté du port assigné aux navires de guerre, Korshac descendit à terre, suivi de Kaïsha, tenant en laisse le barbare qui portait sur ses épaules une caisse d’herbe. C’était l’une des deux conditions qu’ils s’étaient fixées pour le faire descendre. La seconde était toujours d’avoir à ses côtés Kwo, celui qui l’avait convaincu de revenir au navire.


– Pourquoi tu m’as pris encore celui-là ? Ça ne t’a pas suffi de le poursuivre deux jours durant, dans la merde des bouseux d’Ildebée ? râla Korshac pour en revenir à son vocabulaire de prédilection.


– Il n’a pas encore fait toutes ses excuses ! cria-t-elle, dans l’espoir d’être aussi entendue de Yurlh.


– Rah ah ! Je te reconnais bien là, ma tigresse sans pitié. Fais-lui-en baver. Il a les muscles pour, ajouta Korshac qui devait, sans s’en rendre compte, commencer à nourrir un brin de jalousie.


Alors qu’ils avançaient tous les quatre vers les lumières des premières tavernes, un sarénor, un haut gradé en armure surmontée d’une cape rouge, entouré de trois soldats, leur barrèrent le passage.


– Halte-là ! Vous avez mouillé au port de guerre. Votre navire doit faire place sur le champ !


– Korshac. Ça, c’est mon nom. Vous devez déjà avoir entendu parler de moi, non ? lui dit-il avec plus d’aplomb que le sarénor.


Ce dernier chercha visiblement si ce Korshac avait une résonance dans sa mémoire.


– Le Grand Blanc, ça c’est son surnom ! ajouta Kaïsha avec le même ton de conquérant que son bien-aimé capitaine.


À en croire l’expression de surprise du gradé, les derniers mots de la femme-panthère avaient évoqué en lui un souvenir récent.


En étirant son front vers le haut, il dit :


– Très bien, Korshac… Alors, vous allez devoir nous suivre jusqu’à l’entrée des artistes.


Ils prirent sur la droite, à l’opposé des rues montantes de la ville, et suivirent le sarénor en passant entre les gardes qui fermèrent la queue. Bien qu’ils soient armés et protégés de broignes annelées, les gardes rouges observèrent, avec un certain sentiment de crainte, le colosse transportant seul la caisse qu’ils auraient eu difficulté à porter à deux.


– L’entrée des artistes… c’est dommage. J’aurais tellement préféré que ma belle profite des éclairages somptueux de la cité, ajouta Korshac, sincèrement contrarié.


Le sarénor s’arrêta en bombant le torse, couvert d’une rutilante cotte de mailles dont il n’était pas peu fier.


– Les allées montantes de Viirgore sont réservées aux dignitaires et riches bourgeois de l’Empire, pas aux vulgaires marchands de contrebande, termina d’insister le sarénor qui assit définitivement son pouvoir sur Korshac et les trois autres visiteurs.


– J’aurais aimé meilleur accueil. Mais, je vois que cette fripouille d’Ostillus s’entoure d’autres de ses semblables, murmura Korshac à Kaïsha.


– On sent que nous sommes encore loin d’être considérés comme des princes… ici, ajouta Kaïsha.


Korshac répondit d’un rictus formant une vilaine ride entre ses yeux. Ils arrivèrent à une double grille en fer, fermée sur un chambranle de pierre, accolé à la roche de la montagne. L’un des gardes, muni d’une torche, décrocha de sa ceinture une grosse clef qu’il enfonça dans la serrure et l’ouvrit. Derrière, se comptaient par centaines les marches montantes d’une large galerie creusée à l’abri des regards, dans la montagne. Elle devait surement mener directement au donjon du ciconor Ostillus, l’ami supposé de Korshac.

Chapitre 71 by DUBOIS SEBASTIEN

L’ascension avait débuté et heureusement pour Kaïsha, la galerie avait de la largeur et suffisamment de hauteur pour qu’elle ne se sente pas trop oppressée. Toutefois, plus elle s’y enfonçait et plus elle serrait la main de Korshac qui prenait ce geste pour de l’affection.


 Le cortège était éclairé, devant et derrière, par des torches en possession des gardes rouges. Les marches n’étaient pas très hautes, mais profondes, nécessitant parfois deux pas pour arriver à la suivante. L’air, passant de bas en haut, ventilait les embruns salés, asséchant les marches et les murs, laissant parfois des dessins blanchâtres sur la roche noire et rugueuse.


Tout le monde montait d’un bon pas quand Kaïsha sentit la laisse se tendre, signe que le barbare commençait à peiner. Elle tira dessus, à la manière d’un maître sur son âne, pour le faire avancer. Yurlh ne dit mot et souffla plus fort, comme pour puiser en lui et se forcer à accélérer. Cela ne dura qu’une vingtaine de marches, les cent kilos d’herbe eurent vite raison de ses derniers efforts.


– Allez… avance, lui cria-t-elle en se retournant.


L’amour est comme un équilibriste entre l’euphorie et la haine, se disait Kwo, voyant son ami couvert de sueur, affrontant celle, qui ce soir, avait décidé de porter l’habit du bourreau.


– Il n’a mangé que des demi-portions depuis dix jours, lança Kwo, dans l’espoir d’un retour à la pitié de la panthérès.


D’abord, il vit, dans ses yeux marron clair, l’éclair du feu de la colère qu’elle nourrissait depuis plusieurs jours. Kwo ne sut pas ce qui la fit soudain se calmer. Était-ce la nuit tous deux ensemble à le chercher qui avait créé une complicité ? Ou peut-être le simple fait qu’il soit revenu avec l’orkaim, comme convenu ? Quoi qu’il en soit, elle lui tendit la laisse et pour ne pas perdre la face devant Korshac, ajouta :


– Si tu crois faire mieux, occupe-t’en. Je ne vais pas m’éterniser ici !


Kwo saisit la laisse et observa une pause. Étrangement, Yurlh ne posa pas la caisse, comme si elle n’était pas le poids le plus lourd à porter. Le sarénor, le soldat, Korshac et Kaïsha continuèrent de grimper, car ils n’en étaient même pas arrivés au tiers de l’escalier. Restèrent derrière Kwo et Yurlh, suivis de deux soldats dont l’un portait une torche.


– Pose la caisse et reprends ton souffle. On va la porter à deux, lui dit Kwo en lui mimant des bras ce qu’il venait de dire.


Yurlh tourna la tête, mais ne répondit pas. Il réfléchissait d’où pouvait bien venir cet affaiblissement soudain. Son corps, contrairement à son habitude, ne répondait pas à l’effort qu’il lui demandait. Quelque chose de plus gourmand que cet escalier aspirait sa force.


– On n’a pas toute la nuit. Allez, on remonte, parla, avec une voix portante, l’un des deux gardes.


Et puis, la seconde, celle qui portait la torche, ajouta des paroles qui restèrent dans l’oreille de Kwo.


– Ici ou là-haut, le résultat sera le même.


Enfin, Yurlh reprit la montée des marches, toujours encombré de son lourd fardeau. Kwo tenait, quant à lui, la laisse, mais son souci s’était déporté de la fatigue de Yurlh vers les gestes des gardes. Plus ils foulaient de marches et plus Yurlh était gagné par la lenteur. Kwo n’en était que moins rassuré, car si les soldats nourrissaient de noirs desseins à leur égard, Yurlh ne serait nullement en état de combattre. Et lui, avec pour seule armure sa chemise jaune et comme arme la laisse, son sort était déjà scellé. Quand ils entendirent, provenant de plus loin là-haut, comme une porte grinçante se fermer, ses sens commencèrent à faire battre son cœur de nervosité.

Chapitre 72 by DUBOIS SEBASTIEN

– Bienvenue, mangeur d’or ! lança le chauve bedonnant, à la barbichette teintée de rouge pour se donner une touche à la mode des cités de l’Empire.


Korshac ne fut pas choqué par l’accueil familier de son ami de trafic. Ostillus était un de ces hommes qui vendent du vent aux autres en échange de monnaie sonnante. Ainsi, il pouvait aussi bien céder de la liberté, à des keymés ; que des promesses de terres orkaims aux sous-sols encombrés d’or, à des colons humains. Ostillus n’était pas avare d’idées quand il s’agissait d’escroquer.


Mais sa carrière avait pris un tout autre tournant quand il avait rencontré la puissante morénor de Tabenskin, Nida Dirn. La politique raciale, mise en place par le Magnus Kéol, depuis le début des guerres fratricides, avait ouvert de nombreuses opportunités dont les deux nouveaux comparses s’étaient fait une joie de tirer profit. Mais au lieu de viser les faibles, cette fois, ils s’en prirent à ceux qui avaient des biens.


Ainsi, à Tabenskin, Ostillus proposa aux marchands et bourgeois keymés d’avoir recours à ses services afin de quitter la cité pour des terres plus hospitalières, pendant qu’il en était encore temps. La promesse n’était pas peu simple à mettre en œuvre. Comment, en plein temps de guerre, réussir à déplacer des familles entières sur les terres rouges, sans éveiller les soupçons des autorités ?


Ce fut la morénor de Tabenskin qui lui apporta la solution. Elle obtint l’extension de sa province, incluant la montagne au large de Viir qui jusqu’à maintenant ne portait que le nom de rocher. Ce titre de propriété fut même marqué du sceau impérial, surement présenté à la hâte par son mari, sous une tente, à la veille d’un assaut d’importance. Ensuite, Nida Dirn baptisa le rocher Viirgore et attribua à Ostillus le titre de ciconor pour l’administrer.


Ainsi commença une double propagande. La première était de transformer ce rocher en lieu de villégiature pour les riches des Cités Rouges afin de les divertir en ces temps sombres. La seconde fut une propagande raciste, largement exacerbée à Tabenskin, dans le but d’activer le départ des bourgeois keymés.


Viirgore se situait suffisamment au large des terres, ce qui avait pour vertu d’éloigner la menace des affrontements, tout en rassurant ses visiteurs. Ses eaux chaudes, sortant à fleur de montagne, furent, pour une grande partie, responsables de son succès. Ainsi les navires, qu’ils soient humains, aomens ou mi-bêtes, faisaient halte à Viirgore, les humains et les aomens poussés à faire la fête, les mi-bêtes poussés à fuir la bête qu’allait devenir l’Empire.


Était-ce Nida Dirn qui avait inspiré le Magnus Kéol dans son escalade xénophobe ou le contraire ? L’un avait dû se nourrir de l’autre.


Ces sillons de guerre furent plus que profitables à Ostillus. Mais, la paix soudaine mit un terme à son trafic lucratif. Viirgore n’en restait pas moins un lieu de plaisir en vogue, situé presque au cœur de l’Empire des neuf Cités Rouges et accessible pour la plupart d’entre-elles par voie de mer.


La vente des terrains dans les pentes des montagnes aux eaux bouillantes ne couvrant plus assez les dépenses, Ostillus fut contraint d’ouvrir ses portes à des commerces moins licites, mais plus rémunérateurs. C’est dans cet esprit de partage qu’il invita ses connaissances de contrebande, toutes celles désireuses d’en croquer à ses côtés. Korshac n’était pas le premier de ses invités à venir le visiter.


– Quelle belle plante m’amènes-tu en cette jolie nuit du nouveau sillon ? continua-t-il, avec le sourire.


Ostillus attendait la visite de Korshac puisqu’il en avait été avisé par messager, quelques lunes plus tôt. La marchandise mystérieuse avait d’ailleurs été évoquée, sur le même parchemin, par les mots de plante à rêver. Aussi, Ostillus en faisait référence tout en flattant, à sa manière, la compagne de son ami Korshac.


– Ça arrive. Mon porteur peine à gravir ton long corridor de marches.


Cette rencontre se faisait dans la cave du château qui n’était, en fait, qu’une tour carrée. L’escalier terminait sa course ici, où une simple porte en bois, bardée de fer, dans le mur, s’ouvrait. Ostillus fit un geste de la main, commandant au garde, portant la torche, de fermer la porte.


– J’ai attrapé un mauvais rhume de toujours la laisser ouverte. La galerie fait office de cheminée dont le tirage ventile tout le donjon.


Korshac hocha la tête, indiquant qu’il comprenait, mais commençait à ressentir une certaine inquiétude de par ces curieuses explications. Si Ostillus était un ami de négoce, il n’en était pas moins un serpent dont il fallait se méfier.


Ostillus reprit de remonter le petit escalier menant à la sortie de la cave, tout en continuant de parler, mais cette fois, en leur tournant le dos.


– Dis m’en plus sur ta cargaison. Je suis d’humeur, en cette soirée, à brasser de l’or.


– Tu m’as l’air bien prompt à négocier. Je ne reconnais pas là, Monsieur de la Palabre, brailla Korshac, dans sa direction.


Le personnage adipeux qu’il était devenu, preuve que ses affaires avaient été florissantes, se retourna.


– Ha ha ! Monsieur de la Palabre, c’est vrai… Je me souviens de ce titre dont tu m’avais affublé. Mais cette époque appartient désormais au passé. Je ne perds plus mon temps à convaincre. Plus la peine, maintenant que je suis arrivé au sommet. Mais pour toi et ta chère compagne, je vais prendre le temps de vous faire la réclame de ce palace qu’est mon île. Toutefois, nous irons nous assoir, car le soir venu, mon cœur commande à mes jambes de ne plus me tenir debout.


En même temps que la porte de la galerie se fermait, une étagère vide glissa sur le mur devant elle, pour la faire disparaitre, faisant de cette cave un simple cellier. Kaïsha en remarqua l’habile mécanisme, tout en se sentant un peu plus éloignée maintenant de celui qui apaisait ses sorties en terres étrangères. Korshac reprit confiance en foulant le carrelage de pierre noire et blanche habillant le sol du hall d’entrée, à la base du donjon.


– Tu ne t’es rien refusé, mon coquin. Ha ha ha ! cria-t-il, avec la familiarité des vieux roublards.


– N’est-ce pas ? Pour avoir débuté dans les affaires après toi, je crois avoir mieux sorti ma carte du jeu.


Arrivés devant une verrière de trois pans, donnant sur la descente éclairée de la montagne, ils continuèrent leur discussion.


– Pour sûr, je vois là le bel empire que tu t’es payé et tout ça, à la force de la langue. Rien que pour ça, je n’attends que de frapper la corne avec toi.


Un servant, de petite taille, remplissait des coupes en argent d’un breuvage ressemblant fort à du pétrum, mais en bien plus translucide. L’enfant, assigné à servir, tendit les coupes. Le parfum s’en dégageant n’était pas aussi fort que l’alcool habituellement destiné au gosier de Korshac.


– Humm, tu te rinces la gorge avec de l’alcool de femme ! gargouilla Korshac, avec sa délicatesse caractéristique.


– C’est du toupétillant d’Adrelac. Je ne le réserve qu’à mes plus grands amis ! lança Ostillus en les regardant dans les yeux, chacun leur tour.


Kaïsha en fut enchantée. Cela sentait bon la richesse.


– Alors, alors, revint à l’assaut Ostillus, tout en s’asseyant sur un pouf de soie rouge et or.


– J’ai de l’herbe sulfureuse, une sorte de tabac que tu vas me garder pendant que je la distribuerai dans les ports autour.


Kaïsha, entendant les paroles bourrues de son bien-aimé capitaine, comprit, au visage impassible de leur hôte, qu’il en faudrait plus pour le séduire.


– Ce qui monte en ce moment à dos d’homme, ce n’est autre que la meilleure herbe à fumer qu’il soit.


– De l’herbe à fumer ? Je vends déjà du aya.


– Le aya vient de loin. Il est trop coûteux pour que tout le monde en consomme. L’herbe sulfureuse vient d’à côté. Et au prix qu’on la vend, il sera facile que tout le monde en achète.


– Mais si ça ne vaut rien, qu’est-ce que j’y gagne ?


– Une part sur dix te revient, juste pour abriter la marchandise dans tes caves, annonça Korshac.


– Même cinq parts de rien, ça ne m’intéresse pas, dédaigna Ostillus.


– L’herbe sulfureuse se vend moins cher que le aya, mais on en vendra dix fois plus.


– C’est trop de va-et-vient pour pas grand-chose, rechignait Ostillus.


– Alors, deux parts pour dix. Je ne montrai pas plus haut, crapule ! beugla Korshac en mâchant ses mots, semblant avoir du mal à articuler.


– Mais siii, tu monteras plus haut. Je te l’assure, insista leur hôte. 


– Deux parts pour seulement rester le cul dans ton pouf, à regarder mes bateaux aller et venir, c’est déjà trop. Allez, on tape, dit Korshac en se rapprochant d’Ostillus, tout en titubant.


Kaïsha le regardait faire et trouvait sa démarche peu équilibrée pour un marin de haute mer. Quand sa vue se troubla, elle comprit.


La paume vers le haut, Korshac frappa à côté de la main tendue d’Ostillus et s’écroula à la suite de sa coupe en argent.


– Hin hin hin ! Tu vas me donner bien plus que tu ne l’crois, vieux crabe, s’esclaffa Ostillus, accompagné d’un rire faisant vibrer son double menton.

Chapitre 73 by DUBOIS SEBASTIEN

La flamme courait sur les muscles saillants du porteur. Les reflets bleu électrique des écailles tatouées hypnotisaient la soldate tenant la torche. Surement exténué par la charge, se disait-elle, le colosse montait marche après marche l’escalier en soufflant comme un mnoun. Yurlh atteignit péniblement le troisième palier où l’on pouvait voir, sur le côté droit, une double porte en bois cloutée de fer. Kwo sentait toute l’impatience du soldat derrière lui. Soudain il parla, ce qui le fit sursauter. 


– J’ai une idée. On va poser la caisse ici, dans cette remise. J’ai la clef !


La porte-flambeau fut surprise, à en croire l’expression de son visage. Kwo le vit clairement, ce qui nourrit son sentiment de danger.


– Me… Mais, on doit l’apporter tout en haut, à votre… maître.


Le soldat rouge, qui n’avait pas pensé avant à la réponse, leva les yeux vers la droite et dit :


– On va ouvrir la caisse et vous prendrez moins lourd de vos denrées.


Kwo n’était pas dupe et il regarda attentivement le soldat afin de trouver le moment opportun pour lui sauter dessus. Néanmoins, son armure de cuir épaisse, couverte d’anneaux de fer, l’en dissuada. Le soldat, non moins rassuré par le regard suspect de l’aomen en chemise jaune, lui tendit le trousseau de clefs.


– Tiens, c’est celle-là, dit-il en lui donnant les sept clefs dont l’une était séparée des six autres. 


Yurlh, debout, sentit sa jambe droite vibrer de tremblements. Kwo lâcha la laisse et glissa la clef dans la serrure. La porte était épaisse et munie d’une ouverture à hauteur de tête, quadrillée de larges barreaux métalliques. À en croire les cliquetis sourds de la serrure, elle devait être épaisse. La porte s’ouvrit en grinçant et Kwo ressaisit la laisse, tirant dessus pour attirer Yurlh à l’intérieur de la salle aux odeurs de bois vermoulu.


– Allez, posez la caisse au fond !


Kwo ne se fit pas prier et préféra ce châtiment que de sentir une lame froide s’enfoncer dans ses reins.


– Pose-la ici, Yurlh, lui dit-il calmement, tout en regardant la porte se refermer.


La lumière de la torche ne traversait plus que le quadrillage de fer.


– Eh ben, voilà. C’était pas une bonne idée, ça ? demanda le soldat à la femme.


– C’est vrai. Ça me soulage de ne pas avoir à l’affronter. T’as vu son tatouage et… et sa taille ?


– Et puis, c’est pareil. Morts ou emprisonnés, on a réglé le problème, continuait de parler le soldat, tout en s’éloignant.


Yurlh était resté debout, face à la caisse en bois qu’il venait de poser. Immobile, il était dans une sorte de torpeur. Puis, ses genoux se plièrent jusqu’à atteindre la caisse pour se reposer dessus. Continuant le mouvement d’un lent effondrement, son dos se plia, sa tête termina sa course sur le couvercle de bois.


Yurlh se retrouvait maintenant recroquevillé et sans aucun mouvement. Kwo eut soudain peur qu’il n’ait perdu connaissance. Mais un ronflement, tout droit sorti de son coffre, vint vibrer sur les parois de la remise. Rassuré, Kwo plia aussi les genoux pour s’assoir sur la pierre rugueuse. 


« On est fait comme des goumbasses dans une nasse. À peine je viens de me libérer de ma rame et me revoilà ici piégé. Va falloir négocier ferme avec notre nouveau geôlier. »


Kwo resta un moment dans ses réflexions, entrecoupées des sons des soldats montant et descendant dans l’escalier de la galerie. Il y avait du mouvement, signe que le maître des lieux devait se préparer à s’emparer du navire et surtout de sa précieuse cargaison.


« Bon, de toute façon, il va leur falloir de l’équipage. Travailler pour Korshac ou un autre… ajouta Kwo en soulevant les épaules. »


Le temps passa. Yurlh dormait toujours à ses côtés dans sa grotesque position. Son ronronnement peu à peu berça Kwo qui sombra lui aussi dans les limbes.


Soudain, le pas de bottes résonna dans la galerie de marches et le fit sursauter. Une lumière passa devant la porte, suivie de beaucoup d’autres. Kwo se leva aussitôt pour aller voir de plus près la procession. C’était une escouade de soldats en arme qui descendait à vive allure. Aucun d’eux ne vit la bouille de l’aomen les observer au travers de la grille de la porte. Ils portaient le visage de l’affrontement imminent, le même que celui de tous ses frères de guerre avant la bataille. Cela irrita son instinct de survie et Kwo prit conscience du danger.


Le peu de lumière qui venait de se déverser par le cadre du large judas avait surligné les diverses caisses et tonneaux entreposés ici. Kwo tenta d’en tirer une, mais le poids imposait de forcer. Quand le ronflement d’un sommeil profond lui remémora son compagnon de cellule. 


– Hé, Yurlh, debout. Viens m’aider !


Mais l’orkaim ne répondit point. Kwo se rapprocha de lui et le secoua pour le réveiller. Le sommeil du barbare résistait. Il le secoua alors plus fort, le faisant prendre de la gîte, à tel point qu’il partit pour lui tomber dessus. Kwo esquiva de justesse le corps lourd du Hurleur endormi. Yurlh s’écroula de toute sa masse comme un sorlh de guerre terrassé. Kwo eut la crainte qu’il soit mort, mais un ronron nasal, tout droit sorti des enfers, lui résonna dans les oreilles. 


– Ah, c’est pour ça qu’on vous appelait les Hurleurs, dit-il à voix haute, tout en s’enfonçant l’auriculaire dans l’orifice pour le détendre.


Le barbare ne semblait pas vouloir l’aider. Il dormait d’un sommeil plus que profond dont rien n’était capable de le sortir. Alors, Kwo tira sur ses bras et ses jambes et entreprit seul de déplacer les lourdes caisses et tonneaux afin de bloquer la porte. Toujours en plein effort, des bruits dans l’escalier l’obligèrent à arrêter tout chambardement.


– Toi, tu ouvres et tu nous éclaires. Nous deux, on s’occupe du reste.


– Faites attention, y’a un… monstre, là-dedans. Ne vous ratez pas, sinon je referme.


– T’inquiète. Ils n’ont ni arme ni armure. Ce sera vite fait.


Kwo n’avait même pas réussi à placer la caisse contre la porte. Il restait un espace vide, encore assez large pour qu’elle s’ouvre. L’aomen s’y glissa aussitôt, le dos contre la porte, et bloqua ses pieds sur la caisse, espérant avoir assez de force pour les retenir. La clef tourna dans la serrure et la porte bougea.


– Mmh, c’est bloqué. Aidez-moi !


À deux, ils forcèrent une fois, deux fois, une troisième fois. Ils tentèrent à trois d’enfoncer la porte. Kwo lâcha des cris pour vaincre l’effort et ses nerfs montèrent en lui, l’interdisant de céder. Heureusement, la caisse était assez lourde pour ne pas se voir poussée sous la force des trois soldats.


– Ah ? Y a quelqu’un derrière. Ouvre imbécile ou t’es un homme mort. 


Kwo avait le visage couvert de larmes, tellement son corps lui faisait mal d’avoir retenu les coups avec son dos. Il serrait les dents, espérant contenir la douleur pour qu’ils abandonnent.


– Maintenant ou demain, je préfère demain, leur cria-t-il.


Le soldat colla son visage au judas pour être sûr d’être entendu des deux prisonniers.


– Savoure tes dernières heures, vermine !


À ces mots, l’estomac de Kwo se noua. Ils étaient venus pour les tuer, cela ne faisait maintenant aucun doute. Quant à Yurlh, il eut pour seule réponse un ronflement caverneux.

Chapitre 74 by DUBOIS SEBASTIEN

Au petit matin, debout sur la terrasse au sommet de la tour, encore emmitouflée dans sa fourrure de panthère noire, dont on ne voyait que sa tête blanche sortir, Larlh Vecnys observait les alentours, si d’aventure un coursier daignait venir lui porter un message. Un rituel qu’elle exécutait chaque matin depuis les remontrances de sa reine, mais en vain. Aucun homme à dos de méhari ne venait lui porter la réponse du devin impérial dont elle se croyait jusqu’alors la protégée. 


« S’est-il détourné de moi ? Cette pensée lui effleura l’esprit. Tout simplement impossible, se répondit-elle. » 


En effet, Chèl Mosasteh avait pris le temps de répondre à chacune de ses lettres, et ce depuis huit lunes vertes, sans aucune interruption. Quelque chose de plus important se déroulait à Élinéa et accaparait tout le temps de ce puissant personnage.


« Peut-être est-il en danger ? se mit-elle à penser. »


L’horrible perspective résonna dans son crâne et lui imposa de descendre rapidement les marches du long escalier intérieur, jusqu’en bas de la tour. Une fois à la base, elle alla pour poser la sempiternelle question à son sbire, celui qui avait pour tâche de garder la porte. Mais, avant qu’elle ne parle, il lui répondit avec un non de la tête, lui soutirant tout espoir de calmer ses craintes.


Larlh Vecnys se retourna, cherchant des yeux la petite chose susceptible de lui apporter du réconfort. Au milieu de la base de la tour, la femme-araignée cherchait sous l’escalier, dans l’ombre d’une caisse, dans la charrette et au-dessous, mais toujours sans succès. Comme à son habitude, la discrète Craintule devait être dissimulée dans un recoin de la tour, seulement accessible à elle-même. 


Alors, Larlh se concentra, moins d’une seconde, pour voir au travers de ses yeux afin de déterminer la localisation de sa cachette. C’est alors qu’elle se vit, mais ni de face, ni de dos, ni de pieds, c’était de dessus. Craintule était tout simplement suspendue à son fil, qu’elle avait descendu depuis le sommet de la tour jusqu’en bas, en suivant sa maîtresse en détresse.


Larlh ouvrit grand ses membres et la tarentule de trente centimètres de diamètre, d’un beau poil ocre-rouge, allant jusqu’au jaune, étira son fil pour lui tomber dans les bras. 


Quand elle avait quitté les Sétèkes, son pays d’origine, elle avait dû se résoudre à se séparer de l’animal de compagnie qu’elle affectionnait. Bien qu’elle ne fût pas seule lors de son voyage, ses deux sbires l’accompagnant, Larlh Vecnys était de celle qui avait pris l’habitude de partager ses émotions avec une araignée de compagnie.


On lui avait dépeint les espèces des terres du Sud comme des chasseuses, toujours à sortir les crochets et peu enclines aux caresses. Ce fut tout le contraire qu’elle apprit en croisant la chétive tarentule qui vivait en la tour, encore en sommeil à son arrivée. Larlh Vecnys la nomma rapidement Craintule, tant elle se cachait de peur d’être apprivoisée. Mais, à force de souriceaux achetés sur les marchés, Craintule devint plus apte à se laisser caresser. Larlh Vecnys aurait pu user de ses pouvoirs pour la soumettre. Mais en ce domaine du partage d’amitié entre la princesse et l’animal, elle préférait de sincères sentiments à une soumission artificielle. 


Depuis, Craintule communiait les bons et mauvais moments vécus par sa maîtresse, comme si une réelle osmose s’était installée. Son poil était doux et nullement urticant comme l’avaient mis en garde ses consœurs mal renseignées, tout en se moquant de la destination de sa mission. 


Larlh Vecnys la tenait entre deux de ses bras et la câlinait avec ses troisièmes et quatrièmes mains. Elle monta d’un étage pour aller s’affaler dans un cocon de soie central.


– Comme je t’envie parfois d’avoir une vie sans véritable souci… dit-elle à voix haute.


Craintule, en réponse, glissa ses pattes le long de son corps pour appuyer son abdomen et bénéficier de la chaleur réconfortante de sa maîtresse.


– Je ne peux plus attendre, ma belle. Je dois prendre une décision qui risque d’engager nos vies sur une pente malheureuse.


À ces mots, l’araignée releva son thorax tout en laissant ballantes les petites pattes entourant ses crochets. 


– Cela t’inquiète. Mais, je suis sans nouvelles de Chèl Mosasteh et ce n’est pas à son habitude. Tu penses que je devrais user de mes pouvoirs pour ressentir ses émotions ? Pour sûr, cela me fixerait dans les choix à prendre. En même temps, s’il se rend compte que je m’infiltre dans sa conscience, il risquerait de m’en tenir rigueur. Et tu sais à qui on a affaire, ce n’est pas le clampin du coin. Chèl Mosasteh est le devin impérial, autant dire un sorcier puissant, capable de maîtriser ses méninges comme aucun autre de ses semblables. Mais, d’un autre côté, s’il est en danger ou pire s’il est mort, cela compromet les suites de ma mission.


La petite bête, douce au toucher, semblait, par les gestes de ses pattes, comprendre les propos de Larlh.


– Mais, il pourrait tout aussi bien me reprocher de ne pas avoir usé de mon pouvoir, en disant que je ne me suis pas préoccupée de lui. Assurément, il doit se douter qu’en ayant appliqué un tatouage sur son corps, j’y ai glissé ma marque. Toutefois, jusqu’à ce jour, il devrait quand même en douter, car j’ai tenu neuf lunes vertes sans en faire usage.


Craintule pencha le thorax comme si elle penchait la tête, soucieuse d’entendre sa maîtresse se torturer. Et puis, Larlh se tut et, tout en caressant machinalement l’abdomen et les pattes arrière de Craintule, elle fixa ses quatre paires d’yeux avec les huit siens. Un long moment s’écoula avant que Larlh Vecnys reprenne à penser à voix haute.


– Même si cela risque de me coûter la confiance du devin, je vais me plonger dans sa conscience. Je ne peux plus attendre.


Alors, Larlh Vecnys s’allongea de tout son corps et pencha la tête en arrière, prenant une profonde inspiration pour se concentrer. Craintule restait à bénéficier de la chaleur bienfaisante du mammifère à sang chaud, quand quelque chose lui fit dresser les poils à en devenir raides comme des aiguilles. La vision que venait d’avoir sa maîtresse avait fait naître un frisson de peur plus grand encore que celui qu’elle témoignait à voix haute depuis ce matin.


– Yurlh vient de s’écrouler d’épuisement ! La mort, c’est contre la mort que le devin doit se battre, dit-elle en soupirant.

Chapitre 75 by DUBOIS SEBASTIEN

Si le devin venait à mourir, la mission de Larlh Vecnys, celle pour laquelle la reine pondeuse l’avait élevée, risquait d’être compromise. Et, avec la fin de la mission, les perspectives, d’un jour, devenir elle-même reine pondeuse d’une toile de sorcières, disparaitrait. Non, le devin impérial ne devait tout simplement pas mourir, enfin pas aujourd’hui ni dans les deux sillons à venir.


Le tatouage qu’elle lui avait appliqué, celui qui liait son corps à celui de l’orkaim, aurait dû lui garantir de contrer toutes les formes de maladies. D’ailleurs, Larlh Vecnys se rappelait les nuits où elle l’avait dessiné sur le teint blafard de sa peau, signe qu’il devait être sous l’emprise d’un insidieux mal. Sans nul doute, sans le tatouage et le lien avec ce jeune Hurleur, le devin aurait cédé son âme à la grande faucheuse. Aujourd’hui encore, ce lien lui permettait de lutter, mais pour combien de temps ? Combien de nuits pourrait tenir le corps de l’orkaim avant d’être complètement pompé par le lien du devin ?


De plus, pour Larlh Vecnys, l’un et l’autre se devaient de rester en vie, car l’orkaim garantissait la protection du devin, la source de toutes les réponses aux questions que se posait sa reine. Le devin semblait avoir subi une attaque plus grave que ce qu’elle avait prévu de contrer. Ce vilain vieillard ne s’était pas contenté de rester entre les murs protecteurs du palais impérial. Fort de sa jouvence, il avait dû s’aventurer en des lieux plus dangereux.


Quoi qu’il en soit, Larlh Vecnys devait réagir vite. Toujours les yeux fermés, elle chercha dans sa mémoire laquelle de ses proies pouvait aller épauler l’orkaim dans le défi auquel il était confronté. Il était toujours accroupi à dormir, la tête entre les genoux, dans un sommeil plus que profond, sentait-elle grâce à sa magie. Passant en revue ses proies, son dévolu tomba sur son ancien employeur, celui-là même qui lui avait ouvert les portes des Bulbes de Vérunys, le lupanar où elle avait rencontré, pour la première fois, Chèl Mosasteh.


– Je crains, mon cher Lalaskar, que ta dernière nuit ait sonné.


Ce qu’elle allait entreprendre, en cette journée, allait lui coûter fort cher. C’était la première fois qu’elle allait faire usage de son sort de succion de vie, de cette manière peu commune. Cette variante venait de lui être confiée par sa reine, transcrite par télépathie, tout juste trois nuits plus tôt. En plus d’être en lien actif avec l’orkaim, elle devait aussi réveiller le lien de Lalaskar.


Elle se mit en transe. La sueur commença à perler de ses pores. Craintule, qui était toujours sur elle, prit peur et préféra aller se réfugier en haut du mur, loin de sa maîtresse qui tremblait, les yeux grands ouverts maintenant.


Se plonger dans le corps des autres est une sensation que toute invocatrice de Chaèm apprend à connaître, à arpenter. Mais cette fois, Larlh Vecnys ne venait pas y puiser le trop-plein de muscles ni la célérité des nerfs. Non, Larlh Vecnys venait y étreindre le cœur de Lalaskar, pour le commander de pomper plus vite, toujours plus vite. 


Mais, Larlh Vecnys était de la trempe des dominatrices, celles promises à de grands destins. Aussi, de ressentir le brave prêtre de Vérunys s’essouffler, battre des bras en quête de plus d’air, paniquer d’être soumis à l’inéluctable faiblesse de son corps, ne lui coûta pas une once de compassion. Pire, elle esquissa un sourire. Larlh Vecnys prenait plaisir à se sentir toute puissante, là, assise dans son cocon de soie, d’être en pouvoir de donner la mort par le simple biais de ses pensées. Mais, quelque chose d’imprévu arriva. Lalaskar se mit à prier sa déesse de la luxure, Vérunys.


« Tiens donc ? se dit-elle. Ce n’était pas un imposteur ! » 


Qu’à cela ne tienne, Larlh Vecnys se félicitait même d’exécuter un véritable prêtre. C’était bien mieux qu’un villageois lambda à figurer sur son tableau de chasse.


Lalaskar se mit en prière, dans une posture peu recommandable pour des yeux chastes. Car même si Larlh Vecnys ne le voyait pas, elle ressentait l’ensemble de ses mouvements. Elle aurait pu l’en empêcher, mais cela lui aurait coûté un peu plus d’accentuer son pouvoir. Avec sa main, elle pressait son cœur plus vite encore et de l’autre, elle ressentait celui de Yurlh qui ne battait que trop lentement. Alors qu’elle le faisait palpiter plus que de raison, l’homme semblait s’être mis, grâce à ses prières, dans un état d’extase, protégeant son organe d’un arrêt imminent.


Larlh Vecnys fut presque furieuse de se voir contrée par une proie qui, pour elle, n’était qu’un vulgaire humain sur sa route. Il n’avait déjà que trop profité d’elle en des temps où elle avait dû s’abaisser à le vénérer pour obtenir ses faveurs. La frénésie de la jeune tisseuse du quatrième fil s’empara d’elle. Et le sauvetage de l’orkaim se transforma en un combat pour éteindre définitivement la vie de son ancien bourreau.


– Jusqu’où peux-tu aller ? Je vais tellement te le faire pulser qu’il va éclater dans ta poitrine, sale porc ! cria-t-elle à haute voix.


Son cœur martelait à en faire vibrer ses côtes. La sueur avait envahi le visage du prêtre adipeux. Il déchira de douleur sa chemise en hurlant.


Quelle sensation étrange venait de percevoir l’invocatrice de Chaèm ? Comme une sorte de délivrance. 


« La mort serait donc une fin heureuse, sur ce monde où la douleur domine ? se fit-elle comme réflexion, en se satisfaisant d’avoir vaincu. »


L’autre cœur, celui de l’orkaim, avait repris un rythme plus paisible. 


« Une fois encore, un être s’éteint pour qu’un autre s’éveille. Comme c’est exaltant d’être de ceux qui choisissent le destin des autres ! continuait-elle de penser. »


Et puis, revenant des entrailles du néant, un petit frémissement chatouilla la paume de la main fantomatique de la sorcière. Le cœur de Lalaskar se remettait à battre, doucement, après un long arrêt de plusieurs secondes.


« Tu es plus résistant qu’un phacochère ! »


Heureusement, sa colère s’était estompée. Elle avait repris de penser comme la calculatrice invocatrice qu’elle devait incarner.


« Parfait, quand j’aurai besoin d’énergie, je saurai quel cœur m’attendra pour le pomper. Tu es mon esclave dorénavant, insignifiant petit curé, pensa-t-elle avec tout le mépris propre aux dominants. »


La séance de magie intense l’avait elle aussi épuisée. Mais, afin de s’assurer de son succès, elle prit à nouveau le risque de se plonger dans le cerveau du devin. Sa concentration fut des plus brèves. Car au moment où elle s’immisça dans son esprit, Chèl Mosasteh rouvrit les yeux.

Chapitre 76 by DUBOIS SEBASTIEN

Perdu dans les limbes, il cherchait péniblement le passage qui pourrait le ramener à une vie terrestre. Néanmoins, la tentation était grande de se laisser porter par son matelas de pensées. Mais, lorsqu’il croisa une colonne, où derrière se tenait entrouverte la porte décorée de trois visages de spectres dont les bouches déformées hurlaient ensemble la douleur de n’avoir qu’un seul front fusionné, aux atroces claquements osseux de mâchoires qui se désemmanchèrent, il se réveilla.


À son chevet attendait une femme, vêtue d’une robe sombre, presque noire. Avant de parler, il tira sur le vêtement qui l’habillait. Ne pouvant en voir la couleur, il leva le bras pour s’assurer de ce qu’il portait. En voyant la manche violine de sa robe, son souffle se calma. Persuadé d’avoir fait le grand voyage, il bloqua son regard sur celle qui venait de lui prendre le bras pour le reposer le long de son corps.


– Quand sommes-nous, madame ?


La femme, aux traits tirés par la fatigue, mais aux yeux bleus brillant de satisfaction, lui répondit d’abord par un visage interrogateur. Puis, elle dit :


– Nous entamerons demain la première lune blanche de notre 864ème sillon.


L’homme sembla quelque peu rassuré. Toutefois, il manquait dans sa réponse un indice qui l’obligeait à la questionner encore.


– Ha… ha bien… Et, êtes-vous en capacité de me donner mon nom ?


À cette seconde question, le visage de la femme devint inquiet et manifesta des traits de compassion.


– Cette opération a dû être tellement éprouvante. Il vous faut rester calme et dormir encore. Votre mémoire reviendra en temps voulu, Votre Éminence.


– Très, très bien. Je suis toujours Chèl Mosasteh, devin impérial des neuf Cités Rouges, alors.


Là encore, la femme d’un jeune âge fut quelque peu surprise par ces paroles subitement empreintes de raison. 


– Alors, du temps, je n’en ai que trop perdu, ajouta-t-il pour se donner de la force et se relever, à l’opposé de celle qui le surveillait.


Plus que surprise par sa vigueur subite, elle tenta de le saisir par les épaules avant qu’il ne se lève, en le sommant de rester à sa place.


– Non… restez ici. Vous devez… m’écouter.


Mais, ses jeunes mains glissèrent sur le satin de la robe violine. Et surtout, elles ne purent se résoudre à mécontenter le puissant homme qu’il était.


Alors, Chèl Mosasteh se releva, avec toutefois quelques douleurs le tirant dans tout le corps, sentant bien qu’il était resté longtemps alité. Sa joie d’avoir vaincu la position allongée fut de très courte durée, puisque le plancher sembla comme se dérober sous son pied. Et, il tomba à terre. Le pauvre drap blanc, taché de sang, n’eût pas été assez coincé pour le retenir.


Consciente de l’énorme erreur qu’elle avait faite et des conséquences désastreuses que pourrait avoir cette chute sur elle et sur son blessé, elle se précipita à ses côtés. Chèl Mosasteh gisait par terre, dans l’incompréhension la plus totale.


– Je sens pourtant de la force dans mes jambes, mais je… je n’ai plus d’équilibre.


– Croyez-vous, Votre Éminence, que l’on reste aussi agile avec un seul pied au lieu de deux ?


Aussitôt, il regarda au bout de sa jambe droite, cet attribut qui, pour lui, était toujours là. Mais, il ne le vit pas. Son pied avait bel et bien disparu et un bandage couvrait sa jambe jusqu’au mollet. Éberlué par la douloureuse découverte, il passa le bras autour de son cou pour qu’elle l’aide à se rassoir.


– Oui… Je me souviens de ce pied noir, lui dit-il d’une voix versée dans sa mémoire.


– J’ai dû, aidée de cinq autres prêtresses, vous en séparer. Cette opération ne fut pas sans risque, mais curieusement, votre vieux corps a bien mieux résisté que nous le pensions. Vous avez la vitalité d’un jeune homme ! ajouta-t-elle, heureuse, en voyant le bandage en place. En plus, vous avez Xyle de votre côté. Regardez, le pansement a gardé votre plaie de craquer ses coutures dans la chute.


Chèl Mosasteh prenait la mesure de son nouveau handicap. 


– Bien, il vous suffit de me faire appeler l’ébéniste impérial et j’aurai, de ce pas, un pied neuf, si je puis dire, déclama-t-il avec le sourire.


– Vous ne comprenez pas. Il vous faut cicatriser avant de pouvoir espérer porter ce genre de chaussure. Sinon, la gangrène risquerait de revenir et cette fois ce serait jusqu’au genou que je serais obligée de couper, insista-t-elle, avec la délicatesse de la jeunesse.


– Chèl Mosasteh ne sembla pas autant affecté qu’elle pouvait l’espérer. Il observa la petite pièce dans laquelle il avait été conduit et, aux couleurs des rideaux qu’il parvenait à distinguer malgré le peu de lumière, il continua :


– Nous sommes au palais, n’est-ce pas ? L’empereur n’a pas laissé son fidèle devin entre les mains des prêtresses d’Anhouryn, trop loin de lui. Ouvrez-moi ces volets. Je veux voir le jour. J’en ai terminé de dormir.


L’homme avait, dans ses paroles, l’aplomb propre aux personnalités de pouvoir. La jeune prêtresse s’exécuta, en veillant, du regard, à ce qu’il reste assis sur son lit.


– Je ne suis pas votre servante… ajouta-t-elle en tirant sur les grands rideaux de lin rouge, aux motifs cousus d’or.


– Je le sais… oui… D’ailleurs, j’aimerais connaître le nom de ma sauveuse, dit-il d’une voix forcée d’amabilité.


– Aunraée est mon nom et bienfaitrice de vie est mon titre, au sein de l’Église du Soleil d’Élinéa, lui répondit-elle.


– J’aurais dû m’en douter, à en croire votre larme de cristal cerclée d’or. Comment se fait-il qu’Alishal Béédyne, la soigneuse du soleil, ne m’ait-elle pas, elle-même, prodigué les soins ? Elle serait surement parvenue à me sauver le pied, elle ! lui envoya-t-il afin d’assoir son autorité.


Malheureusement, ça n’eut pas l’effet escompté. Et Aunraée revint vers lui, avec la célérité propre aux femmes d’action.


– Parce que vous pensez me rabaisser avec vos vilaines paroles ? Si l’on m’a imposé de vous couper le pied, c’est bien que j’en étais capable. Et vous pouvez remercier les deux sillons de guerre que vous avez imposés aux terres du Sud. Sans eux, je n’aurais pas appris à faire autant d’opérations de boucher. Des pieds, des mains, des jambes, des bras, j’en ai coupé. Je ne saurais dire combien. Durant ces deux sillons et huit lunes de guerres fratricides, j’ai vécu en enfer. Alors, dorénavant, vous allez m’écouter. Car je n’ai nullement envie de rester à votre chevet plus longtemps qu’il n’en faudra pour que votre moignon cicatrise. D’autres, moins chanceux, m’attendent pour qu’aussi je les soigne.


Elles étaient rares, voire même inexistantes, les personnes qui lui parlaient sur ce ton, ce qui l’amusa au lieu de le courroucer. Mais en aucun cas, cela ne devait le détourner de son but. Chèl Mosasteh attendit que le silence s’installe et qu’avec lui s’apaise la prêtresse échaudée. Puis, il débuta ses propos d’une voix calme qui, au fil de son discours, fit trembler tout le corps de sa jeune interlocutrice.


– Cela ne pouvait pas mieux tomber que vous ayez déjà fait l’expérience de l’enfer. Car, si je reste ici, obligé à me reposer, comme le fait la chenille dans son cocon, soyez-en sûr, l’enfer pourrait bien revenir faucher les habitants de ces terres qui sont si chers à votre personne.

Chapitre 77 by DUBOIS SEBASTIEN

Assis, au milieu de sa longue table de bois d’Ehbé, Ostillus s’empiffrait, avec les doigts, d’un cuissot d’une viande grasse, à en croire les pourtours luisants de sa bouche pleine.


– Un petit morcheau ? Non ? Mmh, demanda-t-il à deux de ses convives qu’il avait fait attacher les bras en l’air. 


Kaïsha et Korshac pendaient là, comme des jambons à une poutre, les genoux à peine touchant le sol. Ils étaient encore sous les effets secondaires de la drogue ingérée, deux nuits plus tôt, dans l’impossibilité d’utiliser leurs jambes pour se remettre debout.


– Ha ha ! Mon jeune servant a dû forcer sur la dose. Vous êtes de vrais loqueteux, riait-il dans la direction de son sarénor, lui aussi attablé, à dévorer une part de viande.


– Vous devriez goûter. C’est du lion de Quirbée. Pas de la lionne, non du lion, c’est plus tendre. Ma cuisinière sait si bien le faire rôtir, avec tellement de fruits et légumes qu’elle place dans son ventre avant de le coudre. Délichieux !


Toute la salle embaumait les fumées de la longue cuisson qu’avait exigé le lion embroché tout entier dans la cheminée, derrière son dos. Une dame forte, habillée d’un grand tablier beige, arrosait de jus de viande et coupait avec difficulté des parts de la bête. Le jus du lion et des légumes mélangés se répandait sur les braises, s’évaporant en geysers parfumés. Enveloppé dans les fumées, on pouvait discerner l’enfant qui avait servi les coupes d’alcool empoisonné, attendant là, de recevoir les morceaux sur un plat d’argent.


– Mais pourquoi Korshac… disait Ostillus en serrant des dents un morceau de viande qu’il tentait de séparer de son os, en faisant des va-et-vient avec la tête.


– Pourquoi t’as choisi le mauvais camp ?


Le ventru Ostillus plongea sa main droite dans un plat de légumes fumants, la laissant dedans chercher un poivron.


– C’était pourtant simple. Fallait travailler avec celui déjà en place depuis des lunes.


Sa main en sortit, tenant un poivron allongé et rouge.


– Kaalahista, c’est dans sa soupe que t’as mis l’nez !


– D... e… vieux… tentait d’articuler Korshac.


Ostillus ouvrit la bouche, laissant tomber dans son assiette la boule qu’il mâchait. Puis, il se leva et fit le tour de la table pour aller à ses côtés. Afin d’aider le capitaine Korshac, avec sa main grasse, il lui attrapa les cheveux et tira sa tête en arrière.


– De vieux comptes… à régler avec cette crapule, put ainsi meugler, avec effort, Korshac.


Ostillus, aussi gros qu’il pût être, n’en était pas moins gracieux. En faisant virevolter sa main gauche avec souplesse, il déclama d’une voix de soprano :


– Nous… y… voi… là : la vengeance. On n’avancera jamais dans ce monde avec cette maudite vengeance qui nous colle à la peau. Regarde-moi, est-ce que j’ai de l’honneur ? Au… cu… ne… ment. Et c’est pour cela que je vis aujourd’hui dans un palais.


Ostillus, en guise de conclusion, colla dans la bouche de Korshac le poivron rouge et retourna à sa table. Voyant le tableau amusant qu’il venait de peindre sur Korshac, avec les cheveux brillants de graisse et le poivron coincé entre ses dents, il rit.


– Hin hin hin ! Détends-toi, mon ami. Je suis ici pour t’aider. Si j’avais écouté ton vieil ami Kaalahista… dit-il en mettant ses deux mains à l’envers de part et d’autre de sa tête.


– …tu serais déjà mort. N’est-ce pas, Rielk ? lança-t-il dans la direction du sarénor, lui aussi les doigts luisants de graisse et la bouche pleine.


En plissant les yeux et en acquiesçant de la tête, il confirma.


– Moi… Ostillus de Viirgore, je dis que tu peux travailler pour moi.


– Naaan… tenta de grogner Korshac, toujours incapable de relever le cou, tant ses muscles ne répondaient pas à son commandement.


– Mais, tu ne travailleras pas gratuitement. Même cet enfant, ici, est payé, ajouta-t-il avec un sourire pervers.


– Je te donnerai…


Ostillus pencha la tête en arrière et leva la main au-dessus pour y faire tomber un grain de raisin vert.


– … une part, qu’il lâcha pile dans sa bouche.


– Allez, tu peux le dire : je suis généreux.


Korshac recracha le poivron par terre et se força pour sortir ce qu’il allait lui dire.


– Va… nourrir… les… poissons… avec… ton… gros… cul.


Ostillus écouta attentivement la réponse de Korshac et n’en fut nullement surpris.


– Peut-être crois-tu encore que ton équipage viendra te délivrer ? Eh bien, tu ne vas pas me croire… Ils se sont tous rendus quand ils ont vu mes quarante soldats brandir leur arbalète, dit-il d’un ton glorieux.


– Actuellement, les six-cent-cinquante caisses d’herbe sulfureuse sont entassées dans mes caves. Elles sont désormais ma propriété, continua-t-il en insistant sur les accents. 


– Chix-chent-chinquante moins une, précisa le sarénor, la bouche pleine.


– Oh oui, c’est là le grand pardon que je dois te faire. Nous avons dû exécuter les deux porteurs qui vous suivaient avec la dernière caisse.


À ce moment, Kaïsha, qui était elle aussi plus qu’abattue par les événements et le poison, sursauta en écarquillant les yeux.


– Oui… pour faire un exemple, ajouta Ostillus en souriant.


Voyant les larmes affleurer le pourtour des yeux de la femme-panthère, Ostillus se releva pour aller à ses côtés.


– Oh… ma belle panthère… déclamait-il en s’approchant d’elle.


– Comme tu sembles attristée par cette insignifiante nouvelle, continua-t-il, tout en essuyant ses doigts bouffis, couverts de graisse, dans les poils de la tête de Kaïsha.


– Alors, on fait affaire, capitaine, dit-il en se retournant vers Korshac.


Le pauvre loup de mer était dans la plus basse des postures.


– Est-ce… j’ai le choix ? réussit-il à balbutier.


– Enfin, nous allons trinquer ! chanta Ostillus de joie, en accourant vers la carafe d’argent sur la table. 


Mais en la retournant, seules quelques gouttes en tombèrent. Il la remit sur la table en frappant avec, d’une façon presque colérique.


– Plus de vin… Va me chercher du vin de Kyrlog ! cria-t-il, en direction de l’enfant caché parmi les fumées du lion toujours à griller.


– J’ai soif de conclure un aussi bon marché. Allez, va.


L’enfant courut, emportant avec lui les volutes blanchâtres, comme si elles l’habillaient. Mais, arrivé dans le cellier, le tonneau de vin de Kyrlog s’avéra sans la moindre goutte. Armé de la carafe et d’une lanterne, il prit le trousseau de clefs sur l’étagère de bois amovible puis ouvrit le passage secret pour s’engouffrer dans l’escalier sombre.

Chapitre 78 by DUBOIS SEBASTIEN

– FAIM !!! résonna la voix de l’orkaim dans les deux paires d’oreilles qui se faisaient nez à nez.


L’enfant négociait avec Kwo qu’il remplisse son contenant en argent de vin, entreposé dans les futs, au fond de la remise. Kwo, nullement heureux d’avoir sur la conscience la mort d’un jeune servant, l’avait convaincu de passer la carafe par le judas, tout juste assez large. Mais, il semblait que, même dans son profond sommeil, les sens de l’orkaim avaient perçu l’odeur de viande grillée, entourant le serviteur. L’enfant écarquilla les yeux, montrant que le hurlement abyssal du barbare l’avait effrayé. Kwo, qui commençait après deux jours de jeûne à souffrir des affres de la faim, comprit de suite ce que pouvait ressentir son goinfre d’ami.


– Fuis, gamin !


Il dormait, depuis deux jours et deux nuits, d’un sommeil inébranlable sans avoir pu remplir sa panse ni de nourriture ni de boisson.


– J’ai FAIM !!


Le casque de fer renvoya les faisceaux de la lanterne, du fin fond de la remise, signe que le monstre se relevait. D’abord curieux de voir quelle pouvait être la créature dotée d’une voix si grave, l’enfant resta pour observer. Peut-être se sentait-il encore à l’abri, derrière la porte de bois, ne se souvenant pas qu’il l’avait ouverte quelques minutes plus tôt. La forme humanoïde se rapprochait lentement en renâclant fort de dessous son casque. Son instinct lui disait d’écouter l’aomen. Mais ce monstre, quel était donc ce monstre ?


Traversant le voile de lumière, l’enfant put distinguer le colosse aux muscles noueux, dont le haut de la tête raclait, par moments, le plafond inégal de la pièce. Sa mâchoire carrée sembla se satisfaire des odeurs qu’il sentait. Car ses babines se relevèrent pour dévoiler les crocs épais d’un carnivore supérieur. Ce fut, à ce moment, que l’envie de fuir prit le dessus. Malheureusement, ses jambes ne répondaient plus. L’enfant restait pétrifié.


Kwo s’écarta devant l’aura du prédateur qui n’avance qu’à l’instinct. Yurlh buta d’abord sur la caisse, bloquant la base de la porte. Et, dans un râle, il la poussa sur le côté, la glissant aussi aisément qu’une boite vide. Il tira sur la porte qui s’ouvrit, sans rechigner de grincements, faisant de l’enfant une proie facile. Au moment où sa grosse main, aux ongles sales, le saisissait, l’enfant, au parfum de lion grillé, se déroba pour courir dans l’escalier. Tel un limier, ses yeux obligèrent sa tête à tourner. Et les cent-soixante kilos s’ébranlèrent pour chasser, dans la course, son repas.


Le souffle de la bête emplit la galerie de ses grondements. L’enfant était vif et montait les marches à toutes jambes tandis que, derrière, le monstre avide enjambait deux à deux les marches. Accompagnant sa fuite de cris désespérés, l’enfant alerta le poste de garde à la mi-galerie. L’heure du repas n’ayant pas encore, pour eux, sonné, à huit, ils sortirent sur le palier s’enquérir de ce qui grondait.


L’enfant, accompagné de la lumière, arriva rapidement, mais ils ne purent l’arrêter, car il se faufila entre les jambes des premiers. Alors, qu’ils le virent les traverser, sans même être rassuré d’être enfin parmi eux, les vrombissements d’une respiration les submergèrent.


À peine avaient-ils envoyé leurs lumières vers le bruit, qu’ils virent le monstre de deux mètres vingt leur foncer dessus. Sans même ralentir, il attrapa le premier soldat par le bras qui craqua au moment où il le projeta sur le côté. Yurlh saisit la lanterne du second et la brisa sur la tête du troisième, l’inondant de flammes. Puis, il jeta le quatrième dans les bras de son confrère enflammé. Au cinquième, il réserva le cimeterre du second qui venait de dégainer. Le sixième, il l’écrasa contre la paroi de tout son poids, lui fracassant les côtes. Seul le septième, dans la confusion, parvint à lui asséner un coup d’anelace. Mais, au grand dam de ce dernier, il vit son arme se coincer entre les écailles de l’hydre tatouée. Comme si, dans les ténèbres de la galerie, elle venait de prendre vie. Mais, le huitième, lui, la vit bouger et, de son bouclier, se protégea du courroux du forcené qui, à l’instant, avait terrassé les sept guerriers.


Reprenant son rythme, au souffle saccadé, l’orkaim entama la suite des marches, avec, pour trophée, un couteau enchâssé dans le dos. Plus haut, les glapissements du servant arrivèrent aux oreilles des deux gardes en faction. Aussitôt, elles dévalèrent les marches du cellier. Alors qu’elles allaient s’engouffrer dans la sombre galerie, habituellement calme d’un doux appel d’air, elles ne purent que se regarder l’une et l’autre, cherchant la réponse à cet orageux grognement qui montait. L’attente eut raison de leur courage. Et soudain, l’enfant apparut, passant en hurlant de terreur entre elles deux. Les femmes-soldats reculèrent alors, tout en dégainant leur cimeterre, pour accueillir la chose bruyante qui le poursuivait. S’arcboutant, elles levèrent leur bouclier afin de se protéger.


Dans une rage, habitant seuls les Hurleurs affamés, Yurlh surgit. La vision des atours brillants des deux gardes ne l’apeura aucunement. Yurlh continua sa course, chargeant pour survivre. Frappant de tout son poids, l’épaule en avant, il enfonça les rondaches, dont l’une de plein fouet. La soldate fut projetée en arrière, tellement la force était supérieure à ce qu’elle était capable d’encaisser. On entendit les os de son cou se sectionner, au moment où sa tête, même protégée d’un casque, heurta l’escalier de pierre. L’autre eut plus de chance, car elle ne supporta qu’une maigre part de l’assaut. Mais la violence et la taille du monstre la forcèrent à ne pas attaquer. Consternée, elle ne put que le voir grimper sur sa défunte amie, lui marchant dessus, tel un vulgaire tapis, écrasant un peu plus son corps meurtri.


Même s’il ne voyait plus sa proie, Yurlh pouvait la sentir. Elle était là, pas loin, à rôtir sur une braise. La salive lui vint à la bouche et il entra dans la salle aux fumets succulents.

Chapitre 79 by DUBOIS SEBASTIEN

Après que Kwo eut mis le fer du cimeterre, qu’il avait ramassé dans les escaliers, sous la gorge d’Ostillus, ce dernier ne se fit pas prier pour demander, au reste de ses hommes, de se rendre. Yurlh, qui avait occis près d’un quart des gardes de l’île, ainsi que le sarénor, en était pour beaucoup dans sa sage décision.

Il en résultait l’obtention d’une cache pour toute l’herbe sulfureuse produite à Ildebée. Ostillus, s’étant contenté d’une part sur dix pour la garder entre ses murs, priait chaque jour que l’orkaim meure d’une horrible maladie, le libérant de sa peur de le croiser, chaque fois que la Squale débarquait des caisses sur son île.

L’histoire de l’invasion de l’île par Korshac avait été passée sous silence. Si les autorités de l’Empire avaient eu connaissance d’un tel fait, elles auraient mis le nez dans les affaires du ciconor gras du ventre et auraient tôt fait de mettre à jour le passage secret et le contenu illicite des nombreuses caves qu’il abritait.

Aujourd’hui, l’épisode de Viirgore n’était plus que le faible écho d’un carillon lointain. Toutefois, Yurlh en gardait encore les galons de la victoire. Pour avoir sauvé son capitaine, et par extension tout l’équipage, il recevait, chaque jour, double portion. Ce qui eut pour effet de déplacer deux rameurs de tribordais vers bâbord, afin de compenser le surplus de vigueur de l’orkaim.

Yurlh était infatigable si on devait le comparer à tout autre rameur, surement le fruit de sa jeunesse. Un autre bienfait de sa loyauté envers son capitaine fut qu’il n’était plus tenu à sa rame par des chaînes. Et pour finir, Korshac avait pris pour habitude de l’avoir toujours à ses côtés quand il descendait à terre. En plus de la sécurité tangible qu’il apportait, l’orkaim produisait comme un parfum d’apaisement sur les interlocuteurs. Le commerce n’en était que plus fructueux. 

Kwo eut aussi son lot de bonnes nouvelles, la meilleure étant sa présence auprès de Korshac pour toutes les négociations. Surement Korshac avait-il perçu l’amitié entre les deux frères de ramée. Si Kwo ne ramait plus depuis plusieurs lunes, il restait toujours aux côtés de Yurlh pour discuter et, à chaque repas, le partager avec lui.

Kaïsha, elle aussi, avait changé depuis que le colosse était venu les sauver. Korshac la trouvait comme tombée sous le charme car il l’avait surprise, plusieurs fois, à l’observer. Cela n’aurait pas dû le choquer plus que cela. Il est vrai que l’orkaim était, de par sa musculature et son tatouage, être à contempler. Non, c’était plutôt le fait qu’au moment où Kaïsha croisait son regard de capitaine, elle s’apprêtait de suite à faire autre chose, comme si elle se sentait fautive d’une inavouable trahison.

Enfin, son changement de comportement, Korshac l’expliqua d’abord, un temps, par le traumatisme d’avoir été droguée puis suspendue à une poutre, comme un vulgaire animal prêt à égorger. Plus tard, il pencha pour sa nature féminine qui était, pour un flibustier, aussi inexplorable que les profondeurs des abysses océaniques. Ces derniers jours, il optait plutôt pour une étrange affliction dont elle semblait affectée, qui l’avait visiblement affublée d’un mal de mer dont elle n’avait jusqu’alors jamais subi les affres.

Alors que la vigie criait : « Taranthérunis en vue, capitaine  !  », accompagné d’un : « À nous le bon couscous de raisins secs !  », à cette seule évocation, Kaïsha se pencha par-dessus le bastingage pour rendre, aux poissons, son plat de coquilles Saint-Jark, aux jus de melon de Narouèn. Ces maux de mer la plongeaient à regarder l’orkaim, parfois des heures durant, ou peut-être regardait-elle ailleurs, s’en convainquit Korshac qui, finalement, ne préférait pas trop la sentir à ses côtés, son haleine étant des plus désagréables.

– En avant pour un bon gueuleton ! ravala trop tard Korshac, comprenant qu’il avait été entendu par sa belle.

Korshac était dans la période la plus joviale de son existence. Le commerce était redevenu florissant. Toutes les terres du Sud commençaient à découvrir les bienfaits de son herbe sulfureuse.

La petite équipe, aussitôt le navire à quai, s’ébranla pour descendre à terre. Kwo avait eu le droit de garder, en trophée, le cimeterre de Viirgore, mais il portait toujours sa vieille chemise jaune, toute rapiécée. Kaïsha mit la première le pied à terre. Cette sensation apporta l’apaisement plus que nécessaire à son estomac, ces derniers jours, malmené. Korshac et Kwo la suivirent et tous furent, une fois encore, surpris avec quel pied marin Yurlh sautait sur le ponton, les faisant sursauter tous. Son sourire d’orkaim heureux fit passer la brève peur pour une récurrente blague.

Il était convenu que la halte ne devait pas dépasser deux nuits. La première ordinairement consacrée au couscous de la mère poilue n’encourageait guère Kaïsha, mais telle était la coutume des contrebandiers de la Squale.

Chapitre 80 by DUBOIS SEBASTIEN

Dans l’intime salle de jeu où l’empereur se plaisait à disputer une partie de Destinée, avec Trakémis, sa méphénor, on entendit résonner, au loin, les coups d’un manche en bois, frapper, à intervalles réguliers, sur le parquet. Les salles du palais, se succédant en enfilade, il n’était pas rare d’entendre des gens ainsi aller et venir. Toutefois, ce dernier faisait un bruit des plus désagréables aux oreilles du Magnus Kéol qui ferma la double porte. Le dé à huit faces, lancé par Trakémis, tombant sur la face rouge, l’empereur souligna le trait de chance de sa compagne.


– Rouge, vous pouvez choisir votre défi. Xyle est de votre côté. C’est à n’en pas douter, dit l’empereur.


Trakémis posa son pion de nacre sur la case du plateau de marbre, ciselée d’un arc.


– Tir à l’arc ? Je pensais que vous auriez choisi la lance où vous ne manquez jamais votre cible, commenta le Magnus Kéol.


– J’aurais pris la lance si, de cette partie, je voulais en finir. Mais, il n’est que trop rare de pouvoir jouer ensemble, lui répondit-elle, ses yeux verts fondant dans ceux de l’empereur.


Ce dernier ouvrit la fenêtre donnant sur le balcon avec une vue superbe sur le parc.


– Prête ?


Elle se saisit de l’arc et y encocha une flèche à l’empennage blanc, celui de sa couleur de pion. Le Magnus Kéol plissa les yeux, tira sur une corde et on entendit, en dessous du balcon, s’ouvrir comme une trappe. De là, en sortit un homme-lézard, couvert d’écailles noires aux dessins orangés. Il se mit de suite à détaler vers une destinée qui devait lui être inconnue, croyant que son salut se trouvait dans le centre du parc, à la flore luxuriante.


Trakémis banda l’arc, pointa le dos de sa cible, coupa son souffle. Et alors qu’elle allait lâcher la corde, la double porte s’ouvrit des suites d’un coup, sans même que quelqu’un ait frappé. Cette intrusion, plus que surprenante, le serviteur allait la payer de sa vie, se dit Trakémis en voyant la flèche se planter dans un tronc d’arbre, sauvant de peu la vie du prisonnier, détalant à plus grandes enjambées encore. Tous deux se retournèrent afin de connaître l’identité du trouble-fête.


– Mes hommages, Khalaman ainsi qu’à vous Trakémis.


Malheureusement, les envies de la méphénor durent rester contenues entre ses poings.


– Ce n’est pas que j’en ai pris l’habitude, mais il est de mon devoir de vous sauver la mise, ajouta Chèl Mosasteh qui se tenait d’un côté sur une jambe et de l’autre sur une grande béquille.


Aussitôt, le visage du Magnus Kéol s’emplit d’un sourire, de revoir debout son devin.


– Oui… oui, vous ne croyez pas si bien dire. Si Trakémis touchait sa cible, la partie était, pour moi, perdue.


Alors que l’empereur était en train de dire ces paroles, il comprit ce que venait de dévoiler le devin.


– Vous êtes incorrigible. Votre pouvoir toujours m’étonnera, mon ami. Comme vous êtes magnifique de nouveau debout. Toutefois, ne vaudrait-il pas mieux que vous vous asseyiez ? 


C’était un trait rare de la personnalité du Magnus Kéol qu’il ne partageait qu’avec Trakémis et le devin. Les autres ne connaissaient nullement sa prévenance puisqu’ils devaient l’être à son égard. Le devin prit place dans le fauteuil noir, celui destiné au joueur au pion de la même couleur. Trakémis, qui venait de perdre l’occasion de gagner, comprit que le bon moment qu’elle passait venait de retomber dans les affaires d’État et que la partie maintenant prenait fin.


– Magnus Kéol, vous souvenez-vous, le soir, dans le navire, sur mon lit de mort, ce que je vous ai demandé au sujet des prétoriens ?


– Pour être honnête, précisément non. Mais plus tard, alors que vous perdiez connaissance, devant la triste opération qui sauvât votre vie, me revint votre dernier conseil, celui de prendre en bras droit un prétorien de Kisadyn. Je l’ai longtemps et murement réfléchi et il m’apparait tellement d’obstacles que je ne vois comment en convaincre un seul de me rejoindre. Les prétoriens émanent de la cathédrale qui, je vous rappelle, siège dans la cité de Kisadyn, sur les terres ancestrales des Kairn. Après les guerres fratricides, comment vont-ils interpréter ma demande ? Moi, qui, selon eux, ai trahi la famille de leur fondateur ? 


– Alors, aucun messager n’est parti à leur rencontre ? demanda le devin.


– Je suis au regret de vous annoncer que non. Je n’ai pu m’y résoudre, lui répondit l’empereur.


– Alors, il est heureux, sur de nombreux points, que je n’aie pas emprunté le chemin de la mort, ajouta Chèl Mosasteh.


– Sur de nombreux points, en consentit l’empereur.


Avant de reprendre, le devin regarda Trakémis.


– S’il vous plait, pouvez-vous fermer cette porte ?


Sa façon d’être suspicieux, à l’égard du personnel du palais, fut quelque peu intrigante pour le Magnus Kéol et Trakémis. Ils furent tout ouïe d’entendre la suite.


– Vous avez, tous deux, connaissance de la Concession Divine et des liens que nous avons créés pour rendre notre empereur éternel ? Rappelez-vous, il y a près de dix sillons, quand je vous ai approchés pour vous conter que, ce pouvoir, je pouvais vous l’octroyer. C’est aujourd’hui une demande similaire. Non pas que je vais vous promettre de vous investir de nouveaux pouvoirs. Mais, il est plus qu’important que je protège mon œuvre : Vous ! déclara le devin, en les montrant, tous deux, de ses mains à la paume ouverte. Et pour cela, je dois former un nouvel ordre qui sera, à ma mort, vos futurs conseillers. Je sais que vous aimez garder tous les pouvoirs en main, mais croyez en ma dévotion. Et, je vous en prie, pour que votre règne soit éternel, acceptez.


– Vous me proposez de former, vous-même, vos successeurs qui me serviront, comme vous avez si bien su le faire ? Comment pourrais-je refuser une telle offre si emplie de sagesse ? continua l’empereur tout en opinant du chef.


Le devin abaissa la tête, en réception de la confiance absolue de l’empereur des Cités rouges.


– Alors maintenant, mon devoir est de vous laisser reprendre votre partie. J’ai, pour ma part, de nombreux préparatifs à faire.


– Vous savez déjà où vous irez recruter des gens dignes de confiance ? questionna l’empereur.


– Je vous l’ai dit, alors que je possédais encore mon pied, sur mon lit de mort. J’irai à Kisadyn.


– Bien, si vous croyez parvenir à les convaincre…


Le devin reprit appui sur sa béquille et se releva, sans l’aide de personne. Il ouvrit la porte et quitta la salle de jeu qui, ce jour, avait été l’antichambre d’un pacte, un pacte dont le devin avait beaucoup d’espoir quant à son issue.

Chapitre 81 by DUBOIS SEBASTIEN

Après que Kwo eut mis le fer du cimeterre, qu’il avait ramassé dans les escaliers, sous la gorge d’Ostillus, ce dernier ne se fit pas prier pour demander, au reste de ses hommes, de se rendre. Yurlh, qui avait occis près d’un quart des gardes de l’île, ainsi que le sarénor, en était pour beaucoup dans sa sage décision.

Il en résultait l’obtention d’une cache pour toute l’herbe sulfureuse produite à Ildebée. Ostillus, s’étant contenté d’une part sur dix pour la garder entre ses murs, priait chaque jour que l’orkaim meure d’une horrible maladie, le libérant de sa peur de le croiser, chaque fois que la Squale débarquait des caisses sur son île.

L’histoire de l’invasion de l’île par Korshac avait été passée sous silence. Si les autorités de l’Empire avaient eu connaissance d’un tel fait, elles auraient mis le nez dans les affaires du ciconor gras du ventre et auraient tôt fait de mettre à jour le passage secret et le contenu illicite des nombreuses caves qu’il abritait.

Aujourd’hui, l’épisode de Viirgore n’était plus que le faible écho d’un carillon lointain. Toutefois, Yurlh en gardait encore les galons de la victoire. Pour avoir sauvé son capitaine, et par extension tout l’équipage, il recevait, chaque jour, double portion. Ce qui eut pour effet de déplacer deux rameurs de tribordais vers bâbord, afin de compenser le surplus de vigueur de l’orkaim.

Yurlh était infatigable si on devait le comparer à tout autre rameur, surement le fruit de sa jeunesse. Un autre bienfait de sa loyauté envers son capitaine fut qu’il n’était plus tenu à sa rame par des chaînes. Et pour finir, Korshac avait pris pour habitude de l’avoir toujours à ses côtés quand il descendait à terre. En plus de la sécurité tangible qu’il apportait, l’orkaim produisait comme un parfum d’apaisement sur les interlocuteurs. Le commerce n’en était que plus fructueux. 

Kwo eut aussi son lot de bonnes nouvelles, la meilleure étant sa présence auprès de Korshac pour toutes les négociations. Surement Korshac avait-il perçu l’amitié entre les deux frères de ramée. Si Kwo ne ramait plus depuis plusieurs lunes, il restait toujours aux côtés de Yurlh pour discuter et, à chaque repas, le partager avec lui.

Kaïsha, elle aussi, avait changé depuis que le colosse était venu les sauver. Korshac la trouvait comme tombée sous le charme car il l’avait surprise, plusieurs fois, à l’observer. Cela n’aurait pas dû le choquer plus que cela. Il est vrai que l’orkaim était, de par sa musculature et son tatouage, être à contempler. Non, c’était plutôt le fait qu’au moment où Kaïsha croisait son regard de capitaine, elle s’apprêtait de suite à faire autre chose, comme si elle se sentait fautive d’une inavouable trahison.

Enfin, son changement de comportement, Korshac l’expliqua d’abord, un temps, par le traumatisme d’avoir été droguée puis suspendue à une poutre, comme un vulgaire animal prêt à égorger. Plus tard, il pencha pour sa nature féminine qui était, pour un flibustier, aussi inexplorable que les profondeurs des abysses océaniques. Ces derniers jours, il optait plutôt pour une étrange affliction dont elle semblait affectée, qui l’avait visiblement affublée d’un mal de mer dont elle n’avait jusqu’alors jamais subi les affres.

Alors que la vigie criait : « Taranthérunis en vue, capitaine  !  », accompagné d’un : « À nous le bon couscous de raisins secs !  », à cette seule évocation, Kaïsha se pencha par-dessus le bastingage pour rendre, aux poissons, son plat de coquilles Saint-Jark, aux jus de melon de Narouèn. Ces maux de mer la plongeaient à regarder l’orkaim, parfois des heures durant, ou peut-être regardait-elle ailleurs, s’en convainquit Korshac qui, finalement, ne préférait pas trop la sentir à ses côtés, son haleine étant des plus désagréables.

– En avant pour un bon gueuleton ! ravala trop tard Korshac, comprenant qu’il avait été entendu par sa belle.

Korshac était dans la période la plus joviale de son existence. Le commerce était redevenu florissant. Toutes les terres du Sud commençaient à découvrir les bienfaits de son herbe sulfureuse.

La petite équipe, aussitôt le navire à quai, s’ébranla pour descendre à terre. Kwo avait eu le droit de garder, en trophée, le cimeterre de Viirgore, mais il portait toujours sa vieille chemise jaune, toute rapiécée. Kaïsha mit la première le pied à terre. Cette sensation apporta l’apaisement plus que nécessaire à son estomac, ces derniers jours, malmené. Korshac et Kwo la suivirent et tous furent, une fois encore, surpris avec quel pied marin Yurlh sautait sur le ponton, les faisant sursauter tous. Son sourire d’orkaim heureux fit passer la brève peur pour une récurrente blague.

Il était convenu que la halte ne devait pas dépasser deux nuits. La première ordinairement consacrée au couscous de la mère poilue n’encourageait guère Kaïsha, mais telle était la coutume des contrebandiers de la Squale.

Chapitre 82 by DUBOIS SEBASTIEN

Taranthérunis avait l’odeur et l’ambiance des cités de bord de mer, tant appréciées des marins. D’abord construite au pied des falaises, la ville s’était élevée gravissant peu à peu le flanc de calcaire blanc, à grand renfort d’échafaudages devenus permanents. Ici, la roche se séparait en deux, en s’enfonçant dans les terres, comme une plaie béante qui sera surnommée, plus tard, la Faille de Taranthérunis


Depuis le port, on pouvait voir sa grandeur. La cité avait colonisé toutes les hauteurs. Ainsi, les cabanes se chevauchaient et les citoyens passaient du versant est à l’ouest, via de longues passerelles sans verser les yeux dans le vide. Au sommet trônaient les grandes bâtisses des nobles et puissants, dont seules certaines façades pouvaient se voir depuis le bas, sur les pontons de bois.


Pour Kaïsha, la cité n’avait de visage que son étendue baignée par les eaux. Bien que les palais en surplomb jouissaient de réputation, elle n’en était nullement attirée. Et d’autant moins ces derniers jours où son corps semblait lentement ne plus vouloir lui appartenir. Quelque chose en elle ne tournait plus comme à son habitude. D’abord, ses goûts changèrent pour lui faire aimer des mets qu’elle détestait auparavant. D’esprit aventureux, cela ne lui posa pas plus de problèmes que de les manger, mais il fut plus dur de s’accommoder des violents haut-le-cœur.


Quelle était donc cette nouvelle épreuve imposée par son corps de panthérès ? se demandait-elle depuis deux lunes vertes bien qu’elle avait fini par l’accepter. Le couscous de poisson, prévu pour ce soir, ne dérogeait pas à la nouvelle règle. À en croire les contractions de son estomac, elle espérait qu’un autre plat lui soit proposé.


Alors que Korshac flattait son égo de voir fleurir, en ville, des fumoirs, dont l’un d’eux avait investi le vieux hangar à poissons, à côté de la taverne, Kaïsha se surprenait encore à regarder les épaules de l’orkaim. Ce même orkaim qui, depuis la nuit partagée à Ildebée, dédaignait poser sur elle des yeux de convoitise. Orkaims ou humains, les hommes étaient tous pareils. Une fois qu’ils avaient possédé une femme, ils cherchaient à en conquérir une autre. Mais, Kaïsha ne voulait pas se résoudre à cette simple conclusion, car tout son corps lui criait le contraire. Elle sentait de l’attirance pour cet être qui semblait seulement fait de muscles et dénué de sentiments. Et quand, en elle, montait la rage d’être, à ce point, délaissée, un souvenir venait aussitôt l’apaiser, lui prouvant le contraire, comme si son subconscient prenait la défense du barbare.


À ce moment, elle se rappela que, sans Yurlh, elle serait restée accrochée à la poutre d’Ostillus, prête à être égorgée. Bien qu’il se soit repu d’un cuissot de lion plutôt que de la détacher, il avait démontré une sorte d’amour, s’efforçait-elle de croire. C’était peut-être la façon des guerriers de son clan que de manger devant sa promise, avant de lui rendre la liberté. 


Alors qu’elle était toujours à lui dévorer le dos des yeux, Yurlh se retourna, posant sur elle le regard de son heaume inexpressif. Mais cette fois, elle ne chercha pas à discerner ses yeux cachés dans l’ombre de son casque de fer. Elle fixa sa mâchoire qui dépassait d’en-dessous. Elle était massive et anguleuse, doucement marquée des traits montrant un sourire attendrissant, qui lentement s’étirait. Il prenait plaisir à la regarder, Kaïsha en était maintenant persuadée.


Korshac reprit sa marche et entra dans la taverne de la mère poilue. Redoutant les odeurs de la sauce aux raisins secs et poivrons rouges, Kaïsha inspira fort avant d’entrer, espérant maîtriser son corps devenu capricieux. À sa grande surprise, les arômes, dont elle craignait la teneur, prirent des allures de parfums agréables. Le précédent sourire du colosse avait transformé ses craintes en appétit dévorant. Elle s’assit sur le banc, bien décidée à avaler plus que sa part. Yurlh s’installa, de toute sa largeur, en face d’elle, obligeant un humain à céder une grande partie de sa place.


Le soleil prenant congé peu à peu, la taverne s’emplissait des lumières faibles des bougies. Les sons prenaient maintenant plus d’importance que ce que les yeux pouvaient voir. La semoule chaude acheva de réveiller les sens en sommeil de chacun et Yurlh, avant de fourrer sa tête dans son écuelle, enleva son casque. En la relevant, Kaïsha rit de voir le nez de l’orkaim couvert de petits grains blancs. En réponse, il lâcha aussi un rire largement plus grave, mais tout aussi communicatif. Kwo s’en empara et Korshac, après un court instant d’incompréhension, participa à la joie.


De tels moments étaient rares. Et bien que fraterniser avec l’équipage ne devait normalement pas être le propre du capitaine, ni même du second, Yurlh et Kwo avaient gagné de les partager avec eux. De le regarder manger, Kaïsha y trouva du plaisir, tellement lui en prenait. Et, à chacun de ses sourires, il lui répondait. 


Le peu de lumière couvrit, un temps, la complicité de Kaïsha et de l’orkaim. Mais, Korshac finit par s’apercevoir de leur jeu. Qu’avait-il à craindre d’un galérien qu’il pouvait, à tout instant, réenchaîner à ses rames ? Rien, pensa-t-il. Toutefois, un petit quelque chose continuait, en lui, d’étendre ses racines.


Kaïsha n’en avait cure. L’euphorie d’enfin croiser ses yeux, aidée par l’alcool de sorgho, la transportait quelques lunes plus tôt, en cette nuit qu’ils avaient passée ensemble, à s’étreindre de passion. Avalant des quantités de couscous, dont même Kwo se demandait où elle pouvait les enfouir, Kaïsha rattrapait, en une soirée, les nombreux jours jeûnés en mer. 


Mais, tout bonheur se doit de prendre fin. Et ce fut, tout d’abord, un soubresaut venant du plus profond de ses entrailles qui sonna le glas de ce plantureux repas. Au son surprenant qu’elle venait d’émettre, Yurlh s’arrêta de mâcher et fit les gros yeux, voulant découvrir quel autre mystère de sa bouche voulait en sortir. L’envie de rendre n’allait pas tarder à la submerger. Même si son cerveau restait embrumé dans les effluves de l’alcool, une petite portion revint à la réalité et put imposer à ses jambes de se lever.


Kaïsha quitta la table d’un bond et, avec une main devant la bouche, traversa la taverne, bousculant au passage des soulards en profonde discussion. Une fois dehors, l’air chaud provenant du désert lui donna un répit suffisant pour aller jusqu’à la balustrade. Là enfin, soulagée d’y être arrivée sans avoir aspergé personne, elle put libérer son estomac de la trop lourde charge qu’elle venait de lui imposer. Le flot grumeleux, quittant son corps, tombait en cascade dans les eaux du port. Entre chaque gerbe déversée, Kaïsha se sentait reprendre ses moyens. Des souvenirs de la soirée lui revenaient en mémoire et, avec eux, leur lot d’inquiétude d’avoir dévoilé son amour pour l’orkaim aux yeux de Korshac.


La pleine lune verte brillait sur l’eau de mer souillée. Kaïsha distinguait les poissons en surface, tous attablés au festin donné en son honneur. Un dernier volume de couscous termina de la ramener dans le monde réel. Et soudain, des mots qu’elle avait dits ce soir résonnèrent en elle, aussi tranchants que le couperet du hachoir de Korshac. 


Kaïsha se retourna pour voir la vérité en face en regardant, par les fenêtres éclairées, l’intérieur de la taverne de la mère poilue. Elle se demanda alors si elle allait avoir le courage d’y retourner et d’affronter le courroux du capitaine, car il ne pouvait pas être resté sourd à la comédie qu’elle venait d’y jouer.


Peser le pour et le contre n’est jamais tâche aisée, surtout quand il est question de risquer sa vie. Kaïsha inspira fort pour se donner l’envie d’y retourner, avec tout l’aplomb d’une panthérès décidée à mentir. Mais, alors qu’elle quittait la rambarde d’un pas encore mal assuré, un voile noir lui tomba sur les yeux, coupant la lumière et diminuant le flot d’air qu’elle pouvait aspirer. Deux membres enserrèrent son corps, lui emprisonnant les bras. Elle ne pouvait pas crier, car la sensation d’étouffement prédominait sur le désir d’être secourue. Elle se débattit en vain. Les gaillards devaient être assez forts pour lui interdire tout mouvement. Et quand ils la soulevèrent du plancher, rien ne lui sembla plus important que de parvenir simplement à respirer, juste pour rester en vie.


 

Chapitre 83 by DUBOIS SEBASTIEN

– Pourquoi tremblez-vous ? Le climat, à l’approche des terres du Nord, vous affecte à ce point ? demanda le capitaine Rulaskys d’un air amusé pour sortir de sa torpeur son passager de marque.


Il est vrai que, depuis qu’ils avaient quitté la capitale Élinéa, l’air ne faisait que se rafraichir, presque de jour en jour. Le plus grand changement fut après la traversée du cap des Crocs Hurlants, heureusement aisé à franchir dans ce sens. Après avoir fait escale à Ralianth, la fraicheur du vaste océan intérieur s’imposa. Là, le vent pouvait porter le froid, un climat auquel les habitants des terres du Sud n’étaient pas accoutumés.


– Cela devrait se radoucir une fois en Akaïr. Je sais que, là-bas, pousse une variété de bananes comme à Madréas, ajouta Rulaskys.


Le devin gardait son visage des mauvais jours. Il avait pourtant démontré un certain enthousiasme pour ce voyage, et ce depuis sa préparation.


– Certes, elles sont plus petites, même minuscules. Il n’y a rien à manger dessus, surtout pour un morfal comme je le suis, continuait Rulaskys, espérant réchauffer le devin avec ses mots.


À ce moment, le capitaine eut les yeux attirés par les deux mains de Chèl Mosasteh. Ses mains se tenaient au-dessus de la petite table de l’appartement du château arrière, celle-là même utilisée pour prendre les repas. Et, elles tremblaient à en faire pâlir le ventripotent Rulaskys qui se souvint de la dernière fois où il les avait ainsi vues. Pour tenter de conjurer les mauvaises pensées qui, en ce moment même, devaient traverser son vieil ami de tourment, il lança :


– Je vais ordonner que soit allumé le poêle. Cela vous réchauffera.


Mais, le devin restait figé et, doucement, sa bouche s’ouvrit sans qu’aucun mot veuille en sortir.


– Honnêtement, je vous préférais à tenter de me faire peur, essaya, une fois encore, Rulaskys pour raviver la langue de son muet interlocuteur.


Alors qu’il s’apprêtait à sortir demander le feu, il l’entendit :


– Avez-vous peur de mourir, capitaine ? 


Chèl Mosasteh commença d’une voix monocorde et intrigante, une voix qu’il avait entendue par le passé. Rulaskys fut surpris de la question qui parlait à l’intime. Il referma aussitôt la porte, comme voulant lui venir en aide. Et, avant de lui répondre, il s’assit en face du devin avec délicatesse, en évitant ses habituels grincements de chaise.


– Chaque matin et tous les soirs, jamais, je ne m’endors ni ne me réveille, sans que cette peur ne vienne me hanter, continua le devin.


Devant la force des déclarations du devin, Rulaskys s’en trouva interloqué à son tour. 


– Je le sais. Elle est là, tapie quelque part, toujours à se cacher.


Rulaskys observait maintenant les mains tremblantes du devin qui jouaient une pièce de théâtre pour le seul spectateur qu’il était.


– … Pour commencer, elle vient prendre les faibles, en apparaissant de mille façons.


Ces phrases résonnaient étrangement avec celles prononcées sur l’île de l’Expiation alors qu’ils étaient tous deux piégés et assiégés par les hommes d’équipage devenus fous.


– … Une voix, un regard, une odeur, peu lui suffisent pour prendre vie aux yeux des esprits inférieurs.


Même si Rulaskys avait perdu ces événements dans le coin le plus sombre de sa mémoire pour ne jamais retrouver la clef, la curiosité d’en connaître plus à ce sujet ne s’était pas éteinte.


– … D’avortons en impuissants, elle les prend un à un et grandit.


Ce discours était si ahurissant aux oreilles du profane, mais sonnait tellement vrai à celles du capitaine qu’il en écarquillait les yeux pour encore mieux entendre.


– … Se renforce, jusqu’à la nuit où ses tentacules, devenus assez longs, elle s’infiltre.


Car aux yeux de Rulaskys, le devin était un aussi grand savant de la mort, que lui, un excellent navigateur. Les mains du devin terminaient de trembler pour osciller comme un serpent.


– … Au sein même de votre famille, jusqu’aux lits des plus forts.


Mais lui, parlait-il de la mort au sens large ou plus particulièrement de celle qui avait siégé dans le tombeau qu’ils avaient ensemble exploré ?


– … Homme ou femme, les charmer, elle a le pouvoir d’avec tous, s’accoupler.


Sans nul doute, il avait dépassé la large présentation de la Faucheuse et lui contait les horribles desseins de la princesse enterrée sur l’île de l’Expiation.


– … Et, en frayant, s’octroie les pleins pouvoirs sur votre âme.


Était-ce le châtiment qu’avaient subi ses soldats avant de sombrer dans la folie la plus absolue, au point de devoir les exterminer tous ?


– … De succube, elle devient incube.


Ou lui racontait-il les jours sombres qui devaient les hanter tous deux, pour avoir découvert le tombeau déjà profané ?


– … De vous posséder, elle vous partage.


Au regard de l’intense activité musculaire du visage du devin, il souffrait et s’apaisait d’en parler à la fois.


– … Jamais plus vous n’atteindrez le repos éternel.


Car avec qui pouvait-il relater de tels propos, sans être pris pour un fou ?


– … Elle devient vous et n’êtes plus qu’une part d’elle.


De la folie, Rulaskys, en déglutissant de terreur, aurait préféré que cela en soit.


– … Nalfichnii, telle est la sœur des deux frères qui a déjoué ma vigilance.


Mais, quand le nom glaçant tomba, toute sa colonne vertébrale tressaillit, d’ainsi toucher l’abominable révélation.

Chapitre 84 by DUBOIS SEBASTIEN

Depuis le départ de Kaïsha, le couscous avait perdu en goût et l’espièglerie s’était envolée. Si elle était juste allée vomir, cela faisait longtemps qu’elle avait passé la porte de la taverne, se disait Korshac, tout en tirant sur un morceau de poisson coincé entre ses dents.


Alors vint s’assoir, à la place de la panthérès, un nouveau convive, dont personne n’avait appelé à venir. C’était un zèlrayd, un homme-lézard, aux membres faméliques et au cou allongé, dont on nommait la race, les agilis. Il avait le teint de la pierre grise veinée de rouge. Sa longue langue fourchue glissa hors de sa bouche, d’abord pour goûter l’air, avant de commencer à sortir des sons.


– Je vois qu’il y a une place à pourvoir ! dit-il fort, dans la direction du capitaine pour être sûr de couvrir le brouhaha ambiant.


Korshac tourna doucement la tête et rétorqua tout d’abord d’un ton amical. 


– Tu t’es trompé, l’ami. Vire ton cul du banc d’ma femme, termina-t-il, en lui crachant au visage le morceau qu’il venait enfin de détacher d’entre ses incisives.


Le filament, qui n’était autre qu’un bout de peau de requin, vola pour se coller sur la narine gauche du zèlrayd. Sans être gêné par ce geste offensant, l’agilis reprit de parler.


– Vous ne m’remettez pas, capitaine Korshac. Et pourtant, j’ai par deux fois croisé votre route, ici même.


« Encore un de ces hurluberlus qui cherchent à impressionner pour se trouver du travail, se dit Korshac. »


– Qu’est-ce qui ressemble le plus à un homme-lézard, si ce n’est un autre homme-lézard ? Allez ouste ! Ma panthérès va revenir.


– Je suis un messager du clan des dragons de feu et je vous propose, une dernière fois, de vous inviter à leur table, ajouta l’agilis, tout en ayant la peau de requin qui se soulevait de sa narine et se rabaissait, au rythme de ses mots. 


Kwo se rappelait de quoi il en retournait. Trois lunes plus tôt, ce même clan avait déjà fait la proposition d’aller discuter commerce. Il tendit plus l’oreille, connaissant la dangereuse réputation de ce clan qui n’hésitait pas à assoir sa suprématie dans le sang de ses concurrents.


– Proposition refusée. Va dire à tes semblables qu’ils aillent s’enfoncer un pieu dans l’cul pour se donner en brochette. C’est comme ça que j’les mange, les lézards, rétorqua Korshac.


Yurlh rit à la provocation, ayant compris la blague pour être fin connaisseur de brochettes de lézards grillés. Mais Kwo resta sur ses gardes, en voyant la main du zèlrayd se glisser sous la table. Il en sortit un mouchoir sur lequel s’était étalée une large auréole de sang frais et le mit devant lui, en repoussant l’assiette, presque vide, de l’absente Kaïsha. Korshac regarda d’un coin de l’œil ce qu’il venait de sortir.


– J’sais pas comment vous êtes faits les zèlrayds au niveau des oreilles. Mais, j’suis sûr d’une chose. Vous êtes comme les humains et vous n’respirez pas sous l’eau.


Pendant que Korshac débitait son couplet, qui avait pour but de lui dire de quitter les lieux au plus vite, le messager continuait de déplier le mouchoir ensanglanté.


– Alors là, j’ai peur… Si tu veux pas que j’t’embauche comme ancre, casse-toi d’mon…


Quand Korshac vit le doigt velu de poils clairs et tachetés, au milieu du mouchoir, il termina de déblatérer ses menaces. Tous, autour de la table, sentirent la tension d’abord baisser comme le ressac de la mer. Mais, elle allait remonter plus vite qu’elle ne venait de partir. Yurlh avait les yeux rivés sur Korshac, tant il tentait de comprendre ce qu’il disait. Kwo, qui avait tout suivi, mit de suite la main par-dessus le doigt qui ne pouvait être que celui de Kaïsha, pour le cacher aux yeux de Yurlh. L’orkaim fronça les sourcils de ne pas comprendre ce qui se tramait sous ses yeux. 


– Il me semble que, ce soir, vous risquez plutôt de manger un ragoût de femme-panthère qu’une brochette de zèlrayds !


L’agilis avait, dans la voix, la certitude de dominer l’auditoire. Korshac saisit aussitôt son hachoir et le mit à plat sur la table, imitant le geste du zèlrayd quand il avait présenté son mouchoir.


– Une chose est sure : j’vais t’tailler en pièces. Mais avant, tu vas m’dire où est ma panthérès ? 


Le ton avait changé. Korshac ne rigolait plus. En parlant, ses dents grinçaient comme s’il se retenait de lui enfoncer la large lame de son arme en pleine tête.


– Si je meurs, jamais vous ne la retrouverez en vie. L’issue de notre rencontre est simple. Il vous faut juste me suivre jusqu’à Osestrah. Elle vous attend là-bas.


Korshac serra fort le manche de son arme, à en faire grincer sa peau sur le bois, mais tout en se retenant de déchaîner sa rage sur l’agilis. Sa conscience aboutissait toujours à la même conclusion : il ne connaissait pas l’emplacement du clan des dragons de feu. Alors, même si l’envie était grande de le décapiter sur le champ, il ravala sa fureur et gueula dans toute la taverne  :


– Frères de la Squale !


Des têtes levèrent le nez de leur écuelle. Nombre d’hommes d’équipage mangeaient ici, ce soir.


– Terminé, le festin. On lève les amarres !


L’agilis arbora un sourire d’entière satisfaction. Il repoussa la main de Kwo pour remballer le trophée qui avait eu raison de la volonté du Grand Blanc. Yurlh restait toujours coincé dans les méandres des mots de chacun. Tout le monde parlait si vite. Mais au moment où la main de Kwo se souleva, il vit le doigt de Kaïsha qui gisait sur le mouchoir rouge et blanc. Pendant que chacun se levait pour suivre le mouvement du capitaine, lui resta assis. Car dans sa tête, le puzzle d’images et de mots doucement s’assemblait.


Alors qu’ils étaient déjà tous debout à partir, Kwo se retourna pour enjoindre à Yurlh de les suivre. En découvrant son visage modelé d’une grimace de profonde tristesse, qui aussi vite se changea en une animosité sauvage, Kwo, de suite, s’écarta de la tornade qui allait frapper.


D’un coup, Yurlh, en prenant appui avec ses mains, hissa ses cent-soixante kilos sur la table. Et aussi rapidement qu’il venait d’y monter se jeta dans le dos de l’agilis qui n’eut aucune chance de l’esquiver. Tous les muscles du barbare écrasèrent le corps svelte de l’homme-lézard, taillé pour la course. On entendit les os de ses côtes craquer sous l’impact. Le bond de l’orkaim avait fait reculer les clients pour ne laisser qu’un cratère où le barbare et sa victime gisaient.


Dans une colère sans pareille, Yurlh attrapa, des deux mains, l’homme-lézard, déjà beuglant de douleur. Il le souleva comme un fétu de paille et le projeta avec violence contre la paroi de bois. Toute la taverne en trembla. Mais à peine l’avait-il jeté qu’il lui retombait dessus, de tout son poids. L’agilis semblait encore en vie bien que plus grand son n’en sortait. Alors que Yurlh saisissait le bras du messager, le tirant dans un sens que son anatomie ne pouvait supporter, Korshac hurla :


– Arrête !!!


Yurlh le fixa aussitôt. Il avait les yeux entourés de larmes. 


– Il… a tué Kaïsha…


Si, à ce moment, Korshac saisit que les sentiments entre Kaïsha et l’orkaim étaient réciproques, il comprit que, plus que l’or, lui aussi, l’aimait.


– Elle n’est pas morte, Yurlh. Si tu le tues, jamais on la retrouvera.


Là encore, les mots mirent du temps à imprégner leur message. Yurlh le regarda et, avant d’écouter son maître, planta ses crocs dans l’annulaire de l’agilis et l’arracha comme une bête.

Chapitre 85 by DUBOIS SEBASTIEN

Après être passé entre les mains du barbare, on pouvait dire que le messager du clan des dragons de feu était en pièces. Même s’il semblait encore entier, à l’entendre respirer de souffrance, ses os devaient être brisés en de nombreux points. Ils le transportèrent jusqu’à la Squale, dans une couverture achetée à prix d’or à la mère poilue qui comptait bien se rembourser des dégâts causés par l’orkaim. Korshac la paya de bonne grâce, avec seulement une petite grimace de s’être fait rouler.


Sur la galère, Korshac était trop nerveux pour avoir assez de sang-froid et tirer quelque son du mourant. Il offrit à Kwo de s’en occuper. Ce dernier, ayant vécu des guerres, avait quelque peu l’habitude des blessés. L’agilis montrait les mauvais signes avant-coureurs de la mort. Mais, son diagnostic n’était que celui d’un archer. Il restait donc encore beaucoup d’espoir.


Narwal, le cuistot, eut l’idée de lui faire avaler un jus de citron qu’il venait d’acheter, ce soir, aux étals du port. L’effet fut immédiat, à en croire la langue fourchue qui fit de nombreux allers et retours. Kwo, le voyant reprendre ses esprits, lui attrapa la mâchoire pour le fixer dans les yeux.


– C’est par où ? le questionna-t-il.


– Ton clan, c’est par où ? insista-t-il, voyant qu’il clignait des yeux.


Le messager surmontait ses douleurs et reprenait peu à peu son souffle. Il inspira avec le sifflement caractéristique du nez cassé et parvint à parler lentement.


– Taren… thé… runis… la faille… Vous… devez… remon… ter la faille.


– Parfait, capitaine. Il faut remonter la rivière de la Faille de Taranthérunis, lui rapporta Kwo qui connaissait le lieu pour l’avoir déjà traversé avec les armées des Conquérants.


Korshac réfléchit avec la prudence propre au capitaine qui va engager ses hommes, son navire et toute sa vie.


– Remonter une rivière ? Autant se jeter dans la gueule d’un mérou, râla Korshac.


– Et on va aller jusqu’où, comme ça ? Elle est longue cette… rivière ? ajouta-t-il, toujours en pensant au pire.


Kwo s’empressa de poser et de reposer la question à l’homme-lézard qui luttait pour survivre. Malheureusement, il était à nouveau envahi par une souffrance intérieure dont Kwo se sentait complètement impuissant de soulager.


– J’crois qu’il va falloir presser plus de citrons, conclut Kwo, en bon docteur.


Yurlh était debout, les bras ballants, écoutant dans l’espoir d’entendre le nom de Kaïsha. Korshac resta un instant à l’observer. Tout colosse qu’il était, il ne semblait pas plus fort face à la tristesse qu’ils partageaient tous deux. Et puis, la considérait-il comme sa compagne ? Il avait plutôt l’air d’un enfant qui a perdu sa mère, à attendre qu’on le réconforte. Soudain, le capitaine eut le déclic.


– Allez, va à ta rame. On part la chercher ! cria Korshac.


Yurlh sursauta et s’activa comme un jeune enfant, rassuré d’entendre la voix du père qui prend les choses en main. En revenant auprès de Kwo, Korshac se pencha au-dessus de l’agilis. 


– Tu croyais qu’on ne naviguerait pas de nuit, crétin d’lézard. On va la rattraper la galère de tes frères et j’vais me les faire en brochette !


Bien que les abords du port étaient encombrés d’embarcations en tous genres, de nuit, cela restait navigable, compte tenu des lumières allumées et entretenues par les habitants. Pour le vieux loup de mer, s’en était même amusant, puisque le risque résidait à écraser, sur leur passage, une moindre embarcation, rien qui pouvait abimer la Squale. Non, ce qu’il l’avait attiré jusqu’à la proue de la galère, c’était plutôt ce qui allait suivre : la poursuite, sur une rivière certes navigable, mais au fin fond d’une faille où les lumières de la pleine lune verte ne pouvaient pénétrer, l’inquiétait. 


Comme tout le monde avait mangé, Narwal fut tout désigné pour exercer les ordres qui normalement incombaient à Kaïsha. 


– Prépare les lampes à faisceau, Narwal. On va en avoir bientôt besoin.


Ce dernier acquiesça en grattant les squames d’entre ses deux yeux, cherchant, au fin fond de sa mémoire, où elles avaient pu être stockées. Poursuivre un autre navire ne faisait aucunement peur au Grand Blanc, surtout qu’il possédait l’avantage de la vitesse. Sa galère, plus grande à n’en pas douter, car il se souvenait des embarcations mouillant à Taranthérunis à leur arrivée, lui garantissait de les rattraper. Korshac se demandait plutôt à quel genre de capitaine il avait affaire. Il devait connaître la rivière mieux que lui, puisque dans son souvenir, il ne l’avait naviguée qu’une seule fois et c’était il y a bien longtemps. La vitesse paraissait donc son seul atout. Korshac en conclut qu’il viserait le centre de la rivière, pour être sûr de ne risquer l’échouement sur aucun récif.


La règle était ici, comme partout ailleurs : de nuit, les navires se devaient de jeter l’ancre près des rives. Aucun bateau ne s’aventurait sur les voies navigables avant le lever du soleil. Mais si par malheur, un seul devait descendre la rivière, le capitaine Korshac espérait que les lanternes à faisceau se refléteraient sur sa voile blanche assez tôt pour tenter de l’éviter. Voilà où il en était dans son esprit, au moment même où la Squale allait s’enfoncer entre les parois sombres et dévorantes de la Faille de Taranthérunis. 


Çà et là, les feux chatoyants des cabanes éclairaient encore ses côtés. Mais, la lumière rassurante de la lune avait été avalée. Korshac distinguait encore les silhouettes des passerelles qui contrastaient avec le ciel étoilé. Sur l’une d’elles, des citoyens s’y étaient hasardés munis d’une torche et devaient, en ce moment même, observer la Squale prendre le chemin du néant. 


« N’est-ce pas la plus grande bêtise de ma vie que je fais là  ? se demanda Korshac, tentant de revenir à celui qu’il avait toujours été, de redevenir l’esclavagiste dénué de sentiments.  »


Mais, le visage de Kaïsha hantait le noir horizon, avec ses doux traits de panthérès qui l’accompagnaient maintenant depuis de longs sillons. Et quand Kwo vint lui annoncer, qu’après avoir bu un dernier jus de citron, l’homme-lézard avait succombé à ses blessures, Korshac fut définitivement convaincu de risquer toute sa vie pour la retrouver.

Chapitre 86 by DUBOIS SEBASTIEN

Quand le néant nous cerne, l’angoisse de la mort n’est jamais bien loin d’apparaitre. Maintenant qu’elle n’y voyait plus, la tête enfermée dans un sac de toile de jute épaisse, Kaïsha, après avoir réussi à contenir sa panique de ne plus respirer, tentait d’appréhender son nouvel univers restreint. Pour elle, le plus dur était passé maintenant qu’elle inspirait, certes avec difficulté. Elle pouvait à nouveau penser.


« Si les hommes qui viennent de m’enlever ne m’ont pas encore tuée, c’est qu’ils visent d’autres desseins plus salutaires, espérait-elle. »


Malheureusement, les deux gaillards ne pipaient pas mots. Ils se cantonnaient à l’emmener quelque part, loin des yeux de Korshac et de son équipage. Aux sensations de ses poils de bras enserrés par ceux du costaud qui la portait, elle comprit, aux écailles rugueuses, que ce devait être un homme-lézard. L’odeur de sueur aigre qui s’en dégageait la conforta dans son analyse. Et pour clore tout doute, au moment de choisir leur chemin dans le port de la cité endormie, la langue utilisée, le magalis, était celle des hommes-lézards. 


Ce fut assez facile pour Kaïsha de la reconnaître. Car dans sa vie d’avant, en fille de harem, elle partageait la couche avec une zèlrayd qui parlait cette langue sifflante et quelque peu archaïque. Malheureusement, après tous ces sillons, elle avait eu le temps d’en oublier l’usage. Néanmoins, quelques expressions, bien à eux, lui revinrent, au moment où ils les utilisèrent. 


– On s’est fait gober comme une mouche, dit celui qui menait à l’autre, la portant comme un baluchon.


À en distinguer par l’ouïe ce qui approchait, des gardes en armure les avaient repérés et venaient à leur rencontre.


– Qu’avez-vous là ? Sortez de l’ombre, mécréants ! gueula l’un d’eux en kogal, la langue des terres alentour. 


L’expression était typique du coin et Kaïsha se dit que finalement la chance venait de tourner en sa faveur. D’abord, elle se retourna, faisant mine d’être docile à son porteur, espérant qu’il ne lui plaque pas trop les poumons contre ses épaules. La feinte fonctionna, et quand il se déplaça, surement pour sortir à la lumière des torches qu’elle percevait faiblement, Kaïsha put se débattre en criant, d’une manière très étouffée, par le sac qui contenait tous ses mots.


– À l’aide ! hurla-t-elle, non pas en kogal, comme cela aurait dû être fait, pour avoir le plus d’effet possible, mais en élinéen, la langue dont elle avait l’habitude de parler. 


Il n’est pas simple d’être efficace quand on est traité comme un vulgaire tas de viande. En réponse, elle eut, tout d’abord, une pression musculaire des bras qui se tendent, très vite, suivie d’une lourde tape sur les fesses ayant pour but de lui faire mal. La douleur lui monta jusqu’en bas du dos.


– Même s’il fait nuit, pas possible de fermer les yeux, dit l’un des gardes en réponse.


Un court instant de silence laissa à Kaïsha le temps de retrouver les mots dans la bonne langue. Mais avant de les prononcer, elle entendit le cliquetis caractéristique des pièces d’or qui s’ébranlent dans une bourse. Les gredins étaient en train d’acheter le silence des gardes de Taranthérunis. 


– À l’aide, reprit-elle en kogal, aussitôt étouffée par la main gantée de cuir du garde.


– Chuuut. Y a des gens qui dorment… Ha, ha, ha, lui dit-il en rapprochant son casque du sac de toile. 


Et ses deux ravisseurs reprirent leur chemin. Même si elle était dépitée du manque total d’équité dans ce monde, surtout pour les femmes, et qui plus est panthères, ses geôliers venaient de payer pour la garder sur leurs épaules. Elle était donc un larcin qui avait un prix, conclusion rassurante à cette mésaventure qui la rattacha à l’espoir de rester en vie.


Le reste de la balade, en tant que denrée, Kaïsha dut se concentrer pour ne pas vomir, car sa position lui appuyait plus encore sur l’estomac qu’au départ. Puis, elle sentit son porteur enjamber quelque chose et de son pas mal assuré, elle comprit qu’il venait, avec elle, de monter à bord d’un navire.


Enfin, on la lâcha à terre, sur un plancher encombré de cordages, surement au centre du bateau, puisque rares étaient ceux dont le mât était excentré. On lui appuya le dos contre et lui prit les mains pour les attacher. Alors que l’homme-lézard lui liait les membres, un autre, à la voix aigüe, l’interpella, cette fois en kogal. 


– Tu ne lui as pas encore attaché les mains ? demanda-t-il.


À en croire le silence de celui qui l’avait portée et maltraitée jusqu’ici, ses muscles devaient avoir omis de suivre les ordres.


– Elle a quelque chose qui m’appartient, hé hé, prononça-t-il, avec une étrange intonation de plaisir qui fit frémir Kaïsha.


Et quand il lui écarta le majeur des deux autres doigts, la douleur qui s’en suivit d’être tranché, lui fut insupportable. Le tortionnaire dut s’y prendre une seconde fois. L’os avait déjoué le tranchant de la lame. Là, il força en arrière pour le sectionner et couper entre les phalanges. Au-delà du soutenable, Kaïsha s’évanouit, surement à cause du peu d’air qu’elle pouvait aspirer de par le voile épais lui masquant toujours la bouche et le nez.


Quand elle reprit connaissance, ils naviguaient déjà sur l’eau. Le rythme imposé par un tambour grave indiquait qu’ils voyageaient à bord d’une galère. En remuant sa main meurtrie, elle sentit qu’elle avait été pansée. Qui donc l’avait enlevée et où l’emmenaient-ils ? Enfin, à en croire les morceaux qu’ils n’hésitaient pas à lui prendre, ce n’était pas pour sa beauté. Ils tentaient surement de convaincre Korshac de se soumettre à un vil contrat.


Mais, comment pouvaient-ils croire qu’un esclavagiste, comme le Grand Blanc, allait se soucier d’une femme-panthère telle qu’elle ? Certes, elle était sa seconde, mais risquerait-il tout pour elle seulement ? Toutes ces questions se bousculaient dans sa tête, aussi pour la maintenir éveillée, tant elle avait peur de s’endormir, de ne plus jamais rouvrir les yeux. Et s’il venait la sauver ? Et s’il lui démontrait qu’il l’aimait sincèrement ? Après ces sillons passés ensemble, ce pouvait être une éventualité.


Alors, prier Priesse, le dieu des opprimés, lui revint en mémoire. Elle se souvenait de ces lunes passées dans une cage à attendre que ses pleurs soient entendus, à côté de dizaines d’autres qui l’écoutaient, tous rangés dans le marché aux mi-bêtes de Daïkama. Si longtemps elle l’avait prié qu’elle lui avait attribué son salut. Ce jour-là, où un homme l’avait achetée, un homme qui n’était autre que Korshac.


Mais cette nuit, dans les prières murmurées, de sincérité, il n’y en avait plus. Elle-même avait menti à tout ce qu’elle avait juré de défendre devant Priesse. Comment pourrait-il à nouveau l’entendre, elle, la femme-panthère qui l’avait si bassement trahi ? À ces pensées résonnèrent les mots de Kwo, prononcés lors de la fête d’Ildebée. Car sur la Squale, usant de son fouet, elle maintenait en esclaves les rameurs pour, elle, gagner en libertés. Ce pouvait-il que Priesse juge la tortionnaire qu’il avait délivrée ? 


« Oui, se dit-elle. Ce n’est là qu’un juste châtiment après cinq sillons de fausse liberté. »


Kaïsha n’était plus à prier. Elle ramena ses genoux contre son ventre et le sentit. Il y avait en elle une vie, un être avec qui elle allait partager son corps. La fugace impression, au matin de la nuit passée avec Yurlh à Ildebée, prenait ce soir tout son sens. 


Mais, à quoi bon donner la vie ? Elle ne voulait offrir à son enfant ni ses souvenirs d’esclave ni une mère bourreau. Résolue à mourir, elle resserra ses membres contre son corps et lentement s’assoupit, s’imaginant entre les bras de Yurlh. Alors qu’il la berçait, la couvrant de sa chaleur rassurante, un fracas terrible résonna en échos sur les parois gigantesques de la Faille de Taranthérunis.

Chapitre 87 by DUBOIS SEBASTIEN

La galère filait sur le fleuve sans courant, au fin fond de la faille sans lumière. Devant elle, les faisceaux des lanternes balayaient la surface de l’eau calme, telles des antennes lumineuses. La cadence, donnée par Kiarh, le taurus, fut très vite supplantée par les râles de respiration soutenus de Yurlh. Galvanisés par l’effort de l’orkaim, les soixante-cinq rameurs adoptèrent son rythme sauvage.

Korshac, debout près du mât central, caressait de ses joues le vent déjoué par la Squale. Ses rameurs, grondant de tirer sur leurs muscles, animaient en lui la toute-puissance du capitaine qui domine les éléments. De déplacer, à force d’homme, un monstre de bois de vingt-six mètres de long, était la prouesse dont il voulait être le maître. Quand ces navires quittaient les ports du monde entier, tous les regardaient. Et même si le rôle de galérien restait peu enviable, on ne pouvait que les admirer de déplacer ces géants de bois. De cela, Korshac jamais ne s’en était lassé. Cette nuit ravivait en lui toutes les raisons de son engagement.

Alors que personne ne pouvait les voir, il savait que, devant, les voleurs craignaient de les entendre. Les ravisseurs de Kaïsha allaient, tôt ou tard, être submergés par les grondements ricochant sur les deux falaises de la faille. C’était l’un de ces moments rares où Korshac sentait l’invincibilité monter. Rien ni personne de ce monde ne pouvait plus l’arrêter.

Et, venant d’en face au centre du fleuve, comme l’était la Squale, une barge pleine à craquer d’un chargement de sable se laissait glisser, portée par le vent arrière de sa voile carrée. Le retard qu’ils avaient pris de jour à charger, les marins croyaient, la nuit, pouvoir le rattraper. Narwal, à qui avait incombé la difficile tâche de balayer l’eau sombre de faisceaux de lanternes, cria :

– Navire, droit devant !

Mais, on ne peut lever si facilement le voile de la vengeance. Korshac, à ces alertes, resta muet d’ordres. Rien ni personne ne put stopper la Squale enragée. Et, dans toute la faille, de Taranthérunis jusqu’à Osestrah, l’onde se déchaîna. Quand la galère de Korshac brisa en deux la coque de la barge à fleur d’eau, on aurait cru entendre crier la déesse de la foudre, sans en voir la déchirure bleutée dans le ciel.

Ce fut un tonnerre assourdissant qui écrasa les paroles de chacun et ramena les surhommes, dominant les eaux, au simple état d’hommes qui ignorent tout de la nage. La Squale, même si elle éventrait, en ce moment même, son adversaire, tremblait de tout son long, médusant son équipage.

Korshac en frémit d’horreur. Le terrible naufrage ne faisait que commencer. La galère se souleva, voulant voler au-dessus des flots, car poussée par la force de ses rameurs. L’élan fut suffisant pour qu’elle grimpe sur le tas de sable que transportait la barge des commerçants. C’est ainsi qu’elle s’échoua, sur le tas de sable d’une barge blessée qui déjà prenait l’eau.

Plus personne dans la Squale ne disait mot. Tous attendaient une réponse du navire à leur inquiétude montante. Korshac, qui descendait dans les cales, fut très vite rattrapé par Narwal. Le regard stupéfait du coq lui renvoyait son erreur.

– Narwal, tu crois qu’on va couler ? lui demanda le capitaine, cette fois sans mauvais jeu de mots sur son nom.

Rares étaient les nuits où Narwal avait pu observer le visage blafard de son capitaine. Et bien qu’il le détestait chaque fois que de noms d’oiseau il l’affublait, Narwal ne pouvait se délecter du malheur dont lui aussi était accablé. Car la Squale, autant qu’à Korshac, était sa maison et avec elle, sa famille risquait de sombrer. N’étant sûr de rien, Narwal ne pouvait répondre à ces questions vitales et, ensemble, ils s’enfoncèrent dans les cales. 

Chacun portant des lanternes, ils observèrent la charpente de la Squale pour vérifier si le bois, par endroits, s’était fendu. Mais, à chacun de leur pas, des craquements indiquaient que le navire était encore soutenu par autre chose que la surface de l’eau.

– Nous sommes montés sur une barge transportant un tas de sel, dit Narwal, tout en cherchant méticuleusement l’indice d’une brèche.

– Du sable, un tas de sable… ajouta rassuré Korshac en frottant entre ses doigts les grains de silice qu’il avait recueillis.

– Va falloir étayer par ici… et là, ordonna Korshac qui avait repris de l’assurance, au regard des maigres dégâts. 

– Et calfater en dessus et en dessous, ajouta Narwal en bon marin animé de sang-froid.

– Si Worh le veut bien, cette barge devrait nous soutenir le temps qu’elle s’enfonce, continua Korshac.

Narwal lui répondit de son fidèle sourire édenté, heureux de revoir les couleurs sur les joues de son capitaine. Dehors Kwo, qui s’était enquis du désastre en se penchant par-dessus bord, revint auprès de Yurlh pour le rassurer. Son ami restait prostré sur son banc, les mains tenant sa rame comme si elle était son seul salut.

Car l’air n’était plus empli de leurs cris d’effort, mais de ceux des autres marins qui, en dessous, rencontraient, en ce moment même, la mort. La mélopée des condamnés fut encore longue à écouter. La barge, si elle était encline à lutter, ne pouvait que disparaitre, avalée par le fleuve, son chargement de sable et la Squale étant trop lourds à supporter.

Ils auraient pu sauver des hommes de la noyade, mais Korshac en décida autrement. Des marins ou de la Squale, le choix de Korshac détermina du trépas des marchands. Tous ses hommes et lui-même s’affairant à réparer, en cale, les dégâts, aucun ne put en sauver, hormis Kwo qui aida l’un d’eux à monter.

Heureusement, avant que le soleil ne se lève, la barge disparut et les marins se turent, ne laissant pour témoin que quelques débris et tonneaux de bois. Même si la Squale, en cale, prenait l’eau, la brèche, selon Korshac, était contenue. Était-ce un avertissement de ne pas risquer d’aller plus loin ? Korshac en déduit que ce n’était là qu’un obstacle. Et, de l’avoir bravé, plus rien ne pouvait maintenant l’empêcher de retrouver sa panthérès bien-aimée.

Chapitre 88 by DUBOIS SEBASTIEN
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Au matin, alors que les rayons du soleil éclairaient les parois calcaires à tribord, reflétant sa lumière sur le fleuve devenu plus étroit, Korshac qui n’avait pas dormi de la nuit, scrutait, toujours et encore, l’horizon au moyen de sa longue-vue. La silhouette, qu’il avait vue poindre aux premières lueurs du jour, avait maintenant des allures de galère. Même s’il n’en était pas sûr, au fond de son âme, il espérait que ce soit la cage de son félin amour.

– Navire toujours en vue, capitaine ? demanda Narwal, en lui portant un bol de soupe et un morceau de pain frais qu’il avait préparé pour l’équipage.

Korshac opina du chef, avec le rictus déterminé de prendre sa vengeance.

– La coque tient bon. On écope à deux seaux, mais faudra penser à la mettre en cale sèche… continua Narwal en mordant à pleines dents dans le pain encore moelleux.

– T’as eu le temps d’en acheter à Taranthérunis ? le félicita Korshac.

Les miches, pour sûr, redonnaient à tous la volonté bienvenue après une nuit sur la brèche.

– Les hommes fatiguent. Un peu de repos ne serait pas de trop, si vous voyez ce que j’veux dire… en profita Narwal, après le compliment qu’il avait eu.

Mais Korshac, l’œil derrière la longue-vue, venait d’apercevoir un détail qui le conforta dans ses espoirs. Le reflet d’un verre, rencontrant le soleil, confirmait que le capitaine de la galère poursuivie l’observait.

– T’as fait l’erreur de ta vie, mon ami, murmura Korshac, tout juste assez fort pour que Narwal reprenne de se gratter les squames entre les deux yeux.

Korshac abaissa son outil de laiton et de verre pour parler avec son ton grave, dont personne n’allait discuter les ordres. 

– On redouble la cadence. Ennemi en vue !

Il fallait en avoir dans les bras pour ainsi ramer toute une nuit, après une journée à œuvrer sur la mer. La force des galériens résidait dans la cohésion d’équipe. Il suffisait que l’un d’eux démontre de l’enthousiasme pour faire oublier la fatigue aux autres. Korshac le savait bien. Et quand il donna l’ordre de reprendre à ramer plus fort encore, toutes ses paroles partaient en direction du seul qui partageait, comme lui, le désir de retrouver Kaïsha. Car pour l’heure, Yurlh était son allié. Et, à le voir aussitôt souquer comme un brave, son calcul était bien joué. La machine aux soixante-six pistons se remit à gronder. Et à chaque fois que le capitaine replongeait ses yeux dans sa longue-vue, c’était pour en contempler l’écart qui se réduisait.

– J’arrive, Kaïsha. J’vais te sortir de leurs sales pattes crochues, marmonnait lentement Korshac, la façon qu’il affectionnait pour savourer ses mots.

Les falaises devenaient des escarpements de plus faible hauteur, signe qu’ils ne tarderaient pas à arriver à la cité d’Osestrah, la porte du désert. Le visage balayé par le vent chaud qui s’engouffrait jusqu’à la rivière, Korshac s’étonna de voir disparaitre, sous ses yeux, la cible qu’il poursuivait. Il était impossible qu’ils s’évaporent ainsi. Était-ce le fruit d’un mirage ? Fronçant un peu plus ses sourcils noirs et velus, Korshac résista à l’envie de se résoudre à cette conclusion farfelue. L’explication n’était qu’à quelques encablures. Le capitaine fit signe à Narwal de ralentir la cadence afin de ne pas dépasser ce qu’il pensait être une cache située dans la paroi à bâbord. 

La petite galère venait de passer près d’être abordée par la Squale. Arrivé sur les lieux où Korshac supposait l’existence d’une grotte, il découvrit une fente naturelle, un défilé, où seul un navire pouvait passer de front. Même si l’endroit était parfait pour une embuscade, Korshac décida de s’y enfoncer.

L’homme-lézard qui gisait encore sur le pont, ne les avait-il pas invités ? Les craintes furent de courte durée puisqu’ils débouchèrent sur un grand cirque où les parois blanches reflétaient les rayons du soleil, sur une végétation, qui au regard de sa géométrie, n’était autre que des plantations. Devant, un port de fortune habillait les contours d’une crique aux eaux turquoise.

Sur les pontons, un comité d’accueil de zèlrayds armés ne laissait présager rien de moins que la fin des hostilités. Korshac, les dénombrant, se convint de ravaler sa vengeance. Le clan des dragons de feu avait gagné de rencontrer le Grand Blanc. Alors plutôt que d’arriver dépité, debout sur sa proue, il décida de se poser en conquérant. Les avirons furent levés, une fois la galère amarrée au pont. De tous les galériens, on entendait la plainte et le soulagement. Seul l’un d’eux ne renâclait pas de fatigue, mais plutôt d’énervement.

Chapitre 89 by DUBOIS SEBASTIEN

– Rendez-moi ma promise, bande d’écailleux mal léchés ! beugla Korshac, dans la direction de l’homme-lézard aux écailles noires tachetées d’orange, un représentant de la race des salamanders, qui l’attendait sur le ponton escorté de deux komodors, des zèlrayds plus costauds, aux ventres et aux pattes énormes.


Ils étaient tous habillés comme des forbans, sans accoutrement ni insigne particulier, chacun à la mode qui lui convenait. Le clan des dragons de feu était connu pour tenir les trafics de drogue, de prostitués et de boissons interdites. Ils œuvraient aussi dans la vente d’armes quand une cité durcissait les lois pour leur possession. Tout ce qui relevait d’interdiction était synonyme de commerce juteux pour Baba Yorgos. Mais, le freluquet, couvert d’écailles noires et orange, n’était pas le maître du clan. Korshac le savait bien pour avoir déjà rencontré dans un lointain et douloureux passé, le komodor sans scrupule.


– Baba Yorgos vous attend pour manger, maître Korshac, parla d’une voix aigüe, avec plus ou moins d’aplomb, connaissant les mœurs violentes des invités de son chef.


– J’me prépare, mais j’vais vous rendre vot’ majordome qu’a bien voulu me montrer le chemin.


Korshac descendit au niveau du pont des rameurs qui déjà se voyait offrir, par Narwal, des morceaux de pain afin de les récompenser de leurs efforts. Le capitaine cherchait des hommes pour l’accompagner. Et c’était la raison pour laquelle Narwal s’était rempli les mains du panier de miches, fuyant le regard de son capitaine. Arrivé au niveau de l’orkaim, déjà en train de porter la mie à sa bouche, Korshac apposa sa main dessus, façon de lui interdire de manger.


– T’es meilleur le ventre vide, gamin, lui lança Korshac en le regardant dans les yeux.


Il ne l’avait pas appelé esclave, ni sale bête, ni même orkaim, mais d’un mot dont jamais personne ne l’avait surnommé. Yurlh sonda les yeux du capitaine qui, depuis des lunes, lui donnait à manger et surtout l’avait libéré de ses chaînes. À n’en pas douter, cet homme méritait son admiration pour l’avoir accueilli et protégé sur sa maison flottante. Afin de répondre à son appel, il se releva de toute sa hauteur, faisant par là même lever la tête de Korshac.


– On va retrouver Kaïsha. Mais, avant, j’ai un message que tu vas transmettre.


Le cadavre du messager fut projeté du pont de la Squale aussi facilement qu’une branche et tomba aux pieds du salamander orangé, comme une poupée désarticulée. Ce dernier sursauta en arrière. Même s’il était accoutumé de ces présentations barbares, cela avait le don de lui soulever le cœur. Le gaillard qui venait, en lançant son confrère comme un déchet, de déclarer la guerre à toute la race des zèlrayds, en avait les moyens.


Les deux komodors, devenus gras de ne plus se battre, tant le clan des dragons de feu avait su imposer le respect, toisèrent le colosse en haut de la galère. C’était un orkaim, à en croire sa taille et son cou aussi large que sa tête, un de ceux taillés comme un tronc d’arbre massif. Les deux zèlrayds se regardèrent, espérant à leurs mimiques, ne pas avoir à le combattre. Du pont amovible, descendirent Korshac, suivi de l’orkaim et d’un aomen à peine visible, tant la stature du barbare au casque de fer était large. 


– J’espère que Baba Yorgos avait une bonne raison d’enlever ma Kaïsha. J’suis pas d’humeur à plaisanter ! lança Korshac, la main sur le fer de son hachoir, tout en parlant au salamander qui écoutait chaque mot attentivement.


– J’vois ça. Mais, ne vous inquiétez pas. La femme-panthère a été bien traitée. Elle vous attend aux côtés de maître Baba, tentait de ne pas céder à la panique le fluet homme-lézard.


Vu d’ici, le cirque paraissait plus étendu, surtout en découvrant les parois calcaires creusées d’habitations troglodytes. Ils suivirent l’homme-lézard, à la démarche quelque peu efféminée, escorté par les deux molosses qui n’impressionnaient nullement Korshac, se sachant épaulé de Yurlh.


Ils entrèrent à l’intérieur de la roche, par une large cavité, toute taillée à la main. Ici aussi, des komodors étaient assis à jouer avec des osselets ressemblant étrangement à ceux d’une main humaine. Le salamander avait ses entrées, car ils ne barrèrent nullement le passage, préférant ricaner de supériorité devant les trois invités forcés qui avançaient dans leur antre.


Si la chaleur de l’extérieur était ici compensée par la fraicheur des murs et contribuait à détendre l’atmosphère, Yurlh, lui, irradiait les calories du rameur excédé d’être en pause. Ils grimpèrent des escaliers inégaux en hauteur et usés en leur milieu pour accéder à une arche, débouchant sur un couloir sombre. De part et d’autre, dans des alcôves, des gardes, encore ici, patientaient en pelotant des corps de femmes, surement esclaves du clan.


Du fond provenait une musique de cornes et de tambours, dont les notes restaient lancinantes, démontrant la fatigue des interminables festivités. Le couloir déboucha sur une large cavité dans la roche qui faisait office de salle des fêtes.


Son plafond était percé de trous, apportant la lumière du soleil et sa chaleur, sur le dos des zèlrayds qui lézardaient en bonne compagnie. Des miroirs, habilement disposés, renvoyaient la lumière du soleil pour éclairer notamment la scène. Là où la fumée caractéristique du aya roulait en volutes sensuelles au-dessus de corps brillants de femmes, pour la plupart humaines, qui dansaient.


Et puis, au fond, affalé sur une montagne de coussins de soie rare, un komodor, qui n’avait su se restreindre de manger, trônait. Baba Yorgos somnolait d’opulence, en compagnie de ses fidèles chefs. Entre ses cuisses, tellement grasses qu’elles en écartaient les écailles de sa peau, un garçon humain, aux cheveux blonds, peinait à respirer. Enfin, comme pour la mettre en trophée, mais à la manière de Baba Yorgos, à quatre pattes, le dos bien à plat pour y maintenir en équilibre une carafe de vin, Kaïsha avait été placée, en face du maître de ces lieux. 


Elle souffrait, tenant sa main blessée, entourée d’un linge. À la voir contenir ses tremblements, les menaces avaient dû être très claires. Même si l’accueil semblait dénué du protocole propre aux seigneurs de ce monde, Baba Yorgos n’en était pas moins un de ceux les plus cruels. Il avait su se tailler un empire fondé sur l’addiction et le malheur. Si son armée n’avait pas d’uniforme, c’était pour mieux étendre sa terreur. À tel point que les autorités des cités d’Osestrah et de Taranthérunis préféraient se plier à la facilité des bakchichs plutôt que d’affronter sa terrible volonté. Le salamander tacheté d’orange sifflota maladroitement pour réveiller, de son demi-sommeil, Baba Yorgos.


– Le capitaine Korshac a répondu à votre invitation, seigneurissime grandeur.


Korshac, d’un pas mesuré, avant de prendre place debout en face de sa panthérès, figea Yurlh afin qu’il soit juste derrière lui. Kwo s’écarta sur la droite, conscient de la gravité de la situation. Le capitaine ne semblait pas être prêt à négocier, si mal entouré d’hommes-lézards n’ayant de sympathie que pour leurs prochains. L’aomen attendait avec anxiété ce qui allait sortir de la bouche du Grand Blanc.

Chapitre 90 by DUBOIS SEBASTIEN
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Il avait la gueule d’un varan, assez large pour y engouffrer la tête d’un humain. Des incisives, à la commissure des lèvres, ressortaient, pointant vers le haut, lui donnant le sourire de la démesure de sa cruauté bien connue. Ce rictus, Korshac n’avait pu l’oublier puisqu’il était si durement ancré dans sa mémoire. Et, c’était la raison pour laquelle il avait préféré rester muet aux précédentes invitations. Mais là, il se trouvait, obligé par les sentiments qu’il éprouvait pour Kaïsha, en face d’un féroce adversaire qui savait mêler, dans la négociation, la ruse aussi bien que le sadisme.


– T’as mis du temps à venir, marin… prononça-t-il d’une voix rauque, raclant sur les R.


Korshac attendait, ne sachant pas pour l’instant où voulait en venir ce lézard de deux mètres dix, avoisinant les deux-cents kilos, à en croire l’étendue de sa graisse. Même si Baba Yorgos, en ce moment même, figurait dans la case haine et mépris de Korshac, peu à peu revenait à son esprit tout le mérite qu’il avait eu pour en arriver jusque-là, à la tête d’une organisation pesant auprès des Conquérants eux-mêmes. Un statut auquel Korshac n’était pas parvenu et qu’il aspirait toujours d’atteindre.


– T’es devenu sourd ou peureux, Korshac ? continuait Baba qui visiblement prenait du plaisir à revoir le trapu capitaine de la Squale.


Même si tous autour pouvaient entendre des questions, Baba commençait son monologue de présentation habituel, destiné aux proches qu’il affectionnait, mais pas toujours pour des raisons louables. Cela ramenait Korshac loin en arrière, bien avant l’avènement de la Squale et de son émancipation. 


– Pourtant, je ne me souviens pas qu’t’étais de ceux qui pissent dans leur froc.


C’était sa façon d’en rajouter, même s’il avait déjà le dessus, de par sa stature. Une vieille habitude qui remontait à l’époque où il avait été gladiateur, à invectiver ses ennemis pour commencer à les briser dans leur tête avant de leur broyer les os. Après une longue vie d’esclave à se battre pour enrichir un maître de race humaine, Baba Yorgos, nom de scène qu’il avait gardé pour ne pas perdre la notoriété associée, était parvenu à gagner sa liberté.


– T’avais plutôt l’habitude de rendre les coups, même après une bonne raclée…


Mais, on ne peut pas échapper éternellement à son passé. Korshac se faisait à l’idée qu’il lui revienne en pleine figure. Et Baba mettait tout en œuvre pour le faire ressurgir.


– Tu lui as coupé un doigt, juste pour ça ? Juste pour le plaisir que j’te fasse, une fois de plus, manger la poussière ? 


Un zèlrayd, ressemblant au messager écrasé par Yurlh, rigola de nervosité à la réponse de Korshac. Il était, lui aussi, allongé sur des coussins en compagnie d’une femme-araignée qu’il tenait en laisse. Kwo, quant à lui, se raidit plutôt, car Korshac ne faisait nullement preuve de sang-froid. Baba Yorgos, de par l’écartement de ses lèvres, révélant un peu plus ses dents, montra qu’il appréciait.


– Ça n’te dérangeait pas à l’époque. T’avais plutôt tendance à trop en couper, d’ailleurs, ajouta Baba, en terminant sa phrase, la bouche grande ouverte pour y glisser la queue d’un serpent vivant, choisi dans un panier à ses côtés.


Cela apaisa quelque peu Kwo qui commençait à comprendre la joute verbale des deux maîtres qui visiblement partageaient un tumultueux passé.


– Eh ben, nous y voilà. Aujourd’hui, ça m’dérange et va falloir me faire des excuses, insista Korshac, surtout sur les trois derniers mots.


En réponse, le monstre, devenu impotent par sa gourmandise, pinça le serpent qui se tortillait, pour l’étirer comme un élastique jusqu’à ce qu’il cède, arrosant de sang la tête de son exécuteur.


Korshac en sourit de mépris, faisant comprendre à son interlocuteur qu’il n’était nullement impressionné par ses théâtrales menaces.


Kwo, qui avait eu un court regain d’espoir, se voyait plongé dans un début de panique. À chaque tête de lézard qu’il croisait, il distinguait l’envie de le dépecer tout cru. Quand Baba reprit d’une voix, sans aucun signe de colère, cela eut l’effet d’un médicament sur ses nerfs.


– Alors, on va discuter affaires afin de ne pas lui avoir privé de son doigt en vain… Hmm, répondit Baba, la bouche pleine, avec dans la main toujours l’autre moitié du serpent qui terminait ses derniers soubresauts de vie.


Korshac, à cette phrase, toujours raide de mécontentement, s’assit toutefois, sur le coussin disposé à ses pieds. C’était donc là toute l’étiquette des vils bandits de ce monde. Kwo en fut soulagé et imita les gestes de paix de son capitaine. Les corps des chefs, disposés sur les tapis et les oreillers, firent tous des mouvements pour changer leur position inconfortable due au raidissement de leurs muscles.


 Même s’ils voulaient démontrer, par leur faciès arrogant, qu’ils étaient des dominants, les impitoyables officiers de Baba Yorgos n’en avaient pas moins redouté l’entrevue. Le vent de détente témoignait quel adversaire imprévisible pouvait être Korshac. Si personne n’avait ajouté de mots jusqu’à maintenant, cela voulait bien dire qu’ils étaient tous conscients d’avoir pris la grave décision d’enlever le second du Grand Blanc. 


Peut-être y avait-t-il même des dissensions au sein du clan que, pour l’instant, Baba avait su taire. Enfin, Kwo se félicitait de réentendre des notes de musique et de sentir dans son dos, l’air se remuer des femmes reprenant de danser. Mais, toute cette ambiance, embrumée par les pipes fumantes des chefs du clan, bercés des sons lancinants des musiciens, masquait une tout autre tension, pour l’instant perceptible seulement de ceux qui la partageaient.

Chapitre 91 by DUBOIS SEBASTIEN
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Lancer par-dessus bord le corps du répugnant homme-lézard qui transportait le doigt de Kaïsha avait été une formalité réconfortante pour Yurlh. En plus, cela avait eu la vertu de lui détendre les muscles, trop congestionnés dans la même position à ramer. Il fallait montrer, à ces sales tortionnaires, qui étaient les maîtres. C’était là la leçon de Korshac. Et, à en croire les gueules égarées sur le pont, elle ne semblait pas avoir porté ses fruits.


Qu’à cela ne tienne, Yurlh était bien décidé à leur faire comprendre même s’il devait les fracasser tous, un par un. Après tout, pourquoi Korshac l’emmenait-il avec lui, sachant ce qu’il avait fait subir à l’agilis dans la taverne de la mère poilue ? La réponse résidait en ses poings serrés. Yurlh en était convaincu.


Il suivit le capitaine, juste derrière ses épaules, seule barrière à sa sauvagerie sanguinaire qui n’attendait qu’une seule chose pour se déchaîner. À chaque face de lézard qu’il croisait, Yurlh les foudroyait du regard. À leur attitude désinvolte, les sales bêtes ne semblaient pas comprendre qu’ils jouaient, en ce moment même, leur vie. Mais pour l’instant, Korshac menait la marche et, en aucun cas, Yurlh ne souhaitait, à nouveau, l’entendre lui crier dessus, comme dans la taverne, après avoir brisé le messager.


Alors, derrière son casque de fer, à l’abri des rayons trop lumineux du soleil qui toujours l’incommodaient, Yurlh se retenait de leur retourner la tête. Qu’étaient-ils tous sinon de trapus êtres écailleux qui, à voir la taille de leur ventre, ne devaient pas si souvent se battre ?


À l’entrée, dans la grotte aux murs blancs, les lézards guerriers avaient, derrière eux, d’impressionnantes barres à pointes, des armes à deux mains avec, en leur extrémité, une longueur de métal hérissée de pointes, à en faire pâlir un orkaim. Yurlh n’en fut aucunement perturbé. Il la voyait plutôt entre ses mains, écrasant la tête, faisant voler les dents pointues des deux hommes-lézards jouant aux osselets.


Après l’escalier, mal adapté au combat, il fut rassuré d’arriver dans un couloir sombre où ses pupilles pouvaient à nouveau s’agrandir pour en contempler tous les détails. Il vit encore deux komodors ici, trop distraits à mettre leurs pattes griffues entre les seins d’esclaves.


Avançant dans la salle aux puits de lumière, les notes de la corne firent ressurgir, l’espace d’un instant, des sons enfouis dans sa mémoire, ressemblant à l’olifant joué de son village natal. Le visage de sa mère, qui maintenant avait les traits de la femme-araignée, le rendit distrait un instant de sa colère, jusqu’au moment où il la vit là, assise à quatre pattes, à la manière d’une chienne. Tremblante de fatigue et de douleur, Kaïsha semblait si faible devant la crapule allongée de tout son long qui avait l’audace de sourire.


Ses poings se serrèrent à en faire craquer ses phalanges. Tout son buste se raidit pour bientôt exploser, mais Korshac lui attrapa les épaules et, pour freiner ses ardeurs, l’installa juste derrière lui. Yurlh comprit qu’il fallait se contenir. Le maître n’avait pas encore sonné l’hallali. Bien au contraire, il lui demandait d’attendre.


À en croire la disposition de la couche, la grosse bête au ventre coulant de graisse devait être le maître des lieux. Il débuta de parler. Même si elles lui étaient incompréhensibles, les paroles de Baba Yorgos semblaient captiver l’attention de sa cour de fainéants. Pour Yurlh, les paroles, sortant de la bouche de l’énorme homme-lézard, n’avaient de signification que l’odeur méphitique qui l’accompagnait. Cette créature sentait les égouts d’Ildebée. Et comme toutes celles qu’il y avait rencontrées, Baba Yorgos devrait souffrir d’avoir amputé d’un doigt son amie. 


Mais encore et toujours, les épaules de Korshac lui rappelèrent où sa place était. Même quand un frêle agilis rit sur ses oreillers de soie, Yurlh qui, à ce moment, eut l’envie de détendre son poing dessus, reprit de se concentrer sur celui où toute sa rage devait se déchaîner.


Et là, vinrent les mots qu’il attendait. Korshac était bien de son avis. Il n’était nullement question de pardonner. Mais dans l’esprit de Yurlh, Faire des excuses avait une tout autre couleur que celle de simples mots. Alors, le capitaine s’assit par terre en tailleur, offrant une totale liberté d’assaut sur la cible. Yurlh, avant de céder à ses pulsions, croisa le regard de Kaïsha, cerné de larmes, avec au fond des yeux, la même soif de faire payer à la brute, le supplice qu’elle avait enduré. Il n’en fallut pas plus pour commander aux derniers nerfs qui l’inhibaient de capituler.


Dans un élan farouche, Yurlh prit appui pour sauter par-dessus Kaïsha, dans l’unique but de frapper, de tout son poids, la grande gueule du maître du clan des dragons de feu. Ses deux poings s’abattirent en même temps dessus, faisant craquer la mâchoire, pourtant solide, de l’homme-lézard. Son genou s’enfonça dans la poitrine épaisse, lui faisant recracher la moitié de serpent à peine avalée.


Tous, dans la salle, restèrent figés, comme si le temps venait de s’arrêter, devant cette impensable attaque. Après deux coups terriblement violents qu’il encaissa, l’un dans l’œil et l’autre sous la bouche, Baba Yorgos parvint, de son bras gauche, à repousser l’audacieux orkaim. Et soudainement, il se releva avec une aisance surprenante au vu des dizaines de kilos de chair pendante qui l’enrobaient. 


– Arrière, arrière ! cria Baba en direction des deux costauds qui, dans l’ombre, avançaient, armés de sabres du désert.


C’étaient deux gardes que Yurlh avait discernés lui aussi et dont il attendait l’assaut pour dérober l’arme.


– C’est entre lui et moi, puisque Korshac se sent trop vieux pour se battre, ajouta Baba pour reprendre son personnage d’arène.


Il était debout, les deux bras couverts d’écailles en avant, faisant mine à son adversaire de venir l’embrasser. Yurlh ne lui aurait pas laissé placer un seul mot s’il n’avait pas compris le sens. 


– D’abord, j’vais tellement éclater ta gueule, qu’ensuite, tu me supplieras de te tuer, ajouta-t-il, avec une dent qui pendait d’avoir été décrochée par les précédents coups du barbare.


Yurlh, déjà, n’écoutait plus. Il observait les points d’appui de son adversaire, cherchant la faille dans cet être, dont les muscles, visiblement existants, étaient cachés par la graisse. Baba Yorgos, gladiateur émérite en son temps, guettait, lui aussi, le point faible dont il avait fort peine, dans le colosse, à déceler. Alors, pour gagner du temps, il reprit de parler, espérant par la colère, le pousser à la faute.


– Et après, ce sera la panthère que j’vais…


Mais Yurlh, dont la force était de sublimer l’énervement en adrénaline de combat, fonça pour lui asséner un coup de poing dans les côtes, visant à lui couper le souffle. Encore une fois, la graisse amortit le choc et Baba lui attrapa les deux bras.


Yurlh chercha à le faire basculer en arrière, mais sa longue queue de lézard, Baba s’en servait comme d’une troisième jambe, rendant impossible une telle manœuvre. La tentative de l’orkaim se solda par l’échec, ce qui donna à Baba l’opportunité de contre-attaquer.


À son tour, il chercha à le faire tomber. Mais, sentant sa force inférieure à celle du barbare, Baba Yorgos avança, espérant que son poids de vénérable goinfre ait raison de l’équilibre du jeune étalon.


Yurlh, surpris, ne put que reculer, voyant que le gros tas d’écailles et de graisse risquait de l’écraser au sol. Et, au lieu de tenter de freiner la charge, il l’accentua en accélérant et s’affaissa en roulant sur son dos, forçant de tous ses muscles pour soulever, avec les jambes, la masse graisseuse de maître Baba.


Le komodor se perçut d’abord aussi léger qu’un volatile, passant par-dessus l’orkaim, dont les grimaces d’effort ne correspondaient pas à la sensation de légèreté que lui éprouvait. Puis, il entendit craquer et se briser, sous son poids, divers os qui ne devaient pas être que les siens. En effet, il venait de s’écraser sur un de ses officiers, l’agilis qui, juste avant, avait ri des menaces du capitaine. 


Mais, une fois à terre, quelque chose d’autrement plus douloureux tira sur son épaule. Dans la chute, le barbare avait pris soin de maintenir, dans l’étau de son poing, le poignet de l’homme-lézard. Se relevant, l’orkaim amena le membre du zèlrayd dans son dos, dans une clef de bras fort douloureuse qui tirait sur les ligaments à les faire se déchirer. La main griffue de Baba se crispa, tellement la souffrance qu’il subissait dépassait les limites du supportable.


Yurlh, qui sortait vainqueur du corps à corps, n’en avait pourtant pas terminé avec les fluides qui coulaient dans ses veines. Il saisit, entre ses crocs de carnassier, le majeur de Baba Yorgos, et alors qu’il allait le sectionner, entendit Korshac crier  :


– Cesse ! C’en est terminé ! Tu as gagné !


Korshac s’était relevé, les poings tendus en V, expliquant, en langue de gladiateur, à tous autour, que leur maître en avait un autre dans la salle.


Mais quand on a été élevé comme une bête sauvage, il est difficile, sous un voile de haine, de reconnaître son maître. Yurlh arracha le doigt en remuant sa tête, comme une hyène affamée, et devant tous, sous ses dents puissantes, écrasa les petits os pour les faire disparaitre dans son gosier, accompagné d’un son de gorge retentissant.

Chapitre 92 by DUBOIS SEBASTIEN

Dans le tumulte de l’affrontement, alors que Kaïsha aurait souhaité, elle-même, donner les coups, elle avait pris soin de ne pas renverser la carafe, posée sur son dos, se souvenant de la mise en garde de Baba Yorgos. Elle s’était ensuite assise et avait installé le vin des retrouvailles entre ses jambes.


Baba Yorgos, une fois libéré de la prise de Yurlh, regarda son doigt disparu et, au travers, l’orkaim qui le lui avait avalé.


– T’en as dans les bras pour un orkaim ! lui lança-t-il, en guise de félicitations.


– Si tu fais honneur au code, alors, buvons au vainqueur ! annonça Korshac, avec toute sa considération.


Les gardes qui avaient mis du temps à sortir de la léthargie, propre aux lieux de plaisir, cernaient maintenant la scène, tous munis d’armes de tailles et de fers différents. Korshac savait à quel point cette entrevue aurait pu être risquée, mais il avait respecté les règles de l’époque, où lui et Baba Yorgos se battaient dans l’arène. Il était venu avec un champion, sans arme aucune, et lui avait laissé exprimer la haine qu’ils partageaient. Baba avait, quant à lui, fait l’erreur de s’attaquer à la promise de Korshac, ce qu’elle lui avait annoncé, une fois le sac retiré de sa tête.


Tout était bien présent dans le crâne de l’homme-lézard qui observait. En un mot, il pouvait transformer cette rencontre en un bain de sang où personne ne sortirait indemne. Bien que l’orkaim ait ses chances, son clan de brigands aurait raison des autres, peut-être même de Korshac. 


Tout était dit, et encore et toujours, il en revenait à cette canaille d’un mètre cinquante de haut, pour qui il avait plus que du respect. Cela tenait aux sillons passés ensemble dans les arènes de Mhent, les meilleurs sillons, où ils avaient été considérés comme des êtres surnaturels par les foules qui les acclamaient. Le souvenir culminant avait été la Nuit des Trilunes où, ensemble, ils avaient combattu pour s’affranchir du pouvoir de leurs maîtres, selon les lois de Mhent. Marqués à jamais par cette sanglante nuit, leur complicité les avait amenés à d’autres aventures dont Baba ne pouvait éteindre ce jour la mémoire.


– Au vainqueur, mon ami… en convainquit Baba, tout en abaissant son regard devant Korshac, à la manière des gladiateurs.


Les deux s’enlacèrent pour se satisfaire de sincères retrouvailles. 


– Encore et toujours, ça me coûte de te revoir, glissa Baba dans les oreilles boudinées de Korshac.


– Et à moi. J’ai maintenant une panthérès mutilée pour t’avoir eu en ami, répondit Korshac.


Si Yurlh semblait versé dans l’incompréhension la plus étendue, Kwo se réjouissait du renversement de situation, transformant le corps à corps musclé en amicales accolades. Les deux chefs, qui se retrouvaient enfin, devaient avoir à se pardonner bien plus que les doigts respectivement perdus. Une plus longue histoire les liait, une histoire qui devait malheureusement avoir son lot de trahisons.


Enfin, ils se séparèrent pour se retrouver face à face, à boire le vin de la carafe. Avant, Korshac prit le temps de faire assoir Yurlh, non loin de Kaïsha, afin qu’ils échangent des regards apaisants. Le moment n’était pas à la jalousie. Korshac retrouvait un pan entier de sa vie, la preuve vivante de sa jeunesse éclatante. C’était aussi faire revivre une blessure qui avait eu du mal à cicatriser.


Alors, d’un commun accord, ils s’entendirent pour ne pas revenir sur le passé et parler d’avenir. La discussion porta bien sûr sur l’herbe sulfureuse. Le clan des dragons de feu était les maîtres de la distribution du aya, sur les deux grandes cités reliées par la faille. L’arrivée d’une nouvelle drogue, meilleur marché qui plus est, leur faisait beaucoup de tort. 


Baba Yorgos les éloigna de la salle en les faisant visiter ses plantations souffreteuses de aya qui préféraient les marécages de Zutsaim à la sécheresse du climat local. C’était toutefois le moyen qu’il avait trouvé pour le rendre le moins cher possible. En plus de présenter sa tanière, Baba expliqua à Korshac que l’herbe sulfureuse avait fait naître un nouveau clan, menaçant son autorité. Certains de ses officiers s’étaient même ralliés à ce clan et la guerre faisait rage. D’autres allaient suivre et pour Baba Yorgos, il était vital de trouver un accord avec Korshac afin de tuer dans l’œuf cette menace grandissante.


– Prêts à se battre dos à dos ? lança Korshac en levant le poing.


C’est ainsi qu’ils scellèrent le pacte qui devait assurer à Korshac et Baba un approvisionnement en herbe sulfureuse. Un pacte qui allait voir fleurir des pieds d’herbe dans tout le cirque du clan des dragons de feu, remplaçant le aya moins compétitif. Comme la seule source d’achat de l’herbe fraiche était Daïkama, Korshac créait, avec son ami, un second marché, vivifiant pour la concurrence. En échange, il garantissait à Baba la distribution de l’ensemble de l’herbe sulfureuse destinée à son territoire.


Les deux gladiateurs de Mhent ne pouvaient pas trouver meilleure entente. Parfois, il suffit aux vieilles rancunes, même si elles sont louables, d’y sacrifier un morceau de sa personne. Cela fait mal, mais c’est le prix à payer pour que renaisse une amitié qui était capable d’affronter la mort.

Chapitre 93 by DUBOIS SEBASTIEN
Author's Notes:
PARTIE 4 : NALFICHNII

La cité d’Akaïr et ses chétives bananes étaient loin maintenant. Rulaskys avait mené, sans tourment, la galère jusqu’à Kisadyn, après une rapide escale à Mhent, où le devin avait pris le temps de monter les quatre-cents marches jusqu’aux arènes emblématiques. 


Kisadyn, le berceau non moins emblématique du culte des prétoriens, s’étalait devant leurs yeux ébahis. La cité, qui descendait vers la mer, pouvait être admirée de toute sa taille depuis le port. Elle n’était pas aussi étendue que dans les souvenirs du devin. Cette impression devait être due à la saison, tapissant de neige les toits des maisons les mêlant au paysage. Toutefois, la cathédrale des prétoriens siégeait toujours en son centre, comme le monument magnifique qu’elle était.


Dominant, de sa hauteur, toutes les autres bâtisses de la cité, par ses vitraux, elle renvoyait les rayons du soleil qui, toute la journée, l’illuminaient. L’effet était là et, plus encore, en hiver. Ses lumières réchauffaient le cœur des hommes. Même si le devin était plongé, depuis sa découverte du tombeau profané, dans de noires pensées, semblant morose aux yeux des autres, son visage exprima un profond réconfort.


Rulaskys, qui partageait avec lui ce moment, en fut soulagé. Car l’amitié, qui était née de leur précédente aventure, s’était encore renforcée durant ce périple de trente jours. La vue de la cathédrale du dieu de la vérité faisait naître l’espoir nécessaire dont le devin devait être empli, s’il voulait continuer sa lourde quête. Rulaskys n’en connaissait nullement la teneur. Mais, avec les multiples conversations qu’ils avaient partagées, il avait eu le temps de se faire une idée du monde énigmatique et terrifiant qui l’entourait. 


– Nous allons envoyer un émissaire qui annoncera votre arrivée. Mais, par Worh, comme il caille dans ce pays ! annonça Rulaskys en se frottant les épaules. 


– La chaleur de nos contrées ne doit pas nous faire oublier ce que le froid d’ici nous rappelle, prononça le devin, tout en regardant son pied qui n’était plus là.


Rulaskys avait appris à écouter les phrases étranges de son vénérable ami. Il savait qu’aujourd’hui, pour lui, elles ne voulaient rien dire. Mais demain, dans une lune ou dans plusieurs sillons, elles prendraient toute leur signification. Alors Rulaskys veillait à les mémoriser.


– Je vais me mêler à nos émissaires. Nous couperons ainsi court à toute tentative à mon égard, d’autant que personne n’a été prévenu de ma venue.


C’étaient des paroles pleines de vapeur, sorties de la bouche du devin. Rulaskys, qui avait appris, en tant que militaire et marin à respecter le protocole, se soumettait maintenant facilement aux ordres de Chèl Mosasteh.


– Alors, couvrez-vous, si je puis dire. Ne serait-ce que pour ne pas attraper la mort, ajouta Rulaskys, exprimant ainsi son amical accord.


Comme convenait le traité de paix entre les Conquérants et l’empereur des Cités Rouges, les navires transportant les hautes personnalités étaient en droit de ne pas apponter dans les ports des cités signataires. Mais simplement d’y mouiller, comme le ferait un navire de guerre, tentant un blocus. Ainsi les officiers de port ne pouvaient en aucun cas venir y vérifier la cargaison, ni même prélever une taxe portuaire.


La galère de trente-neuf mètres de long jeta l’ancre dans le port. Commencèrent alors les préparatifs pour mettre à l’eau une chaloupe qui devait transporter, jusqu’aux pontons de la cité, les messagers de l’Empire. On pouvait voir, depuis le château arrière, où Rulaskys et le devin siégeaient debout, fourmiller les autorités portuaires, qui étaient encore à se poser la question de la venue d’une aussi imposante embarcation. 


De plus, le convoi, car le Magnus Kéol avait laissé partir son devin qu’à la condition qu’il soit sous la garde d’un convoi, comportait cinq autres galères, plus petites, mais qui formaient un ensemble de navires capables, à eux seuls, de déclarer une guerre. 


Deux tornéasses de trente-deux mètres de long, navires de guerre transportant des troupes et possédant un puissant rostre pour éventrer tout poursuivant, escortaient à bâbord et tribord. À cela, s’ajoutaient trois garda-galéannes de vingt-six mètres de long, principalement utilisées pour ouvrir et fermer le convoi. 


Les règles voulaient que ce soient de plus petites galères pour naviguer en satellite autour du convoi. Mais Rulaskys, qui avait été partie prenante du développement des formations navales lors des guerres fratricides, considérait les galères de petites tailles, comme des éléments ralentissant trop le convoi. La présente formation, plus coûteuse certes, avait le mérite de lier sécurité et vitesse. 


L’Empire était à la pointe des stratégies militaires, qu’elles soient navales ou terrestres. La raison pour laquelle il avait réussi à s’opposer et à ravir aux Conquérants les terres les plus riches du Sud.


Même si un traité prévoyait ces visites quelque peu envahissantes, le déploiement d’autant de forces devait affoler le capitaine de port. À tel point, qu’ils purent vite observer un détachement de soldats en armure complète, mené par un prétorien qui se distinguait par la croix de Kisadyn, dessinant la visière de son heaume.


– Nous sommes bel et bien dans les terres du Nord pour voir autant de soldats dans des armures aussi brillantes, dit Rulaskys, quelque peu amusé.


– Il faut bien tuer le temps comme on peut. Tant que la boue de la guerre se tait, les hommes profitent de l’éclat du métal, discuta le devin, tout en se faisant aider d’un serviteur pour enfiler un manteau de fourrure. 


– Je ne vais nullement passer inaperçu, avec cette crinière de lion sur l’encolure, protesta le devin.


Rulaskys, en le voyant ainsi engoncé, ne pouvait qu’aller dans son sens, tout en souriant.


– Pour sûr, on ne pourra pas vous manquer sur cette blanche neige, Ha !


Le devin, qui jusqu’alors paraissait résolu à un écrasant destin, revenait à la réalité, se sachant, dehors, démuni de la protection de la galère.


– Il me faut un autre vêtement. Trouvez-en un moins visible. Et, je ne peux même plus bouger les bras, commençait à paniquer Chèl Mosasteh.


– Faites apporter un pourpoint de marin, ordonna Rulaskys pour vite le rassurer.


– Avec, vous serez ainsi mêlé aux hommes. Et ne vous inquiétez pas, ils tiennent chaud, continua Rulaskys pour apaiser ses craintes.


Une fois habillé, le devin semblait revenir au calme.


– Je n’ai pas l’air du devin impérial, dit-il avec humour.


– Je dirais même qu’on risque de vous prendre pour un subalterne, en rigola Rulaskys.


– Mmm, c’est parfait. C’est ce qu’il me faut. Je saurai m’imposer d’une autre manière que par l’apparat, se réjouit le devin, d’enfin avoir le vêtement qui le cache.


Une fois la chaloupe prête, il descendit dedans, en claudiquant sur son pied de bois, sous le regard tout de même inquiet du capitaine. Car si le devin n’était pas de ceux qui se laissent dominer par la voix, il semblait si faible tant la vieillesse avait de l’emprise sur lui. 


– Je reste sur le pont pour donner le change, comme convenu, lui cria Rulaskys, sans croire un seul mot de ce qu’il disait.


En guise d’approbation, le devin inclina la tête. Les hommes terminèrent de prendre place dans la frêle embarcation et, avec une rame, s’écartèrent de la galère impériale. Et soudain, Rulaskys, qui s’était de nervosité, écarté du bastingage en marmonnant dans sa barbe rousse, revint en se penchant par-dessus.


– Non, revenez, revenez. Je vais vous accompagner ! hurla-t-il.

Chapitre 94 by DUBOIS SEBASTIEN

De loin, la cité était baignée des atours blancs et purs que la neige habillait. De près, les pieds dedans, c’était un tout autre tableau. La neige avait la couleur de la pisse que les citadins jetaient par les fenêtres et les portes en criant « chaud devant !  ». La boue dominait les rues tortueuses de la cité. Il fallait être agile pour éviter les centaines de crottes qui daignaient glisser le long du caniveau central, seul organe bâti pour faire face aux tas d’immondices produits par une ville aussi grande. Rulaskys, qui avait navigué principalement sur les mers du Sud, s’était fait une autre idée des cités d’origine des Conquérants.


– Mais, mais, mais, où sont les égouts ? jurait-il à chaque matière fécale qu’il écrasait sous ses bottes.


– La merde est le propre des citadins. Les Cités Rouges ont bénéficié du bain quotidien et nauséeux de leurs ancêtres, lui raconta le devin avec, dans la voix, le ton de celui qui sait que cette expérience restera éphémère.


– Jusqu’alors, je pestais d’avoir un pied de bois. Aujourd’hui, je puis dire que je m’en réjouis, ajouta le devin.


La compagnie de gardes en armure d’acier entourait les six émissaires de l’Empire, dont le devin et Rulaskys qui y étaient mêlés. Huit soldats, portant l’épée d’arme dont la facture, propre aux maîtres-forgerons de Nak-Them, imposait le respect. Rulaskys préféra se concentrer dessus, fuyant du regard le tapis maronnasse qu’ils foulaient. Devant, une prétorienne, arborant une cape blanche immaculée, menait le cortège qui, au son des cliquetis métalliques, obligeait les citadins à s’écarter.


La troupe avançait d’un bon pas et le devin ne refusa pas l’aide de Rulaskys pour suivre la cadence. En effet, ils étaient, pour l’instant, les accompagnateurs du messager impérial qui se trouvait en tête, là en leurre, pour essuyer un hypothétique attentat. Heureusement, la traversée des rues sinueuses du port se déroula sans encombre.


Ils débouchèrent sur la place du grand marché qui avait toujours lieu, depuis des centaines de sillons, sous l’œil bienveillant de la cathédrale. Les marchands des provinces alentour venaient y négocier toutes sortes de denrées. La cité avait une telle réputation qu’elle drainait moult négociants et clients en quête d’objets rares ou de divertissements. À maintes reprises, la prétorienne dut, d’une voix assurée, crier au-devant d’elle.


– Place, faites place !


La populace qui, pour l’instant, n’était pas pleinement informée des navires qui mouillaient, en ce moment, dans son port, restait sur l’interrogative et obtempérait. Une bande d’enfants, crasseux d’avoir joué avec la neige souillée, se trouvait stupéfaite de croiser pareil cortège. La prétorienne dut en pousser un qui, les pensées dans la lune, perdit l’équilibre. C’était mieux que de se prendre un coup de bouclier d’un des gardes en harnois qui n’aurait nullement freiné la marche pour un gamin des rues.


Enfin, ils arrivèrent au petit parvis qui s’était réduit comme peau de chagrin devant les assauts répétés des marchands, cherchant toujours plus d’espace pour vendre. Ce dernier n’avait pu être envahi de breloques puisqu’il était encore entouré de douves qui n’avaient pas été comblées. Car le devin se rappelait que la cathédrale était un château de combattants avant de devenir un lieu de culte aux murs ouverts de vitraux fragiles. Deux gardes tenaient l’accès aux petits ponts amovibles, enjambant les douves jusqu’à la placette, devant les portes de la place forte des seigneurs de la vérité. Rulaskys se félicitait de ne plus fouler la neige mêlée d’excréments et admirait la toute-puissance du château aux bases guerrières.


– Étonnante, cette cathédrale aux allures de château fort, ne put se retenir de constater, à haute voix, le capitaine.


– Des sillons de paix ont creusé dans ses murs des fenêtres qui ne tarderont pas à se refermer si… murmura le devin, comme à son habitude quand il voulait n’être entendu que de ses proches, en capacité de le comprendre.


Cette phrase aurait pu être interprétée comme une future déclaration de guerre. Mais, Rulaskys ne la traduisait pas de cette manière, surtout connaissant une partie des raisons de ce long voyage.


Ils traversèrent le principal pont-levis, qui semblait attaché à rester ouvert, même la nuit. Si la cathédrale paraissait accueillante pour tout un chacun, elle n’en était pas moins le lieu d’exercice des membres constituant le gouvernement de la grande cité et de ses provinces, surnommés les sincères prêcheurs


Kisadyn, en plus d’être une impressionnante cité de plus de cent-mille habitants, s’étalait en provinces riches de force de travail. L’exploitation du bois et de mines d’argent constituait les principales richesses, en plus du climat qui assurait une grande fertilité aux terres. 


Kisadyn était la terre originaire du nodec, la langue parlée la plus utilisée sur le Monde des Trilunes. Ceci dû à l’esprit missionnaire des prétoriens de Kisadyn qui s’étaient imposé comme vertu de porter la Vérité sur toutes les terres autour, même au-delà des mers.


Les Conquérants en étaient une sorte d’émanation, car le principal meneur des explorations des terres du Sud n’était autre qu’un descendant des Kairn, Nagaril Kairn étant le fondateur des prétoriens de Kisadyn.


À l’intérieur de la cathédrale, le froid hivernal avait étendu son emprise. Le corps principal, où le soleil transperçait de ses rayons, les vitraux, n’était pas de suite accessible. Il fallait, avant tout, traverser un long couloir assez large, d’où partaient bien d’autres, ainsi que des escaliers montants et descendants. La cathédrale était une forteresse labyrinthique dans laquelle il fallait rester accompagné si on ne voulait pas se perdre.


La prétorienne prit un embranchement sur la gauche pour aller dans un couloir plus étroit et les mener à une antichambre dans le but d’attendre. À ce moment, autour du devin, se forma une barrière humaine, constituée des soldats de l’équipage et de Rulaskys. Cela avait pour but, tout d’abord, de protéger le devin, mais aussi de signifier à la prétorienne qu’elle était en présence d’un dignitaire autrement plus important que le simple messager habituel. Cela eut, de suite, l’effet escompté et, intriguée, elle attendit. 


Le devin avança lentement vers elle, tout en découvrant sa tête de la capuche qu’il avait mise pour se cacher et lui dit d’un ton péremptoire :


– Chèl Mosasteh, devin impérial des neuf Cités Rouges. Faites venir le Saint Juste, Dreik Varagone. Mais avant, amenez-nous dans un lieu où brule un feu. Mes os sont glacés.


La jeune prétorienne, qui s’était engagée dans l’ordre pour rejoindre sa sœur, partie combattre l’Empire aux côtés des Conquérants, n’en croyait pas ses oreilles. Pour en être sure, elle enleva son heaume, libérant sa chevelure châtain clair, presque blonde, typique des humaines natives de ces terres. Puis, elle décortiqua les moindres traits du devin, comme si elle voulait le reconnaître. Ou peut-être cherchait-elle, au fond de ses yeux, le mal qui l’habitait pour avoir ainsi fait se déchaîner des familles, autrefois vivant en bons voisins.


 – Dois-je exécuter un tour de passe-passe pour vous convaincre de mon identité ? ajouta-t-il, sur un ton excédé d’être l’objet d’une telle observation, à la limite de l’auscultation.


Le regard de la jeune femme s’arrêta sur le pied de bois, dont personne n’avait fait mention lors de la description de l’éminence grise du Magnus Kéol. Même si, dans ses pensées, le personnage sonnait vrai, la haine qu’elle avait nourrie à son égard pouvait être la cause d’un manque de discernement.


Alors, le devin, devant cette interminable entrevue, gêné par la colère montante bleu-turquoise des yeux de la jeune humaine, se convainquit de l’impressionner.


– Vous vous êtes engagée trop tard pour participer aux guerres fratricides. Et si, par mes mots, je ne puis vous apporter de la consolation, sachez que votre présence lors des batailles n’aurait pu épargner la vie de votre grande sœur, lui conta le devin, sur un ton plutôt compatissant.


Il n’y avait aucun doute sur l’identité du chien qui lui parlait, là debout, sans crainte de se voir étranglé par la haine qu’elle lui vouait. Elle releva la tête, après qu’il lui eut rappelé son triste deuil. Et le devin comprit, à ses traits, que son rang la résignait de répondre favorablement à sa première demande.

Chapitre 95 by DUBOIS SEBASTIEN

La jeune prétorienne, pour dresser une barrière entre ses yeux animés de haine et le devin, se recoiffa la tête de son heaume. Rulaskys, qui avait suivi de près les échanges tendus, venait de caresser le pommeau de son sabre. Heureusement, la prétorienne, parée d’acier et taillée pour le combat, retourna vers la sortie sans dire un mot. Une fois sous le cadre de la porte, on entendit : « Suivez-moi. ».


Leurs déambulations, en cortège de marins de l’Empire, les rapprochèrent de l’immense nef principale. Pourtant baignée des lumières du soleil, il n’y faisait pas plus chaud, tant les voutes étaient hautes et devaient aspirer la chaleur jusqu’aux toits.


Plusieurs chapelles permettaient, à divers prêcheurs, d’enseigner les louanges de Kisadyn aux gens venus s’en nourrir. La nef en était remplie. Et, on pouvait comprendre à quel point, elle avait été judicieusement conçue pour favoriser l’entreprise de convaincre les ignorants. Les images colorées, traversées des lumières de l’astre roi, ajoutaient du mystique à cette grande école, pensait le devin en marchant.


Au centre de la nef siégeait une assemblée de fauteuils en bois sculpté, disposés en U, dont on ne voyait que les dossiers dépassant largement les têtes de chacun des occupants. En face de cette assemblée, dont on ne pouvait voir les sincères prêcheurs, nom des personnalités y siégeant, une estrade, plus haute, donnait vue sur la personne discutant debout, à tous, ses opinions. Ainsi, tous les fidèles, en plus des sincères prêcheurs, pouvaient, dans la nef, assister aux discours politiques qui s’y jouaient. 


Derrière le pupitre, de celui qui se trouvait debout à expliquer une mesure visant à améliorer la propreté des rues en disposant des seaux dans lesquels devaient être déversés les excréments ; derrière ce pupitre de parole, un trône en bois, recouvert de feuilles d’argent, était disposé, encore un peu plus haut, pour sembler flotter au fond de la nef. Assis dessus, le Saint Juste, plus haut titre de l’ordre des prétoriens de Kisadyn, trônait. Enfin, Chèl Mosasteh pouvait admirer Dreik Varagone, à défaut de lui parler. Comme venait de le démontrer la prétorienne, il n’était pour l’instant pas accessible. Il leur faudrait donc attendre que se terminent les saints prêches.


Il était assis dans son armure qui avait tant de brillances qu’elle ne pouvait qu’être d’apparat. C’était bien loin des idées que le devin s’était faites de Dreik Varagone, dont la légende vantait les prouesses d’aventurier et de combattant.


L’homme en robe blanche en avait fini d’énoncer les nombreux avantages que devaient apporter ces seaux collecteurs de crottes. Il quitta la scène pour laisser place à une femme, elle-même vêtue d’une robe blanche, toutefois ornementée de lignes argentées. Elle se trouvait bien loin, trop loin pour distinguer précisément les contours de son visage et les étranges teintes de ses yeux.


Main d’argent, grande pourfendeuse des épidémies, Maseigneur Véhéma Torreygn, à vous de prêcher, présenta le Saint Juste, démontrant, par la voix, qu’il était gangréné par la monotonie de la vie politique.


La femme prit la verge d’argent et la leva presque au-dessus de sa tête, prête à débuter son prêche quand, d’un coup, elle s’arrêta. Les sincères prêcheurs, assis confortablement sur leurs coussins de soie, furent quelque peu surpris de ce silence soudain. Mais, Dreik Varagone, tant il s’ennuyait, n’en perçut rien. Une seule personne dans la grande nef, qui était pourtant remplie d’âmes, releva ce bref instant d’hésitation qui signait une importante rencontre.


Chèl Mosasteh, tout d’abord intrigué, puisqu’il ne connaissait aucunement cette Véhéma Torreygn, ou plutôt seulement de nom, n’en fut traversé que d’une brève impression. Mais, ce qui n’était qu’une impression allait peu à peu prendre suffisamment d’importance pour le convaincre d’aller demander à la prétorienne de quitter les lieux, prétextant le froid ambiant.


Cette dernière obtempéra pour les emmener dans une salle qui les obligerait à se rapprocher de l’assemblée. À ce moment, Chèl Mosasteh eut un étrange comportement, celui d’enfoncer sa tête entre les épaules, comme pour se cacher d’un regard inquisiteur. Lui-même fit ces gestes sans se poser la question, de façon machinale, presque en réflexe.


La traversée de la nef, pour atteindre la porte où derrière brulait un feu dans une étroite cheminée, fut interminable à l’esprit du devin. Que se passait-il donc ? Pourquoi son corps, son esprit ou quelques sens inconnus lui imposaient pareil comportement ?


En tant que devin, il aurait dû savoir. Cela devait lui sauter aux yeux. Mais au contraire, c’était l’immensité du vide de l’incompréhension qui se posait en maître devant lui. Alors, quand bien même le geste qu’il allait faire devrait lui coûter la vie, il voulait comprendre. Et juste avant de passer l’arche de la porte salvatrice, menant au vestibule chauffé, Chèl Mosasteh ne put s’empêcher, d’à nouveau, tourner la tête. 


Elle était maintenant bien plus proche, puisqu’il s’était avancé vers elle pour accéder à la porte. Véhéma Torreygn parlait à son assemblée de prêtres, qu’elle dominait d’une voix douce, posée et charmeuse. Elle était belle, même si ses traits étaient ceux d’une femme d’un âge mûr. Et comme si les yeux du devin avaient fait vibrer en elle la cordelette d’une sonnette, tout en continuant son monologue dont les propos n’intéressaient aucunement le devin, elle tourna son regard pour fondre ses deux yeux dans les siens, deux yeux vairons, vert et marron, qu’aucune autre image plus intrigante ne devrait à jamais supplanter.

Chapitre 96 by DUBOIS SEBASTIEN

Dans un petit vestibule où brulait un feu au moins autant agréable à ressentir qu’à regarder était assis le devin impérial de l’Empire des Cités Rouges. Là à attendre la visite du Saint Juste de l’ordre des prétoriens de Kisadyn, Chèl Mosasteh regardait les flammes s’entrecroiser inlassablement, plongé dans ses pensées, à se remémorer les deux yeux qu’il venait de voir, sans pour autant que les images ne daignent lui parler.


Rulaskys, le capitaine aux sourcils roux et touffus, se trouvait debout à faire des allers et retours devant l’âtre. Il devait s’impatienter de retourner sur le pont du navire qu’il commandait. Les sorties, hors de sa galère et, qui plus est, dans des lieux étrangers sans fenêtres comme ce vestibule, demeuraient une source de mal de terre.


– Vous semblez décidé à user vos semelles de bottes jusqu’à vos pieds, parla lentement le devin, en espérant le convaincre d’arrêter son interminable piétinement.


Le capitaine, qui avait appris auprès du devin à écouter pour découvrir le sens caché de chacune de ses phrases, s’arrêta. Et pour accéder à sa demande, il plia les genoux dans le but de triturer les braises avec un tisonnier.


– Croyez-vous que l’attente sera encore longue, prétorienne ? questionna Rulaskys à l’attention de la guerrière en armure qui les escortait depuis qu’ils avaient mis pied à terre dans la cité de Kisadyn.


– Les prêches sont terminés. La dernière fois que j’y ai prêté oreille, ils en étaient aux propositions des citadins. Mais soyez heureux de ne pas avoir mouillé au port en quatrième jour, consacré aux doléances du peuple, lui répondit la prétorienne.


– En quatrième jour ? Vous ne rendez justice que le quatrième jour de lune blanche ou verte ou rouge ? questionna encore Rulaskys sur le ton de celui qui trouve cela insuffisant.


Le devin qui, à cause de la discussion engagée, se trouvait perturbé dans le fil de ses pensées, se prit au jeu de répondre.


– Les terres de Kisadyn et par extension une grande partie du pays Kromroch se sont soumises au calendrier blanc, qui se calcule sur fond de lune blanche. Interrompez-moi si je me trompe, continua le devin en s’adressant à la prétorienne.


Cette dernière l’écoutait, étonnée qu’un ennemi des Conquérants, venu des terres du Sud, soit si au fait de la vie d’ici. 


– Le quatrième, huitième et l’on continue de quatre jours en quatre jours, sont consacrés aux jugements, ici, uniquement dans la cathédrale. C’est toujours ainsi. Je ne me trompe pas ? demanda, par politesse, le devin à la jeune prétorienne.


D’un signe de tête, elle acquiesça, toujours sans parler, sans lâcher un seul mot à son attention, marquant la limite qu’elle posait entre elle et lui, lui démontrant ainsi que sa colère était loin de disparaitre. Chèl Mosasteh le percevait parfaitement, mais cela ne faisait que renforcer le respect qu’il éprouvait pour elle, pour l’histoire que son esprit lui avait contée à son arrivée. Rulaskys n’en perdit pas une miette, préférant passer le temps à s’enquérir des coutumes du pays qu’il arpentait en visiteur, plutôt que de faire les cent pas devant un feu muet. 


Enfin, la porte du vestibule s’ouvrit, poussée par un sincère prêcheur qui passa avec un capuchon blanc levé, l’abaissant à peine entré dans la petite pièce. Il fut suivi d’un autre puis de toutes celles et ceux formant l’assemblée. Ainsi, en file indienne, ils traversèrent le vestibule sans prendre le temps de saluer ceux qui s’y trouvaient à attendre, ne les considérant pas, à en croire l’expression hautaine sur leur front. Ils ouvrirent une porte à l’autre bout, juste à côté de la prétorienne, qui fut obligée de la retenir, comme si là était sa fonction. Et puis, ils disparurent, un à un, à la même vitesse qu’ils étaient entrés.


Le devin, qui avait été distrait par la précédente discussion, fut quelque peu blessé du peu de considération, adressé par les sincères prêcheurs à la prétorienne. Mais rapidement, son instinct de survie l’obligea à recoiffer sa tête du capuchon pour se cacher aux yeux des passants. Ensuite, il leva lentement les yeux, à l’orée du bord de sa coiffe, pour regarder sans être vu. Ainsi, il pouvait observer les sandales des membres de l’assemblée et l’ourlet de leur robe blanche.


Quand il vit traverser la robe rayée de traits d’argent, tout son corps lui interdit de relever la tête, l’obligeant à se terrer dans ce semblant de cachette.


Aujourd’hui se révélait toute sa personnalité d’avant son ascension, d’avant l’obtention de son titre de devin impérial, de sa place d’intouchable auprès du Magnus Kéol, l’être le plus puissant des terres du Sud et peut-être du monde connu. En ces terres, éloignées de centaines de lieues de l’Empire, Chèl Mosasteh prit conscience de ses faiblesses et du très grand risque qu’il prenait pour sa mission. Mais le temps, le temps qui n’avait aucune autre alternative que de s’écouler, restait son plus grand ennemi. Il fallait prendre des risques s’il voulait mener à son terme ce pour quoi sa renaissance était l’objet. 


Des risques ? Son esprit divaguait pour qualifier de risques de croiser le regard d’une inconnue aux yeux vairons ; et qui plus est une sincère prêcheuse, dotée du saint titre de main d’argent, pourfendeuse de l’épidémie, plus haut titre de l’ordre de Kisadyn, du moins juste en dessous de celui de Saint Juste.


Oui, son esprit ne devait que se méprendre, car ici, dans l’antichambre même de la Vérité, nul ne pouvait avoir l’envie de porter atteinte à sa personne. C’était une simple construction, échafaudée par la peur qui hantait son esprit, surtout quand il était éloigné de son laboratoire rassurant. Alors, pour chasser de ses pensées cette peur qui invalidait ses capacités de réflexion, il se concentra sur le titre de Saint Juste.


Le Saint Juste était celui qui donnait tout son sens à ce périlleux voyage de près de deux lunes rouges. Voyage, où il avait fallu traverser 693 lieues de mer, en convoi de six galères, au total armées de quatre-cents soldats. Le Magnus Kéol ne lésinait pas sur les moyens pour protéger son illustre devin qui avait fait de lui un être immortel. 


Le Saint Juste était pour le devin, le seul rayon de soleil capable de traverser son ciel terriblement encombré de nuages qui s’assombrissait de lune rouge en lune rouge. Il fut le dernier à entrer dans le vestibule à l’air chauffé des buches devenues des braises. Sans porter attention aux étrangers qui s’y trouvaient, il avança d’un pas dénué de tout enthousiasme. Telle une âme égarée, en armure complète, il traversa le vestibule allant comme les autres, pour passer dans la pièce suivante. Juste après le passage du dernier sincère prêcheur, devant même le Saint Juste, la jeune prétorienne aux yeux turquoise referma avec vigueur la porte, en l’accompagnant de son corps pour barrer le passage. Le prétorien à l’armure rutilante, renvoyant la lumière rouge des braises dans l’étroite cheminée, n’en fut pas pour autant surpris. Il leva lentement la tête, attendant que la prétorienne lui explique la raison de ce geste pour le moins inattendu.


– Saint Juste, la cathédrale abrite aujourd’hui la venue de messire le devin impérial de l’Empire des neuf Cités Rouges. Il demande à faire votre rencontre.


L’incrédulité se lut immédiatement sur son visage, tant sa vie monotone le blasait.


– Le devin impérial des Cités Rouges, vous dites ? Ici… dans la cathédrale… répondit le Saint Juste d’une voix monocorde.


– Ici même, dans cette salle, lui assura la prétorienne avec un sourire de compassion.


– Je vous remercie Tahiriana pour chacun des jours où vous essayez de me distraire du deuil de mon fils. Mais, votre place n’est plus ici. Il est temps pour vous de prendre votre envol. Une prétorienne de Kisadyn n’a pas vocation à garder sa Vérité dans l’enceinte même du culte. 


Il semblait parfois chercher ses mots.


– Vous êtes jeune. Allez porter la Vérité en des territoires lointains, comme je l’ai fait dans ma jeunesse. C’est pour ça que je vous ai sorti des bandes de voyous, pas pour tenir des portes et me faire des blagues, continua-t-il en mettant, par moments, plus de verve dans la voix.


– Votre protégée dit juste, messire, se permit d’intervenir le devin qui pour l’occasion s’était relevé tout en tirant sur le capuchon afin de découvrir son vieux visage au nez crochu.


Le prétorien de Kisadyn, qui avec son armure avait l’allure d’un colosse comparé au frêle devin, tourna sa tête nue de heaume. Pour la première fois, Chèl Mosasteh pouvait contempler le légendaire Dreik Varagone.

Chapitre 97 by DUBOIS SEBASTIEN

Il n’était pas aussi grand que dans ses pensées, le légendaire Dreik Varagone. Et pourtant, c’était bel et bien celui qui avait bravé le conflit des hautes terres du Pays d’Omahyr, à l’époque du Roi des ténèbres, et ramené la paix dans les Cités Libres. Des batailles qui avaient eu raison de sa jeunesse et de sa fougue. Il est sûr qu’on n’affronte pas une liche sans prendre de blessures. Des blessures qui avaient dû le ronger pour lui abattre autant les épaules et couvrir sa chevelure et sa barbe d’un linceul blanc. Ses yeux fatigués, marqués de rides profondes, ses pommettes creusées et ternes lui faisaient plus penser à un petit vieux qu’à une figure légendaire.


Ce long voyage semblait une grossière erreur maintenant. Chèl Mosasteh se tenait debout devant une fenêtre aux petits carreaux grignotés par le gel. Il tentait de voir, au travers, les galères impériales qui mouillaient au port de Kisadyn, déjà prêtes à appareiller pour retourner, seul, dans son pays chaud. 


Le gel couvrant le verre transformait les carreaux en miroir. Ce fut son reflet qu’il croisa. Celui d’un être tout aussi vieux, peut-être pas si fatigué, mais plus proche de la mort que de la force de l’âge. Toute la magie déployée par Larlh Vecnys parvenait à insuffler un peu de vie dans ce vieux corps usé. Mais pour combien de temps encore ? Chèl Mosasteh souffla de dépit et recouvrit son reflet d’un voile de buée.


Rulaskys qui était accroupi à tenter d’allumer un feu, dans une petite cheminée d’angle, se retourna.


– Vous avez froid. Prenez mon manteau. Il est plus chaud que le vôtre. Moi, j’ai l’habitude ! lui lança le capitaine à la barbe rousse qui s’était couvert le chef d’une capuche.


Ses longues mèches de cheveux, d’habitude hirsutes, lui tombaient sur le front, jusque devant les yeux, témoignant de leur longueur. Chèl Mosasteh, qui sentait le froid commencer à mordiller ses os, s’avança pour le prendre. Le manteau était lourd, épais et encore chaud de la grosse personne qu’était Rulaskys. Sans dire mot, il s’emmitoufla dedans, comme dans une couverture, et s’assit sur l’une des quatre chaises entourant la lourde table. Le capitaine se remit à sa tâche de tenter d’allumer un feu, en grognant de ne point y parvenir.


– Mais, on était si bien dans le vestibule en bas. Pourquoi donc, il a insisté pour nous faire monter en haut, dans cette tour si froide ? Et j’ai dû aussi y laisser mon sabre continua-t-il de gronder.


Quand entra un jeune homme aux longs cheveux blonds, portant devant lui un seau bombé en fer irradiant d’une chaleur réconfortante.


– Olivar, dit-il au capitaine, tout en s’accroupissant devant la cheminée où un tas de bois avait été mal dressé pour faire un feu.


Le jeune garçon prit le temps de l’améliorer en construisant une sorte de grotte en bois. Puis, avec une pince en fer, il saisit des braises chaudes au fond de son seau, pour les glisser dans l’antre. Enfin, il se mit à souffler, transformant les morceaux sombres en des braises rougeoyantes.


– Ha, c’est bien gamin, ajouta Rulaskys en soufflant, lui aussi, de tout son coffre.


Le bois, bien sec, prit aussitôt. Et les flammes apportèrent à Chèl Mosasteh et au capitaine Rulaskys un sourire réjouissant. En guise de récompense, le jeune-homme reçut une amicale tape dans le dos qui le déséquilibra une seconde. 


– Haha, merci bien ! On commençait à ne plus sentir ses bouts de doigts.


Ici, dans la cathédrale, tous gardaient les distances. Le froid du pays avait gagné les coutumes de chacun. Et le jeune homme n’était pas habitué à autant de considération, ce qui le fit aussi sourire.


– Et, tu pourrais pas nous ramener une carafe ? ajouta Rulaskys, suivi d’un clin d’œil qui précisait un peu plus le contenu.


Malheureusement, si le garçon avait perçu l’amitié comprise dans la tape reçue, il ne parlait pas la langue du roux barbu. Chèl Mosasteh n’était pas porté sur l’alcool, mais l’idée de se réchauffer les entrailles, il la partageait. Alors, il reformula la demande, mais, cette fois, dans la langue du jeune blondinet, qui fit un acquiescement de la tête. Rulaskys renvoya au devin un sourire de remerciement. Olivar revint assez rapidement avec un plateau soutenant une bouteille et deux verres translucides.


– Hum, je n’m’ennuie jamais de regarder un breuvage au travers. C’est comme si on y avait emprisonné une vague, racontait le capitaine, tout en remuant la bouteille pour secouer le liquide.


Le récipient de verre attira aussi le regard du devin. Se trouvant assis au-dessus du capitaine accroupi en contrebas, il perçut ses deux yeux noirs au travers, faisant aussitôt ressurgir le souvenir des yeux vairons qui l’avaient terrorisé. C’était comme un présage éveillé. Son esprit semblait vouloir lui faire comprendre quelque chose. Ou alors, ce n’était bien là que le verre et l’alcool faisant loupe.


– Vous êtes pâlichon. Tenez, avalez-moi ça. Ça va vous requinquer, parla lentement le capitaine de sa voix grave, tout en se relevant pour s’assoir.


– À l’odeur, je dirais du très fort. Ça va nous bruler les entrailles. C’est ça qu’il nous faut. Allez, trinquons à cette belle aventure, ami devin.


Emporté par la joie du capitaine, qui avait repris des couleurs devant le feu, Chèl Mosasteh frappa son verre contre celui de Rulaskys et emboita le geste pour le porter à sa bouche. L’alcool était fort et parfumé avec un goût sucré, agréable aux papilles usées du devin.


Étrangement, cet homme, qu’il trouvait bourru et dont jamais il n’aurait aimé faire la connaissance, semblait être devenu son premier véritable ami : toujours à le réconforter au bon moment et prêt à affronter les terreurs qui le hantaient. Au fil des verres qu’ils enfilaient tous deux, d’abord pour chasser le froid qui avait gagné leurs os, puis attiré par le sucre et enfin emporté par l’ivresse, Chèl Mosasteh conclut que Rulaskys était, lui aussi, vieux. Et c’était bien ce vieil homme qui venait de braver les océans pour l’amener jusqu’ici, pas un jeune blondinet qui sursauterait à la moindre tape dans le dos. Alors, quand entra Dreik Varagone, Chèl Mosasteh ne lut pas sur son visage la fatigue des terribles épreuves traversées dans le passé, mais plutôt toute l’expérience du prétorien qui saurait déjouer les plus machiavéliques desseins.

Chapitre 98 by DUBOIS SEBASTIEN

Dreik Varagone se trouvait à un étage de distance, les bras tendus à se faire enlever l’armure d’apparat qu’il était obligé de porter. En face d’un miroir, haut de deux mètres, il ne pouvait pas se rater. Et pourtant, se confronter à son image était toujours aussi difficile depuis la mort de son fils. Toutefois, la venue du devin de l’Empire des Cités Rouges l’intriguait au point de se regarder plus en détail. 


Que venait-il chercher ici qu’il ne pouvait trouver dans son Empire dix fois plus grand ?


Cette armure, symbole de justice en ces terres, prenait toujours plus de temps à retirer. Son écuyer, un jeune qu’il avait sorti de la misère deux sillons plus tôt, s’affairait à desserrer les sangles de cuir du plastron.


– Toi qui m’habilles et me déshabilles chacun des jours où je dois siéger, dis-moi : Qui y a-t-il caché sous cette armure ?


Le jeune garçon aux longs cheveux blonds, qui n’avait que douze sillons, le regarda d’un air incrédule.


– V... vous, messire… répondit-il avec grande hésitation.


Dreik Varagone en fut quelque peu blessé. Mais cette vérité valait dix mensonges des sincères prêcheurs l’entourant, qui auraient, sans nul doute, avec la plus grande sincérité, répondu : « Mais personne, personne ne se cache sous cette armure, notre Saint Juste. ».


C’était une vérité, une malheureuse vérité. Il le savait sans vouloir se l’avouer. De prendre les rênes de la cathédrale de Kisadyn, n’avait pas relevé de sa propre décision, mais de celle de son mentor. Trois sillons s’étaient déjà écoulés, à l’abri sous cette antique armure datant de l’avènement des prétoriens. Et plutôt que de participer aux guerres fratricides, en chair et en os, auprès de son ami Surn Kairn, il n’avait pu qu’envoyer des missives et des porte-paroles qui avaient tous échoué dans leur quête. L’immense sentiment d’impuissance qu’il avait alors ressenti s’emparait de toute sa personne.


La paix survenue entre les Conquérants et l’Empire ne relevait pas de ses actions, mais bel et bien des viles manœuvres de celui qui, en ce jour, patientait dans la salle haute. Le grand gagnant de cette odieuse guerre était l’Empire et les perdants, les Conquérants. Chèl Mosasteh, devin des Trilunes de l’Empire des neuf Cités Rouges était, aujourd’hui, à sa portée. L’être frêle qu’il était, au cou si fin qu’il pouvait le briser simplement en serrant autour son poing, se trouvait là, à côté. La haine peu à peu revenait à chacune des pulsations de son cœur. L’instigateur de tous ces massacres avait osé venir jusqu’ici. Peut-être croyait-il en les légendes qu’on racontait sur son compte ? Comme un enfant, il avait bu à ces sornettes. Mais, Dreik Varagone n’était pas le chevalier défendant la veuve et l’orphelin. Il était le puissant prétorien qui avait affronté des monstres innommables qui à jamais l’avaient changé. Il était le vainqueur des guerres, quel qu’en soit le prix.


L’écuyer retira le plastron en le faisant passer devant le visage du prétorien, lui coupant un instant la vue. Et quand son reflet lui revint, il vit, au fond de ses yeux, cet éclat malsain, qu’il avait fait naître en éliminant de cette terre des centaines d’âmes impies.


– Olivar, tu feras réchauffer le cochon de lait d’hier. Je crois que la nuit sera longue et j’ai grand-faim, tout à coup.


– Bien, messire Dreik, répondit le jeune garçon, au long cou, qui terminait de retirer les grèves rutilantes des jambes du prétorien.


Si les sentiments du guerrier, paré au combat, venaient de refaire surface, il n’en restait pas moins, qu’un étage au-dessus, attendait un être qu’il se devait de respecter. Au moins parce qu’il avait plus encore de sang, sur les mains, que lui.

Chapitre 99 by DUBOIS SEBASTIEN

– Alors, quel peut être l’objet de la visite de l’instigateur des guerres fratricides


Ce fut ainsi que débuta la discussion autour de la petite table des appartements du Saint Juste, au dernier étage de la tour sacrée de la cathédrale de Kisadyn.


Rulaskys, qui était toujours aux côtés du devin, à siroter son troisième verre d’alcool, s’étrangla presque de surprise en entendant l’entrée en matière du prétorien. Il le regarda de côté. Et même si les effets de l’alcool avaient amoindri la justesse de ses sens, il percevait la haine dans la voix de Dreik Varagone.


L’Histoire, l’histoire du monde allait se dérouler là, ici, sous ses yeux brillant d’une ivresse débutante. Un duel, auquel, nul autre que lui, allait assister. Rulaskys en posa son verre et se tourna vers Chèl Mosasteh, les yeux pendus à sa réponse qui tardait à sortir de ses lèvres.


Le devin devait reprendre ses esprits, embrumés par les vapeurs de liqueur. Il humecta ses lèvres, comme pour goûter un bon mets. Puis, lentement, d’une voix au timbre maîtrisé, il rétorqua : 


– Il est heureux que vous ne vous trompiez pas sur ma personne. Cela aurait été indigne de votre titre. Je ne peux que me féliciter d’avoir fait 693 lieues, sur les flots, pour vous rencontrer.


Ce chétif vieillard en avait vraiment dans la culotte, en convint Rulaskys. Car en face, le prétorien, même s’il avait pris des rides, dressait encore les bras noueux d’avoir manié la hache et pas que pour fendre du bois. On le voyait à sa chemise qui semblait trop serrée, et pourtant de bonne taille. Une veine gonfla le long de son large cou, une veine qui en disait long sur sa rage montante.


Dreik Varagone respira un long silence avant de répondre. Il attendit de se servir d’une carafe qui venait d’être portée par son jeune écuyer Olivar. Puis, percevant l’étonnant calme sur le visage du devin, attrapa son verre pour le lui remplir. Le capitaine Rulaskys n’eut pas cet honneur. Il ne semblait pas avoir de l’importance aux yeux du prétorien qui focalisait toute son attention sur Chèl Mosasteh.


Qu’à cela ne tienne, le capitaine saisit la carafe pleine, une fois libre des mains du Saint Juste, pour goûter ce nouveau breuvage. Mais cela, il l’exécutait sans lâcher des yeux les deux hommes qui se toisaient à s’en faire fondre.


– Cette guerre a ruiné les centaines de sillons de paix entre les Conquérants, reprit le prétorien.


La tête hirsute du capitaine pivota pour boire la réponse de son ami, le devin. Lui aussi, prit un certain temps, celui de goûter des lèvres le nouvel alcool aux douceurs de fruits rouges.


– Elle était la chaux nécessaire pour créer le mortier indestructible du nouvel empire que j’ai bâti, répondit, toujours aussi calmement, le devin.


Alors, Dreik Varagone avança d’un coup son buste pour cracher sa phrase au visage de son ennemi.


– De la chaux, de la chaux, qui a brulé la vie de milliers d’âmes, de dizaines de milliers de mes frères !!


Rulaskys se pencha aussitôt en arrière. Les paroles du guerrier semblaient aussi tranchantes que des lames.


Le devin ferma les yeux pour parer l’assaut qui venait d’être ainsi lancé. Puis, il les rouvrit, avec cette fois, la brillance des larmes.


– Un feu nécessaire, un brasier qui n’aura de cesse de me consumer… jusqu’en enfer, répondit, avec émotion, le devin des Trilunes.


Rulaskys ne l’avait jamais vu ainsi endosser la mort des soldats de cette terrible guerre. Il semblait sincère.


– Et tout ça pour quoi ? Pour offrir l’immortalité à ce félon ! continua le prétorien de tirer à gorge déployée sur la face du vieil homme.


Chèl Mosasteh eut un petit rictus étrange, celui d’un être qui se sent supérieur. Et son visage, de suite, changea pour masquer ce qui venait de se dessiner dessus. Avant de reprendre, il trempa encore ses lèvres dans la délicieuse liqueur.


Le capitaine ne voulait surtout pas perdre une miette de ce qui allait être dit, ni en paroles ni en images. Il imita alors le devin, mais lui se rinça la gorge d’une belle rasade, pour parfumer toute sa bouche. Et quand Chèl Mosasteh reposa son verre sans émettre de bruit, Rulaskys frappa la table avec le sien, ses gestes ayant perdu grandement en précision.


– Comme je vous l’ai dit, de nouvelles frontières, un nouveau royaume se doit d’avoir un nouveau roi. Il n’y a rien d’étonnant à tout cela.


Dreik Varagone fut envahi par une grimace de dégoût que la banalité des phrases du devin lui inspirait.


Il est vrai que le capitaine attendait une réponse plus grandiose. Le prétorien allait continuer à déverser son fiel sur l’invité de l’Empire des Cités Rouges. Mais, entra le jeune garçon avec, entre les deux mains, un plateau d’argent garni de morceaux de viande et de légumes grillés, surmontés d’une sauce crémeuse appétissante.


Dreik Varagone observa un silence de respect pour le service, chose rare en ce bas monde, parmi les puissants.


« Olivar doit être bien plus qu’un simple laquais, pensa le capitaine, à la barbe rousse. »


Il y avait, sur le plat, trois piques forgées de têtes d’animaux exotiques, pour les habitants du Sud. Au fond de lui, Rulaskys fut rassuré que le blondinet ait pensé à lui et qu’il ne soit pas obligé de manger avec les mains. La tape amicale qu’il lui avait accordée en était surement pour quelque chose. Emporté par ses basses manières qui ressurgissaient au fil des verres d’alcool, le capitaine le remercia d’un clin d’œil. Aucun seigneur ne se serait ainsi abaissé au rang de servant. Le garçon en fut surpris, presque apeuré. Le gros gaillard aux cheveux roux et hirsutes avait peut-être quelques viles pensées à son égard.


Une fois reparti, Dreik Varagone tarda à saisir une pique, encore versé dans ses noires pensées. Il était de coutume qu’un hôte mange le premier, pour montrer à ses invités que le repas n’était point empoisonné. Rulaskys, dont le cinquième verre animait la tête comme celle d’une marionnette aux fils attachés aux mains du prétorien, s’impatientait qu’il se serve. Quand il sortit son morceau de viande aux vapeurs fumantes et caramélisées, Rulaskys n’attendit pas son tour et saisit aussitôt une seconde pique en fer. Les morceaux étaient menus et découpés juste assez gros pour les manger en deux ou trois bouchées. Le capitaine l’enfourna d’un coup dans son large gosier puis émit un soupir d’entière satisfaction. 


Avant de reprendre, Dreik mordilla dans le sien. On sentait bien que l’appétit lui faisait désormais défaut.


– Vous êtes de ceux qui massacrent avec des plumes et des parchemins. Jamais vous n’avez ouvert en deux un seul ventre, n’avez ôté une vie de vos mains, n’avez croisé le regard des yeux qui se vident. Vous ne connaissez la mort qu’en lecture.


La tirade creusa plus encore l’estomac du capitaine qui se resservit, dans la foulée, d’un sixième verre du liquide sirupeux de la carafe. Il le fit tout en ne lâchant pas des yeux les lèvres du devin. Il allait forcément, à un moment ou à un autre, lui refermer son caquet de Saint Juste. Il lui avait fait le coup à plusieurs reprises. Alors, il ne fallait pas rater le clou du spectacle.


Mais, la réponse ne sortait toujours pas de la bouche du devin qui, lui aussi, semblait figé. Il avait dû être surpris par la tournure qu’avait prise sa visite. D’un allié qu’il cherchait, il était en train de s’en faire un ennemi. D’abord, les mains du devin se mirent à trembler, juste un peu avant que les premiers mots ne sortent de sa bouche, qu’il venait encore de tremper à l’embrasure de son verre.


– Un seul empereur, d’un seul empire, afin qu’une seule frontière englobe les Trois, les trois Tombeaux des Âmes.


Les yeux du prétorien peu à peu s’écarquillèrent, la haine cédant face à la crainte d’entendre la suite. Les mains du devin tremblaient de souffrir d’avoir à en parler. Rulaskys connaissait cette manifestation incontrôlable du corps du vieil homme.


– En des temps ancestraux, les vivants terrassèrent ceux qui ne dorment jamais. Plus tard, avec les ossements des guerriers tombés, ils érigèrent trois tombeaux, enfermant chacun des enfants de la terrible fratrie, connue pour faire trembler tous les marmots, sous le nom des enfants de Thurl.


– … et pour que s’endorment les enfants, on les nomma les Trois, marmonna Dreik Varagone, continuant la comptine qui était gravée dans sa mémoire depuis son enfance. 


Rien qui ne devait l’horrifier, ce n’était qu’une histoire pour les gamins. Cela n’avait aucun sens que le devin des Trilunes parcoure plus de 693 lieues afin de la lui conter.


Le devin reprit, toujours incapable de contrôler ses mains tremblotantes. 


– Une fable qui oblige les garnements à s’endormir, de peur de réveiller les seigneurs coléreux. Laissez-moi vous conter la mienne. Elle s’adresse aux parents, plus particulièrement à ceux qui ont choisi de combattre les forces des ténèbres, articula avec délectation Chèl Mosasteh qui venait de capter l’attention de son hôte belliqueux.

Chapitre 100 by DUBOIS SEBASTIEN

La pause verbale du vieil homme au nez crochu laissa juste assez de temps au capitaine pour piquer un légume à la chair jaune et ferme. La main droite du devin avait cessé de trembler et put se saisir de son verre afin d’humidifier ses lèvres pour les préparer à une longue histoire.


– C’était le temps où les divinités avaient pris corps dans notre monde pour s’affronter dans des batailles titanesques. Les enfants de Thurl ne sont autres que les avatars du seigneur coléreux Thurl, de son jumeau Irzol, le dieu de la vengeance, et de sa sœur Nimys, la déesse de la trahison. Enfantés d’innommables façons, ces avatars n’existent que pour prendre pied sur notre monde.


Le début était prometteur et ouvrait plus encore l’appétit du capitaine ventru. Le plat semblait d’hier mais la sauce, étalée dessus, d’aujourd’hui. La viande et les légumes s’étaient enrichis de la saveur des autres. Et Rulaskys se régalait du plat, tout en se délectant du conte de Chèl Mosasteh.


– Heureusement, comme le raconte la légende, les avatars des divins furent défaits. En effet, les hommes, enfin libérés de leur joug, acquirent le libre arbitre. Mais, ce que ne dit pas cette histoire, c’est ce que devinrent les dépouilles des enfants de Thurl.


Le capitaine prenait plaisir à observer le Saint Juste qui, à en croire ses expressions, connaissait le début, mais témoignait beaucoup d’intérêt pour ce qui allait suivre.


– Il est difficile d’ôter la vie à ceux qui n’en possèdent pas. Aussi, les vainqueurs décidèrent de découper les trois avatars, chacun en cinq morceaux, pour les enfouir en des terres lointaines où ils érigèrent dessus des temples.


Avec le devin, le monde et ses monuments prenaient une tout autre dimension, remarquait Rulaskys. Après ce qu’il avait vécu avec lui dans le tombeau de l’île de l’Expiation, le capitaine n’était plus à même de mettre en doute sa parole. Ici, sous cette cathédrale emblématique du culte de Kisadyn, dormait peut-être un morceau de ces choses et Rulaskys commençait à regretter d’avoir mis pied à terre. Il reprit alors un morceau de viande grillée, espérant qu’elle l’aide à consommer la peur montante.


– C’était là le rite, malheureusement incomplet, qu’étaient parvenus à décrypter les scribes de l’époque. C’était l’ébauche du livre de la Concession Divine.


Dreik Varagone ne manifestait aucune anxiété, mais, lui, n’avait pas été de l’aventure sur l’île. C’était le livre qu’il avait caché, il y avait peu, sous son matelas à bord. Les yeux de Rulaskys roulaient de crainte d’en entendre plus encore. 


– Les sillons passaient par centaines et ceux qui ne dorment jamais, même séparés la tête de leurs entrailles, au fin fond des cryptes obscures et condamnées, causaient turpitudes et vilenies à leurs gardiens.


Le capitaine plissa la joue droite dans une grimace nerveuse. Quelle mauvaise habitude avait pris le devin de mettre en scène ses récits, pensait-il. Chèl Mosasteh remonta de la salive dans sa bouche pour continuer. Il semblait chercher à mettre en ordre ses mots.


– Plus tard, on retraduisit les vieux textes enfin réunis pour mieux les interpréter. Ainsi fut écrit le livre de la Concession Divine. Cinq cultes s’allièrent pour, ensemble, desceller les vieilles cryptes, récupérer les ossements des défunts des batailles ancestrales et avec bâtirent trois nouveaux tombeaux qu’ils nommèrent Tombeaux des Âmes.


Sa voix redevint claire, en même temps que son histoire redonnait de l’espoir.


– Une seconde fois, les trois, frères et sœur, allaient être inhumés, mais ce devait être pour la dernière fois… Car personne, non personne, ne devait plus jamais pouvoir ouvrir aucun des trois tombeaux.


Ce qui était d’abord une histoire contée devenait presque une histoire en train d’être vécue, tant le devin s’impliquait dans ses paroles. Ses mains, qui avaient repris de trembler, se levaient et animaient de gestes les mots.


– Un à un, les enfants prirent place au sein de leur éternel sarcophage. Dans les Monts Déchirés, proche de la cité de Tabenskin, on scella le premier. Puis, vint le tour de la sœur, qui devait s’endormir seule sur une île déserte de l’archipel entre Élinéa et Tibéria.


À ce moment seulement, le devin eut un regard pour Rulaskys, pour le mêler en complice à ces révélations.


– Et enfin le dernier, mais pas le moins turbulent des trois, fut inhumé dans les Collines Décapitées entre Quirbée et Ildebée. Tout cela suivait un rite précis qu’il fallait suivre à la lettre. Un rite écrit dans CE livre !


Le devin le projeta sur la table avec force, faisant claquer le plateau de légumes et de viande.


Dreik Varagone et Rulaskys sursautèrent ensemble, se demandant si l’alcool n’avait pas réveillé en Chèl Mosasteh quelque démon enfoui, s’amusant à leur faire peur.


– Quand bien même vous prendriez une vie à tout rassembler dans un ouvrage, il y en aura toujours d’autres qui se diront plus malins que vous, haussait le ton le vieil homme qui se relevait, tout en pointant du doigt le plafond, les fenêtres, Rulaskys et le Saint Juste pour terminer.


Sa voix se radoucit en même temps qu’il se rasseyait. Chèl Mosasteh attendit, les regarda tous les deux puis parla en chuchotant, comme si l’un des frères était ici, à les écouter. Ses mains faisaient signe qu’ils se rapprochent pour entendre.


– Celle qui dictait au nom des cinq cultes ordonna que fût scellé le tombeau, non pas seulement avec la dépouille de l’avatar du seigneur coléreux… mais avec tout le cortège, avec tous ceux qui avaient participé de près ou de loin, à cette seconde et dernière divine concession.


Soudain, on entendit, provenant de l’un des trois ventres, un gargouillis à retourner un estomac. Le ventre de Rulaskys se serra en un spasme noueux qui lui donna l’envie immédiate d’aller déféquer. Mais, c’était impossible. Il devait se retenir, au moins jusqu’à la fin de l’histoire. Les grimaces des douleurs intestinales zébraient son rond visage, remontant ses grosses joues, jusqu’à fermer ses yeux. Ni le prétorien ni le devin n’en furent perturbés. Le capitaine avait repéré les latrines pendant leur attente dans le vestibule pour les avoir empruntées pour une petite pissette de bienvenue, comme il aimait à le faire. Elles étaient en bas de la tour et il fallait descendre six étages. Surement, pas loin d’ici, il y avait moyen de trouver un contenant prévu à cet effet. Le capitaine se passa la main sur le visage où une sueur anormale venait de faire son apparition. Son sphincter poussait déjà pour expulser le mal qui lui brulait les entrailles, mais, lui, le retenait en serrant les fesses sur sa chaise.


– Mais alors que la large porte en pierre allait condamner à jamais le Saint tombeau des enfers, un sage, devenu dément, tenta de la traverser.


Prétorien et capitaine restaient pendus, attendant la fin de cette histoire. Mais, le devin des Trilunes se mua en une triste expression de solitude.


– Est-il parvenu à traverser la porte ? demanda Dreik Varagone.


– Sans aucun doute… répondit le devin en soupirant, pour faire corps avec la fin de son histoire.


Dreik Varagone porta la main à sa barbe et la caressa pour réflexion.


– Pourquoi les trois tombeaux ont-ils été installés sur les terres du Sud ? C’est bien loin de notre pays, questionna le prétorien avec dans l’idée de démonter le récit du devin.


Quant à Rulaskys, il esquissait des sourires crispés de devoir retenir une quantité de selles qui devait être liquides à entendre les bulles vibrer de son ventre jusqu’à ses fesses.


– Les centaines de sillons passés à garder les restes avaient laissé des cicatrices si profondes qu’aucun royaume ne voulait plus accueillir sur leurs terres ceux qui ne dorment jamais. Les terres du Sud étaient encore jeunes. Ils auraient voulu les bâtir plus loin encore, mais les orkaims menaçaient la réussite de l’entreprise.


La discussion était plus que passionnante. Le capitaine changeait d’un visage à l’autre pour écouter la question et entendre la réponse. Cela apportait plus de détails à ce qu’il avait vécu auprès du devin. Mais son gros intestin semblait ne plus être de son avis et…


– Pourquoi avoir réalisé cet empire dans le sang ? Pourquoi ne pas avoir convaincu les Conquérants comme vous tentez avec moi ici de le faire ? Comment ce livre est-il arrivé entre vos mains ?


Dreik Varagone reprenait de son jugement, au fil des brumes du récit qui se dissipaient.


– Nous ne reviendrons pas dans le passé. Nous sommes ici et maintenant. J’ai réponse à vos questions, mais vous n’êtes pas prêt à les entendre. Si j’ai bravé les océans pour rencontrer le Saint Juste, c’est parce que le sage dément a réussi. D’autres ont pris la relève et l’un des tombeaux a été profané. Si vous hésitez à m’entendre, écoutez le capitaine Rulaskys. Lui aussi peut vous le dire. Il y était.


Encore intrigué, Dreik Varagone se tourna vers le capitaine à la barbe nappée de sauce qu’il sentait trépigner sur sa chaise. Des gouttelettes de sueur perlaient sur son visage pour se perdre dans ses poils roux. Le prétorien le fixa un court instant, attendant une réponse corroborant les dires du devin.


Et Rulaskys émit un pet visqueux qui malheureusement devait salir le fond de sa culotte. N’y tenant plus, il se leva et se précipita jusqu’à la porte pour disparaitre derrière.

Chapitre 101 by DUBOIS SEBASTIEN

La cathédrale de Kisadyn était un dédale de pierres de long en large, mais aussi de haut en bas. Le capitaine, habitué à la vie en mer, s’y trouvait perdu. Rien n’avait ici l’aspect d’un navire. Rien qui ne puisse lui donner un indice sur la route à trouver pour déféquer en paix. Le premier escalier qu’il vit, il le descendit en serrant les cuisses, de peur que ne s’échappe un autre de ces gaz liquides, à l’odeur pestilentielle. Même si