Les poissons nuages by Kitanau
Sélection FlamboyanteSummary:

 

La mangrove est à sec, les nuages ont depuis longtemps déserté le ciel. Un nom se forme alors sur les lèvres gercées des villageois : Voleur de pluie. Il n'en faut pas plus pour que le jeune Kano soit bani du village.


Categories: Conte, Fable, Mythologie Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Aucun
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 1 Completed: Non Word count: 2449 Read: 852 Published: 21/05/2018 Updated: 28/05/2018
Story Notes:

Seconde histoire du recueil Les contes des quatre vents, qui en contera cinq. J'attends avec impatience tout commentaire constructif !

1. Chapitre 1 by Kitanau

Chapitre 1 by Kitanau
Le vent du Sud se souvient des jours où la pluie déserta les terres humides…

Un grondement réveilla Kano ce matin-là. Son ventre vide protestait bruyamment, et l’odeur de la vase montait dans l’air chauffé par le soleil. Comme tous les matins, l’enfant guetta le lent balancement du botokei, le village flottant qu’utilisaient les Katoas de la mangrove. Mais depuis trois saisons entières la pluie n’avait plus ramolli la vase craquelée, et l’épais matelas d’herbes qui supportait le village gisait, immobile.
La case de Kano se trouvait à l’extrémité du village. Par l’ouverture, il pouvait normalement voir la vieille rivière se rider, à mesure que le botokei parcourait lentement le labyrinthe de la forêt. Il aimait cet endroit, même s’il savait que les villageois le maintenaient ainsi à l’écart. Sa présence au village était acceptée, mais guère appréciée. Certains le nommaient même le Voleur de pluie. D’après eux, c’était depuis qu’on avait recueilli cet étrange bébé que les nuages avaient commencé à s’écarter, et l’absence de pluie grossissait leur voix. Avec ses yeux bleus et ses longs cheveux noirs il aurait pu passer pour un Katoa, si sa peau n’avait pas eu cet infime reflet bleuté, comme s’il se tenait en permanence au-dessus d’une source. Malheureusement, une fois repéré, on ne pouvait ignorer ce détail.

Il commença à mâchonner le reste de racine de bani qui lui était tombé de la bouche au moment de s’endormir. La racine avait un bon goût salé, mais ce n’était pas ça qui calmerait son appétit. Il n’y avait pourtant pas grand-chose d’autre. Les Katoas de la région des mangroves étaient des pêcheurs, et il n’y avait plus beaucoup d’endroits où jeter leurs filets ces temps-ci…
Kano vit alors l’ancien pénétrer dans sa case. Les saisons qu’il portait sur le dos n’avaient pas réussi à courber ses épaules bien droites, mais ce matin il semblait abattu. Il s’appuya contre le mur et se laissa glisser jusqu’à s’asseoir sur le sol. Le rire moqueur d’un kanakoï éclata dans les arbres, mais l’ancien lui ne fit pas mine de parler. Il avait avec lui, comme toujours, son Itagauna, le bâton sacré que possédait chaque Katoa.
A l’âge de 12 ans, lors du Dokio Tanau, les enfants recevaient le droit d’aller jusqu’au grand Arbre de la forêt Sombre et de se tailler un bâton dans ses branches. Ils y gravaient alors les anciennes runes du gonau, le vieux parler des Katoas. Elles pouvaient se lire ainsi :

Chta noa gi Iabi ta zoaiazo
Do zei totsonaba gi gei ta kobikazo

ce qui signifiait « Ainsi je me lie au tout, et me souviens de ce que je n’ai pas vécu. » Participer à la cérémonie était un événement important, mais l’année précédente on avait refusé que Kano y participe. Le village avait ainsi pour toujours confirmé son statut de proscrit.

L’ancien sorti alors de sa besace une pierre d’un bleu profond et la tandis à Kano qui l’examina. Au soleil, elle avait des reflets mouvants qui rappelaient ceux de sa propre peau.
« Le jour où je t’ai trouvé, dit l’ancien, tu tenais cette pierre serrée dans ta main. J’ai eu du mal à te la faire lâcher… Je l’ai gardée toutes ces années, mais aujourd’hui il faut que tu la reprennes. »

Il n’ajouta rien, mais Kano avait compris : il fallait qu’il quitte le village. Le nom de Voleur de pluie était sur trop de lèvres à présent. Il ne posa pas de questions au vieil homme, les mots n’auraient été que du bruit et il ne voulait pas le forcer à dire ce qu’il savait déjà. C’est lui qui avait trouvé Kano lorsqu’il était bébé, près de l’embouchure du fleuve vers la mer, lui qui l’avait recueilli, nommé, habillé. Mais sa voix n’était qu’une parmi celle des autres villageois. Il prit le topaze bleu et partit. La vase brûlait ses pieds et il chercha rapidement l’abri des arbres.

Lorsque l’eau coulait, les troncs étaient immergés en permanence, et tout un réseau avait été installé au fil des années dans les branches. Il escalada les racines qui portaient l’arbre dans l’air et parti sur le chemin. L’ombre sèche ne le rafraîchissait qu’à peine. Obligeant de jeunes branches à pousser dans la bonne direction, puis les aplatissant alors qu’elles s’épaississaient, les Katoas avaient formé un fourmillement de chemins à travers la forêt de bani. Kano les parcourut sans prêter attention à la direction qu’il empruntait, n’allant nulle part en particulier.

Une musique stridente et nasillarde le surprit alors droit devant lui. Il découvrit un peu plus loin un petit être à la peau d’écorce qui tirait la mélodie d’une longue flute blanche et noire. La créature de bois se tourna vers lui. De part et d’autre d’une plume beige plantée sur son front, deux petits yeux noirs le fixaient.
- « Bien le bonjour jeune Kano ! Les villageois t’auraient-ils chassé ? Tu dois être en colère… Que dirais-tu si je te disais comment te venger d’eux ? », dit-elle, d’une voix semblable à celle de son instrument.

Mais Kano était plus malin que ne le pensait la créature. Il avait reconnu en lui un kanakoï, peut-être même celui qu’il avait entendu le matin-même, quand l’ancien était entré dans sa case. Ces êtres étaient de mauvais génies, qui se nourrissaient d’émotions négatives comme la rancune ou la haine. S’il se montrait intéressé par la proposition, son esprit serait immédiatement absorbé par la flute.
- « Non, répondit-il, je ne leur en veux pas.
- Hahaha, ne raconte pas de bêtises ! Ils t’ont même refusé le droit de te tailler un bâton dans les branches de leur grand arbre. Quelle autre insulte te faut-il ? »
Le souvenir douloureux lui revint en mémoire, mais il s’interdit d’y penser. Cela aurait été suffisant pour que le kanakoï le dévore. Il se força à rester calme.
- « Je ne leur en veux pas pour ça non plus. Le rituel est un grand honneur réservé aux Katoas, et je ne suis pas l’un d’eux.
- Et pourquoi pas ? s’écria violemment l’autre. Pourquoi t’ont-ils recueilli si c’était pour te traiter différemment toute ta vie, avant de te rejeter ? Tout ce que tu voulais c’était une place, n’importe laquelle, mais ils te l’ont refusée simplement parce que tu n’étais pas né parmi eux ! »

Une eau glacée coula dans le dos de Kano, et la tristesse tordit son estomac. C’était injuste. Le kanakoï avait raison, et il s’apprêtait à le dévorer. Déjà il portait la flute à ses lèvres de bois en souriant. Quel triste sort… C’était lui, Kano, la victime dans cette histoire, et la juste colère qu’il ressentait allait le conduire à sa perte. Mais la mélodie resta sans effet.

Kano inspira profondément et s’adressa à la créature.
- « Merci dit-il, tu m’as libéré. La colère que je ressentais était peut-être juste, et peut-être pas. Elle reste tout de même de la colère, et elle ne punira que moi au final. Tu m’as aidé à m’en rendre compte. Va-t’en, je leur pardonne. »

Le visage de bois se couvrit alors de plumes, et la flute se souda aux lèvres, devenant un bec qui poussa un cri de rage. Un instant plus tard, un petit oiseau au bec blanc et noir et au plumage brun beige se tenait sur la branche. Hargneux, il lança : « Bravo, petit sage ! Tu ne crains plus rien. Tu peux désormais me poser une question, je serai obligé de te répondre… »

Kano eut à peine à réfléchir. Les kanakoï démasqués ne pouvaient pas mentir, et il savait ce qu’il voulait savoir.
- « Si je réussis à faire revenir la pluie, dit-il, les villageois m’accepteront enfin ! Dis-moi où sont partis les nuages.
- Tu es peut-être sage, mais tu es idiot ! Ta place n’est pas avec eux, et tant que tu ne l’auras pas retrouvée, tu ne risques pas d’aider qui que ce soit. Ce sont les poissons nuages que tu cherches, mais depuis que leur maître a disparu, ils se sont éloignés des rivages. Il va falloir que tu le retrouves. »

Les derniers mots se mêlèrent au battement des ailes alors que le kanakoï s’envolait. Resté seul, Kano retourna dans sa tête les paroles de l’oiseau… Même lui confirmait que jamais le botokei ne serait sa maison. Pourtant, il ne pouvait pas laisser les Katoas mourir de faim sur le fond asséché de la rivière. Regardant autour de lui, il réalisa que le chemin qu’il avait emprunté au départ était déjà celui qui menait au rivage. Il décida de continuer sa route ; peut-être trouverait-il une piste à suivre une fois là-bas ?

Les chemins n’avaient pas été empruntés depuis longtemps, et les branches commençaient à pousser dans de manière anarchique, mais il finit par entendre au loin le fracas des vagues. Il fallut encore plus d’une heure pour finalement arriver à la longue barrière de rochers qui protégeait la mangrove. Là s’étendait une gigantesque masse d’eau qui semblait vouloir dévorer le monde entier. Les vagues explosaient contre les rochers dans un hurlement à rendre Kano sourd, tandis que des fils d’écume lui fouettaient violemment le visage. Le spectacle était d’autant plus étrange que la colère des flots se déchainait sous un ciel bleu parfaitement immobile. Mais plus que la colère, l’enfant sentait monter de la mer un chagrin profond, le même qui l’avait toujours habité au village.

A cet instant, une vague plus grande que les autres se forma face à lui. Elle n’avançait pas, ne reculait pas non plus. Elle ne faisait que grandir, et à son sommet l’écume se rassemblait et commençait à dessiner une forme, jusqu’à ce qu’un gigantesque monstre se tiennent face à Kano. La bête avait un visage humain, mais de grandes nageoires prenaient la place des oreilles et son bras gauche se terminait par une pince. Il n’avait pas non plus de jambes, sous la taille son corps se terminait par une queue d’hippocampe. Kano retenait son souffle. Il n’avait jamais ressenti une telle peur, ses jambes étaient en pierre. Lentement, la pince s’abattit vers lui, mais elle ne frappa que le rocher. Kano avait plongé, et aussitôt le mur d’eau se referma au-dessus de lui. C’était la première fois qu’il se retrouvait dans une telle obscurité. Aveugle, sourd, les vagues le secouaient tant qu’il ne savait plus où était le haut et le bas. Il sentit un choc, et son crâne résonna comme une cloche ; il avait été projeté contre une parois de pierre au fond de l’eau.

La lumière revint alors. Il voyait la tempête comme derrière une vitre. Il était toujours dans l’eau, mais autour de lui le courant était calme, et il arrivait à respirer comme sur la terre.
« Reprends ta place Kano. »

Une voix avait résonné derrière lui. Se retournant, il vit une grande mosaïque sur le rocher. Des carreaux blancs et bleus dessinaient une grande vague qui ressemblait à celle du monstre. Mais les eaux étaient beaucoup plus calmes, et la forme n’était pas la même. Il s’agissait d’un homme qui était le portrait exact de Kano. Au milieu de son torse on voyait un espace vide, sans carreaux.
« Dépêche-toi, il arrive ! dit à nouveau la voix. »
Derrière lui il vit le monstre qui fonçait dans sa direction à travers le courant. Son visage était marqué par la rage, mais son regard parlait d’une infinie solitude, d’un abandon trop long. L’énorme pince était toute proche, elle allait le déchiqueter d’un coup. Kano tendit alors la main vers le monstre, la posant sur son visage. Ce dernier s’arrêta, mais un lourd reproche habitait ses yeux, et il lança un regard dur vers la paroi. Instinctivement, Kano sorti de sa poche la pierre bleue et l’enfonça dans le trou de la mosaïque, où elle entra parfaitement. La pierre brilla d’un formidable éclat qui fit disparaître le monstre, et Kano sentit son corps se fondre dans les eaux.

Il se souvenait maintenant : il était l’océan, la force des vagues, la volonté du courant. La tempête se calma à son tour, et les environs se repeuplèrent. Un brouillard de petits poissons multicolores envahit la côte, avant de laisser la place à de plus gros spécimens. Même le corail se réveillait, quittant sa teinte grise pour se vêtir de toutes les couleurs possibles.

La joyeuse assemblée s’écarta soudain, et de gigantesques masses blanches firent leur apparition. Kano, l’esprit de l’océan, était de retour, et les poissons nuages venaient saluer leur maître. Leur puissante queue les propulsa vers la surface, et là, par le trou situé dans leur dos, ils expulsèrent une épaisse fumée blanche qui monta dans le ciel. Les nuages s’amassèrent jusqu’à couvrir l’horizon, puis se déchirèrent en une pluie qui dura des jours. Les rivières envahirent la mangrove, et les botokei des katoas y dérivèrent à nouveau. Les filets des pêcheurs étaient lourds de nourriture et, depuis ce jour, dans chaque case du village une idole représentant l’esprit des eaux avait trouvé sa place.
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