La morale est sauve by Molly59
Summary:

Angleterre, début 19ème. La belle comtesse Laura Whitecourt s'ennuie. Pour se distraire, elle décide de séduire un jeune musicien de naissance obscure. Mais son oncle, l'inquiétant Lord Dempster, s'intéresse lui aussi au jeune homme...


Categories: H/F, Romance, Historique, Tragique, drame, XIXe siècle Characters: Aucun
Avertissement: Violence psychologique
Langue: Français
Genre Narratif: Roman
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 1 Completed: Oui Word count: 2957 Read: 22088 Published: 28/11/2010 Updated: 24/05/2011

1. Caprice by Molly59

Caprice by Molly59
Je suis une femme comblée.

Ce soir, tout en me promenant dans les salons illuminés du manoir au bras du beau lord Huntington, je m'extasie une fois de plus sur la splendeur de ce qui m'environne.

Des regards nous suivent, emplis d'admiration et d'envie. On s'incline respectueusement sur notre passage et derrière nous, l'air bruit de mille chuchotements excités…
Oui, je suis une femme accomplie, une femme heureuse. Cette demeure appartient à mon époux, lord Edward Whitecourt, l'homme le plus riche et le plus craint du comté, et tous ces prestigieux invités sont là pour honorer notre nom.

Mon mari et moi formons un couple parfaitement assorti, irréprochable à tout point de vue. Toujours bien accordés, nous nous entendons à merveille pour gérer intelligemment notre patrimoine, mettre en valeur le domaine et organiser des réceptions si magnifiques que leur renommée surpasse celle des fêtes royales.

Plus important encore, Edward me laisse entière liberté de mener ma vie comme bon me semble. Si, de son côté, il collectionne les maîtresses, je ne suis pas en reste. Cependant, l'un comme l'autre, nous veillons à ne pas salir notre nom et garder sauve notre réputation.

Dans la salle de danse, j'aperçois toute la fine fleur de l’aristocratie locale. Bien conscient d’être l’un des plus riches partis du royaume, l’élégant John Durrant, âgé de vingt-et-un ans tout au plus, est en pleine conversation avec son meilleur ami, lui aussi de haute naissance et de belle prestance. Autour d'eux se bousculent et se pressent plusieurs jeunes filles, pauvres petites oies blanches cherchant par tous les moyens à attirer l'attention des jeunes gens qui, bien sûr, feignent l'indifférence.

Parmi elles se trouve la fille de mon cavalier, la coquette et stupide Mary Huntington. Je sais qu'elle espère épouser Durrant, et je crois savoir qu'il n'est pas opposé à cette union, mais je suis bien incapable de dire s'il est épris d'elle. Ces jeunes gens n'ont pas pour habitude d'exprimer leurs véritables sentiments, préférant se montrer déjà blasés à vingt ans…

Je ne sais si j’aurai moi-même un fils, mais en supposant que cela arrive un jour, j’aimerais lui donner une autre éducation. Les jeunes gens de la noblesse que je peux observer autour de moi, et dont la plupart me font d’ailleurs une cour assidue, ne constituent pas un modèle que je souhaiterais proposer à un enfant. À force de voir le moindre de leurs désirs se réaliser au prix d'un battement de cils ou d'un claquement de doigts, ils sont tous monstrueusement sûrs d’eux-mêmes et arrogants.

Sur ce point, mon époux n'est pas de mon avis et c'est un des rares sujets de discorde entre nous. Edward aime s’entourer de cette jeunesse insolente et dépensière, et ne voit dans ces comportements qu’une attitude normale pour de futurs membres de l’élite. Quoiqu'il en soit, nous nous accordons sur un point : nos enfants auront droit aux meilleurs précepteurs et à l’éducation la plus raffinée. À charge ensuite pour moi d’orienter leurs goûts vers moins de frivolité - et plus de sincérité...

Mon cavalier me conduit plus avant dans la salle de bal au parquet brillant. Avec un sourire charmeur, il me propose d'exécuter une contredanse à ses côtés, et j'accepte de bon cœur. Everett est amoureux de moi depuis longtemps, mais pour l'instant, je m'amuse à le faire languir. Il ne me plaît qu'à moitié. C'est un vieil ami d’Edward, il a dix ans de plus que moi, et malgré tous ses efforts pour paraître jeune, il n'est guère séduisant à mes yeux.

Mais comme c'est un homme important et qu'il mène une cour forcenée en me couvrant de cadeaux, je ne peux l'éconduire aussi facilement.

Il m'ennuie… Mon Dieu !... ma vie m'ennuie. Il y a un instant, je cherchais à me persuader moi-même que j'ai tout pour être une femme comblée. Je comprends soudain que je suis lasse de cet apparat, de cette pesante étiquette, de toute cette assemblée de flatteurs hypocrites aux visages si lourdement maquillés qu'on peine à reconnaître leurs traits sous la couche de fard qui les recouvre…

D'où me vient donc, ce soir, ce brusque désenchantement ? Mon destin n'est-il pas le plus merveilleux auquel une femme puisse aspirer ?

Nous dansons, et je ne laisse rien paraître de mes états d'âme. Je sens qu'Everett n'est pas le seul à me regarder avec des yeux pleins de désir. Beaucoup d'hommes ici aimeraient gagner les faveurs de la comtesse Laura Whitecourt. En passant près d'une des grandes glaces surplombant les cheminées, je vérifie la tenue de ma coiffure et j'inspecte rapidement mon visage. L'image que me renvoie le miroir me remplit de satisfaction. À vingt-sept ans, je crois pouvoir dire que je suis plus belle, plus jeune, plus élégante que toutes les demoiselles de dix-huit ans ici réunies.

Enchantée de me trouver si séduisante, je chasse mon inexplicable mélancolie et ris à une des plaisanteries légères de mon cavalier, secouant avec naturel les boucles blondes qui s'échappent de mon chignon savamment construit.

La musique m'emporte dans son tourbillon. Nous nous rapprochons de l'orchestre. Je regarde les musiciens, soudain étonnée de leur entrain et de la qualité de leur son. Je n'ai jamais été déçue par leurs prestations, mais ce soir, ils me paraissent particulièrement en forme.

Soudain, mon attention est retenue par l'un d'eux. Il s'agit d'un tout jeune homme que je n'ai jamais vu, ou que je n'avais pas remarqué jusqu'à présent. Il joue du violon aux côtés d'un grand garçon blond au visage rouge appartenant très certainement à la famille Garrett. Contrainte de tourner sur moi-même pour accompagner mon cavalier, je quitte des yeux le jeune violoniste, mais dès que l'occasion se présente, je me remets à l'observer.

Ses cheveux noirs, épais et quelque peu en désordre, encadrent un visage mince aux traits harmonieux. Il a la peau claire et pourtant légèrement mate, une de ces peaux qui, malgré leur pâleur, brunissent rapidement au soleil, une peau aussi lisse que celle d'un jeune homme issu de la noblesse. Tandis qu'il joue, les mouvements de ses bras, de ses mains et de ses doigts sont à la fois souples, nerveux et précis. Ses sourcils noirs, bien dessinés, sont froncés par la concentration.

Je le vois lever les yeux vers le chef, et là, mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Car si son visage gracieux avait capté mon attention, son regard extraordinaire me plonge dans un abîme de confusion. Il a les yeux les plus beaux qu'on puisse imaginer. Pourtant, de l’endroit où je me trouve, je ne puis en distinguer la couleur, mais leur forme et la lumière qui les habite me ravissent et m'envoûtent presque instantanément.

- Vous êtes bien songeuse, ma chère, susurre Huntington à mon oreille. Quelque chose vous a troublée ?

Je ne le savais pas si perspicace.

- Je trouve l'orchestre au mieux de sa forme, ce soir…, dis-je d'un ton insouciant en m'arrachant à regret à la contemplation du jeune musicien.

- Bah… Avec les honoraires que vous leur versez, ils n'ont guère de mérite. Reconnaissez que vous et votre époux êtes de merveilleux bienfaiteurs pour tous ces artistes qui, sans vous, traîneraient dans le ruisseau.

- Sans doute, sans doute… Mais nous ne pouvons, avec notre seul argent, insuffler en eux plus de talent qu'ils n'en ont par nature.

- Vous avez la chance de profiter des services de Lewis Garrett. Ses fils sont tous des musiciens de qualité, mais j'ai entendu dire qu'ils pouvaient être d'un tempérament capricieux ?

- Je laisse au Comte la gestion de ces contingences… D'ailleurs, ce n'est pas lui qui s'en occupe directement, mais notre intendant, Mr Denver. Je le soupçonne d'être un peu trop réticent à dénouer les cordons de la bourse. Si nous voulons conserver à nos côtés des musiciens aussi brillants que la famille Garrett, il nous faut les soigner.

Huntington part d'un petit rire sceptique.

- Heureusement que ce n'est pas vous qui êtes chargée d'administrer votre patrimoine, ma chère. Avec vos idées généreuses, vous auriez vite fait de dilapider toute votre fortune !

- Mais non, qu'allez vous penser là, mon ami ? Je ne suis nullement dépensière ! Seul le service de la musique pourrait m'entraîner à commettre quelques écarts ! Je reconnais avoir un faible pour cet Art, et une certaine admiration pour ceux qui le servent avec génie…

J'ai fini ma phrase à mi-voix, et je ne pense pas que Huntington l'ait entendue. Entre temps, la danse s'est terminée, et les musiciens prennent une pause bien méritée. Cela fait trois heures qu'ils jouent sans interruption. La plupart d'entre eux se lèvent, baillent et s'étirent plus ou moins discrètement avant de s'emparer des verres ou des chopes que leur tendent les valets.

Everett tente de m'entraîner en direction du buffet, mais je prétexte une fatigue passagère et je me laisse tomber dans un fauteuil. De là, j'ai une vue dégagée sur le grand salon et le groupe de musiciens en particulier. Pour me débarrasser de mon partenaire, je lui demande de m'apporter une coupe de champagne. Désireux de me plaire, il s'éloigne aussitôt sans discuter.

Je cherche des yeux le jeune violoniste, et je ne tarde pas à le repérer à nouveau. Il se tient debout non loin de l'estrade, en pleine discussion avec deux des frères Garrett. Tous trois ont à la main une chope bien pleine.

Au cours des heures précédentes, échauffés par l'effort, les musiciens ont tout naturellement retiré leurs vestes et le garçon ne porte qu'un gilet et une simple chemise blanche au dessus de sa culotte ajustée. Il est de taille moyenne, plus petit que son immense camarade blond. Son corps me semble parfait, à la fois mince, vigoureux et joliment proportionné. Il rit, et de là où je me trouve, je devine des dents très blanches, une expression à la fois gaie et vaguement rêveuse.

J'aimerais entendre le son de sa voix et surtout, surtout, voir ses yeux de plus près.

Mais qu'est-ce qui me prend ? Pourquoi ce garçon si jeune - et d’obscure extraction qui plus est - captive-t-il ainsi mon attention ?

J'ai toujours admiré les beaux visages, de même que j'apprécie les œuvres d'art, les paysages splendides, les vers des poètes, la musique qui me fait vibrer d'enthousiasme ou fondre de tristesse. Je suis à la fois une esthète et une personne sensible, n'en déplaise à ceux qui voient en moi un monstre de froideur. Il est vrai que je dissimule habilement mes états d'âme derrière un masque souvent neutre, parfois glacial. Pour inspirer le respect, une personne de mon rang se doit d'impressionner son entourage par sa fermeté et ne peut laisser transparaître une quelconque faiblesse.

Toujours très empressé, Everett m'a déjà rejointe, porteur d'une coupe de champagne. Je m'en saisis, le remerciant d'un signe de tête. Il faut que je trouve un moyen de me débarrasser de lui. Non loin du groupe de musiciens, j'ai aperçu deux de mes amies en compagnie de ma sœur, la perfide Elizabeth. À en juger par leurs airs de conspiratrices, elles sont très certainement toutes trois en train de médire de la compagnie en général, et de moi en particulier.

Je confie à Huntington que s'il n'y voit pas d'inconvénient, j'aimerais aller les retrouver. Mais au lieu de partir à la recherche de ses propres amis et de me laisser tranquille, il prend mon bras et m'accompagne jusqu'à elles.

En me voyant approcher, elles se recomposent une expression beaucoup plus sérieuse et s'extasient hypocritement sur la beauté de ma tenue et de mon teint. Je pose à l'une d'elles une question sur sa robe et son couturier, devinant qu'elle sera intarissable sur ce chapitre et que j'aurai ainsi la paix pendant quelques minutes. En me plaçant du bon côté, je puis jeter - l'air de rien - quelques coups d'œil en direction des musiciens maintenant tout proches.

Le jeune violoniste brun est sur le point de vider le contenu de sa chope. Un de ses camarades lui tape familièrement sur l'épaule. Je les entends échanger quelques propos enjoués, mais je ne parviens pas à isoler le timbre de voix du garçon au milieu du brouhaha ambiant. Lewis Garrett est resté assis et finit de boire un verre de vin. Mais le voici qui se lève et frappe le pupitre de sa baguette, battant le rappel de ses troupes. Les musiciens cherchent autour d'eux un plateau sur lequel déposer leurs chopes.

C'est alors que le jeune violoniste passe tout près de moi, et j'en profite pour accrocher son regard, plongeant mes yeux dans les siens.

L'échange ne dure qu'une demi-seconde. Je me détourne, répondant distraitement à une question de l'odieuse Rosalinda. Bien sûr, je n'ai rien laissé voir de mon trouble, et la conversation suit son cours, tandis que les premiers accords retentissent à nouveau dans mon dos.

Le garçon possède les plus beaux yeux qu'on puisse concevoir, d’un brun clair, presque doré. Mais si moi, j'ai reçu son regard comme on reçoit un coup de poing, lui m'a croisée sans me voir. Certes, il ne sait probablement même pas qui je suis. Cependant, ma beauté aurait dû retenir son attention. Et ce constat amer fait naître en moi un sentiment diffus, mélange de déception et d'humiliation.

Je suis en plein désarroi. J'ai toujours pu obtenir tout ce que je désirais. Depuis que j'ai quinze ans, les hommes se pressent à mes pieds et je n'ai eu qu'à choisir parmi eux celui qui me plaisait le plus… Une fois lassée, je changeais d'amant, et personne ne semblait s'en offusquer. Je n'ai pas honte de dire que j'ai séduit des hommes de cinquante ans et d'autres qui n'en avaient pas dix-huit.

Ce soir, je prends soudain conscience d'une chose révoltante : je suis certes une dévoreuse d'hommes, mais seul l'accès à ceux qui sont du même monde que moi m'est autorisé. Ce garçon si charmant n'évolue pas dans ma sphère. Je n'ai guère d'espoir de pouvoir un jour l'approcher.

Pourtant Edward, quant à lui, ne se gêne nullement pour mettre dans son lit les soubrettes ou les filles de cuisine qu'il trouve à son goût. De mon côté, il ne m'est jamais venu à l'idée de m'intéresser à un valet ou à un de nos inférieurs, mais je sais pertinemment que si l'envie m'en prenait, la chose ferait scandale. C'est toute la différence entre la condition d'un comte et celle d'une comtesse…

Ce jeune musicien… J'aimerais connaître son nom, mais même cette envie simple et innocente paraît difficile à satisfaire. Montrer de l'intérêt pour lui risque de me faire passer pour étrange, voire suspecte. Le monde des musiciens m'est inconnu. Je n'ai jamais frayé avec ces gens-là, sauf avec Lewis Garrett, cet homme si débonnaire et indulgent qui m'a donné des cours de pianoforte durant de longues années, et que j'ai honteusement maltraité, je le confesse maintenant à regret.

D'ailleurs, j'y pense… ce brave homme n'est certainement pas rancunier. Peut-être pourrais-je, grâce à lui, en apprendre plus sur ce mystérieux petit nouveau ? Et, qui sait, trouver un moyen d'entrer en contact avec lui ?

Comme une enfant, j'éprouve soudain une sourde jalousie à l'encontre de ceux qui côtoient librement ce jeune violoniste, ceux qui mangent avec lui, font de la musique en sa compagnie, reçoivent ses sourires, caressent ses cheveux, le serrent dans leurs bras…

Ces pensées m'occupent l'esprit tandis que nous reprenons la danse. Je suis toujours au bras d'Everett Huntington, l'homme me promène victorieusement comme on exhibe un trophée de chasse. J'ai plaqué sur mon visage un sourire faux, mais soudain, cette comédie m'insupporte. Je n'ai qu'une envie : envoyer balader ce courtisan servile.

Si je n'écoutais que mes désirs, j'irais demander au vieux Garrett de faire exécuter à son ensemble, pour moi seule, une symphonie de Mozart. J'irais m'asseoir face aux musiciens, je les écouterais avidement et je boirais des yeux l'un d'entre eux en particulier. Ensuite, j'inviterais le jeune homme à venir me parler. Et là… eh bien, nous ferions connaissance, et plus si affinités...

Moi qui croyais être libre, je m'aperçois que je ne suis qu'une esclave. Enchaînée par un ordre social, tenue par ma condition de femme. Prisonnière de la bienséance et du qu'en dira-t-on.

Eh bien non, je refuse d'accepter cet état de fait ! Ce que je désire, je continuerai à l'obtenir, quoiqu'il en coûte à ma réputation. Même s'il me faut recourir pour cela à l'intrigue et à la ruse.

Ma vie a-t-elle ainsi quelque chance de devenir enfin un peu plus intéressante ?
End Notes:
J'aimerais avoir votre avis sur ce premier chapitre... Merci !
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