L'obscurité de nos choix by Lyssa7
Summary:

Libre de droits 

 

“L'homme est fait de choix et de circonstances. Personne n’a de pouvoir sur les circonstances, mais chacun en a sur ses choix.”

Eric-Emmanuel Schmitt

 

Projet : Le labyrinthe fou - L'inconscient qui choisit 


Categories: Tragique, Société Characters: Aucun
Avertissement: Contrainte (chantage, viol...), Discrimination (racisme, sexisme, homophobie, xénophobie), Violence physique
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Le labyrinthe de l'inconscient
Chapters: 4 Completed: Non Word count: 6066 Read: 3849 Published: 06/03/2018 Updated: 09/04/2019
Story Notes:

Ce recueil contient des bonus à mon original "Les poings serrés". Quelques missing-moments, des choix compliqués, des moments de doutes et des circonstances difficiles. 

Il n'est pas nécessaire de lire le roman pour comprendre car ces parties peuvent être comprises indépendamment. 

1. Tous les mêmes by Lyssa7

2. Toujours tout droit by Lyssa7

3. Rouge carmin by Lyssa7

4. Le placard by Lyssa7

Tous les mêmes by Lyssa7
Author's Notes:

Ce premier bonus retrace un moment de la vie d'un de mes deux personnages, Eric Sullivan, avant qu'il ne soit muté au commissariat de Harlem. Je préviens qu'il n'est pas quelqu'un de très sympathique ou de très attachant, un brin misogyne et alcoolique. 

Pour les premières contraintes, j'ai choisi d'entrer dans la forêt :

Si vous vous enfoncez dans la forêt : la vie intérieure de votre personnage le rattrape. Il se questionne sur son passé, les choix et les décisions qu'il a pris dans sa vie. Sont-ils en accord avec ses convictions ?

Si vous vous perdez dans la forêt : votre personnage est en train de vivre une période difficile ou de réaliser des projets qui lui demandent de nombreux efforts et investissements.

 

 

10 avril 1972 – Cabinet du Docteur Margaret Smith – Times Square

Ça fait presque quinze minutes qu’il est assis là. Sur une chaise inconfortable à regarder défiler les secondes et les minutes sur l’horloge de la salle d’attente. A sa droite, un tas de magazines, pour la plupart féminins, sont posés sur une petite table pour faire patienter le commun des mortels. Eric lorgne sur ces torchons avec dégoût et tape du pied sur le carrelage impeccablement ciré, signe que la moutarde commence légèrement à lui monter au nez. La bonne femme est en retard, pense-t-il rageusement en fixant la porte dans le fond de la pièce qui reste hermétiquement close.

Eric Sullivan, flic de son état, est un petit brun fluet, au front bombé d’où perlent régulièrement des gouttes de sueur, aux petits yeux bleus profondément enfoncés dans leurs orbites et au pli des lèvres amer. Il vient de prendre ses trente ans mais on lui en donne dix de plus. En le voyant, on songe immédiatement que ce n’est pas le genre de type avec qui on aimerait travailler ou boire un verre. Il est encore moins l’homme qu’on rêverait d’épouser. C’est tout juste si on oserait penser à l’avoir pour ami. Lorsqu’il ouvre la bouche, on se dit tout de suite qu’on n’en voudrait même pas dans notre éventail de lointaines connaissances.

« Fais chier… Elles sont vraiment bonnes à rien ces gonzesses ! grogne-t-il dans le soupçon de barbe qu’il porte en collier. Être à l’heure, c’est trop demandé ? »

Eric, c’est une grande gueule qui l’ouvre régulièrement pour ne rien dire d’intéressant. Ses paroles sont le plus souvent insultantes et brutales, surtout envers les femmes. Surtout depuis le départ de la sienne avec sa gamine. Tout ce qu’il a trouvé pour aller mieux, c’est une flasque de whisky qu’il planque dans la boîte à gants de la bagnole. Fallait bien que ça lui retombe dessus un jour ou l’autre. Son supérieur lui a laissé le choix – le psy ou la porte – c’est pour ça qu’il est ici. Son job, c’est la seule chose qui le maintient en vie.

 



« Veuillez vous allonger sur le divan, je vous prie. »

Eric Sullivan retient un rictus et les pensées vulgaires qui imprègnent son esprit pour se parer de son plus beau sourire. La psy ne lui rend pas, elle semble imperturbable avec ses lunettes à montures d’écaille et son tailleur chic. La même dégaine strict, la même rengaine hypocrite que sa propre femme. Cul serré, pense-t-il à défaut de le dire. S’il fait le con maintenant, cette gonzesse informera son supérieur hiérarchique et il sera purement et simplement viré du commissariat où il exerce dans le centre de New York.

Le calme du cabinet, les fauteuils en cuir brun et les dossiers proprement rangés lui donnent sacrément envie de tout foutre en l’air. Pour faire un tri, se dit-il ironiquement. Il ferme les yeux, se masse les tempes et tente d’oublier que son existence part en vrille au point qu’on lui a imposé de venir ici. De son point de vue, tout ce baratin sur l’inconscient et le conscient ne sont qu’un pur ramassis de conneries. Il se traîne jusqu’au divan d’un pas lent et se laisse tomber dessus dans un grognement de frustration.

« Donc… on commence par quoi ? demande-t-il en considérant la psy qui s’assied face à lui, les jambes croisées, munie d’un carnet de notes et d’un stylo plume.
— Prenez votre temps. Familiarisez-vous avec les lieux. Refaites le point sur vous-même et ce qui vous amène aujourd’hui », répond-elle si doucement si bien qu’il doit tendre l’oreille pour la comprendre.

Eric n’a jamais aimé les personnes qui utilisent ce ton avec lui, comme si elle s’adressait à un gosse attardé ou un adolescent inconscient, une sorte de déchet de la société qu’on essaye de raisonner pour le remettre sur le droit chemin. Sa mère usait et abusait de ce genre de formules toutes faites, sa femme aussi. Il fronce les sourcils et lui lance un coup d’œil meurtrier. Il n’est plus un gamin qu’on doit punir au moindre faux pas et le parfum du mobilier, une odeur âcre de bois, lui renvoie en pleine figure toutes ces années à se taire, à se laisser marcher dessus comme on le ferait sur un vulgaire paillasson. Elle l’observe par-dessus ses lunettes et marque quelque chose sur son carnet.

« Vous êtes douée pour tirer des conclusions hâtives, Docteur Smith, ironise-t-il d’un ton acerbe.
— Ce ne sont pas des conclusions, ce sont des suppositions, réplique-t-elle calmement.
— C’est ça ! marmonne-t-il. Si je cligne des yeux, vous en dites quoi ? »

Elle ne relève pas la provocation. Sullivan fulmine sur son divan. Depuis qu’il a compris que sa femme le trompait, il se met en colère pour un rien, pour un tout. C’est encore pire depuis qu’il a reçu le dossier demandant le divorce, quinze jours après le départ de sa femme avec leur fille. Sa petite chérie, peut-être bien que c’est pour elle qu’il est ici, peut-être que Lara mérite qu’il s’attarde sur cette brève lueur d’espoir même s’il n’y croit pas plus que ça. Presque un mois qu’il n’a plus de nouvelles. Presque un mois qu’il s’enfonce un peu plus chaque jour dans les affres de l’alcool. Dix jours que son collègue a prévenu le commissaire afin de le suspendre de ses fonctions. Connard de flic intègre, songe Sullivan avec amertume. Son supérieur l’a prévenu, s’il effectue ses séances comme prévu, il réintégrera la police. Seulement, il sera muté ailleurs. A Harlem, lui a-t-on précisé du bout des lèvres. Eric a voulu contester mais l’autre a levé la main en disant que c’était ça, ou rien.

« Vous savez quoi ? Je m’en fous de ce que vous pensez ou de ce qu’ils pensent tous. J’en ai rien à foutre du jugement des gens, ils peuvent bien se le mettre au cul leur avis, finit-il par dire en levant les yeux vers le plafond d’une blancheur immaculée. J’ai rien à prouver à personne, moi.
— Pourquoi être venu dans ce cas ? Ressentez-vous le besoin de vous confier à quelqu’un ?
— Le besoin de me confier ? fait-il, sarcastique. On m’a forcé à foutre les pieds dans votre satané cabinet. D’ailleurs, vous m’écoutez parce que vous êtes payée une sacrée belle somme pour ça, pas vrai ? »

Le Docteur Smith ne cherche pas à nier cette réalité. Son visage aux traits trop forts pour être harmonieux n’exprime pas la moindre émotion. Elle ne doit pas être mariée sinon elle resterait bien sagement à la maison comme devraient le faire toutes les femmes et ne se serait pas mis en tête de remettre de l’ordre dans l’esprit des hommes. Si elle le fait, c’est sans doute pour l’argent. Vénale et fausse, comme cette garce, pense Eric en esquissant une grimace. Cette garce. C’est comme ça qu’il appelle sa femme depuis qu’elle s’est barrée avec un homme qui gagnait mieux sa vie que lui. Le type avait monté sa propre entreprise et commençait à obtenir des bénéfices florissants. Rien à voir avec les revenus d’un flic en somme.

« Vous êtes toutes pareilles, dit-il en se tournant vers elle. Y a que le fric qui vous intéresse. Si j’avais continué à lui donner le train de vie qu’elle voulait, elle serait restée. Elle aurait pu s’acheter le même genre de tailleur que vous, elle aurait pu entretenir cette superficialité et se gaver de convenances et de conversation sirupeuses à gerber. Seulement, elle a fini par comprendre que l’héritage de mes parents ne couvraient plus ses dépenses et elle a filé. Elle a pris notre fille et elle m’a laissé les dettes.
— Selon vous, tout est de la faute de votre femme ?
— De qui d’autre ? C’est de la mienne peut-être ?! »

Le silence de la psychologue est éloquent. Eric Sullivan aimerait lui cracher au visage pour cette insinuation mesquine mais il se tait. Pour la première fois depuis longtemps, il réfléchit à ce qu’il en est et à ce qu’il a pu faire pour en arriver là. Un flic. Dans un cabinet de psy. Seul et alcoolique. Un véritable cliché sur pattes. Un sourire sardonique étire ses lèvres fines et gercées.

« La mienne, bien sûr. Vous savez que vous êtes une mauvaise psy ? Vous n’êtes pas censée me guérir de mes idées noires plutôt que de m’en apporter de nouvelles ? Enfin, je sais pas, je dis ça mais je dis rien, hein.
— Ces séances sont faites pour vous amener à réfléchir sur vous-même, Mr Sullivan. Je ne suis pas là pour vous juger, répond-elle.
— C’est ce qu’ils disent tous.
— De qui parlez-vous ?
— Tout le monde. Mon chef, mes collègues, mon ex-femme… Tout le monde, je vous dis. La vérité, c’est qu’ils mentent tous autant qu’ils sont. Le moindre geste, la moindre parole est passée au crible, à chaque seconde de votre existence.
— C’est ce que vous pensez ?
— C’est ce que je sais, c’est une sacrée nuance. »

Elle reprend son stylo-plume et note quatre ou cinq phrases sur son calepin. Sullivan ferme les yeux. Il revoit défiler les dix années qu’il a passées aux côtés de sa femme, les quatre ans à voir grandir sa fille. Tout ça a disparu, bel et bien envolé, et il se retrouve là avec des dettes par-dessus la jambe et sa flasque de whisky. Une épave. Le chef a sûrement raison de vouloir l’envoyer à Harlem. Avec les gens de son espèce. Les loques humaines. Son visage est déformé par un sourire triste, une sorte de cicatrice mouvante. Eric attend patiemment qu’elle relève les yeux sur lui.

« J’ai plus rien à dire maintenant, fait-il dans un murmure inaudible. Je viendrais chaque semaine ici comme on me l’a ordonné, mais je ne parlerais plus. Vous avez qu’à marquer que je suis qu’un pauvre type qui devrait se refaire une santé dans le ghetto. Ouais, ça me ferait voir autre chose, tiens. »

Le Docteur Smith ne tentera rien de plus pour le faire parler ce jour-là, ni les semaines suivantes. Elle fera parvenir à son supérieur ses analyses vantant un changement d’horizon salvateur. Elle sait sans doute que Sullivan ne cédera pas un pouce de terrain. Quelque part, elle le comprend. Ou peut-être bien qu’il avait raison. Y a que le fric qui les intéresse, les gonzesses. Une garce comme les autres. Comme tout le monde. Tous les mêmes.

Toujours tout droit by Lyssa7
Author's Notes:

Bonjour !

Cette fois-ci, nous entrons dans la tête de Raul Porter alias Da Vinco dans "Les poings serrés" , futur chef de gang, vivant dans le quartier de Harlem depuis sa plus "tendre" enfance et âgé de quatorze ans dans ce texte. Si vous pensiez que Sullivan était détestable et que le ton était peut-être un peu rude, celui-ci (à mes yeux) le dépasse largement.

J'ai suivi les contraintes imposées par Fleur d'Epine. ;) (Au passage, je réponds à ton commentaire le plus vite possible et te remercie pour ta magnifique review. Je remercie également MelHP7 et Drusila pour leurs commentaires sur le premier texte.)

 

Cependant, vous verrez dans ce texte que Raul a énormément de mal à laisser son passé derrière lui et ne fonce vers l'avenir que pour régler les évènements du passé. Il tente également de ne pas se laisser aller aux réflexions mais, malgré tout, il en est incapable. C'est, de mon point de vue, une véritable fuite en avant.

 

15 juin 1962 – Route Nationale 56 — Ohio

Ses mains tremblent sur le volant alors que son pied écrase la pédale d’accélération. Les phares éclairent à peine la Nationale 56 qui défile sous ses prunelles sombres. Les arbres semblent se tordre dans tous les sens comme pour le désigner de leurs branches accusatrices. Il ricane un peu, se donne un genre pendant quelques secondes, histoire de tenir le coup et de camoufler ses failles, mais le cadavre dans le coffre de la bagnole se fout royalement de ses petites combines pour garder la face. Quant à lui-même, son regard vide et presque mort planqué sous d’épais sourcils noirs ne le trompe pas. Ce n’est qu’un gosse pourtant, son allure chétive et ses vêtements, trop grands pour lui, le trahissent. Raul Porter n’a que quatorze ans.

Quatorze ans de violence dans le quartier où il a grandi, autant dire que ce n’est plus un enfant. Quatorze ans de rats qui grouillent entre les ordures, de drogue distribuée à l’angle de la rue, de putes qui racolent n’importe qui même les plus jeunes, de coups qui pleuvent si on marche un peu trop sur les plate-bandes des gangs. Il en sait quelque chose. A cinq ans, il a vu son père mourir en plein milieu d’une rue passante, un couteau planté dans le ventre, pour avoir refusé de leur donner la moitié des recettes de la petite épicerie, pour les avoir défiés. A Harlem, on obéit ou on crève et seuls les plus forts survivent. Les plus justes, les plus honnêtes, tombent les premiers et ne laissent rien derrière eux à part quelques souvenirs brisés et un tas de dettes.

Le destin vient de refermer sa gueule monstrueuse et béante sur son passé, de planter ses crocs acérés dans sa poitrine. Pas la moindre possibilité de retour en arrière. Le fil rouillé de son existence, à peine ténu par des liens fragiles, vient de se rompre pour le pousser en avant. Sa mère est morte, emportant avec elle les restes de son enfance et ne lui laissant rien d’autre que le goût âpre de la vengeance. S’il avait eu du cran pour buter l’autre avant qu’il ne la brise, peut-être qu’elle serait encore en vie. Cette rage sourde et insatiable qui ne cesse de gronder, de lui dévorer et brûler les entrailles, il ne parvient plus ni à la maîtriser ni à l’éteindre. Elle le consume entièrement, le guide sur cette route qui paraît ne plus avoir de fin. Au moins, aucune chance de tomber sur des flics ici. La route est trop sinueuse, peu éclairée, ils ne s’y risqueraient pas, encore moins pour chercher ce fumier de Warrioll qui gît à l’arrière de sa caisse. Ils sont trop loin de Harlem, Raul a roulé toute la nuit dans la vieille bagnole que lui a prêté Derek, un de ses copains.

Le garçon serre les dents et sa respiration devient erratique, frénétique. Il ne doit plus reculer. Il ne doit pas s’arrêter. Surtout pas. Il doit continuer. Ne pas penser. Ne surtout pas penser à ce qu’il laisse dans la maison décrépie de son enfance. Damian va bien, il saura se débrouiller sans lui, c’est certain. Il lui a appris à encaisser, l’a protégé du mieux qu’il pouvait. Raul est l’aîné, c’est son rôle. Et, à présent qu’ils ne sont plus que tous les deux, il va devoir assumer leur avenir, se bâtir une nouvelle réputation, grimper les échelons parmi les membres de gang les plus puissants de Harlem. La violence par la violence, c’est tout ce qu’on lui a appris. Le sang par le sang. S’il veut se sentir libre et respecté, il doit prendre le pouvoir et imposer un règne de terreur. La loi du plus fort. C’est aussi simple que ça. Aussi simple que cette règle qu’il a transmise à Damian en recouvrant le corps du flic d’une couverture brune et élimée : « Un seul coup assené aux tiens en vaut cent ; A partir de ce moment, tu as un droit de vie et de mort sur le fou qui a osé les toucher. »

Warrioll était le premier obstacle. Il l’a abattu froidement, de deux balles dans le dos. Il n’a pas eu le temps de comprendre, il a passé la porte d’entrée en terrain conquis, un sourire vicieux aux lèvres ; il a murmuré quelques mots à son frère sur un ton léger, se moquant des conséquences de ses actes, se réjouissant de la mort d’une mère devant ses fils. Raul s’est avancé silencieusement et il a levé le pistolet automatique que Gareth Cooper, le fils du voisin, lui avait filé. Un geste, un seul, et l’autre rendrait l’âme sur le sol de leur salon, face contre terre. Son frère s’est raidi en voyant la lueur meurtrière dans ses yeux mais il n’a rien dit, et Raul a tiré. Deux fois. Un râle, et son adversaire s’est effondré. Depuis le temps que Raul attendait ça. A chaque fois que ce salopard de flic allongeait sa mère de force sur le canapé en prônant son insigne, à chaque fois qu’il enlevait sa ceinture pour le battre s’il l’ouvrait un peu trop, à chaque fois que Damian devait se cacher sous le lit, le radio-cassette sur les oreilles pour ne plus entendre les hurlements. Deux balles dans le dos, ce n’est pas assez cher payé pour tout ce que Warrioll a fait subir à sa famille. Ce ne sera jamais assez.


— Là où je t’emmène, on te retrouvera jamais, fait-il à voix haute en glissant un œil mauvais vers le coffre. Je vais t’enterrer comme un chien, sale enflure, et ma mère aura une tombe magnifique garnie de fleurs blanches juste derrière l’église. Toi, t’auras que de la terre et des vers et on oubliera ton existence. De toute façon, personne te regrettera. Et tu sais quoi ? T’as de la chance, Warrioll. Si j’avais l’occasion de te buter une seconde fois, je te saignerais jusqu’à l’os. Je te regarderais droit dans les yeux pour le plaisir de te voir crever à petits feux… L’erreur du débutant, mec, faut pas m’en vouloir !

 

Ses mains cessent brusquement de trembler, ses doigts se resserrent sur le volant, et une lueur pourpre passe dans ses prunelles sombres. Il doit continuer. Toujours tout droit. Warrioll n’est rien d’autre qu’une pierre sur son chemin, un caillou dans sa chaussure. Il doit les éradiquer, les éliminer jusqu’au dernier, pour pouvoir avancer.


— Tu ne seras pas le seul à payer, Warrioll. Tu n’es que le premier sur ma liste.


Raul n’est plus le lâche qu’il a été durant toutes ses années où sa mère subissait les perversions de son bourreau, il n’est plus le petit garçon qui a couru vers son père agonisant pour le supplier de ne pas l’abandonner. Il n’est plus ce gosse depuis longtemps, mais c’est à cet instant précis que naît le monstre, le futur chef de gang sans remords ni pitié. La brute épaisse que tout Harlem craindra et respectera sous le nom de Da Vinco à peine un an plus tard, en 1963, à l’âge de quinze ans.

Rouge carmin by Lyssa7
Author's Notes:

Bonjour/Bonsoir !

Dans ce chapitre, je vous emmène avec moi au lycée de Harlem, Harriet Tubmam, dans les années 60 (le 5 avril 1966 plus précisément), 4 ans après le meurtre de Warriol par Raul dans le précédent texte de ce recueil et six avant la mutation de Sullivan à Harlem. Le futur collègue de ce dernier dans "Les poings serrés", Damian Porter, est âgé de presque dix-sept ans et se retrouve confronté à un mur en ce qui concerne son avenir.

Je pense que les nouvelles de ce recueil se comprennent indépendamment du roman (du moins, je l'espère !), il n'est donc pas nécessaire de l'avoir lu auparavant. Ces petites informations ne sont présentes que pour vous donner un peu plus de contexte.

En ce qui concerne les contraintes de ce chapitre, Fleur nous a demandé de nous référer à une couleur. J'ai choisi... (roulements de tambour) le rouge ! Et voici les consignes que je devais suivre : 

 

J'espère que vous apprécierez ce texte comme j'ai aimé l'écrire. Bonne lecture !

Lyssa.

5 avril 1966 – Lycée Harriet Tubmam – Harlem

 

Putain, elle est belle.

Elle est belle, la cigarette aux lèvres, sa jupe à froufrous légèrement remontée sur ses cuisses hâlées, ses grands yeux verts le fixant sans aucune gêne, sa bouche pulpeuse et trop maquillée formant des ronds de fumée. Et elle le sait. C’est peut-être ça le pire. Elle lui jette à la gueule sa foutue beauté justement à l’instant précis où il comprend qu’elle n’est plus à lui et qu’elle appartient à un autre. Bordel, songe Damian Porter avec rage.

Adossée contre l’un des murs du lycée, la jambe repliée dans une attitude de starlette des bas quartiers, elle semble le narguer. Peut-être bien qu’il le mérite. Ça fait presque deux mois qu’elle l’évite sans arrêt, qu’elle se cherche des excuses pour ne plus le voir. Deux mois qu’elle se tape son frère dans son dos. Elle ne se cache même pas. Comme si elle attendait qu’il la largue pour ne pas avoir à le faire. Il en a eu assez et il a fini par se décider. Elle a ri en le voyant arriver. Il a vu rouge. Du même rouge carmin que celui du décolleté qu’elle porte. Du même rouge vif que le sang étranger qui macule encore son t-shirt. Il l’a entraînée plus loin, sans lui laisser le choix. Elle a résisté un peu, pour se faire désirer ou pour faire la belle devant ses copines, et puis elle l’a suivi dans un endroit plus tranquille.

Un renfoncement où certains élèves fument leurs spliffs, où quelques-uns se piquent à l’héroïne, où d’autres encore baisent pendant les pauses. Une dizaine de seringues côtoient des préservatifs usagés près des bennes à ordures. Ce n’est franchement pas le lieu idéal pour ce genre de conversation mais ils s’en contenteront. Ils y vivent tous les jours, ils n’y font même plus attention.

Carmen De Prado expire une bouffée de sa clope avant de pousser un profond et long soupir condescendant. Elle a changé ces dernières années. Elle n’est plus la jolie petite fille aux couettes brunes qui lui confiait tous ses secrets. La vie dans ce quartier l’a transformée. C’est toujours comme ça ici. Lui non plus n’est plus le garçon qui voulait sauver le monde. C’est sans doute ce qui le met autant en colère. Ce sentiment de gâchis qui le consume, qui lui brûle les entrailles. Cette sensation d’être pris au piège, enfermé dans une cage. Une cage sans barreaux dans laquelle les prisonniers sont assez cons pour se bouffer entre eux. Il est incapable de s’enfuir. Incapable de mettre fin à cette relation malsaine, passionnelle, qui lui pompe toute son énergie. Incapable de se barrer du gang. Incapable de l’éloigner de toute cette merde.

C’est trop tard maintenant. Elle est à un autre. Elle est à Raul. Elle est à Da Vinco. L’un est son frère, l’autre est le chef de gang qui règne depuis plus de trois ans sur Harlem, les deux sont le même mec. Damian respecte et craint les deux faces de son aîné pour des raisons à la fois similaires et différentes. Et il a perdu. Et elle a cédé. Il n’est qu’un lâche. Ce n’est qu’une traîtresse. Son parfum aux effluves de coquelicot lui donne la nausée. C’est pourtant l’un des petits détails qu’il aimait chez elle, à s’en faire tourner la tête, à s’en donner des crampes d’estomac. Le même effet qu’un joint au bout du compte, pense-t-il en sortant un cône de sa poche de jean. Elle lâche un second soupir, se donne quelques secondes avant de se jeter dans le vide.


— Je suis désolée. Nous deux, ça ne fonctionne pas. Ça ne fonctionne plus.
— Et c’est tout ? C’est tout ce qui te vient à l’esprit ? Je mérite pas mieux que ça ?
— Ne rends pas les choses plus compliquées, tu veux bien ?
— Tu te fous de ma gueule, Carmen ? Merde, tu te rends compte de ce que tu fais au moins ?


Le sang pulse dans ses veines, il peut le sentir courir dans chacune de ses artères. Sa mâchoire se contracte et ses poings se serrent jusqu’à ce que ses jointures en blanchissent. La dope en est broyée entre ses doigts. Il implose en silence et tout son être se révolte intérieurement. Carmen semble le comprendre et pose une main sur son épaule. Doucement et avec méfiance. Comme s’il allait lui sauter à la gorge. Elle est trop abîmée la jolie poupée, trop cassée pour se rappeler qu’il ne lui fera jamais de mal. Pas à elle. Elle esquisse un léger mouvement de recul et sa main retombe.


— Je suis en sécurité avec Raul, avoue-t-elle sans le lâcher du regard.
— Et pas avec moi ?
— On sait tous les deux que tu voudras te barrer, Damian. Dès que tu pourras. Et moi dans tout ça ?
— Je t’emmènerais, murmure-t-il, le coeur au bord des lèvres.
— Tu ne le feras pas. Et tu sais pourquoi ? Parce que c’est juste un joli rêve, et que la réalité est toujours plus forte, plus dure, que toutes les conneries qu’on peut inventer pour se réconforter. Et même si on partait d’ici, ce serait pour faire quoi ? Pour aller où ? conclut-elle dans un ricanement amer.


Le rythme cardiaque de Damian s’accélère même s’il sait parfaitement que ce n’est qu’un espoir vain, éphémère. Il peut le lire dans ses grands yeux verts. La lueur d’innocence d’autrefois s’est calcinée depuis bien longtemps dans les flammes de l’enfer. Pourtant, il ne peut s’empêcher de lui répondre. Une infime parcelle de lui croit encore qu’il peut la convaincre. Une infime partie de son âme est encore ce petit garçon qui rêvait de devenir un héros. Un justicier. La voix de l’enfant qu’il était résonne au fond de son coeur. Comme un adieu. « Plus tard, je combattrais les méchants. » Il n’y a plus rien à combattre ici, à part lui-même.


— Loin. Le plus loin possible.


Carmen éclate d’un rire froid. Sa bouche se tord dans une moue moqueuse tandis qu’elle écrase sa clope d’un coup de talon. Et elle en fait de même avec son coeur.


— Et on laisserait tout derrière nous ? Raul, Gareth, ma sœur et tous les autres ? On les laisserait crever ? Tu veux partir, Damian ? Vas-y pars, mais moi je reste.
— Tu voulais…
— Devenir célèbre ? Je te l’ai dit, c’était qu’un putain de rêve de gosse, rien de plus. Qu’est-ce que tu croyais ? Qu’une gamine dans mon genre réussirait à devenir une icône de cinéma, une étoile de Hollywood ? Dios Mio, Damian, redescends sur terre et regarde autour de toi ! Ouvre les yeux et mate le tatouage sur ton bras. Tu appartiens aussi à ce quartier, au gang. Comme Gareth. Comme moi. Quelque part, on ne se quitte pas vraiment, assène-t-elle dans un rictus sarcastique. On s’était promis de rester unis tous les quatre, tu te souviens ? Moi, je tiens toujours mes promesses.
— Si on reste ici, on finira par se faire buter, lâche-t-il d’un ton glacial. Qu’est-ce que j’en aurais à foutre des belles promesses si je me retrouve six pieds sous terre ?
— Tu vois, c’est ça la différence entre nous deux.


Elle hausse un sourcil, resserre la lanière de son sac en cuir bon marché sur son épaule et s’apprête à s’en aller, à le laisser seul. Avec son égoïsme et ses rêves merdiques.


— Ce n’est pas moi que tu voulais emmener avec toi, Damian, c’est l’idée de me sauver.


Elle se détourne rapidement, disparaît à l’angle du mur. La respiration de Damian se bloque dans sa poitrine. Il aimerait lui courir après, la rattraper, lui dire qu’elle se trompe. Il l’aime. Il l’aime, c’est tout. Et elle se goure. Elle se goure forcément. Complètement. Ses doigts tremblent alors qu’il récupère une feuille à rouler dans l’une de ses poches de jean. Il crame la boulette de shit et rajoute les miettes de tabac. Il met quelques minutes à allumer son joint. Il a les les mains moites. La première bouffée ne lui procure aucun soulagement, lui brûle les poumons. La deuxième, il la savoure en fermant les yeux.

Il n’a pas le temps d’en prendre une troisième qu’il entend un bruit de pas qui court dans sa direction. Il ouvre les yeux, espère une dernière fois, mais ce n’est pas Carmen. C’est une petite blonde, le visage enfoncé jusqu’au cou dans un pull beige délavé, son sac à dos collé contre sa poitrine comme si c’était un bouclier. Ses prunelles bleues brillent d’une angoisse contenue alors qu’elle s’accroupit dans un coin, juste derrière les bennes à ordures. Elle lui fait signe de se taire, lui adresse une prière du bout des lèvres. Quelques secondes plus tard, d’autres silhouettes passent en courant devant le renfoncement, sans la voir. Damian reprend une taffe de son joint.


— Tu peux te relever, ils sont partis.


La fille l’observe, semble analyser le moindre de ses gestes, se demande si elle peut lui faire confiance avant d’en déduire qu’elle peut sortir de sa cachette. Elle se relève prudemment, sans le lâcher du regard. Puis, elle baisse les yeux sur le bras de Damian, elle scrute son tatouage, un 3 entremêlé d’un S – la marque du gang de Da Vinco – et recule précipitamment jusqu’à se retrouver blottie entre le mur et la poubelle.


— Détends-toi, je te ferais rien, fait-il en haussant les épaules. Je suis en pause, ironise-t-il dans un rictus.


Elle ose un vague sourire et se redresse mais ne sort pas pour autant de sa planque. Il peut comprendre. D’après ce qu’il vient de voir, elle a assez de problèmes comme ça pour en rajouter. Le sang qui coule de sa joue en dit suffisamment long sur ce qu’elle vit tous les jours dans ce lycée. Elle n’est pas la seule. Dans ce quartier, il n’y a que deux options : bouffer ou se faire bouffer. Le bourreau ou la victime. Et il est rare de survivre longtemps si on opte pour le second choix. Pourtant, la blondinette ne se plaint pas, n’essuie pas les gouttes qui tombent sur son pull, le maculant d’un rouge carmin. Elle n’esquive même pas son regard alors qu’il tend le joint vers elle.


— Je ne fume pas, répond-elle simplement.
— Dommage, réplique-t-il d’un ton indifférent. Ça permet de tenir le coup.
— Je me débrouille très bien sans, merci, fait-elle en ouvrant la fermeture éclair de son sac.
— Je vois ça, dit-il en désignant sa blessure d’un signe de tête sardonique.


Elle ne répond pas et se contente de sortir de l’antiseptique et une compresse stérile qu’elle applique sur son éraflure. Il siffle, à la fois goguenard et admirateur. Elle ne relève pas la tête mais ses joues rondes rosissent légèrement.


— Kit de survie, dit-elle, pince-sans-rire. On se débrouille comme on peut.
— Comme tu dis, acquiesce-t-il en reprenant une taffe. Chacun ses méthodes.
— Certaines sont plus saines que d’autres, rétorque-t-elle en désignant le long cône entre ses doigts.


Elle ne manque pas de cran la petite dans son pull délavé, son pantalon en lin bleu marine et ses tennis. Il sourit, découvrant une série de dents blanches qui tranchent avec son teint mat. Vu la tronche que la gamine tire, elle ne parvient pas à déterminer s’il le prend bien ou s’il compte la dévorer. Damian Porter fait partie de ces types de seize piges au faciès qui en impose. Et son lien fraternel avec le plus influent des chefs de gang de Harlem n’arrange rien. Nés d’un père noir et d’une mère hispanique, les deux frères ont acquis les cheveux crépus et la mâchoire carrée des afro-américains ainsi que les sourcils épais et le nez épaté des espagnols. Le mélange ethnique de ces caractéristiques ne laisse jamais personne indifférent. La gamine remet ses ustensiles dans son sac sans le quitter des yeux. Un loup sans sa meute, ça peut être dangereux.


— Je vais y aller, finit-elle par dire. Merci pour le coup de main.
— Pas de quoi. T’as un sacré tempérament, blondinette, remarque-t-il sans cesser de sourire.
— Nelly.
— Quoi ?
— C’est mon prénom.


Ouais, elle manque pas de culot la gosse. Et alors qu’elle tourne l’angle à son tour, il songe qu’il en a presque oublié Carmen et ses frasques. Carmen et ses cuisses bronzées. Carmen et sa bouche qui exhale les ronds de fumée. Il reprend une taffe, termine son joint et le jette au milieu des capotes et des seringues. Cet enfer, il le quittera. Que ce soit avec Carmen. Ou bien sans elle.

Le placard by Lyssa7
Author's Notes:

Bonsoir !

Après des mois, j'ai enfin réussi à finir ce texte. Je préfère prévenir qu'il est assez dur même si j'ai fait en sorte de minimiser le ton. Je réponds toujours au défi de Fleur pour Le labyrinthe de l'inconscient. A l'époque, j'avais choisi "l'enfance" pour ce défi. Voici les contraintes :

Je ne sais pas si je réponds à toutes les contraintes comme prévu, mais j'ai suivi mon inspiration et les directives de mes personnages. Vous retrouverez donc dans ce chapitre, Raul et Damian, tous deux enfants.
Bonne lecture !

24 août 1956 – Domicile des Porter – Harlem


Deux coups contre la porte.
Brefs, violents.

Damian sursaute. Raul pose aussitôt une main sur son épaule. Elle sort de la cuisine et s’avance jusqu’à l’entrée. Maman sait ce qui va se passer. Elle est livide mais elle parvient à murmurer quelques mots à l’oreille de son aîné avant d’ouvrir. Raul hoche la tête et entraîne son frère derrière lui. Ensemble, ils montent rapidement et silencieusement la flopée de marches qui mènent à leur chambre tandis qu’une voix masculine et rocailleuse s’élève dans le salon.

Damian tremble un peu et Raul, du haut de ses huit ans, attrape la petite main de son cadet. Il ne faut pas que le monstre les repère, il faut qu’ils soient discrets. Il doit trouver une cachette pour Damian et lui, la meilleure au monde pour que l’horrible créature ne puisse pas les atteindre. C’est Maman qui lui a dit. Et Maman a toujours raison. Raul a bien essayé de protester parce qu’il n’aime pas la laisser seule mais elle lui a répondu qu’il devait s’occuper de son petit frère. Et il se souvient de chaque mot qu’elle a prononcé. C’est ton rôle. Maman est assez grande, assez forte pour faire face au monstre. Ça lui fait mal à chaque fois qu’il y repense mais il obéit. Raul est un bon garçon.

Les deux gamins pénètrent dans la chambre, se faufilent jusqu’au placard et entrent à l’intérieur. Le plus grand des deux referme la porte derrière eux. Il fait noir. Terriblement noir. Comme dans ses plus sombres cauchemars. Damian respire fort à côté de lui. Raul devine sa peur. Lui aussi, il a peur, mais il est l’aîné et il n’a pas le droit de le montrer. Alors, il serre un peu plus la main de son frère et se penche vers lui.


— Ce placard est magique, chuchote-t-il à son oreille.
— Ma-ma-magique ? balbutie Damian d’une petite voix.
— Oui. Si on veut, il peut nous emmener loin, très loin du monstre.
— C’est vrai ? On peut emmener Maman ?


Un cri provenant du salon l’empêche de répondre. Un hurlement de douleur qui brise le le coeur de Raul à lui en donner envie de vomir. Le monstre s’en prend à sa mère et il est incapable de la protéger. Tout ce qu’il peut faire, c’est boucher les oreilles de Damian en attendant que le silence règne de nouveau. Pour quelques minutes seulement. Il ferme les yeux, compte jusqu’à dix, puis les rouvre difficilement. Damian l’observe, comme pour graver son empreinte sur chaque chose, chaque personne proche de lui. Comme s’il avait peur qu’elle disparaisse toutes, les unes après les autres. Raul, c’est ça qui le terrifie le plus. Que Damian pense qu’il serait prêt à l’abandonner. Sans un mot, il le prend dans ses bras et le serre contre son coeur. Fort. Aussi fort que la respiration de son petit frère. Silencieusement. Aussi silencieusement que les sanglots qui s’étranglent dans sa gorge. Fort, il doit être fort. Il est l’homme de la maison, il ne peut pas flancher. Silencieusement, il se reprend, inspire à fond et repousse légèrement son petit frère.


— On est des guerriers, Damian, dit-il en plongeant son regard dans le sien. Et les guerriers survivent toujours, tu comprends ?
— On est pas des guerriers, répond le plus petit, les larmes au bord des yeux. Si on était des guerriers, on sauverait Maman !

Damian retient difficilement ses larmes. Il a toujours eu le don de dire les choses telles qu’elles sont. Raul ravale douloureusement la boule dans sa gorge. Ne pas abandonner. Ne surtout pas laisser tomber son rôle, ne pas montrer ses faiblesses. Faire semblant de ne pas entendre les cris, se raconter des histoires. Au bout du compte, il finit presque par y croire. Par oublier que la violence qui règne dans le salon, les hurlements de sa mère, sont bels et bien réels et que les contes qu’il invente pour son frère ne sont que de belles illusions. Faut bien ça pour que Damian ne pleure pas.


— Maman, c’est la meilleure de toutes, rétorque-t-il d’un ton qui se veut convaincant. C’était une princesse avant. Elle a pas besoin de nous, tu sais. Pourquoi tu crois qu’on est des guerriers à ton avis ? Ça se transmet de génération en génération ce truc-là, mon vieux.
— Comme l’alcotisme du père de Gareth ? demande Damian en haussant les sourcils. Tu te rappelles, Raul ? Quand il nous a dit que son grand-père buvait comme un trou, pareil que son père. J’ai jamais compris de quel trou il parlait, moi… marmonne le garçon en croisant les bras, boudeur.
— C’est un trou spécial, répond Raul en tentant de sourire. Un trou qui distribue des pouvoirs quand on s’en approche. Mais personne ne doit le savoir, alors les adultes le cachent. Ils le cachent si bien qu’on pourrait croire qu’ils n’en ont pas !
— C’est bête… souligne le petit en secouant la tête. Moi quand je serai grand, je tuerai le monstre et on vivra heureux tous les trois. Pas vrai, Raul ?


Damian tend son auriculaire vers lui. Il attend que son frère scelle leur promesse. Du haut de ses huit ans, Raul sait que ce qu’il s’apprête à dire est un mensonge. Son innocence n’est plus qu’un leurre. Tout comme les histoires qu’il invente dans ce placard. Pourtant, c’est beau d’y croire et les sourires de son cadet valent toutes les vérités du monde. Alors, il attrape le doigt de son frère.


— On vivra heureux jusqu’à la fin des temps. Je te le promets, Damian.


Le petit garçon sourit et l’aîné oublie la colère, la violence et la peur. Pour un instant. Pour une seconde dans ce placard hors du temps. Il n’a que huit ans.

Des années plus tard, devenu chef de gang sous le nom de Da Vinco, Raul se souviendra des cris de sa mère, des bleus sur son corps, des larmes de son frère, de la frayeur sur son visage, et des belles histoires enchanteresses. Il n’oubliera jamais le suicide de Regina Porter, les deux balles utilisées pour tuer ce monstre de Warrioll, et la trahison de Damian. Il en tirera une leçon.

Les promesses sont faites pour être brisées.

End Notes:

Les textes de ce recueil ne sont pas dans l'ordre mais vous pourrez remarquer que le monstre est l'homme qui se trouve dans le coffre de la voiture de Raul des années plus tard.

Cette histoire est archivée sur http://www.le-heron.com/fr/viewstory.php?sid=1590