L'égalité totalitaire by ARD_Guillaume
Summary:

Crédits : image libre de roit - montage par mes soins

 

Après un accident d’origine inconnue, un couvre-feu sur Paris est décrété par la République Citoyenne Égalitaire. Suivant les instructions à la lettre, Béatrice rejoint donc son domicile avant qu’il ne soit trop tard. Cependant, une fois à l’abris dans son appartement, elle voit son destin bouleverser lorsqu’elle se retrouve face à l’interdit. Béatrice va très vite comprendre que le visage du monde n’est pas celui qu’on lui a appris, et qu’il est à deux doigts de basculer de nouveau dans le chaos. Va-t-elle rester fidèle à ses convictions ou bien suivre l’éducation qui lui a été inculquée ?

 

Texte-cadeau pour Labige dans le cadre de la 10ème édition de l'Echange de fic HPF. Joyeux Noël Labige et bonne année à toutes et tous !!


Categories: Cadeaux, Utopie/Dystopie, Féminisme, Anticipation Characters: Aucun
Avertissement: Discrimination (racisme, sexisme, homophobie, xénophobie)
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Echange de Noël 2017
Chapters: 4 Completed: Oui Word count: 14647 Read: 8495 Published: 17/01/2018 Updated: 26/01/2018
Story Notes:

Salut tout le monde !

Avec un peu beaucoup de retard, voici le texte écrit pour Labige dans le cadre de l'échange de fic. Ayant opté pour l'original, je me suis lancé dans une uchronie/dystopie ambitieuse de par son thème principal. J'avoue, je me suis bien la pression dessus, parce que j'avais peur de me rater quelque part ; mais Labige a adoré, et du coup c'est à votre tour de la découvrir :D

Je vous laisse donc découvrir cette histoire, dont le but n'est pas uniquement de dénnoncer un problème dans notre société, ni d'en proposer une solution, mais d'essayer de fair eprendre conscience où s'en trouve l'origine. J'espère que ça vous parlera et que ça fonctionnera :)

On remercie également notre très chère Dictatrice-en-cheffe, Norya, pour ses corrections très éclairées et ses conseils pour finaliser ce texte. Merci et long live Robert !

 

L'intrigue, les personnages et l'univers sont de ma création et sont une oeuvre de fiction. Toute ressemblance avec des faits ou des personnes réels serait fortuite.

1. Chapitre 1 - Couvre-feu by ARD_Guillaume

2. Chapitre 2 - L'autre réalité by ARD_Guillaume

3. Chapitre 3 - La flamme by ARD_Guillaume

4. Chapitre 4 - No man's land by ARD_Guillaume

Chapitre 1 - Couvre-feu by ARD_Guillaume
Author's Notes:

On débute donc avec un premier chapitre qui aura pour objectif de poser l'univers et les personnages. Bonne lecture !!

Chapitre 1 – Couvre-feu

 

 

 

 

Le thé brûlant avait un goût amer lorsque Béatrice avala la première gorgée de son gobelet. Assise à la terrasse d’un bistro sur l’Avenue de France, elle attendait patiemment que Camille la rejoigne. Les deux amies avaient prévu d’aller au cinéma voir la dernière comédie à la mode, l’histoire d’une femme qui se travestissait en homme pour surprendre ses parentes, mais se faisait capturer par la police suite au quiproquo. Le scénario était éculé depuis des lustres, mais avait toujours le mérite de faire rire. Et puis bon, les autres choix se limitaient à des films d’action sans grand intérêt ou l’énième suite d’une franchise. Sa vision périphérique capta alors de l’agitation provenant de l’intérieur du bistro. Intriguée, Béatrice détourna son regard de la bouche de métro et jeta un coup d’œil.

La clientèle s’était rassemblée devant le mur-écran, qui était branché sur l’une des chaînes d’information nationale. La présentatrice avait la mine sombre et ses lèvres bougeaient à une vitesse trahissant une certaine anxiété. L’instant d’après, l’image changea au profit d’une journaliste qui se tenait devant une des entrées du Parc de Bercy. Derrière elle, une épaisse fumée noire s’élevait dans le ciel tandis que le Corps de Lutte Anti-Incendie s’activait pour circonscrire les flammes. Béatrice laissa ses affaires en plan et se leva pour aller regarder au coin de la rue. Le même nuage menaçant s’élevait depuis l’autre berge de la Seine. La jeune femme regagna la brasserie et y entra en trombe.

« … toujours l’origine de l’incident, informa la reporter. Des témoins affirment avoir vu un aéronef survoler les 20e et 12e arrondissements de Paris avant de venir s’écraser dans le parc. Le brasier est pour le moment trop important pour nous permettre d’approcher davantage, la capitaine du CLAI nous ayant formellement interdit de franchir le périmètre.

— Dites-moi, Clarisse, avez-vous des images de ce soi-disant aéronef ? demanda alors la présentatrice. Avez-vous pu entrevoir les débris ?

— Pas pour l’instant, mais la capitaine se refuse à tout commentaire. Nous avons également aperçu des agents de la SCIE autour du périmètre prendre les dépositions des citoyennes ayant assisté au supposé crash. Et nous avons également aperçu des hélicoptères de l’Armée de l’air survoler le site. Nous… »

            L’image de la journaliste fut soudainement remplacée par des parasites. Plusieurs des clientes firent part de leur exaspération, mais la patronne affirma qu’elle n’y était pour rien, tentant de changer de chaîne. Sans signe avant-coureur, la neige fit place à un écran bordeaux accompagné d’un son électronique strident. Un message d’alerte apparut alors au centre.

« Ceci n’est pas un exercice. Le gouvernement de la République Citoyenne Égalitaire a décrété que la ville de Paris serait soumise à un couvre-feu à effet immédiat. Toutes les communications ainsi que les services publics sont interrompus jusqu’à nouvel ordre. Les commerces sont sommés d’évacuer leur clientèle et de fermer. Veuillez toutes regagner vos domiciles dans les plus brefs délais. Toute citoyenne surprise dans les rues une heure après la fin de diffusion de ce message sera considérée comme Nuisible et sera poursuivie par la Justice selon les termes des lois égalitaires… Ceci n’est pas un exercice. Le gouvernement de la République Citoyenne Égalitaire a décrété…

— Vous avez entendu ? s’exclama la voix de la patronne par-dessus le message gouvernemental. Rentrez chez vous ! Je suis dans l’obligation de fermer ! Allez, dehors ! Celles qui n’ont pas terminé leurs commandes se verront remboursées ultérieurement.

— Pathy, soit sympa, au moins un dernier verre ! exhorta une femme dans la cinquantaine.

— Si tu veux pouvoir revenir demain, tu prends tes cliques et tes claques, et tu rentres chez toi maintenant, Jessica. »

            Béatrice se mêla à la cohue qui se déversa dans la rue, attrapant au passage sa veste et son sac à main avant d’être entraînée trop loin. Habitant à la Résidence de Lyon, la jeune femme savait qu’elle devait presser le pas pour y être entrée avant le couvre-feu. Il ne lui faudrait d’habitude pas plus de trente minutes pour s’y rendre, mais avec la foule qui affluait dans les rues parisiennes, elle ne pouvait pas marcher à son rythme habituel. D’autant plus qu’un certain vent de panique semblait planer au-dessus des citoyennes, prêt à éclater au moindre signe. Les alarmes oppressantes de la RCE n’y aidaient pas.

            La jeune femme activa son téléphone à affichage palmaire et tenta de contacter Camille, mais elle tomba sur le même message qui passait à la télévision. Lorsqu’elle regarda l’écran holographique, elle réalisa que ce n’était pas une blague : le réseau téléphonique était bel et bien mort. Autour d’elle, des piétonnes tentaient désespérément de trouver leur chemin dans le méandre des rues, mais sans système de navigation, leurs lunettes à réalité augmentée étaient complètement inutiles. Et bien sûr, les écrans interactifs des abris-bus et du métro diffusaient en boucle le message au lieu de montrer le plan du réseau de transport. L’afflux de personnes qui remontaient en direction d’Austerlitz était irrégulier : entre celles qui couraient pour arriver à temps, les groupes quis’arrêtaient tous les dix mètres pour êtres certaines d’être sur le bon chemin, et les enfants qui ne pouvaient de toute façon pas suivre le rythme.

            Sur les voies de circulation, les véhicules se précipitaient également, parfois au risque de frôler l’accident. C’était compréhensible : s’il y avait beaucoup moins de voitures à Paris qu’au siècle précédent, il n’en restait pas moins que les bouchons pouvaient être fréquents, et dans le climat actuel, ça ne pouvait qu’empirer. Depuis son enfance, Béatrice n’avait connu que trois couvre-feux, dont une fois de nuit. Elle se souvenait très clairement d’avoir vu depuis sa chambre tous les véhicules et l’éclairage public de la rue s’éteindre d’un coup, sans prévenir, au moment exact du couvre-feu. Tout avait été alors plongé dans l’obscurité, illuminé seulement par la Lune. Béatrice se souvenait d’avoir ressenti comme une impression de magie, avant que l’éclairage d’urgence ne prenne le relai.

            Le flux continuant d’avancer à lenteur d’escargot, Béatrice décida de jouer des coudes pour sortir de la procession et bifurquer en direction du Pont de Bercy, qui semblait moins engorgé. Cela ne la conduirait pas directement à l’entrée principale de la Résidence, mais son pass devrait néanmoins lui permettre d’entrer sur la propriété avant la fin du couvre-feu. Lorsqu’elle arriva au croisement avec le Quai de la Gare, Béatrice vit plusieurs passantes à l’arrêt, pointant du doigt quelque chose de l’autre côté de la Seine. Lorsqu’elle suivit les regards, elle fut frappée de plein fouet par la majestuosité du spectacle.

            Les volutes de fumées provenant du parc étaient devenues un épais nuage noir et gris. De sa position, la jeune femme pouvait voir les flammes s’élever dans le ciel, dévorant tout autour d’elles. L’odeur âcre de suie et de charbon parvenait jusqu’aux narines de la jeune femme. Les sirènes de la Sécurité Citoyenne et Instauratrice d’Entente étaient visibles de l’autre côté de la Seine, tandis que des hélicoptères survolaient le site, projecteurs braqués et balayant le sol, même si le soleil n’était pas encore couché. On pouvait également distinguer les immenses camions de lutte anti-incendie du CLAI, qui pompaient directement l’eau dans le fleuve via une barge. Une officier de police fit alors entendre son sifflet, faisant revenir Béatrice à la réalité.

« S’il vous plait, ne restez pas là ! Veuillez regagner vos domiciles avant le début du couvre-feu. Pour votre propre sécurité, nous vous demandons de rester à l’écart du périmètre.

— Excusez-moi, madame l’agent, s’approcha Béatrice. Est-ce que le pont est praticable ? Je voudrais rejoindre la Résidence de Lyon, mais le trajet par le Pont d’Anne Frank est complètement surchargé.

— Oui, oui. Mais attention, le Boulevard de Bercy est fermé, ainsi que la partie sud des Quais. La SCIE verrouille tout de ce côté-là du quartier.

— Vous savez ce qui se passe là-bas ?

— Vous pensez qu’elles vont partager ce genre d’information avec moi ? J’ai reçu l’appel de la commissaire il y a quinze minutes, comme vous. Dépêchez-vous ! pressa la policière. Elles seraient capables de fermer le pont.

— Merci. »

            Avec un dernier regard en direction de la fournaise, Béatrice raffermit la prise sur son sac à main et traversa le pont d’un pas rapide. Comme l’avait prévenue l’officier de police, des agents de la SCIE se trouvaient de l’autre côté et déviaient la circulation en direction du Nord et le Quai de la Rapée. Leurs visages concentrés et autoritaires réprimaient toute envie de question. La jeune femme se fraya un chemin à travers les autres citoyennes avant de tourner sur la Rue Dame de la Sablière, au bout de laquelle émergeaient les tours rassurantes de la Résidence. Leur silhouette imposante s’élevait haut dans le ciel parisien, et leurs façades blanches étaient parsemées par des centaines de fenêtres. Les appartements plus luxueux, situés dans les derniers étages, pouvaient même se targuer de disposer de spacieux balcons qui donnaient une vue imprenable sur la capitale.

À leurs pieds, de l’autre côté des grilles, on pouvait encore apercevoir quelques rails sur lesquelles rouillaient des locomotives et des wagons qui desservaient jadis la Gare de Lyon. Désormais, ils servaient de terrain de jeu pour les enfants de la Résidence, ou de squat pour les plus téméraires prêts à braver les Interdits. L’horloge de celle-ci était visible au loin sur la gauche, suivant la Rue de Bercy. L’ancienne gare avait été autrefois entourée de nombreux bâtiments, mais ceux-ci avaient été détruits lors du projet de réhabilitation  du quartier. Seuls quelques rails et le tunnel de la Rue Dame de la Sablière avait été conservés.

En effet, après la Révolte Idéologique trois-quarts de siècle plus tôt, Paris avait perdu tout contact avec les régions du sud. Ravagées par une guerre civile qui avait vu un déluge de bombes s’abattre sur les poches de résistance, les villes comme Bordeaux, Toulouse, Lyon, Marseille ou même Nice n’avaient plus donné signe de vie après la Capitulation. Par conséquent, les gares parisiennes avaient été laissées à l’abandon car inutilisées. Au début du siècle, la RCE avait vu d’un très mauvais œil cette concentration de ghetto, et devant l’afflux de personnes venant des campagnes, avait décidé de raser les anciennes gares pour en faire des Résidences Populaire d’Habitation. Seules Saint-Lazare et la Gare du Nord continuaient de fonctionner à présent, mais avec une fréquentation bien inférieure à celle d’avant la Révolte Idéologique. Béatrice avait quitté Lille, devenue invivable, une fois son BAC en poche. N’ayant pas l’âme d’une combattante, Béatrice avait préféré partager ses talents de traductrices à Paris, et les RPH étaient les seuls appartements dont elle pouvait alors se permettre de payer le loyer sans avoir à se serrer la ceinture.

La jeune femme s’arrêta devant le scanner biométrique qu’elle activa grâce à son pass. On lui demanda alors de vérifier son empreinte palmaire ainsi que son iris, tests qu’elle réussit avec succès lorsque le déclic du portail se fit entendre. Un coup d’œil à sa montre lui apprit qu’elle avait réussi à rejoindre son domicile avec une marge confortable de dix minutes. La propriété étant entièrement sécurisée et surveillée, elle était autorisée à rester dans le parc lors du couvre-feu, mais par acquit de conscience, elle préféra rejoindre son appartement situé dans la Tour Nord : non seulement elle serait calme et seule, mais en plus elle pourrait suivre l’intervention de la SCIE depuis son mur-écran. Plusieurs enfants jouaient sous le regard attentif de leurs parentes, et Béatrice salua quelques-unes des voisines qu’elle croisa sur son chemin.

« Bonjour, Mlle Keirle ! accueillit la concierge à l’entrée.

— Bonjour Jane. Vous ne devriez pas rentrer pour le couvre-feu ?

— J’habite dans la Tour Sud, rassura la femme d’une cinquantaine d’année, donc je suis techniquement à mon domicile. Puis-je vous aider en quoi que ce soit ?

— Je n’ai pas eu le temps d’aller faire des courses. Pouvez-vous me faire livrer un repas ?

— Je vais voir avec le Service de Restauration Citoyenne de la Résidence. À quelle heure souhaitez-vous votre dîner ?

— Disons vers les 21h.

— Ce sera fait. Passez une bonne soirée.

— Merci, vous aussi. »

            Rendez son sourire à la concierge, Béatrice appela l’ascenseur qui arriva dans l’instant. Une fois les portes refermées, elle demanda d’être conduite au vingt-et-unième étage. Il ne lui fallut que quelques secondes pour atteindre le milieu de la tour. Le long couloir aux couleurs chatoyantes avait pour objectif d’apaiser l’esprit des locataires, mais Béatrice était beaucoup trop tendue pour que cela soit efficace. Elle revoyait encore l’immense volute de fumée s’échapper du Parc de Bercy et l’immense dispositif déployé pour le contenir. Lorsqu’elle arriva enfin devant sa porte, la jeune femme sortit sa clé magnétique qu’elle inséra puis valida la combinaison à l’aide de l’empreinte digitale de son pouce. Lorsque le loquet se déverrouilla, elle enclencha la poignée et sentit immédiatement un mouvement furtif derrière elle. Avant qu’elle ne puisse se retourner, quelqu’un lui agrippa la nuque et la força à entrer.

« Dépêchez-vous ! Pas un bruit ! » intima alors une voix anormalement grave.

            Sentant la panique monter en elle, Béatrice se laissa pousser à l’intérieur de son appartement, titubant dans le salon. Manquant de se prendre les pieds dans la table basse, elle réussit à se rétablir et à se retourner juste à temps pour voir la silhouette entrer avant de fermer la porte derrière elle. Les lumières étaient éteintes et comme les fenêtres donnaient sur l’est, l’ensemble de la pièce était plongée dans la pénombre. Le couloir était quant à lui dans l’obscurité totale, et la personne y restait sagement dissimulée.

« Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous voulez ? »

            Béatrice avait le plus grand mal de ne pas montrer la terreur qui l’envahissait. Ayant grandi dans la RCE, elle n’avait jamais été confrontée à la violence, elle n’avait jamais été agressée. Elle n’avait jamais eu aucune raison d’apprendre à se défendre car il n’y avait jamais eu aucune raison d’être attaquée. La criminalité au sein de la RCE était pratiquement inexistante depuis la fin du siècle dernier et la Grande Purge. Seuls les délits concernant les Interdits occupaient désormais les forces de l’ordre, et il était rarissime de voir la SCIE s’occuper des cas de Nuisibles. Le dernier remontait à au moins trois ou quatre ans. Paris était une ville sûre et calme sans criminalité, et ses habitantes avaient pris les habitudes en découlant.

             Aussi, c’était la première fois de sa vie que Béatrice se sentait véritablement en danger. Même lorsqu’elle vivait à Lille, sujette aux incursions prussiennes, elle avait toujours évolué dans un sentiment de sécurité, ou n’avait, du moins, jamais senti sa vie menacée. C’en était tout autre à présent, et son incapacité à réagir face à l’inconnu était la source de sa terreur. Elle n’avait pas la moindre idée de comment agir, comment se protéger. Elle aurait bien voulu s’enfuir, mais l’individu se tenait devant la sortie et serait tout autant en mesure de l’intercepter si Béatrice tentait de trouver refuge dans sa chambre. Elle voulut crier, mais elle savait que c’était inutile, les normes de construction des Résidences rendant les appartements totalement insonorisés. Peut-être qu’une des agents du Services des Écoutes et de Protection remarquerait la situation sur son moniteur, mais la probabilité était infime : des millions d’appartements étaient surveillés et seul un millier d’agents y étaient affectés.

« Qui… Qui êtes-vous ? répéta Béatrice. Sortez de l’ombre ! Vous… Vous n’avez pas le droit d’être ici ! »

            Un éclat de rire cynique s’échappa de l’ombre de l’entrée. Sa vision commença à s’habituer à la pénombre environnante, la jeune femme put voir les contours de la silhouette. Elle paraissait plus grande et imposante que tout ce qu’elle connaissait. On aurait presque cru à un monstre difforme sortit tout droit d’un cauchemar. La silhouette se mit à avancer, et Béatrice recula en réponse, avant de s’arrêter une fois complètement dans le salon. La jeune traductrice ne pouvait pas voir son visage, mais l’individu écarta les bras en signe d’apaisement. Un des appartements s’illumina alors, diffusant un mince rayon de lumière dans l’appartement de Béatrice, éclairant l’inconnu. Elle en resta pétrifiée d’horreur et de surprise.

            C’était un Nuisible. Plus exactement, c’était un homme !

Béatrice resta immobile, regardant l’homme traverser son salon à pas rapide pour tirer les rideaux et les dissimuler à la vue des voisins. Désormais dans l’obscurité totale, elle se crispa, dans l’attente d’une agression alors que l’étranger s’activait tout autour d’elle. Le silence de l’appartement ne fut interrompu que par des crépitements étranges provenant de l’homme et des gémissements étouffés de Béatrice lorsque celui-ci la frôlait. Après ce qui parut être une éternité, sans que rien ne se passe, son appartement s’illumina, faisant sursauter la jeune femme. L’homme était penché sur le panneau de contrôle du mur-écran qu’il finit par allumer en augmentant le volume. C’était une des chaînes d’informations locales, mais elle passait en boucle le reportage sur l’incendie au Parc de Bercy. L’homme changea de canal, mais arriva toujours au même résultat, quand il ne s’agissait pas simplement d’un film ou d’une série quelconque.

« Où est-ce que je peux avoir des informations sur ce qui se passe ? demanda-t-il de sa voix étrangement grave, toujours penché sur la commande.

— Elles… Elles doivent avoir interrompu tous les programmes, bafouilla Béatrice. D’habitude, lors d’un couvre-feu, les informations continuent… Mais là… Je… Je ne sais pas… »

            L’homme grommela dans sa barbe avant de jouer à nouveau avec le panneau. Lorsqu’il fut revenu à la première chaîne, il augmenta le son au-delà du volume habituellement nécessaire. Satisfait, il se tourna vers Béatrice qui put alors le contempler pour la première fois. Il était grand, très grand. Il devait faire au moins une bonne demi-tête de plus que la jeune femme, qui était pourtant déjà au-dessus de la taille moyenne de ses amies. Sa longue veste en cuir dissimulait à peine son impressionnante carrure. Il donnait l’impression de pouvoir briser la jeune femme d’une seule main, sans forcer. Il se mouvait de façon alerte, attentif au moindre détail, au moindre signe de danger. Cependant, c’était son visage qui intrigua le plus Béatrice. Elle n’avait jamais vu d’homme de sa vie, à part en photo dans les manuels d’histoire. Celui-ci semblait venir du sud avec sa peau tannée et ses cheveux noirs. Sa barbe couvrait son menton carré, lui donnant un air hirsute, inquiétant. Pourtant, ses yeux paraissaient calmes et sereins. Des yeux dans lesquels la jeune femme se perdit quelques instants, jusqu’à ce qu’une étrange sensation n’émane du fond de ses entrailles, comme une chaleur qui se répandait peu à peu, chassant la terreur froide qui l’habitait.

 

« On va rester comme ça à se dévisager pendant longtemps ? » demanda-t-il.

End Notes:

Tadaa ! J'espère que ce début vous a plu et donné envie d'en savoir plus. N'hésitez pas à laisser un commentaire ou à poser des questions ;)

A très vite pour la suite :D

Chapitre 2 - L'autre réalité by ARD_Guillaume
Author's Notes:

On poursuit donc cette petite histoire, en découvrant un peu plus l'univers dans lequel évolue Béatrice, qui va également découvrir quelque chose de nouveau avec cet inconnu. J'espère que ça vous plaira :)

Bonne lecture !

Chapitre 2 – L’autre réalité

 

 

 

 

 

Encore une fois, Béatrice fut étonnée par un timbre de voix qu’elle n’avait jamais entendu. Il y avait quelque chose d’à la fois rassurant et profond, comme si son esprit lui disait qu’on pouvait faire confiance à cette personne, qu’il n’y avait rien à craindre. La jeune femme essaya de balayer cette impression. Elle savait qu’on ne pouvait pas faire confiance aux hommes, c’était la raison même pour laquelle ils étaient considérés comme Nuisibles. Ils étaient responsables des crimes, de la haine, de la violence, de la guerre.

Lorsque que le Parti Égalitaire avait remporté les élections peu après la Révolte Idéologique, suite à la démission du général de Gaulle, la France était alors devenue une gynocratie : un état entièrement gouverné par les femmes. Tous les hommes avaient été écartés des postes de pouvoir importants, et seuls ceux membres du PE avaient pu intégrer l’Assemblée Nationale et le Sénat, en minorité. Bien sûr, les hommes ne l’avaient pas entendu de cette manière et s’étaient rebellés, du moins avaient essayé. La guerre civile qui éclata ravagea le pays pendant trois ans, lorsque le PE finit enfin par prendre le dessus et à faire taire les dissidents. Ça avait été la Capitulation. Le pays étant complètement fracturé, le gouvernement en place avait décidé d’abolir la Vème République et d’instaurer la République Citoyenne Égalitaire comme nouvelle forme de gouvernement.

Le sud de la France avait été laissé à l’abandon, complètement ravagé par les affres de la guerre civile. Paris était devenu l’unique cœur de la France, le reste des territoires étant alors dédiés aux cultures. Lille, Bruxelles et Strasbourg étaient devenus des avant-postes militaires pour contenir les escarmouches de la nouvelle Fédération de Prussie, qui voyait d’un mauvais œil la population africaine qui vivait sur le territoire français. Lorsque la RCE avait été intronisée lors de la Marche pour l’Égalité, le premier décret présidentiel irrévocable avait promulgué que tous les représentant du sexe masculin ou ceux s’en revendiquant étaient déclarés illégaux aux yeux des lois égalitaires. Cela avait été les temps de la Grande Purge, où tous les hommes avaient été chassés, emprisonnés puis exécutés sans procès. Celle-ci avait duré près de trente ans et avait concerné tous les pays du monde, qui s’étaient peu à peu alignés avec la politique de la RCE. En près d’un demi-siècle, les rares cas de Nuisibles consistaient aux éventuels survivants qui avaient appris à se cacher mais finissaient par se faire capturer, ou bien aux enfants mâles qui n’avaient pas été encadrés une fois arrivés à la puberté.

Et quelque chose clochait définitivement avec son visiteur. Il devait avoir à peu près le même âge que Béatrice, un peu plus de la trentaine, et était donc né après la fin de la Grande Purge et n’avait rien d’un adolescent. Et il n’avait rien d’un des rares survivants qu’on trouvait encore de temps en temps. Au contraire, il semblait avoir vécu dans une hygiène normale. Était-il possible qu’il s’agissait d’un Miraculé, ces enfants que les familles réussissaient à cacher de nombreuses années sans éveiller de soupçons ? Mais même pour ces cas, on racontait que les hommes passaient par des chirurgies esthétiques visant à les transformer en femmes, afin qu’ils puissent s’intégrer dans la société. L’homme en face de Béatrice avait l’apparence typique de l’oppresseur des femmes tel qu’il était décrit dans les livres d’Histoire.

« Je m’appelle Marcus, se présenta-t-il. Marcus Fondeville. Et toi ?

— Je… Béatrice… Béatrice Keirle.

— Bonsoir Béatrice. Je suis désolé de surgir à l’improviste, mais tu as été la première personne à me permettre d’entrer sans me faire repérer.

— Que… Que voulez-vous dire ?

— Au portail, en bas. Puis dans le lobby, en détournant l’attention de la concierge. Et maintenant, me laissant entrer dans ton appartement…

— Je… Je ne vous ai pas aidé ! objecta Béatrice, soudainement prise de confiance. C’est vous qui vous êtes infiltré par effraction dans la Résidence ! Votre existence même est un crime ! La SCIE va très vite se rendre compte de votre présence et va intervenir.

— La SCIE ne va pas intervenir tout de suite. Elle est déjà assez occupée à gérer mon arrivée, annonça-t-il en montrant le reportage qui passait sur le mur-écran.

— Que… Comment… Vous voulez dire que c’est vous qui avait fait ça ?

— Et mes coéquipiers, mais ils n’ont pas survécu au crash. »

            La panique revint à la charge. Béatrice imaginait à peine ce qui allait lui arriver lorsqu’on réaliserait qu’elle avait permis à un homme d’entrer dans la Résidence et, encore pire, le laissait entrer dans son appartement sans en informer les autorités sur-le-champ. Si en plus, il s’avérait qu’il était à l’origine de l’incendie du Parc de Bercy qui nécessitait l’intervention de la SCIE, elle était perdue. Il avait parlé d’un crash, il devint évident à la jeune femme que la raison du couvre-feu n’était pas étrangère à la situation. Non seulement elle abritait un Nuisible, mais en plus, elle accueillait un Parjure dans son appartement. Aucun doute qu’elle serait très rapidement considérée comme Nuisible à son tour pour un crime de cette gravité.

« Vous devriez partir, murmura-t-elle. Maintenant, avant de me causer du tort.

— Il est malheureusement déjà trop tard pour ça.

— Quand la SCIE interviendra, je leur dirai que vous m’avez menacée et agressée.

— Personne ne va venir, révéla le dénommé Marcus d’une voix paisible. Personne ne sait que je suis là, et tu n’as personne à prévenir. J’ai brouillé les appareils de communication et de surveillance de ton appartement. »

            Béatrice regarda d’un œil apeuré en direction du panneau de contrôle et vit les dires de l’inconnu confirmé. Normalement, sa présence dans l’appartement aurait dû activer l’Interface Holographique de Confort à Domicile, qui enclenchait automatiquement les systèmes de surveillance et de communication de l’appartement. Or, le voyant lumineux sur le panneau indiquait clairement que celle-ci était désactivée. L’IHCD équipait tous les domiciles du pays, y compris ceux des dirigeantes politiques, et la rumeur courait qu’elles seules étaient en mesure de le désactiver. Normalement, en cas de panne, le voyant était éteint, mais lorsque l’occupant du domicile sortait, le voyant devenait rouge. Tout comme celui de Béatrice à l’heure actuelle.

« Pourquoi ?

— Parce que je viens d’avoir une journée difficile et je voudrais prendre un peu de temps pour me reposer avant de rencontrer les Anticonformistes.

— Les Anticonformistes ? »

            La jeune femme connaissait vaguement le nom. Il s’agissait de celui que les mères utilisaient pour effrayer leurs enfants quand ceux-ci se comportaient mal. C’était l’équivalent de l’antique vision du croque-mitaine. Une secte de fanatiques qui ne visait que le chaos et le désordre, désirant ramener le monde dans les ténèbres de l’oppression. C’étaient généralement les méchants qui revenaient le plus souvent dans les films ou les livres. Mais justement, ce n’était qu’une légende, un conte, une fiction. Pourquoi ce Marcus voudrait-il les rencontrer ? Était-il un fou dangereux ? Non, impossible ! Les Nuisibles qui étaient capturés étaient tôt au tard exécutés de toute façon, une fois que la SCIE avait pu en retirer toutes les informations qu’elles pouvaient en extraire. Et s’ils étaient fous, on ne perdait même pas le temps de les interroger. Il était inconcevable qu’un homme né après la Grande Purge ait pu survivre plus de trente ans sans se faire repérer. D’où venait-il ? Qui était-il ?

« Oui, les Anticonformistes. Je dois rejoindre leur cellule demain matin.

— Ce n’est qu’une légende pour effrayer les enfants, réfuta Béatrice. S’ils existaient vraiment, la SCIE serait à leur trousse et les auraient déjà débusqués depuis longtemps.

— Et pourquoi crois-tu que mon arrivée ait attiré autant l’attention ?

— Vous êtes un Nuisible, et vous dites vous être écrasé. Ça me semble des raisons suffisantes.

— Et un couvre-feu ? Le déploiement de votre maigre armée de l’air alors que vous êtes en difficulté avec la Fédération de Prussie…

— C’est de la propagande ! s’emporta la jeune femme. La RCE repousse les assauts, tout en protégeant les citoyennes d’origine étrangère !

— Ce que je veux dire, temporisa Marcus, c’est qu’on ne me recherche pas parce que je suis un Nuisible. Pour le moment, la SCIE ignore totalement mon identité. Si ses agents me recherchent, c’est parce que je viens de l’extérieur. Je suis un citoyen de la République Latine.

— La quoi ? » s’interloqua Béatrice.

            Pour la première fois depuis l’intrusion, elle baissa totalement sa garde et regarda d’un air complètement ahuri l’étranger. Pas seulement parce qu’elle ignorait tout de lui, mais parce qu’il n’était pas Français. Pourtant, il avait le morphotype des habitants du sud de la France et s’exprimait sans accent. C’est vrai que tout ce qui se trouvait au sud du Massif Central était considéré plus ou moins comme un No Man’s Land depuis qu’aucune des villes n’avait donné de nouvelles. Toute la région avait été désertée, les populations ayant fui vers Paris et la Bretagne. Désormais, le bassin de la Loire et la Franche-Comté n’étaient plus que d’immenses champs de culture et d’élevage exploités par des Robots Agricoles. Seules des unités d’intervention de la SCIE peuplaient ces régions, pour en assurer la sécurité, et encore, on prétendait qu’y être affecté s’apparentait plus à une punition qu’à une promotion.

            Cependant, ce qui intriguait le plus Béatrice, c’était que Marcus prétendait être citoyen de la République Latine. Or, la jeune femme n’en avait jamais entendu parler, que ce soit lors de son éducation cognitive ou aux informations. Bien sûr, elle savait que la France était bordée au sud par l’Espagne et l’Italie et que toutes étaient issues d’une longue Histoire remontant à l’Antiquité et l’Empire Romain, dont la langue était le latin. Sans doute Marcus faisait référence à l’un de ses pays, dont les nouvelles étaient rares également. Béatrice savait seulement que, comme le reste du monde, ils avaient été profondément remodelés lors de la Révolte Idéologique, mais au final, leur politique s’accordait avec celle de la RCE. Devant la réaction abasourdie de la jeune femme, Marcus laissa échapper un rire qu’on réserve habituellement aux petites filles lorsqu’elles font preuve d’ignorance.

« Ce n’est pas drôle ! s’exclama Béatrice, vexée.

— Je suis désolé. On m’avait prévenu, mais je ne pensais pas que je serais confronté à cette situation aussi vite. Tu n’as vraiment aucune idée de ce dont je parle ?

— Vous dites sornettes sur sornettes ! D’où venez-vous ! Dites-moi la vérité cette fois !

— Je suis né à Narbonne, mais j’ai grandi principalement à Perpignan.

— C’est impossible ! réfuta la jeune femme. Nous n’avons plus de nouvelles des villes du sud depuis la Capitulation.

— Et il y a bien une raison à cela, avoua Marcus. Lorsque les troupes du Parti Égalitaire se sont retirées du sud, laissant un champ de ruines fumantes et des populations dévastées, l’Italie en a profité pour frapper.

— Comment ça ?

— J’imagine que le Nord ne s’intéressait pas trop à ce qui se passait en dehors des frontières françaises à cette époque-là. Tu crois vraiment que les Allemands ont été les seuls à avoir eu la folie des grandeurs ? Le monde entier a été remodelé ! Le Moyen-Orient consiste désormais en trois Républiques islamiques qui s’affrontent sur leurs différences religieuses, et exterminant toutes les minorités. L’URSS a dû concéder l’Asie Centrale devant les révoltes ethniques, et à même dû céder la Mandchourie à la Chine qui a cru bon d’envahir tout ce qui lui étaitpossible.

— Vous dites n’importe quoi ! Pourquoi je n’ai jamais entendu parler de ça ?

— Parce que tous les pays du monde sont devenus complètement fous ! Tu sais comment la Révolte Idéologique a débuté ?

— Oui, lorsque Martin Luther King a été assassiné en 68, les minorités se sont révoltées aux États-Unis. Le gouvernement de Nixon l’a réprimée dans la violence, mais ça a traversé l’Atlantique et l’Europe a aussi été touchée par le mouvement.

— Exactement, mais sais-tu comment ça s’est terminé ? En Amérique je veux dire.

— Euh, non… Pas vraiment. On nous dit juste que c’est toujours la guerre civile là-bas, mais personne n’a le droit d’y aller.

— Parce qu’il n’y a plus de là-bas, révéla Marcus. Après trois ans de répression et de guerre civile, un groupe d’afro-américains a réussi à pénétrer dans la Maison-Blanche. Pris de panique et d’un excès de folie, Nixon s’est retranché dans son bunker et a décidé d’atomiser Washington. Le problème est que le lancement du missile a foutu la frousse aux Soviétiques et qu’ils ont envoyé leurs propres missiles un peu partout en Amérique. Depuis, le continent est complètement irradié et désolé et les rares survivants sont livrés à eux-mêmes. On dit même qu’il y aurait des mutants difformes. »

            Béatrice s’effondra sur le canapé de son salon sous le choc. Ce que Marcus lui racontait était si invraisemblable qu’on pourrait croire qu’il venait d’inventer tout ça. Mais il paraissait si convaincu et passionné que c’était difficile d’imaginer qu’il feintait. De plus, ça recoupait ce que certaines rumeurs laissaient entendre. Après tout, il y avait des photographies d’époque montrant des milliers de sillages nuageux dans le ciel, et les relevés des années suivant la Capitulation ne mentait pas. De plus, ça expliquerait pourquoi la RCE aurait décidé de démanteler l’arsenal nucléaire au début du siècle, sans doute terrifiée de subir le même sort.

« C’est là que le monde est complètement parti en couilles, reprit Marcus. L’Europe étant complètement déchirée dans de multiples guerres civiles, la Chine a décidé d’envahir l’Indochine, la Corée et les Philippines et essaye depuis soixante ans d’acquérir le Japon. L’Indonésie a décidé d’annexer toutes les îles trop petites pour se défendre. La Birmanie et la Thaïlande se sont unifiées pour éviter de subir le même sort. L’ONU ayant disparu, et sans personne pour les en empêcher, le Mexique a déclaré vouloir reconstituer la grandeur des empires Mayas et Aztèques, et a du coup envahi toutes l’Amérique du Sud. Très copain avec la Grande-Colombie, ils sont devenus les deux premières Républiques criminelles de l’Histoire grâce au pétrole et à la drogue, tandis que l’Argentine et le Chili se sont dit que ce serait chouette de constituer une Dictature fédérale.

— Mais ce sont les Américains qui les ont mis en place !

— Bien sûr, mais les Américains n’étant plus là pour superviser, ils s’en sont donné à cœur joie. Seule l’Afrique a réussi à ne pas succomber à la folie. C’est de là que les nouvelles Nations Unies se sont formées, et les Anticonformistes sont leur bras armé non-officiel dont le but est de renverser tous ces états totalitaires qui discriminent selon le critère de leur choix.

— Que veux-tu dire ? Tout le monde a suivi les préceptes instaurés par la RCE, rappela Béatrice.

— C’est ce qu’on vous fait croire. Pourquoi crois-tu que la Fédération de Prussie essaye de vous envahir pour exterminer les immigrés ? Autant que je le sache, il n’y a que des femmes en France, si les Prussiens étaient des Prussiennes soutenant le féminisme, pourquoi essaieraient-elles d’exterminer les immigrées de France ? »

            La jeune s’apprêta à rétorquer, mais se rendit compte qu’elle n’avait aucun argument à opposer. En effet, la RCE avait toujours promulgué l’égalité entre toutes les citoyennes, peu importe leur origine, leur religion, leur richesse. C’était placardé dans toutes les écoles du pays, diffusé en boucle à la radio ou la télévision et au cœur de la plupart des films qui sortaient au cinéma. Par conséquent, pourquoi la Fédération de Prussie chercherait tant à vouloir exterminer les citoyennes d’origine étrangère si, comme tous les autres pays, elle suivait les lois instaurées par la RCE ? Ça n’avait aucun sens. Et à partir de là, si un pays pouvait être l’exception, pourquoi pas les autres ? Après tout, Béatrice ne savait que ce que la RCE partageaient avec les citoyennes. Tout ce qui était diffusé dans le pays était au départ certifié par l’Administration de Contrôle du Contenu Médiatique, où travaillait la jeune femme.

            Et si elle savait une chose, c’est que son travail de traductrice à l’ACCM consistait essentiellement à traduire des documents écrits, audios ou vidéos datant d’avant la Révolte Idéologique. Toutes les communications interceptées depuis l’extérieur arrivaient directement au Département de Traitement des Renseignements Extérieurs, où elle avait travaillé quelques mois avant d’être réaffectée. À l’époque, elle avait eu des documents complètement aberrants où on parlait d’un État complètement privatisé en Scandinavie et en Océanie, ou encore des épurations ethniques en Asie Centrale. Elle avait même vu une vidéo provenant d’Autriche montrant un bûcher de personnes accusées d’homosexualité, parmi lesquelles des hommes. Si l’homosexualité était condamnée également par la RCE, on n’en était pas à les brûler sur la place publique à la vue de tous. C’était un délit, pas un crime. Devant tant d’incohérences par rapport à ce qu’on lui avait enseigné, Béatrice avait fini par s’interroger et poser des questions autour d’elle, à ses supérieurs. Deux semaines plus tard, elle avait été réaffectée au Département Historique, où elle se sentait beaucoup plus à l’aise.

« Quelque chose dans ton regard me dis que j’ai réveillé quelque chose, remarqua Marcus.

— Non… C’est juste que… Je ne sais pas… Je veux dire… Certaines de ces inepties ont en fait du sens. Elles expliqueraient certaines choses. Mais pourquoi la RCE nous mentirait ? Elle soutient l’égalité et la vérité. On nous apprend très tôt que mentir est mal.

— Parce que tout le monde s’est replié sur lui-même. Les fanatiques ont pris le pouvoir un peu partout. La République Latine ? Devant le chaos en Europe, des extrémistes italiens se sont dit qu’il était temps de reformer l’Empire Romain d’autrefois et ont envahi tout le contour méditerranéen européen, dont le sud de la France laissé à l’abandon. Ils ont un peu abandonné le reste pour le moment, les plus gros conflits sont face à la ROC en Turquie.

— Et quelle est leur ligne de conduite ? demanda Béatrice. Je veux dire, si tout le monde oppresse une minorité, quelle est celle opprimée en République Latine ?

— C’est un peu compliqué, confia Marcus, mal à l’aise. Disons que la ligne de conduite est assez proche de celle de la RCE. C’est sans doute pour ça qu’il n’y a jamais eu véritablement de conflit et que vous n’en avez jamais entendu parler. »

            L’homme se terra dans un silence, son regard fuyant en direction du mur-écran, mais Béatrice ne chercha pas à aller approfondir ses questions. Elle avait déjà bien du mal à digérer ce que Marcus venait de lui révéler, tellement cela lui paraissait improbable. Pourtant, en prenant le temps d’y réfléchir, cela expliquait beaucoup de choses. Notamment le fait qu’il n’y avait pratiquement aucune nouvelle des pays voisins de la RCE, et encore moins du reste du monde. Lors de la Révolte Idéologique, le monde était en pleine Guerre Froide, la Guerre du Viêt-Nam faisait rage et l’Afrique obtenait son indépendance pays par pays. Mais après la Capitulation, plus rien, comme si le monde entier venait de disparaître.

            Ce qui surprit le plus la jeune femme, c’est qu’au final, elle ne s’était même pas posé la question concernant cette situation. Cela lui avait paru tout à fait normal, et avait accepté les déclarations de la RCE affirmant que tout le monde suivait la cadence comme une vérité absolue, sans preuve d’aucune sorte. Et les Anticonformistes tentaient d’y mettre un terme. Béatrice devait admettre que ça lui paraissait absurde de vouloir renverser la RCE : même s’il n’était pas parfait, le système avait grandement amélioré le précédent et s’était montré plus qu’efficace. Retirer l’homme de l’équation avait été radical, mais avait eu le mérite de porter ses fruits rapidement et sur le long terme : la RCE était un pays prospère et en paix. Le seul conflit dans lequel elle était engagée concernant la Fédération de Prussie, qui était l’agresseur. Cependant, maintenant que tout était rentré dans l’ordre et roulait comme sur des roulettes, Béatrice se demanda si l’homme ne pouvait pas être réintroduit de façon progressive.

            Malheureusement, elle ne put pousser ses réflexions plus loin, trois tonalités indiquant que quelqu’un se trouvait devant la porte de son appartement. Béatrice se tourna aussitôt vers Marcus, dont le regard chocolat exprima brusquement la panique. Il se mit en position défensive, prêt à riposter, mais la jeune femme lui intima d’un geste vif de baisser sa garde. Puis, le plus discrètement possible, elle lui indiqua la porte de la salle de bain alors que les tonalités retentirent de nouveaux, de façon plus insistante. Béatrice réajusta ses habits et sa coiffure puis retourna dans le hall. Après une inspiration, elle ouvrit la porte en affichant le sourire le plus honnête dont elle était capable. De l’autre côté, deux agents de la SCIE se tenait debout et droites, arborant une expression solennelle sur leur visage.

« Bonsoir citoyenne ! salua la plus grande des deux.

— Bonsoir citoyennes. Que se passe-t-il ?

— Vous ignorez que la République Citoyenne Égalitaire a instauré un couvre-feu sur Paris ? s’enquit celle qui devait être la cheffe d’un ton suspicieux.

— Non, non… Enfin je veux dire, oui, je suis au courant. J’étais dans un café sur l’Avenue de France lorsque l’annonce a été diffusée. Je demandais pourquoi deux agents de la SCIE se trouvent sur le pas de ma porte.

— Vous avez quelque chose à cacher ?

— C’est une question piège, évita Béatrice avec un rire nerveux. Je ne vais pas avouer, du coup comment savoir si je nie ou si je mens ?

— Il s’agit d’une ronde de routine, intervint la plus petite qui commençait visiblement à perdre patience. Selon le décret de notre Présidente, nous sommes chargées d’informer toutes les citoyennes vivant à proximité du parc de Bercy qu’un individu est en fuite dans le secteur. Nous ignorons son niveau de menace, mais il vous est recommandé d’agir avec la plus grande prudence. N’ouvrez la porte à personne. Par mesure de sécurité, il vous est conseillé de rester à votre domicile jusqu’au lever du soleil, et de ne pas quitter la Résidence jusqu’à nouvel ordre.

— Euh… d’accord. Mais je n’ai pas eu le temps de faire des courses.

— Une livraison de ravitaillement passera demain matin pour distribuer les produits de première nécessité. Avez-vous la moindre la question ?

— Euh… Avez-vous une idée de quand le couvre-feu sera levé ?

— Une fois l’individu capturé et neutralisé, répondit la cheffe. Nous ne pouvons pas communiquer de plus amples détails, mais nous vous assurons que nous feront tout notre possible pour minimiser le temps de votre inconfort.

— Merci. Bonne nuit citoyennes.

— Bonne nuit citoyenne. »

            Et d’un même mouvement, les deux agentes se détournèrent de la porte de Béatrice pour se rendre à la suivante et activer la sonnette. Le plus calmement du monde, la jeune femme ferma sa porte puis laissa échapper tout l’air contenu dans ses poumons. Son cœur battait la chamade et elle sentait son dos suer à grosses gouttes. Elle ne revenait pas de ce qu’elle venait de faire : pour la première fois de sa vie, elle avait commis un délit en mentant à une agente de la SCIE. Et le plus incroyable, c’est qu’elle n’en ressentait aucune gêne. Lorsqu’elle regagna le salon d’un pas mécanique, elle découvrit que Marcus se tenait en retrait devant l’encadrure de la salle de bain, ses lèvres étirées en un léger sourire.

 

« On dirait bien que tu as décidé d’embarquer sur le navire avec moi. Bienvenue à bord ! »

End Notes:

Béatrice commence à prendre les devants. J'espère que ça vous a plus :)

La suite arrive très vite !

Chapitre 3 - La flamme by ARD_Guillaume
Author's Notes:

Et on débute déjà le troisième chapitre. J'essaye de développer un peu plus la relation et la dynamique entre Béatrice et Marcus, mais j'y introduit surtout les derniers éléments de cet univers, sur lesquels j'aieu pas mal de doute à l'écriture.

Bonne lecture !

Chapitre 3 – La Flamme

 

 

 

 

 

La nuit de Béatrice fut pour le moins agitée. Si elle réussit à fermer l’œil une fois allongée dans son lit, son esprit ne cessa d’être concentré sur son invité dormant sur le canapé du salon. Tout ce que Marcus avait dit était tout simplement incroyable, mais au-delà de ça, la jeune femme sentait une étrange sensation dans ses entrailles. Elle n’avait jamais vu d’hommes auparavant, pas en chair et en os en tout cas, et la présence du Latin la déstabilisait pour diverses raisons. Tout d’abord, elle avait commis un délit en mentant à la SCIE, et si au départ, elle pensait avoir agi par instinct suite aux révélations du Nuisible, Béatrice commençait à réaliser qu’il y avait quelque chose d’autre, quelque chose qu’elle ne savait nommer.

Un sentiment qui ressemblait à une flamme au fond de ses entrailles, à la fois douce et rassurante, promesse de quelque chose encore plus vif et passionné. Cependant, la jeune femme n’était pas naïve. Elle savait très bien ce qu’était cette flamme. Elle l’avait même déjà éprouvé à plusieurs reprises, notamment pour Camille. Mais jamais elle n’avait été si flamboyante. Et c’est ce qui dérangeait Béatrice, car elle savait que cela constituait un second délit, mais elle ignorait quelle part était la plus grave : avoir un faible pour un Nuisible, ou bien avoir tout simplement un faible ?

Lorsque la Grande Purge avait été initiée, un problème avait rapidement été soulevé par plusieurs des penseuses de la RCE : comment assurer la reproduction de la population ? La solution était venue presque aussi vite, à croire qu’elle avait été planifiée ainsi depuis le début. Avant d’être exécutés, chaque homme se faisait prélever du sperme qui était ensuite frigorifié en attendant d’être utilisé dans l’avenir par les mères désirant un enfant. Pendant des années, le système avait très bien fonctionné, et dans le cas de naissances mâles, les enfants étaient suivis durant leur croissance jusqu’à leur maturité, avant que leur sperme ne soit prélevé à leur tour avant d’être exécutés. Les techniques en génie génétique évoluant, il avait été même rendu possible, au début du xxième siècle, de pouvoir choisir le sexe de l’enfant à venir. Les naissances mâles avaient alors drastiquement baissé, et depuis, le renouvellement du stock értaitassuré par des mères se portant volontaires pour la RCE. C’était aussi une solution pour une réduction de peine pour les rares délits entraînant une peine carcérale.

Cependant, un autre problème survint très rapidement : sans homme, les rapports sexuels avaient également diminué. Seules les homosexuelles avaient continué leur vie comme avant, mais celles-ci n’étaient pas forcément bien vues par la société même si tolérées. Durant les deux décennies qui suivirent la Grande Purge, on observa une explosion du nombre d’adultères ou de relations sexuelles avec des enfants mineurs, des femmes désespérées tentant de répondre à leurs besoins primaux. La RCE décida alors de couper court à la situation, dans son idéologie de prouver que les femmes valaient mieux que les hommes. Une loi fut votée, interdisant formellement les rapports sexuels hétérosexuels. Les quelques années qui suivirent furent la seule période où on observa une véritable explosion du nombre de crimes, la loi insistant que toute personne l’outrepassant serait considérée comme Nuisible à son tour.

Pourtant, ce fut également une période de transition, les anciennes générations mourantes et celles étant nées après la Capitulation atteignant l’âge adulte. Ayant grandi dans le contexte ouvert et paisible de la RCE, leurs mœurs changèrent et l’homosexualité devint de plus en plus acceptée. Elle se démocratisa même, ces générations n’ayant jamais rien connu d’autre. Avec le nombre d’enfants mâles qui diminuait, les couples de femmes qui se répandaient, et les anciennes générations qui continuaient à mourir, le nombre de personnes enfreignant la loi se réduisit par lui-même jusqu’à complètement disparaître. Malheureusement, il restait toujours une branche dure au sein de la RCE qui refusait l’homosexualité. Ce fut alors que la Fédération de Prussie déclara la guerre à la RCE.

Prise par surprise, les armées françaises mirent plusieurs mois à contenir l’invasion prussienne, et ce ne fut que par une alliance avec le Royaume des Îles Britanniques qu’elles purent finalement repousser l’assaillant et reprendre les territoires de l’ancienne Belgique. Cependant, le prix à payer fut conséquent. Devant la débâcle militaire, la branche dure de la RCE avait fait voter une motion de censure visant à destituer le gouvernement en place. Devant l’absence de véritable opposant, elle avait gagné les élections organisées dans les semaines qui suivirent et put passer l’accord avec les Britanniques. En échange d’un soutien militaire et économique total, la RCE devait faire passer une loi interdisant les relations homosexuelles. Alors que les Prussiens quittèrent Bruxelles, les homosexuelles devirent à leur tour des Nuisibles. Le sexe était tout simplement devenu interdit en France.

La branche dure était au pouvoir depuis près de trente ans désormais, et si elle n’était plus aussi extrémiste qu’à ses débuts, la loi était toujours d’actualité. Cependant, quelques modifications avaient été apportées au cours des décennies. Le sexe restait prohibé dans la sphère publique, mais les couples homosexuels étaient autorisés à se former dans le but d’élever deux enfants, un par mère. Cependant, ces couples n’étaient valides que pendant une période de trois années, le temps d’élever les enfants jusqu’à un âge où les mères puissent s’en occuper personnellement sans support. Cette période pouvait être étendue en fonction si les mères acceptaient d’avoir un ou deux garçons.

Le gouvernement avait réprimé le sexe, pourtant celui-ci n’avait pas disparu. Au contraire. Tout d’abord, la quasi-totalité des couples se formaient parce que les deux femmes s’aimaient et voulaient vivre ensembles pour consommer cet amour. Le mariage étant un contrat établissant le couple comme sphère privée, le sexe était théoriquement toléré du moment que personne n’était au courant. Il arrivait encore de temps à autre que des couples se fassent dénoncer, parfois par leurs propres enfants, provoquant un nouveau scandale à chaque fois. Cependant, la RCE avait beau vouloir réprimer le sexe pour honorer son alliance avec les Îles Britanniques, elle ne pouvait l’éradiquer définitivement, parce que l’humain est une machine à aimer. L’amour ne peut être limité, il est sans limites.

De nombreux couples tentaient de rester ensemble après la période. Au départ, il n’y avait aucune limite au nombre de mariages avec la même personne, mais la RCE avait très vite compris ce qui se tramait derrière et avait donc instauré une limite jusqu’à devoir imposer une seule période de concubinage. Mais ce n’était pas suffisant. Chaque enfant grandissant au sein de la RCE était sujette à l’amour à un moment donné ou un autre. Béatrice avait eu plusieurs fois le béguin pour plusieurs de ses amies, et avait même bravé l’interdit avec deux d’entre elles. La plupart des Maisons à Réalité Virtuelle, qui proposaient les services pour assouvir les besoins de chacune via des simulations, géraient des maisons closes où on pouvait trouver aussi bien des femmes que des hommes et même louer une salle pour soi-même.

La République Citoyenne Égalitaire avait voulu censurer l’amour et bannir le sexe de la France. En réponse, le peuple français n’avait jamais été aussi accro au sexe. Certains parlaient même d’une Seconde Révolte Idéologique, mais la RCE faisait tout en son pouvoir pour la tuer dans l’œuf.

Béatrice avait bien conscience de braver plusieurs interdits avec ses sentiments, mais ce qui la troublait le plus, c’était leur origine. Elle avait aimé avant, elle aimait Camille et les deux femmes avaient même commencé à parler de se marier ensemble. Cependant, jamais Béatrice n’avait ressenti une flamme aussi vive que celle qui s’agitait en elle lorsque ses pensées dérivaient vers Marcus. Un homme, un Nuisible, un inconnu qu’elle avait rencontré à peine quelques heures plus tôt et dont elle ignorait tout. Peut-être avait-il menti dès le début, profitant de la panique qui s’était emparée de la jeune femme pour la déstabiliser et la manipuler, en lui faisant croire des inepties. Et pourtant, alors que le firmament poursuivait son chemin durant la nuit, Béatrice avait retourné le problème dans tous les sens, elle en revenait toujours à la même conclusion : elle n’avait jamais rien ressenti d’aussi fort que pour Marcus.

 

Lorsque la sonnerie de son réveil indiqua le début de sa journée, Béatrice contemplait le plafond. Cela faisait un moment qu’elle avait repéré les minces rayons du jour s’infiltrer à travers ses rideaux. Il lui fallut quelques secondes pour réaliser que ceux-ci ne s’ouvraient pas automatiquement comme tous les matins, et quelques secondes de plus pour se rappeler que Marcus avait désactivé l’IHCD la veille. Des bruits provinrent du salon, situé de l’autre côté de la cloison, indiquant que le Latin s’était également réveillé. Dans les instants qui suivirent, elle l’entendit se rendre dans la cuisine. D’un geste las, elle rabattit ses draps chauffants et sortit de son lit. Un simple coup d’œil au miroir-écran de la salle de bain lui confirma que sa nuit blanche avait laissé quelques stigmates. Heureusement que l’IHCD était désactivée, sans quoi celle-ci se serait sans doute affolée.

Béatrice se permit de prendre une douche froide rapide, ce qui eut le mérite de la réveiller suffisamment pour qu’elle puisse tenter d’améliorer son apparence. Elle enfila une tenue de travail, avant de se rappeler qu’elle était consignée à son appartement jusqu’à nouvel ordre. Pour l’exacte raison qui se trouvait dans son salon. Elle était cependant trop épuisée pour se changer à nouveau. Le salon était vide lorsqu’elle y entra, mais le mur-écran était toujours allumé sur une chaîne d’information de la RCE, passant toujours en boucle les reportages de la veille. Le couvre-feu n’était pas levé. Il n’avait aucune raison de l’être.

Marcus était toujours dans la cuisine, où flottait une délicieuse odeur de pain grillé. Le jeune homme se tenait appuyer contre la porte du frigo, trempant une tartine dans ce qui ressembla à du café. Une tasse fumante l’attendait, accompagnée d’une assiette avec deux tartines et un assortiment à partir des confitures qui peuplaient le garde-manger. Le tout était accompagné d’un verre de jus de fruit – probablement du multivitaminé vu la couleur – d’un bol de céréales.

« Je t’ai fait le petit-déjeuner, présenta inutilement Marcus. Comme je ne savais pas ce que tu avais l’habitude de prendre, j’ai fait un peu de tout.

— Euh… Merci… »

            Sentant un certain malaise s’insinuer en elle, Béatrice s’installa à la table, en prenant soin d’être face à Marcus pour toujours l’avoir dans son champ de vision. Elle but une gorgée du jus avant d’attraper le pot de confiture de framboise et d’en tartiner son pain grillé. Le Latin continuait de siroter son café, ses yeux toujours fixés sur elle, et Béatrice faisait tout son possible pour ne pas croiser son regard. Le rouge lui monta aux joues, mais elle tenta de ne pas y réagir et continua à prendre son petit-déjeuner. Elle perdit cependant toute contenance en manque de s’étouffer lorsqu’elle but sa première gorgée de café.

« Tu vas bien ? s’inquiéta Marcus en s’approchant.

— C’est… bon… merci, toussota Béatrice en lui faisant signe de rester où il était. Qu’est-ce que c’est ?

— Du café, pourquoi ?

— Mais il est incroyablement fort et amer ! On dirait que vous avez utilisé cinq doses au moins !

— Sept, avoua Marcus. C’est comme ça qu’on le fait chez nous. Tu peux rajouter du sucre si tu en veux, ça l’adoucira.

— Je vais surtout avoir la tremblote toute la journée.

— J’aimerais mieux éviter, car je vais avoir besoin de ton aide.

— Et en quoi je peux vous être utile ? Vous avez bien entendu les agents de la SCIE hier soir ? Je suis consignée ici jusqu’à ce qu’elles vous attrapent.

— Et pourtant, je dois toujours aller retrouver les Anticonformistes.

— Oui et bien vous pouvez y aller sans moi ! s’exclama Béatrice.

— Tu es sûre ? s’enquit Marcus d’une voix sournoise.

— J’ai déjà pris des risques énormes en vous accueillant, rappela la jeune femme. Je n’ai pas envie de risquer davantage en bravant le couvre-feu et être capturée avec vous pendant que vous cherchez d’autres Nuisibles.

— Et pourtant, il va bien falloir que tu me suives. Je ne connais pas Paris, j’ai besoin d’une guide. D’autant plus si on ne peut pas être vu dans les rues.

— Les cartes sont là pour ça, vous n’avez pas besoin de moi.

— Tu sais, si je me fais capturer par la SCIE, elles ne mettront pas longtemps à recréer ma chronologie et se rendre compte que j’ai passé la nuit ici, dans cet appartement, que deux agentes sont venues inspecter. Elles sauront que tu m’as couvert. »

            Béatrice déglutit lentement la tartine qu’elle venait de finir d’avaler. Marcus n’avait pas tort : s’il se faisait capturer, la SCIE remonterait très facilement jusqu’à elle et comprendrait tout aussi vite qu’elle avait menti à des agentes. Et encore, si Marcus ne décidait pas de tout révéler par lui-même pour se sauver. Elle n’avait aucune idée d’où se trouvaient les Anticonformistes, mais elle connaissait sans doute mieux les rues de Paris que ce Latin en fuite. Ses chances de se faire capturer serait sans doute moindres si elle l’accompagnait, ce qui réduirait ses propres chances de finir en prison, ou pire. Alors que Béatrice but une gorgée de jus de fruit pour s’hydrater la gorge, elle comprit qu’à partir du moment où elle avait décidé de mentir à la SCIE et offrir l’hospitalité à Marcus, elle devait aller au bout. Il lui était impossible d’abandonner en plein milieu, les risques pour elle étaient trop grands. Elle devait s’assurer que le jeune homme atteigne son but.

Une fois en sécurité avec les Anticonformistes, elle serait libérée de ce fardeau et pourrait reprendre le cours normal de sa vie, attendant que les rebelles accomplissent leurs fantasmes en renversant la RCE, rétablissant l’ancien ordre. Béatrice n’y croyait pas une seconde, la RCE était bien trop implantée, bien trop ancrée dans les vies de chacune. Un petit groupe isolé ne pouvait espérer seul retourner un système dans lequel le peuple vivait heureux. Rien ne pouvait ébranler l’ordre établi. Cependant, la jeune femme devait reconnaître que le système n’était pas parfait. À en croire Marcus, le monde s’était isolé, entredéchiré. Chaque pays oppressait une minorité, entrait en guerre avec ses voisins par soif de conquête. Même la RCE qui se proclamait libre et juste mentait à son peuple, et avait exterminé les hommes de son territoire. N’y avait-il pas un moyen que chacun puisse s’entendre dans une harmonie ? Une véritable égalité, un véritable bonheur, une véritable paix ?

Et Marcus semblait être l’incarnation de ce nouvel idéal. Plus la flamme brûlait et plus Béatrice était persuadée que c’était possible, Marcus le rendait possible.

« Ok, très bien. Je vais venir avec vous.

— Chouette ! Il faut partir bientôt, je dois les retrouver à midi.

— On a le temps. Vous savez où vous devez vous rendre ?

— La Place de la Capitulation, mais j’ignore de laquelle il s’agit. Aucune carte à jour de Paris n’existe en République Latine.

— Vos Anticonformistes savent choisir leurs lieux, soupira Béatrice qui regrettait déjà sa décision.

— Pourquoi donc ? s’étonna Marcus. Tu sais comment y aller ?

— Le point positif, c’est qu’on n’aura pas à traverser la Seine, continua la jeune femme. Par contre, ça sera sans doute l’un des quartiers les plus surveillés à cause du couvre-feu.

— Où c’est ? insista le Latin, élevant subtilement le ton de sa voix.

— C’est le nouveau nom de la Place de la Concorde. À même pas cent mètres du Palais Républicain. On ferait mieux de se mettre en route maintenant. »

            Béatrice avala le fond de sa tasse et sortit de table, passant comme une furie devant Marcus qui sembla pris au dépourvu pendant un court instant. La jeune femme retourna dans sa chambre prend son pass d’identification, ainsi qu’une des anciennes cartes de Paris qu’elle collectionnait. Le couvre-feu étant déclaré, il était tout simplement hors de question de se rendre Place de la Capitulation en surface, par les rues. Même s’ils pouvaient passer par les petites rues, il leur faudrait à un moment donné ou un autre traverser la Place de la Bastille ou bien se rendre sur les quais, ce qui les exposerait tout aussi rapidement. Par conséquent, les deux compagnons devraient passer par le réseau sous-terrain, au moins jusqu’aux Tuileries où ils pourraient se mêler aux habitants de la Résidence.

            Le réseau souterrain était un quadrillage sous les rues de Paris qui liait les Résidences les unes aux autres ainsi qu’au réseau du métro. Au début du siècle, celui-ci avait été repensé complètement pour pouvoir desservir au mieux les Résidences en construction et le flux de passagers. Ainsi, certaines anciennes lignes avaient fusionné, d’autres avait été partiellement abandonnées. Dont la célèbre Ligne 1, qui liait autrefois la Gare de Lyon àla Place de la Concorde. Le tronçon entre la Résidence de Lyon et la Bastille était toujours en activité, mais s’arrêtait immédiatement après pour suivre le parcours de l’ancienne Ligne 5 vers le Nord. Béatrice comptait accéder au tronçon abandonné par les couloirs de service. Elle s’était déjà baladée sur les anciennes voies ferrées lorsqu’elle était jeune, en signe de défiance à ses parentes. Ces portions n’étaient pas surveillées, les systèmes de surveillance étant obsolètes et incompatibles avec les nouveaux, et personne n’avait jugé bon de les mettre à jour. De là, elle pourrait rejoindre l’autre section toujours active, au niveau des Tuileries.

            La seule difficulté résidait donc à traverser la portion jusqu’à Bastille. Techniquement, le couvre-feu ne concernait que les rues en surface de Paris. Le réseau souterrain était comme une ville au sein de la ville, et était entièrement sécurisé par un système de surveillance de pointe. Selon le règlement des Résidences, il faisait partie intégrante de celles-ci, donc Béatrice n’enfreindrait aucune loi si elle l’utilisait. Elle ignorait si la SCIE avait décidé d’isoler ce secteur du reste du réseau compte tenu de la situation, mais c’était le seul moyen d’atteindre les Tuileries sans perdre trop de temps. Certes, elle pouvait aussi n’utiliser que le réseau, sans avoir à passer par les anciennes lignes de métro abandonnées, mais elle ne voulait pas tenter la chance. Réussir à duper le système de surveillance jusqu’à Bastille ne serait déjà pas un mince exploit.

            La jeune femme fouilla dans son armoire à la recherche de vêtements d’une de ses anciennes « amies », Jessica. Celle-ci avait toujours eu une carrure plutôt imposante, et ses tenues devraient aller à Marcus même si la coupe le serrerait sans doute un peu. Elle trouva un complet de travail en polyester tactile. Et avec un manteau, ça devrait suffire à couvrir le visage du Latin aux camérax. Elle attrapa le déguisement et revint dans le salon, où Marcus l’attendait en faisant les cents pas d’un air impatient.

« Où étais-tu passée ? demanda-t-il abruptement. Ça fait dix minutes que je poireaute ! Tu avais dit qu’on partait maintenant ! Il vous faut toujours trois plombes pour vous préparer ?

— Je préparais notre couverture, informa calmement Béatrice en posant les habits sur le canapé. Il va falloir que vous vous fondiez dans la foule, enfilez ces vêtements et assurez-vous que la capuche de ce manteau couvre bien votre visage.

— Pourquoi ?

— On va devoir emprunter le réseau souterrain. Il va nous être impératif que le système de surveillance ne vous reconnaisse pas.

— Je ne suis pas dans les bases de données de la SCIE, objecta le jeune homme.

— Vous êtes un Nuisible ! rappela-t-elle. Il n’y a pas besoin que vous soyez enregistré sur les bases de données, votre visage vous trahira bien assez vite. On a une station à rejoindre, le métro sera sans doute plein à craquer vu qu’on ne peut plus utiliser les rues. Il est impératif que personne ne vous reconnaisse.

— D’accord, d’accord, si tu le dis. »

            Avec une moue râleuse, Marcus attrapa l’accoutrement et se dirigea vers la chambre de Béatrice pour se changer, mais celle-ci lui bloqua l’accès en indiquant la cuisine. Avec un reniflement de dédain, il suivit les instructions et ferma la porte derrière lui. La jeune femme profita des dernières minutes de calme pour repasser le plan dans sa tête. Il y avait tant de façons à ce qu’il échoue, mais elle n’avait pas beaucoup d’autres options. La seule façon pour elle de pouvoir mettre tout ça derrière elle était de s’assurer que Marcus trouve sain et sauf les Anticonformistes. Alors qu’elle faisait à son tour les cent pas dans son salon, Béatrice remarqua pour la première fois le sac-à-dos posé contre le canapé. Il était usagé, une des sangles était déchirée, et la partie inférieure était couverte d’un mélange de poussière et de boue séchée.

De toute évidence, il appartenait à Marcus, mais elle s’étonnait de ne pas l’avoir vu avant. Elle s’en approcha, intriguée, et en ouvrit la poche principale. Elle y vit des documents d’aspects officiels, mais surtout ce qui ressemblait à un pistolet. Elle l’attrapa pour le soupeser. Le contact avec l’arme était froid, mais ce qui la surprit le plus c’est qu’elle était plus légère que ce à quoi elle s’attendait. Elle n’y connaissait rien en armement, mais elle était certaine de n’avoir jamais rien vu de pareil de sa vie, pas même dans les thrillers ou les films de science-fiction qu’elle avait regardés au cinéma. Du bruit provint de la cuisine, la faisant sursauter. Instinctivement, elle ferma le sac d’un geste et dissimula l’arme sous son trench-coat. L’instant suivant, Marcus apparut dans la tenue qui lui allait mieux que ce que Béatrice aurait cru.

 

« On peut y aller maintenant ? »

End Notes:

Donc plutôt de la mise en place avant le dernier chapitre ici, j'espère que ça ne vous a pas trop ennuyé :) N'hésitez pas à poser vos questions ou à laisser un commentaire.

La fin est juste après !

Chapitre 4 - No man's land by ARD_Guillaume
Author's Notes:

Et on est déjà à la conclusion de cette histoire. Je ne vous en dis pas plus et vous souhaite une bonne lecture :D

Chapitre 4 – No Man’s Land

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le plan était d’une simplicité enfantine. Dans son accoutrement, Marcus était censé utiliser les escaliers de service pour atteindre le réseau souterrain, tandis que Béatrice utiliserait l’excuse du ravitaillement gouvernemental pour se présenter dans la cour et rejoindre le réseau par l’entrée du public. De là, elle le rejoindrait et ils aviseraient par la suite. Une étape après l’autre, sans se précipiter. Au fond d’elle-même, la jeune femme avait vraiment envie de pouvoir utiliser le métro pour se rendre jusqu’à Bastille, elle était persuadée qu’ils n’atteindraient jamais leur destination par la voie piétonne.

 

            Lorsqu’elle arriva dans la cour de la Résidence, une foule s’était déjà regroupée autour d’un immense camion aux couleurs bleu pâle de la RCE. La remorque était couverte d’une bâche et deux employées du Ministère de la Ville se tenaient debout et distribuaient les rations aux plus matinales des habitantes de la Résidence. Elle repéra également plusieurs agentes de la SCIE, chargées sans doute d’assurer la sécurité et d’instaurer le calme. Béatrice se mêla à la masse, se frayant discrètement un chemin en direction de l’entrée du réseau, qui se trouvait sur sa droite. Se laissant guider par le flux, la jeune femme arriva à proximité du camion et très vite un lot de victuailles atterrit dans ses bras.

 

            Au lieu de reprendre le chemin vers sa tour, elle suivit le groupe d’habitantes qui se dirigeaient vers la Tour Ouest. Une fois qu’elle eût dépassé l’amas venu se ravitailler, elle accéléra le pas et se dirigea vers l’entrée du réseau, indiquée par des signes lumineux. Béatrice jeta un coup d’œil à la ration qu’on lui avait fourni : du lait, du pain, de la viande séchée et des boîtes de conserve contenant de la nourriture déshydratée. Elle eut un pincement au cœur lorsqu’elle abandonna le package dans une benne à ordure, sachant qu’elle en aurait sans doute besoin le soir même. Mais elle ne pouvait malheureusement pas s’encombrer d’un tel fardeau, d’autant plus que chaque cargaison avait dû être marquée pour être délivrée à une Résidence précise et on remarquerait très vite un paquet au mauvais endroit.

 

            La jeune femme descendit l’escalator menant aux niveaux inférieurs. Le premier consistait en la station elle-même, une galerie commerciale et une bibliothèque, et elle en profita pour recharger son pass afin d’être sûre de ne pas avoir de problème à ce niveau, surtout si elle devait payer les trajets de Marcus. Habituellement, cela était réservé aux personnes vivant en dehors de Paris, mais il était tout simplement impossible pour Marcus d’obtenir un titre de transport puisqu’on demandait un prélèvement des empreintes digitales. Quelques instants plus tard, Béatrice se trouvait trois niveaux plus bas, dans un des longs couloirs du réseau. Les murs-écrans diffusaient au choix des publicités ou des informations en continu, tandis que le plafond était d’un blanc éclatant à cause des LED qui constituaient l’éclairage, ce qui dissimulait astucieusement l’emplacement du système de surveillance. Enfin, le sol était deux tapis roulants à sens opposés, qui s’interrompaient au niveau des intersections.

 

            Marcus attendait Béatrice dans un recoin près de l’accès à la zone de service. Elle fut la première à le repérer et se dirigea d’un pas rapide dans sa direction, avant de lui agripper le bras d’une main ferme et de l’entraîner derrière elle. Comme elle s’y attendait, plus ils s’enfonçaient dans le réseau, plus le grouillement d’utilisatrices se densifiait. La première rame automatique arriva moins d’une minute après qu’ils eurent rejoint les quais, et Béatrice s’y engouffra avec insistance tout en évitant de bousculer les autres passagères. Elle voulait avoir l’air pressée, pas attirer l’attention sur elle. Elle n’essaya pas d’accéder à un des fauteuils libres, Bastille étant la station suivante et la jeune femme ne voulait pas s’attarder dans la rame plus que nécessaire.

 

En réalité, elle commença à réaliser que l’immobilité la rendait de plus en plus anxieuse. Elle devait se sentir en mouvement pour se sentir en sécurité. De son côté, Marcus garda le visage baissé, suivant sans broncher les directives de son compagnon de fortune. La rame finit enfin par ralentir puis s’arrêter complètement. Les portes s’étaient à peine entrouvertes que Béatrice sortit en trombe sur les quais, franchissant le mur de passagères qui attendaient pour monter. Alors que les deux compagnons montaient un escalator menant aux niveaux supérieurs, Marcus tira à plusieurs reprises en arrière, comme s’il tentait de ralentir la jeune femme.

 

« Quoi ? s’exaspéra-t-elle une fois arrivée en haut.

 

— Où va-t-on comme ça ?

 

— Je vous l’ai dit, on essaye d’atteindre l’ancienne ligne de métro.

 

— Il y en a encore pour longtemps ?

 

— Non, deux minutes, tout au plus. Après, je dois retrouver l’accès qui permet de sortir du réseau pour rejoindre l’ancien. Pourquoi ?

 

— Essaye de ne pas paniquer, mais je pense qu’une agente de la SCIE nous suit. »

 

            Le cœur de Béatrice qui battait déjà la chamade passa à un rythme supérieur, au point qu’elle crut qu’il s’était complètement arrêté de battre pendant un moment. Nerveusement, elle regarda par-dessus l’épaule du Latin et vit effectivement émerger de l’escalator une agente de la SCIE, le regard suspicieux. De toute évidence, elle cherchait quelque chose, ou quelqu’un, et ils étaient sans doute la cible de cette attention. Se retournant prestement, la jeune femme entraîna son acolyte vers la section ouest du niveau, où se trouvait une immense librairie. Elle s’y engouffra sans hésitation et slaloma avec aisance entre les différents rayons. Béatrice agit comme une cliente qui savait exactement ce qu’elle cherchait et où se trouvait la section dédiée.

 

La réalité était double : non seulement, la boutique organisée en dédale offrait une parfaite couverture pour semer l’agente de la SCIE, mais c’était aussi la voie d’accès à l’ancien réseau du métro. Arrivée au rayon bande-dessinée, Béatrice jeta un regard autour d’elle pour s’assurer que personne ne regardait dans leur direction. L’agente n’était pas visible. C’était le moment ou jamais ! Elle ouvrit la porte de service et fit signe à Marcus de s’enfoncer dans le couloir sombre de l’autre côté. Devant sa réticence, elle le poussa violemment avant de s’y glisser à son tour et de fermer lentement la porte.

 

La coursive n’était rien d’autre qu’un boyau en béton armé recouvert de tuyaux de toutes tailles. Des lumières rouges éclairaient à intervalle régulier l’ensemble, ce qui donnait des allures menaçantes. Après une courte hésitation, Béatrice s’élança d’un pas vif et très rapidement, le claquement des chaussures de Marcus se fit entendre derrière elle. Ils marchèrent ainsi pendant une dizaine de minutes avant de finalement arriver à une nouvelle porte, en fer, cette fois-ci. La jeune femme essaya de l’ouvrir, mais la rouille semblait l’avoir bloquée. Marcus vint en renfort et après plusieurs tentatives, ils parvinrent à la faire pivoter dans un horrible grincement.

 

Ils arrivèrent dans un long tunnel traversé par deux voies ferrées. Béatrice reconnut immédiatement l’antique ligne 1. Dans l’élan de son excitation, elle sauta dans les bras de Marcus et l’embrassa fougueusement. Le jeune homme au départ surpris se décrispa au bout de quelques instants et rendit son baiser à la jeune femme, mais celle-ci s’éloigna déjà.

 

« C’est dans cette direction ! s’exclama-t-elle joyeusement. Si on s’y prend vite, on peut y être en moins de vingt minutes.

 

— C’est toi le guide, » concéda Marcus, une pointe de lassitude dans la voix.

 

            Le reste du périple se fit dans le plus profond silence, interrompu seulement par les sons métalliques ou les gouttes d’eau. Lorsqu’ils traversèrent Châtelet, Béatrice remarqua que les quais étaient peuplés par d’innombrables sans-abris et laissés-pour-compte qui s’entassaient du mieux qu’ils pouvaient sur l’espace restreint. La jeune femme savait que des Nuisibles se trouvaient parmi eux, d’où l’agitation qui se propagea lorsqu’ils la repérèrent, mais le début de panique fut interrompu quelques secondes plus tard, lorsque Marcus rabattit sa capuche et révéla son visage aux autres. Les deux compagnons continuèrent ainsi encore plusieurs minutes, sans échanger le moindre mot, jusqu’à ce que Marcus marque l’arrêt. Béatrice mit quelques secondes à le remarquer et revint sur ses pas, exaspérée. Est-ce que tous les hommes agissaient ainsi ou bien était-ce parce qu’elle ressentait quelque chose pour le Latin ?

 

« Qu’est-ce qu’il y a, encore ? On doit se dépêcher si vous voulez rejoindre vos Anticonformistes avant midi.

 

— Je sais mais… Ce symbole, là-haut.

 

— Ben quoi ? Ça ressemble à une carte du monde avec une couronne de laurier, et alors ?

 

— Tu n’as pas la moindre idée de ce qu’il représente ?

 

— Non, pourquoi, ça devrait m’évoquer quelque chose ?

 

— C’est le symbole des Nations Unies ! révéla Marcus, le visage rayonnant. C’est un message, le chemin est dans cette direction ! »

 

            Béatrice regarda son plan. Si elle ne s’était pas trompée, ils approchaient effectivement de la Place de la Capitulation. L’accès pour revenir au réseau souterrain principal se trouvait une centaine de mètres plus loin. Lorsqu’elle reporta son attention vers Marcus, le visage de celui-ci exprimait une joie sauvage, déformant ses traits délicats. On aurait dit un fauve qui venait de repérer sa proie et s’apprêter à bondir.

 

« On y va ? proposa-t-il.

 

— C’est vous qui les cherchez, alloua Béatrice en haussant les épaules. Vous savez mieux que moi comment interpréter leurs signes. »

 

            Prenant la tête, Marcus s’enfonça dans le renforcement de la paroi du tunnel, Béatrice sur ses talons. Il apparut très vite qu’il s’agissait d’un conduit de service, probablement antérieur à la ligne de métro elle-même mais qui avait été utilisée pour servir d’évacuation en cas d’accident. La jeune femme eut du mal à soutenir le rythme effréné du Latin, qui se tenait à la limite de la zone éclairée par sa lampe torche. Pourtant, elle pouvait entendre très distinctement la respiration haletante de son compagnon et l’excitation qui le gagnait de plus en plus. Pendant un instant, et pour la première fois depuis la veille, Marcus lui faisait peur. Cependant, elle dut rapidement chasser ces pensées de sa tête alors qu’ils parvenaient à une intersection.

 

            Un bruit étrange, semblable à un craquement et à un grondement, se fit entendre au-dessus de leurs têtes. Instinctivement, Béatrice leva sa lampe pour observer le plafond et vit alors une profonde fissure se frayer un chemin, juste au-dessus de la tête de Marcus qui s’était arrêté pour chercher un signe.

 

« ATTENTION ! » hurla-t-elle.

 

            Se précipitant brutalement, elle entraîna le jeune homme dans sa chute, le sauvant de l’éboulis qui bloqua définitivement la voie par laquelle ils étaient arrivés. Pendant un instant qui lui parut interminable, Béatrice resta allongée sur la poitrine de Marcus. La respiration de celui-ci était étrangement devenue plus calme. Lorsqu’elle croisa son regard, elle y vit comme un éclat de victoire qu’elle n’avait jamais vu chez personne. Elle ne sut pas comment l’interpréter, et ne put de toute façon pas se poser la question plus longtemps lorsque le jeune homme l’embrassa avec passion. Sans s’en rendre compte, la jeune femme ne repoussa même pas l’intrusion du Latin et lui rendit son baiser.

 

            La flamme dans ses entrailles s’était muée en un véritable brasier, et tout ce qu’elle désirait à présent, c’était retirer ses vêtements et ceux de Marcus, consommer cette passion ardente qui la dévorait. Cependant, ils furent interrompus par l’arrivée de plusieurs faisceaux lumineux. Éblouie, Béatrice se releva, le bras devant ses yeux pour se protéger du vif éclat. Des voix paniquées s’élevèrent, mais Marcus réussit à les apaiser en se présentant.

 

« Je suis Marcus Fondeville, je viens de la République Latine. J’ai été envoyé pour rejoindre la cellule parisienne des Anticonformistes.

 

— Avez-vous preuve de ce que vous avancez ?

 

— Laissez-moi prendre un document dans mon sac. »

 

            La femme qui semblait être la responsable prit le document que Marcus lui tendit et le parcourut rapidement avant de le lui rendre, un sourire sur le visage.

 

« On ne vous attendait plus ! Avec votre accident et ce couvre-feu, on vous croyait fichu pour toujours. Comment êtes-vous parvenu jusqu’ici ? demanda-t-elle alors qu’elle les invita à la suivre.

 

— Béatrice m’a aidé, répondit Marcus en introduisant la jeune femme. Elle m’a accueilli dans son appartement sans condition et m’a guidé jusqu’ici. Sans elle, je serai sans doute déjà mort.

 

— Très probablement. Vous n’imaginez pas combien on vous doit, Béatrice. La République Latine doit impérativement être de notre côté si on veut pouvoir renverser la RCE.

 

— Pourquoi donc ? Vous comptez vraiment renverser le gouvernement ?

 

— Du moins son idéologie. La Révolte Idéologique était une époque bénie : le monde se levait d’une même voix pour dire stop à la tyrannie et aux discriminations, un espoir d’harmonie entre les peuples. Cependant, des siècles d’oppression ont conduit l’autre extrême à prendre le pouvoir. Au final, nous n’avons pas beaucoup changé depuis, c’est simplement l’autre face de la pièce qui est visible. La RCE est le symbole de la Capitulation. Réussir à la renverser permettrait à d’autres pays de suivre le mouvement, et nous pourrions enfin nous occuper des États-Unis et de ses survivants irradiés. Pour cela, nous devons demander de l’assistance des puissances voisines, dont la République Latine.

 

— Comment ça ?

 

— La Fédération Prusse a été une première option, mais au final notre mouvement n’a pas pu tenir en place et son inertie a été pervertie dans cette guerre ethnique. Les Îles Britanniques sont tranquilles dans leur coin…

 

— Attendez… Vous êtes en train de me dire que c’est vous qui avaient lancé la guerre entre la RCE et la Fédération Prusse ? s’estomaqua Béatrice.

 

— Pas dans son état actuel, temporisa l’Anticonformiste alors qu’ils arrivaient dans une vaste salle où travaillaient une dizaine de personnes. Nous voulions simplement créer une instabilité dans les deux nations pour pouvoir les renverser. Mais nous avons surestimé notre emprise. Nous aurions dû avoir des cellules des deux côtés à l’époque.

 

— Des milliers de personnes sont mortes dans cet affrontement ! Vous avez leur sang sur vos mains ! Au final, vous ne valez pas mieux que ceux que vous combattez !

 

— Béatrice, regarde autour de toi : le monde est corrompu ! Nous sommes le rempart entre la discrimination, l’oppression, et ce qui fait notre Humanité. Regarde : tu n’as jamais croisé un homme dans ta vie, tu vis dans une société où le sexe est prohibé ! Et pourtant, ton corps n’a pas oublié ce qui fait de nous des êtres humains : notre capacité à aimer l’autre.

 

— Et pour parvenir à cet idéal, vous souhaitez massacrer des innocentes !

 

— Nous faisons ce qui est nécessaire.

 

— Vous n’êtes qu’une bande d’hypocrite ! cracha Béatrice. Regardez-vous, à sortir de belles paroles sur l’amour de l’autre ! Mais au fond, vous n’êtes rien de nouveau. À vouloir rejeter toute forme d’extrémisme, vous devenez vous-même un extrême. Vous parlez d’harmonie entre les peuples, mais au final ce n’est qu’une façade ! Tout ce que voulez, c’est créer un monde à votre image, qui vous convienne, selon vos idéaux.

 

— Nous promouvons la tolérance entre chacun, et non une haine aveugle de ce qui est différent !

 

— Tout en voulant faire table rase de ce qui ne vous convient pas, à sacrifier des vies humaines pour le bien de votre « vision ».

 

— Que proposes-tu dans ce cas ? défia l’Anticonformiste. Si notre vision est pervertie et hypocrite, que proposes-tu ? Ne rien faire et rester dans la situation actuelle ? Vivre dans une société où ton amour pour Marcus est un crime?

 

— Je… J’ai…

 

— Ne fais pas la gamine, Béatrice. Tu le sais très bien, ton corps entier te le dit.

 

— Ce n’est pas la question ! objecta la jeune femme. Ne ramenez pas vos défauts à mes sentiments ! Je n’ai peut-être pas de réponse parfaite, peut-être qu’il n’en existe pas, admit-elle, mais je suis capable de me faire mes propres idées. Oui, j’ai été naïve de penser que la RCE était une utopie devenue réalité, mais votre vision du monde n’est pas meilleure. La tolérance, ce n’est pas imposer sa vision aux autres. C’est accepter la vision des autres, accepter qu’elle soit tout aussi valable que la nôtre même si nous ne sommes pas d’accord. Les femmes ont été oppressées par les hommes pendant des siècles, des millénaires ; mais ce n’est pas une raison pour que nous les oppressions à notre tour. Nous pouvons tous vivre sur un même pied d’égalité, en harmonie. Ce ne sera pas facile, ce sera même sans doute plus difficile que les extrêmes, mais ça sera plus solide sur le long terme.

 

— Que vas-tu faire ? » demanda l’Anticonformiste, toisant Béatrice du regard.

 

            La jeune femme rendit le défi qu’on lui imposait. Elle avait depuis longtemps perdu la notion de sa respiration ou de son rythme cardiaque, et ce ne fut qu’une fois sa diatribe arrêtée qu’elle se sentit essoufflée et en sueur. Pourtant, au fond d’elle-même, elle était sereine. Elle venait enfin de comprendre le monde dans lequel elle vivait et elle savait quelle était sa place. Elle savait ce qu’elle devait faire, ce qu’elle pensait être juste et égalitaire, pour tout le monde. Il y aurait des erreurs, elle en commettrait plusieurs, mais Béatrice avait trouvé la voie dans laquelle elle voulait se lancer.

 

« Je ne sais pas ce que vous comptez faire, mes biquettes, mais je sais ce que moi je vais faire, » interrompit la voix de Marcus, qui avait soudainement pris des intonations graveleuses.

 

            Béatrice se retourna et elle le découvrit contourner lentement le groupe d’Anticonformistes. La jeune femme réalisa alors que le Latin portait ce qui ressemblait à une ceinture d’explosif, et il tenait le détonateur dans sa main. Son visage était transformé, complètement défiguré par une expression démoniaque, bestiale. Tout le monde s’était immobilisé, mais étrangement la jeune femme ne ressentait pas la moindre once de peur. Au contraire, elle se sentait nostalgique mais en même temps apaisée. La flamme qui irradiait en elle avait changé de forme, de couleur, comme si elle avait été remplacée par quelque chose de nouveau, de plus puissant encore.

 

« Marcus, murmura-t-elle. Qu’est-ce que tu fais ?

 

— Ce que je suis venu faire : exterminer cette cellule d’Anticonformistes. Tu l’as entendue : tout ce qu’ils cherchent, c’est renverser nos idéologies. Ils ont essayé d’infiltrer la République Latine, mais nous avons tué la révolte dans l’œuf. Je suis venu faire la même chose ici.

 

— Tu ne peux pas nous arrêter, provoqua la cheffe de la cellule. Tout est déjà lancé, rien ne peut nous arrêter.

 

— Oh bien sûr que si ! rétorqua Marcus. Vous n’êtes qu’une légende, un conte pour enfant. Vous croyez que vos actions dans l’ombre font avancer les choses, mais ce n’est rien d’autre qu’un moustique enquiquinant. Vous ne pourrez pas faire changer l’idéologie d’un pays en agissant dans l’ombre. Les gouvernements en ont assez de vos nuisances.

 

— C’est par de petits changements que…

 

— La ferme, salope ! Vous avez perdu ! C’est fini ! La Fédération de Prussie, la République Latine, la RCE… ce sont les nations de demain ! Cela prendra du temps, mais le monde finira par s’y faire. Un nouvel équilibre prendra place et tout le monde sera content.

 

— Qu’est-ce qui t’es, arrivé Marcus ? questionna Béatrice, désabusée.

 

— Rien ! C’est juste toi qui a été trop débile pour voir que je t’utilisais depuis le début ! Tu crois franchement qu’un type comme moi s’enticherait d’une serpillère comme toi ? Retourne vivre dans ta tour, et estime-toi heureuse que Rome n’ait pas encore décidé de reprendre le reste de la Gaule !

 

— Mais qu’est-ce que tu racontes ?

 

— C’est un Latin, informa l’Anticonformiste d’un ton acide. Chez eux, c’est le patriarcat qui a remporté la Révolte Idéologique, les femmes y sont réduites à l’esclavage.

 

— C’est comme ça que c’était, et c’est comme ça que ça devrait l’être. Et grâce à moi, ça le sera, quand je vous aurai éradiquées ! »

 

            Marcus brandit son bras tenant le détonateur mais avant qu’il ne puisse l’enclencher, une violente détonation résonna dans la pièce, suivie d’un hurlement de douleur. Le Latin se tenait désormais un moignon ensanglanté, tandis que sa main et le détonateur glissaient sur le sol. Le jeune homme se tourna vers Béatrice, qui brandissait toujours l’arme qu’elle avait récupérée dans le sac de son compagnon.

 

« Poufiasse ! Je te laisse deux minutes et tu oses fouiller dans mes affaires !

 

— Marcus, s’il te plait, arrête ! somma la jeune femme.

 

— Tu vas voir ce que je vais te faire ! »

 

            Dans un hurlement de rage, Marcus se précipita vers Béatrice, mais celle-ci fit feu à nouveau. Cette fois-ci, elle atteignit le jeune homme à l’épaule, mais cela ne sembla pas l’arrêter. Elle tira à deux autres reprises, une fois dans l’abdomen et une fois dans la jambe. Ce coup sembla être décisif, puisque Marcus s’effondra immédiatement. Il tenta en vain de se relever, glissant dans la mare de sang qui s’agrandissait à une vitesse ahurissante. En moins d’une minute, il devint blême et tendit un bras tremblant mais rageur en direction de Béatrice avant de s’affaisser définitivement, inerte. Mort.

 

            La jeune femme ne sut pas vraiment quelles émotions la submergèrent. Elle était simplement tétanisée, incapable de faire le moindre geste. Elle avait aimé Marcus, comme jamais elle n’avait aimé qui que ce soit. Pendant un instant, elle s’était même prise à imaginer quelle pourrait être sa vie à ses côtés dans un monde où la tolérance serait la règle et l’oppression qu’un mot désuet dans le dictionnaire. Et pourtant, lorsqu’il s’était révélé, la jeune femme ne s’était pas sentie abandonnée ou trahie. Simplement désabusée, comme si la flamme qui l’avait dévorée la nuit précédente et pendant la matinée n’avait été qu’une illusion, qu’une mauvaise interprétation. Que ce n’était pas Marcus qui l’alimentait, mais sa nouvelle destinée. Et pourtant, lorsqu’elle avait tiré, lorsqu’elle avait vu la vie disparaître des yeux de Marcus, Béatrice avait senti une fissure déchirer son cœur. Lorsqu’elle reprit ses esprits, elle réalisa que le groupe d’Anticonformistes s’était réuni autour d’elle, s’approchant petit à petit, leur cheffe en tête.

 

« Restez où vous êtes ! hurla-t-elle en brandissant son arme, tandis que des larmes commençaient à couler sur ses joues. Ne bougez pas !

 

— Béatrice, c’est terminé, tenta de raisonner la cheffe. Tu peux poser ce pistolet.

 

— Ne vous approchez pas, ou je tire ! »

 

            La main tremblante, elle changea l’arme de main et activa son téléphone à affichage palmaire. Elle composa le numéro d’urgence qu’on lui avait enseigné dès sa première journée d’école. Elle n’aurait jamais cru avoir à le faire un jour. Son cœur battait si fort qu’elle avait l’impression qu’il était sur le point de jaillir de sa poitrine tel un monstre d’horreur.

 

« Béatrice, qu’est-ce que tu fais ?

 

— Ce qui est juste.

 

— Non ! Tu nous condamnes tous ! »

 

            Rapprochant la paume de sa main contre son visage ruisselant de larmes, Béatrice toisa du regard la cheffe des Anticonformistes. Une profonde plénitude s’empara d’elle tandis que sa détermination se fit de plus en plus en forte. Marcus avait raison à propos d’une chose : ce n’était pas en agissant dans l’ombre que les choses changeraient. Il fallait le faire au grand jour, que tout le monde le voit. C’est ainsi qu’avait débuté la Révolte Idéologique. Et les Anticonformistes avaient raison sur un autre point : ça ne servait à rien de faire un grand changement d’un coup. C’était trop brutal et ne ferait que précipiter l’équilibre d’un extrême à l’autre. Ce qu’il fallait, c’est des petits gestes quotidiens, un changement des mentalités progressif mais continu. Et peu à peu, le monde changerait sans que personne ne s’en rende compte, et pourtant tout paraîtrait le plus normal du monde. La tonalité à l’autre bout du fil s’interrompit pour laisser place à une standardiste demandant l’origine de l’appel. Béatrice prit une profonde inspiration.

 

« J’appelle pour signaler un crime contre la République Citoyenne Égalitaire. »

End Notes:

Tadaa !

J'espère que cette histoire vous aura plu autant que j'ai pris plaisir à l'écrire (même si j'avais pas mal la pression ^^). Merci en tout cas à toutes et tous celles et ceux qui auront lu jusqu'au bout :D

N'hésitez pas à laisser un commentaire, ou à poser vos questions si des éléments vous turlupines encore ;) Ceux qui me lisent savent que j'aime bien ce genre d'univers et de structures narratives avec une fin ouverte, et ici l'idée était de souligner deux points. Le texte est une uchronie, or avec la décisions de Béatrice, on crée un nouveau point de divergence avec l'histoire, donc on démarre une nouvelle uchronie, une nouvelle histoire (et je répond tout de suite, non, il n'y aura pas de suite). Le deuxième point est que l'histoire est une dystopie et que la décision de Béatrice nous fait également pencher vers une utopie (ou du moins, un idéalisme), ce qui fait que l'univers change également à ce niveau. Pour moi, il s'agissait donc d'une bonne manière de conclure, et c'était la fin que j'avais en tête depuis le départ.

 

Voilà, encore une fois, j'espère que cette histoire vous aura plu. Encore merci à tous ceux qui ont lu et laisseront un commentaire :D

Quant à moi, je vous dis à bientôt avec de nouvelles histoires !

Cette histoire est archivée sur http://www.le-heron.com/fr/viewstory.php?sid=1506