Le professeur d'Umaji by ET_
Sélection FlamboyanteSummary:


Felice Beato

En 1873, une guerre secrète avait lieu entre les deux royaumes qui se partageaient l'île de Shikoku, au Japon. Esau Kobayashi, espion pour la province d'Awa, avait été envoyé à Kochi, la capitale d'Iyo, pour récupérer des informations qu'il faisait passer par le biais de sa femme. Un jour pourtant, rien ne se passa comme prévu...


Deuxième place ex-aequo pour le concours "Marions-les!" des Beiges.


Categories: Policier, Thriller, Espionnage, Romance, Historique, Tragique, drame Characters: Aucun
Avertissement: Discrimination (racisme, sexisme, homophobie, xénophobie), Violence physique
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Marions-les
Chapters: 1 Completed: Oui Word count: 7541 Read: 4358 Published: 13/09/2017 Updated: 17/09/2017
Story Notes:

Merci à mon correcteur préféré pour la relecture ♥

1. Le professeur d'Umaji by ET_

Le professeur d'Umaji by ET_
Author's Notes:
Avant-propos :



Au début du XVIème siècle, le Japon ne dispose d’aucune structure politique à l’échelle nationale. La péninsule est alors composée de nombreux domaines dirigés par des daimyô, des gouverneurs féodaux, et formant chacun une entité politique à part entière.


En 1568, Oda Nobunaga, daimyô de trois provinces situées à l’est de Kyoto, entreprend de fédérer le Japon en commençant par s’emparer de Kyoto et de ce qui subsiste de la cour impériale ainsi que de l’ancien shogun (chef militaire). Sa conquête continua après sa mort portée par un de ses généraux, Toyotomi Hideyoshi, jusqu’à s’étendre sur plus de 1300 kilomètres en 1582 (voir la carte ci-dessous).


Parallèlement, les Européens arrivent au Japon, les premiers étant les portugais qui accostent en 1543 sur l’île de Tanegashima, au sud de Kyûshû. Ils apportent des armes, des marchandises de toute sorte mais surtout : leur religion. Guidée par des missionnaires jésuites, une grande partie des daimyô de l’île de Kyûshû se convertit au christianisme. Autour de 1580, on estime le nombre de Japonais convertis à près de 150 000, chiffre qui va doubler au début XVIIème siècle.


La montée du christianisme au Japon est très vite considérée comme une menace pour Hideyoshi et le gouvernement qu’il est en train d’instaurer. Il fait alors expulser, torturer et exécuter les chrétiens à travers le pays. Il finit par fermer le pays aux commerçants Européens et interdit à ses sujets de se rendre à l’étranger, maintenant le pays dans un isolement tel que le Japon prit un grand retard économique et industriel sur le reste du monde.



- Histoire du Japon et des Japonais, Edwin O. Reischauer, 1970

- Silence, Shûsaku Endô, 1966



Cliquez-ici pour avoir une carte du Japon au XVIème siècle.

The Cassell Atlas of World History by John Haywood




Avertissements : les propos tenus sur le christianisme et le shintoïsme ne reflètent pas ma façon de penser. Je ne prends pas parti, pour aucune des deux religions. Ceci n’est que de la fiction, j’espère ne blesser ni contrarier personne !




Le professeur d’Umaji


Japon, Ile de Shikoku, Kochi, 1873


La dernière fois qu’Esau Kobayashi embrassa sa femme, il ne ferma pas les yeux. Ça avait été un bref baiser, un frôlement de lèvres imperceptible entre deux paroles. Alors que tout son être voulait lui crier de faire attention, d’être prudente, il avait été incapable d’esquisser ne serait-ce qu’un sourire.

Hannah allait peut-être mourir et tout était de sa faute.

Dans son mariage, Esau n’avait pas ressenti la passion tout de suite, ni l’amour qui maintenant lui écrasait la poitrine. Il l’avait d’abord désirée, son visage doux, la courbe de ses seins savamment dévoilée par un col en dentelle blanche. Il avait ensuite été conquis par sa façon si innocente de rire, par son assurance inébranlable et son caractère si doux. Mais ce furent ses gestes, si gracieux et forts à la fois, qui avaient fini par conquérir son âme.

Hannah était un ange tombé du ciel. Elle prenait soin de lui, ils discutaient, se comprenaient. Tous les soirs, lorsque leur fils Aden était couché, elle se mettait derrière lui et démêlait avec patience ses boucles brunes. Il s’abandonnait alors, les yeux clos, engourdi par ses doigts fins et brûlants.

Comme à chaque fois, la nuit précédant son départ, Esau s’était retiré dans son atelier. Il aimait la photographie, cette représentation si claire de la réalité et tellement simple. Toutes les semaines, il se rendait au château de Kochi et prenait plusieurs clichés. Il prenait le vent emmêlé dans les branches, les soldats paradant fièrement dans leurs beaux uniformes, les passants qui lui souriaient gentiment.

Cette semaine-là, il avait immortalisé l’arrivée du premier bureau de télégraphe de la petite capitale de Kochi. A Nagasaki, la grande cité de la province de Kobayakawa, le daimyô (1) en avait déjà installés deux. La ville, aussi appelée grand port du sud, avait toujours un temps d’avance lorsqu’il s’agissait de technologies occidentales.

Eclairé par la lampe à pétrole dont la flamme vacillait, Esau avait tracé de son pinceau imbibé d’acide citrique les caractères sur le papier de riz.

Deux patrouilles d’une vingtaine d’hommes ont quitté le château pour monter au nord.
Les relèves se font maintenant à vingt-deux heures.
Le daimyô Chôsokabe n’a pas quitté sa demeure depuis un mois.


A présent, les photos étaient soigneusement emballées dans ce message secret à l’encre invisible, et attendaient d’émerveiller les enfants du village d’Umaji. Dans le cartable en cuir d’Hannah, il y avait un trésor d’informations, les photographies, quelques livres et parfois même des confiseries. Elle allait chaque semaine dans ce village, à la frontière de la province d’Awa, où le seigneur Miyoshi vénérait toujours les anciens dieux.

Umaji était un village pauvre, au coeur de deux conflits qui duraient depuis déjà plusieurs centaines d’années. Ses habitants cachaient leur misère dans la forêt, tentant de fermer les yeux sur les horreurs qui se passaient tout autour d’eux. C’était dans le but de maintenir un semblant de paix que le seigneur Chôsokabe y envoyait régulièrement un convoi de vivres, accompagné d’un médecin et d’un professeur.

Chaque semaine, Esau prenait des photos pour les enfants.

Chaque semaine, il mettait la vie de sa douce Hannah en jeu.

Et plus le temps passait, plus la culpabilité pesait sur lui, accablante et destructrice. Il était né pour ça, il n’avait pas le choix. Il n’était qu’un pion, peut-être même un fou, dans une partie d’échecs qui le dépassait, lui, Hannah, et tous ceux qui les entouraient. La liberté, c’était pour ça qu’ils vivaient.

- N’oublie pas de déposer Aden chez la nourrice.

Esau se retourna, croisant le regard calme et tendre d’Hannah. Un sourire étira doucement ses lèvres et il ne put s’empêcher de penser au goût qu’elles auraient eu s’il s’y était attardé un peu plus. Aurait-il gouté l’amertume du thé, la douceur des yôkan (2) ?

- Ne t’inquiète pas, je le ferai, assura-t-il à l’intention de sa femme.

- Je ne m’inquiète pas.

A la hâte, elle empila les bols vides et essuya la marque de soupe qui commençait déjà à imprégner le bois de la table. Affairée, chacun de ses mouvements était pressé mais précis. Assis dans le grand fauteuil du salon, Aden attendait qu’on lui lace les chaussures, bougeant les jambes dans le vide au rythme d’une chanson que lui seul semblait connaître.

C’était l’effervescence, comme souvent. Et malgré tout ce remue-ménage, elle restait calme, gérant tout à la perfection. C’était une routine, presqu’un quotidien. C’était leur vie, heureux, à trois.

Esau posa la main sur son bras pour l’arrêter :

- Laisse-moi faire, je m’en occupe. Tu vas te mettre en retard.

Elle le remercia dans un murmure et attrapa son hanten (3) qui avait été abandonné la veille sur le sofa. Elle enroula un long foulard autour de son cou, emprisonnant ses longs cheveux qui se collèrent à son visage. Rouge, elle les écarta d’un revers de main et lui adressa un sourire gêné.

Hannah se dirigea vers Aden qui lui tendit les bras sans attendre. Elle le prit contre elle et le garçon posa sa tête au creux de son épaule. Il s’agrippa à elle comme s’il était paniqué de ne plus jamais la voir. Il posa ses petites mains froides sur ses tempes et elle frissonna. Esau s’approcha et ébouriffa les cheveux qui lui tombaient devant les yeux et son fils gloussa.

Pourtant, malgré le sourire tendre d’Hannah et les rires légers d’Aden, le visage d’Esau resta figé dans une grimace inconfortable. Elle sembla deviner son angoisse et ajouta :

- Tout ira bien, Esau. Je serai de retour demain et nous irons tous voir les éléphants, comme promis.

Il sourit malgré lui, sentant déjà le noeud dans son ventre se desserrer.

- Hannah, tu sais bien que Monsieur de La Bath a dû fermer son zoo plus tôt cette année…

- N’importe quoi, chuchota-t-elle à l’oreille de son fils avant de frotter son nez contre le sien. Hubert de La Bath est un intrépide gardien de zoo, il ouvrira même s’il neige ! Surtout s’il sait qu’Aden Kobayashi vient voir ses éléphants.

Sa déclaration amuse le jeune garçon qui se remit à rire doucement.

Elle se tourna vers Esau et son regard accrocha le sien. Ils restèrent silencieux un instant, ne voulant pas briser le moment. Un battement de coeur et ses oreilles bourdonnèrent. Il ne savait pas comment réagir, il n’avait jamais su. Ses gestes avaient toujours été si abruptes, si durs, le parfait contraire d’Hannah.

Esau n’eut pas de geste tendre pour sa femme. Il la regarda poser Aden au sol, décrochant un soupir de mécontentement au garçon. Elle coinça une mèche de ses cheveux noirs derrière son oreille avant de réajuster sa chemise d’un jaune à faire pâlir le soleil et, une fois la lanière de son cartable ajusté sur son épaule, elle leur fit un dernier signe de la main et quitta la maison d’un pas léger.

Alors qu’elle traversait la rue, Aden demanda s’il y avait encore des yuzu à Umaji et si sa Mère lui en ramènerait. Esau ne répondit pas. Il lui caressa la joue, distrait, son regard toujours rivé sur le trottoir d’en face où Hannah avait déjà disparu.


*



- Le garçon ne peut rester ici, Miyuki.

Des chuchotements, comme une dispute. L’enfant n’étendait pas tous les mots prononcés, juste la voix de sa mère, pleine de mécontentement, légèrement tremblante, comme lorsqu’elle le disputait.

- Pourquoi ? l’homme s’esclaffa bruyamment, faisant sursauter Eizô. Il n’est pas Japonais.

- Shuichi-san (4) ! Il l’est, c’est mon fils, le sang japonais coule dans ses veines !

L’homme se prit le front dans les mains et poussa un long soupir.

- Son père de l’est pas, lui. Regarde-le ! Regarde ses boucles, ses grands yeux !

- C’est ton petit-fils !

- Et c’est le petit-fils d’un gaijin (5) ! As-tu oublié, Miyuki ? Les crimes qu’ils ont commis, les injures faites aux dieux ? Ils sont venus avec leur fausse idole, ils ont foulé notre terre, l’ont retournée, piétinée et n’en n’ont laissé que de la boue !

- Ils ne sont pas tous comme ça. Sébastien n’était pas comme ça…

Des bruits étouffés et le shôji (6) coulissa pour s’ouvrir. Les paroles fut couvertes par des bruits de pas et une personne les salua. Les deux adultes répondirent poliment et attendirent qu’elle s’éloigne pour reprendre leur conversation.

- Je t’en prie, Père. Prends-le avec toi.

- Miyuki…

- Tu sais bien que je ne peux pas le garder avec moi. S’il-te-plaît…

Eizô voulut s’approcher un peu plus mais la marche sur laquelle il était assis grinça. Avant même que les adultes puissent se retourner, il remonta l’escalier en courant. Sans attendre, il se glissa dans son futon et ferma fort les yeux, pour oublier toute la scène à laquelle il avait assisté.

De toute sa vie, jamais Eizô n’avait quitté sa mère. Il n’avait jamais connu son père, même si elle lui parlait souvent de lui, de l’homme courageux qu’il avait été, de cet amour tragique qu’ils avaient partagé. Sa mère avait toujours été son pilier, la seule personne qui ne le regardait pas avec dégoût. Ici, les enfants le pointaient du doigt et se moquaient de lui. Il ne comprenait vraiment pas pourquoi sa mère voulait le laisser dans cette maison effrayante.

Le petit garçon se retourna et remonta la couverture sur son visage. Il voulait rentrer chez lui. Il détestait cet endroit, il détestait être différent. Une larme roula sur sa joue et, avec cette dernière pensée, il s’endormit.


Lorsqu’Eizô se réveilla au matin, il ne se sentait pas reposé. Il passa une main sur ses yeux lourds, avant de secouer ses cheveux plaqués sur sa nuque par la transpiration. Dehors, la pluie tapait sur la fenêtre en washi (7). Il avait l’impression que la veille n’était qu’un rêve, que s’il regardait bien, à travers les gouttes d’eau qui tombaient dehors, il pouvait apercevoir la mer de Seto. S’il inspirait assez fort, peut-être sentirait-il le poisson grillé que sa mère lui préparait en attendant qu’il se réveille.

Mais rien de tout ça n’était vrai. La mer était loin et le chant des mouettes avait disparu.

Le garçon se leva, rangeant sagement son futon, et le déposa dans un coin de la pièce. Timidement, il s’aventura hors de la chambre, grimaçant chaque fois que le parquet du couloir grinçait sous son poids.

Lorsqu’il arriva devant l’escalier, l’homme de la veille surgit brusquement au détour d’un couloir. Appuyé nonchalamment contre un mur, il le regardait d’un air grave.

- Grand-père ! s’écria le garçon sous la surprise.

- Non, le gronda l’homme à la carrure imposante et intimidante. Tu m’appelleras Shishô (8).

- Mais…

- Et tu vas devoir apprendre à te déplacer silencieusement. Tu fais trop de bruit.

Eizô n’osa pas répondre et regarda ses pieds pour ne pas croiser son regard sévère.

- Viens maintenant, tu dois avoir faim.

Silencieusement, il suivit l’homme jusque dans la cuisine. C’était une pièce sobre et spacieuse qui donnait sur une cour intérieure. Les shôji étaient ouverts sur toute la longueur du mur, laissant atterrir la pluie sur le petit chemin en bois qui entourait la maison. A l’abri du toit, ancré dans la terre battue, un immense évier en pierre était encombré de vaisselle. Une femme, courbée et aux cheveux grisonnants, retira ses mains frêles de l’eau lorsqu’elle les vit. Elle s’essuya les mains sur son tablier avant d’inviter Eizô à s’asseoir près de l’âtre au centre de la pièce. La femme lui apporta un plateau chargé de nourriture qu’elle laissa presque tomber à ses pieds, renversant du thé un peu partout. Et, avec un dernier regard dédaigneux, elle s’en retourna à sa vaisselle.

Shuichi ordonna au garçon de manger avant de s’asseoir en tailleur à ses côtés et de croiser les bras sur son torse. Après un long silence, Eizô osa enfin demander où était sa mère. La réponse sembla mettre une éternité à arriver.

- Elle est repartie cette nuit, elle avait à faire. Tu ne devras plus poser cette question, d’accord ? ajouta l’homme après un autre silence inconfortable. Tu ne devras pas adresser la parole aux adultes que tu croiseras et tu n’iras pas jouer avec les enfants du village. As-tu bien compris ?

Eizô voulut protester mais les yeux noirs et intimidants de l’homme l’en dissuada. Effrayé, il acquiesça de la tête, se promettant d’être fort. Sa mère ne serait jamais partie sans lui, pas pour longtemps du moins. Elle reviendrait pour lui, il le savait. Il était sa famille, personne ne partait loin de sa famille pour toujours.

Obéissant, il se mit à dévorer le riz et le poisson qu’on lui avait servis.

- Mange aussi tes daikon (9).

Eizô en enfourna trois dans sa bouche, une grimace de dégoût peinte sur le visage. Son regard dériva vers l’extérieur et les flaques qui se formaient sur le sol. Un enfant fit rouler une balle dans l’une d’entre elle et alla la chercher en courant, ses rires raisonnant dans l’air.

La vieille femme lui cria d’aller se mettre à l’abri mais le garçon refusa de partir. Trempé par la pluie, il dévisagea Eizô, un air béat collé au visage. Il déguerpit quelques secondes plus tard, au grand soulagement du petit métis qui ne savait plus où se mettre.

- Eizô, est-ce que ta mère t’a déjà parlé de ton père ?

L’enfant hocha la tête positivement et déglutit avec difficulté pour faire descendre la boule de riz coincée dans sa gorge. Il n’aimait pas la tournure que la discussion prenait.

- Ton père était un gaijin. Il y a plusieurs centaines d’années, des hommes comme lui sont venus au Japon. Ils nous pensaient idiots, sans aucune éducation. Ils pensaient que nos dieux étaient des imposteurs, que seul leur Dieu saurait nous sauver.

Devant l’air ahurit du garçon, il se frotta les sourcils et soupira :

- Ces hommes pensaient qu’un Dieu unique, un seul Dieu, guidait les hommes. Ceux d’entre nous qui n’étaient pas d’accord devaient être éliminés. Ils ont forcé les japonais à apostasier, à renier leurs dieux pour n’adorer que le leur.
« Evidemment, continua-t-il, le peuple japonais est un peuple fier. Guidés par le grand seigneur Hideyoshi, de nombreux daimyô ont su repousser les envahisseurs pendant un temps.

Eizô avait arrêté de manger. Ses petites mains se réchauffant sur sa tasse brûlante, il avalait chaque mot de l’histoire de son grand-père.

- Que s’est-il passé ensuite ?

- Ensuite, reprit Shuichi, des traitres se sont rangés aux côtés de gaijin, persuadés que les jésuites, les chrétiens, avaient raison, qu’ils étaient l’avenir et que le Japon était un pays archaïque qui devait être modernisé.

- Shinnen no sensô, murmura le garçon.

- Oui, la Grande Guerre qui dura plus de cent-vingt ans. Personne ne gagna cette guerre, chaque opposant gagnant et perdant constamment des territoires. Une trêve fut alors décidée, il n’y aurait plus de guerre et le Japon serait à jamais partagé entre les chrétiens et ceux qui continueraient d’honorer les anciens dieux. Le sud et une grande partie de l’île de Honshu devinrent alors les territoires des seigneurs chrétiens.

Il grimaça puis, appuyant le dégout qui vibrait dans sa voix, cracha dans le feu qui commençait déjà à faiblir.

- Les seigneurs du nord, de la région de Kyoto, ainsi que ceux d’une grande partie de Shikoku restèrent fidèles à la tradition et aux valeurs japonaises…

- Comme notre seigneur Miyoshi ! le coupa le jeune garçon.

- Oui, acquiesça l’homme, presque tendrement. La province d’Awa a conservé les valeurs de nos ancêtres. C’est pour cela que la paix avec le royaume d’Iyo est fragile. Jamais nous n’accepterons leur faiblesse et leur trahison !

Eizô repoussa son plateau, le ventre plein, et poussa un léger soupir. Détendu, il avait presque oublié où il se trouvait. Shuichi s’arrêta de parler et lui lança un long regard. Intimidé, le petit garçon détourna les yeux et les figea sur la vieille dame qui avait fini sa vaisselle. Elle passa la main dans ses cheveux pour les détacher et secoua la tête, fatiguée.

- Esau.

L’attention du garçon se reposa sur son grand-père qui le dévisageait à présent d’un air grave.

- A partir d’aujourd’hui, tu t’appelleras Esau. "Celui qui agit".

- Mais Shishô, mon nom à moi, c’est Eizô ! se récria le petit.

Ce nom était celui que sa mère lui avait donné. Un nom avait tant d’importance, il définissait qui vous étiez, d’où vous veniez. Enlever son nom à quelqu’un, vous lui hottiez sa famille, ses origines et ses croyances. Eizô était shintoïste, Esau serait chrétien.

Face à sa protestation, Shuichi se sentit presque coupable de tout ce qu’il allait faire endurer au garçon.

- Eizô… Esau, tout le monde ici espère qu’un jour, le Japon redeviendra le grand pays qu’il était autrefois. Tu seras un grand atout dans la guerre qui se prépare, tu seras nos yeux et nos oreilles dans la province d’Iyo.

Le petit ravala ses larmes et déglutit face au destin qui l’attendait. Il n’aurait pas d’enfance, plus d’innocence. Son métissage allait faire de lui une pièce importante dans le jeu d’échiquier qui se dessinait.

Son métissage allait faire de lui un espion.


*



Esau avait été entraîné, formé à devenir un parfait chrétien, un sympathisant européen implacable. On lui avait enseigné l’anglais, le français et le portugais. Il connaissait leurs psaumes, leurs évangiles et leurs rituels religieux sur le bout des doigts. Ses grands yeux et sa peau blanche lui avaient permis de s’intégrer facilement dans la communauté de Kochi. Pourtant, jamais il n’avait oublié d’où il venait, les gens qui l’avaient accueilli. Ils étaient tout ce qui restait de sa famille.

Une fois dans l’âge de faire ses preuves, il était parti à Kochi. Il en avait profité pour chercher sa mère, mais ne l’avait jamais retrouvée. On racontait que beaucoup de femmes disparaissaient pour être emmenées à l’étranger et être vendues comme épouses à des riches européens. Esau avait pourtant gardé espoir, refusant toujours d’y croire.

A son arrivée, il s’était installé comme interprète dans le quartier marchand de la ville, au pied du château. Il avait dû trouver un moyen pour transmettre ses rapports, en se rendant à un petit sanctuaire perdu dans la forêt, non loin de la ville. Il n’était pas le genre d’homme à être courageux, ni à prendre des risques. Il baissait la tête, observant de loin les activités militaires, et réussissait parfois à mettre la main sur quelques documents officiels lors de ses traductions. Il se contentait alors d’en rapporter le contenu à son contact.

Il se rendait au sanctuaire shintoïste le moins souvent possible, afin que ses absences à répétition ne soient pas remarquées. Il glissait alors ses messages derrière une grosse pierre à l’entrée du lieu sacré. Il en profitait toujours pour prier, les vrais dieux, ceux qui veillaient sur lui et qui l’accompagnaient lors de sa mission.

Un jour pourtant, il faillit se faire prendre. Une patrouille qui passait par hasard et l’aperçut au loin. Il se blessa alors volontairement à la jambe, trompant les soldats qui lui apportèrent leur aide sans poser la moindre question. A partir de ce moment-là, Shuichi et les autres décrétèrent que la mission était trop dangereuse, qu’ils n’avaient pas passé tant d’années à préparer Esau pour échouer aussi rapidement. On leur parla alors d’un professeur, une femme, qui allait régulièrement dans le village d’Umaji, à la frontière d’Awa. Il eut pour mission de s’en rapprocher, ce qui s’avéra plus difficile que prévu.

Il la vit la première fois sur le parvis de la cathédrale de la ville, en sortant de la messe. Elle portait cette longue robe beige dans le style anglais. Fluide, elle tombait sur ses chevilles avec élégance et était agrémentée d’un large ruban bleu qui lui marquait la taille. Sur les marches de l’édifice, elle s’était arrêtée pour rire avec des amies, dévoilant une rangée de dents blanches et légèrement irrégulières.

Il n’avait pas osé lui parler ce jour-là, ni au suivant d’ailleurs. Il avait commencé à suivre les messes en même temps qu’elle, s’asseyant discrètement au dernier rang. C’était Hannah qui avait fini par lui adresser la parole en premier, feignant d’avoir oublié son livre de psaumes alors qu’il dépassait clairement de son réticule. Tout s’était alors enchaîné très vite et, en quelques mois à peine, ils étaient devenus mari et femme, puis parents.

A ce souvenir, Esau esquissa un sourire. Il remonta le col de son manteau pour se protéger du froid avant de contourner un couple en train de s’embrasser. Il détourna le regard, gêné, et continua d’avancer, le pas pressant.

Il avait déposé son fils chez la nourrice. Jeune, elle croulait toujours sous le poids de nouveau-nés accrochés à ses hanches. A présent, il se dirigeait vers le Quase Café où il avait l’habitude de se rendre tous les matins. Il en profitait pour récupérer des bouts de conversations ci et là, écouter les gardes se plaindre de leur nuit.

Esau inspira profondément. Il pouvait sentir la mer, cette odeur iodée qui apportait avec elle une humidité timide. Perdu dans ses pensées, il évita de justesse la voiture et le cheval gras qui la tirait. Le conducteur l’injuria mais il n’y prêta pas attention. Lorsqu’on vivait en ville, on s’y habituait trop facilement.

L’homme longea les vitrines de salons de thé et de librairies entrecoupées par des andon (10) encore éteintes. La ville de Kochi avait des allures de ville anglaise, avec ses routes pavées et ses tramways bleus ciel. La plupart des bâtiments étaient en pierre, parfois en brique rouge, et s’élevaient si haut que la première fois qu’Esau les avait vus, il en avait eu le vertige. Toute la ville était cependant contrastée par le château fortifié, dernier vestige d’une identité japonaise. L’ancienne architecture avait été gardée, les grandes poutres en bois et les tuiles en ardoise, conservées. Surplombant la ville et protégé par de profondes douves, il rappelait à Esau que son pays ne s’était pas entièrement adonné à l’Europe.


Esau arriva rapidement dans le café et, alors qu’il poussait la porte, il aperçut le cafetier lui faire des signes pressés de l’intérieur. Curieux, il s’y précipita, bousculant au passage la table d’un homme aux cheveux et la barbe grisonnants. Sa boisson se renversa et Esau se précipita pour sauver le carnet de l’inconnu, déjà légèrement imbibé. Sur la page recouverte de traces de café, parmi toutes les ratures, il put lire "L’Île Mystérieuse". Il referma le manuscrit et fit mine de l’essuyer avec sa manche avant de le lui tendre. Ce dernier lui sourit, ce qui accentua les rides sous ses yeux avant de le remercier.

- C’est moi qui vous remercier, Monsieur. Excusez-moi, répondit Esau dans un français maladroit avant de s’incliner légèrement et de se rendre au comptoir.

Gabriel ne semblait pas avoir dormi de la nuit. Nerveux, ses pieds tapaient un rythme frénétique et entêtant. Esau le salua poliment, mais son ami ne prit pas la peine d’en faire autant.

- Qu’est-ce que tu fais encore là ? demanda-t-il, impatient. Tu ne devrais pas être déjà en chemin ?

Esau eu un mouvement de recul, désorienté, avant de se pencher au-dessus du comptoir et de le questionner à voix basse.

- Mais de quoi parles-tu ?

- Tu n’es pas au courant ?

- Tu constates bien que non, s’agaça-t-il. Qu’y a-t-il ?

Gabriel marqua un temps d’arrêt, se demandant s’il devait lui en parler.

- C’est Hannah, finit-il par avouer. Elle a été arrêtée ce matin. Il paraît qu’elle a à peine eu le temps de monter ses valises dans le train que cinq gardes lui demandaient de les suivre.

N’observant aucune réaction de la part de son ami, il ajouta :

- Ils ont emmené ta femme au château pour être questionnée. Esau, ils ont arrêté Hannah !

Cette fois-ci, son angoisse atteignit le métis qui sembla être frappé par la foudre.

- Où… ?

Sa question resta en suspens. Sa voix, coincée dans le fond de se gorge refusa de sortir. Seul un couinement à peine audible dépassa ses lèvres.

- Elle est retenue au château, dans les sous-sols. Là où ils…

Là où les prisonniers sont torturés et laissés pour morts, finit Esau silencieusement. Lorsque l’on s’approchait près des douves, on pouvait apercevoir de minuscules fenêtres d’où émanait une puanteur insupportable. Le soir, quand la ville était endormie, on entendait les râles des prisonniers agonisant.

Sans attendre une seconde de plus, Esau s’élança en dehors de l’établissement. Il ne s’arrêta pas avant d’atteindre, en nage, sa destination. Les mains sur les genoux, il se pencha pour reprendre son souffle. D’un revers de main il essuya la sueur qui glissait sur ses tempes.

Si Hannah avait été arrêtée, cela voulait dire qu’ils savaient tout de lui, de ses agissements. Il lui fallait un moyen d’entrer discrètement, il devait devenir invisible, insignifiant. Avisant un jeune garde qui montait la garde devant l’un des escaliers, Esau inspira profondément pour se donner du courage.

Espion, il l’était, mais jamais de sa vie il n’avait été violent.

Pourtant, aujourd’hui, il n’avait pas le choix. Regrettant déjà ses actes, il s’approcha du garçon qui semblait bien trop jeune pour être soldat, un sourire crispé collé aux lèvres. Il n’avait pas de plan, il ne savait même pas quoi dire. Sa gorge était toujours nouée d’anticipation et d’angoisse. Esau se rua sur l’homme et le frappa de toutes ses forces à la tête. Ce dernier esquiva et, alerte, se défendit.

A cet instant précis, Esau su qu’il avait complètement raté l’effet de surprise. Se dégageant de l’emprise du soldat, il réussit à enserré son cou de ses deux bras et serra aussi fort que possible. S’excusant à voix basse, il plaqua sa main libre sur sa bouche pour étouffer ses protestations. Doucement, la force du garçon s’amenuisa avant de disparaître entièrement dans un dernier spasme.

Avec précaution, Esau recula jusqu’à un recoin et allongea l’homme. Nauséeux, il n’osa pas vérifier s’il respirait toujours et se contenta de lui ôter son uniforme et son sabre qu’il accrocha à sa taille. Une fois le couvre-chef bien enfoncé sur sa tête, il s’élança d’un pas calme mais pressé à l’intérieur du château.

Il était fébrile et ses mains tremblantes ne devaient pas passer inaperçues. La tête baissée, il se laissa guider par les cris provenant du sous-sol et descendit deux à deux les marches de l’étroit escalier. Deux gardes le saluèrent et il répondit d’un signe de tête, respectueux mais bref. Il tourna au détour d’un couloir et se retrouva dans une immense salle ou plusieurs hommes étaient attachés par de lourdes chaines d’acier.

A sa vue, certains d’entre eux se recroquevillèrent, effrayés. D’autres, remplis de haine, crachèrent à ses pieds. Il évita leurs regards et se précipita dans le fond de la pièce, où plusieurs cages étaient cachées dans l’ombre.

Ce fut à cet instant qu’il la vit, entre les injures et les gémissements, son visage voilé par l’obscurité. Son pantalon en toile était déchiré et du sang coulait le long de sa jambe droite. Son corps était secoué de sanglots étouffés et ses cheveux avaient été coupés courts. Elle ne semblait plus elle-même, répétant à voix basse des psaumes pour se donner du courage :

Détourne-toi du mal, fais le bien, car l'Eternel aime la justice et il n'abandonne pas ses fidèles; Ils sont toujours sous sa garde, mais la postérité des méchants est retranchée.
Les justes posséderont le pays, et ils y demeureront à jamais. (11)


Lentement, il s’approcha de la cellule et s’agenouilla dans la terre battue.

- Hannah ?

La femme sortit de sa torpeur et se traîna jusqu’à l’extrémité de sa cage. Fatiguée, elle posa sa lourde tête contre les barreaux et soupira difficilement. Ses yeux vitreux et rouges se posèrent sur Esau d’un air absent, ne le voyant pas vraiment. Sa lèvre inférieure était fendue et sa peau tirait sur le violet sous les ecchymoses. A cette vue, l’homme serra les dents, bouillonnant de colère. Il aurait voulu se lever et frapper, frapper si fort les hommes qui avaient osé la toucher.

Hannah était comme un pétale de sakura, léger et doux. Innocent. Sa poitrine, écrasée, l’empêcha de reprendre son souffle et, un instant, il fut sur le point de pleurer. La haine qui brûlait en lui faisait écho à la douloureuse vision de sa femme, battue et souffrante. Mais plus que ses bourreaux, plus que le daimyô, le chef de la garde, l’homme qui avait levé la main sur elle, c’était à lui qu’il en voulait. Il se haïssait, se méprisait. Il aurait voulu ne jamais avoir croisé sa route, ne jamais être né, même.

Il passa sa main à travers les barreaux et caressa du bout des doigts sa joue. A son contact, elle tressaillit avant d’ouvrir les yeux, ronds et effrayés.

- Esau ? murmura-t-elle malgré sa gorge sèche. Esau, qu’est-ce qu’il se passe ? Qu’est-ce que…

D’un mouvement rempli de douceur, son mari lui intima de se taire. Il voyait la peur dans ses yeux, mais aussi l’incompréhension.

- Hannah, regarde-moi. Regarde-moi, répéta-t-il afin de capter son attention. Ça va aller, d’accord ?

Des larmes commencèrent à glisser sur la peau de la jeune femme. Elle saisit sa main, si chaude comparée aux siennes, et y cacha son visage.

- Oh Hannah, tout est de ma faute… Si tu savais comme je regrette, je… je vais te sortir de là, d’accord ? Ça va aller.

Il avait besoin de l’entendre, encore et encore. Tout irait bien. Rapidement, il retira sa main et se redressa, cherchant autour de lui ce qui pourrait servir à ouvrir la cage métallique qui le séparait de son épouse. Son manège sembla attirer l’attention de plusieurs prisonniers qui lui lançaient des regards désespérés, l’implorant de les aider eux aussi.

- Esau…

La voix d’Hannah était si faible qu’il ne faillit pas l’entendre. Il décida de l’ignorer, le temps pressait. Elle l’appela à nouveau, puis une fois encore.

- Eizô !

L’homme s’arrêta net et se retourna. Elle lui intima de s’approcher et il s’exécuta sans un mot. Un instant, son esprit cessa de fonctionner. Un déclic et il fut submergé de questions qui volaient dans tous les sens, bourdonnant dans ses oreilles.

- Ce n’est pas toi qu’ils veulent, articula-t-elle avec difficulté.

Sa voix était si faible qu’il dû s’accroupir pour pouvoir entendre chacun de ses mots.

- Esau, mon amour, reprit-elle, un mélange d’adoration et de désespoir peint sur ses traits, c’est moi qu’ils voulaient, depuis le début.

- Je ne comprends pas, répondit-il, presque inaudible. De quoi parles-tu ?

Elle rassembla ses forces et reprit :

- Te souviens-tu de notre première rencontre ? Tu savais déjà qui j’étais, n’est-ce pas ? Tu cherchais un moyen de m’approcher ?

Esau acquiesça, muet.

- Je te connaissais moi aussi, avoua-t-elle avant de faire une pause pour déglutir. Je travaillais déjà pour Chôsokabe-sama (12) en allant récupérer des informations à Umaji toutes les semaines. Lorsque nous avons appris qu’un espion d’Awa était arrivé à Kochi, il ne nous fallut que peu de temps pour te trouver…

Esau cligna des yeux, perdu. Il ne savait pas ce qui était le plus dur, d’apprendre que depuis toujours, sa femme lui mentait sur ses réelles activités ou sur le fait qu’elle savait ce que lui manigançait. D’un coup, il se sentit idiot. Lui qui se pensait discret, sincèrement doué, il avait été manipulé depuis le début. Il ne pouvait pas croire que ce travail dans lequel il se donnait corps et âme depuis tant d’années avait été vain.

- Alors tout ça, ces informations récoltées, tous ces risques que j’ai pris, que je vous ai fait courir à toi et à Aden, ce n’était que du vent ?

- Non ! se récria-t-elle. Bien sûr que non. Ma mission était de déchiffrer tes messages, les noter et les laisser être récupérés par le service secret d’Awa, comme prévu. J’en faisais juste part à mes supérieurs qui agissaient en conséquence.

- Alors, quand j’écrivais que le daimyo partait pour le nord à une date précise…

- Nous le faisions voyager à une autre date, prendre un autre chemin, oui. C’était une manière de contrer les agissements de Miyoshi.

Tout cela n’avait aucun sens, il refusait d’y croire. Son histoire était remplie de failles, d’incohérences.

- Pourquoi as-tu été arrêtée alors ?

Face à sa question abrupte, Hannah eut un mouvement d’hésitation avant de répondre.

- Parce que j’ai choisi l’amour, murmura-t-elle.

Elle essuya ses larmes avant de continuer :

- Je n’ai jamais réussi à comprendre tes croyances, Esau, ni tes convictions. Tu as été élevé par des gens qui te méprisaient alors qu’ici, tu as été accueilli à bras ouverts. Tu as trouvé ta place à Kochi, tu as trouvé des gens qui t’appréciaient et te respectaient, qui voyaient plus que la couleur de ta peau. Mais tout ça n’avait pas d’importance, parce que ces convictions ont fait de toi l’homme que tu es.

- Hannah…

- Je l’ai fait pour toi, le coupa-t-elle. J’ai arrêté de rapporter tes observations, j’ai menti. Je ne sais même pas si Dieu me pardonnera un jour pour mon imposture. Mais si c’est pour toi, alors, je ne regrette rien.

Sa révélation le frappa de plein fouet. En réalité, rien de cela n’avait d’importance. Ce qui importait, c’était Hannah, la miséricordieuse, celle qui avait pardonné tous les mensonges. Il était son Judas et elle s’était sacrifiée pour son salut.

- Essaye de te lever, ordonna-t-il alors brusquement. Je vais te faire sortir d’ici.

Hannah ne bougea pas. Elle continuait de le fixer de ses grands yeux tristes et résignés.

- Allez Hannah, je t’en supplie.

Sa voix était implorante. Une fois encore, il voulut se redresser pour chercher de quoi ouvrir la porte de sa prison. Elle le retint par la manche, l’attirant vers elle.

- Me pardonneras-tu un jour ?

- Hannah…

- Dis-moi, le feras-tu ?

Esau s’agenouilla devant-elle et posa son front contre le sien. Les mains crispées sur les barreaux, il aurait voulu avoir la force de mille hommes pour pouvoir les écarter et la laisser sortir.

Un bruit résonna dans les escaliers à l’autre extrémité de la salle et les deux époux sursautèrent.

- Tu dois t’en aller, fit la jeune femme précipitamment.

- Je ne partirai pas sans toi !

Elle passa les doigts dans ses cheveux, comme elle avait tant l’habitude de le faire. Elle dégagea une boucle de devant ses yeux paniqués et lui sourit.

- Tu le dois, Esau. Tu dois prendre Aden et t’enfuir loin d’ici. Pas à Awa, ni sur la Grande Île. Tu dois quitter le Japon. Pour notre fils.

- Echangeons nos places, la supplia-t-il. Je leur dirai que tout est de ma faute, et toi, toi tu prendras Aden et tu partiras d’ici !

Les pas derrière lui se firent de plus en plus pressants. Les bottes d’au moins quatre hommes dévalaient l’escalier à toute vitesse, couvrant leurs rires soûls.

- Ce n’est pas possible, et tu le sais. Il est trop tard de toute manière, tu dois y aller, Esau. Maintenant.

Il ne voulait pas. Sa raison lui disait de partir mais son corps entier restait figé, refusant d’esquisser le moindre mouvement. Comment pouvait-elle penser ne serait-ce qu’un instant qu’il la laisserait là ? Il ne pouvait s’y résoudre.

Maintenant. Tous ses mots raisonnaient dans sa tête. S’il ne s’enfuyait pas maintenant, il n’aurait plus aucune chance de le faire. Que deviendrait Aden, si ses deux parents étaient faits prisonniers ?

Sentant que l’hésitation de son époux ne se dissipait pas, Hannah le poussa de toutes ses forces. Elle recula jusqu’au fond de la cellule, pour mettre la plus grande distance possible entre eux. En un instant, elle fut engloutie par l’obscurité.

- Pars ! ordonna-t-elle une dernière fois. Et dis à Aden que je l’aimerais toujours.

Esau tendit la main vers elle mais son bras retomba aussitôt. A son tour, il se dissimula dans l’ombre et attendit que les gardes descendent. Ceux-ci ne prirent même pas la peine de vérifier l’état des prisonniers. Ils se dirigèrent vers une petite pièce et s’attablèrent autour d’une bouteille de sake.

Avec un dernier regard en direction de sa femme, Esau se précipita dans l’escalier et courut. Il essaya de ne pas prêter attention aux cris des gardes derrière lui, ni aux protestations des captifs. Une fois dans la cour, il se mélangea à un groupe de patrouilleurs et reprit une allure régulière.

Lorsque l’alerte fut lancée, un garde ayant été retrouvé inanimé en contrebas de la forteresse, Esau était déjà loin.


*



Le petit garçon se pencha par-dessus la barrière et poussa un cri d’émerveillement devant les immenses vagues qui venaient se fracasser contre la coque du bateau. Son père enserra sa taille un peu plus fort, inquiet à l’idée qu’il puisse glisser.

- Descends maintenant, commanda-t-il, tu pourrais te faire très mal.

Le petit s’exécuta à contre coeur et suivit son père jusqu’à un banc sur le pont supérieur.

Esau ferma les yeux. L’air marin lui faisait du bien. A côté de lui, Aden balbutiait des paroles inintelligibles sur un empereur français qui aurait conquis la Russie. Lorsque son père lui demanda son nom, le petit haussa les épaules, expliquant qu’il avait seulement entendu un homme en parler la veille pendant le souper.

L’homme sortit un carnet de sa poche et y inscrit l’information. Si cet empereur avait l’intention de continuer sa conquête vers l’est, il atteindrait bien assez vite le Japon. Il savait qu’en France, il pourrait investiguer et continuer de rapporter à son shishô ce qu’il en était.

- Père, interrogea alors Aden, est-ce que tu penses que Mère nous rejoindra à Paris ?

Esau lui adressa un sourire tendre et le serra contre lui.

- Je l’espère autant que toi, lui avoua-t-il. Mais si elle te manque, pense à elle dans tes prières et ça sera comme si elle est avec toi, d’accord ?

Le petit garçon acquiesça, rassuré par la réponse de son père. Il ne comprenait pas, et c’était sûrement mieux ainsi.

Esau aspirait aussi à cette innocence. Il se disait que peut-être, Hannah serait libérée, qu’elle pourrait continuer à vivre, voire même les rejoindre. L’idée qu’elle puisse être exécutée lui donnait la nausée. La vérité était aussi terrible que la mort, mais plus difficile à trouver, pensa-t-il. Hannah était une espionne, une traitresse de surcroît. Elle détenait des informations, sur les deux camps, et ils finiraient bien par la faire parler. La mort était finalement la chose la plus douce qui pouvait lui arriver.

L’homme soupira et regarda l’horizon où le soleil disparaissait déjà dans un ciel rougeoyant. Son âme était secouée par une tristesse inconsolable et même la main si petite, si fragile de son fils dans la sienne ne pourrait y faire quoique ce soit.

Quand il y repensait, Esau avait perdu les femmes de sa vie ainsi, dans la souffrance et la violence. Un regard, un sourire, et la minute suivante elles avaient disparu. Pour toujours.




1. Gouverneurs féodaux, Seigneurs
2. Pâtisserie japonaise sucrée constituée d'une pâte de haricot rouge
3. Manteau court d’hiver, matelassé et généralement porté par la classe moyenne
4. Titre honorifique japonais
5. Etranger, littéralement « personne de l'extérieur »
6. Porte traditionnelle japonaise, coulissante et constituée de washi
7. Papier de riz traditionnel japonais
8. Maître, professeur
9. Petits radis blancs japonais
10. Lampe faite de papier étendu sur un cadre de bambou
11. Psaume 37 de David
12. Titre honorifique japonais très respectueux


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End Notes:
Genres littéraires :

♥ XIXème siècle : L'Île mystérieuse, Jules Verne, 1874

♥ Espionnage : OSS117 - Hubert B. de La Bath

♥ Uchronie : “Truth, she thought. As terrible as death. But harder to find.” ― The Man in the High Castle, Philip K. Dick, 1962


Merci beaucoup d'avoir lu, j'espère que ma nouvelle vous a plu ! Plein d'amour à vous !
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