Illusions surnuméraires by Eejil9
Summary:

Vous reprendrez bien un peu de mascarade ?  

 

  

HjalmarWahlin sur DA, montage réalisé par mes soins

 

Recueil de nouvelles

 

1. Terreur cérébrale

2. L'âpre saveur du rien

3. Le feu de l'idée qui brûle au contact d'une autre

4. Soubresaut de l'âme

5. En marge du monde

6. Etrange tourbillon

7. Disparaître sous les bleus

8. Un pied près de mon coeur

9. Elle était lumière

10. Rempart de fumée

11. Le drame derrière la porte

12. Le chant des feux follets

13. Te souviens-tu ?


Categories: Historique, Tragique, drame, Fantastique, Contemporain Characters: Aucun
Avertissement: Contrainte (chantage, viol...), Discrimination (racisme, sexisme, homophobie, xénophobie), Violence physique, Violence psychologique
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 13 Completed: Non Word count: 9672 Read: 55526 Published: 27/11/2016 Updated: 06/05/2018

1. Terreur cérébrale by Eejil9

2. L'âpre saveur du rien by Eejil9

3. Le feu d'une idée qui brûle au contact d'une autre by Eejil9

4. Soubresaut de l'âme by Eejil9

5. En marge du monde by Eejil9

6. Etrange tourbillon by Eejil9

7. Disparaître sous les bleus by Eejil9

8. Un pied près de mon coeur by Eejil9

9. Elle était lumière by Eejil9

10. Rempart de fumée by Eejil9

11. Le drame derrière la porte by Eejil9

12. Le chant des feux follets by Eejil9

13. Te souviens-tu ? by Eejil9

Terreur cérébrale by Eejil9
Author's Notes:
Cette nouvelle se passe au milieu du XVIIIe siècle. Je m'excuse d'avance pour les éventuelles inexactitudes historiques.  Nouvelle écrite dans le cadre de la nuit du 12 novembre 2016. 
Et elle fait tourner les rouages de son esprit, vite, vite, vite.
Et elle se délecte de cette étrange sensation de vertige procurée par son seul esprit. En un mot, elle rêve, elle imagine, elle réfléchit. En un seul instant, ses capacités mentales à leur maximum, elle s’ouvre au monde et à elle-même, et tout tourne, tourne. Au fond elle sait qu’elle est faite pour cela. Elle a envie d’ouvrir les bras, et de rire fort, comme on lui interdit de le faire, comme elle n’a jamais osé, comme une possédée. Elle sent son esprit tourner et retourner, elle oublie où elle est, qui elle est.
Et elle fait tourner ces rouages merveilleux, délicieux engrenages. Vite, vite, vite.
 
On le lui avait toujours dit, une fille, ça n’était pas fait pour réfléchir. Il fallait suivre, toujours suivre.
Ecouter son confesseur, écouter sa mère, écouter son père, ne pas parler, ne pas penser en bref. Être jolie, apprêtée, polie, distinguée, mais surtout pas coquette.
La coquetterie est la seule intelligence qu’on accorde aux femmes, mais c’est aussi celle qu’on leur reproche le plus.
Mais Madeleine, elle, refusait tout cela. Elle ne comprenait pas pourquoi on reléguait les filles dans une muette soumission, pourquoi on leur empêchait tant d’utiliser leur esprit. Leur cerveau était-il tellement mon bien fait que celui des hommes, qu’on leur reprochât constamment chaque éclat d’intelligence ? Car on a beau dire, les hommes peuvent vouloir une femme spirituelle, mais ils ne la veulent pas intelligente. Ce serait contre-productif, vraiment, elle leur ferait de l’ombre, elle voudrait être leur égale, ou pire, les surpasser dans certains domaines.
Cela faisait frémir Madeleine, On reléguait ses consœurs à l’entretien du ménage, ce qui nécessitait un certain esprit pratique, certes, mais pas énormément de réflexion.
Mais Madeleine avait été dotée d’un esprit bien fait, elle le savait. Tout ce qu’elle souhaitait, c’était pouvoir s’en servir, sortir de ces carcans de velours dans lesquels on l’enfermait. Elle aurait aimé qu’on débloquât le mécanisme, qu’on permît à son cerveau d’entrer dans cette chute libre, dans ce vertigineux délire qu’est la véritable réflexion.
Elle connaissait des femmes éduquées, des femmes écrivains, des femmes qui connaissaient le grec et le latin, à qui l’on avait permis de prendre une place qui n’était pas la leur et qui finalement, leur allait comme un gant.
Et pourtant... Et pourtant Madeleine voyait comme ces hommes trop aigris les jugeaient, ces femmes brillantes. Comme ils estimaient qu’elles étaient masculines, qu’elles n’étaient pas à leur place, qu’elles sortaient du rôle qui leur échoyait. En un mot, elles étaient prises pour des créatures du diable, à qui personne ne se fierait.
Mais Madeleine les admirait, ces femmes brillantes à qui l’on avait appris le latin, car elle ne le connaissait pas, elle, et elle écoutait la messe sans comprendre, en croyant simplement ce qu’on lui disait, sans réfléchir, sans penser.
 
Et dans cet enfermement son esprit étouffe, et dans cette terreur du cerveau, elle se meurt.
Elle avait l’impression toutefois que son esprit était aussi parfait que ces automates du maître Vaucanson, constitués d’engrenages parfaitement imbriqués, qui s’entrechoquent doucement quand on met en marche le mécanisme, et qui tournent, perfection technologique, pour provoquer un mouvement des plus divins.
Elle savait que les rouages de son jeune esprit fonctionnaient haut et clair. On aimerait les étouffer, les aplatir, les détruire et pourtant, ils tournent.
Elle aurait aimé connaître les sciences, elle aurait aimé découvrir et comprendre ces théories dont on parlait dans les périodiques auxquels son père était abonné : le Journal des Savants, le Spectateur, le Pour et le Contre, et tant d’autres. Mais elle n’en avait que de brefs aperçus, quand elle pouvait prendre une feuille, avant que son père ne la récupérât, comme si son naïf esprit était tombé sans s’en rendre compte sur un contenu bien trop élevé pour elle.
Eternelle mineure, elle cherchait pourtant à s’enfuir, à libérer cette intelligence de dix-sept ans, et à enfin ouvrir ses yeux sur le monde.
Elle était riche pourtant, d’une famille si aisée que jamais ses mains ne connaîtraient de tâche dégradante. Sa vie se résumait en promenades et messes, dîners et rencontres. Pourquoi ne pourrait-elle pas réfléchir, si elle en avait le temps ? Pourquoi ne pourrait-elle pas lire les ouvrages de Messieurs Descartes et de Fontenelle ? Apprendre le grec et le latin, pour lire Homère dans le texte ? Découvrir l’astronomie et la physique ?
- Madeleine ? Madeleine, tu n’es pas encore prête ! Nous allons à vêpres tout à l’heure, je te prie de t’habiller au plus vite. Laisse ce journal, il n’est pas raisonnable d’écrire autant. Ce n’est pas bienséant, pour une fille, d’écrire autant. Et tu risques de tâcher tes belles mains avec l’encre. Va, habille-toi !
C’était sa mère, cette idiote dévote satisfaite de son sort.
Elle posa sa plume, résignée, et ferma le petit carnet dérobé dans lequel elle écrivait à chaque instant que sa terrible vie de jeune fille bien née lui laissait.
C’était sa mère, la pire peut-être, celle qui la cantonnait le plus dans ce rôle d’enfant bête à qui l’on n’explique rien car cela n’en vaut pas vraiment la peine. C’était elle, le tyran de la maison, pas même son père, qui pourtant était censé avoir l’autorité sur elles deux. Son père était juste. Sa mère était sotte, parce qu’on ne lui avait pas permis d’être autrement. Quelle pitié.
 
Marianne se décida finalement. Elle avait lu trop de romans où des jeunes femmes orphelines avaient trouvé le salut, trop d’histoires où une troupe d’acteur recueillait de pauvres jeunes gens abandonnés, trop de romans...
Elle allait se préparer, oui, et elle irait à vêpres. Mais dans la nuit, elle rassemblerait son trousseau, elle mettrait sa pelisse de voyage, et elle quitterait cette demeure où l’on emprisonne les corps des filles dans des corsets étouffants et leurs esprits dans des carcans trop étroits.
Elle s’en irait. Elle partirait à pied, ne pouvait se résoudre à voler un cheval à ses parents, et, sur les routes, elle finirait bien par rencontrer quelque âme brûlant de l’aider. Elle irait à Paris, elle s’y rendrait à pied, et là, elle deviendrait ce qu’elle pourrait. Journaliste, comédienne, peu importait, elle partirait simplement, et en chemin, elle regarderait le ciel, et laisserait libre cours aux pensées les plus pertinentes et les plus libres. Elle emprunterait des livres aux libraires, elle s’instruirait, elle ferait de la copie pour gagner sa vie.
Elle se déguiserait en homme, s’il le fallait.
 
Et sans s’en rendre compte, ce n’était pas les rouages de son esprit, mais bien ceux de son imagination, qu’elle mettait en marche pendant que sa femme de chambre l’habillait. Elle continua son délire, s’imaginant femme de lettres et philosophe, ne prêtant pas l’oreille au prêtre et à ses sermons toujours semblables.
Elle rentra chez elle, prête à mettre à bien ses desseins. Elle prépara ses affaires, fit mine d’aller se coucher... Et puis, au milieu de la nuit, elle posa ses pieds nus sur le plancher, se vêtit de la manière la plus simple que lui permît sa garde-robe, et tenta de quitter la maison sur la pointe des pieds.
- Madeleine, je peux savoir où tu vas, ainsi, en pleine nuit ?
C’était sa mère, cette affreuse mégère.
- J’avais besoin de prendre l’air ?
- En tenue de voyage ? Margot m’a dit que tu te préparais, hier soir. Tu m’auras bien fait veiller. Retourne te coucher, maintenant, et, je te prie, ne me fais plus de frayeur pareille. De toute manière, tu n’en auras pas vraiment l’occasion. Demain, j’embaucherai un portier qui gardera les issues de cette maison de jour comme de nuit, afin que tu ne tentes plus de courir à ta perte en croyant réaliser les rêves idiots dont tu parles dans ton stupide journal.
Madeleine, toute tremblante, s’apprêtait déjà à gravir en sens inverse les marches de l’escalier qui menait à sa chambre, quand sa mère, une nouvelle fois, prit la parole :
- Et que cela soit clair, Madeleine. J’ai pris ce carnet, et tu n’en auras plus d’autre tant que tu ne te seras pas montrée raisonnable.
 
Les jours passèrent, tous plus tristes les uns que les autres. Madeleine faisait tantôt tourner les rouages de son intelligence, tantôt ceux de son imagination, et jamais elle ne parvenait à trouver de solution. Sans perspective d’évasion, sa vie était bien trop triste, bien trop morne. Elle allait épouser un vieux barbon qui ne verrait en elle que jeunesse, dot et alliance, et elle passerait sa vie à attendre la mort de son époux pour que, veuve enfin, elle puisse réaliser ses velléités d’écrivaine.
Et comme elle était sage, sa mère lui rendit le carnet. Et comme elle savait désormais que se confier ne suffisait plus, elle prit le parti d’essayer autre chose. Puisqu’elle ne pouvait pas enfuir son corps, elle enfuirait les engrenages de cet étrange esprit que Dieu lui avait donné pour son malheur. Entre deux sermons, elle serait écrivain. Et un jour, quand son vieux barbon de mari l’aurait laissée libre de ses actes, elle publierait le tout, elle aurait un privilège royal, rien que cela, et une critique élogieuse dans Le Pour et le Contre.
Elle serait écrivain, puisqu’elle ne pouvait pas être vagabonde. C’était, après tout, un destin bien plus enviable, et bien plus sage.
 
Et elle fait tourner ces rouages merveilleux, délicieux engrenages. Vite, vite, vite.
L'âpre saveur du rien by Eejil9
Author's Notes:

On passe maintenant à l'époque contemporaine. 

Bonne lecture !

Nouvelle écrite dans le cadre de la Nuit du 12 novembre 2016. 

Et derrière ses yeux fermés il peut l’apercevoir, cette table surmontée du plus immense festin qu’il a pu voir de sa vie. Derrière l’odeur des gaz d’échappement et derrière le bruit de la pluie sur le béton, il perçoit même le fumet de ces mets qu’il devine savoureux.

C’est une salle de palais comme il l’a toujours rêvée, et il voit la nourriture luire de graisse et de miel à la clarté tremblante des torches et des cierges. Il voit, là, ce cochon de lait qu’il a toujours vu représenté dans les vieux films, et qu’il a tant de fois lorgné dans les devantures des attrape-touristes de la rue Saint Séverin. Autour du cochon, des côtelettes ruisselantes, des fruits mûrs à la robe brillante, des gâteaux couverts de miel et d’épices, une montage d’épis de maïs grillés, ici des crêpes, là, un fromage coulant dont le parfum délicieux surnage et parvient à ses narines avant tous les autres.

Là-bas enfin, un pâté engageant, une belle miche de pain aux graines dans laquelle est planté un couteau à la lame brillante et au manche ouvragé, qui reflète en milles éclats la lueur chiche des flammes. Plus loin encore, des courges farcies des meilleures viandes. Il a l’impression qu’il peut avancer dans cette salle richement décorée et pourtant si vide, et dévorer ces mets qui n’attendent que lui. Il lui semble un instant qu’il n’a qu’un pas à faire, qu’à ouvrir la bouche même, pour que ces fruits glacés ou ces délicieux pilons de poulet le rassasient de leurs saveurs parfaites.

Pains d’épices, potages fumants, vins ambrés, il se sent devant ce spectacle comme l’âne de Buridan : partagé entre chacun des côtés de cette table qui ploie sous le poids des victuailles, il lui semble qu’il ne réussira jamais à choisir, qu’il restera immobile à tout jamais, incapable de faire un pas, car incapable de donner sa préférence à un met plutôt qu’à un autre.

Et puis, finalement, il se décide. Il voit ce jambon séché à l’arôme si fort qu’il doit être de ces charcuteries italiennes dont il a entendu parler mais qu’il n’a jamais eu réellement l’occasion de goûter. Un petit couteau à la lame pointue l’accompagne sur le plat de cristal où il repose, prêt à être dévoré par le premier affamé venu. En le découvrant, il sent son estomac qui gronde, et il se rappelle que cela fait des jours qu’il ne mange qu’à moitié. Comme il aimerait couper une épaisse tranche de ce jambon, le poser sur cette belle miche de pain doré, et y planter ses dents gâtées, qui le font atrocement souffrir mais qui fonctionneront encore assez bien pour dévorer ce cadeau des dieux, et puis peut-être entamer encore cette pomme brillante, et cet immense gâteau couvert de miel et d’amandes.

Il fait un pas alors, prêt à ouvrir la bouche, il a l’impression que les parfums sont encore plus forts, il sent déjà la chaleur des torches, et ses papilles gustatives s’agitent dans l’expectative d’une saveur depuis si longtemps oubliée. Il surmonte la faiblesse dans laquelle il se trouve, cette faim qui le tenaille depuis des jours à l’en empêcher de marcher, à l’en empêcher de tenir debout. A nouveau sur ses pieds, appuyé sur cette canne qu’il a défendue chèrement la veille encore, contre cet idiot de clochard qui voulait la lui voler. Il avance. Il n’ose pas ouvrir les yeux, il n’est qu’odorat et goût en cet instant, il sait, enfin, il va pouvoir manger...

 

Cruellement, il trébuche. Les genoux dans la flaque, il revient à lui. Sa tête lui tourne et sa faim lui donne un cruel vertige. Dans sa bouche, l’âpre saveur du rien, l’amer fumet du vide, le goût de la faim, l’absence de succulence. Il frissonne sous la pluie, remarque une fois seulement la voiture passée que c’était contre lui qu’on klaxonnait. Il est au milieu de la route, presque inconscient sous le coup de la faim. Il se redresse tant bien que mal et, aidé de sa canne, il avance péniblement. Il voit cette jeune femme jeter un sandwich à peine entamé dans une poubelle. Tant pis pour le festin, il est trop faible pour marcher jusqu’à lui. Il mangera de ce sandwich-là, qui, finalement, sera meilleur que tous les jambons de Parme de ses rêves.

Car lui, au moins, à l’immense avantage d’être réel, et d’être accessible à ses pauvres jambes flageolantes d’errant affamé. 

Le feu d'une idée qui brûle au contact d'une autre by Eejil9
Author's Notes:

Nouvelle qui se passe dans un Moyen-Âge sans doute un peu fantasmé. 

Ecrit dans le cadre de la nuit du 12 novembre 2016 (thème : Turbulence, image ici :http://img15.hostingpics.net/pics/347393exoticbeautybykatven7daluokn.png). 

Bonne lecture !

Dans sa tête, le chaos, la foule des grand jours d’idées qui se fracassent et s’entrechoquent.

Le vide glacé de ses grands yeux bleus, et pourtant, des turbulences dans son cerveau. Depuis toujours on la dit beauté froide, si glaciale que l’on lui trouve tous les défauts du monde. Sorcière, ses taches de rousseur la dénoncent, comme le bleu transparent de ses yeux, et puis, pourquoi prendre garde à ce que peut ressentir une orpheline, une fille, suivie partout par cet étrange chien que tous craignent et qui est peut-être la seule raison pour laquelle elle est toujours en vie. Il l’aide, il chasse pour elle, tout le monde le dit et c’est vrai. Elle sourit souvent en y pensant, car là où ils voient de la sorcellerie, elle ne perçoit qu’une merveille et une chance incroyable.

Décalquée au milieu de ce cruel Moyen-Âge, elle ressortit plutôt d’un antique esprit, d’une connexion avec la nature depuis longtemps oubliée, et proche de la terre, elle fait peur comme la terre fait preuve. Elle respecte les êtres et plantes, et, ainsi, elle perd le respect des hommes.

Savoir druidique, science chamanique, elle ressemble à ces anciennes magies dont on a oublié jusqu’au nom, qui lui sont inconnues et pourtant si proches.

Pas étonnant que tous les humains qu’elle croise la craignent, dans son regard vide et froid brille une sagesse millénaire qu’ils ne parviennent pas à comprendre.

Elle sait qu’ils la haïssent, elle reste imperturbable, beauté froide qui envoûte malgré elle les garçons des villages, dont les présents suffisent à la nourrir, elle et Esprit, son chien si intelligent qu’il lui parait souvent presque humain. Beauté froide, tout ce qu’elle sait faire, c’est se faire désirer, en espérant provoquer l’admiration des autres plutôt que leur haine.

Mais dans sa tête, c’est le chaos, cerveau plein de turbulences, la foule des grands jours entre ses idées qui s’entrechoquent puis se fracassent.

Et quand elle refuse leurs avances, elle lit sur leurs traits trop transparents le dégoût, la haine qui remplace la passion, et elle sait qu’elle doit partir. Imperturbable, la beauté froide avance de village en village, de contrée en contrée, apprenant les langues comme elle peut, sans maison, sans famille, sans attaches. Elle se demande d’où elle vient, elle l’orpheline depuis si longtemps enfuie du couvent où elle avait pourtant eu la chance d’être enfermée.

Beauté froide, glaciale même, ses traits ne bougent pas d’un pouce même lorsqu’elle songe au désespoir auquel se résume sa vie. Sur son visage, la sérénité d’une sagesse ancestrale, d’une sagesse oubliée, d’une certitude dont on n’a plus entendu parler depuis des siècles.

Mais dans sa tête, elle est turbulente, pas de froideur, non, mais le feu de l’idée qui brûle au contact d’une autre, et l’angoisse de la vie trop vite passée.

Est-elle vraiment cette créature du démon, reine des glaces, ou tous ces surnoms dont on l’affuble toujours ? Est-elle plutôt une fille un peu perdue, qui vit avec son chien au milieu des bois, et qui, comme tout le monde, a froid quand vient le soir en hiver, et chaud lorsqu’elle glane dans les champs sous le lourd soleil d’été ?

Elle ignore qui elle est, elle sait que la vie qu’elle mène ne provoquera jamais que la crainte. Les hommes fuient sur son passage, alors que les animaux l’approchent sans crainte.

Et ce jour-là, il neige, Esprit est parti chasser. Elle est seule dans cette clairière, loin de toute habitation humaine, car les hommes, ces idiots, craignent les bois et leurs mystères. C’est là qu’elle se réfugie quand elle veut fuir leur insupportable compagnie, et en ce jour d’hiver elle sent la paix descendre sur ses épaules.

 

Et soudain, au loin, un garçon, tout juste entré dans l’adolescence. S’il avait parlé, elle n’aurait pas été étonnée d’entendre sa voix passer du grave à l’aigu, comme celle de ces enfants pas encore adultes, mais sortis déjà de la puérilité. En la voyant, il se fige. Dans une étrange connexion, elle ressent les pensées, elle se voit par ses yeux, elle l’étrange beauté froide, aux yeux limpides et aux cheveux d’ombres. Il ne dit mot, mais il est dans la forêt, et il y a déjà là de quoi le rendre bien sympathique. Enfant grandissant, il ne partagerait donc pas les superstitions de ses pères ?

En silence toujours, elle l’approche, et plonge son regard dans le sien. Elle n’est plus vraiment beauté froide, il n’est plus vraiment un homme. Dans cette étonnante connexion, se lie une amitié qui dépasse les mots. Car elle sait qu’elle ne parle pas la langue de ce pays où l’hiver tombe si tôt, que s’il parlait, elle ne le comprendrait pas.

Mais dans le silence étouffé par la neige, dans la pénombre blanche de cette forêt, ils se voient et ils échangent sans s’en rendre compte, un étonnant moment d’éternité.

Sur son visage, la froideur envolée, et dans sa tête, les turbulences s’apaisent. Les idées ne se fracassent plus, elle dansent dans l’harmonie d’une communion inespérée.

 

 

Et puis elle repart, et puis il reprend sa route. Chacun seul à nouveau, mais rassuré quelque peu sur le destin des hommes. 

Soubresaut de l'âme by Eejil9
Author's Notes:

Texte écrit dans le cadre de la nuit du 13 mai 2017. Le thème était Possession. 

Un soubresaut. Brusquement sa poitrine remonte comme si elle voulait toucher les étoiles de cette nuit sans lune. Un râle rauque et continu s’échappe de sa gorge, mais elle ne le remarque pas.

A vrai dire, elle ne remarque plus rien, elle est perdue dans un monde vide et plein, un monde sans ordre, un monde infernal qui lui inspire une terreur diffuse et étouffante.

Que voit-elle finalement ?

Dans ses yeux révulsés on ne lit qu’une panique sans nom.

Ses mains se tordent et se tendent, ses pieds s’enfoncent dans l’herbe grasse, son dos est arqué dans une position inhumaine, comme si elle était sur le point de se briser.

Autour d’elle, la clairière est éclairée par les astres. Si paisible...

Son corps est là, agité de soubresauts toujours plus violents, mais où est son esprit après tout ? A côté d’elle, Gaspar aimerait tant partager cette terreur, prendre sur lui un peu de ce poids, un peu de cette force qui l’entraîne... Mais il n’est que le témoin impuissant d’une monstruosité qui va du corps jusqu’à l’esprit.

Il préférerait cette souffrance-là à son impuissance.

 

***

 

Je le vois qui me fixe. Je devine son angoisse : on lit dans son regard comme dans un livre ouvert. J’aimerais tellement tendre la main vers lui, le rassurer. Il n’y a rien de plus douloureux que de voir la souffrance d’un être qu’on aime sans rien pouvoir faire...

Mais je suis comme étrangère à mon corps. Je ne le sens pas se crisper, je ne le sens pas se tordre. Je suis le témoin impuissant de la scène qui se déroule sous mes yeux, et c’est mon corps qui se donne en spectacle.

Mais que m’arrive-t-il ?

Doucement, mon esprit sombre dans l’inconscience.

Un soubresaut. Un soubresaut de l’âme qui s’endort.

 

***

 

Son corps se crispe et se tend, les soubresauts sont toujours plus proches et toujours plus violents. Elle convulse véritablement désormais, et Gaspar, impuissant, fait les cent pas autour d’elle.

Il n’a aucune formation pour lutter contre ça. Ce n’est pas une crise d’épilepsie, mais qu’est-ce en vérité ? Ses yeux sont tellement révulsés maintenant qu’on n’en voit plus que le blanc. Les râles sont si forts désormais qu’ils ressemblent presque aux cris inhumains d’un monstre issu d’un autre monde. Une veine bleuie bat follement dans son cou, sa salive commence à mousser.

Alors Gaspar tente de l’approcher, pour la mettre sur le côté, pour qu’elle ne s’étouffe pas dans sa propre détresse. Du bout des doigts il la touche.

Soubresaut.

Décharge.

C’est comme une électrocution, une puissante charge électrique qui lui traverse le bras et lui fend l’âme. Il recule d’un pas et frotte de son autre main son épaule engourdie. Il n’a pas pu la retourner.

Il sait désormais.

Quelque chose de surnaturel se joue ici.

 

***

 

A vrai dire, mon âme ne s’est pas réellement endormie, mais elle est comme lointaine... Le mot est étrange, j’en ai conscience, mais je n’en trouve pas de plus approprié. Avant, j’étais spectatrice de la détresse de mon corps dont je ne ressentais plus l’étendue. Désormais, je suis comme détachée, éloignée. Spectatrice, oui, mais loin, si loin. J’ai comme sommeil... Comment peut-on être fatigué de l’âme ?

Je dois me concentrer et rassembler toutes mes forces pour garder mon attention sur Gaspar. Je lutte, je lutte, comme si quelque chose voulait prendre la place. J’ai tellement envie d’abandonner...

Je suis trop fatiguée pour lutter...

 

***

 

Et soudain, le silence. Plus de râles, plus de soubresauts, plus d’herbe froissée sur le sol de la clairière. Gaspar a sursauté tellement le changement était abrupt.

Il la fixe avec anxiété. Il ne sait si ce calme est de bon ou mauvais augure. Elle a l’air apaisée, désormais, certes... Mais une telle crise peut-elle avoir une fin heureuse ?

Respire-t-elle seulement ? Il n’ose pas s’approcher pour aller vérifier, trop conscient des risques qu’il court.

Soudain, les paumes levées vers le ciel, elle entrouvre les lèvres et une vaste bouffée d’air s’engouffre dans ses poumons meurtris.

Elle ouvre les yeux, ensuite, et Gaspard se précipite.

Il interrompt bien vite sa course. Dans les orbites, pas de prunelles... Les yeux sont toujours révulsés.

Dans un mouvement inhumain de souplesse, elle se lève sans bouger les paumes.

 

***

 

Je vois mon corps qui bouge, je sais que je devrais...

Devrais faire l’effort...

Reprendre...

Le contrôle...

Gaspar...

Mais la fatigue...

 

***

 

Tétanisé, Gaspar recule d’un pas. Il n’ose plus lever les yeux vers le visage de la femme qu’il aime. Ses traits sont si détendus qu’ils en sont effrayants. Et dans son regard, ce vide... Il n’y a plus de veine qui palpite, sa respiration est si profonde qu’elle en est imperceptible.

Quelque chose de surnaturel se joue ici et l’impuissance de Gaspar le frappe une nouvelle fois de plein fouet.

Il ne peut rien pour elle, mais désormais, c’est aussi pour lui qu’il a peur.

Parce qu’en face de lui, de la femme qu’il aime, il ne reste que le corps.

 

Mais dans l’esprit... Il lit dans la blancheur mate de ses globes oculaires sans iris une noirceur qu’il n’arrive pas réellement à appréhender.

Quelque chose a pris le contrôle, il le sait.

Partagé, il ne sait s’il doit rester, et essayer de la sauver.

Ou si, vaincu d’avance dans un combat qu’il ne sait comment mener, il ne ferait pas mieux de prendre ses jambes à son cou.

 

***

 

Gaspar, cours...

Cours pour ta vie, je ne peux plus lutter.

Dans un dernier soubresaut de l’âme j’essaie de reprendre le contrôle mais la chose qui maîtrise mon corps et bâillonne mon esprit est plus forte, elle prend toute la place.

Je dois déjà lutter pour ouvrir les fenêtres de mon âme et voir, voir encore...

Alors que mon corps tend ses bras vers Gaspar, toujours immobile, je me demande si je ne ferais pas mieux de m’endormir pour de bon.

Je ne peux rien y faire.

Mes mains sur sa gorge, et un rire sorti de nulle part. Il convulse, comme si le seul contact de ma peau le faisait souffrir.

Et je ne suis plus sûre de vraiment vouloir voir.

La terreur dans ses yeux. Et la douleur.

Mes mains qui serrent, des mots s’échappent de ma bouche et je ne les comprends pas.

La terreur dans mon âme.

Il tente de lutter pour la première fois, de me repousser, mais je n’ose plus espérer. C’est trop tard je le sais.

La terreur quitte mon âme.

Mon âme me quitte à vrai dire.

Un dernier souffle s’échappe de la bouche de Gaspar.

Si mon âme avait des poumons, elle aussi rendrait son dernier soupir...

Si mon âme avait un cœur... 

En marge du monde by Eejil9
Author's Notes:

Bonjour !

J'enteprends de publier de vieux textes qui moisissent sur mon ordinateur. En voici un, écrit dans le cadre de la Nuit du 9 septembre 2017 (en 1h, donc, indulgence...).

J'avais choisi l'image en guise de thème, la voici.

Bonne lecture !

C’est une ruelle obscure, à laquelle les façades de guingois des maisons donnent un aspect biscornu. C’est un lieu sombre, laissé à l’abandon. Le revêtement de la route s’écaille en couches, comme s’il souffrait d’une lèpre depuis longtemps abandonnée des médecins.

Des détritus jonchent ce sol écorché par le passage des ans et la négligence des passants. Des restes de civilisation pourrissent partout. Là, de vieux meubles qui s’effritent, ici, un plot dont la couleur est si délavée qu’elle est passée au gris.

Et entre les déchets, une nuée d’enfants aussi pourrissants que le cadre dans lequel ils s’ébattent. Leurs guenilles cachent mal la maigreur de leurs corps. Leurs cheveux trop longs ne cachent pas la lueur de démence qui brille dans leurs yeux.

C’est une ruelle obscure et biscornue dans laquelle une foule de petits êtres font régner une cruauté sans nom. Certains jouent, comme s’ils n’étaient pas livrés à eux-mêmes. Certains se battent, pour un morceau de carton ou un bâton de bois, à coup de poings et de dents, laissant sur le sol le corps faible des perdants. Certains mangent ce qu’ils trouvent, quelques miettes, de vieux restes oubliés… Comme une nuée de moineaux, ils s’égaient quand une ombre d’adulte s’engage dans la ruelle.

Alors, en une seconde, l’endroit se vide de sa vie et de sa cruauté, pour prendre l’aspect angoissant des lieux abandonnés. D’un instant à l’autre, la foule disparaît.

Mais si un jour vous progressez assez discrètement pour ne pas être aperçus par l’étrange population de la sombre venelle, alors peut-être, vous verriez leurs jeux et leurs guerres.

 

Et peut-être vous verriez aussi, plus étrange encore, cet enfant solitaire, ignoré de tous. Accroupi sur le béton râpé, les ombres de la rue donnent à sa silhouette les angles inquiétants d’un squelette vivant. Du bout de ses doigts aux ongles usés, il gratte compulsivement l’asphalte, comme pour augmenter encore un peu la plaie béante qui le blesse. Le mouvement est répétitif, comme le balancement d’un métronome… Balancement reproduit au même rythme par l’échine de cet être oublié.

Il gratte, gratte, gratte et gratte encore. Puis, péniblement, il parvient à arracher au bitume qui recouvre le sol un éclat, une miette, une écorchure. Aussitôt, il la porte à sa bouche et l’avale tout rond.

Et puis, inexorablement, il retourne à sa tâche ingrate et compulsive.

 

Pourquoi fait-il ça ? Pourquoi passer chacune de ses secondes à réduire à néant ce qui n’est déjà plus que le souvenir d’une civilisation dont il n’a jamais eu connaissance et qui l’avait déjà abandonné avant qu’il vienne au monde ?

Allez-lui demander. Peut-être trouverait-il les mots…

Quant à moi, je n’ai pas osé interrompre sa tâche. J’ai, cependant, une hypothèse.

Il gratte, gratte, gratte et gratte encore, dans l’espoir que, peut-être, un jour, sous le béton, il trouvera la terre.

Etrange tourbillon by Eejil9
Author's Notes:

Re-bonjour !

Ce texte-ci a été écrit dans le cadre de la nuit du 13 mai 2017, je l'ai publié sur Shorteditions, mais n'ayant pas gagné le concours auquel je participais, je l'ajoute ici !

Le thème était à nouveau une image, la voici.

Bonne lecture !

 

 

Et ça tourne, ça virevolte et pirouette dans un étrange tourbillon.

 

Une simple balançoire, une drôle de structure ronde sous laquelle on a fixé des chaises et des chaînes. Bras arachnéens, amplitude métallique, personne ne remarque que la silhouette de la balançoire est étrange.

 

Et ça tourne, ça virevolte et pirouette dans un étrange tourbillon.

 

Sous le soleil qui se lève, les passagers ne sont que des enfants. Hébétés d’abord, ils fixent le monde avec une étrange curiosité. Quelques sanglots leur échappent, mais pas tant à cause du mouvement que du monde effrayant qui les entoure.

Car ce qui est neuf fait toujours peur, et la lumière neuve brûle les yeux plus encore que celle qui s’éteint.

Car l’astre éclaire à peine ce monde qui à l’ouest est encore paré d’ombre. Les enfants sont humains avant tout, et craignent ce qu’ils ne distinguent pas. Mais doucement, la curiosité prend le pas...

 

Et ça tourne, ça virevolte et pirouette dans un étrange tourbillon.

 

Mais bientôt le soleil monte et l’ombre cesse de dissimuler pour devenir propice. Dans la douce lumière du matin, les enfants ont grandi et rient. Ils portent toujours sur le monde leurs regards curieux, mais ce sont surtout leurs semblables qui les attirent.

A chaque rotation, ils tendent les bras et se touchent du bout des doigts, tantôt riant, tantôt pleurant. Parfois, le contact se fait caresse, et parfois, il se mue en violence. Il y a dans ces liens quelque chose d’inexplicable qui les fait rire aux éclats.

 

Et ça tourne, ça virevolte et pirouette dans un étrange tourbillon.

 

Le soleil continue de monter et les enfants de la balançoire ont encore grandi. Ils sont à l’entre deux, comme l’astre qui hésite au sommet de son ciel. Adolescents, aveuglés par la lumière, ils découvrent désormais ce que l’ombre rassurante cachait. Le monde est grand et le monde est menaçant, il n’est plus fait de forêts et de clairières, mais de sècheresses et de déserts. Harassés par la chaleur, ils tremblent, et commencent à s’interroger sur la direction de leur trajectoire.

Quand la lumière est si forte, c’est à peine si l’on voit. On ne remarque pas alors, que chacun tournoie. Ils croient tous désormais marcher leur propre rythme, sans savoir en réalité, qu’ils ne font que suivre les autres, et que chacun, à l’arrivée, retourne sur ses pas.

Les rétines brûlées par le soleil, le cœur rendu lourd par l’immensité du monde, ils se fourvoient.

 

Et ça tourne, ça virevolte et pirouette dans un étrange tourbillon.

 

Puis le soleil redescend, et leurs regards, doucement, s’accoutument à la cruauté du monde. Si la chaleur ne cesse de brûler, eux, en revanche, cessent de s’en plaindre.

Tour après tour les passagers de la balançoire entrent dans l’âge adulte. Les rotations s’accélèrent et s’allongent et, concentrés sur des détails triviaux, ils ne les voient plus passer. Chacun essaie de prouver à son voisin qu’il a mieux compris la nature de leur trajet. Plus les mots sont longs, plus ils sont prisés.

Certains n’ont de cesse de converser avec la personne la plus éloignée, celle qui, à l’autre bout de la structure, ne peut ni les voir ni les entendre. D’autres se persuadent qu’ils peuvent régler leur avancée selon leur volonté, et y dépensent une énergie folle, sans remarquer que tous avancent du même pas et que personne ne maîtrisent le rythme de cette intrigante balançoire.

D’autres encore ont vu que leurs sièges étaient fixés sur des chaînes. Et maintenant qu’ils le savent, ils ne voient plus que cela, et sont aveugles au monde qui, aussi désertique qu’il soit, garde ses beautés. Il n’y a plus dans leur champ de vision que la certitude d’être prisonnier d’un destin auquel ils ne comprennent rien.

 

Et ça tourne, ça virevolte et pirouette dans un étrange tourbillon.

 

Déjà, le soleil descend et diminue, tandis certains tombent de leurs sièges. Les chaînes n’ont pas pu les rattraper. Ceux qui restent commencent à remarquer que le tourbillon n’est pas un jeu, et qu’à chaque tour, certains d’entre eux s’en vont.

Et la nuit commence à tomber, et le monde devient plein de terreur. Les rires ne résonnent plus, ni les discussions aux vocables complexes. Il n’y a plus que les cris et les râles. Certains se sentent glisser, ils ne tiennent plus sur la balançoire. Ils s’accrochent et leur peine emplit le cœur de leurs voisins de crainte. Ils savent, désormais, qu’ils suivaient tous la même trajectoire, et qu’ils auront, après maints tourbillons, le même destin.

 

Et ça tourne, ça virevolte et pirouette dans un étrange tourbillon.

 

Autour de la balançoire, il fait nuit. Et sur les sièges, il n’y a plus personne.

 

Disparaître sous les bleus by Eejil9
Author's Notes:

Bonjour à tous !

Voilà longtemps que je n'avais pas actualisé ce recueil, mais je suis en train de faire un grand ménage sur mon ordinateur et de publier les textes qui y attendent depuis des mois. Celui-ci a été écrit dans le cadre de l'épreuve de Boeufs de Géryon, pendant le concours des 12 travaux d'HPF. Mon mot imposé était cloporte.

Bonne lecture !

AVERTISSEMENT : VIOLENCE PHYSIQUE ET PSYCHOLOGIQUE, VIOLENCES CONJUGALES.

 

 

 

La gifle file et suit le chemin des centaines d’autres qui l’ont précédée. Clara ne parvient même plus à les compter comme au début. « C’était juste une fois, c’était un hasard ». « Ce n’est que la deuxième fois, l’erreur est humaine ». « Seulement trois fois, il est sanguin, c’est pour ça que je l’aime après tout ».

Elle ne compte plus les bleus ni les cicatrices, non plus.

Clara a perdu le fil de ces excuses forgées de toute pièce. A ce jeu-là, elle est bien meilleure que lui, d’ailleurs.  Il a bien demandé pardon, les premières fois. Désormais, les colères les plus violentes ne font plus passer la rage. Elle avait voulu le croire sincère lorsqu’il se reprochait ses coups de sang. Désormais, elle se croit sincère lorsqu’elle s’excuse de ce qui a motivé les gifles. Une claque, une forte poussée, et Clara s’effondre contre un meuble. C’est toujours comme ça. Elle s’est toujours relevée, que demande-t-elle de plus ?

Elle essaie de faire profil bas, mais c’est toujours plus difficile, car il est toujours plus exigeant.

 

Exigeant. Clara ne remarque même plus l’absurdité des mots qu’elle emploie au fil de ses pensées. La part d’elle qui sait qu’elle n’est pas responsable des erreurs qu’il lui reproche, mais qu’elle a tort de supporter tous ces reproches indus est chaque jour plus silencieuse. Elle devrait partir, il devrait pourrir sous les verrous.

Mais elle est bien incapable de faire autre chose que de masquer les contusions et dissimuler ses plaies. Plus les jours passent et moins elle se rend compte que les plaies les plus sévères, c’est son âme qui les porte. Car elle supporte l’insupportable sans dire un mot. Car elle se tait alors qu’elle devrait hurler.

 

La seconde gifle suit dans la foulée, sur l’autre joue.

- Regarde-moi ! lui crie-t-il. Regarde-moi, salope !

Clara lève les yeux, la gorge nouée par la culpabilité. Elle souffre d’autant plus qu’elle ignore ce qui a provoqué la crise.

- Tu crois que je ne l’ai pas vu, le message que tu as envoyé à ta mère ? Tu crois pouvoir te plaindre en cachette ?

- Je ne me plaignais pas de toi, je…

- Encore heureux ! Mais tu sais quoi ? Plains-toi. Je bosse, je bosse, et tu ne fous rien de tes journées, et tu te plains. Et je devrais t’applaudir de ne pas te plaindre de moi ? Mais prends ça !

Cette fois-ci, c’est un coup de poing dans le ventre, que Clara encaisse dans un sanglot.

- Maintenant tu peux te plaindre auprès de ta mère, je n’en ai rien à foutre. Tu sais, Clara, tu es un cloporte, un cloporte sous ma semelle, un parasite. Et je vais t’écraser jusqu’à ce que tu saches enfin comment me servir, car tu n’es bonne qu’à ça.

Percluse de douleur, Clara s’effondre. Elle n’est qu’un cloporte, un cloporte qui ne le sert par comme il le mérite…

 

D’une douleur à l’autre, elle oublie qui elle est. Elle oublie qu’il ne mérite rien et qu’elle ne mérite pas ça. Elle encaisse encore un coup de pied dans les côtes et, presque doucement, sombre dans une douloureuse torpeur.

Elle n’est peut-être pas un cloporte, mais en silence elle le laisse l’écraser jusqu’à disparaître sous les bleus.

 

Un pied près de mon coeur by Eejil9
Author's Notes:

Re-bonjour ! Toujours le grand ménage sur mon ordinateur, voici un texte écrit pendant la nuit du 13 mai 2017. Oui, ça fait loin.

Le thème était chaussure. Le texte n'est pas exceptionnel, mais en une heure on ne peut pas toujours faire des miracles.

Les deux vers initiaux sont (pour changer, vous allez finir par griller mes obsessions) des vers de Rimbaud.

Bonne lecture !

Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !

 

Ni pied, ni cœur, il ne me reste plus que mes souliers blessés, et les vers de Rimbaud...

 

Oh, ne vous en faites pas, des pieds, il m’en reste encore deux, mon destin est déjà bien assez pathétique ainsi. Je n’ai été amputé que de mon âme, pas de mes membres.

Je ne sais pas, à vrai dire, lequel des deux je préfère.

Mais mes souliers sont blessés, ils sont usés, rouillés, troués, percés jusqu’à l’absence de corde et je marche.

Je marche parce que je n’en peux plus de rester assis.

 

Oh, je ne fais pas la manche, ça non. Car quand on mendie, on récolte parfois de l’argent, mais toujours de la pitié. Votre pitié, vous pouvez vous la garder, même si pour ça, vous êtes aussi obligés de garder votre argent avec.

De toute manière vous faites toujours semblant d’en avoir plus besoin que moi. Vous et vos airs pressés, vous et vos vêtements qui vous donnent l’air bien propres sur vous. Eh bien non, je n’ai pas l’air propre sur moi, non : mes souliers sont blessés, mes poches sont aussi crevées que moi et je n’ai même pas de paletot, tout idéal qu’il soit. Est-ce que ça me rend moins important ? Ma vie en vaut bien une autre, ma vie vaut bien la vôtre... 

Bandes d’hypocrites. Avec vous, je peux toujours courir, sauf que je n’en ai plus la force. Je ne sais même pas où je trouve le courage de marcher.

 

Oh, je vous déteste tellement, si vous saviez... Je ne sais même pas pourquoi je vous parle. Cela fait des années que je me convaincs que je suis mieux seul que mal accompagné, cela fait des années que je ne parle guère qu’à moi-même. Et voilà que je vous adresse une diatribe bancale et tangente, une réclamation d’une forme tout aussi mauvaise qu’indue.

Je ne vous demande rien, ni votre argent, ni votre pitié, et pourtant je vous parle. Je ne sais même pas ce que j’attends, ni ce que je cherche.

J’étais pourtant persuadé que je n’attendais plus rien des pâles imitations d’humains que sont mes semblables...

 

Oh, je n’ai pas toujours détesté les gens, non. J’ai eu des amis, j’ai eu des amours. J’ai vécu une vie, et si maintenant je suis vieux, c’est parce que j’ai beaucoup rêvé. Si j’ai des souliers blessés, c’est parce qu’un jour, j’avais de quoi les acheter. Parce qu’un jour, j’avais un endroit où aller, une destination à atteindre.

Mais je suis trop épuisé pour rêver, désormais.

Alors je marche, avec les vers de Rimbaud pour seul repère. Mon auberge n’est pas à la Grande Ourse, non, mon auberge n’existe pas. La nature ne m’accueille pas comme elle accueillait le gamin aux semelles de vent, et s’il n’y a plus que du vent en dessous de mes chaussures, cela ne fait de moi ni un génie, ni un poète. La nature ne m’accueille pas, non, c’est à peine si elle me nourrit. Et la vie ne m’a doté d’aucun autre don que celui de pouvoir rôder même quand mon ventre est vide.

 

Oh, je ne me plains pas vraiment, vous savez, même si cette logorrhée ressemble fort à une complainte, je vous le concède. Je ne me plains pas parce qu’il me reste encore des jambes pour marcher, et des poumons pour respirer. Mes yeux ne voient plus si clair, la Grande Ourse, je ne sais plus où elle est. Cela fait longtemps que, pour mon regard usé, les étoiles ont disparu.

Il me reste des jambes et des poumons, mais j’ignore s’il me reste un cœur. Parce que vous savez, ça sonne creux au milieu de ma poitrine flétrie.

Mais je ne me plains pas, c’est trop épuisant. Marcher suffit à remplir ce qui me reste de vie.

 

Certains jours, j’aimerais juste que tout s’arrête. J’aimerais que mes souliers blessés cessent de me faire souffrir encore plus que mes pieds. J’aimerais que mon âme ne soit pas prise des douleurs fantômes dont souffrent les amputés. J’aimerais cesser de marcher, cesser de chercher la Grande Ourse qui, depuis longtemps, m’a abandonné.

J’aimerais sans doute aussi, que plutôt que de sonner creux dans cette grosse vielle poitrine flétrie, mon cœur ne sonne plus du tout.

 

Ça reposerait mes oreilles, vous savez.

Et ça reposerait mes souliers.

Elle était lumière by Eejil9
Author's Notes:

Re-re-bonjour, suite de la publication à la chaîne de vieux textes oubliés. Celui-ci a été écrit dans le cadre de la nuit du 17 juin 2017. Le thème était "Lunaire".

Je ne suis pas très convaincue par ce texte, j'espère que ça vous plaira tout de même. Bonne lecture !

 

 

Son visage était lunaire.

Drôle d’expression. Qu’est-ce que la lune pouvait bien avoir à faire avec cette fille insipide ?

Ce n’était pas une remarque positive, non. Son corps était banal, sans disgrâce particulière mais sans élégance non plus. Son visage lui, n’était pas vraiment beau.

 

Circularité parfaite, incroyable platitude et épiderme laiteux, sur sa peau se dessinaient des cratères laissés par l’ingratitude de son adolescence. Au milieu de ses joues planes, deux grandes billes bleues aqueuses mangées par de petits cils trop blonds. Au-dessus, l’ombre vague de ce qui aurait dû être une paire de sourcils laissait la place à un front interminable.

Un nez épaté et luisant qui peinait à séparer les deux immenses pommettes, surmontait une bouche aux lèvres trop fines et à la couleur transparente.

Le tout était encadré d’une auréole vaporeuse de cheveux d’un blond terne.

Son visage n’était pas vraiment beau mais il n’était pas disgracieux pour autant. Il était banal après tout, et la parait d’une invisible insignifiance.

 

Son visage était lunaire, drôle d’expression. Drôle surtout, comme elle était adéquate. 

Son visage était comme la lune, lisse, rond, blanc, et mangé par les cratères.

 

Et quand s’écartaient les nuées, il se révélait d’un étrange sourire qui illuminait les alentours.

Ses dents étaient de guingois, mais personne ne le remarquait.

Ses yeux ne cessaient pas d’être aqueux, mais l’émotion les rendait lumineux.

Ses joues, elles, cessaient d’être planes, et formaient enfin la courbe d’une pommette charnue et vive. La rougeur de la joie faisait disparaître les cratères.

La blancheur, elle, devenait lumière.

On doutait alors que quiconque eût pu un jour la trouver laide.

 

Elle devenait lumière.

 

Rempart de fumée by Eejil9
Author's Notes:

Re-re-re-bonjour !

Voici un autre texte écrit durant la nuit du 17 juin 2017. Le thème était cigarette. Je n'ai jamais fumé de ma vie, ni même essayé, donc c'est peut-être... Incorrect, même si le personnage dont j'adopte le point de vue ne fume pas. Mais à part ça, je suis, pour une fois, satisfaite de ce texte.

Bonne lecture !

 

 

D’un œil distrait elle admirait les arabesques grises qui quittaient sa bouche et se déployaient autour d’elle dans une étrange valse. Elle fumait tant qu’il était difficile d’apercevoir ses traits derrière l’écran opaque qui la masquait. Etrange protection de l’esprit qui détruisait peu à peu son corps.

Elle se servait de la fumée comme d’un rempart contre le monde. Amie qui la tuait autant qu’elle la soutenait, la cigarette serrait ses doigts et harmonisait ses mouvements.

C’était l’arme qui l’empêchait de garder les bras ballants. C’était l’excuse qui lui donnait une contenance lorsqu’elle devait patienter seule dans la rue. C’était l’outil qui lui permettait de se lier aux gens. Elle avait parlé à Hector ainsi, la première fois. Pour lui demander du feu.

C’était la plaie qui hantait ses nuits, mais ça, c’était accessoire.

Eternelle amante, amie de toujours. Il n’y avait pas de place pour quiconque d’autre dans sa vie.

 

Hector soupira. Pas de place pour lui non plus. Toujours, la fumée la dérobait, toujours, la cigarette remplaçait sa main entre les siennes.

Toujours ce réflexe, la cigarette après l’amour, la cigarette au réveil, la cigarette après le boulot, et l’odeur de fumée dans les baisers.

Toujours cette obsession qui ne laissait la place à rien d’autre.

 

Oh il comprenait, il savait que sans cela, elle était perdue. Sans cette putain de clope elle était plus nue qu’au premier jour.

Avec lui elle ne l’était jamais vraiment.

Le visage obscurci par la fumée, elle refusait de se démasquer. Jamais elle n’ouvrirait la voie à ses regards, qu’attendait-il enfin ? Dès le premier jour, elle lui avait confié qu’elle aurait tué pour du feu. Heureusement qu’il en avait...

Elle n’aurait sûrement pas tué pour lui.

 

Il la vit porter la cigarette à ses lèvres d’un mouvement désespérément sensuel, il remarqua la marque de rouge à lèvre sur le filtre. Elle aspirait consciencieusement la fumée en fermant les yeux de contentement.

Dans le cœur d’Hector, l’aigreur vint en même temps que le désir. La fumée la dérobait mais elle était belle ainsi, elle était forte jusque dans cette auto-destruction-là.

A jamais inaccessible.

 

Il ne dit pas un mot pour la laisser profiter de l’instant. Chaque cigarette était magique et s’il s’aventurait à interrompre cette mystérieuse communion, il éveillerait à coup sûr sa colère. Il passait toujours après, cela faisait partie du contrat.

Il n’avait pas d’avis à donner.

Quand elle eut fini d’embrasser sa clope, du bout de ses ongles vernis, elle l’écrasa avec violence contre le mur, et la précision brutale du geste poussa Hector à se recroqueviller. Puis, elle jeta le mégot à terre et l’aplatit de toute la puissance de sa semelle.

C’était un peu le cœur d’Hector qu’elle aplatissait ainsi.

 

Alors seulement, elle lui offrit un sourire et l’interpela de sa voix grave :

- On rentre.

Ce n’était même pas une question. Un énième soupir et Hector la suivit.

Quand elle fumait, il était seul. Quand elle cessait de fumer, sa compagnie lui devenait insupportable.

Foutu paradoxe.

Dans les escaliers, elle se retourna pour l’embrasser. Sa bouche avait un goût de cendre et d’inachevé. Hector sentit un nouveau poids s’abattre sur ses épaules. La lourdeur ricocha sur son cœur.

Il n’y avait rien pour lui auprès d’elle. Elle n’avait pas besoin de lui et l’étouffait de son silence opaque et dense comme la fumée qui s’échappait sans cesse de sa bouche rouge.

 

Elle avait sa cigarette, compagne de toujours, qui la tuerait avant qu’elle ait l’occasion de se sentir seule.

Hector lui, n’avait rien d’autre que le goût de cendre et l’aigreur de la solitude.

C’était déjà trop.

 

Le drame derrière la porte by Eejil9
Author's Notes:

Re (...) bonjour !

On continue avec la publication en série, ici, un texte écrit pendant la nuit du 17 juin. Le thème était "serrure".

J'en suis aussi plutôt contente, j'espère que ça vous plaira. Bonne lecture !

AVERTISSEMENT : VIOLENCES CONJUGALES.

Les cris résonnaient dans la vieille maison grinçante, et Violette savait d’où ils venaient. Elle ne discernait pas les mots, mais leur violence faisait bourdonner ses oreilles comme un essaim d’abeilles. D’un pas discret elle monta le vieil escalier vermoulu, s’approcha de la source du bruit.

Une pièce, fermée à clef.

Comme toujours.

Les cris se changèrent en fracas assourdissant. Un meuble peut-être. Violette espérait que ce fût un meuble. Mais elle n’était pas sûre. A huit ans, c’est difficile de deviner ces choses-là.

 

Tentant de calmer son souffle qui tempêtait contre le battant de la porte, Violette plaqua son visage au plus près du panneau de bois. Se hissant sur la pointe de ses petits pieds, elle tenta de mettre son œil trop bleu en face du trou de la serrure.

Au début, elle n’aperçut rien d’autre que la structure du verrou. Elle laissa doucement ses talons retomber sur le sol, aligna son regard...

Et puis, par cette serrure, un monde se révéla à son œil écarquillé. Un monde étroit et cauchemardesque, entre quatre murs gris et un sol tâché de rouge.

 

C’était bien un meuble, mais pas seulement.

Le souffle de Violette sur le battant de bois se tarit brusquement.

Entre les éclats de meuble brisés, un corps décharné qui ne respirait plus non plus. Et les tâches rouges...

Dans un coin de la pièce, son père avait les yeux fous des mauvais jours, et sur ses mains, des échardes et du rouge. Son souffle à lui ne s’était pas tari, au contraire, sa poitrine s’élevait et s’abaissait violemment. Un drôle de grognement s’échappait de sa gorge gonflée par la colère.

 

Violette avait huit ans, elle ne comprenait pas tout. Mais ces halètements lui paraissaient indécents.

Elle fut prise d’une inspiration brusque, réflexe étrange dont son esprit d’enfant ignorait la nature.

Ses yeux ne quittaient pas le corps décharné. Comme le sol, il était gris et tâché de rouge.

 

Elle avait huit ans, mais elle savait compter. Ils étaient trois dans la maison. Son père était là, à respirer trop fort, et elle était là, à ne pas oser respirer.

Cela signifiait donc...

 

Violette trembla brusquement.

Elle aurait voulu appeler sa mère. Mais dans les yeux de son père, toujours la même folie.

 

Elle avait huit ans mais elle n’était pas bête. Elle pleurerait plus tard. Peut-être. Ce n’était pas le moment.

Alors elle gardait les yeux fixés sur le trou de la serrure, et derrière, le drame qui s’y jouait.

Qui s’y était joué.

Curiosité morbide pour cet homme étranger et violent qui respirait comme un taureau fou.

Et pour le corps de plus en plus gris et le sol de plus en plus rouge.

Le chant des feux follets by Eejil9
Author's Notes:

Re(...) bonjour, j'avais vraiment beaucoup de textes en attente sur cet ordinateur. Celui-ci a été écrit pendant la Nuit du 25 février 2017. J'ai suivi le thème, "Apparition", et l'image, qui se trouve ici.

Bonne lecture !

 

 

Quand elle avait commencé à voir les feux follets, sa maman lui avait dit de ne pas les suivre. Elle avait eu l’air inquiète et l’avait emmenée voir un drôle de monsieur qui ne parlait pas beaucoup mais lui avait demandé de dessiner et de raconter des choses. Et puis, rien n’avait vraiment changé. Sa maman la surveillait un peu plus, peut-être, mais de toute manière, elle était toujours si stricte... Elle ne comprenait, pas, elle. Elle était une grande personne, elle ne voyait pas les feux-follets, elle n’entendait pas leur chant, elle ne savait pas comme il était doux de les suivre et de voir où ils mènent les enfants perdus.

 

C’est un chant sans mot, une douce musique qui vient du fond des âges et appelle les âmes immaculées.

 

C’est facile de dire de se méfier d’une tentation qu’on ne connait pas, facile d’ordonner sans savoir.

Mais Marielle les voit, elle les entend chanter, elle sait qu’ils mènent au bord de la rivière où tout est vert et où l’air sent bon la mousse.

Elle est en chemise de nuit, ce matin-là. Elle s’est levée au petit jour, comme souvent, laissant sa mère dans les bras de Morphée. C’est la meilleure heure de la journée, celle où aucune grande personne accompagnée de ses pensées rationnelles ne peut l’embêter dans ses jeux. Il suffit qu’elle garde le silence, et elle a des heures devant elle, à sautiller sans but dans la maison. Elle peut s’approcher du four, ou craquer des allumettes. Elle peut sentir les parfums de sa mère et essayer les rouges à lèvres. Parfois, elle sort dans le jardin et fabriquait des potions magiques aux mille pouvoirs, en arrachant les pétales à droite à gauche.

Mais ce matin-là elle n’a pas posé le pied hors de son lit que le petit feu follet est là et lui chante doucement à, l’oreille.

 

C’est un chant sans mot, une douce musique qui vient du fond des âges et appelle les âmes immaculées.

 

Alors, elle chantonne avec lui et le suit. Elle sort de la maison sans s’habiller, sans même mettre de chaussures, elle marche dans l’herbe humide jusqu’à la forêt, où l’herbe se change en feuilles mortes et en mousse, jusqu’à la rivière, où tout est vert. Elle y était avec son papa, elle sait, qu’au-delà de la petite cascade il y a cet espèce de bassin étonnamment profond, où l’on voit parfois des tourbillons, c’était là que le feu follet l’avait emmenée la dernière fois, avant que sa maman ne l’arrête et ne la ramène à la maison, un pli soucieux sur le front.

Ce matin sa maman dort et personne ne pourra l’arrêter, et le feu follet a trouvé des amis, ils chantent si fort maintenant, et flottent doucement au-dessus du bassin. Veulent-ils qu’elle les suive ? Que doit-elle faire ?

 

C’est un chant sans mot, une douce musique qui vient du fond des âges et appelle les âmes immaculées.

 

Ils chantent, ce n’est pas des mots mais les sons font sens, Marielle sait qu’ils lui disent d’avancer, et elle n’a pas vraiment peur, seulement elle sait qu’elle va se faire gronder, si sa chemise de nuit est mouillée... Alors elle l’enlève, et d’un pas gracieux, elle avance sa silhouette gracile au-dessus de l’eau.

Plouf.

 

C’est un chant sans mot, une douce musique qui vient du fond des âges et appelle les âmes immaculées.

 

Une éternité plus tard, une mère s’arrache les cheveux de désespoir, recroquevillée à côté de la chemise de nuit que sa fille a laissée là. Au milieu du bassin, un silhouette gracile et sans vie flotte et tourbillonne. Une odeur âcre recouvre celle de la mousse.

Emmenée par les feux follets, partie pour toujours.

Plus de chant, plus de mots, et une âme immaculée disparue sans laisser de trace.

 

Te souviens-tu ? by Eejil9
Author's Notes:

Bonjour à tous !

Voici un nouveau texte pour ce petit recueil. Il a été écrit pendant la nuit du 14 avril, le thème était souvenir. 

Bonne lecture !

 

- Mais te souviens-tu ?

 

La voix parcheminée de Margot avait traversé l’air. Avait-elle gagné les vieilles oreilles d’Aristide ? Le silence était éloquent. Plus éloquent que lui en tout cas.

 

- Te souviens-tu, Aristide, comme j’étais jeune en ce temps-là ? Je faussais compagnie à maman, pour courir à travers champ. Sur la bordure de la propriété de ton père, je m’arrêtais, je me dissimulais derrière le bouquet de noisetiers. Tu m’avais remarquée depuis longtemps, tu me l’as déjà dit. Mon petit manège n’était un secret pour personne. Pendant des heures entières, je te regardais travailler, jusqu’au jour où tu vins me chercher dans mon bosquet. Ton sourire, te souviens-tu…

 

Une nouvelle fois, dans la nuit de la chambre, seul le silence répondit à Margot. Elle ne savait pas pourquoi elle parlait ainsi. Certes, elle ne percevait pas le ronflement caractéristique du sommeil d’Aristide, mais tout de même… La nuit était bien avancée, et il ne montrait aucun engouement pour ces remémorations nostalgiques.

Ils étaient vieux. Ils n’avaient plus rien à goûter de la vie, si ce n’étaient les souvenirs justement. Il n’y avait plus rien à attendre, plus rien à apprécier que la tendresse qui les liait.

 

- Te souviens-tu, Aristide, ma robe de mariée s’était prise dans la portière de la voiture. Elle s’était déchirée, j’en aurais pleuré. Et puis, tu as pris mon visage dans tes mains, tu as posé ta bouche sur la mienne… Ma mère m’a disputée, après. Embrasser le futur marié avant l’autorisation du curé… Mais sous tes lèvres, j’ai oublié les basses préoccupations matérielles.

 

C’était vrai, ça l’avait toujours été. Leur vie avait été bien longue. Leur affection avait été exclusive. Pas d’enfants, pas d’attaches, rien que l’amour qu’ils s’étaient portés depuis le premier jour. Ils avaient quitté leur campagne pour la ville, ils avaient travaillé chaque jour, s’étaient abandonnés pour mieux se retrouver chaque soir. Ils avaient vécu l’un pour l’autre comme si le monde autour d’eux avait cessé de tourner.

 

- Te souviens-tu, Aristide, ce voyage à la montagne ? Nous avions dormi à la belle étoile, sous le regard de la Voie lactée, et lorsque le soleil s’était levé sur les sommets, le monde nous avait paru neuf tant il était beau. Tu avais dormi comme un loir, mais moi, j’avais profité des lueurs de la nuit et du jour, pour t’observer, encore et encore…

 

L’observer, elle aurait bien voulu le faire, à cet instant précis. Une angoisse sourde lui nouait les entrailles, c’était pour cela qu’elle parlait autant, pour cela qu’une nouvelle fois, elle ne dormait pas. Mais l’obscurité était si dense qu’elle en paraissait solide. Elle n’osait pas allumer la lumière. Elle se contentait de parler, continuellement, à en avoir la gorge sèche, pour ne pas laisser le silence devenir aussi épais que la nuit, pour ne pas perdre le fil, pour garder par le son le contact que l’œil avait perdu.

 

- Te souviens-tu, Aristide, le jour où mes cheveux ont commencé à blanchir ? Te souviens-tu des mots que tu avais prononcés pour me rassurer ? Que nous serions toujours jeunes parce que nous nous aimions comme des enfants ? C’est vrai, cela. Nous n’en avons jamais eu, d’enfants. Comment des enfants comme nous auraient-ils pu en élever d’autres ? Je regrette, parfois. Je me dis que nous sommes vieux et que tout prendra bientôt fin, sans qu’il n’y ait de double de toi et de moi mêlés pour perpétuer notre existence dans ce monde…

 

La peur serrait la gorge de Margot et lui tordait le ventre. Elle commençait doucement à mettre les mots sur ce qui l’angoissait le plus. Dans le silence d’Aristide, il y avait une drôle de solitude, une solitude comme elle n’en avait jamais connue. Elle se sentait désespérément seule, et c’est pour cela qu’elle parlait, comme si l’écho de ses mots pouvaient lui renvoyer l’ombre d’une présence.

 

- Aristide…

 

Dans la chambre obscure, la lumière naissait. Aristide était toujours silencieux, il ne ronflait toujours pas.

 

- Te souviens-tu, Aristide, lorsque tu m’as dit que rien ne pourrait nous séparer ? Te souviens-tu de cette promesse, chaque jour réaffirmée ? On dit que les mots trop prononcés perdent leur sens, mais c’est faux. Chaque jour nous nous répétions nos vœux, et ils ne sont jamais vidés de leur substance. Nous avions besoin de nous dire « je t’aime » parce que la force qui nous entraînais était trop forte pour rester silencieux. Le jour se lève à nouveau, et je t’aime, Aristide, et rien ne pourra nous séparer.

 

Margot prononça ces mots parce qu’elle était écrasée par l’angoisse. Rien ne pourrait la séparer d’Aristide et pourtant, elle ne s’était jamais sentie aussi seule. Elle avait l’impression que l’univers s’était vidé, à un moment, durant la nuit.

 

- Aristide…

 

Le jour entra finalement par la fenêtre de la chambre conjugale. Aristide ne ronflait pas. Il ne dormait pas. Ses yeux ouverts, sur le plafond, avaient l’éclat fixe d’une mauvaise photographie.

 

Il ne dormait pas. Il n’était pas réveillé non plus. Sa poitrine ne se soulevait plus.

Margot était seule, et le resterait.

 

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