Le mythe du dieu fragmenté by Vajuras
Summary:

L'Académie, la cité des mages, se retrouve plongée dans la confusion après l'arrivée d'une étrange fille. La jeune sorcière Prasine devra combattre pour protéger son foyer et ses amis, tandis qu'au coeur de l'Empire Sinnei, le mage Sethann découvrira une ancienne menace étendant peu à peu son ombre sur le monde.


Categories: Tragique, drame, High Fantasy, Aventure Characters: Aucun
Avertissement: Violence physique, Violence psychologique
Langue: Français
Genre Narratif: Roman
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 11 Completed: Oui Word count: 60047 Read: 34680 Published: 21/11/2016 Updated: 28/11/2016

1. Chapitre 1 - L'Académie by Vajuras

2. Chapitre 2 - Sostine by Vajuras

3. Chapitre 3 - Le Conclave by Vajuras

4. Chapitre 4 - Noirs secrets by Vajuras

5. Chapitre 5 - Chaos by Vajuras

6. Chapitre 6 - L'empire du péché by Vajuras

7. Chapitre 7 - La bataille de la Tour by Vajuras

8. Chapitre 8 - Le Nom by Vajuras

9. Chapitre 9 - Limbes by Vajuras

10. Chapitre 10 - Crépuscule by Vajuras

11. Epilogue by Vajuras

Chapitre 1 - L'Académie by Vajuras
Silmar parcourait de ses yeux de cristal la cité de l'Académie depuis sa haute tour.

Cette ville dont il était le protecteur était l'une des plus grandes et plus riches cités au monde, après la capitale impériale. Un lieu de rassemblement pour les mages, savants, marchands, artistes et voyageurs de tous horizons, l'Académie unissait de multiples cultures sous une promesse de paix et de partage.
L'Anima, l'énergie qui donnait leur force à toutes les formes de magie, lui était visible partout au-dessus des bâtiments de pierre jaune, des formations bleutées conjurées par les mages de l'Ordre aux embrasements déchaînés par les adeptes du Chaos, en passant par les rituels d’or et d’argent des acolytes de la Lumière et les reflets verdâtres des incantations des augures de l'Ombre.
Sous sa vigilance constante, la pratique de la magie faisait partie de l'identité même de la ville et de sa population. Ici, les artefacts arcaniques et les services mystiques s'achetaient et se vendaient comme n'importe quelle commodité.

Un éclat attira son regard vers un convoi chargé de marchandises qui, traversant la plaine depuis l’ouest, se dirigeait vers l’enceinte de la cité. Au-delà, la savane stérile s'étendait jusqu'à l'horizon où se découpaient les montagnes. La ville était pareille à une explosion de couleurs, de musique et de cris au milieu des contrées désolées du Continent Septentrional.
L'Académie qui donnait son nom à la cité se trouvait être la majestueuse tour qui se dressait en son centre, domaine de Silmar, l'un des plus puissants mages au monde. En ces murs, les apprentis de toutes les formes de magie connues s'affairaient à approfondir leurs connaissances et perfectionner leur art au sein d'une communauté dont la soif de savoir ne connaissait pas de limites.

La porte des quartiers du grand mage s’ouvrit pour laisser entrer un homme à la démarche assurée et l’allure fière.

"Maître. Une affaire requiert votre attention."

Silmar se retourna et fixa son regard bleu luminescent sur son premier conseiller et plus fidèle ami, le dirigeant du Conseil de l'Académie, le mage Sethann.
Celui-ci arborait une expression inquiète, presque troublée qui attira l'attention de Silmar. Il n'avait pas l'habitude de voir son associé ainsi préoccupé.

"De quoi s'agit-il, Sethann ?"

"Il serait préférable que vous m'accompagnez."
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La chambre était plongée dans la pénombre. D'amples rideaux étaient dressés autour du grand lit et devant la fenêtre afin de protéger de la lumière la silhouette qui y reposait, immobile.

"Elle a traversé la ville, poursuivie par une foule de badauds. Son apparence a du en effrayer certains, et ils l'ont prise pour un mauvais présage. Elle s'est effondrée sur le parvis de la Tour, là où je l'ai trouvée." expliqua Sethann.

"Peut-être est-elle un mauvais présage, mon ami."

La jeune fille étendue sur le lit avait la peau grise comme la cendre et les cheveux blancs comme la neige.

“Elle est profondément marquée par l’Anima de l’Ombre. C’est inquiétant, étant donné sa jeunesse apparente.” remarqua Silmar avec gravité.

“Je ne peux imaginer ce qui aurait pu la mettre dans un tel état. Et lui permettre d’y survivre, de surcroît. Qu’en pensez-vous ?”

"Cela n'est pas arrivé ici, dans l'enceinte de l'Académie. Je l'aurais senti. Nous devons en apprendre davantage."

Silmar tendit une main au-dessus du visage de l'inconnue. Une lueur dorée apparut et baigna son visage délicat, puis se résorba.

"L'Ombre est trop présente en elle, je ne peux calmer son esprit. Heureusement, son corps semble intact. Nous ne pouvons que lui laisser le temps de revenir à elle."

Le maître des lieux détourna son attention du lit et de son occupante, et son regard se porta vers une ample cape noire en lambeaux qui reposait non loin. Son expression s'assombrit brusquement, et Sethann le remarqua.

"Elle portait ceci à son arrivée," expliqua-t-il, "j'ai pris soin de la tenir à l’écart."

Aux yeux de Silmar, le vêtement abandonné était lui-même saturé d’Anima, mais d’une nature qu’il n’avait plus rencontré depuis de nombreuses années. Il traversa la pièce d’un pas vif et tendit la main pour toucher la cape. Au dernier moment, il retira vivement son bras, comme au contact d’une flamme. Sethann n’avait jamais assisté à une telle réaction de la part de son seigneur, habituellement si maîtrisé et contrôlé.
Silmar exécuta un geste rapide, et un embrasement lumineux engloba le vêtement. Lorsque la lueur se dissipa, il avait disparu sans laisser de trace.

“Nous devons absolument découvrir ce qui lui est arrivé.” déclara le maître en se dirigeant vers la sortie. “Veille sur elle jusqu'à son réveil.”

Sethann s'éclaircit la gorge.

"Il y a autre chose, maître. J'ai surpris un membre du Conclave qui prenait la fuite à mon arrivée. Il lui avait dérobé quelque chose, et je pense que cela pourrait être important. Je peux le retrouver, si je ne perds pas de temps."

Silmar soupira, une réaction étrangement humaine pour cet être qui se trouvait tant au-delà du commun des mortels.

"Si le Conclave est impliqué, notre temps est compté. Je vais renforcer le sceau pour distraire notre ennemi, cela devrait te donner un avantage. Fais garder cette pièce par une personne de confiance, puis découvre ce que savent nos adversaires. Espérons qu'il ne soit pas trop tard."
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"L'âge d'or de la guilde des voleurs de Tiga Belas aurait duré plus d'une vingtaine d'années, durant le règne de la légendaire Reine Blanche."

Le menton posé sur ses bras croisés au-dessus du dossier de sa chaise, Relius buvait avec avidité les paroles de son aîné.

"La guilde des voleurs avait une reine ?" demanda-t-il d'une voix où perçait l'excitation.

En plein milieu de la journée, la grande bibliothèque de la Tour était peuplée d'apprentis et de maîtres et plus bruyante et animée qu'une taverne un soir de festivités. Céladon, vêtu des atours azurés ornés des armoiries de sa famille, tenait un épais ouvrage entre ses mains tout en souriant à son jeune ami. Ils étaient tranquillement installés dans une alcôve en retrait de l'allée principale.

"Son existence reste entourée de mystère." expliqua Céladon. "Certains racontent qu'elle était une puissante sorcière capable de plier n'importe quel homme à sa volonté. D'autres, au contraire, prétendent qu'elle n'était qu'un imposteur et une manipulatrice, et que la guilde s'est débarrassée d'elle aussitôt la supercherie dévoilée."

Assise au bord de la grande fenêtre arquée qui illuminait l'alcôve, Prasine secoua son opulente chevelure flamboyante et tourna ses pupilles émeraude en direction de ses deux amis.

"Une supercherie qui aurait duré vingt ans ? Parmi des voleurs et des pirates ?" demanda-t-elle avec malice. "Elle devait forcément posséder un pouvoir de quelque sorte."

"Quoi qu'il en soit," reprit Céladon après un regard en coin vers la jeune sorcière, "après son départ, la guilde ne fut plus que l'ombre d'elle-même, et le commerce connut à nouveau une grande prospérité aussi bien sur terre que par la mer."

Prasine soupira, les yeux dans le vague. "En d'autres termes, elle tenait à elle seule les rênes de la plus grande organisation criminelle du continent. Sans elle, tout s'est effondré." Nouveau soupir.

"À t'entendre, on croirait presque que tu l'admires." remarqua Céladon en haussant un sourcil.

"La seule chose que j'ai à lui reprocher, c'est son manque d'ambition. À sa place, je ne me serais pas arrêtée à Tiga Belas. Cette ville n'est qu'un nid de vermines." Elle pencha la tête en direction de la fenêtre. La cité s'étendait en contrebas, pleine de vie. "L'Académie, en revanche..."

Céladon éclata de rire. "La dernière chose dont nous avons besoin, c'est d'une reine tyrannique !"

La jeune sorcière lui lança un regard venimeux, et son rire se termina dans un étranglement soudain. Ce fut au tour de Relius de s'en amuser.

"Je pense que tu ferais une despote exemplaire, Prasine !"

Elle sourit. "Merci, Relius. Les Quatre savent que certains dans cette ville mériteraient d'être remis à leur place !"

Céladon referma d'un coup sec le livre qu'il tenait. "Tu me trahirais pour elle, Relius ? Après tout ce que j'ai fait pour toi ?"

Le jeune sorcier secoua la tête. "Tous les deux, vous êtes ma seule famille. Je ne pourrais jamais vous trahir."

"Écoute-le ! C'est vrai, on est une famille !" s'exclama joyeusement Prasine en ébouriffant les cheveux de Relius avec affection. "Mais tout de même, tu ne crois pas que notre Céladon aurait bien besoin de descendre de son perchoir, de temps à autres ?"

"Mon perchoir ?" s'indigna l'aîné. "Et qu'en est-il de ton tempérament ? Aurais-tu déjà oublié ce que maître Angevin t'a dit ce matin même ?"

Prasine rougit malgré elle. Elle appréciait leur professeur, mais elle avait toujours eu un problème avec l'autorité. Ses altercations avec ses maîtres, Angevin comme Sethann, se faisaient de plus en plus fréquentes. Les mains sur les hanches, elle se dressa furieusement face à son interlocuteur.

"Voila précisément de quoi je veux parler ! Tu ne fais que nous prendre de haut ! Qu'est-ce qui te rend si spécial, après tout ?" Ses yeux brûlaient de défi, mais elle avait prononcé ces derniers mots avec une pointe d'amusement.

Céladon se leva et lui fit face. Il la dépassait d'une bonne tête. "C'est évident. Je suis votre aîné, ainsi que le plus expérimenté. Combien de fois nous ai-je sorti d'une situation délicate, situation dans laquelle nous nous trouvions souvent à cause de ta témérité ?"

"Heu, dites..." intervint Relius d'une petite voix.

Il fut ignoré. "Si ça ne tenait qu'à toi, on ne passerait jamais à l'action." renchérit Prasine. "Tu veux peut-être régler ça d'une autre manière ?"

"Il y a..."

"Décidément, avec toi, il n'existe que la manière forte. Tu es irrécupérable !" Ils souriaient tous deux, à présent.

"Quoi que vous fassiez, je vous prierais d'éviter d'incendier la bibliothèque." déclara une voix autoritaire.

Sethann se tenait devant l'alcôve, observant le groupe d'apprentis avec une expression indéchiffrable. Modèle de droiture, le mage affichait une relative jeunesse avec ses traits fins et ses cheveux châtain clair. En réalité, cela n'était qu'une façade dissimulant son grand âge et sa longévité mystique, accordés par sa grande maîtrise de l'Anima. Pour atteindre un tel niveau de compétence, les longues années d'étude ne suffisaient pas. Il était nécessaire d'avoir le talent inné, d'être un sorcier prodige.

"Maître !" s'exclama Prasine tandis que Céladon s'inclinait légèrement.

"Je suis navré d'interrompre votre débat. Prasine, j'ai une tâche à te confier."

La jeune sorcière se rejouit de l'arrivée de son tuteur.

"Bien sûr, maître." Elle adressa un clin d'oeil à ses deux amis. "Nous finirons cette discussion plus tard."

Elle suivit Sethann hors de la grande bibliothèque, laissant les garçons seuls dans l'alcôve. Céladon la regarda s'éloigner avec un soupir.

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"Je suis heureux de voir que tu t'entends si bien avec tes coéquipiers."
Prasine, Céladon et Relius étaient les trois apprentis sous la tutelle de maître Angevin, l'un des mages les plus sages et respectés de la Tour, mais le terme "coéquipiers" ne leur était pas inapproprié.
"Vous savez comment peut être Céladon. Toujours sur ses grands chevaux ! Je suppose que ça doit être la norme, dans sa famille." répondit la sorcière.

"Assez plaisanté. J'ai besoin de toi pour une tâche importante."

Prasine s’assagit. Elle connaissait Sethann depuis toujours et se révélait souvent capable de faire fondre la façade sévère et autoritaire qu'il entretenait en tant que figure d'autorité de l'Académie. Elle savait que lorsqu'il se montrait sérieux avec elle, la situation exigeait de cesser les enfantillages.
Ils gravirent les étages intermédiaires de la Tour, dépassant les salles d'étude et atteignirent les quartiers des maîtres, juste en dessous des salles du Conseil.

La Tour était bâtie de telle façon que deux grands escaliers circulaires opposés parcouraient son périmètre, sur toute sa hauteur. Au centre de la Tour, s'étendant depuis le sol jusqu'au sommet, s’élevaient de gigantesques statues représentant les Quatre Héros, le panthéon de la religion du Premier. À leur base, l’imposante stature du Guerrier trônait dans le grand hall d’entrée. Ensuite venait la Prêtresse, couvant de son regard bienveillant les quartiers des élèves cadets et les salles d'études. Plus haut se dressait la Chasseresse, figure de vigilance dominant les quartiers des apprentis. Le Sorcier, patron de l'Académie, ornait les quartiers des maîtres. Enfin, le Premier lui-même surplombait tous les autres, signalant la limite du domaine de Silmar. Alors que les Quatre Héros était finement détaillés, le Premier n’était qu’une silhouette indistincte aux traits volontairement obscurcis.

Prasine et son tuteur passèrent devant le regard inquisiteur de la Chasseresse.

"Ce matin, une étrangère est arrivée à l'Académie. Son état est... préoccupant. Elle est inconsciente pour le moment, et elle pourrait détenir des informations capitales pour la sûreté de la cité. J'ai besoin que tu veilles sur elle pendant mon absence."

"Vous quittez la Tour, maître ?"

"Je dois avoir une petite conversation avec certains membres du Conclave."

Le Conclave, la face sombre de l'Académie. Un nom grandiloquent pour une organisation criminelle qui sévissait dans les bas-fonds de la cité. Tout le monde connaissait leur existence, mais personne ne comprenait le pourquoi ou le comment de leurs agissements.
Prasine brûlait de pouvoir un jour s'attaquer à eux.

"Vous pourriez avoir besoin de mon aide !"

Sethann sourit.
"Je suis parfaitement conscient de tes grands talents, mais ils ne correspondent pas vraiment à la tâche qui m’attend."

Ils quittèrent le grand escalier et s’engouffrèrent dans l’un des couloirs qui longeait les quartiers des apprentis. Cette partie de la Tour était peu fréquentée, car la majorité des étudiants vivaient dans la cité. Ces quartiers servaient principalement de logements temporaires, mais certains apprentis y étaient installés de manière permanente, comme Prasine.

"De plus, comme je te l'ai dit, j'ai besoin de toi ici."

Sethann s’arrêta devant une porte et fit un petit geste. Un cliquetis se fit entendre dans la serrure, et il ouvrit pour révéler une chambre plongée dans la pénombre.
Ils pénétrèrent dans la pièce assombrie et avancèrent jusqu'au grand lit qui trônait au centre.

"Par les Quatre ! Que lui est-il arrivé ?"

La silhouette de la jeune fille à la peau grise reposait toujours sans vie.

"Nous ne le savons pas encore, mais ce que tu vois est la marque de l'Anima de l'Ombre. A un degré que je n'avais encore jamais vu."

Prasine savait de quoi son tuteur voulait parler. Tous les étudiants de la Tour apprenaient ce qu'était une mutation d'Anima, une déformation de la chair provoquée par une importante et irréversible blessure d'origine magique. Du moins, elle en connaissait la théorie. C'était la première fois qu'elle en contemplait une de ses yeux.

"Peut-elle seulement se réveiller ?"

Sethann fronça les sourcils, préoccupé.
"Aussi improbable que cela puisse paraître, elle a survécu jusqu'ici. Nous ne pouvons qu'attendre."

Ayant recomposé sa façade autoritaire, le grand conseiller de l'Académie se dirigea en dehors de la chambre.

"Si elle venait à se réveiller avant mon retour, il est impératif que tu en informes Silmar. Tu sais comment verrouiller la porte. Bien entendu, personne ne doit l'approcher."

Il sortit, laissant sa pupille seule avec l'objet de sa mission.
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Tout cela était très certainement inattendu. Que l'arrivée d'une simple étrangère puisse plonger les dirigeants de la ville dans une telle agitation semblait démesuré. Mais Prasine devait bien admettre que son état avait quelque chose de... fascinant.
Elle s'approcha du lit et se pencha pour scruter le visage de la jeune fille.
Elle était jeune, pas plus de seize ou dix-sept ans, et ses traits fins et délicats lui conféraient une grande beauté, même au-delà de sa pigmentation étrange. Elle n'avait clairement pas l'apparence d'une vagabonde en perdition.

Prasine se sentit soudain mal à l'aise. Elle se rendit tout à coup compte de l'étendue de la confiance que Sethann avait placé en elle en lui confiant cette tâche. La sûreté de la cité, avait-il dit. Elle se trouvait tiraillée entre l'angoisse sous le poids de sa mission, et la fierté que lui apportait le choix de son tuteur.
Prasine avait toujours considéré Sethann comme son père. Aussi loin que ses souvenirs la menaient, il avait été là pour elle, l'élevant comme sa propre fille et lui enseignant les arts arcaniques.
Sa situation suscitait beaucoup de jalousie de la part des autres apprentis. Ceci ajouté à son tempérament incendiaire et ses talents innés pour la manipulation de l'Anima signifiait qu'elle n'était pas très populaire parmi les étudiants, mais ceux qu'elle comptait parmi ses amis lui étaient d'autant plus chers. Elle aurait souhaité avoir Céladon et Relius à ses côtés, à présent.

Ses pensées l'emmenèrent plus loin en arrière, jusqu'au drame qui lui avait enlevé sa famille lorsque son village natal fut ravagé par un incendie meurtrier. Elle ne devait sa survie qu'à l'intervention de Sethann.
Elle comprit alors ce qui la rendait nerveuse ; la chambre était bien trop sombre. Seuls quelques rayons de soleil se frayaient un chemin entre les grands rideaux étendus dans la pièce. Elle supposait que, dans son état, l'étrangère serait sans doute sensible à la lumière. Prasine, pour sa part, ne supporterait pas longtemps cette ambiance.

Elle ferma les yeux et conjura une Arcane élémentaire dans son esprit. Elle avait fait cela des milliers de fois. Il était commun de s'aider de gestes ou d'incantations orales pour invoquer une Arcane, mais celle-ci ne lui demandait aucun effort.
La compétence d’un sorcier était mesurée grâce à trois grands attributs : la Structure était la capacité à mémoriser et reproduire dans son esprit des Arcanes de nombreuses variétés et de croissante complexité. La Volonté représentait la quantité d’Anima qu’englobait la sphère d’influence du mage, lui permettant d’infuser davantage d’énergie dans des sorts plus puissants. Enfin, l’Adresse gouvernait l’aisance avec laquelle le pratiquant pouvait évoquer un sort, matérialisant ses effets dans le monde matériel de la manière choisie.
Prasine faisait preuve d’une exceptionnelle Volonté, mais son Adresse était passable et sa Structure laissait à désirer. Elle pouvait conjurer des Arcanes puissantes mais peu précises, et se limitait à quelques sorts qui lui étaient particulièrement familiers.
L’Arcane qu’elle visualisa se forma presque intuitivement. Un motif complexe se traça dans son esprit. Elle puisa dans l'Anima environnante, ne captant qu’une infime partie de la vaste aura qui l’entourait, et l'infusa dans l'Arcane qui s'embrasa d'une lumière rouge. L'Anima du Chaos, source du feu.
Enfin, la jeune mage forma le sort. Elle compléta l'Arcane infusée et évoqua une petite flamme au creux de sa paume, projetant des reflets dansants sur ses cheveux rouges.
Elle ressentit un soulagement immédiat. Malgré le drame qui avait marqué son enfance, elle ne haïssait pas le feu. Au contraire, elle trouvait que posséder la maîtrise des flammes au bout de ses doigts était un réconfort. Plus d'une fois, son tuteur l'avait mise en garde contre l'attrait du pouvoir auquel s'exposaient tous les manipulateurs d'Anima. La chaleur et la lumière soumis à la volonté d'un sorcier pouvaient apporter de nombreux bienfaits, mais la discipline du Chaos possédait un côté bien plus dangereux. Sethann lui avait un jour fait la démonstration d'une flamme se gorgeant de Chaos jusqu'à se changer en une forme d'énergie destructrice, dévorant tout ce qui se trouvait à sa portée et se défiant des lois naturelles. L'essence du Chaos était le changement, le mouvement et la destruction. Le feu était sa forme naturelle, mais une fois dompté par l'esprit humain, il pouvait apporter la désolation au monde matériel et la folie au spirituel.
Les autres éléments possédaient eux aussi une face cachée, puissante et dangereuse.
La Lumière influait directement sur l'esprit, permettant de calmer ou de soigner des êtres vivants, mais aussi de les manipuler ou de les tromper par des illusions.
L'Ordre, dont la forme naturelle était l'eau, représentait la discipline de la création. Ses adeptes pouvaient produire des forces cinétiques, léviter des objets, matérialiser des constructions de leur seule volonté. L'Ordre était aussi capable de plonger un pays dans un hiver sans fin, de créer une prison éternelle, ou de réduire en miettes une cité toute entière.
Enfin, l'Ombre était la discipline la plus bipolaire. Liée à la terre, et par extension au corps et à l'âme humaine. Un pratiquant de l'Ombre pouvait faire pousser une forêt en un battement de coeur, ou faire flétrir les champs et mourir les récoltes. Apporter la maladie ou la guérison. Réveiller les âmes des défunts.

Un bruit étouffé fit sursauter Prasine. Elle poussa un cri lorsque sa flamme prit une teinte pourpre et dansa hors de son emprise. Esquissant un geste et interrompant le flot d’Anima d’une pensée, la jeune mage parvint à faire disparaître la flamme avant qu'elle ne puisse causer davantage de dégâts qu'un trou fumant dans le tapis de la chambre.
Une fois les ténèbres restaurées, les battements de son coeur lui semblèrent retentir comme des coups de tambour. Elle s'était perdue dans ses pensées, mais durant combien de temps...
Un son retentit à nouveau, comme un froissement de tissu. D'un bond, elle se précipita aux côtés de la silhouette étendue.
Pas un mouvement. Le visage à la peau cendrée était toujours dénué de vie.
Un frisson la parcourut alors qu'elle tentait de se détendre. Par les Quatre, à quoi pensait-elle ? Perdre sa concentration n'était pas dans ses habitudes, comment allait-elle expliquer cela à son tuteur ?
Alors qu'elle se détournait, le froissement retentit à nouveau. Elle fit volte-face, plongeant son regard dans deux pupilles éclatantes, couleur de rubis. Et ce qu'elle y lut fut la terreur absolue.
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Le soleil brillait au-dessus de la place du bazar, le lieu le plus fréquenté de la cité. Des centaines de personnes se pressaient entre les tentes et les échoppes chargées de victuailles en tout genre, de bibelots vaguement magiques, de bijoux éclatants, de parures colorées et parfois de véritables artefacts anciens.
L'Académie, qui se dressait au beau milieu de la grande savane du Continent Septentrional, ne possédait aucune ferme, n'était bordée par aucun champ. Elle survivait exclusivement grâce au commerce. La route principale rejoignant la ville portuaire de Tiga Belas, loin au sud, connaissait le trafic constant des exportations d'objets magiques de l'Académie et des arrivées de nourriture et de tissu venant d'aussi loin que l'Empire.

Dans la grande confusion du bazar, parmi les cris des marchands et les exclamations des étrangers, se faufilait un petit homme vêtu de gris. Il se mouvait avec aisance dans la foule, slalomant entre les étals, profitant de chaque zone d'ombre et jetant des coups d'oeil nerveux derrière lui.
Il parvint à la limite du bazar et s'engouffra dans une ruelle étroite et sombre. Il semblait glisser contre les murs de pierre, se coulant d'un passage à l'autre sans un bruit.
L'homme s'arrêta enfin devant une bâtisse décrépite pourvue d'une néanmoins solide porte. Il tira un anneau de fer d'une de ses poches et s'en servit pour frapper par trois fois la lourde porte. Les chocs produisirent un son profond et inhabituel.
La porte s'entrouvrit et il se faufila à l'intérieur tel une ombre.
Trois hommes l'attendaient dans la masure miteuse. Quelques chaises et une table en bois rongé étaient le seul ornement de la pièce, à l'exception d'un petit cristal bleuté posé au beau milieu du sol. Les fenêtres étaient, pour leur part, barricadées de solides planches et ne laissaient filtrer que quelques rares rais de lumière qui révélaient la poussière dansante.

"Foscor," fit l'un des hommes sous une capuche qui dissimulait ses traits, "tu es en retard. La Sentinelle attend ton rapport depuis ce matin."

L'intéressé afficha un rictus.
"Hé ! Le chef ne sera pas déçu. J'ai des informations sur la fille qui s'est réfugiée chez les mages !"

Un autre homme se dressa, étonné.
"Tu as pu l'approcher ?"

Foscor bomba le torse et tapota une de ses nombreuses poches.
"Ouais ! Même que j’lui ai fauché un joli poignard, avant que le garde-chiourme de la Tour ne m'tombe dessus."

Le premier homme se rapprocha et lui lança un regard mauvais.
"Tu veux dire que Sethann t'a laissé partir ?"

Foscor se gratta la nuque.
"Euh, je lui ai échappé, ouais !"

L'homme se rapprocha à nouveau. Foscor eut un mouvement de recul. Il pouvait lire la menace dans ses yeux, sous sa capuche sombre.
"Et s'il t'avait suivi jusqu'ici, imbécile ?"

Le voleur déglutit.
"Hé, je suis pas un amateur ! Personne m'a suivi !"

Sans quitter Foscor des yeux, l'homme ordonna :
"Dirk, vérifie le périmètre."

Le troisième malfrat disparut à l'étage. L'homme encapuchonné s'éloigna de Foscor, semblant se détendre.
Tout en lui tournant le dos, il déclara :
"Les mages ont paniqué, et la barrière a été renforcée. On va devoir attendre que les choses se calment avant de pouvoir recontacter la Sentinelle."

Foscor hoqueta.
"Mais... mais on ne peut pas rester comme ça ! Si les magots nous retrouvaient..."

L'homme se retourna vers le voleur et retira sa capuche.
"Tu n'as pas à t'en faire pour ça, l'ami."

Le malfrat restant dans la pièce bondit sur ses pieds et chargea, une dague à la main. Il visa le coeur de l'homme mais celui-ci ne fit pas un geste de défense. Lorsque la lame toucha sa poitrine, elle se liquéfia et disparut dans une volute de fumée.

"Meh..." commença l'attaquant, avant que l'homme n'esquisse un geste devant son visage.

Ses paupières se fermèrent et il s'effondra sur le sol, profondément endormi.
Au bruit de la confrontation, le nommé Dirk se précipita depuis l'étage supérieur, une arbalète à la main. Il la leva en direction de l'homme, qui fit un nouveau geste vif. Un éclair bleu traversa la pièce et explosa sur l'arme, l'enveloppant ainsi que les bras de son porteur dans un épais bloc de glace. Le poids de ses membres gelés l'emportèrent vers le bas et il s'écrasa au sol, sans connaissance.

L'homme fixa calmement son attention sur un Foscor terrorisé.

"S...S....Sss.."

Sethann sourit et passa une main dans ses cheveux, faisant voler quelques fins grains de poussière.

"Je ne pense pas avoir besoin de faire preuve de davantage de persuasion. J'aimerais beaucoup admirer ton butin."

Foscor se rua en direction de la porte et l'ouvrit à la volée. Il se précipita au dehors sans réfléchir et commença à courir... lorsqu'il se rendit compte qu'il ne se trouvait pas dans la ruelle. Sethann se trouvait à nouveau devant lui, dans la masure abandonnée, ses deux complices à terre. Le petit voleur se retourna. A travers l'embrasure de l'entrée se trouvait une copie de la pièce dans laquelle il se trouvait, depuis laquelle le mage lui souriait.

"Tu comprendras que j'aie eu à prendre certaines mesures pour t'empêcher de me glisser entre les doigts à nouveau."

"Ghh... qu.."

"Je vais donc réitérer ma requête."

Le mage leva sa paume devant le visage du malfrat et une onde d'énergie se propagea dans l'air. Simultanément, la porte d'entrée se ferma avec fracas et Foscor y fut violemment projeté. L'impact lui coupa le souffle.
Le voleur glissa lentement à terre, à bout de forces.

"A présent, montre-toi coopératif ou je me résoudrai à fouiller dans ton esprit sans ménagement. Le poignard ?"

Le voleur leva des yeux fatigués vers le mage. D'une main pesante, il produisit une dague ouvragée au pommeau d’or et de jais, glissée dans un fourreau pareillement serti. Les dorures représentaient deux dragons se dévorant l'un l'autre.
Sethann ressentit un frisson à la vue de l'arme. Son visage se crispa.

"Heh !" fit Foscor avant de cracher aux pieds du mage, "Rien que pour voir la tronche que tu fais, tout ça aura valu le coup..."

Son interrogateur ne répondit rien. D'un geste sec, il s'empara de la dague et l'examina de plus près, souhaitant qu'elle ne lui fut pas si familière.

"Pourquoi la Sentinelle s'intéresse-t'il au possesseur de cette dague ?" demanda-t-il sans quitter l'objet des yeux.
Foscor afficha un rictus édenté.

"Le chef s'intéresse à tout ce que Silmar ne sait pas. En plus, il a senti tout de suite l'arrivée de la donzelle. Si tu t'étais pointé une minute plus tard..."

"Oui, mais hélas pour toi, je suis arrivé à temps. J'ai tout de même une bonne nouvelle à t'annoncer."

Le malfrat leva un regard mauvais vers le mage.

"Silmar va sans doute vouloir te questionner. Tu verras, les cachots de la Tour sont presque tous plus confortables que ce taudis."

Foscor eut à peine de temps de réaliser ce qui était sur le point de lui arriver avant de disparaître dans un éclair de lumière bleutée.

Une fois seul, Sethann jeta un dernier regard à la lame ouvragée avant de se tourner vers le cristal posé au sol. Il s'accroupit près de l’objet, qui émettait une faible lueur, et sortit une petite gemme rouge d'une de ses poches.

"Je sais que vous m'entendez. Je vous conseille de garder vos hommes loin de la Tour, et de laisser nos élèves en paix. Ce sera notre dernier avertissement."

Le cristal prit vie. De longs rubans d’énergie bleue se déployèrent à travers ses faces translucides, tandis qu’un son pareil à une plainte agonisante retentissait aux oreilles de Sethann. L'un des rubans s'enroula autour de sa cheville.
Celui-ci se releva et laissa tomber la gemme rouge sur le cristal. La pierre éclata en libérant un nuage de Chaos, une masse d'énergie pourpre qui entreprit de dévorer les tentacules, le cristal et la partie du sol sur lequel il était posé.
Sethann recula d'un pas alors que le nuage gagnait en volume. Le mage disparut à son tour dans un éclair bleu, et quelques instants plus tard, la bâtisse s'effondrait sur elle-même.
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"N'aie pas peur, je ne te ferai aucun mal !"

La fille à la peau grise était recroquevillée dans un des coins les plus sombres de la pièce, à moitié dissimulée par un rideau. Aux yeux de Prasine, elle semblait se fondre toute entière dans l'ombre, ne laissant apercevoir que ses deux pupilles écarlates rivées sur elle comme une proie fixant un chasseur.
Prasine était désemparée. Elle n'avait aucune idée de la manière dont elle devait s'y prendre pour rassurer sa farouche invitée. Elle ne savait presque rien de qui elle était ou de ce qu'elle avait enduré, mais au vu de la réaction de son tuteur, cela devait être sans précédent.
Prasine sursauta lorsque la porte de la chambre s'ouvrit à la volée et laissa entrer Sethann d'un pas vif.

"Prasine ! Où se trouve-t-elle ?"

"Elle est ici, maître..."

Mais lorsqu'elle se retourna, le coin sombre était vide.

"Elle... se trouvait juste là ! Je l'ai à peine quittée des yeux..."

En parcourant la pièce du regard, Prasine aperçut du coin de l'oeil une ombre qui se faufilait le long du mur, et qui prit la fuite en se glissant dans le dos du mage.

"Par les Quatre ! Elle est partie !"

"Comment cela, partie ? Elle ne s'est pas envolée !"

"Elle s'est dissimulée dans l'ombre. Elle s'est éclipsée en douce à votre arrivée !"

Un frisson parcourut l'échine de Sethann. Il espérait que ses craintes n’allaient pas se révéler fondées. Mais il ne devait prendre aucun risque, les conséquences seraient trop graves.

"Nous devons la retrouver au plus vite. Je pense qu'elle est dangereuse."

"Elle avait surtout l'air terrifiée !"

"Je t'expliquerai plus tard. Viens avec moi, nous n'avons pas une seconde à perdre."

Ils sortirent de la chambre.

"Comment allons-nous pouvoir la retrouver ? Elle a pu fuir n'importe où !"

"Elle n'est pas invisible, heureusement." déclara Sethann en pointant du doigt une section plus élevée de l'escalier.
Juste au-dessus de l'épaule de la statue du Sorcier, ils parvinrent à apercevoir une silhouette fine et sombre qui disparaissait en direction des niveaux supérieurs de la Tour.

Ils se lancèrent à sa poursuite, écartant sans vergogne les passants, maîtres comme disciples, qui circulaient dans le grand escalier.

"Elle cherche à atteindre le sommet. Je crains le pire."

"Maître, vous avez fait face au Conclave ? Qu'avez-vous appris ?"

"Plus tard, Prasine. Silmar est peut-être en danger !"

À ces mots, ils pressèrent leur allure.

À bout de souffle, ils atteignirent l'étage le plus élevé de la Tour et franchirent l'entrée des quartiers de Silmar.
Le maître des lieux se tenait à son emplacement habituel, au bord d'un des grands balcons dominant la cité, les mains jointes derrière son dos.
Il s'adressa aux nouveaux arrivants sans se retourner.

"Sethann, Prasine. Pourquoi ne pas m'avoir prévenu du réveil de notre invitée ?"

"Maître !" s'exclama son conseiller. "J'ai des raisons de penser qu'elle pourrait être dangereuse. Elle pourrait en avoir après vous !"

"Si tel était le cas, pourquoi n'aurait-elle pas encore agi ?"

"Nous l'avons poursuivi jusqu'ici, elle ne doit pas être loin."

Silmar se retourna enfin, posant son regard cristallin sur ses deux interlocuteurs.
"Elle se trouve bien ici, en effet."

Il fit un geste en direction d'un des grands piliers de la salle. Prasine se décala prudemment jusqu'à distinguer, dans la zone d'ombre entre le pilier et le mur, deux reflets rouges dirigés sur elle.

Silmar reprit :
"Je n'ai pas agi car je ne ressens nulle hostilité venant d'elle, seulement une grande frayeur. Et je préférais attendre votre arrivée avant de l'interroger."

Se préparant à protéger sa pupille, Sethann fit un signe de tête prudent à Prasine, qui s'approcha doucement de la fille dissimulée.

"Tu n'as rien à craindre. Tu te trouves dans l'endroit le plus sûr de toute la ville. Il ne peut rien t'arriver, ici. Tu n'as pas besoin de te cacher."

Avec réticence et timidité, la jeune fille sortit de l'ombre.

"Je m'appelle Prasine. Voici mon tuteur, Sethann. Et le seigneur Silmar, dirigeant de l'Académie. Quel est ton nom ?"

La fille ne dit pas un mot. Son intense regard écarlate passait successivement sur les visages des personnes présentes dans la salle, cherchant un signe de danger.

"Peux-tu nous dire d'où tu viens, et pourquoi tu es venue ici ?"

Elle ne répondit pas davantage, mais son attention se reporta sur Prasine, et pour la première fois, la crainte quitta ses yeux.
Prasine le remarqua, et fut prise de compassion pour cette enfant égarée.

"Elle semble être muette." finit par observer Silmar. "J'ignore s'il s'agit d'une condition naturelle ou d'une conséquence de son traumatisme, mais il semblerait que nous ne puissions espérer de réponses précises de sa part. Sethann, ce serait le moment de nous faire part de tes découvertes."

"Oui, maître. J'ai récupéré ceci des mains de sbires du Conclave."

Il présenta la dague ouvragée aux deux dragons. Immédiatement, la jeune fille écarquilla les yeux et se réfugia derrière Prasine, tremblante de peur.

"Cet objet semble avoir une signification particulière pour notre invitée. De quoi s'agit-il ?" demanda Silmar.

L'expression de Sethann s'assombrit.
"Je ne le sais pas précisément, maître. Je reconnais cependant ces motifs particuliers, les dragons s’entre-dévorant. Cela provient de l'Empire."

Prasine sursauta. Elle jeta un coup d’oeil derrière elle, vers le visage apeuré de la fille.

"Elle serait donc originaire de l'Empire ?"

"Tout porte à le croire. Cependant, étant donné sa réaction vis-à-vis de cette arme, elle n'est peut-être pas ici pour nuire à l'Académie. Je m'aventurerais à supposer qu'un élément appartenant à l'Empire serait responsable, d'une manière ou d'une autre, de son état."

"Excellente théorie, mon ami." le complimenta Silmar. "Elle n'a en effet rien d'un espion ou d’un assassin de l'Empire. Autrement, elle ne se serait pas présentée à nos portes en pleine journée, et porteuse de la preuve de son appartenance."

"Cela voudrait dire qu'elle serait venue à l'Académie pour y trouver refuge ?" avança Prasine.

"Une sage décision de sa part. Cependant, il nous incombe de découvrir l'origine du danger qu'elle a entreprit de fuir. Avec ou sans sa présence ici, cette menace pourrait concerner l'Académie." remarqua Silmar.

"Sans oublier les actions du Conclave, maître." avança Sethann. "Nous avons pu désamorcer leurs plans cette fois, mais la Sentinelle va continuer à tenter de l'atteindre."

"Il leur faudra se débarrasser de moi avant cela." déclara Prasine.

Les deux mages la regardèrent, surpris.

"Si ces crapules pensent pouvoir nous intimider," poursuivit-elle, “je leur prouverai le contraire.”

La fierté emplit le regard de Sethann. La fille serra le bras de Prasine, et la jeune sorcière décida qu’elle se ferait un devoir de la protéger. Jusqu'ici, elle avait toujours vécu sans préoccupations, heureuse de parcourir sa vie avec insouciance et étudiant les arts arcaniques sans autre raison que la curiosité. Mais aujourd'hui, elle avait le sentiment d'avoir un réel but. Elle pouvait utiliser ses talents pour le bien d'autrui. Et plus que tout, elle désirait aider cette jeune fille qui lui avait accordé sa confiance malgré tout.

"Très bien." acquiesça Silmar. "Si tu n'as pas d'objections, Sethann, je pense que notre invitée sera entre de bonnes mains."

Son conseiller sourit et hocha la tête. Le visage de Prasine s'illumina.
Silmar se retourna vers le balcon qui dominait la cité, leur tournant le dos.

"Il est presque temps. De difficiles épreuves nous attendent. Nous devons nous tenir prêts à les affronter."
Chapitre 2 - Sostine by Vajuras
Cette brume grisâtre.
Sethann se souvenait de cette brume, épaisse et froide, qui semblait recouvrir de manière permanente la cité de Sostine. Quelques heures après l'aube, la capitale impériale affichait le même spectacle qu'elle avait affiché durant des siècles.
Il se souvenait des hautes murailles et des tours pointues de la citadelle, siège du pouvoir de l'Empire. La Haute Cité se trouvait juste en dehors, avec ses bâtiments de pierre grise et ses routes pavées constamment parcourues par des patrouilles de la garde civile. Enfin, la Basse Cité s'étendait tout autour, avec son activité confuse, ses tavernes et ses marchés.

Il quitta les avenues de terre battue, se détourna devant l'un des portails gardés qui marquaient la bordure de la Haute Cité, et longea un instant les bâtisses limitrophes.
Il s'arrêta enfin devant une échoppe d'apothicaire, à en croire le signe qui se balançait au dessus de la porte. En lettres stylisées était écrit “Rosaire”. Il franchit le seuil.

L'étranger s'avança dans la boutique, laissant la lumière grise du matin et une vague d'air froid parcourir la pièce étrange, aux murs couverts d'étagères pleines de bocaux mystérieux, de liquides bouillonnants et d'ingrédients inidentifiables.

Il referma la porte derrière lui et l'endroit se vit replongé dans une atmosphère inquiétante, soutenue par la lueur de quelques chandelles se reflétant sur les rangées de flacons.
La maîtresse des lieux était penchée au dessus du comptoir, ses longs cheveux noirs tombant en cascade sur ses épaules, scrutant l'ombre de la capuche dissimulant le visage de l'étranger. Elle était intriguée. Voila bien longtemps qu'elle n'avait plus senti la présence de l'Anima dans les parages, mais à l'approche de cet individu, elle avait immédiatement remarqué l'empreinte de l'énergie arcanique.
Méfiante, elle se demanda s’il était plus prudent de chasser l'étranger au plus vite, ou au contraire d'éviter de le courroucer et d'écouter ce qu'il avait à dire.
Elle décida de le laisser approcher. Non pas par crainte de sa réaction, mais parce que sa curiosité avait eu raison de sa suspicion. Elle était convaincue d'être en présence d'un mage, mais que pouvait il bien lui vouloir ?

"Bienvenue dans le domaine de Cahaya, étranger. Auquel de tes desseins peuvent servir mes talents ? Désires-tu maudire un de tes ennemis ? Envoûter l'élue de ton cœur ? Ou connaître ce que te réserve ton destin ?"

"Je suis en quête de vérité."

"Tu as frappé à la bonne porte. Nul secret ne se dérobe à ma vision..."

Le mage retira une dague richement ornée de son manteau et la déposa sur le comptoir. A sa vue, l’apothicaire recula vivement.

"Vous ne trouverez pas ce que vous cherchez ici. Vous feriez mieux de partir !"

"Je ne peux pas faire ça, Cahaya."

L'intonation de sa voix, plus encore que la familiarité de ses mots, paralysa l'apothicaire.
Sethann rejeta sa capuche en arrière, une sourire attristé sur son visage sévère.

"C'est impossible..." souffla Cahaya. "Tu es... tu es..."

"Je ne suis pas aussi mort que l'Empire a voulu le faire croire." déclara le mage. Il eût un sourire attristé. "Je suis désolé de t'avoir abandonné durant toutes ces années."

Elle prit sa main et la serra, n'osant croire ce que ses sens, et plus encore ses sentiments, lui disaient. Finalement, elle cessa de lutter et se jeta dans ses bras, agitée de sanglots et submergée par un chagrin vieux d'une longue décennie.

"Je l'ai toujours su, au fond de moi. Tous ces mensonges... mais tu n'étais plus à mes côtés..."

"J'ai bien peur que mon retour ne te cause davantage de problèmes. J'ai besoin de ton aide."

Le regard de Cahaya se reporta sur la dague aux dragons.

"Si cela concerne cet objet, tu pourrais regretter d'être revenu."

Sethann la saisit par les épaules et plongea son regard dans le sien.
"Jamais. Les regrets n'ont pas leur place dans ce que je ressens à présent. Mais je t'expose à un grand risque..."

"Ne dis pas cela. Je ne regrette rien, moi non plus. Quoi qu'il arrive, je resterai à tes côtés. Je ne te laisserai plus m'abandonner."

Alors que l'entrée de l'échoppe était aménagée en antre de sorcière lugubre, la partie arrière de la bâtisse où vivait Cahaya était accueillante et chaleureuse. Sethann parcourut le salon d'un œil approbateur, et son hôtesse l'invita à s'installer sur un confortable canapé.

"Après ta... disparition, j'ai quitté l'armée pour venir m'installer en ville. En tant que potentielle complice d'un traître, la brigade de contrôle arcanique ne cessait de me tourmenter. J'ai ouvert cet établissement parce que je voulais utiliser le peu que je savais, même sans l'usage de l'Arcane, pour aider le peuple de la capitale. Je tentais de t'oublier de toutes mes forces, noyant ton souvenir sous le poids du labeur. Mais cela s'est révélé vain. Le découragement et l'amertume ont fini par avoir raison de ma détermination. Je ne suis devenue rien de plus qu'une charlatane, donnant aux gens ce qu'ils voulaient et non ce dont ils avaient besoin."

"Au moins, tu as l'air d'avoir prospéré."

"Cela aura au moins eu une utilité, les membres de la brigade arcanique venaient souvent me voir pour que je leur fournisse des élixirs et potions diverses, philtres d'amour, fioles de courage et j'en passe. Je n'étais pas heureuse, mais j'étais en paix. Tout cela à changé il y a quelques mois à l'arrivée du nouveau capitaine de la brigade. C'est un homme discipliné et tenace, totalement incorruptible. Depuis sa prise de fonction, la brigade s'est remise à me surveiller... C'est la raison pour laquelle tu n'es pas en sécurité avec moi. Tu sais que les hommes de la brigade sont entraînés à ressentir les traces d'Anima ; moi-même, je l'ai sentie sur toi. Ils te tomberaient dessus comme des limiers sur une proie blessée."

"Je te remercie pour ton avertissement, mais les chiens de garde ne me font pas peur."

Cahaya sourit.
"Je ne me souvenais pas que tu fus aussi téméraire. Cela ne diminue en rien ma joie de te revoir, mais tu as changé après toutes ces années."

"Plus que tu ne peux l'imaginer, j'en ai peur."

Elle prit ses mains dans les siennes.
"Qui est responsable de tout cela ? Que t'est-il arrivé ?"

Sethann ne se départit pas de son sourire, mais toute chaleur quitta néanmoins son expression. Au fond de ses yeux, de noirs souvenirs tournoyaient.

"On m'a arraché tout ce que je chérissais, et on a tenté d'en faire de même avec ma vie."

Il s'approcha de l'âtre ou brûlait un feu réconfortant et plongea son regard dans les flammes. Cahaya frissonna.

"Je ne désire pas t'en parler en détail. Pas encore. Mais j'ai pu prendre un nouveau départ. A Vernost, j'ai recueilli une petite fille qui avait miraculeusement survécu au massacre. Je l'ai emmenée avec moi, et nous nous sommes réfugiés à l'Académie. Nous y avons été accueillis, et j'ai pu l'élever dans une paix que je n'avais encore jamais connue."

Son bonheur avait transparu dans sa voix, et son amie ressentit un immense soulagement. Il avait été loin d'elle, mais il avait été heureux.
Sa silhouette découpée par le foyer ardent, elle le vit lever la dague ornée dans sa main.

"Puis ceci est arrivé jusqu'à nous, et je compris que pour continuer à la protéger, il me fallait revenir."

Il ne lui confia pas ce que Silmar lui avait dit après avoir vu la dague, et qu'il n'avait pas voulu révéler à Prasine ni à la visiteuse.

Il se tourna vers elle, son regard redevenu sérieux.
"Que peux-tu me dire sur cette dague ?"

Elle examina l'objet, les sourcils froncés.
Il s'installa à ses côtés et observa le motif représentant les deux dragons.

"Je me souviens simplement avoir déjà vu ce symbole quelque part à Sostine, mais impossible de me rappeler où et quand."

L'apothicaire soupira.
"Je crois me souvenir. T'es tu déjà rendu dans la Grande Cathédrale ?"

Sethann secoua la tête.
"J'y vécu quelques temps en tant qu’acolyte avant mon admission dans l'ordre des thaumaturges impériaux. Tous les thaumaturges sont assermentés devant le père Legima Drast. La religion me laisse indifférente, mais un détail m'avait intriguée le jour de la cérémonie. J'avais remarqué ce symbole particulier," elle désigna du menton les dragons dorés, "sur un livre que possédait le grand prêtre. Ma curiosité avait été piquée, et je suis allée fouiner dans d'antiques archives auxquelles les thaumaturges avaient justement accès. C'est là que j'ai découvert des éléments étranges, indiquant qu'il existait un ancien culte pratiqué il y a des siècles par les nobles impériaux, avant l'apparition du culte de la Dame d'Au-Delà. Avant que je ne puisse approfondir, un aîné de l'ordre m'avait découvert et interdit l'accès à cet ouvrage. Ce qui m'avait marqué," poursuivit-elle, "était la teneur sinistre et obscure des pratiques de cette religion."

Sethann avait adopté une mine songeuse.
"Elle provoque en effet beaucoup de crainte." remarqua-t-il. "Cela n'explique cependant pas qui était sa porteuse, ni pourquoi elle possédait un tel objet."

"Sa porteuse ?" demanda Cahaya.

"Une jeune fille est arrivée à l'Académie, munie de cette dague. Elle avait le corps entièrement marqué par l'Ombre : la peau grise, les cheveux blancs et les yeux rouges. Son esprit s'est révélé insondable et elle est restée muette, nous ne savons donc rien sur elle."

"Entièrement marquée par l'Ombre ?" répéta l’apothicaire. "Sethann, tu imagines les circonstances qui auraient pu conduire à un tel état ?"

Elle fronça les sourcils, son expérience de thaumaturge lui revenant en mémoire.

"J'ai vu de nombreux cas de mutations d'Anima au fil des années." dit-elle, songeuse. "Des mages qui perdaient le contrôle au lancement d'un sort, et dont le corps était marqué sur une petite surface. Une main, un avant-bras, un côté de leur visage, tout au plus. J'ai peine à imaginer ce qui pourrait causer une mutation globale du corps..."

"C'est ce que je suis venu découvrir. Je suis convaincu que l'identité de cette fille et l'origine de cette dague sont intimement liés. Déduire l'un me conduira à l'autre."

Il dissimula la dague dans sa ceinture.

"Je pense que Drast pourrait avoir certaines réponses, mais il ne sera pas facile de l'approcher. Qui sait combien de personnes dans cette ville seraient capables de me reconnaître ? Je dois commencer par retrouver de potentiels alliés."

Cahaya se leva et lui prit la main.
"Tu dois être prudent ! Je refuse de te laisser te faire tuer une seconde fois !"

Il lui sourit en retour.
"Je compte sur ton aide. Tout d'abord, il va falloir trouver un moyen de garder la brigade arcanique loin de moi."

Le sourire de sa compagne se fit malicieux.
"J'ai peut-être ce qu'il vous faut, mystérieux étranger !"

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"Par la barbe sanglante de Jurek !"

Le vieil homme jura encore une paire de fois en trébuchant sur une autre pile de livres renversée, se rattrapant de justesse à son bureau d'une main et jonglant pour ne pas laisser échapper sa pipe de l'autre.

Les archives impériales, le plus grand bâtiment de la Haute Cité, était plongé dans le chaos. Du moins, c'était l'avis du vénérable Noster Aldon Xian, maître archiviste, concernant son état actuel. Dans n'importe quelles autres circonstances, pour une personne non initiée, les archives constitueraient un dédale infini de livres et de parchemins anciens, s'étendant sur des rangées interminables de hautes bibliothèques poussiéreuses, et baigné de l'épaisse fumée que produisait en permanence le tabac du maître des lieux.
Dire alors que les archives étaient actuellement dans un état parfaitement chaotique était un doux euphémisme.

De sa démarche laborieuse, Noster Aldon Xian parvint au prix d'immenses prouesses physiques à s'installer dans le grand siège massif qui l'attendait derrière son bureau. Il ouvrit un tiroir et en retira une pincée de tabac brun d'Ufalme, dont la valeur allait très certainement grimper étant donné que le royaume d'Ufalme n'était plus qu'une ruine fumante à la frontière occidentale de l'Empire, et en fourra sa pipe. D'une pensée, il conjura une petite flamme pour embraser le tabac, et tira une longue bouffée relaxante tout en parcourant des yeux le désastre qui s'étendait dans toute la salle.
D'antiques oeuvres jonchaient le sol, au milieu de tas de parchemins si anciens qu'ils allaient bientôt contribuer directement à la quantité grandissante de poussière qui emplissait le bâtiment. Son bureau avait été balayé de ses précieux travaux, et certaines étagères arboraient de larges espaces vides où auraient dû se trouver des ouvrages méticuleusement classés.

Le titre de maître archiviste était pompeux et inutile. Il était la seule personne qui vivait et travaillait dans cet endroit, le seul à qui la bonne garde des archives était dévolue. Autrefois, une telle fonction avait été accompagnée de prestige, mais aujourd'hui plus aucun noble se s'intéressait à l'histoire, et son travail se voyait bafoué sans qu'il puisse en référer à quiconque.

La grande porte d'entrée s'ouvrit dans un long grincement. La matinée se terminait, mais l'extérieur était toujours baigné dans la grisaille omniprésente. L'archiviste s'attendait à voir les soldats revenir pour poursuive leur labeur de destruction, mais deux silhouettes s'introduisirent dans la salle avant de refermer la porte. Sa vue était toujours perçante malgré son grand âge, et il reconnut immédiatement l'une d'entre elles, celle qui n'était pas recouverte d'une cape sombre.

"Ah, ma chère Cahaya ! Cela me réchauffe le cœur de te revoir, même si je regrette de devoir t'accueillir dans un désordre pareil !"

Cahaya n'avait plus mis les pieds dans les archives depuis bien des années, mais elle devait bien reconnaître que l'endroit était dans un état particulièrement déplorable.

"C'est un plaisir de vous retrouver en bonne forme, maître Xian !" s'exclama-t-elle.

"Je t'en prie, appelle moi Noster. Qui donc t'accompagne ?"

Sethann releva sa capuche. Il prenait goût à ces révélations dramatiques.

"C'est un honneur de vous revoir, Noster."

Pour toute réaction, l'archiviste haussa les sourcils et émit un grognement. Sethann ressentit une pointe de déception.

"Le grand sorcier, de retour d'outre-tombe ! Je savais bien qu'ils n'auraient pas eu raison de toi si facilement, mon garçon."

Après un si long séjour en tant que maître au sein de l'Académie, s'entendre appelé ainsi renvoya Sethann de nombreuses années en arrière.

"Ils ont pourtant réussi, vieil ami. Assez pour me convaincre de rester loin de l'Empire tout ce temps."

Noster fit un geste de la main, comme pour dire "ce qui est fait est fait", envoyant valser un nuage de fumée.

"Et aujourd'hui te revoilà, tout auréolé d'Anima... d'ailleurs, je me méfierai des braves gaillards de la brigade arcanique, si j'étais vous."

Cahaya sourit.
"Nous avons anticipé ce petit problème. J'ai mis au point des appâts alchimiques pour tromper leur sens de détection."

L'archiviste émit un petit gloussement.
"Ingénieux. Voila qui constituera pour eux une occupation plus saine que de débarquer chez moi pour me dérober mes travaux."

Sethann se fraya un chemin à travers le désordre ambiant.
"Ils sont responsables de tout cela ? Pourquoi en auraient-ils après vous ?"

Leur hôte fronça les sourcils.
"Pas après moi, après certains des documents entreposés ici. Ils sont entrés, toute une escouade, ont fouillé le bâtiment tout entier avec la délicatesse que vous pouvez imaginer, et sont repartis en emportant une grande quantité d'ouvrages. Principalement des recueils d'histoire de l'Empire. Mais rien de tout cela ne doit vous intéresser, je suppose. J'imagine que tu dois avoir une bonne raison d'avoir bravé cette ville pour venir me trouver."

Sethann et Cahaya échangèrent un regard inquiet.
Finalement, Sethann brandit la dague ornée. Comme il s'y attendait, il n'avait pas besoin de poser de question, l'arme avait immédiatement capté l'attention du vieil homme. Il déposa l'objet sur son bureau, et Noster l'examina de plus près. Enfin, il poussa un grand soupir qui répandit une vague de fumée au dessus de leurs têtes.

"Je ne devrais plus m'étonner de voir le destin se précipiter ainsi. En vérité, je l'avais compris lorsque j'ai reconnu ton visage."

"Vous savez de quoi il s'agit ?" s'enquit Sethann.

"En temps normal, j'aurais sans doute dû chercher la réponse dans ma mémoire, mais il se trouve que parmi les ouvrages que les soldats ont emportés figurait un antique grimoire d'une grande valeur, dont la couverture était ornée de ce symbole. Je n'ai même pas eu l'occasion de le consulter !"

Sethann et Cahaya se regardèrent à nouveau, l'inquiétude à présent palpable.

"Vous savez quelque chose sur ce culte ?" demanda-t-elle.
"Bien peu, j'en ai peur. J'ai parcouru quelques ouvrages traitant du sujet, mais je pense que le livre qui m'a été soutiré devait être bien plus détaillé. Peut être même l’œuvre de référence. Comment êtes-vous entrés en possession de cette dague ?"

Sethann lui raconta toute l'histoire. L'archiviste sembla immédiatement fasciné par l'Académie et Silmar, et le mage dut plus d'une fois le ramener à son propos.

"Il faudra que tu me relates tout cela en détail, mon garçon. L'Académie est une telle mine d'informations... ici bas, à Sostine, mes recherches sur l'Arcane peinent à avancer. Le contrôle est trop sévère. Mais là-bas, la magie peut s'épanouir... je me demande si..."

"Vous comprenez pourquoi je suis venu jusqu'ici pour en savoir plus." l'interrompit Sethann.

"Oui, oui, bien entendu..." reconnut Noster en tirant pensivement sur sa pipe. "J'ai beaucoup étudié le sujet des mutations d'Anima. Comme tu peux l'imaginer, je n'ai en revanche pas beaucoup vu de cas réels. Ce que tu m'as décrit ne ressemble pas à une mutation due à une utilisation directe d’un sort qui aurait mal tourné, mais plutôt à une exposition prolongée à une forte quantité d'Anima ambiante, comme un contact avec une Liche, par exemple."

"Une Liche ?" s'interrogea le mage. "De quoi s'agit-il ?"

L'archiviste afficha un sourire triomphant.
"Ah ! On ne sait donc pas tout, à l'Académie !"

Sethann prit une mine renfrognée, tandis que Noster tirait une longue bouffée de tabac tout en l'observant.

"Une Liche est un Élémentaire, une créature d'Anima pure. Lorsqu'un individu se retrouve entièrement infecté par l'Anima, par le niveau maximal de la mutation, la plupart du temps il se fait dévorer par l'énergie. Mais s'il survit, il se change en une forme de vie entièrement dépendante de l'Anima. Les Liches pour l'Ombre, les Anges pour la Lumière, les Démons pour le Chaos et les Golems pour l'Ordre."

Ses visiteurs étaient pendus à ses lèvres. Cahaya était bouche bée, et Sethann faisait tout son possible pour ne pas afficher son effarement. Le vieil homme était ravi.

"Cela m'étonne que tu ne saches pas cela. Une très vieille histoire prétend que ton vénérable confrère, Silmar, à un jour croisé le regard d'un Golem et que cela lui aurait instantanément changé les yeux en cristal."

Le mage ressentit un frisson le parcourir.

"Tel est le pouvoir d'un Élémentaire. La question est, où ton étrange visiteuse a-t-elle pu croiser une pareille créature, et y survivre de surcroît ?"

"La question reste entière." remarqua Sethann. "Peut-être serait-il plus judicieux de commencer par investiguer ce culte."

"Comme je te l'ai dit, je n'en sais pas beaucoup plus sur cette fameuse religion. Aux premiers jours de l'Empire, c'est l'empereur lui-même qui était vénéré comme une divinité locale, à la place des Quatre. Ce symbole, les deux dragons qui se dévorent entre eux, représente une forme plus évoluée de ce culte. Sa pratique n'a duré qu'un temps assez court, et il a été rapidement remplacé par l'adoration de la Dame d'Au-Delà que nous connaissons encore aujourd'hui, c'était donc il y a plus de deux siècles."

Cahaya était perdue dans ses pensées.
"Pourtant, ce culte ne semble pas si éteint, aujourd'hui." remarqua-t-elle.

"Nous n'avons pas vraiment le choix." déclara Sethann. "Nous devons récupérer les ouvrages que la brigade arcanique a emporté."

Noster fut pris d'une quinte de toux.
"Ce serait du suicide, surtout pour toi ! Vous n'avez pas un autre plan ? A quoi pensiez-vous avant de venir me voir ?"

"Soutirer des informations au père Legima Drast." répondit Cahaya.

Le vieil homme s'affaissa dans son siège et produisit quelques ronds de fumée.

"Vous m'avez convaincu. Prendre d'assaut le quartier général de la garde d'élite de la cité semble être une bien meilleure idée."
Chapitre 3 - Le Conclave by Vajuras
Un autre groupe de jeunes apprentis passa devant elle, et elle se recroquevilla davantage dans le creux protecteur de son pilier.

Tant qu'elle restait dans l'ombre et maintenait sa concentration, nul ne pouvait la repérer. Ce talent lui avait déjà bien servi lors de son voyage jusqu'ici. A présent, paralysée contre le mur du grand hall de la Tour de l'Académie, serrant contre elle une ample cape sombre et jetant des regards apeurés vers chaque passant, elle se demandait ce qui avait bien pu la conduire dans cet endroit si étrange, si peuplé.

"Où est-tu passée ? Aliza !" l'appelait la sorcière.

Ignorant son véritable nom, ils l'avaient baptisée ainsi. Cela lui était égal, elle ne pouvait se souvenir de son nom, de toute manière. Le moindre effort pour se rappeler de quoi que ce soit avant son arrivée ne servait qu'à instiller en elle une profonde terreur.

"Des yeux d'alizarine." avait remarqué la sorcière, peu après leur rencontre.

Elle ne reconnaissait plus son propre visage, son propre corps. Était-elle née ainsi ? Elle en doutait, et ses hôtes semblaient en faire de même. Elle pensait pouvoir leur faire confiance, la jeune sorcière rouge, le grand mage sévère, et l'homme aux yeux de cristal.
C'était les autres qu'elle craignait. Il y avait tant de gens partout, dans cet endroit. Lorsque Prasine était venue la chercher ce matin-là et qu'elle l'avait entraînée dans les couloirs bondés d'apprentis et de maîtres, elle avait voulu disparaître.

Elle avait fini par réussir, finalement. Elle ne supportait pas les regards curieux qu'attirait son étrange apparence.

La sorcière finit par entrer dans son champ de vision, chevelure rouge ondoyant dans son sillage, tournant le dos à sa cachette.

"J'aurais dû me douter que ça ne serait pas facile." s'exclama-t-elle, les mains sur les hanches.

Aliza sentit la panique l'envahir et chercha frénétiquement une issue. Il lui fallait se déplacer, trouver un endroit sûr, une salle vide, un placard, n'importe quoi…

"Te voila enfin !"

Elle faillit envoyer valser sa cape en bondissant de surprise lorsque Prasine la saisit soudainement par les épaules.

"Je commence à m'habituer à tes disparitions !" remarqua cette dernière.

Aliza se fit toute petite. Prasine poussa un petit soupir, puis se rapprocha pour la dissimuler aux passants.

"Je suis désolée. Je sais que ça ne doit pas être facile pour toi, mais je t'assures que tu es en sécurité ici. Quand j'étais petite… j'étais un peu comme toi, tu sais. La première fois que Sethann m'a amenée ici, je me suis cachée dans une chambre inoccupée pendant trois jours avant que la faim ne m'en fasse sortir. Sethann m'attendait juste devant avec un grand plateau plein de fruits et de gâteaux. C'est le premier souvenir heureux dont je puisse me rappeler."

De malicieux, son sourire était devenu mélancolique. Aliza sentit son affection pour la jeune sorcière grandir.

"Ça ne m'a pas empêchée de n'adresser la parole à personne pendant plusieurs semaines. Et j'ai fini par le regretter, parce que lorsque j'ai rencontré mon premier véritable ami, je n'ai plus jamais été triste !"

Un petit sourire se dessina sur le visage d'Aliza. Prasine tendit les mains et ajusta la cape au-dessus de la tête de la jeune fille.

"Et à présent, j'aimerais que tu rencontres mes amis à ton tour. Je te demande juste un petit effort, ce n'est pas très loin."

Aliza hocha la tête. Elle s'en souvenait, à présent. La raison qui l'avait conduite jusqu'ici, dans ce lieu étrange dont elle ne savait rien. Son instinct l'y avait menée, parce qu'au fond d'elle-même, dans cet îlot qui lui appartenait toujours, elle sentait qu'elle pouvait y être en sécurité.

Elles se mirent en chemin, Aliza serrant sa cape autour d'elle pour ne pas voir les passants et marchant tout contre Prasine.

"Pour la plupart, il n'y a presque que des élèves à ce niveau de la Tour. Les élèves en sont les plus jeunes occupants. Ils étudient les bases de la manipulation d'Anima et les Arcanes les plus élémentaires, en général au sein de classes groupées sous la tutelle de nombreux maîtres." expliqua la sorcière.

Aliza risqua un coup d'oeil aux alentours. Ceux qui l'entouraient étaient de jeunes garçons ou filles qui avaient à peu près son âge, ou moins. Ils marchaient ou trottaient le long des couloirs, des livres sous le bras, riant ou poussant des exclamations.

Prasine continua.
"Ensuite viennent les apprentis. Une fois les bases assimilées et une certaine autonomie acquise, les élèves se réunissent par groupe de deux ou trois sous la direction d'un maître dédié. Les apprentis apprennent à contrôler des formes de magie plus avancées, et à exploiter leur talent particulier. Tout le monde est différent."

La jeune fille ne mit pas longtemps à repérer quelques apprentis adolescents réunis autour d'un mage adulte, ou marchant à sa suite.

"Il arrive un moment ou les apprentis deviennent suffisamment expérimentés pour voler de leur propres ailes. La plupart quittent la Tour et partent exercer leur art partout où ils le désirent. D'autres demeurent ici pour approfondir leurs connaissances, ou pour accomplir diverses tâches au service de l'Académie. Ce sont les adeptes."

Prasine se pencha vers Aliza.
"C'est ce que nous sommes, moi et mes amis. Nous y sommes, d'ailleurs."

Elle poussa la porte d'une grande salle d'étude baignée de lumière dans laquelle les attendaient un grand jeune homme au port fier et un garçon plus petit à la mine enjouée.
Aliza eut un mouvement de recul, mais Prasine referma vivement la porte derrière elle.

"Vous voila enfin." lança le jeune homme altier.

La sorcière posa une main rassurante sur l'épaule de la jeune fille.

"Aliza, je te présente Céladon," elle désigna le jeune homme qui s'inclina légèrement, "et Relius," le garçon lui fit un signe de la main, souriant, "mes amis et coéquipiers. Les gars, voici Aliza. Elle est un peu timide…" dit-elle en haussant légèrement le ton, "...alors je compte sur vous pour lui faire bon accueil."

"Bienvenue à l'Académie." la salua Céladon.

"Ravi de te rencontrer, Aliza !" s'exclama Relius.

Prasine se rapprocha d'elle et poursuivit sur le ton de la confidence :
"Céladon peut parfois paraître un peu rigide et hautain, mais au fond c'est un grand pleurnicheur. S'il t'embête, préviens-moi, il me mange dans la main."

L'intéressé haussa les yeux au ciel.

Sur le même ton :
"Relius est juste adorable, pour sa part."

Le garçon rougit.

Aliza se détendit. Elle sentait qu'elle avait fait le bon choix en venant jusqu'ici. Elle écarta sa cape pour dévoiler son visage et ses cheveux d'ivoire, et s'inclina devant les jeunes mages.

"Bien !" s'exclama Prasine. "Il ne te reste plus qu'une personne à rencontrer. Où est maître Angevin ?"

Céladon croisa les bras.
"Une affaire l'a empêché d'attendre votre arrivée, mais il nous a laissé ses instructions, à Relius et moi. Nous partons en ville pour une mission."

"Dés maintenant ? Et Aliza ?" demanda la sorcière.

"Elle peut venir avec nous !" proposa Relius.

"Maître Angevin l'avait prévu. Il a donné son autorisation." renchérit Céladon.

"Eh bien," dit Prasine, "si tu es d'accord, Aliza ?"

La dernière chose que la jeune fille aurait voulu, c'était de rester seule dans cette Tour pleine d'inconnus. Elle préférait encore accompagner ses nouveaux amis en ville. Elle pourrait peut-être retirer quelque chose de cette expérience. Elle hocha la tête avec assurance.

"Très bien." acquiesça Prasine. "De quel genre de mission s'agit-il ?"

Céladon sourit.

"Le genre que tu adores."

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La porte d'entrée explosa, projetant des morceaux de bois incandescents sur le dos de l'homme le plus proche. Lui et ses deux compagnons furent projetés au sol, et le manteau du premier commença à prendre feu. Son porteur s'agita frénétiquement au sol pour étouffer les flammes.

Alors que les deux autres se relevaient, une autre paire de bandits armés de lames et d'arbalètes déboula dans la pièce.

"Magots !" cria l'un d'entre eux en décochant un carreau vers la silhouette qui se dressait dans l'entrée.

A quelques centimètres du visage de la sorcière, le projectile se fracassa contre un mur invisible et ses fragments rebondirent contre les murs adjacents.
Un jeune mage de haute stature s'avança aux côtés de sa partenaire. L'Anima de l'Ordre, sous la forme d'une fine poudre bleutée, crépitait autour de ses mains.

"On peut compter sur toi pour une entrée fracassante, Prasine."

"Tu aurais préféré frapper poliment ?" répliqua-t-elle.

La sorcière se concentra. Une Arcane familière se dessina dans son esprit, une construction complexe de lignes, de courbes et de boucles enchevêtrées qui composaient une vaste structure. Elle se saisit de l'Anima ambiant et l'injecta dans cet édifice, les motifs prenant vie dans une lueur écarlate. Tel un géant d'osier, l'Arcane s'embrasa et se déploya, canalisant un pur feu élémentaire à travers ses veines. Tout cela n'avait duré qu'une fraction de seconde ; elle leva une main et un halo de flammes accompagna son geste. Une langue de feu se déploya au bout de son bras, s’étendit à travers la pièce et s’abattit sur deux de ses assaillants tel un fouet. Ils s'effondrèrent au milieu des débris tandis que la pièce s'emplissait une odeur de brûlé.
Les deux hommes encore indemnes avaient profité de la confusion pour se précipiter dans un passage menant au fond du bâtiment.

"Céladon, ils nous faussent compagnie !" s'écria Prasine.

"Les pauvres bougres se précipitent droit sur Relius." lui répondit calmement son ami tout en neutralisant d'un geste les bandits au sol, les immobilisant à l'aide de liens invisibles.

Alors que Prasine lui tournait le dos, le brigand qui avait écopé de la déflagration initiale se redressa, débarrassé de son manteau enflammé et un couteau à la main, et plongea dans une attaque vicieuse.
Une main lui saisit vivement le poignet et lui tordit le bras, l'obligeant à lâcher son arme dans un cri de douleur.
Céladon le fit pivoter afin de pouvoir le regarder en face.

"Chiens sans honneur." dit-il simplement.

Puis il fit durement résonner le crâne du bandit contre un mur.

"Vous ne méritez même pas que l'on gaspille notre Anima sur vous."

Prasine gratifia son compagnon d'un sourire radieux.
"J'aime beaucoup te voir te battre, tu sais." dit-elle en se dirigeant vers l'escalier menant à l'étage.

Des sons provenant de la pièce suivante, où les deux fuyards s'étaient engouffrés, attirèrent leur attention.

"Mais vous êtes combien, putain ?" s'exclama furieusement l'un des bandits.

"Lâchez vos armes et rendez vous, et j'essaierai de ne pas briser trop de vos os !" ordonna une voix juvénile mais pleine de détermination.

Les deux bandits éclatèrent de rire.

"Tu crois qu'on devrait aller lui prêter main forte ?" demanda Prasine en s'interrompant sur la première marche de l'escalier.

"On devrait le laisser s'amuser un peu. Ils ne sont que deux, après tout." répondit Céladon.

"Dégage du chemin, morveux !" s'écria l'un des malfrats.

Un craquement se fit entendre, puis enfla jusqu’à devenir un grondement qui secoua tout le bâtiment. D’épaisses branches de bois, grandissant et se tordant comme des tentacules, surgirent de la pièce voisine en emprisonnant les deux infortunés bandits qui finirent immobilisés, plaqués contre le mur opposé.
Relius entra dans la pièce et enjamba avec prudence les branchages larges comme des troncs.

“Qu’est-ce c’est que cette meeeerrggglll…” éructa faiblement l’une des victimes avant qu’une racine ne le bâillonne en s’enroulant autour de sa tête.

“Décidément, aucun de vous deux ne fait dans la finesse.” remarqua Céladon tout en piétinant vigoureusement les corps pour étouffer les flammes avant qu'elles ne se répandent.

“Je ne vois pas de quoi tu veux parler. J’y suis allé doucement.” rétorqua Relius avec un air satisfait.

Le jeune mage était un véritable prodige, conjurant des Arcanes d’Ombre contrôlant la croissance végétale que même les grands maîtres considéraient d’une complexité extrême. Il pouvait également accumuler d’immenses quantités d’Anima sans effort apparent, mais surtout déployer l’incroyable puissance de ses sorts avec une précision parfaite. Le contraire résulterait en une destruction incommensurable.

“Les Quatre nous préservent.” soupira son aîné. “Tu es tout seul ?”

Le garçon haussa les épaules.
"Je me suis retourné une seconde, et elle avait disparu."

Céladon secoua la tête.
"Il faut vraiment que Prasine apprenne les bonnes manières à notre nouvelle amie."

"Où est-elle, d'ailleurs ?" demanda Relius.

Pour toute réponse, une déflagration accompagnée de hurlements retentit au dessus d'eux.

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Les flammèches qui vivotaient sur les vêtements des bandits frémirent dans le sillage de la jeune sorcière alors qu'elle se frayait un chemin à travers l'étage dévasté. Elle contourna un angle et se retrouva face à un long couloir au bout duquel se trouvait une table renversée. Trois arbalètes se levèrent dans sa direction, leurs porteurs cachés derrière la barricade de fortune, et décochèrent une volée de carreaux qu'elle ne parvint à esquiver que de justesse d'un bond de côté. Elle jura silencieusement.

Elle pouvait conjurer les Arcanes avec lesquelles elle était familière sans difficulté, et disposait d'une excellente maîtrise de l'Anima. Mais seule une grande Adresse, au delà de ce dont Prasine était capable, pourrait permettre une précision suffisante pour atteindre une cible retranchée et inapprochable.
Dans cette situation, lancer aveuglément un de ses sorts incendiaires pourrait résulter en un véritable désastre. Elle ne tenait pas particulièrement à transformer la moitié du bâtiment en un brasier mortel susceptible de se propager dans tout le quartier.

Elle s’apprêtait à faire demi-tour pour aller trouver ses compagnons lorsqu'une silhouette sombre apparut soudainement à ses côtés.

Elle sursauta et poussa un petit cri de surprise.
"Arrête de faire ça !" s'exclama-t-elle. "J'ai failli te changer en boule de feu par réflexe !"

Pour toute réponse, Aliza lui lança un regard en coin de ses déconcertants yeux rouges. Elle était vêtue de cuir noir, et ses cheveux avaient été coupés juste au dessus des épaules. Depuis son réveil, Prasine ne l'avait jamais vue sourire ne serait-ce qu'une fois, et elle n'avait pas prononcé le moindre mot.

"Ils sont postés en embuscade au bout du couloir." expliqua la sorcière. "Je vais chercher Céladon et... hé ! Pas si vite !"

Avant qu'elle n'ait pu terminer sa phrase, Aliza s'était faufilée dans le couloir.
Prasine se risqua à observer par-delà l'angle.
Aliza progressait en direction des ennemis retranchés, et son corps avait pris cet étrange aspect indistinct qui lui permettait de se mêler aux ombres.
Les bandits hésitèrent un instant, se demandant sans doute si leurs yeux leur jouaient des tours. Il décochèrent finalement leurs projectiles, mais ils avaient trop attendu.

La jeune fille bondit dans les airs et sembla planer un instant, dos au sol, pendant que les carreaux filaient sous son corps.
Puis elle exécuta une pirouette et atterrit en abattant son pied sur la tête de l'un des brigands. Elle tournoya et dévia un coup de poignard d'une main, tout en brisant la trachée d'un autre adversaire d'un coup précis. Elle désarma le dernier homme d'une torsion du poignet, et lui envoya un somptueux coup de pied retourné en plein visage.

Un sifflement impressionné fut émis par Céladon. Accompagné de Relius, ils avaient rejoint Prasine et assisté à la scène.

“Elle est sensationnelle !” murmura Relius.

Ses deux amis le regardèrent avec des yeux ronds.
Sans afficher le moindre signe de fatigue, Aliza leur lança brièvement un de ses regards en coin avant de disparaître au bout du couloir.

“Hé, attends !” s’exclama Relius avant de se lancer à sa poursuite.

Prasine et Céladon l’observèrent s’éloigner d’une démarche enjouée.

“Notre petit bout de sorcier a bien grandi !” remarqua-t-elle avec amusement.

“Je dois bien admettre que notre nouvelle amie marie somptueusement la grâce à la brutalité.” reconnut Céladon.

Sa partenaire lui lança un regard meurtrier.
"Hé ! Je peux faire ça aussi !"

Le mage sembla pris de court.
"Heu… bien entendu, voyons ! Tu sais bien que… aïe !"

Sans un mot, Prasine lui avait décoché un coup de coude en plein ventre avant de le laisser planté là.

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Les quatre jeunes gens pénétrèrent dans la dernière pièce de la planque. Un bureau couvert de butin et de paperasse occupait son centre. Juste derrière se tenait un homme enveloppé qui remplissait frénétiquement un grand sac avec tout ce qui lui tombait sous la main. Il ne remarqua pas leur arrivée.

"Piourg !"

Quatre paires d'yeux se tournèrent vers la source de ce son singulier, un animal rappelant vaguement un perroquet géant jaune pâle, et affublé de deux immenses yeux écarquillés qui examinaient nerveusement les arrivants. L'oiseau se tenait debout sur un perchoir en bois aux côtés de l'homme qui, ayant enfin remarqué la présence des jeunes envahisseurs, avait laissé tomber son sac et se tenait immobile, les traits figés par la surprise. Des pièces d'or s'échappèrent du sac renversé et roulèrent jusqu'au pieds des quatre jeunes.
Le silence flotta un instant dans la pièce. Enfin, Prasine exprima leur pensée collective.

"Qu'est-ce que c'est que cette chose ?"

L'homme ignora la question.
"Qu... qu'est-ce que vous voulez, à la fin ? Laissez-moi partir, je ne suis qu'un comptable !"

"C'est un foudraiglon !" s'exclama Relius. "Une espèce mythique !"

"Mythique ? Il à l'air malade." fit remarquer Prasine.

"Vous n'êtes pas un simple comptable," déclara Céladon, "vous êtes un des superviseurs du Conclave. Du moins, vous l'étiez jusqu'à aujourd'hui."

"Comment avez-vous découvert notre repaire ?" demanda le chef des bandits, reprenant un peu de contenance.

"Certains de vos confrères ont parlé." répondit Prasine. "Au sein de la Tour, nous disposons de méthodes très efficaces pour obtenir nos informations. D'ailleurs, vous parlerez vous aussi, si vous tenez à la vie."

L'homme hoqueta un rire étranglé.
"Vous croyez que je vais coopérer, après ce que vous avez fait à mes ho..."

La fin de sa phrase se mua en un cri de détresse alors que son visage se retrouvait plaqué contre le bureau. Aliza s'était faufilée derrière lui sans attirer le moindre regard, et maintenait sa tête d'une main tandis qu'elle lui bloquait le bras de l'autre. Une petite dague glissa de la main du bandit et tomba au sol dans un cliquetis.

Elle envoya valser l'arme d'un coup de pied, et tandis que Céladon se baissait pour la ramasser, elle exerça une pression qui fit craquer les articulations de l'homme. Une larme roula sur sa joue rougie par la douleur.

"Si j'étais vous, je me montrerais docile." conseilla Céladon. "Notre amie a un peu de mal avec le concept de pitié."

Un éclair emplit la pièce, et la silhouette d'un homme mûr aux cheveux blonds grisonnants apparut soudainement. Les mains croisées derrière le dos, l'homme promena un regard inquisiteur sur les alentours.

"Piourg !"

Céladon fut le premier à réagir.

"Maître Angevin !"

"Eh bien." commença le mage d'une voix profonde, "Je dirais que vous avez causé assez de désordre pour aujourd'hui."

Toujours immobilisé entre la prise d'Aliza et son propre bureau, le membre du Conclave émit un petit gargouillis.

"Nous terminerons cette conversation dans la Tour, si vous le voulez bien."

Le maître posa une main sur l'homme, et celui-ci disparut dans un éclat de lumière bleutée. Aliza, surprise, recula de quelques pas.

Céladon reprit la parole.
"Nous avons accompli la mission avec succès, maître."

Angevin porta un regard glacial sur le jeune adepte.
"Ce sera à moi d'en décider, Céladon."

"Mais nous avons vaincu les membres du Conclave qui se trouvaient dans le bâtiment, et même capturé leur chef !" s'exclama Prasine.

"Je n'ai jamais douté de cela. Mais votre performance aujourd'hui est pour moi une déception."

Le soleil déclinant projetait une lumière orangée dans la pièce, et quelques heures plus tard il aurait disparu derrière les murailles de l'Académie. Mais pour l'instant, le crépuscule baignait les visages des jeunes gens et de leur maître.
Céladon baissa les yeux, déçu. Relius prit une expression attristée. Aliza ne laissa rien paraître.
Prasine, elle, se leva et darda un regard féroce sur l'homme, indignée.

"Je vous trouve injustement sévère, maître Angevin !" s'exclama-t-elle. "Que voulez-vous de plus ? Nous avons entièrement nettoyé l'endroit sans subir le moindre dommage ! Et nous avons même secouru cette… chose !"

A l'énonciation de sa présence, le foudraiglon releva le bec.
"Piourg !"

Angevin fit un geste impatient.
"Je ne conteste pas vos résultats. Le bilan de cette opération est optimal. Ce sont vos méthodes que je critique."

Il les fixa tour à tour de ses yeux clairs. Si Sethann était comme un père pour Prasine, Angevin était un peu comme son oncle. Il avait toujours été tolérant et compréhensif envers elle, la poussant à développer ses compétences au-delà de ce dont elle se pensait capable. Son jugement présent lui était donc incompréhensible.

"Silmar ne m'a pas demandé de vous envoyer réduire en miettes tous les repaires connus du Conclave. Nous affrontons un opposant ancien et puissant, disposant de ressources très vastes. Vous avez eu beaucoup de chance aujourd'hui. Nos ennemis ne sont pas tous des voleurs à la tire et des malfrats communs. Avec de telles démonstrations de force, vous allez attirer des adversaires dangereux qui seront préparés à votre arrivée."

Prasine ne répondit rien, mais une étincelle de défi brûlait toujours dans ses pupilles émeraude.

"Toi, Prasine," commença Angevin, "tu fonces tête baissée en comptant sur ta puissance brute pour décimer ton opposition avant qu'elle ne puisse répliquer. Jusqu'à maintenant tu n'as été confrontée qu'à des adversaires plus faibles, mais même parmi ceux qui ne maîtrisent pas l'Anima il existe des tueurs de mages. Et bien entendu, tu te trouveras forcément un jour face à un sorcier plus doué que toi. Tu dois te servir de tes dons pour savoir à qui tu t'attaques, comment le vaincre, et surtout comment rester en vie."

Le maître se tourna vers un autre de ses étudiants.
"Tu fais preuve de davantage de retenue, Céladon," continua-t-il "mais ta trop grande confiance en toi pourrait te desservir. Tu es l'un des meilleurs éléments de la Tour, inutile de le nier, mais là dehors se trouvent toutes sortes de gens dangereux disposant de toutes sortes de compétences."

Il marqua une pause pour laisser ses auditeurs absorber ses paroles. Prasine s'était rassise et semblait songeuse, son regard distrait. Relius se tordait les mains en attendant son tour.
Céladon semblait partagé entre l'envie de contredire le maître et celle d'en entendre davantage.

"De plus, en tant qu'aîné," poursuivit Angevin, "tu es responsable de la sécurité de tes coéquipiers."

Il se tourna vers Relius.
"Mes paroles sont encore plus importantes dans ton cas, Relius. Je suis satisfait de ta grande maîtrise de l'Anima, mais tu n'as pas encore la maturité nécessaire pour combattre dans cette guerre. Tu dois suivre les instructions de Céladon et t'en remettre à son expérience. J'ai accepté que tu deviennes le plus jeune adepte de l'histoire de la Tour et que tu accompagnes tes amis, et je n'entends pas revenir sur cette décision, mais tu dois faire preuve de prudence."

Le jeune mage encaissa la leçon plus sereinement que ses compagnons.

"Oui, maître Angevin. Je ne vous décevrai pas."

Angevin hocha la tête, satisfait, et se dirigea vers la dernière personne présente dans la pièce.

Aliza était adossée dans un coin assombri, à l'opposé de la lumière qui filtrait à travers la fenêtre, observant timidement le maître.

"J'ai pu admirer tes compétences particulières, jeune fille, et je dois dire que cela m'a beaucoup intrigué. Ton affinité particulière avec l'Anima d'Ombre semble te permettre d'altérer certaines propriétés de ton corps, sans même faire appel à une Arcane. Un tel concept dépasse le cadre des études menées par tous les maîtres de l'Académie, à l'exception peut-être de Silmar lui-même."

Elle fixait le mage sans mot dire de ses grands yeux écarlates.

"Silmar n'a pas exprimé d'objections à ce que tu participes à ces missions, et je me range à sa décision. Tant que tu ne nous donnes pas de raisons de te traiter en tant qu'ennemie, nous te considérerons comme une alliée."

"Comme une amie !" ajouta Prasine joyeusement.

Les joues d'Aliza semblèrent s'assombrir encore, et elle enfouit son visage entre ses bras. Nulle personne présente ne put retenir un sourire.

"C'est tout pour aujourd'hui." conclut Angevin. "Regagnez la Tour et reposez-vous bien ce soir."

Alors que les quatre amis se dirigeaient vers la sortie du bâtiment ravagé, le maître leur lança :
"Et félicitations pour votre succès."

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La nuit était tombée, et la grande terrasse était déserte. Surplombant les jardins suspendus qui s'étendaient au nord-est de la Tour, la terrasse était pourvue de nombreuses tables et constituait le lieu de réunion et de détente des étudiants entre deux cours. En contrebas, par-delà les jardins exotiques, résonnait l'activité nocturne de la cité avec ses clameurs et ses lumières.

Les étudiants avaient regagné leurs quartiers ou s'étaient rendus en ville, et Prasine et Céladon se trouvaient là seuls attablés devant un repas mérité.

"Angevin a raison." disait Céladon. "Nous avons eu beaucoup de chance aujourd'hui. J'ai été imprudent, je ne peux plus me permettre de nous exposer ainsi à de tels risques. La prochaine fois, nous nous préparerons attentivement."

"Ce sont plutôt eux qui ont eu de la chance." remarqua Prasine. Elle agita un doigt en l’air, et un petit cercle de flammes tournoya en s’élevant au dessus d’eux. "Je n'ai même pas eu l'occasion d'utiliser ma meilleure Arcane. Nous n'aurions même pas eu besoin d'entrer, on aurait simplement pu admirer le feu d'artifice depuis la rue."

Céladon fronça les sourcils.

"Allez, détends-toi un peu !" s'écria-t-elle en lui souriant. "C'était tellement grisant de passer enfin à l'action ! Combien d'heures ai-je passé enfermée dans une salle de cours à rêver d'une aventure comme celle-ci ?"

"Je te comprends." admit-il. "Ça m'a plu de pouvoir enfin participer directement au conflit contre le Conclave. Mais nous ne devons pas les sous-estimer. S'ils avaient été aussi simples à vaincre, Silmar s'en serait chargé lui-même. Seulement, il doit rester concentré sur l'emprisonnement de la Sentinelle. Il nous incombe d’attaquer les ramifications de son organisation."

Prasine leva les yeux vers la nuit, et son regard s'y perdit un instant. Elle frissonna.

"Sethann me manque. J'espère qu'il sera bientôt de retour."

"Je suis sûr qu'il va bien."

"Évidemment qu'il va bien !" rétorqua-t-elle vivement.

Ils restèrent silencieux durant quelques minutes.

“Pardonne moi. Je crois que je suis un peu fatiguée.”

“Tu n’as rien à te faire pardonner.”

Prasine scruta son partenaire. Il était toujours si sérieux, si protecteur. Il pensait que la responsabilité de tout leur groupe reposait sur ses épaules, et cela lui pesait. Mais il faisait tout pour ne pas le montrer. Il apparaissait fort en toutes circonstances, mais Prasine savait ce qui se cachait derrière cette façade.

“Je ne t'ai pas remercié de m'avoir protégée." dit-elle en posant sa main sur celle de Céladon.

À ce tendre contact, il se détendit.

"Je ne veux pas que tu baisses ta garde," continua-t-elle, "cela me rassure de te savoir à mes côtés face au danger, veillant sur nous."

Un sourire apparut sur le visage du jeune mage.

"Je ne voudrais pour rien au monde me trouver ailleurs qu'à tes côtés."

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Relius s'avança hors de l'ombre.
Une silhouette noire se dessinait, auréolée par la lumière de la lune, installée sur le rebord d'une des grandes fenêtres arquées de la Tour. Une jambe repliée contre elle et l'autre pendant au dehors, elle observait la cité lumineuse qui s'étendait bien plus bas.

A l'approche silencieuse du jeune garçon, elle tourna son regard écarlate, scintillant, vers lui.
Relius dut réprimer un frisson qui menaçait de le paralyser. C'était la première fois qu'il se retrouvait seul avec elle. Il n'arrivait pas à croire sa chance de l'avoir retrouvée, en plein milieu d'un étage désert et plongé dans les ténèbres. Ce n'était pas le moment de se dégonfler.

Il s'approcha, portant un plateau de nourriture.

"Excuse moi, j'ai pensé que tu aurais peut-être faim."

Elle ne répondit rien, évidemment, mais Relius crut déceler une imperceptible inclinaison de sa tête. Il ne savait pas vraiment s'il s'agissait d'un acquiescement, mais faire demi-tour n'était plus une option.
Il s'installa sur le rebord du côté opposé à Aliza et déposa le plateau entre eux.

Un nœud se forma dans son estomac, et il lui sembla qu'une éternité s'écoula avant qu'elle ne s'empare d'un pilon de poulet et l'entame voracement.
Relius ne put s'empêcher de l'observer béatement tandis qu'elle mangeait avec appétit et buvait de grandes gorgées de vin de figue. Au bout d'une minute elle s'aperçut de son regard insistant, s'interrompit un moment, puis poursuivit son repas à un rythme plus calme. A la grande surprise de Relius, un léger sourire s'était dessiné sur son visage délicat.

Il sourit à son tour et se servit.
Il mangèrent ainsi en silence, se jetant de petits regards furtifs. La nuit avait apporté une brise fraîche qui achevait de chasser la pesanteur des journées chaudes et agitées de l'Académie. De la musique leur parvenait depuis les rues en contrebas, et des lueurs magiques ou non se propageaient dans les airs au gré des spectacles, des artistes de rue et des festivités.

Relius se sentait parfaitement heureux ici, dans l'obscurité de la Tour désertée. Ils avaient vidé le plateau de ses victuailles, et il remarqua qu'Aliza s'était à nouveau plongée dans ses pensées, quelles qu'elles fussent, le regard perdu au loin.

"Tu étais vraiment impressionnante, aujourd'hui." dit-il.

Elle reporta son attention sur lui.

"Ce que tu es capable de faire," continua-t-il, "c'est fascinant. Tu pourrais me le montrer à nouveau ?"

Elle resta parfaitement immobile.

Quel imbécile ! pensa Relius. Je ne fais que l'importuner !

Il s'aperçut qu'il ne pouvait plus supporter son regard intense. Il se leva pour rejoindre ses quartiers alors même qu'Aliza tournait la tête, et le temps que Relius soit sur ses pieds elle avait disparu.

Son départ avait été si brusque que le jeune mage ne sut pas si elle avait répondu à sa requête ou si elle s'était simplement éclipsée pour le planter là.
Il parcourut des yeux les alentours à la recherche d'une ombre mouvante, mais ne remarqua que les tours que lui jouait son esprit dans l'obscurité. Dans un lieu aussi saturé de magie que la Tour de l'Académie, qui savait ce qui pouvait apparaître dans le noir ?
Une frayeur soudaine grandit en lui et il décida de regagner sa chambre au plus vite, avant que son imagination ne laisse place à la réalité et que quelque chose ne s'aperçoive de sa présence seul dans les couloirs déserts.

Il avait avancé d'un pas lorsque une chose froide le saisit à la nuque.

Il hurla et bondit vers l'avant, s'éloigna de quelques foulées maladroites avant qu'enfin il ne domine ses instincts et parvienne à se retourner.

Aliza se trouvait là, juste devant la fenêtre qu'ils venaient de quitter. La lumière de la lune éclaircissait sa peau qui apparaissait presque bleue. Elle avait plaqué sa main contre sa bouche et était secouée de petits tremblements.

Relius avait à peine pu reprendre ses esprits quand la jeune fille éclata de rire.
Sa voix cristalline se répercuta sur les murs de pierre, le long des couloirs sombres et dans la nuit animée.
C'était la chose la plus inattendue que Relius aurait pu imaginer, et il resta sans voix tandis qu'Aliza riait à gorge déployée.
Il se joignit à elle, amusé de sa propre réaction comme de celle de son amie.

"Tu m'as juste un peu surpris !" se justifia-t-il finalement.

Aliza se tut et l'observa avec un sourire, haussant les sourcils. Elle fit un pas dans sa direction et se dissout à nouveau dans les ombres.
Un frisson parcourut l'échine du jeune garçon.

"Euh... non, ça ira ! J'ai compris !"

Une brise le frôla, comme un mouvement tout proche. Il tourna les talons et s'enfuit dans le dédale de la Tour.

Leurs rires retentirent longtemps dans l'obscurité cette nuit-là.
Chapitre 4 - Noirs secrets by Vajuras
Une patrouille de gardes armés jusqu’aux dents dépassa la ruelle sans ralentir. Sethann ne perdit pas de temps à les regarder s’éloigner et reprit prudemment sa progression entre les fières bâtisses de la Haute Cité. A mesure qu’il approchait de son but, le massif et ancien fortin qui servait de quartier général à la brigade arcanique, le quartier se révélait de plus en plus quadrillé par les hommes de la garde civile. Il ne se souvenait pas d’une telle activité lorsqu’il vivait lui-même à Sostine, et n’avait pas la moindre idée de ce qui pouvait autant agiter les forces de l’ordre impérial. Dans tous les cas, cela ne lui facilitait pas la tâche.
La plupart des patrouilles ne devraient pas lui poser de problèmes, mais la dernière chose qu’il voulait était d’attirer l’attention du craint et respecté capitaine de la brigade arcanique. Cahaya l’avait mis en garde, et Noster avait apporté de lumineuses précisions.

“Bramt Maekir Xian dirige la brigade d’une main de fer depuis un peu plus d’un an maintenant.” avait dit le vieil archiviste. “C’est un homme dur, un guerrier d’exception et un leader hors pair. Et, cela va de soi pour un poste pareil, un redoutable tueur de mages.”

“Qu’est-ce qui peut faire d’un homme un tueur de mages ?” avait demandé Cahaya.

“Tout comme les mages sont nés avec une grande sensibilité à l’Anima et la capacité de la manipuler, certaines personnes viennent au monde avec un corps et un esprit hermétiques à cette énergie.” avait expliqué Sethann. “Ils développent ainsi une sorte de résistance aux sorts, les rendant redoutablement difficiles à arrêter s’ils décident de s’attaquer à un sorcier. D’autres encore ne se voient dotés que de la sensibilité à l’Anima, mais restent incapables de la contrôler. Ceux là finissent presque toujours par haïr les mages qu’ils voient comme injustement privilégiés.”

Il s’était alors tourné vers Noster.
“Xian, avez-vous dit ? Un cousin à vous ?”

“Hum ! Une filiation aussi lointaine que possible, j’en ai peur. Les lignées de nos vénérables ancêtres, Aldon le sage et Maekir le sanguinaire, sont en conflit ouvert depuis des siècles.”

Pas d’aide à espérer de ce côté, hélas. Sethann n’avait en tout cas aucune intention de croiser ce dangereux personnage.

Il arriva en vue de l’imposante forteresse. La base de la brigade était un énorme cube de pierre qui se dressait là depuis les premières années d’existence de la ville, sans doute un fragment de la toute première citadelle conquise par l’empereur Sinnei avant son couronnement. Le bâtiment avait une particularité de taille qui le rendait parfait pour sa fonction : ses murs étaient parcourus d’Arcanes bloquantes, figées dans les fondations mêmes, qui empêchaient l’Anima de circuler à l’intérieur. En d’autres termes, quiconque se trouvait entre ces murs se retrouvait privé de magie.
Un problème épineux pour un mage désireux de s’y infiltrer pour commettre un larcin. Et y pénétrer par la porte principale était tout bonnement inenvisageable. Mais une solution était venue de Cahaya.

“Tu te souviens de mon père, j’ose espérer ?”

Sethann avait acquiescé avec une pointe d’amusement. Pomhart Rosaire, l’alchimiste fou, était un personnage difficilement oubliable.

“Nul n’ignorait son obsession pour les décoctions imprévisibles et hautement dévastatrices. Il s’était forgé une terrifiante réputation dans toute la capitale qui alla jusqu’à forcer les nobles de la citadelle à l’exiler de la cité. Eh bien, un des incidents ayant participé à la formation de cette réputation s’est produit tout près du fortin de la brigade arcanique, à l’emplacement de son ancien laboratoire. Une de ses expériences impliquant l’Anima du Chaos prit une tournure particulièrement inattendue, et le quartier tout entier fut dévasté, dévoré par un incendie de flammes pourpres que l’eau ne parvenait pas à éteindre. Il se trouve que l’incident provoqua la destruction d’une petite partie du fort, qui fut évidemment reconstruite.”

“Je ne vois donc pas en quoi cela pourrait me permettre d’entrer.” avait remarqué Sethann.

“Figure toi que les ingénieurs impériaux ne parvinrent jamais à reproduire les Arcanes qui encerclaient le bâtiment lorsqu’ils rebâtirent la partie détruite. Il se trouve donc, à cet endroit précis, un point faible que tu dois pouvoir traverser à l’aide d’un sort. Si toutefois tu possèdes une telle Arcane dans ton arsenal.”

Et il était fortuné pour Sethann que cela soit justement le cas.

Il longea le mur extérieur du fortin. Le bâtiment faisait face à l’avenue principale qui menait jusqu’aux portes de la citadelle, mais son flanc opposé était isolé dans une ruelle vide de toute activité. L’endroit serait parfait pour entrer sans attirer l’attention, et avec un peu de chance, conviendrait également à une fuite rapide et discrète.
Le mage se positionna à l’endroit précis qui lui avait été décrit par Cahaya. Il plaça une paume contre la pierre froide et conjura une Arcane d’une complexité qui aurait laissé la plupart des maîtres de l’Académie sur la touche. Il se saisit d’une mixture d’Anima d’Ordre et d’Ombre qu’il infusa dans sa création et projeta le résultat sur la solide paroi.
La pierre se courba vers l’intérieur, dessinant un cratère qui s’étendait de seconde en seconde. Au bout d’environ un mètre de profondeur, la paroi se fendit et révéla l’intérieur du bâtiment, plongé dans l’ombre. Sethann traversa d’un pas le tunnel mystique, qui se résorba après son passage. La pierre reprit lentement sa place naturelle.

Il se tenait dans ce qui semblait être une réserve. La petite pièce était remplie de caisses et de tonneaux de toutes tailles, et la seule lumière provenait d'une salle avoisinante d'où l'on pouvait entendre des voix. Immédiatement, le mage ressentit la pression qui se mit à peser sur son corps et son esprit en raison de l’isolation à l’Anima. Bien qu’une telle expérience ne lui soit pas totalement étrangère, il était loin d’apprécier la sensation.
Il respira profondément et se concentra sur son objectif. Il se posta près de l'ouverture et risqua un coup d’œil.

La salle voisine comprenait une table et quelques chaises, et semblait être une salle de garde attenante aux cellules. Quatre membres de la brigade étaient attablés et jouaient aux cartes, ponctuant leur partie d'occasionnelles exclamations enjouées ou colériques.
Sethann évaluait les options qui s'offraient à lui lorsqu'une injonction retentit dans un couloir attenant. Un cinquième soldat apparut dans la pièce.

“Vous n'êtes pas censés être en patrouille ?”

Les soldats bondirent sur leurs pieds.
“La relève ne s’est pas présentée, chef !”

L’officier fit un geste par-dessus son épaule.
“Le prisonnier n’ira nulle part. Allez prendre vos postes, je m’en charge.”

Ils saluèrent et sortirent vivement de la pièce. L’officier secoua brièvement la tête, soupira, et s’éloigna à son tour.

Sethann sortit de la réserve et emprunta le couloir opposé, qui longeait les cellules. Il avait choisi le moment de la journée où les patrouilles étaient les plus nombreuses, et où la caserne serait le moins fréquentée. Il ne savait pas combien de temps lui serait nécessaire pour trouver la salle où étaient conservés les documents, mais il supposait qu’il s’agissait d’un endroit bien gardé.

“Hé ! Hé, étranger !” L’appel venait d’une des cellules.

“Silence !” rétorqua Sethann.

Un homme s’avança contre les barreaux, à demi illuminé par les torches qui ornaient le couloir. Ses cheveux grisonnaient et son visage rude était figé dans une expression patibulaire, mais il était solidement bâti et se déplaçait avec assurance.

“Vous avez l’air de savoir ce que vous faites. Peut-être pourriez-vous me faire sortir de là ?”

“Je n’ai hélas ni le temps ni la possibilité de vous libérer. Navré.”

“Attendez ! Vous cherchez quelque chose, pas vrai ? Je connais un peu cet endroit. Faites-moi sortir et je pourrai peut-être vous aider. Les clés des cellules sont dans un compartiment sous la table, dans la pièce à côté.”

Sethann considéra l’homme un moment. Ses longues années d’expérience lui avaient apporté une bonne capacité d’appréciation des personnes qu’il rencontrait, et cet homme lui semblait sincère. A défaut d’honnête, ou digne de confiance. Il tendit l’oreille. Pas un bruit ne résonnait dans les couloirs de la caserne.
Il alla s’emparer des clés, dissimulées à l’endroit indiqué, et revint déverrouiller la porte de la cellule.

“La Dame vous bénisse, étranger.”

“Vous avez vu juste, je recherche l’endroit où la brigade entrepose le butin confisqué.”

L’homme sourit.
“A la bonne heure ! Je peux vous y conduire, et ce sera l’occasion pour moi de récupérer mes propres affaires. Suivez-moi.”

Il s’engagea dans le dédale du fortin, et Sethann le suivit de près, aux aguets.

“Vous ne semblez pas être du coin, je me trompe ?” demanda son guide.

“Vous ne pensez pas qu’il est imprudent de discuter ?” répondit le mage.

“Détendez-vous. La caserne est presque déserte. Votre arrivée est vraiment un don du ciel, la plupart des soldats sont en ville pour une opération d’envergure.”

“Comment le savez-vous ?”

“Je les ai entendu en parler. Ils ont mis la main sur un groupe de mages hors-la-loi. Ils vont les cueillir comme des petits lapins sans défense ! Ha ha !”

Le visage de Sethann dut s’assombrir perceptiblement, car l’homme remarqua :

“Ça a l’air de vous chagriner. Vous êtes un mage vous aussi, hein ?”

Sethann ne prit pas la peine de répondre. “Et vous ?” riposta-t-il. “Comment vous êtes-vous retrouvé derrière ces barreaux ?”

“Contrebande d’artefacts.” répondit-il simplement. “De vraies merveilles, tout droit venues de l’Académie. Mais la brigade m’a serré en pleine refourgue. Ce n’était pas la première fois, mais c’était celle de trop. Si vous n’aviez pas été là, ce sont les inquisiteurs de la citadelle qui m’auraient sorti de cette cellule. Et il aurait alors mieux valu que j’y demeure.”

La mage prit soin de ne rien laisser paraître à la mention de l’Académie.

Ils parvinrent finalement devant une solide porte aux multiples serrures réparties sur toute la hauteur de son chambranle.

L’homme jeta un regard vers Sethann.
“Vous avez un plan pour entrer, j’imagine ?”

Pour toute réponse, le mage tira de sa manche une minuscule fiole de cristal contenant une goutte de liquide écarlate. Il leva le récipient au-dessus de la serrure la plus haute, brisa de l’ongle le goulot délicat et fit couler l’unique goutte. Il recula alors vivement.
Lorsque le produit entra en contact avec la serrure métallique, il rongea et traversa l’acier comme une pierre lâchée dans l’eau. La goutte surgit en dessous de la serrure fondue et continua son chemin descendant en neutralisant une fermeture après l’autre.
Une fois la dernière serrure traversée, la goutte tomba sur le sol de pierre et poursuivit son chemin en ne laissant qu’un minuscule trou fumant.

L’évadé sifflota avec admiration.
“Sacré truc que vous avez là !”

Il poussa le battant qui s’ouvrit sans effort. Les deux hommes pénétrèrent dans la pièce et refermèrent la massive porte derrière eux, conscients de son apparence clairement dégradée. Le temps leur était compté, le premier garde qui passerait dans le couloir donnerait l’alerte.

La salle n’était pas très grande, mais partout trônaient des objets divers, des parchemins et des manuscrits entassés et des armes et armures pêle-mêle.
Sethann délaissa son compagnon et se mit à fouiner dans tous les documents et les livres qu’il pouvait trouver. Il y avait de tout et n’importe quoi, mais il pourrait peut-être trouver un indice qui le mettrait sur la bonne voie.

Il déroula un parchemin.

Chambellan,
L’événement est attendu pour la semaine prochaine.
Prenez vos dispositions pour l'organisation du grand banquet.
Soyez particulièrement attentif au confort de l'impératrice.
Le capitaine Kinrick se chargera de l'escorte jusqu'à la Cathédrale.
Voici une liste prévisionnelle des invités :
...


Cette lettre pouvait fort bien provenir des archives. Il consulta un second rouleau traitant de banalités similaires, une liste de marchandises de luxe.
Il commença à chercher frénétiquement dans la pile de documents, écartant des tas de parchemins et feuilletant à toute vitesse des ouvrages poussiéreux.

“Vous trouvez ce que vous cherchez ?” lui demanda l’évadé.

“Pas vraiment. Pas encore.” répondit-il distraitement.

Puis il s'interrompit.

Entre ses mains se trouvait un manuscrit antique et épais à l'apparence usée, dont la couverture était recouverte du sceau aux deux dragons. Fébrile, il l'ouvrit au hasard.

TROISIEME SERMON DU PÈRE LEGIMA DRAST
Durant l’Age Antique, lorsque l’Anima coulait dans les veines des élus et que le monde était vierge de toute corruption, régnait le Haut Souverain.
Béni soit son nom, le Souverain avait uni sous sa protection l’humanité toute entière. Après des siècles de conflit, le monde connaissait un âge de paix et de prospérité.
Mais le tyran connu sous le nom du Premier projeta sa volonté malfaisante hors de sa prison primordiale et asservit quatre âmes damnées dont il se servit pour jeter à bas le Haut Souverain.
Cependant ces guerriers impies ne purent éliminer totalement le Souverain, et ils écartelèrent son essence et se partagèrent son pouvoir.
Au fil des siècles, l’héritage des faux héros s’est éteint, et leurs esprits se sont affaiblis. Les fragments du Souverain refirent surface et donnèrent naissance à de nouvelles divinités, qui n’attendent que notre vénération pour s’unir à nouveau et mener le monde vers un nouvel âge d’or sacré.


Il tenait ce qu'il cherchait. Il se mit à parcourir les pages avec empressement.

“Vous avez fait tout ça pour un simple bouquin ?”

“C’est plus qu’un simple bouquin.” répondit-il sans détourner les yeux du grimoire. “Il est possible que…”

Sa voix s’éteignit.

Occupant toute une page jaunie, un dessin à l'encre noire représentait la dague aux deux dragons. Un texte accompagnait l'illustration.

La Dent de l'Abîme est le symbole du pacte formé lorsque une âme en perdition, piégée dans les limbes entre la vie et la mort, en appelle à la grâce de la Dame Noire et lui soumet son existence.
La Dent représente la main de notre Dame, tendue vers le monde matériel pour recevoir nos humbles offrandes. Lorsqu’une vie est achevée par sa morsure, l’âme du sacrifié est présentée à la Dame comme tribut.
En échange, l’existence du pactisé se voit accorder un sursis. La Dame étend sa volonté pour le préserver de la mort, la maladie et les basses entraves terrestres.
Aussi longtemps que le pactisé souhaitera prolonger son sursis, il devra persister dans ses offrandes à la glorieuse Dame.
Seul le sang peut acheter le sang.


“J’ai du mal à le croire.” reprit son compagnon. “Un mage aussi puissant que vous, prenant tant de risques pour un vieux grimoire poussiéreux. Cet objet n’est même pas magique.”

Sethann, encore secoué par ce qu’il venait de découvrir, tourna la tête vers son interlocuteur.
L’homme se tenait près de la porte. Il n’avait pas fait un pas depuis qu’ils étaient tous deux entrés dans cette salle. Il observait le mage d’un regard inquisiteur.

Sethann était paralysé. Une terrible suspicion était née en lui, mais bien trop tard.
L’homme frappa trois coups sur le battant de la porte, qui s’ouvrit pour laisser entrer quatre soldats armés. Il encerclèrent le mage impuissant.

“Attendez !” s’écria-t-il, pris de panique. “Vous ne savez pas ce que contiennent ces documents que vous avez ramenés. Les mensonges sur lesquels votre civilisation est bâtie !”

“Saisissez-vous de lui.” ordonna l’homme.

“A vos ordres, capitaine !” répondit un des soldats.

Ils s’avancèrent et s’emparèrent de Sethann qui ne put opposer aucune résistance.

“Regardez ces écrits ! Consultez-les ! Voyez les secrets que l’empereur veut garder cachés !” insista la mage à l’adresse du capitaine.

“Qu’êtes-vous réellement venu faire ici ?”

Il soutint le regard de l’homme inflexible. “Découvrir la vérité.”

“A quel sujet ?”

“Au sujet de l’empereur et ses noirs desseins. L’abomination qui soutient son règne !”

Le capitaine émit un bref grognement.
“Vous pourrez exposer vos théories aux inquisiteurs. Emmenez-le.”

Un des gardes asséna un coup à l’arrière du crâne du mage, qui fut réduit au silence et se laissa entraîner en direction des cellules.

Le capitaine Bramt Maekir Xian resta un instant seul dans la pièce, et posa une main sur l’ouvrage poussiéreux.

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Pour une fois, la brume s'était dissipée, et le crépuscule embrasait le ciel de la capitale.
Dans la grande avenue de la Haute Cité qui menait à la la citadelle se mouvait une impressionnante procession. Des silhouettes en robes de jais et d'écarlate entouraient un homme enchaîné et aux yeux bandés.
Quatre inquisiteurs tenaient des chaînes reliées au collier de métal dont était muni leur prisonnier. D’autres se tenaient tout autour, brandissant de longues et fines hallebardes d'argent. Dans la lueur orangée du soleil couchant, ces armes semblaient couronnées de flammes dansantes, et l'assemblée était pareille à une parade de spectres en chemin vers quelque contrée ténébreuse.

Avec un éclair cristallin, une fiole pleine d'un liquide bouillonnant décrivit une courbe au dessus des pavés et se brisa en plein centre de la procession. Un épais nuage nauséabond se propagea et engouffra les inquisiteurs, dont les plus proches de l'épicentre furent pris de violentes convulsions avant de s’effondrer au sol, secoués de spasmes.
Ceux qui eurent le réflexe de retenir leur souffle se frayèrent un chemin au coeur du nuage, enjambant leurs confrères impuissants, et formèrent un cercle protecteur autour de leur prisonnier.

Une silhouette vêtue d’une ample robe, au visage dissimulé, se dirigeait vers eux, une longue faucille à la main. Un inquisiteur se fendit vers l’attaquant, qui plongea aisément sous l’arme à l’allonge inutile et taillada son adversaire avec une rafale de coups sanglants. Les inquisiteurs engagèrent le combat, mais dans la faible visibilité leurs hallebardes se voyaient aisément parées et contrées par leur assaillant, vif et mortel. La lame courbée décrivait des arcs meurtriers, comme si l’atmosphère elle-même s’animait contre les combattants impériaux.
Deux inquisiteurs s'effondrèrent, des ruisseaux de sang cascadant sur leurs tenues cérémonielles. La faucille trancha les chaînes qui retenaient le prisonnier, fracturant l’acier comme du verre.
L’homme libéré se débarrassa de son bandeau aveuglant, saisit la hallebarde du garde le plus proche et en retourna la hampe contre son propriétaire d’un coup qui l’envoya au tapis.
Son sauveur accrocha une autre attaque à l’aide de sa serpe et décocha un coup de coude fracassant au visage du dernier inquisiteur encore debout.

Tout ceci n’avait duré qu’une courte minute, et lorsque le nuage se dissipa au milieu de la grande avenue, les agents de la citadelle se relevèrent péniblement pour découvrir les entraves abandonnées et leur prisonnier disparu.

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Sethann et Cahaya couraient à perdre haleine dans le dédale de ruelles le plus sombre qu'ils avaient pu trouver. De tous côtés leur parvenaient les sons de la poursuite, les injections autoritaires des inquisiteurs comme les manœuvres coordonnées de la brigade arcanique.

Alors qu'ils s'interrompirent un instant, sentant l'étau se resserrer inexorablement, deux bras puissants surgirent de l’ombre pour les saisir et les attirer dans une bâtisse abandonnée.

Cahaya écarquilla les yeux et leva sa faucille dans un geste défensif, tandis que Sethann se plaçait entre elle et l'homme qui leur faisait face.

La capitaine Bramt Maekir Xian se retourna, sortit dans la ruelle et lança :
"Déployez vous ! Je couvre cette zone !"

Après un acquiescement lointain et les pas des soldats s'éloignant, Xian revint dans la pièce et referma la porte de la bâtisse derrière lui.

"Vous avez finalement réfléchi à mes paroles." lui dit le mage.

"J'ai fait bien davantage." répondit Xian d'un ton sombre. "Vous n'avez fait qu'alimenter mes doutes. J'ai choisi de vous croire, étranger. Je ne supporte pas l'idée d'être la seule âme de cette satanée ville qui trouve que quelque chose ne tourne pas rond dans l'Empire."

"Vous allez donc nous aider ?" demanda Cahaya.

"N'exagérons rien." répondit le soldat. "Je reste un officier militaire, et de mes actes dépendent non seulement ma vie mais aussi celle de mes hommes. Je ne vais pas me rebeller sur un coup de tête. Si vous avez été sincère tout à l’heure, mage, alors faites ce que vous êtes venu faire. Découvrez la vérité."

Xian se défit d'un lourd sac qu'il déposa aux pieds du mage. On en voyait jaillir des extrémités de rouleaux de parchemin.

"Je vais disperser les patrouilles assez longtemps pour vous permettre de filer. Ne perdez pas de temps dans les parages."

Puis il sortit. Les deux compagnons l'entendirent aboyer quelques ordres à ses hommes.

Au bout de quelques instants, Sethann se détendit. Cahaya poussa un soupir de soulagement.

“Tu as été parfaite. Merci.” Son regard se posa sur la menaçante faucille que tenait sa partenaire. “Où as-tu appris à te battre comme ça ?”

Cahaya lui lança un regard furieux. “Pas toi aussi !”

Le mage fut prit au dépourvu. “Qu’est-ce que j’ai dit ?”

Elle traça du doigt la courbe de la lame.
“La plupart des gens pensent que les thaumaturges ne font que rester en arrière et attendre la fin de la bataille pour traiter les blessés.” dit-elle avec détachement. Elle fit tournoyer avec dextérité l’arme entre ses doigts. “En vérité, nous sommes tout aussi doués pour trancher dans le vif que pour recoller les morceaux. Et certains sont même plus doués pour cela.”

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Le capitaine Xian se tenait au milieu de l'avenue où venait de se dérouler le carnage. Ses hommes finissaient de ratisser le quartier, mais ils ne trouveraient rien. Trois inquisiteurs gisaient morts, quatre autres étaient entre les mains des thaumaturges. Tous étaient furieux et honteux d'avoir subi un échec aussi humiliant.

Xian maudit silencieusement le mage et sa partenaire. Après cela, ses supérieurs allaient mettre la cité sans dessus-dessous, et sa vie deviendrait nettement plus compliquée.

Cependant, il ne ressentait aucune sympathie pour les inquisiteurs. Il ne voyait en eux que des brutes assoiffées de torture et de meurtre. Il était bien placé pour savoir que la cité regorgeait de criminels et d'anarchistes qui ne désiraient rien de plus que semer le chaos, et que seule une force militaire puissante et sans pitié pouvait empêcher la capitale de sombrer.

Alors pourquoi ces doutes l'assaillaient-t-ils constamment ? Et la venue du mage n'avait fait qu'envenimer la situation.
Jurant silencieusement, il se détourna du charnier et repris le chemin de la caserne lorsqu'une voix l'interpella.

"Un instant, capitaine."

Xian reconnut instantanément cette voix grave et puissante, comme provenant de la terre elle-même.
Il se retourna et fit face à un colosse revêtu d'une armure de métal doré, aux contours menaçants, partiellement recouverte de voiles écarlates, et coiffé d'un heaume démoniaque. Il dominait tous les hommes présents par sa taille monstrueuse et sa masse prodigieuse. On s'attendait à sentir le sol trembler à chacun de ses pas.

Le capitaine inclina la tête.
"Général Ryleon."

"On rapporte que le prisonnier était retenu dans votre caserne, avant son transfert."

"C'est exact."

"Que savez-vous sur lui ?"

Xian jura intérieurement. Il avait croisé le général une paire de fois auparavant, et l'homme inspirait une respect (mélé de crainte) universel. Le capitaine le constatait à présent, mais ne pouvait en expliquer la raison. Il y avait plus chez le colosse qu'une simple intimidation physique.
Il n'accueillait pas avec joie la perspective de lui cacher des informations aussi vitales.

"Il s'agit d'un mage venu d'outre-mer. J'ignore la raison de sa venue. Il a été capturé alors qu'il tentait de s'infiltrer dans la caserne."

"Pourquoi ? Que cherchait-il ?"

"Je l'ignore, général."

Ryleon resta un instant immobile, son expression dissimulée par son heaume. Xian sentit un frisson lui parcourir l'échine.

"Qu'en est-il de son complice ?"

"Aucun de mes hommes ne l'a aperçu."

"Et ces deux fugitifs vous ont totalement échappés, à seulement quelques pas de votre quartier général ?"

Le capitaine se raidit.
"La majorité de mes hommes se trouve à l'autre bout de la Haute Cité, à mener une opération---"

Le général fit un pas en avant. Son ombre recouvrit entièrement Xian.
"Je ne suis pas intéressé par vos excuses, capitaine Xian."

Le capitaine se tut, le regard fixe.

"Vous êtes responsable de la garde de la Haute Cité." reprit Ryleon. "Ne m'obligez pas à intervenir personnellement dans votre juridiction."

Le colosse se détourna et s'éloigna à pas pesants. Xian s'autorisa à respirer, et essuya la sueur qui perlait sur son front.

Maudit soit ce mage.

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Sethann faisait les cent pas, envoyant valser des monticules de papier à chaque foulée et brisant les vagues de fumée que Noster émettait depuis son fauteuil. Cahaya promenait son regard entre le vieil archiviste, plongé dans l’ouvrage antique, et le mage.

"Peut-être pourrais-tu t'asseoir ?" suggéra-t-elle.

“Qu’en pensez vous, Noster ?” demanda impatiemment Sethann.

Ce dernier referma le livre et s’affala sur son siège, les yeux perdus dans le vague.

“Tout ceci dépasse l’imagination. De telles abominations, commises juste sous notre nez ! De telles révélations pourraient bien renverser le pouvoir impérial.”

“Alors il n’y a aucun doute possible ? Vous en arrivez à la même conclusion que moi ?”

Noster regarda le mage en face. La curiosité naturelle qui animait ses traits avait disparu, et il paraissait avoir cent ans.

“Je crois avoir deviné ton raisonnement, mon garçon, mais je ne suis pas certain de pouvoir accepter une telle possibilité. Même à la lumière de tes récentes découvertes.”

“Pardonnez-moi,” intervint Cahaya, “mais de quoi parlez-vous exactement ?”

Sethann leur tourna le dos et plongea son regard dans les ténèbres qui s’étendaient entre les bibliothèques.

“L’empereur et le père Legima Drast sont en vie depuis plusieurs siècles, cela au moins est une certitude. Je n’y avais jamais accordé grande attention, car une telle longévité n’est pas inimaginable pour les plus puissants manipulateurs d’Anima, comme Silmar. Moi-même, je suis presque centenaire. Mais si la longue vie de l’empereur et de son acolyte étaient le résultat de quelque chose de plus obscur ?”

Un souffle glacial sembla traverser la pièce.

“Si leur immortalité était entretenue par des sacrifices humains ?” poursuivit le mage. “Seul le sang peut acheter le sang.”

Un silence pesant s’installa. Cahaya l’observait avec une expression effrayée.

“Ce qui ferait de cette pauvre jeune fille, arrivée à l’Académie en pleine détresse, une victime parvenue à s’enfuir.” conclut Sethann.

“Si nous décidons d’admettre tout cela,” déclara Noster, “il serait logique de penser que l’empereur va tout faire pour retrouver cette fille et la capturer.”

Cahaya se leva d’un bond.
“Dans ce cas, l’Académie serait en grand danger !”

“Je le crains.” reconnut le mage.

“Dans ce cas, nous devons partir. Tous ensemble. Nous t’accompagnerons à l’Académie !” s’exclama la thaumaturge.

Le mage soupira. Une expression de peine et de fatigue se peignit sur ses traits.
“Je ne peux pas rentrer maintenant. Je ne vous ai pas dit toute la vérité sur la raison de ma présence ici.”

Noster fronça les sourcils, et Cahaya regarda son compagnon avec appréhension.

“Depuis longtemps, Silmar sentait un grand mal se déployer ici, à Sostine. Il était cependant dans l’incapacité d’agir directement, son attention presque entièrement dédiée à contenir une menace similaire au sein de l’Académie. Avec l’arrivée de la jeune réfugiée, il a pressenti que les évènements allaient s’accélérer, et qu’une action de notre part devenait inévitable. Alors qu’il mène le combat là-bas, il m’a envoyé ici pour porter un coup décisif à notre ennemi.”

“Votre ennemi ?” murmura Cahaya. “L’empereur ?”

“L’empereur n’est qu’un pantin.” répondit le sorcier avec gravité. “La véritable menace se tient dissimulée dans son ombre, et manipule le destin de l’Empire depuis déjà bien longtemps. Je veux parler de la Dame d’Au-Delà, la Dame Noire.”

“Et par quel moyen comptes tu attaquer une telle créature ?” lui demanda Noster.

“Je ne le peux pas.” Sethann leur tourna le dos, perdant son regard dans l’obscurité. “J’ai l’intention d’éliminer le maillon faible de cette religion malfaisante. L’homme qui possède toutes les réponses.”

Il se retourna et une lueur de détermination brûlait au fond de ses yeux. D’un geste, il désigna l’épais grimoire. “Le chef d’orchestre de cette obscure symphonie. Legima Drast.”
Chapitre 5 - Chaos by Vajuras
La contrée ténébreuse s'étendait à perte de vue. Des bourrasques soulevaient des nuages de poussière noire qui tourbillonnaient au-dessus du sol rocailleux.
La jeune fille errait dans ce paysage dévasté, forme solitaire évoluant sous un ciel sombre et ponctué d'éclairs menaçants et silencieux.
Sa peau nue était offerte au vent mordant, son corps agité de frissons, pourtant elle ne ressentait ni chaleur ni fraîcheur.

Il lui semblait avoir marché des heures, des jours durant. Ses muscles étaient perclus de douleur, mais aucune respiration n'emplissait ses poumons.
Elle progressait sans but, à peine consciente de son calvaire. Elle ne voyait pas les tourbillons de poussière, ni le ciel strié d'éclairs, ni même le sol qu'elle foulait.
Elle ne voyait que les ombres qui l'entouraient, l'accompagnaient, la guidaient.
Elles dansaient autour de la jeune fille, tantôt l'encourageant, tantôt se moquant de sa faiblesse.
Les ombres était dotées de silhouettes vaguement humaines, leurs contours suggérant de troubles parodies d'hommes et de femmes.

D'aussi loin qu'elle puisse se souvenir, la jeune fille avait toujours connu les ombres. Elle n'avait jamais cessé d'arpenter la contrée ténébreuse, et les rires grinçants de ses noirs compagnons ne l'avaient jamais quitté.

Le précipice, en revanche, elle contemplait pour la première fois.

Un immense cratère s'enfonçait devant elle, pourvu sur sa profondeur de terrasses concentriques creusées à même ses flancs. Au fond de l'abîme brillait une lueur bleutée. A la vue de cette lumière, les frissons qui agitaient la jeune fille redoublèrent, et elle connut le froid comme si elle le ressentait pour la première fois.
Ricanantes et grimaçantes, les ombres se réunirent autour d'elle et la poussèrent vers le bord du précipice.
Elle tenta de résister, se débattit et cria, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Les ombres étaient trop nombreuses, trop fortes.
Après ce qui lui sembla durer une éternité, elle perdit pied et tomba. La lueur bleue grandit jusqu'à emplir sa vision, et le froid s'intensifia jusqu'à ce que ses yeux se retrouvent pris dans la glace, incapables de se détourner ou se fermer.

Elle hurla lorsque la lueur consuma son corps et transperça son esprit.

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Aliza se réveilla en sursaut.

Elle était seule dans sa chambre, en plein cœur des quartiers des apprentis, dans la Tour de l'Académie.
Il lui sembla que ses tympans résonnaient toujours de son cri. Cela faisait-il partie du cauchemar ?

Elle écarta les draps trempés de sueur. Depuis son arrivée à l'Académie, aucune nuit paisible ne lui avait été accordée. Les cauchemars soumettaient son esprit comme son corps à de violentes tensions.
De jour en jour, sa mémoire lui revenait par fragments. Et plus elle retrouvait de souvenirs, plus son appréhension concernant son passé grandissait. Chaque matin, lorsqu'elle émergeait de la contrée ténébreuse, l'horreur qui avait marqué sa vie se révélait un peu plus.

Elle se leva et s'étira, soulageant ses muscles endoloris. Elle s'approcha d'une bassine posée non loin et contempla un instant son reflet sur la surface de l'eau.
Son visage lui rendit son regard, ce visage à la peau grise et aux yeux rouges qu'elle reconnaissait comme le sien. Elle se dit qu’elle avait bien plus en commun avec les ombres de ses rêves qu’avec les personnes qu’elle côtoyait dans le monde éveillé.

Elle avait de l’affection pour Prasine, mais elle ne pouvait s’empêcher de haïr son regard. Elle la regardait toujours avec pitié, voyant en elle une victime, une faible jeune fille.
Elle détestait aussi les regards de Céladon et des autres maîtres, qui semblaient ne rien voir d’autre en elle qu’une curiosité, une étrange difformité à étudier.
Seul Relius la regardait différemment. Son regard était le seul qui lui était cher. Il demeurait, une fois hors de la contrée ténébreuse, le seul occupant de ses songes.

Elle fit une rapide toilette, enfila une fine chemise de nuit et sortit de la pièce sans un bruit.
Le couloir, bordé d'un côté par les portes des chambres et de l'autre par des arches donnant sur l'extérieur, était désert.
Il était encore tôt. La cité dormait, et une douce onde bleutée annonçait l'aube proche. Les rues étaient plongées dans l'ombre et rien ne bougeait.
Loin au sud, au-delà de l'horizon, se trouvait la ville côtière de Tiga Belas, l'océan, puis la cité de Sostine, capitale de l'Empire Sinnei.
Cette ville se trouvait bien au-delà du champ de vision d'Aliza, pourtant il lui semblait pouvoir distinguer au loin une immense masse noire, battant comme un cœur et secouant le monde de ses pulsations. Elle ressentait ce battement au plus profond de son âme, et le souvenir de la contrée ténébreuse lui revint. Elle frissonna, une sensation cette fois bien réelle, et se détourna pour regagner sa chambre.

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Prasine et Céladon rejoignirent la grande salle où le groupe se réunissait habituellement autour d'Angevin. Le maître n'était visiblement pas encore présent. A leur entrée, Aliza et Relius interrompirent une discussion qu'ils tenaient à voix basse.
Prasine se dirigea vers la jeune fille et, avec un discret clin d'oeil à l'attention de Relius, l'attira à l'écart.

"Je suis heureuse de voir que tu sembles plus épanouie."

Aliza lui accorda un petit sourire.
"Je vous suis reconnaissante de m'avoir accueillie."

"Excuse-moi d'être si directe," reprit Prasine, "mais je tenais à te demander si tu te rappelle de quelque chose."

Aliza secoua la tête.
"Je suis désolée, ma mémoire est toujours confuse. Tout ce que je sais, c'est que j'ai vécu quelque chose de terrifiant avant d'arriver ici, à l'Académie. Je... j'ai encore peur de me souvenir."

Prasine soupira.
"Pardonne moi de te demander cela. C'est juste que je m'inquiète pour Sethann. Depuis son départ, je n'ai pas pu me défaire de l'impression qu'il court un grand danger."

Aliza serra la main de la sorcière dans les siennes.
"Je te promets qu'aussitôt que j'en saurai davantage, je te dirai tout. Et maître Sethann est fort et sage, j'ai confiance en lui."

Elles partagèrent un sourire avant qu'Angevin ne fasse son entrée dans la salle.

"Merci de vous être réunis si tôt." débuta le maître d'un ton approbateur. "Nous avons découvert une opportunité de porter un grand coup au Conclave, si nous agissons avec célérité."

Ceci capta l'attention immédiate du groupe.

"L'administrateur du Conclave que vous avez capturé à fini par parler. Il nous a révélé que son organisation préparait une attaque de grande envergure contre la Tour. Un message contenant les détails de cette opération doit être remis à une assemblée de chefs du Conclave aujourd'hui même, dans une taverne du quartier sud. Je veux que vous assistiez à cette réunion et que vous interceptiez ce message."

Prasine et Céladon se regardèrent.
"Pourquoi ont-ils choisi un lieu publique pour une telle assemblée ?" demanda le jeune sorcier. "Pourquoi ne pas avoir prévu cela dans une planque secrète du Conclave ?"

Angevin croisa ses mains derrière son dos.
"Vos récents exploits semblent avoir fait beaucoup de bruit au sein de leur organisation. D'une part, ils savent que nous avons les moyens de dénicher nombre de leurs repaires supposés secrets. Et d'autre part, ils supposent probablement que nous hésiterons à faire appel à des moyens destructeurs dans un lieu publique. Et cette supposition est parfaitement exacte, bien entendu."

"Ce qui signifie qu'ils s'attendent à une intervention de notre part." en déduisit Prasine.

"Il serait imprudent de croire le contraire, en effet." affirma Angevin. "Je suis conscient du danger que représente cette mission, mais je suis convaincu que vous êtes préparés à la mener à bien."

"Je le crois aussi." déclara Céladon. "Nous ne vous décevrons pas, maître."

Les quatre jeunes personnes n'affichaient pas le moindre signe d'hésitation ou d'appréhension.

"Excellent." Dans le regard du maître brillait une détermination qui répondait à celle de ses étudiants. "Alors, au travail. Le destin de la Tour sera peut-être joué aujourd'hui."

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Le quartier sud de la cité de l'Académie était un dédale d'échoppes d'artisans et d'auberges plus ou moins confortables, sujet à une constante activité mercantile à toute heure de la journée. Les ateliers de cordonniers, les tanneurs et les tailleurs bordaient des rues bondées qui serpentaient du pied de la Tour jusqu'aux murailles de la ville. Il s'agissait également de la partie de la cité où l'on croisait le moins de mages et d'artefacts arcaniques, tout l'opposé du grand bazar du quartier nord dont l’atmosphère était presque saturée de magie.

En plein cœur de cette ruche humaine se trouvait la taverne du vieux Jeff. L'endroit était vaste et bien tenu, et représentait un point de chute populaire pour les habitants les plus modestes du quartier. La taverne portait un autre nom à l’origine mais celui-ci était tombé dans l'oubli, et on la désignait à présent du nom de son illustre propriétaire, un noble déchu originaire de l'Empire.

Le vieux Jeff savait reconnaître les fauteurs de trouble. On ne passait pas d'une jeunesse de petit nobliau impérial à une vie de solide briscard aigri sans avoir croisé une belle brochette d'individus louches. Et de tels individus, Jeff en avait vu passer plus d'un dans son établissement. En tout cas, l'homme possédait une certaine capacité a ressentir les ennuis lorsqu'ils pointaient le bout de leur nez. Et cela, il le ressentait très certainement à présent.
La taverne était bondée ce jour là. Du coin de l’œil, tout en récurant vigoureusement son comptoir, il observait un groupe atypique attablé dans un coin sombre, à l'opposé de la cheminée. Il fit un petit signe à l'un de ses employés posté près de l'entrée, une brute aux larges épaules portant un gourdin à la ceinture. Les ennuis viendraient de là, et il allait s'assurer qu'il était prêt à les accueillir.

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Attablés dans ce coin sombre, trois individus conversaient à voix basse tout en jetant des coups d’œil nerveux aux tables voisines.

"Pas de doute, ça doit être eux là-bas." disait l'un d'eux en observant un autre groupe deux tables plus loin. "Les cheveux gris et un bandeau sur l’œil, et le type à côté maigre comme un squelette. Ça ne peut être qu'eux."

"Très bien." répondit un jeune homme portant une robe de voyageur grise dépourvue d'ornements.

Le groupe en question se trouvait dans son dos, et il ne fit aucun mouvement pour se retourner. Il inclina légèrement la tête en direction du coin ombragé, et une forme obscure sembla se détacher du mur et glisser discrètement en direction du groupe désigné.

"A présent, il ne nous reste plus qu'à attendre l'arrivée du messager."

"Céladon, je crois que le tenancier nous surveille. Il n'arrête pas de regarder par ici, en tout cas." reprit son interlocuteur.

Prasine, écartant quelques mèches flamboyantes dépassant de sa capuche, jura silencieusement. "Cet endroit est infesté de gens peu recommandables, et c'est nous qui l'inquiétons ? Aurait-il remarqué Aliza ?"

Relius leva une chope à ses lèvres avant de répondre. "Il ne l'a pas vue bouger. Son regard est resté sur nous."

Céladon se mordilla la lèvre. "Restez concentrés. Relius, tu surveilles le tenancier. On ne peut pas se permettre qu'il nous fasse remarquer. Prasine, tu continues d'observer les membres du Conclave." Il porta la main à son menton, songeur.

"Comment allons-nous identifier le messager dans toute cette activité ?" demanda Prasine.

"On s'en tient au plan." déclara Céladon. "Tant qu'Aliza ne se fait pas repérer, on attend son signal. Tout repose sur elle."

Prasine se renversa sur sa chaise et croisa les bras. Une étrange impression planait dans son esprit depuis qu'ils étaient entrés dans cette taverne. Pourtant, nul n'avait semblé leur prêter attention jusqu'à présent, et un rapide coup d’œil en direction du comptoir révéla que le tenancier était occupé à l'autre bout.
Elle se força à se détendre. Les membres du Conclave étaient au nombre de quatre, et deux d'entre eux correspondaient à la description que le prisonnier avait fourni à maître Angevin. Celui pourvu du bandeau sur l’œil était un ancien bandit de grand chemin, craint et respecté, qui s'était installé à l'Académie et avait rapidement atteint une position d'autorité au sein de l'organisation criminelle. L'autre, qui ressemblait à un cadavre décharné, était un mage renégat, un ancien apprenti de la Tour qui s'était retourné contre ses maîtres.

Prasine tenta de repérer Aliza, mais l'illusion dont elle usait était trop efficace. Elle avait peur pour la jeune fille. Son rôle dans cette mission présentait des risques considérables, et leurs adversaires étaient des tueurs sans scrupules. Elle avait le désagréable sentiment que ces hommes n'hésiteraient pas à déclencher un massacre dans cet endroit si jamais ils se sentaient menacés.

Que pouvait donc bien chercher le Conclave ? Quel était leur objectif final ?
Seraient-ils prêts à sacrifier la prospérité de toute la cité au nom de ce but, quel qu'il soit ?
A ces pensées, elle sentit une sourde colère monter en elle. Les paroles de maître Angevin lui revinrent, du jour ou leur groupe fut officiellement assemblé.

"Les membres du Conclave sont des meurtriers, des bandits et des pillards qui ont juré allégeance à la Sentinelle, leur mystérieux leader. Nous savons très peu de choses à propos de la Sentinelle, mais il s'oppose depuis longtemps au règne de Silmar sur la cité, et ne souhaite rien d'autre que la chute de la Tour et l'anéantissement de tout ce que nous avons accompli ici. Silmar dépense constamment une grande partie de son pouvoir pour tenir l'influence de cet être à l'écart, mais certains esprits dotés de peu de volonté se plient néanmoins à sa domination. Ainsi, le Conclave grandit en dehors de ces murs et complote notre perte à tous. Aujourd'hui, Silmar a pris la décision de passer à l'offensive contre ses agents cachés dans la cité, et m'a confié la responsabilité de réunir une équipe d'adeptes capables de mener à bien ce combat. Je vous ai ainsi choisi. Acceptez-vous cette lourde responsabilité ?"

Bien entendu, aucun d'entre eux n'avait émis de réserves à l'époque. Au contraire, tous se sentaient investis de la confiance que Silmar et Angevin plaçaient en eux. Après tout, beaucoup d'adeptes de l'Académie ne connaissaient jamais de destin plus palpitant que de passer leur vie au sein de la Tour, dédiés à une recherche de connaissance sans fin.
Prasine ne supportait pas une telle idée. Elle ne rêvait que de prouver sa valeur à ses maîtres, et partir un jour à l'aventure aux côtés de ses amis et parcourir le monde entier pour découvrir ses secrets. Et si, pour y parvenir, elle devait écraser quelques malfrats qui se tenaient sur son chemin, c'est avec joie qu'elle l'accomplirait.

Un mouvement près de la table du Conclave la tira de ses rêveries. Un homme boiteux, appuyé sur une longue béquille et au visage traversé d'une longue cicatrice, se dirigeait vers les bandits.
Prasine se redressa, prête à donner l'alerte à ses compagnons. Mais l'homme passa près de la table sans s'arrêter et se dirigea vers le comptoir, sur lequel il se pencha avant d'être chaleureusement salué par le vieux Jeff.

Fausse alerte. La jeune sorcière laissa échapper un soupir de soulagement et promena son regard aux alentours.

Un frisson lui parcourut l'échine. Un homme attablé non loin, dans l'autre direction, venait de détourner les yeux une fraction de seconde après avoir croisé les siens.
Elle retint son souffle un instant. De quoi pouvaient bien parler ces hommes ? Leur conversation ne semblait-elle pas forcée ? Depuis combien de temps l'observait-il ?
Un éclat lumineux attira son regard. Une silhouette svelte dissimulée sous un grand manteau traversait la salle. Au creux d'un des plis du manteau, Prasine distingua le reflet métallique d'une lame d'acier.

La jeune femme saisit le bras de Céladon sous la table et lui pressa la main. Son expression alarmée alerta immédiatement son compagnon.

Trois personnes se présentèrent à l'entrée de la taverne et refermèrent la porte derrière eux. Leurs expressions étaient malsaines, et leurs regards braqués sur les trois adeptes.
Soudain, le vieux Jeff cria quelque chose à son employé qui tira son gourdin. Le tenancier lui-même retira ce qui semblait être une vieille rapière de derrière le comptoir.

Les membres du Conclave se levèrent et le borgne retourna d'un geste toute la table, qui se retrouva propulsée contre le mur voisin. Un cri retentit et Aliza apparut, projetée à terre par l'impact.
Simultanément, presque toutes les personnes présentes dans le bâtiment tournèrent leur attention sur les jeunes sorciers. La plupart dégainèrent des armes et convergèrent vers le coin où se trouvaient leurs cibles.

Toute la taverne se retrouva plongée dans la confusion.
Céladon et Relius se levèrent à leur tour et Prasine les imita, une Arcane se formant par réflexe dans son esprit. Elle vit l'homme borgne tirer un sabre de sa ceinture et porter un coup d'estoc à Aliza, toujours au sol.
La rage l'emplit et elle rassembla son Anima. L'Arcane commençait à prendre vie lorsque une violente secousse détourna son attention et brisa sa concentration. Le sort avorté s'effondra en elle, et ce fut comme si une explosion retentit dans son crâne. Elle tituba et mit un instant à remarquer la garde du poignard planté dans son épaule gauche.
Alors que la douleur submergeait ses sens comme une vague inarrêtable, elle vit la silhouette à l'ample manteau, une femme à l'expression cruelle, qui s'approchait d'elle munie de deux autres couteaux. La femme se fendit d'un rictus et leva un bras pour lancer un nouveau projectile, et Prasine se retrouva comme paralysée.
Un choc violent retentit, et la femme s'effondra sans vie. L'homme à la cicatrice avait surgi pour la terrasser d'un coup de sa solide béquille. Prasine le vit se tourner vers un autre adversaire et brandir à nouveau son arme de fortune. Elle remarqua également que le tenancier était lui aussi au cœur de la mêlée, taillant de tous côtés à l'aide de sa rapière. Elle chercha ses amis du regard, mais ne put les repérer dans le chaos qui avait conquis l'endroit.
Deux autres assaillants s'approchaient d'elle, maniant des épées courtes. Prasine tenta de conjurer une autre Arcane ; sa tête semblait prête à exploser. Elle produisit le premier sort qui lui vint, et y déversa toute l'Anima qu'elle put accumuler. L'effort fut si douloureux qu'elle en perdit l'équilibre et que sa vision se brouilla, et elle s'effondra au sol alors qu'une déflagration retentissait et qu'une vague de chaleur passait au-dessus d'elle. Des cris d'agonie retentirent parmi les chocs métalliques des armes et les impacts des corps qui s'écroulaient sur le plancher de la taverne.
Elle se soutint d'une main posée au sol, au milieu d'une flaque écarlate grandissante. Son bras gauche pendait inutilement à son flanc, ruisselant de sang.
Elle devait arrêter le saignement à tout prix. Si elle perdait connaissance ici, elle serait une proie facile pour les assassins du Conclave.
Elle serra les dents et agrippa la poignée de la dague enfoncée dans son épaule. Avec un cri, elle arracha l'arme. La douleur explosa, et elle sentit sa conscience la quitter.

Désespérément, elle rassembla tout l'Anima qu'elle était capable d'atteindre. L’agonie qui emplit son esprit contribua à la maintenir éveillée, et elle conjura une Arcane qui se présenta spontanément dans ses pensées. Il s'agissait d'une structure étrange et complexe, et la jeune sorcière l'infusa de toute l'énergie à sa disposition.

Le feu prit vie en elle.

Elle se retrouva traversée d'une souffrance comme elle n'en avait jamais connu, au-delà de toute imagination. Sa vision s'emplit d'une lumière crépusculaire, et elle sentit toutes les fibres de son être, toutes les cellules de son corps s'embraser.

Elle se releva d'un bond. Le monde était plongé dans l'ombre, et elle se retrouvait incapable de distinguer précisément l'intérieur de la taverne. En revanche, elle voyait clairement les assaillants qui l'encerclaient, lui apparaissant comme des silhouettes de flammes pourpres.
Les quatre hommes arboraient des expressions allant de la surprise à la frayeur. Deux d'entre eux brandissaient des massues, et un autre tenait une arbalète pointée sur la sorcière.

Prasine fit appel à une Arcane familière, destinée à faire naître une simple flamme. Elle se gorgea d'Anima, et une sensation totalement nouvelle la parcourut.
C'était différent d'une infusion normale. L'agonie emplit son crâne, mais elle l'accepta, l'embrassa et la canalisa en direction de son sort. Elle ressentit un éclair de jouissance lorsque l’énergie la quitta pour prendre forme dans le monde, et les quatre silhouettes qui l'entouraient s’éparpillèrent comme poussière balayée par le vent.

Lorsqu'elle revint à elle, les sons des combats étaient devenus lointains.

La taverne était entièrement dévastée. Les tables et les chaises avaient été réduits en miettes, et les murs autour d'elle avaient disparu. Elle se tenait au centre d'un petit cratère donnant sur la rue déserte. Aux alentours, de nombreux bâtiments s'étaient partiellement effondrés et des flammèches vivotaient un peu partout. De nombreux cadavres jonchaient le sol, mais de ses quatre derniers assaillants ne subsistait plus aucune trace.

Une douleur sourde martelait encore son crâne, mais la blessure sur son épaule gauche semblait avoir été cautérisée. A travers ses vêtements en lambeaux ensanglantés, elle pouvait distinguer avec révulsion la chair carbonisée autour de la plaie, et elle souffrait encore beaucoup, mais le sang ne coulait plus.
A pas hésitants, Prasine s'éloigna de l'épicentre de la destruction et regarda autour d'elle. Il n'y avait nulle trace de ses amis.

Elle tâcha de reprendre ses esprits et de considérer la situation. Elle pouvait entendre des gens qui luttaient tout autour d'elle, dans les rues avoisinantes. Que cela signifiait-il ? Les habitants de l'Académie avaient-ils pris les armes contre le Conclave ?
Elle devait absolument retrouver Céladon, Relius, et Aliza...
Elle avait vu Aliza se faire attaquer par l'homme borgne. Elle avait vu le sabre la transpercer...
La détermination chassa sa lassitude. Elle n'abandonnerait pas ses amis ! Jamais !

Elle commença à se diriger vers la bataille qui lui semblait la plus proche lorsque des pas retentirent sur les pavés derrière elle. Elle pivota pour découvrir le mage renégat du Conclave qui l'observait à quelques dizaines de mètres, un sourire mauvais aux lèvres.

"Ainsi donc," déclara-t-il d'une voix grinçante, "la petite protégée de Sethann manie le Chaos. Très impressionnant. J'espère que tu apprécies ton œuvre."

Un frisson glacial parcourut Prasine. Ses craintes se révélaient fondées. Elle avait perdu le contrôle et s'était laissée aller à permettre à l'Anima du Chaos de canaliser sa forme pure et destructrice. Elle observa les alentours.

Des fissures s'étaient ouvertes dans le sol, serpentant jusqu'aux bâtiments éventrés de chaque côté de la rue dévastée. Des pans entiers de bâtisses avaient été arrachés à leur structure, et des corps inanimés dépassaient de sous les tas de débris.
Elle était responsable de tout cela. Tant de mort... de désolation...

Le mage poursuivit.
"Le maître avait raison à ton sujet. Ton potentiel est bien trop grand pour être gâché à suivre les enseignements des maîtres rétrogrades et timorés de la Tour. Tu peux encore choisir de nous rejoindre. Je me ferais un plaisir de parachever ton éducation !"

Elle pensa à la confiance qui lui avait été accordée par Angevin, Silmar... Sethann...
Comment allait-elle pouvoir leur faire face après tout cela ? Elle avait trahi leur compassion. Et ses amis étaient peut-être morts par sa faute, eux aussi !

Une colère sourde monta en elle. Elle pouvait sentir l'Anima du Chaos tout autour d'elle, ardent et tempétueux, et elle brûlait de le toucher à nouveau, de sentir sa puissance traverser son corps. Elle n'avait plus rien à perdre désormais.

"Vous rejoindre ?"

Elle éclata de rire. Elle voulait montrer à cet ignoble individu que ses paroles n'avaient aucun effet sur elle, mais à ce moment elle ne reconnut pas sa propre voix. Un ton sinistre et terrifiant résonnait dans ses oreilles.

"J'écraserai toute votre misérable clique de meurtriers de mes propres mains !"

S'abandonner à la fureur était si simple, tout lui semblait alors si évident ! Elle n'avait qu'à tendre sa volonté vers le torrent d'énergie bouillante qui cascadait autour d'elle, et elle pouvait anéantir cet homme comme un insecte !

Le mage ne montrait aucun signe d'intimidation, mais son sourire s'élargit.
"Une telle détermination est réellement admirable ! Quel dommage qu'il ne soit pas possible de raisonner avec une personnalité aussi enflammée que la tienne. Le maître m'avait prévenu."

Il agita la main, et l'air autour de Prasine sembla se comprimer. Un froid intense s'insinua dans ses membres, et sa poitrine se retrouva comme emprisonnée, lui coupant le souffle. En un instant, une couche de glace solide se forma sur ses jambes, clouant ses pieds au sol. La glace se répandit et la recouvrit jusqu'au cou, ne laissant que sa tête libre.
La jeune sorcière haleta, cherchant désespérément à emplir ses poumons. Elle sentit ses forces la quitter. Elle tenta de conjurer une Arcane, mais tout son corps lui semblait dépérir de seconde en seconde, la plongeant dans une panique frénétique.

Le mage s'approcha d'elle. Sa maigreur extrême, ses orbites creusées et son sourire carnassier lui donnaient la parfaite apparence d'un squelette. Il posa une main osseuse sur la joue de la jeune femme et elle tenta de hurler, mais aucun son ne sortit de sa gorge paralysée.

"A présent, regarde-moi dans les yeux, sale chienne. Je veux voir la chaleur quitter lentement ta peau..."

Son rictus resta entièrement figé alors que deux éclairs d'acier étincelèrent un instant sous son menton. Une gerbe de sang jaillit sur la couche de glace qui recouvrait Prasine et l'homme s'effondra sans un bruit, révélant Aliza qui se tenait derrière lui, une dague tachée de sang dans chaque main brillant du même éclat que ses yeux écarlates.

Relius apparut et posa une main sur la prison de glace qui englobait la jeune sorcière, et une vibration mystique la traversa. La carapace mortelle se fissura et finit par se briser, laissant sa prisonnière s'écrouler dans les bras de Céladon.

"Les Quatre soient loués, tu es vivante !" s'exclama-t-il.

Les lèvres bleuies, frissonnant de tout son être, Prasine ferma les yeux et parvint à esquisser un sourire.

"Vous êtes sains... et saufs..."

"Cela n'a pas été facile." reconnut Relius. "Nous sommes tombés droit dans un piège."

Prasine regarda ses compagnons tour à tour. Céladon avait reçu une coupure au visage et ses vêtements étaient en lambeaux. Relius avait l'air indemne, mais une profonde détresse teintait son regard. La jeune femme détourna les yeux, ne voulant pas révéler son propre changement à ses amis.
Aliza, quand à elle, était entièrement couverte de sang.
Cette dernière se rendit compte de l'attention que Prasine lui portait.

"Ce n'est pas le mien." dit-elle d'une voix dépourvue d’émotion.

La jeune sorcière retrouvait petit à petit la sensation dans ses membres. La douleur était omniprésente, mais au moins elle ressentait quelque chose. Tout en la tenant dans ses bras, Céladon la baignait d'une Arcane régénératrice dont il avait le secret.

"Nous devons retourner à la Tour au plus vite." dit-il avec détermination. "Prévenir maître Angevin. Il saura quoi faire."

Prasine agrippa le bras de son ami. Le froid s'était réinstallé en elle, provenant cette fois du plus profond de son âme.
…tombés droit dans un piège...
...le maître avait raison...
…le maître...

Une énorme explosion retentit soudain, et la cité toute entière trembla.
Les sons des combats redoublèrent d'intensité.
Au nord, un nuage de poussière constellé de fragments scintillants bleutés s'élevait tout autour de la Tour de l'Académie.
Chapitre 6 - L'empire du péché by Vajuras
La majestueuse place qui s’étendait au pied de la Grande Cathédrale, dans l’ombre de la citadelle toute proche, était noire de monde. Les citoyens de la Haute Cité venaient nombreux pour boire les paroles du Grand Prédicateur Legima Drast, premier acolyte de la Dame d’Au-Delà. Une foule dense attendait patiemment l’ouverture des portes du titanesque monument.

Nul ne prêta attention au deux silhouettes qui s’écartèrent de la grande place pour se rendre dans une ruelle attenante aux jardins de la Cathédrale, eux-mêmes entourés d’un haut mur couronné de pointes de fer.

“Je n’aime pas te laisser y aller toute seule.”

“C’est le meilleur moyen.” répondit Cahaya à son compagnon inquiet. “Laisse moi faire ce dont je suis capable, et concentre toi sur ton propre rôle.”

“Consistant à rester assis et attendre pendant que tu prends tous les risques ?”

“Fais moi confiance. T’ai-je déjà fait faux bond ?”

“Je ne parle pas de cela.”

“Je sais.” Elle attira son visage à elle et l’embrassa tendrement. “Je dois le faire. Pas seulement parce que tu l’as décidé, mais aussi pour moi-même. J’ai passé une grande partie de ma vie à combattre au nom d’un mensonge. Si je peux débarrasser le monde d’un monstre comme Drast, j’aurai au moins racheté certaines de mes fautes.”

Sethann hocha la tête. Ce dont parlait Cahaya ne lui était que trop familier.
Il posa une main sur le mur de pierre, et un tunnel mystique s’y creusa en un court instant. Une haie de buissons apparut à l’autre bout.
Cahaya traversa l’ouverture et se retourna vers son compagnon. Il affichait une détermination stoïque, qu’elle ne l’avait encore jamais vu emprunter en sa présence. Était-ce là le visage du grand mage de l’Académie, surpassé seulement par le légendaire Silmar ? Même s’il tentait de le dissimuler, il avait bien changé depuis les terribles évènements qui l’avaient emporté loin d’elle. A présent, elle n’aspirait qu’à rester à ses côtés et lui apporter la paix qui l’éludait tant.
Et elle le ferait. Il ne lui restait qu’un devoir à accomplir.

“Sois prudente. On se retrouve à l’intérieur.” dit-il avant de s’éloigner en direction de la grande place. Une seconde plus tard, le passage mystique se refermait.

Cahaya jeta un coup d’oeil vers l’intérieur de la cour, cachée derrière l’épaisse haie.
Les jardins de la Cathédrale étaient un immense et magnifique complexe de buissons verdoyants, de plantes exotiques, de bassins réfléchissants et d’arches de pierre blanche. Elle se souvenait avoir parcouru ce lieu lors de sa précédente visite en tant qu’acolyte, de nombreuses années auparavant. Elle voyait désormais toute cette beauté d’un autre oeil, dissimulant la corruption du mal résidant entre ces murs.
Ou bien était-elle trop sévère ?
De nombreux acolytes parcouraient les jardins, affairés à entretenir les plantes ou quérir l’eau d’une fontaine. Cette paix n’était pas feinte. Elle ne pouvait juger les jeunes disciples influençables à travers l’ombre projetée par leur fourbe maître.
Néanmoins, sa mission prenait le pas sur toutes les autres considérations. Elle allait devoir gâcher la journée d’au moins une de ces paisibles servantes afin de poursuivre sa progression.

Elle se déplaça avec prudence et discrétion parmi les buissons des jardins, observant les acolytes qui vaquaient à leurs occupations. De longues minutes s’écoulèrent avant que l’occasion tant attendue ne se présente.
Cahaya repéra une acolyte isolée, accroupie dans un recoin formé par de hautes haies. Elle s’approcha silencieusement en tirant de sa poche un morceau d’étoffe qu’elle imbiba du contenu d’une petite fiole dorée. Elle se faufila dans le dos de son infortunée cible et lui plaqua l’étoffe sur le visage. L’acolyte émit un petit gémissement avant de perdre connaissance. Cahaya la déposa doucement sur le sol.
Ce traitement laisserait la pauvre dans cet état durant plusieurs heures, bien assez pour que la thaumaturge puisse compléter sa mission. Elle devait simplement s’assurer que personne ne découvre sa victime. Elle se déshabilla et enfila la tenue de l’acolyte, une soutane blanche comme neige qui exposait davantage de peau qu’elle n’en couvrait. Cahaya nota avec embarras qu’elle ne pouvait même pas dissimuler sa faucille sous le vêtement. Elle abandonna donc l’arme, et s’équipa néanmoins de la dague aux deux dragons qu’elle avait pris soin d’emporter.
Elle camoufla faucille et acolyte inconsciente dans un épais buisson, rabattit la capuche de la tenue sur sa tête, et sortit de sa cachette.
Elle traversa les jardins aussi naturellement qu’elle en était capable, et pas un acolyte ne leva la tête à son passage. La tension qui accompagnait cette partie de l’opération avait remplacé le bref émerveillement que la thaumaturge avait ressenti à son arrivée. Elle espéra que ses souvenirs ne lui joueraient pas de tours ; il lui fallait désormais trouver son chemin dans la Cathédrale elle-même, et parcourir l’aile des acolytes à la recherche de son objectif. Et le temps lui était compté.

Elle pénétra dans le bâtiment par une entrée bien moins grandiose que celle de la grande place, et se retrouva dans un long couloir parcouru de rais de lumière qui filtraient par de hauts vitraux.
La prospérité du lieu la toucha à nouveau, et sa haine envers Legima Drast s’amplifia encore. Ce qu’elle s’apprêtait à faire allait briser cette paix, peut être à jamais, et la responsabilité en incombait entièrement à ce monstre. Mais peu importe le prix, elle mettrait un terme à son existence corruptrice.
Elle croisa de nombreux acolytes, ainsi que quelques inquisiteurs qui provoquèrent chez elle des frissons d’appréhension, mais nul ne l’arrêta, nul ne s’adressa à elle.

Enfin, elle trouva ce qu’elle cherchait.
Elle se faufila dans une salle austère où conversaient plusieurs acolytes, l'aîné donnant des explications à ses cadets.

“... face à la grande statue. Pensez à baisser les yeux, ne croisez surtout pas le regard du Père. A la fin du second sermon, vous vous relèverez en prenant soin de garder la tête baissée. Le Père entamera alors la supplique à la Dame. On lui apportera le Calice, et après y avoir bu, il vous le passera chacun votre tour. Même à ce moment, ne le regardez pas, restez humbles. Buvez chacun une petite gorgée. Et prenez bien garde de ne pas renverser le vin ! …”

Cahaya se tenait au milieu de la pièce, paralysée. Durant le discours de l’aîné, elle s’était emparée d’une outre de vin sacré et y avait discrètement versé une préparation spécialement élaborée pour l’occasion. Elle se dirigeait vers le Calice, une coupe dorée qui trônait au centre de la salle, lorsqu’une terrible vérité lui était apparue.

“Eh, toi !” l’interpella l'aîné. “Dépêche toi de remplir le Calice, le sermon va bientôt commencer !”

Elle se força à avancer. Des vertiges l’assaillaient. Elle s’arrêta face au Calice, l’outre de vin entre ses bras tremblants.

“Qu'est-ce que tu attends ?”

L’acolyte la saisit par l’épaule et la fit pivoter. Il scruta son visage attentivement. Cahaya cessa de respirer.

“Tu es une confirmée ! Où est la novice chargée de porter le vin ?”

La thaumaturge ouvrit la bouche mais aucun son ne sortit de sa gorge. Sa langue lui semblait aussi sèche que du parchemin craquelé.

“Peu importe. Tu porteras le vin jusqu’à l’autel, au moins cela sera bien fait.”

Il se détourna et reprit la dispense de ses instructions aux novices. Cahaya regarda leurs visages, si jeunes et innocents, l’un après l’autre. Par les Quatre, celle-ci ne devait pas avoir plus de quatorze ans !
Et très bientôt, ils trouveraient tous la mort de la main de Cahaya. Elle transportait un liquide contenant le poison le plus puissant et le plus agonisant imaginé par l’esprit humain, crée pour cette occasion unique de débarrasser le monde de la menace que représentait le père Legima Drast. Et elle découvrait à présent que cette abomination qu’elle avait mise au point allait également emporter des vies pures et innocentes.

Elle pouvait tout arrêter, il était encore temps. Elle pouvait briser cette outre maudite, fuir la Cathédrale et trouver un autre moyen de tuer Drast. Sethann comprendrait. Il ne donnerait jamais son accord à une telle tragédie.

Ne le donnerait-il pas ?

Cahaya elle-même s’était lancée dans ce plan avec l’intention de ne reculer devant aucun sacrifice. Elle savait le mal que représentait Drast, et elle se trouvait à présent au point de pouvoir toucher du doigt son objectif.
Son regard se reporta à nouveau sur les novices. La plus jeune s’aperçut de son observation, et lui offrit timidement de grands yeux bleus vierges de tout péché.

“C’est le moment.” déclara l’aîné. “Allez vous placer devant l’autel. Toi, tiens toi prête avec le Calice.”

Cahaya se tenait devant le passage menant au coeur de la Cathédrale. Les paroles de Legima Drast lui parvenaient par de puissants échos.
Entre ses mains jointes, le Calice était plein d’un liquide d’un rouge profond comme l’abîme.

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“Ce témoignage nous est rendu, afin que le fidèle prenne courage. La Dame est au-dessus de la peur, elle est la protectrice de ceux qui lui font confiance. Raison pour laquelle, elle protégera ses disciples en disant aux barbares venus les envahir : laissez en paix ceux-ci.
La Dame est notre assurance, et elle le déclare en disant : j’ai gardé ceux qui se sont donnés à moi, et aucun d’eux ne s’est perdu. C’est pour cela qu’elle nous exhorte en ces termes : prenez courage, j’ai vaincu le monde.
Le fidèle se doit d’imiter le courage de la Dame et servir l’héritage du Haut Souverain avec abnégation, même dans les moments de persécution. Soyons courageux, car la Dame d’Au-Delà notre mère prend soin de nous et nous sauve de toute détresse.”

Le père Legima Drast étendit les bras et les acolytes se relevèrent. La nef de la Grande Cathédrale était pleine de citoyens impériaux pendus à chaque parole du prédicateur. Ce dernier, vêtu d’une ample soutane blanc et or, posait sur ses fidèles un regard bienveillant et son visage plaisant rayonnait de bonté. Les acolytes gardaient les yeux baissés, mais la vénération se lisait avec clarté sur leurs traits délicats.

“Que le sang versé au nom des faux dieux impies soit maudit, que leurs adorateurs foulent du pied une terre à jamais recouverte de cendres, et que la lumière leur soit occultée. Que le sang versé au nom de notre Dame soit consacré, que ses fidèles marchent sous un nouveau crépuscule glorieux, et que leurs destinées connaissent l’exaltation.”

A ces mots, Cahaya pénétra dans le choeur de la Cathédrale, le Calice entre ses mains. Un silence absolu s’était installé, et elle passa devant les acolytes alignés en osant à peine respirer. La lumière du jour cascadait depuis les absidioles, baignant les fidèles qui occupaient la nef mais laissant les acolytes et Drast lui-même à contre-jour, les délimitant en silhouettes sombres.

Elle parvint devant le prédicateur et, les yeux baissés, lui présenta le Calice en le levant devant elle. Il s’en empara, et Cahaya recula pour se placer aux côtés des autres acolytes immobiles. Un frisson se déplaçait le long de son échine. Le moment de vérité était venu. Il lui fallait rester concentrée, se préparer à fuir le bâtiment et la cité elle-même, mais elle était incapable de détourner son esprit du visage de la jeune novice. Elle tenta de se raisonner, de s’enhardir, elle se disait que la mort était peut être préférable à une vie de servitude sous la domination d’un homme aussi néfaste que Legima Drast, mais de telles pensées la révoltèrent. Qu’était-elle devenue au nom de cette guerre ? Car il s’agissait bien de cela. Il était stupide et égoïste de croire que tout cela allait cesser une fois réfugiée à l’Académie. Tout ceci était plus grand et plus important qu’elle même, que Sethann ou même Drast. Les horreurs de ce conflit les suivraient où qu’ils aillent, et la fuite était impensable. Sethann ferait face, il combattrait jusqu’au bout. Elle aussi.

Et elle venait de porter le premier coup.

Drast leva le Calice.
Seul le sang peut acheter le sang.

Un rai de lumière fit scintiller la coupe dorée et l’éclat força Cahaya à détourner le regard un instant. Legima Drast tenait le Calice devant lui, mais ne fit pas mine de le porter à ses lèvres. Avec lenteur et délibération, il se déplaça. La thaumaturge retint sa respiration lorsqu’il passa devant elle et s’arrêta au bout de la rangée formée par les acolytes. Il tendit le Calice à l’un d’entre eux.
La jeune novice leva son beau visage vers le père. Elle le fixa de ses grands yeux bleus, simultanément terrassée de peur et d’admiration. Drast lui sourit chaleureusement.
Elle saisit la coupe et la porta à ses lèvres.

Une exclamation outragée monta de la foule des fidèles. Le Calice rebondit sur le sol du choeur, son contenu écarlate éclaboussant les dalles blanches. Cahaya se tenait entre Drast et la novice, son regard noir fixé sur le père interloqué.

“Que signifie cela ?” tonna-t-il.

“Vous serez le seul à mourir aujourd’hui !”

Cahaya brandit la dague sacrificielle et la plongea dans le coeur du prédicateur.

Les acolytes hurlèrent et se précipitèrent pour aider leur maître. La foule explosa dans un rugissement de colère et de confusion. Les fidèles étaient debout, certains avançant vers le choeur, d’autres se précipitant vers la sortie, d’autres encore figés sur place.
Au pied de l’autel, Cahaya poussait les acolytes en direction du passage qui menaient vers l’aile du bâtiment. Elle leur criait des choses indistinctes tout en les maintenant à distance de l’homme effondré au sol, qui rampait faiblement vers le centre du choeur en laissant une traînée de sang dans son sillage.

Au beau milieu de la masse furibonde des fidèles, un homme encapuchonné se dressa et s’avança dans le vaisseau central. Il leva les bras avant de les abattre de chaque côté de son corps. Un grondement de tonnerre retentit dans la Cathédrale, le sol trembla, et des éclairs crépitèrent autour de l’homme qui semblait avoir atteint une taille prodigieuse.

“Sortez tous d’ici !” retentit une voix d’une violence qui rivalisait avec le coup de tonnerre, “Quittez ce lieu si vous tenez à vos vies !”

La panique s’empara de chaque âme présente dans le bâtiment, et ce fut la débandade générale. Les citoyens se ruèrent vers la sortie de la Cathédrale telle une vague inarrêtable, se scindant pour contourner le géant furieux qui se dressait parmi eux. En quelques instants, le lieu avait été déserté à l’exception de Sethann, Cahaya, ainsi que la forme prostrée de Drast.

Le mage tendit l’oreille. Des clameurs venant de l’extérieur annonçaient l’arrivée de potentiels problèmes. Les inquisiteurs seraient là d’une seconde à l’autre, évidemment.
Il se tourna vers l’entrée du bâtiment et conjura une Arcane. Abandonnant toute prudence, il se saisit de toute l’Anima qu’il se sentait capable d’atteindre et érigea un gigantesque mur de glace qui isolait entièrement le choeur du reste de la Cathédrale. Que les inquisiteurs s’amusent à traverser cela.
Le vertige résultant de cet effort le saisit et il chancela, mais le temps leur était compté. Il se reposerait plus tard. Il s’approcha de Cahaya et la prit par les épaules. Elle était secouée de tremblements.

“Je suis désolée. Je ne pouvais pas laisser faire une chose pareille…”

“Tu as fait ce qu’il fallait. Nous allons mettre un terme à tout cela. Tiens toi prête, sortir d’ici ne sera pas aussi facile que prévu.”

Elle acquiesça, la volonté lui revenant peu à peu.
Sethann se tourna vers Legima Drast. Le prédicateur avait cessé de ramper, et les observait avec une expression que le mage ne put identifier. Son visage était creusé et sa respiration saccadée, mais son regard était déterminé et parfaitement déroutant sur un homme aux portes de la mort.

“C’est la fin pour vous, mon père. Vous allez pouvoir rejoindre votre Dame dans cet au-delà que vous chérissez tant. Et l’empereur vous suivra bientôt.”

“Vos paroles n’ont pour seul effet que de révéler votre profonde ignorance, mage.” La voix du prédicateur était claire et assurée.

“Je dois bien admettre que certaines choses m’échappent encore. Mais puisque vous n’avez visiblement rien de mieux à faire pour le reste de votre existence, peut être allez vous daigner m’éclaircir sur certains points. A en croire vos propres textes sacrés, vous et l’empereur commettez des sacrifices rituels pour prolonger vos vies. Comment ?”

Drast écarquilla les yeux. Puis l’étonnement qui se peignait sur son visage fit place à un amusement dédaigneux.
“Vous connaissez déjà cette réponse. La Dame nous accorde sa protection et sa bénédiction. Elle ne requiert que d’insignifiantes offrandes. Seul le sang peut acheter le sang !”

Le dégoût et la colère envahirent Cahaya. Sethann fronça les sourcils.

“Je crois savoir que votre dernière offrande vous a filé entre les doigts. De qui s’agit-il ?”

Un rictus malsain déforma la façade du prêtre.
“Elle ne vous l’a pas dit ?” Un petit ricanement lui échappa. “Elle ne le sait pas elle même, n’est-ce pas ? Le toucher de la Dame l’a donc affectée bien davantage que je le pensais !”

“De quoi parlez vous ?”

“Cette dague avec laquelle vous m’avez frappé est bien plus qu’une simple lame de métal. Elle est un artefact divin, un point de concentration à travers lequel la Dame peut exercer son influence. Malgré toute sa puissance, elle ne peut simplement se manifester dans notre réalité et s’emparer d’une âme de son choix. Le sacrifice doit être préparé, un passage doit être ouvert. Et une fois ce contact établi, la simple proximité de la Dame crée un vortex d’Ombre qui engloutit l’être sacrifié et rend son âme vulnérable à son absorption.”

Sethann se remémora avec un point de vue renouvelé le corps entièrement changé de la jeune étrangère.
Le discours de Drast gagna en intensité. L’homme semblait se redresser un peu plus à chaque mot.

“Et bientôt, notre Dame aura accumulé suffisamment de puissance pour quitter sa prison et s’incarner pleinement dans notre réalité ! Alors nous pourrons accomplir notre devoir, et conduire le monde à un nouvel âge d’or !”

Le mage eut un terrible pressentiment. Drast en révélait beaucoup trop, et se montrait bien trop vigoureux. Il voulut préparer une Arcane, mais la concentration l’éluda.

“Et vous, misérables insectes, avez cru pouvoir me terrasser avec ce même artefact qui est la source de mon pouvoir !”

Le prêtre se leva et, d’un geste, arracha la dague de sa poitrine. Le sang tâchait sa soutane mais la blessure semblait invisible.
La panique le gagnant, Sethann tenta à nouveau de conjurer un sort, mais son esprit était confus. C’était comme si une lumière intérieure était braquée sur sa vision, aveuglant son contact avec l’Anima.
Drast porta son regard sur lui et il recula, repoussé par une force invisible. Cahaya hurla et s’effondra à genoux, son visage enfoui dans ses mains. Des larmes s’échappaient entre ses doigts.

“Notre immortalité n’est qu’un effet secondaire.” expliqua calmement Drast en examinant la dague. “La Dame nous l’accorde afin que nous puissions la servir au mieux. Bien entendu, l’empereur n’est pas au courant de cela. Sa seule fonction est de nous fournir des sacrifices de grande qualité. Pour lui, le pacte formé avec la Dame n’est qu’un moyen de prolonger son règne. Il est persuadé que, sans lui, l’Empire est condamné à la déchéance et à la ruine. Son ambition est admirable, mais ultimement futile. Le règne de notre Dame succédera au sien, et son empire ne sera qu’une marche dans notre ascension.”

Sethann se fit violence. De toutes ses forces, il poussa son esprit à former une Arcane. Une structure apocalyptique se forma dans ses pensées, une construction cyclopéenne représentant la force pure. Il attira à lui toute l’Anima qu’il pouvait ressentir, puis en attira encore davantage ; son esprit s’embrasa au contact de cette énergie incommensurable, qu’il déversa dans l’Arcane grotesque.

Il forma le sort.

Legima Drast écarquilla les yeux, surpris. Sa tête, son cou et ses épaules flottaient au dessus d’un vide béant qui s’étendait jusqu’à ses genoux. L’onde de choc pulvérisa l’autel, fracturant les statues et les dalles de pierre, et renversa Cahaya et Sethann comme des fétus de paille couchés par une tempête.

Lorsque le mage reprit ses esprits, il se redressa péniblement. Son mur de glace tenait bon, mais des chocs retentissaient de l’autre côté et des silhouettes sombres se dessinaient à travers la surface cristalline. Cahaya reposait à quelques mètres, immobile. Il sentit néanmoins qu’elle était en vie.
Il porta son regard là où s’était tenu Drast. Une masse de chair informe formait un petit tas sur le sol, au milieu des restes de la blanche soutane.
Sethann s’approcha prudemment.
La chair se gonflait comme animée par une respiration. Une bulle rose se forma à sa surface et un globe oculaire y apparut avant de fixer son regard sur le sorcier.

Une déflagration retentit dans son esprit et il se retrouva paralysé. Son âme était soumise à l’agonie mais il était incapable de s’en dégager. La terreur le submergea.
La masse de chair grossit, s’éleva, tripla de volume. Des yeux naissaient sur toute sa surface, des dizaines de pupilles cauchemardesques fixées sur le mage.
L’horreur atteint une taille telle qu’elle projetait une ombre recouvrant totalement le choeur. A son sommet, une excroissance apparut et se déforma jusqu’à devenir une parodie du visage de Legima Drast. Un rictus étirait sa bouche édentée, et ses yeux se multiplièrent.

Les ténèbres engouffrèrent Sethann.

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Les cavaliers s’arrêtèrent à la lisière du village.

Le clair de lune ne faisait que souligner les contours des hommes encapuchonnés et vêtus de noir, mais se trouvait reflété avec éclat par la robe blanche de la femme pâle aux cheveux d’or. A ses côtés chevauchait un homme au visage tendu, ses yeux creusés par la lassitude.
Ils observèrent le village niché au coeur de la vallée qui s’étendait devant eux. Vernost. Un modeste hameau hébergeant peut être une dizaine de familles dans de simples maisons de torchis et de chaume, agencé autour d’une petite place ornée d’un puits. En plein coeur de la nuit, rien ne bougeait, et l’approche des cavaliers était passée inaperçue.
Les hommes encapuchonnés démontèrent, tirèrent de courts glaives, et se postèrent à l’entrée de la vallée.

La femme en blanc se tourna vers son compagnon.
“Établis un périmètre.” lui ordonna-t-elle d’une voix douce.

Les traits de Sethann se crispèrent. Une goutte de sueur perla sur son front et roula le long de son visage, et son corps s’agita de tressaillements.
La femme ne dit rien, mais l’observa avec amusement pendant un instant.
Enfin, le mage eut comme un spasme. Au même moment, la nuit s’illumina.
Un immense mur de flammes s’éleva à la lisière du village, à quelques mètres du groupe d’hommes armés, et se déplaça rapidement en encerclant le hameau. Le feu léchait les bâtiments qui se trouvaient sur la périphérie extérieure, et des incendies se déclarèrent avant même que le mur flamboyant n’ait achevé sa course, formant un cercle enfermant totalement le village.

Des cris paniqués s’élevèrent des maisons en flammes.

“Déployez-vous.” ordonna la femme blanche, d’une voix toujours mielleuse mais couvrant le rugissement du brasier naissant et les hurlements des villageois.

Les hommes se mirent en marche aussitôt. Se divisant en groupes de trois ou quatre, ils se répartirent dans tout le hameau. Certains se postèrent à l’extérieur des masures incendiées, d’autres s’engouffrèrent dans les bâtiments encore intacts en abattant leurs portes. Les hurlements se multiplièrent.

Les villageois commençaient à fuir leurs demeures embrasées, se précipitant à l’extérieur dans une panique aveugle. Les assaillants les attendaient, puis passaient méthodiquement les familles au fil de l’épée. Hommes, femmes et enfants furent froidement massacrés.
La femme blanche et son compagnon observaient cette scène, dos au mur de flammes. Le hameau tout entier s’était transformé en un infernal charnier. L’odeur du sang et de la chair brûlée emplissait la nuit, illuminée par les brasiers. Les cris des victimes résonnaient dans la vallée, seuls à pouvoir franchir la prison incandescente.
La femme était inchangée, insensible à ce qui se déroulait devant elle. Sethann était couvert de sueur et semblait souffrir le martyre, mais aucun son ne s’était échappé de ses lèvres depuis leur arrivée.

Enfin, la nuit résonna du choc métallique des armes. A ce son, la femme se redressa. L’un des hommes debout sur la place du village regarda dans sa direction, et elle lui fit un signe de tête. L’homme siffla, attirant l’attention des autres attaquants, et il indiqua du poing la maison d’où était provenu le son. Tous les hommes convergèrent vers la bâtisse désignée et, par petits groupes, s’y engouffrèrent.
Les chocs métalliques se décuplèrent. Cette fois, les cris des assaillants se distinguaient clairement parmi le grondement de la fournaise.

Plusieurs minutes s’écoulèrent avant que les sons ne s'éteignent. Pas un seul homme n’était ressorti de la maison.
La femme mit sa monture en marche et celle de son compagnon en fit de même.
Elle avança jusqu’au centre de la place et mit pied à terre. Le mage l’imita et la suivit alors qu’elle s’approchait lentement de l’endroit en question.

La maison ressemblait à toutes les autres, et son étage supérieur était déjà à moitié dévoré par les flammes. La femme en blanc pénétra dans l’entrée, et Sethann entra à sa suite.
Un étrange carnage avait eu lieu dans la pièce principale. Le sol était jonché de cadavres, les assaillants gisant morts par dizaines. Un couple de paysans était étendu près de l’entrée d’une autre pièce.

Au centre de la salle se tenait un jeune garçon. Il était couvert de sang, mais nulle blessure n’était visible sur son corps puissamment bâti. Il tenait un glaive dans chaque main, volés à ses adversaires. Il fixait les deux arrivants d’un regard intense, les yeux pleins de haine et de fureur, comme ceux d’un fauve acculé.

“Tout va bien.” lui dit la femme en blanc. “Tu n’as plus rien à craindre, il n’y a plus de bandits.”

Il ne bougea pas et ne répondit rien. Ses mains serraient fermement les glaives ensanglantés. Son regard passait de la femme au mage, mais ce dernier pensa que peut-être ne les voyait-il pas vraiment. Il semblait en état de choc.
La femme se déplaça. Sethann ne la regarda pas, soutenant plutôt le regard du jeune garçon. Il ne parvenait pas à comprendre ce qui pouvait bien avoir eu lieu. Ce gamin avait-il réellement massacré tous ces hommes à lui tout seul ? Sans subir la moindre blessure ?

Puis ce fut comme une libération, un poids insoutenable qui lui aurait été enlevé. Son esprit s’éclaircit, et pour la première fois depuis bien longtemps, il était à nouveau maître de son corps. Enfin libre ! Il se souvenait même de son nom !

Il parla. Du moins, il ouvrit la bouche pour le faire, mais seul un flot de sang en sortit. Une terrible douleur se propagea dans sa poitrine, et son souffle lui manqua. Il s’effondra à genoux et baissa la tête. Une pointe de lame dépassait de son torse, et son sang se vidait le long de son corps. Il émit un grognement et s’effondra, la tête reposant sur un des cadavres.
Sa vision se brouilla, mais il distingua la silhouette de la femme en blanc qui s’approchait du jeune garçon.

“Tu n’as plus rien à craindre, à présent.”

Les yeux vides du garçon reposaient sur lui.

“Je m’appelle Céleste. Je suis venue te sauver. Viens avec moi, tu seras en sécurité.”

Soudain, l’expression du gamin changea. Ses traits se relaxèrent. Toute souffrance, toute tension quitta son visage, et le vide s’y installa. Il lâcha les glaives et prit la main de la femme. Sans un dernier regard pour l’homme agonisant, ils sortirent de la maison.

Sethann se redressa péniblement. La dague qui l’avait transpercé gisait au sol derrière lui. Il arracha sa tunique ensanglantée pour révéler, à la place de sa blessure, un petite formation de cristal juste au niveau de son coeur. Une mutation d’Ordre lui avait sauvé la vie. La douleur était toujours vive, cependant.
Il se leva avec difficulté. Des poutres craquèrent et des braises cascadèrent tout autour de lui. La maison allait s’effondrer très bientôt. Il se traîna avec peine jusqu’à l’extérieur, sa cicatrice mystique propageant des ondes glaciales à travers son corps affaibli.
Le brasier mourait peu à peu autour du hameau, de nombreuses bâtisses réduites à de sinistres tas de cendres et de braises d’où jaillissaient des ossements épars, noircis.

Sethann comtempla la dévastation, sachant qu’elle était son oeuvre. Il sentait encore dans son esprit l’empreinte de l’Arcane qui avait convoqué le mur de flammes. Le désespoir s’empara de lui. Il avait retrouvé la liberté, mais à quel prix ? Comment pouvait-il prétendre au droit de vivre après avoir causé un tel désastre ? Et ce n’était pas le premier. Cela faisait des années que l’Empire le maintenait en servitude, exploitant ses talents pour commettre des atrocités. Mais jusqu’ici, ses victimes avaient été des soldats, des mages adverses. Lorsqu’il contemplait la destruction qui suivait ces combats, il voyait des champs de bataille. Il voyait un ennemi vaincu.

Ceci n’était qu’une boucherie.

Il observa la couche cristalline qui s’étendait sur sa poitrine. Il se rendit compte avec détachement que son coeur ne battait plus, seul l’Anima faisait fonctionner son corps désormais. Il lui suffisait de lâcher prise, et sa vie s’éteindrait de la même façon que ces flammes mourantes.

Un bruit inhabituel, étranger, lui fit faire volte-face. Il s’approcha d’un chariot de bois dissimulé entre deux bâtiments, à moitié écrasé par l’effondrement d’une poutre incandescente.
Le son se fit plus clair : des sanglots.
Le mage se jeta au sol. Recroquevillée sous le chariot, tout juste épargnée par le bois fracturé, se tenait une petite fille frissonnante. Ses cheveux rouges étaient tachés de cendre, et ses yeux émeraude pleins de larmes.

Sethann tendit la main vers elle.
Chapitre 7 - La bataille de la Tour by Vajuras
L’Académie était plongée dans le chaos.

Partout éclataient des escarmouches entre les membres du Conclave et les gardes de la cité, les sorciers de la Tour, ou même certains étrangers courageux. L’organisation qui rongeait la ville tel une maladie s’était entièrement mobilisée dans un assaut général contre Silmar et tous ceux qui lui étaient fidèles.

Prasine, Céladon, Relius et Aliza parcouraient les rues de la cité devenue un gigantesque champ de bataille urbain, cherchant à rejoindre la Tour. Leur progression était gênée par les combats et les dégâts causés par le Conclave, bâtiments effondrés, barricades de fortune ou chariots marchands renversés.

Le coeur de Prasine se serrait lorsqu’elle contemplait l’Académie ainsi projetée en état de guerre. La ville lui était toujours apparue comme un havre à l’abri de tout conflit majeur, mais il était clair aujourd’hui que la menace du Conclave avait été grandement sous-estimée. Elle s’assurerait à faire chèrement payer leurs actes haineux à la Sentinelle et ses sbires.

Enfin, ils parvinrent au pied de la Tour. De nombreux gardes gisaient au sol, abattus par les armes ou les Arcanes. Une féroce bataille avait lieu à l’intérieur de l’édifice, mais son pourtour immédiat se trouvait être relativement calme.

“Qu’attendons-nous ? Ils ont besoin de nous à l’intérieur !” s’écria Prasine.

“Je sais que la situation est urgente, mais ne nous précipitons pas dans la gueule du loup.” la raisonna Céladon. “Nous ne pouvons pas nous permettre de nous faire tuer par témérité. Il y a là-dedans des tueurs expérimentés qui se sont préparés à cette attaque des années durant.”

Il parcourut ses compagnons du regard. “Est-ce que tout le monde se sent en état de combattre ?”

Aliza acquiesça silencieusement. “Oui, je suis prêt.” déclara Relius.

Prasine observait la Tour, haute spire qu’elle avait toujours considéré comme son foyer. Céladon la prit par les épaules.

“Tu es sûre que tout va bien ?”

“Je vais très bien ! Nous perdons du temps !” répondit-elle agressivement. Elle se rendit compte que ses compagnons l’observaient avec inquiétude. Céladon avait une expression alarmée.

“Excuse-moi.” dit-elle dans un soupir. “Je suis un peu surmenée, mais ça ira. Je tiens à aller aider les autres !”

Céladon hocha la tête. “Très bien. Voila comment…”

Un grondement de tonnerre soudain l’interrompit. Du sommet d’un bâtiment proche s’écroula un tireur à l’arbalète embusqué qui s’écrasa au sol.

“Piourrrrrg !”

Ptarus, le foudraiglon, filait au dessus de leurs têtes. Des éclairs crépitaient dans son sillage. Alors qu’il survolait une rue voisine, une autre coup de foudre jaillit de l’oiseau mythique pour frapper une autre victime ignorante. Les quatre amis lui lancèrent des encouragements.

“Bien, Ptarus couvrira nos arrières ! Prasine, tu restes près de moi. Je m’occupe de te couvrir, et tu te chargera d’éliminer les mages renégats. Relius, tu vas causer le plus de dommages possible dans les rangs des non-mages. Aliza, tu t’assureras que nul ne le menace. Je compte sur toi pour te débarrasser des tireurs d’élite et des combattants isolés. Surtout, ne vous séparez pas.”

Ils pénétrèrent dans le grand hall de la Tour.
Des sorts mortels volaient en tous sens, criblant l’immense salle de cratères, de plaques de glace ou de pierres fondues. Les apprentis étaient postés sur les escaliers supérieurs et faisaient blocus pour empêcher aux envahisseurs d’ascendre la Tour. Les maîtres se tenaient sur la partie inférieure des escaliers, protégeant les apprentis et retenant le gros des troupes du Conclave.

Le terrain au sol était entièrement occupé par les forces des assaillants. De nombreuses dépouilles gisaient contre les murs intérieurs, et les sbires de la Sentinelle restaient entièrement concentrés sur le front ascendant. Il s’agissait d’un atout considérable pour le groupe. S’ils parvenaient à frapper assez fort et pousser l’avantage de la surprise au maximum, ils pourraient peut-être renverser le cours de la bataille.

Prasine ouvrit les hostilités. Elle conjura une Arcane qu’elle n’avait encore jamais utilisé. Elle avait pensé ne jamais en avoir l’occasion, mais jubilait intérieurement à l'idée de la déployer à présent. Elle se concentra, et une majestueuse structure se forma dans son esprit. Elle étendit sa volonté pour embrasser l’Anima.
La blessure de son épaule s’éveilla. La douleur avait été constante jusqu’ici, mais à présent sa plaie encore à vif envoya une décharge dans le cerveau de la jeune sorcière.
L’attrait du Chaos fit irruption en elle. Elle laissait dériver sa volonté dans le flot d’Anima, et juste au-delà de l’énergie rougeoyante familière rugissait un torrent de force sauvage, indomptée. Incontrôlable.
Elle se mordit la lèvre et se força à résister. Elle réunit la juste quantité d’Anima et forma le sort.
Une forme ailée faite de flammes naquit sur ses doigts. D’un geste, elle lui fit prendre son envol en direction d’un groupe de mages du Conclave qui travaillaient de concert pour submerger les défenseurs. Le volatile enflammé décrivit un arc majestueux avant de plonger au coeur de l’assemblée ennemie.

La déflagration força les spectateurs à détourner le regard. Une vague de chaleur les traversa puis l’onde de choc menaça de les jeter à terre. Un nuage incandescent s’élevait lentement de la zone touchée, où ne se trouvaient plus que des restes carbonisés. Défenseurs comme assaillants se tournèrent vers les nouveaux arrivants, et la bataille vint à leur rencontre.

“Voila qui devrait nous annoncer comme il se doit.” remarqua Céladon en érigeant un champ de force arcanique autour de sa compagne.

Relius croisa les bras, et un profond grondement se fit entendre sous leurs pieds. Le bruit enfla jusqu’à ce que des tremblements secouent la bâtiment tout entier.

“Relius, qu’est-ce que tu…” commença Céladon.

Une gigantesque masse de bois pulvérisa le sol et s’éleva sous les pieds du jeune mage. Il affichait une détermination sans faille, et paraissait alors aussi sûr de lui que n’importe quel maître accompli.

“A mon tour.”

Le sol de la Tour explosa et d’immenses racines vivantes se déployèrent dans toute la salle, balayant sans effort les envahisseurs. Les lames mordaient profondément le bois, puis y restaient enfoncées tandis que leurs porteurs se faisaient écraser par les puissants appendices.

Sur une terrasse surélevée, quelques assassins armés d’arbalètes considérèrent que le jeune mage perché sur sa colossale plate-forme de bois constituait une cible de choix. Ils décochèrent une série de carreaux qui vinrent se ficher dans une branche épaisse qui venait de surgir à quelques centimètres du visage de Relius.

Plusieurs mètres en dessous, Céladon jura.
“Il va se faire tuer ! Je vais faire mon possible pour nous couvrir. Aliza, va au contact !”

Aliza acquiesça en dégainant ses deux dagues, puis se dissipa dans les ombres.
Au même instant, une boule de feu, un projectile de glace et un trait de foudre qui tournoyaient conjointement s’élevèrent au-dessus d’eux dans un arc. Céladon tendit la main et un assemblage lumineux de formes géométriques se déploya dans les airs. Les trois sorts s’écrasèrent contre la barrière mystique, et l’explosion résultante aveugla et assourdit temporairement Prasine.
Le manteau de Relius fut soufflé par l’onde de choc, mais lui-même ne réagit aucunement. Son regard était fixé sur les rangs du Conclave dans lesquels ses racines vivantes semaient une violente et implacable dévastation.
Le flash de la déflagration força les arbalétriers à se couvrir les yeux. Derrière eux, l’ombre s’était dissipée un instant pour révéler une silhouette prête à frapper.

Prasine conjura un autre faucon ardent et lui fit suivre la trajectoire inverse de la triple attaque. Cette fois, son familier fut intercepté en plein vol. Un trait de glace le transperça, et son explosion jeta à terre un groupe d’envahisseurs. Dans l’espace ainsi dégagé, Prasine distingua trois mages du Conclave qui se tenaient réunis devant un étrange cratère creusé en plein coeur du grand hall. Une lueur bleutée semblait en sortir.

“Céladon !” cria-t-elle au dessus du vacarme. “Tu vois ça ? De quoi s’agit-il ?”

“Je n’en sais rien, mais ces mages semblent en protéger l’accès.”

Une intuition fit soudain irruption dans l’esprit de Prasine. Et si les membres du Conclave ne cherchaient pas à atteindre le sommet de la Tour ? S’ils ne faisaient que tenir cette position le temps d’accomplir leur véritable objectif ? Il lui sembla alors vital de découvrir ce qui se trouvait sous ce passage.
Elle observa le cours de la bataille. Leur intervention avait eu l’effet escompté, et les défenseurs de la Tour gagnaient du terrain. Le Conclave avait été pris en tenaille et serait bientôt vaincu, mais peut-être serait-ce trop tard.

“Nous devons descendre là-dessous !”

Céladon réfléchit un instant. Il arriva clairement aux mêmes conclusions que sa partenaire, et il leva la tête.

“Relius !”

Le jeune mage le regarda. Céladon pointa le doigt vers le cratère, et Relius hocha la tête. Il se concentra un instant puis tendit les bras.
Instantanément, toutes les branches géantes convergèrent vers l’endroit désigné. Les mages du Conclave furent soumis à un instant de panique.
Le premier d’entre eux disparut brièvement avant de réapparaître dans les airs au-dessus de Relius pour préparer une riposte. Sa tentative prit fin lorsque, comme sorti de nulle part, un poignard tournoyant se ficha en travers de sa gorge.

Aliza se tenait campée sur l’une des racines qui traversaient la salle à toute vitesse, et affichait un rare sourire à la suite de son lancer parfait. Elle adressa un clin d’oeil à Relius en passant près de lui.
Les deux mages restants se campèrent de chaque côté du cratère, chacun face à une masse d’appendices de bois meurtriers. L’un d’eux produisit un torrent de flammes qui consuma les tentacules plus rapidement qu’ils ne progressaient.
L’autre puisa dans l’Anima d’Ombre pour faire flétrir et mourir les racines qui s’approchaient de lui.
Cette situation se prolongea de longues secondes, et Relius lança un regard inquiet à Céladon.

“Nous devons les affronter directement.” indiqua ce dernier à sa partenaire.

“J’adore entendre ça.” répondit Prasine.

Céladon étendit les bras et déploya une sphère de protection autour d’eux. Ensemble, ils s'avancèrent au coeur du flot infernal.

“Tiens toi prête.”

Les flammes couraient à la surface du dôme invisible comme derrière une cloche de verre. Céladon modifia la forme de la structure tout en continuant d’avancer, et le feu se courba pour se propager dans la direction opposée. Le mage adverse se rendit compte du changement et il abandonna son sort. Les flammes s’estompèrent et Prasine put clairement distinguer leur adversaire.

“Vous ! Vous étiez l’un des nôtres !”

Le renégat sourit. “C’est plutôt vous qui n'êtes pas l’une des nôtres. C’est bien dommage, au demeurant.”

“Maintenant !” cria Céladon.

Prasine conjura une nouvelle Arcane. Dans la précipitation, elle se retint de justesse de puiser dans l’énergie chaotique pure. Elle tendit le bras droit devant elle et un fouet de force incandescente jaillit de la paume de sa main, se déploya en décrivant une majestueuse courbe avant de s'abattre violemment sur le mage du Conclave.
Le ruban de flammes éclata à son contact, se séparant en une pluie d'étincelles qui cascadèrent sur le sol et les murs environnants. Du point de collision scintilla un éclat pourpre.
Prasine entraîna Céladon à terre tandis qu’elle-même plongeait. Un rayon aveuglant, teinté d’indigo, jaillit du mage renégat et fusa à l’endroit où ils se tenaient un instant plus tôt. Le trait s’abattit sur l’un des escaliers et le traversa sans effort. La structure, tranchée net, s’effondra au sol en provoquant la chute de nombreux défenseurs. Lorsque le sort prit fin, une percée s’ouvrait dans la paroi même de la Tour.

Le mage s’approcha d’eux, une aura crépusculaire crépitant autour de son corps.
“Quelle déception. Vous devriez connaître la puissance sans égal du Chaos mieux que quiconque. Pourquoi choisir de vous retenir à présent ?”

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Aliza bondissait de branche en branche, cherchant un angle d’attaque propice lui permettant d’atteindre le mage. Celui-ci ne faisait pas le moindre geste, mais toute racine qui s’approchait de lui se flétrissait et tombait en poussière en quelques secondes. Elle pouvait distinguer l’Anima d’Ombre qui se déchaînait autour de lui. De la même façon que Relius s’en servait pour décupler la croissance des plantes, le sorcier leur ôtait toute force vitale. Qu’arriverait-il si un être humain entrait dans ce périmètre ? Sans doute rien de bon.
Son poignard restant entre les dents, elle luttait pour garder son équilibre sur les appendices qui s’écroulaient de plus en plus rapidement. Elle jeta un coup d’oeil vers Relius, mais il semblait concentré à continuer son assaut pour garder les mages occupés.

Plonge !

Elle bondit tout en pivotant, perdit pied et se rattrapa en plantant sa lame dans la racine la plus proche. Elle était seule sur son perchoir. Pourtant une voix avait résonné à ses oreilles.
D’une pirouette, elle se redressa et sauta sur la rambarde d’un des grands escaliers, surprenant quelques apprentis réunis à cet endroit.

N’aie pas peur, affronte ce mage de face !

Aliza se retourna et fouetta l’air de sa lame. Une paire d’apprentis s’écroulèrent en arrière, surpris par son attaque soudaine. Leurs exclamations confirmèrent ce dont elle se doutait, cette voix ne provenait pas de l’un d’entre eux.

“Qui ètes-vous ?” lança-t-elle.

Ce n’est pas le moment. Tu parcoures la contrée ténébreuse et tu as peur d’un peu d’Anima d’Ombre ? Allons !

Une silhouette se présenta à son esprit, une des ombres qui l’accompagnaient chaque nuit. Elle tourna son regard vers le mage du Conclave, et une certitude naquit en elle.

Elle se laissa tomber. Elle planta son poignard dans une longue branche descendante et freina sa chute avant d'atterrir lestement. Sous le regard surpris du mage et les cris de Relius, elle s’avança dans la zone de mort.
L’Anima sombre cascada dans son être comme un torrent en furie. Son corps prit une forme indistincte, noire comme l’abîme et fluide comme le vent. Deux flammes rouges brûlaient à la place de ses yeux. Une ténèbre liquide se sépara d’elle, prit progressivement forme humaine, et se précipita sur le mage renégat en un clin d’oeil.
L’homme n’eut pas la moindre chance de réagir. L’ombre mouvante bondit, tendit les bras vers le crâne de l’homme et, dans un craquement macabre, lui brisa la nuque.

Aliza elle-même fonçait déjà vers son autre ennemi, qui avançait sur ses amis terrassés.
Il se tourna vers elle et leva un bras, une lueur pourpre étincelant au creux de sa paume. Aliza bondit et son corps décrivit une spirale en plein air. Le bras du mage tomba au sol, nettement sectionné. L’homme ouvrit la bouche pour hurler, mais sa gorge se remplit de sang et il s’effondra avec un simple gargouillement.
Aliza récupéra sa dague plantée à la base du crâne du renégat. Sa peau avait retrouvé sa solidité et sa teinte grise, et lorsqu’elle se retourna pour chercher du regard l’ombre liquide, elle ne la vit nulle part.

“C’était incroyable ! Tu es vraiment pleine de surprises !”

Elle se retourna pour découvrir Relius à ses côtés. Le jeune mage avait une expression fatiguée, mais il lui souriait. Aliza était encore confuse après ce qui venait de lui arriver, mais le sourire de son ami lui apporta un réconfort immédiat. Elle parvint à le lui rendre.

“Relius, Aliza ! Tout va bien ?” s’écria Céladon qui s’approchait aux côtés de Prasine.

Cette dernière examinait avec désarroi une de ses mèches de cheveux roussie par un sort.

“Oui, nous avons gagné ! Les forces du Conclave restantes se sont repliées, et les maîtres se sont réunis pour organiser leur poursuite !”

Céladon poussa un soupir de soulagement. “Les Quatre soient loués.”

“Nous ne pouvons pas encore nous reposer.” déclara Prasine. Elle était penchée au-dessus du cratère lumineux. “Il se passe quelque chose là-dessous.”

Aliza observa l’étrange ouverture et fut assaillie par une nouvelle vision : le cratère glacial qu’elle avait rencontré dans la contrée ténébreuse. Elle frissonna instinctivement.

“En effet, j’entends des combats. Et l’Anima est agitée.” confirma Céladon.

“Alors on y va. Vous vous sentez d’attaque ?” demanda Prasine.

Relius acquiesça avec ardeur. Celui-là ne baisserait décidément jamais les bras. Aliza aurait de tout coeur souhaité les mettre en garde, mais comment l’expliquer ? Elle se revit plongeant dans le cratère. Les ombres elles-mêmes avaient voulu qu’elle affronte cette épreuve, elle n’allait donc pas se défiler à présent.

“Allons-y.” dit-elle.

Céladon hocha la tête et se pencha au dessus du passage.

“C’est très profond, mais il y a un escalier descendant sur le côté. Relius, tu peux nous créer une passerelle ?”

Un instant plus tard, ils dévalaient tous les quatre les marches de l’escalier en spirale qui s’enfonçait loin sous la Tour. A mesure qu’ils descendaient de plus en plus profondément, Aliza sentait le froid s’insinuer en elle. La lueur bleutée se faisait plus brillante à chaque pas.

Enfin, ils débouchèrent dans une vaste salle circulaire. Le sol y était parcouru de veines lumineuses formant un immense motif, mais celui-ci était défiguré par une large brèche d’où jaillissaient des formations cristallines. Certaines de ces formations se mouvaient comme des créatures vivantes et étaient engagées dans une violente lutte avec un mage.
Ce dernier déployait d'impressionnantes Arcanes et affrontait les monstres de cristal par le feu, la foudre et la force pure, mais les créatures se rassemblaient, se reconstituaient et reprenaient inlassablement leurs assauts.

“Maître Silmar !” lança Prasine.

Le seigneur de l’Académie leva la tête vers le groupe.
“N’approchez pas ! C’est trop dangereux !”

Une bande de créatures se jetèrent sur le sorcier. Au même instant, d’autres avaient pris les nouveaux venus pour cibles et escaladaient la paroi de la salle pour les atteindre, plantant leurs griffes cristallines dans la pierre.

“Restez groupés !” ordonna Céladon. “Nous devons porter assistance au seigneur Silmar !”

Ils se mirent en marche. Lorsque les premières créatures arrivèrent à leur niveau, elles furent stoppées par les protections de Céladon et repoussées par les attaques de Prasine. Elles étaient composées de fragments de cristal agglomérés et semblaient être maintenues entières par une puissance invisible. Les flammes ne leur infligeaient aucun dommage, seule la force de frappe des sorts les maintenaient à distance.
Une seconde vague de créatures approchait. Lorsque le premier monstre parvint à portée de Prasine, il s’élança en direction du groupe tout en arrangeant ses cristaux en forme de pointe. Les sorts de feu glissèrent sur sa surface sans le ralentir, et le monstre s’abattit au coeur du groupe. Prasine et Céladon se projetèrent contre le mur pour esquiver les cristaux tranchants, tandis que Relius et Aliza se jetèrent vers le bord de l’escalier.
Les créatures suivantes suivirent l’exemple et se propulsèrent vers les jeunes combattants tout en se réarrangeant en pointes mortelles.

Avant qu’Aliza ne puisse réagir, Relius l’avait entraînée dans le vide. Elle ne vit pas comment les autres s’en sortirent, mais une violente explosion secoua la zone qu’elle venait de quitter.
En pleine chute, une racine géante se déploya sous leurs pieds et les réceptionna. Ils filaient à travers la haute salle perchés sur l’appendice de bois, Relius la maintenant par la taille.

“Il faut les aider !” lui cria-t-elle.

Le jeune mage s’apprêtait à lui répondre lorsque son regard se fixa derrière eux. Aliza tourna la tête. Un groupe de créatures avait bondi à leur poursuite, et l’une d’elles s’écrasa sur la branche et la sectionna dans un déchirement de bois fracassé. Leur plate-forme céda et ils chutèrent à nouveau.

Aliza se réceptionna au sol avec une roulade, quelques mètres en dessous. Elle chercha frénétiquement Relius du regard, mais se retrouvait encerclée par les homoncules de cristal qui refermaient lentement leur emprise sur elle, lui coupant toute retraite. Elle se retrouva dos au mur, sans aucun moyen d’en appeler à ses amis.
Elle s’immergea dans les ombres. Cette capacité lui était instinctive depuis aussi longtemps qu’elle puisse se souvenir, il lui suffisait d’abaisser les barrières matérielles qui retenaient l’Ombre en elle, derrière sa peau et le long de ses veines. Le monde perdit ses couleurs, et elle longea le mur à toute vitesse pour échapper aux créatures.

Elle n’avait pas parcouru cinq mètres que l’un des monstres abattit sa griffe cristalline sur elle. Elle sentit une déchirure, et sa vision se teinta d’écarlate. Elle perdit l’équilibre et s’effondra, sa bouche emplie de sang. Elle tenta de se redresser, mais chaque mouvement la mettait au supplice, chaque goulée d’air enflammait sa poitrine. Une mare sombre s’étendait autour de son corps terrassé. Trois créatures levèrent leurs griffes, et Aliza ferma les yeux. La dernière chose qu’elle entendit fut la voix de Relius.

“Aliza ! Non !”

Un énorme fracas retentit comme si la salle toute entière s'écroulait, puis les sons des combats lui parvinrent comme assourdis. Des mains touchèrent son visage. Elle se cabra sous l’effet d’une douleur soudaine, et sa blessure irradia des vagues de souffrance à travers son corps. Mais elle sentit qu’elle venait de se détourner des portes de la mort. Elle ouvrit les yeux pour découvrir Relius penché sur elle, inquiet et visiblement concentré sur une Arcane. Seuls quelques fins rais de lumière bleue filtraient entre les énormes branches qui les recouvraient tous deux comme un cocon.

“Tu… vas bien…” articula-t-elle.

“Aussi longtemps que je vivrai, je ne te laisserai pas nous abandonner. Tu entends ?”

Oui, il veillait sur elle. Elle pouvait sentir sa force, sa volonté, entièrement tournées vers elle. Elle comprit qu’elle l’aimait. Pour la première fois depuis la perte de sa mémoire, elle retrouva une raison de vivre. Elle tendit la main et lui caressa la joue. Relius posa sa main sur celle de la jeune fille et lui sourit.

La lumière emplit soudain leur refuge. Aliza cligna, tentant d’habituer ses yeux éblouis. Elle vit le seigneur Silmar, qui la regardait avec une expression indéchiffrable. Céladon était là, les yeux écarquillés. Et Prasine avait la bouche grande ouverte, comme pour hurler. Des larmes couraient sur son visage, et une colère dévastatrice emplissait son regard.
Relius aussi pleurait, et ses larmes coulaient sur le visage d’Aliza. Elle en essuya une avec ses doigts, et les retira teintés de rouge.

Une pointe de cristal jaillissait de la poitrine de Relius, s’arrêtant à un cheveu du corps d’Aliza. Les yeux du jeune garçon exprimaient un regret infini, et il tendit la main vers elle lorsque la créature leva son bras et l’envoya valser à l’autre bout de la salle.

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Elle se tenait au bord du précipice. Devant elle se déchaînait toute la puissance de l’univers, inconcevable pour l’esprit humain. Le flot se tordait, se déchirait, lui hurlait de s’abandonner. Elle s’exécuta. Elle se jeta dans le torrent de tout son être, et la force réduisit son âme en miettes.

Un brasier avait prit vie sur son épaule gauche, à l’emplacement de sa blessure. Elle vit la chair devenir pourpre et calcinée, les veines battre d'énergie chaotique. Elle attisa la fournaise de sa haine et de sa fureur, et le feu devint folie pure.

Elle tendit le bras et fit appel à son Arcane de fouet ardent. Au lieu d'un ruban de flammes, ce fut un véritable torrent de feu crépusculaire qui se déploya depuis sa paume ouverte. Le fouet grandissait, sa trajectoire dessinant des angles cassants, pareil aux ramifications de la foudre. Elle abattit son bras et le sort déferla sur les créatures.
Les homoncules se noyèrent dans le maelström, l’énergie anathème dissolvant leur essence même, anéantissant leur simple forme d’Anima solidifiée. Le feu chaotique rongea l’endroit, creusant les murs, nivelant le sol, léchant même la haute voûte.

C’était cela ! Faire table rase de toute opposition. Pour la première fois de sa vie, Prasine se sentait entière, comblée. Son bras incandescent fouettait de droite à gauche, de gauche à droite, partout ou les créatures se dressaient. Elle baignait dans le flot chaotique qui avait envahi ce lieu maudit. Tout ce qu’elle avait à faire, tout ce qu’elle désirait, était de poursuivre son oeuvre jusqu’au bout, creuser ce cratère jusqu’au centre de la planète. Et une fois cela accompli, elle ferait de même avec la surface. Table rase.

Le flot cessa tout à coup. L’Anima reflua et Prasine se vit refoulée sur le rivage du torrent. Elle se débattit de toutes ses forces pour replonger au coeur de la folie, mais elle était retenue par une puissance extérieure. Déjà, elle sentait son esprit reprendre sa place naturelle, ordonnée, raisonnable. Elle avait été touchée par le Chaos, et le retour à la raison fut comme une agonie pour elle. Elle cessa de lutter.
Silmar se tenait derrière elle, une main sur son épaule.

Elle prit une inspiration, la première depuis de longues minutes, et laissa la douleur l’envahir. Son bras s’était changé, de l’épaule au coude, en un immonde entrelac de chair rouge et craquelée. Sous la peau sèche et rugueuse, couverte de crevasses, couraient des veines battantes parcourues d’ondes pourpres.
Des larmes roulèrent sur ses joues, mais aucun son de sortit de sa gorge nouée.

Derrière elle, Céladon était accroupi aux côtés d’Aliza et de Relius. Il la regardait sans la reconnaître, et cela ne fit qu’ajouter à sa détresse.
La salle toute entière était noire et brillante, la pierre elle-même vitrifiée par l’énergie déchaînée.
Elle avait répandu cette destruction sans le moindre égard pour ses amis survivants. Durant cette expérience, elle n’avait même pas eu la moindre pensée pour eux.

Silmar se porta près de la forme inanimée d’Aliza.
“Elle vivra, mais nous devons lui trouver de l’aide au plus vite.”

Prasine sécha ses larmes et se redressa. Un éclair de douleur lui parvint de son bras, et elle chancela.

Le mage s'en rendit compte.
"Par le Premier." dit-il en s'approchant d'elle. "C'est une mutation."

Céladon poussa une exclamation, mais Prasine ne fit que serrer les dents. Elle avait étudié la théorie, elle se doutait de se qui lui arrivait depuis la taverne. Elle ne voulait rien de plus que disparaître à jamais, rester enfermée ici où elle ne pourrait plus jamais faire de mal à personne, mais il lui restait un devoir à accomplir.

“Nous allons les ramener en haut.” dit-elle.

Céladon restait prostré près du corps de Relius, fuyant son regard. Sa carapace était brisée, et cela fendait le coeur déjà agonisant de la jeune sorcière.

“J’ai bien peur de devoir te demander de rester, Prasine. Il me reste un combat à mener, et je vais avoir besoin de toi.” dit Silmar avec regret.

“Pourquoi ?” demanda-t-elle avec colère, une main plaquée sur son bras difforme. “Pour affronter la Sentinelle à votre place ? C’est bien ce qui se trouve là-dessous, n’est-ce pas ?”

Céladon fixa la brèche qui éventrait la salle. Silmar acquiesça.
“En effet. Le sceau à été brisé, et si nous n’arrêtons pas la Sentinelle, son influence va se répandre à travers toute l’Académie. Ce sera la fin de cet endroit, et le monde entier sera menacé.”

“C’est votre responsabilité. Nous en avons assez fait.” Elle ne ressentait aucune gêne à s’adresser ainsi au puissant mage.

“Je crains que mon intervention seule ne suffise pas. Je peux contenir la Sentinelle et restaurer le sceau de l’intérieur, mais je vais avoir besoin de ta maîtrise du Chaos ne serait-ce que pour l’atteindre.”

Prasine soutint son regard, avec ses déconcertants yeux de cristal. Restaurer le sceau de l’intérieur, avait-il dit.
Elle examina son bras difforme. Comment allait-elle faire face à Sethann à son retour ? Elle se remémora la taverne, la rue. Elle avait déjà dépassé le seuil, il lui était impossible de faire marche arrière. Son regard alla de Céladon, désemparé, à Relius, qui s’était sacrifié pour celle qu’il aimait, à Aliza, inconsciente et blessée. Qui les avait tous sauvés plus d’une fois.

Elle s’agenouilla près de Céladon.
“Je vais le faire.” lui confia-t-elle. “Si c’est ce qui est nécessaire pour venger Relius, je le ferai. Tu dois aider Aliza.”

“Je t’en prie, sois prudente.” lui répondit faiblement son compagnon.

Elle l’enlaça tendrement. “Je te le promets.”

Elle se leva et rejoignit Silmar au bord du précipice. Les cristaux qui jaillissaient de la surface avaient été nivelés par la vague chaotique, mais la surface intérieure semblait pleine des formations scintillantes et glaciales.

“Jeune Céladon, je te donne ma parole que Prasine reviendra saine et sauve.” assura Silmar.

La sorcière échangea un dernier regard avec son compagnon, et suivit Silmar sur les pentes cristallines qui s’enfonçaient dans le dédale glacial.

“Vous ne devriez pas faire de promesses que vous n'êtes pas capable de tenir.” lui dit-elle.
Chapitre 8 - Le Nom by Vajuras
La prison de la Sentinelle consistait en une tour inversée, un dédale de salles circulaires qui descendaient de plus en plus profond sous la cité de l’Académie. L’endroit était entièrement formé de cristaux similaires à ceux qui composaient les homoncules, l’Anima d’Ordre concentré et matérialisé. Le froid avait rapidement atteint une intensité insoutenable pour le corps humain, et Silmar et Prasine ne devaient leur survie qu’à une Arcane de feu qui maintenait une bulle de chaleur autour d’eux. Ils progressaient rapidement dans d’immenses cavernes vides, dévalant des pentes s’enfonçant toujours plus bas et contournant d’imposants piliers cristallins.

"Que vais-je bien pouvoir faire ? N'existe-t-il réellement aucun traitement contre la mutation ?"

Silmar secoua la tête.
"Hélas non. Je n'avais encore jamais assisté à une mutation provoquée par l'Anima du Chaos. Je peux affirmer, cependant, que ta vie n'est pas en danger. Ton potentiel est encore plus impressionnant que nous le pensions.” ajouta-t-il.

Prasine ricana sombrement. “Mon potentiel ? Si vous n’aviez pas été là, Céladon et Aliza auraient fini de la même façon que ces créatures. Et je les aurais probablement rejoint peu après, perdue comme je l’étais. Consumée.”

“Le Chaos est une discipline délicate à contrôler, mais pas impossible. Tu ne dois pas le laisser se nourrir de ta colère ou de ta peur, ou il te dominera.”

“Je ne vois aucun moyen d’accomplir une telle chose. A chaque fois que j’ai touché cette énergie, elle m’a entièrement submergé. C’est comme… comme essayer de…”

“De remonter un torrent à contre-courant.” termina Silmar.

Prasine leva les yeux vers le puissant maître. “Oui. Exactement.”

Il eut un petit sourire. “Tu ne dois pas te laisser emporter. Tu n’es pas un morceau de bois flotté, ballotté au gré des rapides. Tu dois être le rocher lisse au coeur du flot, qui sépare sans effort le torrent sans chercher à lui résister de front.”

“Vous maniez bien la métaphore, mais ça ne me dit pas comment m’y prendre en pratique.” Elle retrouvait peu à peu son esprit habituel.

“Si nous profitions de cette occasion pour t’entraîner quelque peu ?”

“De quoi voulez-vous parl…”

Elle s’interrompit. Au bout de la salle qu’il parcouraient, trois formations de cristal s’animèrent et s’arrachèrent de la paroi murale. Les homoncules avancèrent pesamment vers les deux humains.

“Je te soutiendrai pour t’éviter de sombrer. Garde mes paroles à l’esprit, souviens-toi de ne pas te laisser submerger.”

Prasine se concentra. Immédiatement, lorsqu’elle tenta de faire le vide dans son esprit, les visages de Relius et d’Aliza lui vinrent. Le torrent se fit plus fort, et son bras lui projeta de violentes ondes de douleur. Elle arrima fermement sa volonté : elle garderait le contrôle. Elle refuserait de s’immerger. Elle se tendit en direction du courant, avec précaution mais détermination. Elle y plongea son esprit et attira l’Anima en elle.

Son bras sembla exploser, de la lave coulait dans ses veines. En même temps, l’attrait du Chaos se fit plus fort. Elle sentit monter en elle la même exaltation, la même jouissance qu’elle avait ressenti dans la taverne, et qu’elle avait embrassé contre les homoncules.

Pourquoi y résister ? Quelle valeur avait le contrôle, lorsque l’abandon était si simple et si direct ?
Elle pensa à Sethann. Son père adoptif l’avait toujours mise en garde contre l’attrait du Chaos. Elle allait devoir lui faire face à son retour, et lui révéler tout ce qu’elle avait sur le coeur, toutes les erreurs qu’elle avait commis. Pourrait-elle à nouveau le regarder en face si elle ne se montrait pas forte cette fois au moins ? Verrait-elle à nouveau de la fierté dans ses yeux ?

Elle planta sa volonté au coeur du torrent déchaîné, et l’arrima de tout son être, de toute son âme. L’énergie la parcourut sans la noyer, l’emplit sans la dominer. Elle fit face au déluge et puisa dans la force indomptable.

Elle forma le sort.

L'oiseau ardent s’éveilla et déploya ses ailes évanescentes. Cette fois, sa forme éthérée était teintée de pourpre. Il s’élança du bras tendu de Prasine et fonça droit sur les homoncules. Il transperça les deux premiers, les traversant sans même ralentir son vol, puis fit volte-face dans les airs et s'abattit sur la dernière créature dans une explosion de flammes indigo. Les homoncules transpercés se dissolvèrent progressivement, contre dévorés par un parasite. La déflagration avait creusé un large trou dans le sol de la caverne donnant directement sur le niveau inférieur.

Prasine laissa échapper un soupir de soulagement. Elle l’avait fait ! Elle avait maîtrisé le Chaos !

“Félicitations. Je savais que tu en étais capable.” la complimenta Silmar. “Sethann pourra être très fier.”

“Je n’en suis pas si sûre.” admit-elle. “Il s’est passé certaines choses, aujourd’hui…”

“Sache que je n’ignore rien de ce qu’il se passe dans cette ville.” déclara Silmar. “Je sais ce qui vous est arrivé dans cette taverne du quartier sud. Ce que tu y as accompli était ce qui devait se produire.”

“J’ai perdu le contrôle, et j’ai provoqué la mort de nombreux innocents ! Comment puis-je accepter une chose pareille ?”

“Tu n’as pas à l’accepter. Tu dois t’en souvenir, le garder en toi, au plus près de ta conscience. Tu as fait ce qu’il fallait pour neutraliser le Conclave. Les pertes innocentes sont un terrible et regrettable accident, mais tu dois toujours te souvenir de ce que tu as ressenti à ce moment là. Cette culpabilité qui te ronge, elle est la preuve que tu es une bonne personne. Tu dois toujours te souvenir des vies que tu as prises, mais n’oublies jamais les vies que tu as sauvées.”

Une profonde blessure que Prasine portait depuis l’incident de la taverne commença sa guérison. Elle sentit qu’un immense poids venait d’être ôté de ses épaules.

Silmar lui sourit chaleureusement, et son visage sévère prit pour la première fois un aspect profondément humain et vulnérable.

“A présent, achevons ce pour quoi nous sommes venus.”

Ils parcoururent bien d’autres salles et Prasine neutralisa d’autres homoncules, de plus en plus nombreux, avec un succès grandissant. Le froid continuait à se faire plus mordant à chaque étage, et l’Arcane protectrice fut maintes fois renforcée.

Enfin, ils parvinrent dans une immense pièce circulaire. Sous le sol cristallin s’étendait un océan bleu à la surface scintillante. Au centre de la salle, une formation glaciale était agglomérée en une sorte de trône sur lequel était figé, emprisonné un corps humain. Un homme de haute taille, aux cheveux blonds, se tenait devant le trône, le dos tourné aux arrivants.

“Maître Angevin.” Prasine avait lancé l’appel sans surprise. Elle se doutait de l’identité du traître, du conspirateur qui se cachait derrière l’attaque de la Tour depuis son face à face avec le sorcier squelettique. Par réflexe, elle ne put cependant se retenir d’ajouter le titre honorifique.

Le traître se retourna pour leur faire face. Ses yeux brillaient d’une intense lueur azurée. Ils n’étaient pas comme ceux de Silmar, entièrement transformés, mais hébergeaient plutôt une présence mystique, profondément enfouie. Derrière Angevin, le corps prisonnier du trône de cristal reposait sans la moindre trace de vie. Prasine crut reconnaître son visage figé, décrépit. Il lui était même familier, elle le croisait quotidiennement.

“Le Sorcier ?” s’écria-t-elle.

Angevin sourit. “En effet. La Sentinelle n’était autre que le Sorcier lui-même. Une histoire fascinante.”

“Quelle folie as-tu accompli ici, Angevin ?” gronda Silmar.

“Tout l’inverse d’une folie, Silmar. Contrairement à vous, j’ai osé recevoir l’illumination de l’Age Ancien. Et je comprends tellement de choses, à présent !”

“Vous avez fait assez de mal. Il est temps de payer pour vos crimes. ” le menaça Prasine.

“Comment peux-tu présumer connaître le bien et le mal, jeune fille ? Ce que j’ai accompli est au-delà de ces concepts sans fondement. Le bien et le mal ne sont qu’une différence de point de vue. Par exemple, voyez comme l’histoire à dépeint les Quatre Héros : aujourd’hui des dieux, autrefois des hommes et des femmes qui ont défié et vaincu le Haut Souverain, le Dieu Noir, l’Entité Malfaisante, peu importe comment vous choisissez de le nommer. Ne pouvant le détruire entièrement, ils le séparèrent en six fragments : son Corps, qui fut enterré sur le site de sa défaite. Son Esprit, qui fut confié au Premier pour qu’il le maintienne emprisonné à jamais. Son Coeur, que le Guerrier emporta. Son me, dont se chargea la Prêtresse. Son Ombre, que garda la Chasseresse. Et son Nom, qui fut conservé par le Sorcier. Chacun des Quatre s’exila quelque part dans le monde pour que jamais les fragments ne soient réunis. Mais eux-mêmes ne trouvèrent jamais de moyen de détruire ces fragments ; et finalement, leurs esprits faiblirent et les prisons qu’ils avaient façonné de leurs propres corps faillirent. Ainsi, les fragments recommencèrent à répandre leur influence sur le monde. Et aujourd’hui, le Nom à trouvé un nouvel hôte, qui l’accepte au lieu de le combattre. Je dispose à présent de toute la sagesse, de toute la mémoire ancestrale du Haut Souverain lui-même !”

“Vous êtes complètement fou !” l’interpella Prasine.

“Tu t’es soumis à une puissance qui te dépasse.” ajouta Silmar. “Tu n’as aucun espoir de le contrôler. Il fera de toi son jouet.”

“Silence !” hurla Angevin. “J’ai saisi cette opportunité, ce que tu n’as jamais osé faire. A présent, je vais débarrasser le monde de ton existence inutile et faire de l’Académie ce qu’elle aurait toujours du devenir !”

Il fit un simple geste. Prasine ressentit une compression mystique, comme si l’Anima de toute la salle se voyait mobilisée d’un seul coup. Un éclat lumineux l’aveugla durant un instant. Lorsqu’elle put distinguer ses alentours à nouveau, un épais pilier de glace s’étendait du sol au plafond là où s’était tenu Silmar. Le mage était piégé derrière la paroi cristalline, immobile. Ses yeux n’émettaient plus la moindre lueur.

“Prasine, tu sais que je ne t’ai jamais voulu de mal.”

“Jamais vou… Vous nous avez tendu un piège, à moi et aux autres ! Vous nous avez livrés en pâture à vos sbires !”

Angevin afficha une expression attristée. “Et j’en suis navré. J’avais besoin de vous ralentir pour accomplir la brèche du sceau. La présence de Silmar était déjà assez difficile à gérer, je n’y serais jamais arrivé avec vous dans mes pattes. Je savais bien qu’au moins certains d’entre vous s’en sortiraient. Et à présent, je vous offre, et à toi tout particulièrement, une place à mes côtés.”

Prasine n’en croyait pas ses oreilles. L’homme qui se tenait devant elle était bien Angevin, elle le sentait au plus profond d’elle-même. Une autre présence partageait son esprit, mais à ses côtés, la volonté d’Angevin était intacte. Il était bien celui qui les avait trahis. Le sang de Relius était sur ses mains.

Elle se saisit de l’Anima. Plutôt que de s’y abandonner, elle se servit de sa colère comme d’un ancrage, et l’énergie cascada en elle avec une facilité déconcertante.

“Voici ma réponse.” lança-t-elle.

Deux oiseaux apparurent sur ses mains, et elle les envoya attaquer l’homme qui était à l’origine de tout son malheur. Les familiers fondirent sur leur proie avec une vitesse fulgurante, les ailes déployées, prêts à libérer leurs flammes pourpres.
Angevin fit un pas, et des éclats de cristaux fusèrent entre lui et sa jeune adversaire, criblant les familiers chaotiques. Ils explosèrent en faisant trembler toute la structure, et Prasine fut alors terriblement consciente de toute la matière qui se trouvait au-dessus d’elle, prête à s’effondrer.

Elle prépara un second assaut. Angevin éclata d’un rire franc et applaudit sa jeune apprentie. Il croisa ses mains derrière son dos et la considéra avec intérêt.

“Une Arcane exemplaire. Tu es décidément une mage très prometteuse. Tu intègres parfaitement les leçons qui te sont imparties par tes professeurs tout en y joignant ta propre fougue et ton imprévisible tempérament. Tu me rappelles tellement le Guerrier lorsqu’il m’a tenu tête, il y a cinq siècles…”

Prasine fit appel à une Arcane qui brûlait encore dans sa mémoire. Une étoile crépusculaire se forma entre ses mains, un point de passage canalisant l’Anima du Chaos. Elle libéra le sort et un rayon, similaire à celui qu’avait convoqué le renégat, vint frapper Angevin de plein fouet et traça un chemin incandescent à travers la caverne, provoquant la chute d’énormes blocs de cristal.

Lorsque le sort se dissipa, Angevin se tenait debout face à elle. Il lui manquait la moitié de son torse, consumé par l’attaque, et son bras se terminait juste sous l’épaule. Il émit un grognement ennuyé et un amas de cristaux se forma pour refermer ses blessures, remplaçant instantanément la chair disparue.

“Cessons ces enfantillages.”

Il tendit son bras, désormais identique aux griffes des homoncules. Les cristaux grandirent et se saisirent de Prasine, l’immobilisant contre la paroi de la caverne.

Angevin s’approcha.
“Je pourrais te montrer tant de choses.” lui dit-il. “Partager ma connaissance infinie avec toi.”

Sous ses pieds, la surface mouvante qui s’étendait sous le sol de la salle changea pour représenter plusieurs scènes. Elle en reconnut certaines, comme un village incendié qui ne pouvait être que son lieu de naissance.

“Souhaiterais-tu connaître la vérité sur ce qui s’est passé durant ton enfance ?”

L’image se métamorphosa, affichant désormais une plaine sombre balayée de poussière.

“Où peut-être le terrible secret de ton amie Aliza ?”

“Vous perdez votre temps !” cracha-t-elle.

Elle n’avait pas besoin de pouvoir bouger pour combattre, et elle invoqua une nouvelle Arcane. Une flamme pourpre naquit, suspendue en l’air entre son visage et celui du traître. Ce dernier sourit à cette pitoyable tentative. Prasine lui rendit un rictus et souffla sur la flammèche, la changeant en un torrent de feu chaotique qui engloutit la tête du maître.

Lorsque les flammes se dispersèrent, le coeur de la jeune sorcière se figea. Un visage cauchemardesque de cristal et de chair mêlée lui rendait un regard sinistre.

“Oooorrrrgl iiinnnsssoumission est si rafraîchissante !” s’exclama Angevin tandis que sa langue repoussait et que sa mâchoire reprenait sa position naturelle.

La scène changea à nouveau, et Prasine eut le souffle coupé.
Sethann gisait dans une cellule plongée dans les ténèbres, les poignets enchaînés, un filet de sang s’écoulant de sa bouche.

“Peut-être ceci suffira-t-il à te briser : la façon dont Sethann va trouver sa mort prochaine !”

Elle oublia tout. Les leçons, les mises en garde. Elle s’immergea dans le torrent une ultime fois.

Son bras gauche s’embrasa alors tout entier d'un feu chaotique, et cette sensation de souffrance absolue mêlée de plaisir intense la traversa de part en part. Ses vêtements se consumèrent, dévorés par les flammes pourpres. Elle ne ressentait pourtant ni le froid glacial du lieu, ni la chaleur extrême du feu qui courait sur sa peau. Son esprit n'était habité que par une unique obsession : le meurtre.

Une fraction de seconde, une lueur de crainte apparut dans le regard d’Angevin. Il recula vivement. Au contact du Chaos, les entraves qui retenaient la sorcière s'effritèrent, puis se brisèrent au premier pas qu'elle fit pour se rapprocher de lui, le bras tendu devant elle telle une torche. Le membre était désormais entièrement déformé, jusqu'au bout des doigts qui se terminaient en griffes.

Pour la première fois depuis son illumination, Angevin douta. Lui-même ne reconnaissait pas la forme flamboyante qui avançait vers lui, les yeux brûlants de haine, mais du fond de son âme, là où résidait désormais l'ancienne présence, monta un frisson de panique.

Il leva ses bras de cristal devant son visage. D'un simple revers de la main, Prasine les fracassa comme un enfant qui renverse une pile de jouets. Les membres pulvérisés retombèrent inutilement aux flancs du mage.
La sorcière enserra la tête d'Angevin de sa poigne mutée et immolatrice. Le maître poussa un hurlement alors que son visage se dissolvait, fondant sous l'effet de la fournaise magique. Son apprentie y mit un terme en lui broyant le crâne d’une torsion.

Le corps du mage s’effondra mollement sur le sol. Sur la surface cristalline couraient des fissures pourpres qui s’étendaient progressivement dans toute la salle. Un grondement retentissait, s'amplifiant sans cesse, et Prasine comprit qu’elle allait mourir enterrée ici. Elle n’en avait cure, sa vengeance était accomplie. Et elle n’aurait su se libérer du Chaos à présent. Le feu crépusculaire ne quittait plus les veines à vif de son bras. Elle ne disparaîtrait pas en paix, cependant. La folie du Chaos la garderait emprisonnée jusqu’à la fin.

Elle renversa sa tête en arrière et éclata d’un rire dément.

Des morceaux de glace s’écroulaient tout autour d'elle, dans un vacarme assourdissant. Elle n’entendit pas la prison de Silmar se fracturer.

Le mage se précipita vers elle, lui prit la main et ils disparurent ensemble dans un éclair.

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“Te revoila, petite frileuse !”

Aliza se réveilla sous les nuages noirs de la contrée ténébreuse. Elle était étendue sur le sol rocailleux, et un vent gris lui caressait le visage. Une des ombres était penchée au-dessus d’elle, et pour la première fois, elle distinguait nettement ses traits.
Il s’agissait d’un jeune homme qui semblait à peu près du même âge qu’elle. Il présentait les mêmes particularités qu’Aliza, les yeux rouges, les cheveux blancs et la peau grise. Il affichait un large sourire plein d’amusement.

“Qui êtes-vous ?” lui demanda-t-elle.

Il ne se départit pas de son sourire, mais son regard mima l’outrage.

“Nous marchons à tes côtés depuis tout ce temps, et tu ne te souviens même pas de moi ? N’aurais-tu pas de coeur ?”

“Ne la tourmente pas, Penkios.”

Une autre ombre avait parlé. A présent, Aliza remarquait qu’elles étaient toutes réunies autour de la plaine, et elle pouvait tous les examiner avec clarté.
Elle compta six hommes et cinq femmes, tous d’apparence et d’âge similaires aux siens. Tous l’observaient avec curiosité.
Celle qui avait levé la voix était une jeune femme à la beauté irréelle.

“Comme tu voudras, Sesi.” répondit le garçon. Son sourire se fit chaleureux. “Pardonne-moi, petite soeur. Comme tu l’as entendu, je suis Penkios.”

Petite soeur. Le terme fit sourire Aliza.

“Je peux vous voir et vous entendre.”

“En effet. Tu te retrouves ancrée plus fermement sur la contrée ténébreuse que jamais auparavant. Après avoir touché du doigt les portes de la mort, j’imagine.”

Le visage de Relius lui revint à l’esprit, et elle voulut pleurer. Mais aucune larme ne perla à ses yeux. Les larmes n’avaient pas leur place en ce lieu.

“Je suis désolé pour ton ami. C’était un gars bien.”

“Vous le connaissiez ?”

“Autant que toi, petite soeur. Après tout, nous vivons en toi.”

Elle promena son regard sur la plaine sombre qui s’étendait à perte de vue. Elle le voyait si clairement à présent. Cet endroit était sa propre âme.

“Qu’êtes-vous ?”

Penkios soupira. “C’est le moment des révélations, j’imagine !” Il se tourna vers les autres ombres. “Quelqu’un veut s’y coller ?”

Seuls quelques rires et une paire de sourires lui répondirent. “Très bien !”

Il se redressa et commença à parcourir un large cercle autour d’elle.

“Quelle est la chose la plus ancienne dont tu te souviennes ?”

Aliza réfléchit un instant. “Je fuyais les ténèbres… je courais pour atteindre la lumière. Et elle m’a menée à l’Académie.”

“Et ces fameuses ténèbres ?”

“Je n’en sais rien… Sostine ? Quelque chose à Sostine.”

“Oui, Sostine.” acquiesça Penkios. “La citadelle, pour être précis. Le palais impérial.” Il la fixa avec intensité. “C’est là que tu es née. Là que tu as vécu tes premières années.”

Il lui tourna le dos. L’assemblée écoutait avec attention.

“Tu étais une petite fille calme et discrète. Tu rencontrais peu de gens, et durant seize longues années tu n’as jamais posé un pied en dehors de l’enceinte du palais. Et, un jour, on est venu te chercher. On t’a conduite loin sous le domaine, au fin fond des catacombes qui s’étendent sous la citadelle. Te souviens-tu de la suite ?”

Aliza était agitée de tremblements. Sa mémoire lui revenait, à présent que le discours de Penkios l’avait amorcée.

“On m’a attachée… sur un autel en pierre. Un grand homme vêtu de blanc s’est muni d’une dague, et…” Sa voix se brisa.

“Et t’offrit à la Dame Noire.” termina Penkios.

“Je l’ai vue !” s’écria Aliza, dominant ses sanglots. “La source des ténèbres… Elle venait pour me prendre !”

“Oh, pas te prendre toute entière.” précisa Penkios.

“Mais elle n’a pas pu.” continuait-elle. “Elle en a été empêchée… par…”

Elle promena son regard sur les ombres.
“Vous tous ! Vous m’avez sauvée !”

“Oui, petite soeur.” affirma Penkios. “Nous tous. Le peu qui restait de nous, en tout cas. Ce qui subsistait… qui subsiste encore après que la Dame Noire ait consumé nos âmes. Nous avons rempli notre part, détournant l’attention de la Dame assez longtemps pour te libérer, et tu as rempli la tienne. Tu as échappé à tes bourreaux, fui la citadelle et t’es dissimulée sur un navire en partance pour un autre continent. Magnifiquement opéré !”

Aliza ferma les yeux. La vérité lui apparaissait progressivement, l’effroyable vérité.

“Pourquoi m’avoir sauvé ?”

“Parce que tu es notre seul espoir, Dvylika.”

La jeune femme qui venait de parler s’était tenue à l’écart depuis le réveil d’Aliza. Elle s’avançait à présent au centre du groupe. Son visage était figé dans une mélancolie et une tristesse infinie, et Aliza sentit sa gorge se nouer à sa seule vue. Penkios s’écarta pour la laisser approcher.

“Qu’avez-vous dit ?”

“Tu as oublié qui tu étais, mais il est temps pour toi d’assumer ton héritage. Tu es Dvylika Sinnei, notre soeur cadette. Douzième fille de notre père, l’empereur Alekian Sinnei. Et douzième sacrifice à la Dame Noire.”

Aliza… Dvylika encaissa le choc. Ce fut comme si un miroir avait tout à coup été tourné vers elle, mais elle avait toujours su ce qu’elle allait y découvrir. La connaissance était simplement enfouie sous une masse d’horreurs et de souffrances. A présent, avec tout ce qu’elle avait vécu depuis son arrivée à l’Académie, toutes ces épreuves glissèrent sur sa conscience. Elle se tenait au-delà de tout, au-delà du doute et de l’incertitude. Elle était… à nouveau... Dvylika.

Elle se leva. Son regard s’était durci, et elle se tenait droite parmi le cercle de ses frères et soeurs.

“Je crois te connaître.” dit-elle à la jeune femme mélancolique. “Je t’ai vue… dans le palais. Un portrait dans les appartements.”

“Je suis Viena, l’aînée de notre fratrie. La seule pour laquelle notre père ait ressenti de l’amour. Je fus le seul sacrifice qu’il n’avait pas prévu, le seul enfant dont la perte le blessa. Après ma mort, et l’accomplissement de son pacte avec la Dame, il ne s’attacha plus jamais à aucun de ses descendants, qui n’existèrent que pour être sacrifiés.”

“Tu le hais.” déclara Dvylika.

Une lueur sauvage étincela dans les yeux de son aînée. “Plus que quiconque ici.”

“C’est compréhensible.” intervint Penkios. “Nous autres n’avons presque jamais vu cet homme. Il restait aussi distant que possible. Pour nous, il n’est qu’un meurtrier sans visage. Pour Viena, il est un père, un monstre et un traître.”

“Pourquoi ?” demanda enfin Dvylika. “Qu’est-ce qui a pu pousser notre père à sacrifier ses propres enfants ?”

Un frisson collectif parcourut l’assemblée des silhouettes noires. Sur tous les visages, Dvylika put lire un profond ressentiment, mais personne ne semblait enclin à lui répondre.

Sauf Viena, qui éleva la voix et raconta avec véhémence :
“L’année de mes seize ans, notre père fut terrassé par une terrible maladie. Durant des jours, les plus grands thaumaturges du continent du succédèrent à son chevet sans le moindre résultat. Le mal impitoyable le rongea jusqu’à ce que la raison même ait déserté son esprit, et l’Empire se prépara à un terrible deuil face à l’inévitable. Mais dans son agonie, notre père se vit offrir un choix par une entité maléfique qui vint à lui. Persuadé que son empire ne lui survivrait pas, il décida de sacrifier une vie… une simple, minuscule vie… pour préserver la prospérité du dominion et garder le chaos loin de la civilisation qu’il avait bâtie.”

Le silence se fit. Ses frères et soeurs regardaient au loin, perdus dans leurs pensées. Peut-être ne réflétaient-ils là que le propre sentiment qui l’emplissait.

“Une fois le pacte maudit formé, il fut forcé de poursuivre les sacrifices à la Dame toutes les vingt années pour préserver sa propre existence.”

“Ainsi,” continua la sensuelle Sesi, “nous ne sommes devenus rien de plus que des offrandes, du bétail élevé pour l’abattoir, dont l’existence était ignorée de tous sauf des plus proches complices de l’empereur.”

Dvylika se remémora un autre élément qui l’avait toujours laissée confuse.

“Je n’ai jamais été douée pour les acrobaties. Je ne me suis, de plus, jamais battue. Pourtant, à mon arrivée à l’Académie, tous ces talents, et bien d’autres, me vinrent naturellement. Je suppose que vous n’y êtes pas étrangers ?”

Penkios retrouva le sourire.
“Tu supposes bien, chère cadette. Dvi et Trys, là-bas,” dit-il en désignant deux jeunes hommes robustes adossés à un rocher, “étaient des fauteurs de trouble et des bagarreurs hors pair. La belle Astuoni,” continua-t-il en indiquant une svelte athlète qui lui fit un clin d’oeil, “est la seule à avoir réussi à quitter brièvement le palais grâce à ses talents d’acrobate. Et Olika, qui fait la tronche par ici, adorait jouer avec des couteaux.”

Il lui fit une profonde révérence. “Tu portes en toi un peu de chacun d’entre nous.”

Dvylika regarda tour à tour ses frères et soeurs, sa famille. Sa véritable famille. Ceux qui seraient toujours à ses côtés quoi qu’il arrive, et dont elle portait l’héritage de plus d’une manière.

“Je crois savoir ce que vous attendez de moi, à présent. Mais je veux vous l’entendre dire.”

Viena prit la parole.
“Tu vas quitter cet endroit et partir pour le sud. Tu vas rejoindre Sostine, affronter les légions de l’empereur. Tu vas faire face à notre père. Et tu vas le tuer.”
Chapitre 9 - Limbes by Vajuras
Sethann reprit conscience dans la noirceur la plus complète.

Il était adossé à un mur de pierre et ses poignets étaient enchaînés au-dessus de sa tête. Tout son corps était perclus de douleur, en particulier au centre de sa poitrine, à l’emplacement de son ancienne mutation. Chaque inspiration lui était laborieuse, et sa détresse se fit plus profonde lorsqu’il se rendit compte que tout contact avec l’Anima lui était impossible. Il sentait l’énergie se mouvoir au-delà des ses sens, comme derrière une cloche de verre, mais se révélait incapable de l’atteindre. Cette réalisation dissipa la torpeur de son réveil et fit naître en lui une panique silencieuse. C’était différent de ce qu’il avait ressenti dans la caserne de la brigade arcanique ; cette fois, son corps même était vidé de cette force qui contribuait à le maintenir en vie. Il ne savait pas combien de temps il pouvait survivre sans elle. Déjà, ses battements de coeur lui semblaient irréguliers, luttant pour conserver leur rythme naturel.

Un cliquetis de métal précéda l’ouverture de la porte de sa cellule. Une lueur provenant de l’extérieur se déversa devant lui mais n’offrit qu’une visibilité médiocre, comme si une simple torche lointaine éclairait le couloir adjacent.
Une silhouette se découpa dans l’embrasure. Sethann ne pouvait rien distinguer de l’arrivant.

“Ah, enfin réveillé !”

Il connaissait cette voix. Des souvenirs vieux de plusieurs décennies lui revinrent.

“On va pouvoir se mettre au travail.”

L’homme sortit dans le couloir et un grincement métallique retentit. Il reparut et entra dans la cellule en tirant à sa suite une sorte de chariot roulant sur lequel étaient entassés divers objets de métal et fioles de verre.

“Drast à promis au peuple que l'exécution du boucher de Vernost serait exemplaire, mais fort heureusement il m’a accordé le privilège de te travailler au corps quelque peu avant le grand moment.”

Il leva un instrument allongé, un tison de fer, et déboucha une fiole contenant un liquide luminescent écarlate.

“Je n’aurais pas pu imaginer de meilleures conditions pour nos retrouvailles. Je parie que tu ne te souviens même plus de moi !”

L’homme plongea l’extrémité du tison dans le liquide écarlate, et le métal émit un grésillement. Une odeur de brûlé assaillit les narines de Sethann.

“Mais cette fois, je ferai en sorte de te laisser une forte impression.”

Il tendit le tison et en appliqua l’extrémité incandescente, brillant d’une lueur pourpre, contre la plaie cristalline de sa mutation. Ce ne fut pas une brûlure.

Toutes les fibres de son être hurlèrent à l’agonie. Son coeur s’emballa, touché au vif, et tous ses muscles valides se crispèrent jusqu’à la rupture.

Son tortionnaire retira l’instrument et en observa l’extrémité avec stupéfaction.
“Ça rigole pas, ce truc !”

Haletant, tremblant, couvert de sueur, Sethann parvint a souffler quelques mots :
“Ker.. Kerajaan…” L’homme tourna son visage vers le prisonnier. “Ginto…. Kerajaan…”

Le tortionnaire s’accroupit et approcha son visage de celui du mage. Sa bouche s’étirait en un vicieux rictus.

“Mince alors ! Le traître se souvient de moi ! Heureusement que tu es attaché, sinon je ne donnerai pas cher de ma peau et de celle de ma famille, mes amis, leurs familles, leurs amis…”

Tout en parlant, il s’était redressé et était retourné fouiller parmi les instruments de torture.

Sethann se souvenait en effet de Ginto Kerajaan, un mage roublard et mesquin avec qui il avait entretenu une longue rivalité lorsqu’il faisait encore partie des rangs impériaux. Kerajaan était toujours resté dans l’ombre du plus expérimenté, plus talentueux et plus influent Sethann, et cela avait développé chez lui une haine dévorante. Comment un mage de basse extraction, d’une famille sans nom, pouvait-il s’élever plus haut que lui, l’héritier de sa fameuse lignée ? En vérité, les Kerajaan avaient toujours été des sorciers de second ordre, mais leur loyauté sans faille envers l’empereur leur avait accordé une certaine reconnaissance.

“Tu me dégoûtes, tu sais ? Ce que tu as fait, cette pure abomination, a honteusement rejailli sur tous les mages de l’Empire. Par ta faute, nous passions alors aux yeux du peuple pour des monstres assoiffés de destruction, sans le moindre égard pour les vies innocentes.”

Il brandit à nouveau le tison et le planta dans la plaie du mage.
Au coeur de sa souffrance, il sentit distinctement son coeur s’arrêter. Il accueillit la sensation, acceptant la fin proche de son agonie. Mais son bourreau finit par retirer l’instrument et le feu qui le dévorait ne fut plus qu’une brûlure rémanente. Il ne sut si ce qu’il avait ressenti était un produit de son esprit délirant ou une réalité.

“J’ai du regagner lentement l’estime de mes supérieurs ! Mais aujourd’hui, je suis encore plus respecté que tu ne l’étais à l’époque. Je t’ai surpassé en tous points !”

Il jeta le tison sur le chariot dans un fracas métallique. Il aggripa le meuble et le dirigea en dehors de la cellule.

“Ne t’inquiètes pas, nous poursuivrons cette conversation bien assez tôt. Je dois aller m’occuper de ta copine.”

Sethann releva la tête et fixa Kerajaan. Le bourreau souriait, attendant cette réaction.

“Une vraie peste ! Mais assez à mon goût, je dois dire. Elle ne se laissait pas faire, au début, mais elle est beaucoup moins teigneuse depuis que je lui ai arraché ses dents une par une.”

Il fit claquer sa mâchoire.

Sethann se précipita en avant, tendant ses chaînes et écorchant ses membres contre les entraves métalliques.

“NON !”

Kerajaan ricana et sortit en refermant la lourde porte derrière lui. Sethann s’affala au sol, sanglotant. Tout ceci était de sa faute. Attaquer Drast était une terrible erreur. Il aurait pu écouter Cahaya… et fuir avec elle à l’Académie. Ils auraient pu y vivre en paix. Laisser l’Empire pourrir dans sa corruption, dans son malheur. L’Académie resterait intouchable quoi qu’il arrive, tant que Silmar s’y tiendrait vigilant. Qu’avait-il accompli ? Il les avait conduits, lui et Cahaya, à l’agonie et à la mort. Et ce faisant, il avait abandonné Prasine. Allait-elle apprendre sa mort ? Ou vivrait-elle le restant de ses jours sans savoir ce qu’il était devenu ? Dans tous les cas, elle le haïrait.

Il se souvint du rêve, si vivide, dans lequel il s’était vu plongé après sa confrontation avec Drast. Le massacre de Vernost, chaque détail intact, comme une empreinte parfaite du passé. Il avait ressenti la caresse du vent lorsqu’il se tenait aux côtés de Céleste, les cris des villageois résonnant dans la nuit. Il avait reconnu la douceur de la main de Prasine lorsqu’il l’avait secouru. Au cours des semaines qui avaient suivi, durant leur longue et laborieuse progression vers le nord pour rejoindre un port et quitter le pays, ils ne s’étaient pas une fois adressé la parole, tous deux marqués par le désastre qui les avait unis. Lorsque le courage vint à lui manquer, il croisait simplement le regard émeraude de sa jeune protégée et sa volonté de lui trouver un havre de paix se voyait renouvelée.

Et cela au moins, il l’avait accompli. Peu importe ce que Prasine penserait de lui, elle demeurerait en sécurité au sein de l’Académie. C’était tout ce qui lui importait.

Abattu, il laissa dériver sa conscience. Dans le silence étouffant, des voix retentirent. Sethann savait qu’elle n’existaient que dans son esprit, mais elles le transpercèrent néanmoins d’horreur. Des cris. Des hurlements de femme. Cahaya.
Sethann répondit aux cris. Il beugla, se débattit, emplissant sa cellule de bruit et son corps de souffrance pour ne plus rien ressentir d’autre. Le sang empoissait les loques qu’il portait.

Enfin, après une éternité, il se laissa choir.

Des jours, des années plus tard, la porte de la cellule s’ouvrit à nouveau. Sethann ne daigna même pas ouvrir les yeux.

“Laissez-nous.”

Ce n’était pas la voix de Kerajaan. Sethann releva la tête, et cette fois la lumière lui fit plisser les yeux. L’homme qui se tenait devant lui, grand et bien bâti, tenait une lanterne. Derrière lui, un garde referma la porte.

“Vous avez une mine effroyable.”

Le mage se demanda un instant s’il était bien réveillé, ou toujours piégé dans des limbes enfiévrées. Le capitaine Bramt Maekir Xian se tenait devant lui.

“J’espère que vous êtes en meilleure forme que vous n’en avez l’air.” remarqua celui-ci. “Sortir de cet endroit ne sera pas chose aisée.”

“Vous…” Il déglutit. Sa bouche était pâteuse, sa voix chevrotante. “Vous perdez votre temps. Vous feriez mieux de me laisser ici.”

“Ça ne risque pas.” Xian jeta un coup d’oeil à la porte de la cellule. “Après votre numéro dans la Cathédrale, Legima Drast à fait une annonce publique pour montrer à tous qu’il était sain et sauf. Il s’est présenté sur la grande place et vous a condamné aux yeux de toute la cité, vous et votre amie. J’étais présent, moi aussi, et ce que j’ai vu à ce moment là…”

L’officier était troublé.

“Je n’arrive toujours pas à y croire. Mais je comprends bien mieux la véritable nature de ces écrits que vous étiez venu chercher à la caserne.”

“Vous l’avez vu ? Le vrai visage de Drast ?”

Le capitaine acquiesça. “Je pense avoir été le seul. Sans doute en raison de ma résilience à la magie. Une telle vision aurait causé une panique générale dans toute la ville. Et c’est suite à cela que j’ai pris la décision de ne pas attendre les bras croisés que vous vous fassiez tuer.”

Il s’avança et exerça une torsion sur le collier de métal que portait Sethann. Immédiatement, la cloche de verre se brisa et l’Anima jaillit en lui, inondant son esprit et calmant ses blessures. Sa respiration se fit moins laborieuse.

“Merci, capitaine Xian.”

“Appelez-moi Bramt. Dans quelques minutes, nous serons peut-être morts tous les deux, maître Sethann.”

Le mage se redressa péniblement après avoir brisé ses entraves d’une pensée. Ses forces lui revenaient, sa récupération accélérée par l’Anima qui coulait dans ses veines au même titre que son sang.

“Dans ce cas, appelez-moi simplement Sethann. A vous l’honneur.” dit-il en indiquant la porte.

Bramt cogna trois coups au lourd panneau. Une clé tourna dans la serrure et le battant massif s’ouvrit. Le capitaine tendit le bras, saisit le garde et l’attira dans la cellule où il le neutralisa d’une prise à la gorge.

“Suivez-moi de près et je nous ferai sortir au plus vite.” dit-il.

“Pas encore. Je ne partirai pas sans mon amie.” insista Sethann.

L’exaspération passa sur le visage rude du capitaine. Il comprit néanmoins que cette condition ne serait pas discutable.

“Ça ne va pas nous faciliter la tâche.” commenta-t-il.

“Je sais. Laissez-moi prendre les devants, et couvrez plutôt mon angle mort.”

Bramt haussa les sourcils, surpris. “Vous avez l’intention d’affronter toute la garnison de la citadelle de front ?”

Sethann écarta légèrement les bras. Une fine poussière luminescente dansait autour de ses mains ouvertes, et les murs proches se couvrirent d’une fine couche de givre.

“S’il le faut.” répondit-il

Tous deux s’engagèrent dans le couloir sombre et désert, en direction du coeur du donjon de la citadelle. Ils dépassèrent de nombreuses cellules peuplées de pauvres âmes, et à tout moment Sethann s’attendait à y apercevoir la forme recroquevillée de Cahaya. Sa détresse récente ne l’avait pas encore entièrement quitté, mais le fait de pouvoir passer à l’action au lieu d’attendre la fin au fond d’une prison contribuait à maintenir sa concentration affûtée.

Ils débouchèrent sur une vaste salle. La partie principale du donjon était une immense structure cubique, sur le pourtour de laquelle étaient réparties les geôles sur plusieurs niveaux. Le centre était ouvert, descendant à pic jusqu’à de profondes douves. Les plaintes des prisonniers y résonnaient tels des choeurs de damnés, dissonants et funèbres. Le résultat était un lieu de cauchemar.
Des patrouilles de gardes parcouraient chaque niveau, un membre de chaque groupe transportant une longue perche surmontée d’une lanterne. Lorsque Sethann et Bramt apparurent, longeant les geôles du niveau le plus élevé, des appels retentirent et les patrouilles se mirent en mouvement.

“Comment allons-nous localiser votre amie ?”

Sethann se pencha au dessus du vide central. “Il me suffit de trouver la bonne personne. Nous sommes déjà repérés, de toute manière…”

Il tendit un bras et conjura une Arcane. Une petite étoile quitta sa paume et flotta jusqu’au centre de la prison.

“Protégez vos yeux.” conseilla-t’il au capitaine.

L’étoile explosa, projetant une intense lumière qui emplit le donjon tout entier. La plupart des gardes qui avaient le regard tournés vers eux se retrouvèrent aveuglés. Sethann repéra néanmoins, deux niveaux en dessous de lui, un homme qui l’observait directement. Et dans son regard, la peur côtoyait la haine.

“Voila où nous allons.” indiqua-t-il à Bramt.

“Pas sans résistance.” commenta ce dernier en tirant de sa ceinture une longue épée au pommeau noir.

Devant eux, un groupe de six gardes se déployait en formation serrée pour leur bloquer le couloir. Et derrière, des bruits de poursuite se faisaient déjà entendre. Sethann fit un geste, et un mur de glace se forma pour obstruer le côté d’où ils étaient venus. Son sort luminescent déclina et les travées se retrouvèrent plongées dans la pénombre.

“Il faut avancer.” dit-il.

“Halte !” cria l’un des gardes. “Jetez vos armes et rendez-vous !”

Pour toute réponse, Bramt se jeta sur eux avec un cri d’intimidation. Il dévia une première lame et terrassa son porteur d’un large revers qui fit reculer un autre assaillant. Un troisième se fendit et fut écarté d’un coup de gantelet en pleine mâchoire. Le second combattant se porta au contact et fit peser sa lame contre celle du capitaine.

Les trois autres soldats s’avançaient pour profiter de l’ouverture, mais se jetèrent au sol lorsque une pluie de pointes gelées s’abattit sur eux.
Bramt contra son adversaire, le déséquilibra du coude et lui assena son pommeau en plein visage.
L’un des soldats au sol ne se releva pas, criblé de fragments de glace. Un autre fut expulsé d’un coup de pied du capitaine, tandis que le troisième se redressait pour le prendre à revers.
Son attaque fut cueillie par Sethann, maniant une étrange lame faite de glace solide et effilée. L’arme du garde resta prisonnière du gel, et le mage l’acheva d’une Arcane qui le projeta sur le mur voisin.

Bramt examina avec intérêt l’épée de glace. “Vous avez réellement besoin de cela ?”

Sethann fit un habile moulinet. “Reconnaissez que ça a une certaine classe.”

Le capitaine aboya un bref rire, et les deux combattants dévalèrent l’escalier menant au niveau inférieur.

A une vingtaine de mètres devant eux se tenait un groupe de soldats en position défensive. Le mage en compta une dizaine de front, et beaucoup d’autres étaient postés à l’arrière en soutien.

“En joue !” lança l’un d’eux. Une batterie d’arbalètes se levèrent dans leur direction.

Bramt s’était figé, l’épée levée devant lui, lorsque Sethann lui passa devant. Le capitaine sentit un subtil changement dans l’air.

“Nous n’avons pas de temps à perdre.”

Le mage tendit la main.
Une onde de choc s’écrasa au coeur de la phalange, envoyant valser les arbalétriers le long du passage. Certains gardes se retrouvèrent fracassés contre le mur tandis que d’autres basculèrent dans le vide central. Des carreaux décochés au hasard par les tireurs projetés ricochèrent autour des deux assaillants.
Sethann s’avançait déjà parmi les soldats terrassés, et ceux qui pouvaient encore bouger s’écartèrent de son passage en rampant. Bramt le suivit de près.

“Vous avez bien récupéré.” commenta-t-il.

Le mage ne lui répondit pas, poursuivant sa progression sans ralentir. Bramt reconnaissait cette démarche : celle d’un homme déterminé à atteindre son but ou à mourir en essayant. Il se demanda à nouveau s’il avait fait le bon choix en s’alliant à ce sorcier étranger.

Le jour de l’arrivée de Sethann à Sostine, Bramt avait immédiatement ressenti son immense pouvoir écrasant, étouffant. Qu’est-ce qu’un mage d’une telle puissance était venu faire à Sostine ? Il avait alors soigneusement suivi chacun des mouvements du sorcier, et cela l’avait conduit aux révélations qui l’avaient lancé sur la voie qu’il suivait à présent.
Legima Drast, le patriarche du culte de la Dame d’Au-Delà, était un monstre qui se servait de ses pouvoirs pour manipuler les habitants de la cité. Ainsi, la cruauté du régime était tolérée, oubliée. Bramt lui-même se montrait imperméable à cette tromperie en raison de ses capacités particulières, et les doutes qui le rongeaient s’étaient progressivement changés en une terrifiante certitude. Il ne pouvait plus vivre pour servir et protéger cet ordre corrompu ; il vivrait donc pour l’anéantir.

Ils arrivèrent au niveau inférieur, et Sethann se figea. Il retint Bramt d’un geste lorsque celui-ci arriva à sa hauteur.

“Laissez-moi celui-là.”

Devant eux, en plein milieu du passage, se tenait Ginto Kerajaan, les yeux écarquillés par l’appréhension. Une seconde passa, puis le mage tourna les talons et s’enfuit.

Sethann s’élança à sa poursuite.

“Kerajaan !” cria-t-il.

“Sethann !” lui répondit une voix depuis l’une des cellules proches.

Le mage s’interrompit.

“Cahaya ! Où es-tu ?” s’écria-t-il en jetant des regards frénétiques dans chaque geôle proche.

“Ici !”

Sethann localisa la source de sa voix et, d’une Arcane, enfonça la porte. Il pénétra dans la cellule et produisit une petite lueur.

Cahaya était saine et sauve. Elle était attachée de la même façon qu’il l’avait été, mais semblait physiquement intacte. Son compagnon brisa ses entraves et la prit dans ses bras.

“Tu vas bien ! J’avais peur que...”

Elle l’embrassa. “Pas autant que moi ! Mais je savais que tu viendrais.”

Le mage était submergé par un soulagement indescriptible. Pour la première fois depuis sa libération, l’espoir avait véritablement ressuscité en lui.

“Je n’aurais rien pu faire seul.” dit-il en accompagnant Cahaya hors de la geôle.

Bramt la salua d’un petit signe de tête.

“Nous avons un ange gardien, il me semble !” s’exclama-t-elle en adressant un chaleureux sourire au capitaine.

“Hélas, nos ennuis ne font que commencer.” remarqua ce dernier en indiquant le bout du couloir.

Une nouvelle patrouille s’était assemblée un peu plus loin. Un appel retentit, et ils se retournèrent pour découvrir un autre groupe de gardes qui leur coupait toute retraite. Ils étaient cernés.

“Je me charge de ceux d’en face.” déclara Sethann. “Je vous laisse les autres.”

Cahaya ramassa une épée qui traînait au sol et prit place aux côtés de Bramt.

“Vous devriez rester derrière moi, madame.” lui dit celui-ci.

Elle le foudroya du regard. “Vous êtes décidément tous les mêmes !”

Une vague de froid explosa derrière eux, et ils s’avancèrent ensemble dans la mêlée. Cahaya tailladait ses adversaires de coups précis et rapides tout en dansant sous leurs ripostes, tandis que Bramt parait et contrait les attaques avec toute sa force et sa brutalité. Ensemble, il creusèrent un sanglant chemin dans les rangs ennemis. Elle désorientait et affaiblissait suffisamment ses opposants pour que lui puisse les écraser sans effort, et lui brisait avec aisance leurs défenses pour lui permettre à elle de plonger et porter le coup fatal.

Face à Sethann étaient postés, accroupis derrière les fantassins, des arbalétriers de chaque côté des travées, les armes levées et prêtes. Il ne pourrait les neutraliser tous en un seul sort et se défendre en même temps. Il conjura une Arcane qui n’existait jusque là qu’en théorie dans son esprit. Une plaque de glace se forma au dessus de son poignet et grandit jusqu’à former un écu protecteur. Il le leva devant lui alors que les carreaux partaient, et les projectiles fracassèrent la surface gelée. Ils ricochèrent néanmoins sans lui infliger de dommages significatifs. Les tireurs rechargèrent, les fantassins chargèrent, et Sethann reproduit un écu plus solide d’une main et projeta un sort offensif de l’autre.
Un vent glacial s’abattit sur les soldats les plus proches, qui se couvrirent en un instant d’une couche de givre et s’effondrèrent au sol, transis de froid. Deux gardes parvinrent à sa hauteur. Sethann para l’attaque du premier sur son bouclier et bloqua celle du second à l’aide d’une épée de glace nouvellement convoquée. Il se débarrassa des deux combattants juste à temps pour bloquer une nouvelle salve de carreaux, puis il se défit de son glacial équipement pour conjurer une dernière Arcane qui cribla les tireurs d’une grêle vicieuse.

A peine Sethann avait-il abaissé sa garde qu’un éclair fusa, traversant le passage dans un éclat aveuglant, et vint frapper la lame de Bramt levée au dernier moment pour protéger le mage. La foudre traversa le corps du capitaine qui sembla y rester insensible.

Au bout du couloir se tenait Ginto Kerajaan, un bras levé et une lueur menaçante au fond des yeux.

“Kerajaan !” l’interpella Sethann. “Je t’offre une chance de prouver ta supériorité. Affronte-moi seul à seul.”

“Ce n’est pas prudent.” intervint Bramt. “Laissez-moi plutôt m’en charger, je n’en ferai qu’une bouchée.”

Ce fut Cahaya qui répondit : “Non, laissez-le faire.” À son partenaire : “Juste une chose : ne le tue pas.”

Sethann haussa un sourcil à son intention.

“Promets-moi.” insista-t-elle.

“Comme tu voudras, traître. Une fois que j’en aurai fini avec toi, je m’occuperai de livrer tes complices à Drast.” cracha Kerajaan.

Il claqua des doigts, et le son qu’ils produisirent fut une explosion qui, par sa seule puissance, assomma Sethann et ses compagnons. La tête emplie d’un bourdonnement, des étincelles dansant devant ses yeux, le mage fut incapable de réagir lorsqu’un éclair vint le frapper en pleine poitrine et l’expédia à terre quelques mètres plus loin.

“C’est une folie !” s’écria Bramt. “Je vais m’en occuper.”

“Non !” intervint Cahaya en le retenant. “Faites-lui confiance, je vous en prie. Ne le sous-estimez pas.”

Kerajaan s’approcha de son adversaire, toujours immobilisé, et projeta un nouvel arc de foudre qui s’abattit avec un puissant coup de tonnerre, fracassant la pierre. Lorsque la poussière de l’impact retomba, Sethann avait disparu.

Kerajaan se projeta sur le côté juste à temps pour esquiver un pic de glace acéré qui fendit l’espace où il se trouvait. Sethann se tenait derrière lui, au bout du passage, auréolé d’une lueur bleutée. Trois pics similaires apparurent autour de lui et fusèrent le long du couloir. Le mage impérial leva les deux bras, et un bloc de pierre entier fut arraché du sol et se dressa pour intercepter les projectiles. Il fit un nouveau geste, et l’énorme rocher fut projeté vers son adversaire.

“Je t’ai surpassé !” hurla Kerajaan.

Il étendit les bras et sept étoiles jaunes apparurent autour de lui. Le bloc de pierre vola en éclats au moment d’atteindre Sethann, et à ce moment précis les étoiles projetèrent sept éclairs simultanés au même emplacement.

L’explosion résultante anéantit un pan entier de la salle. Les murs furent réduits en miettes et le niveau sur lequel les combattants se tenaient s’écroula sur ceux qu’il surplombait, entraînant une série d’effondrements catastrophiques. Les gardes qui étaient, jusque là, en train d’observer le combat de loin prirent la fuite dans une panique générale. La moitié du bâtiment s’affaissa sur lui-même, et par une brèche qui montait jusqu’au sommet, la lumière du jour y pénétra.

Les rayons du soleil tranchaient les nappes de poussière qui baignaient toute la salle. Cahaya et Bramt s’étaient retranchés sous une arche restée debout, et ils observaient avec appréhension l’éboulis qui avait en partie recouvert la douve centrale, sur lequel se tenait Kerajaan.

Le mage éclata de rire.
“Voila donc tout ce dont l’Académie est capable ! N’ayez crainte, général Ryleon ! Nos ennemis sont des enfants qui jouent aux magiciens !”

Il s’interrompit lorsque un nouvel écroulement révéla, au coeur des décombres, une sphère parfaite de glace polie de la taille d’un homme.
Kerajaan s’en approcha, ses mains crépitant d’éclairs.

“Un dernier tour de passe-passe, traître ? N’as-tu rien d’autre à…”

La sphère explosa et le mage fit un vol plané à travers la pièce. Il heurta un pilier à moitié effondré et termina sa course dans ce qu’il restait des douves.
Il se dressa avec un rugissement, et l’eau se mit à bouillir, parcourue d’éclairs. Son cri se mua en un hurlement de douleur lorsque, en un instant, l’eau se solidifia et piégea le mage au centre d’un lac de glace.

Sethann émergea des fragments de la sphère, un demi sourire aux lèvres.
“Tu n’es pas encore prêt pour la cour des grands, Kerajaan.” dit-il.

Cahaya le rejoint et se jeta dans ses bras. Bramt rengaina son épée, promenant un regard impressionné sur la désolation qui les entourait.

“Je pense que vous vous êtes suffisamment amusés.” déclara ce dernier. “Si nous réfléchissions à sortir d’ici ?”

“Nous n’aurons pas à réfléchir longtemps.” répondit Sethann en pointant du doigt une ouverture que l’éboulement avait pratiquée dans un mur.

Ainsi, les trois compagnons s’évadèrent de la prison impériale. Ils traversèrent le passage et sortirent au grand jour.

Ils se retrouvèrent au bord de la grande esplanade qui s’étendait au centre de la citadelle, derrière les murailles intérieures et au pied du palais impérial.
Sur cette esplanade se trouvait la légion impériale au grand complet, dix mille combattants d’élite parés au combat. Et cette armée avait attendu leur arrivée.
Face à Sethann, Cahaya et Bramt se tenait un immense guerrier recouvert d’une armure dorée menaçante, au heaume représentant un crâne de démon, et laissant flotter au vent des voiles écarlates. Deux énormes épées effilées reposaient dans ses mains gantelées d’or.
Aux côtés de ce géant souriait une femme aux cheveux de lumière et vêtue de blanc immaculé. Ses yeux perçants sondaient jusqu’à l’âme de ceux qu’elle regardait.

“Bonjour, Sethann.” dit Céleste. “Quel plaisir de te revoir !”

Sethann en oublia tout le reste.

Un choc électrique traversa son esprit, et il conjura une Arcane. Il n’aurait qu’une seule et unique chance de mettre un terme à tout ceci. Sa confrontation avec Kerajaan l’avait épuisé, mais il fit appel aux limites de sa volonté pour réunir toute l’Anima qu’il pouvait atteindre. Avant que quiconque n’ait pu faire un geste, il forma le sort.

Mais rien ne se passa. L’Anima fut libérée et l’Arcane se désintégra, laissant son esprit vide à l’exception d’une présence étrangère. Il reconnut cette sensation et ouvrit la bouche pour hurler.

Non ! Pas ça !

Ses lèvres n’avaient pas bougé, et pas un son n’était sorti de sa gorge. Il était prisonnier de son propre corps.

“Général Ryleon,” commença Céleste de sa voix douce et claire, “débarrassez-nous de ce traître.”

Le colosse s’avança en direction de Bramt.

“Capitaine !” s’écria Cahaya.

“C’est inévitable, à présent.” lui répondit-il solennellement. Il tira son arme et se mit en garde. “Reculez, je vous prie.”

Le général s’arrêta devant Bramt, et celui-ci leva son arme. Ce qui se passa alors, Sethann était incapable de le décrire. Le géant frappa de ses deux épées, mais le mouvement décrit par les lames n’avait rien de naturel. Il ne s’agissait pas d’une trajectoire compréhensible par un observateur humain. Le colosse tenait ses armes normalement un instant, et une fraction de seconde plus tard elles avaient changé de position et d’angle.

Cahaya poussa un cri. L’épée de Bramt retomba sur le sol à quelques mètres de là, et le capitaine pivota. Une fente rougeoyante lui barrait le corps de l’épaule gauche jusqu’à la hanche droite. Les yeux vides, il s’effondra dans un flot de sang.

Le général reprit lentement sa place aux côtés la femme blanche. Cahaya était paralysée.

Ce monstre n’était pas sous le contrôle de Céleste. Là avait été l’erreur de Sethann. Il l’avait cru vulnérable, mais elle s’était simplement emparée de son esprit sans le moindre effort.
Malgré l’apparence intimidante du général, Sethann savait que sous cette armure était dissimulé le visage, désormais adulte, du jeune garçon qui avait été l’objectif de l’attaque de Vernost. Un être exceptionnel, un guerrier invincible, un soldat parfait. Un atout que l’empereur avait été prêt à payer avec le sang de tout un village d’innocents.
Mais il servait l’Empire de son plein gré.
Le mage comprit alors. Les soldats, cette nuit-là, avaient été déguisés en bandits. Nulle marque de leur allégeance n’avait été dévoilée. Le garçon n’avait jamais su que l’Empire était responsable du massacre.
Céleste n’avait nul besoin de le contrôler. Leur sort à tous était scellé depuis le début.

S’écartant du corps mutilé de Bramt, Cahaya agrippa le bras de son compagnon. D’un geste sec, le mage la repoussa.

“Sethann… ?”

“Tout est de ta faute.” dit-il. Elle leva des yeux rougis de chagrin vers lui, et il répondit avec un regard froid et cruel. “Si je n’avais pas perdu mon temps à venir te délivrer, rien de tout cela ne serait arrivé.”

Des larmes coulèrent sur le visage de sa partenaire.

Qu’est-ce que tu me fais faire, Céleste ?

Cahaya fronça les sourcils. Elle se tourna vers la femme en blanc, la colère crispant ses traits.
“Vous ! C’est vous, tout cela !” s’écria-t-elle avec fureur.

Elle se précipita sur Céleste et leva son épée. Elle ne fit que trois pas avant que Ryleon ne la terrasse d’un coup de pommeau sur la tempe.

Sethann se débattit, se portant par réflexe au secours de son amie, mais à nouveau son corps ne bougea pas.

“Général, mettez donc un terme à ses souffrances.” ordonna la femme en blanc.

Espèce de monstre ! Si tu touches à un seul de ses cheveux...

“Drast la veut vivante.” répondit-il d’une voix profonde.

Céleste fusilla le colosse d’un regard venimeux.
“Je me fiche de ce que Drast veut. Tuez-la ici et maintenant !”

Ryleon tourna lentement son heaume démoniaque vers elle. Il s’avança jusqu’à la recouvrir de son ombre.

“Pourquoi ne m’y forcez-vous pas ?” lui demanda-t-il froidement. “Libérez le mage un instant et servez-vous de moi pour le faire.”

Céleste joignit ses lèvres en une moue désapprobatrice et baissa les yeux face au guerrier.

“Ne vous avisez plus jamais de vous adresser à moi sur ce ton, femme.” lui dit le général d’un ton impérieux.

Il n’est donc pas un pantin docile.

“Kerajaan !” appela-t-il.

Le mage, grelottant et en haillons, émergea des ruines de la prison.

“Oui, général ?” bredouilla-t-il.

“Ramenez la captive dans sa cellule.”

Je reviendrai te chercher, Cahaya ! Je te le promets ! Reste en vie, je t’en supplie !

Céleste s’avança vers Sethann et posa une main sur sa joue. Elle avait retrouvé son sourire, cette façade mensongère qui dissimulait sa nature malsaine.

“Je suis si heureuse que nous soyons enfin réunis. Tu es la clé dont nous avions besoin !”

Elle se tourna vers Ryleon. “Nous avons une princesse à ramener chez elle, général.”

Le guerrier se tourna vers l’armée assemblée et déclara d’une voix puissante :
“Au nom de l’empereur, nous marchons sur l’Académie !”
Chapitre 10 - Crépuscule by Vajuras
Alekian Sinnei observait sa cité depuis l’une des hautes arches de sa salle du trône, au sommet de la citadelle de Sostine. Sous ses yeux s’étendait son royaume, son empire, bâti sur les ruines des règnes de terreur des seigneurs de guerre de la région. Sous son commandement, les peuples opprimés de la contrée s’étaient unis et soulevés pour renverser leurs tyrans. A présent, nul ne se dressait plus pour s’opposer à l’ordre et à la paix qu’il avait établi.

Cette cité avait été le bastion du plus puissant des seigneurs de guerre, et elle serait désormais le siège du pouvoir impérial. Le joyau de son dominion.

“Vos rêves de grandeur sont finalement devenus réalité, empereur.”

Alekian se retourna. Un homme vêtu d’une robe élégamment ornée de motifs argentés approchait, traversant la salle du trône déserte. Ses yeux sans pupilles étaient pareils à deux orbes de cristal scintillants.

Le souverain sourit.
“Qu’est-ce qu’un simple magicien pourrait bien comprendre à la véritable grandeur ?”

“Nous sommes des créatures à la vue bien courte, il est vrai.”

Les deux hommes s’observèrent un instant, puis se donnèrent une chaleureuse accolade.

“Il est bon de te revoir, vieil ami.” dit Alekian. Il s’écarta et examina le visage du mage. “Tu n’as pas pris la moindre ride en… combien, 30 ans ?” ajouta-t-il avec une grimace.

“Tu n’as pas tant changé que ça non plus.” répondit Silmar avec un sourire.

L’empereur portait ses longs cheveux gris attachés, et son menton s’ornait d’un bouc couleur sel.

Alekian éclata de rire.
“Tu es trop clément. Chaque matin, mes pauvres articulations me font envier votre longévité, à vous autres mages.”

Silmar prit place à côté de son ami sous l’arche. “Ce que tu as accompli ici est impressionnant.”

“Ce n’est qu’un début. Ce continent est toujours sauvage et indompté, partout des hommes se complaisent à dominer et asservir leurs semblables. A présent, je disposerai d’une base d’opérations pour pacifier la contrée toute entière.”

“Une ambition admirable.” commenta Silmar.

“Assez de compliments ! Comment se portent tes protégés ? J’ai entendu dire que des tribus nomades venaient de contrées de plus en plus lointaines pour te voir. Ils te vénèrent toujours comme un dieu ?”

“J’ai exorcisé cette idée de leurs esprits. Je leur ai montré la vraie nature de l’Anima, et ils ont décidé de se sédentariser près de l’ancienne tour, en plein coeur de la savane. Ce que nous avons entrepris,” relata le mage avec ferveur, “est la fondation d’une école enseignant la voie de l’Arcane. Une académie de magie, en quelque sorte.”

L’empereur émit un grognement. Les arts arcaniques lui étaient toujours restés étrangers, malgré la nature du lieu qui l’avait vu grandir.

“Mais ne crains-tu pas qu’une concentration d’activité magique puisse nuire à la garde du fragment ?”

“Au contraire.” répondit Silmar. “J’entends me servir de toute cette énergie pour ériger un sceau inviolable.”

“Remarquable ! Tu es toujours aussi ingénieux, mon vieil ami. Pour ma part, le fragment restera enterré sous la citadelle jusqu’à ce qu’il ait disparu de toute mémoire.”

La mage fronça les sourcils. “Une démarche louable, mais est-ce bien prudent, Alekian ? Qu'arrivera-t-il lorsque tu ne seras plus là pour en assurer la garde ?”

Le souverain croisa les mains derrière son dos. “Nul ne le découvrira jamais, et je me refuse à confier cette charge maudite à mes descendants.”

Silmar observa Alekian un long moment. “J’ai confiance en ton jugement, vieil ami.” finit-il par déclarer.

Une voix juvénile retentit dans la grande salle. “Père !”

Surpris, Silmar se retourna vivement. Une petite fille de sept ou huit ans trottinait vers eux, ses cheveux noirs flottant dans son sillage et ses yeux clairs pleins d’innocence et de joie enfantine.

“Père, regardez ce que le chambellan m’a offert !” Elle tendit une petite poupée délicatement ouvragée, aux traits fins et à la soyeuse chevelure blonde. “On dirait dame Magnus !”

Alekian partit d’un rire franc. “C’est très joli ! Je vais devoir me souvenir de le remercier.”

Il la prit délicatement par les épaules pour la tourner vers son invité.

“Je te présente ma fille, Viena.” Silmar était interloqué. “Viena, voici le seigneur Silmar. C’est un de mes plus anciens amis.”

La fillette lui fit une gracieuse révérence. “Bonjour, seigneur Silmar !” Elle sourit et le fixa de son regard enfantin et curieux. “Vous avez de très beaux yeux !”

Ce fut au tour du mage d’éclater de rire. Alekian fronça les sourcils, mais le reste de son visage révélait son amusement grandissant.

Silmar intervint avant qu’il ne puisse parler. “C’est la chose la plus gentille que l’on m’ait dite à leur sujet !”

La petite pencha la tête. “Est-ce que vous êtes un mage ?”

Silmar haussa les sourcils à l’intention de son ami. Celui-ci haussa les épaules. “La robe, j’imagine !”

“En effet, jeune princesse. Je dirige une académie, une école où les mages étudient l’Arcane.”

La fascination illumina le visage de Viena. “C’est fantastique ! Je veux être une mage quand je serai grande, moi aussi !”

“Je serai honoré de vous accueillir quand vous le désirerez, princesse.” dit Silmar en s’inclinant.
L’empereur le foudroya du regard. “Ne vas pas lui mettre des idées pareilles en tête !”

Sa fille lui fit la moue. “Mais père !”

Avec un sourire attendri, celui-ci poussa doucement sa fille. “Nous en reparlerons bien assez tôt. Va maintenant, tes leçons t’attendent.”

Tout en s’éloignant, elle agita la main à l’attention du mage. “Au revoir, seigneur Silmar ! Prenez soin de mon père !”

Silmar la regarda s’éloigner avec un sourire qu’il ne parvenait pas à effacer.

Lorsque la fillette parvint à l’entrée de la grande salle, un vent noir sembla se lever. Le mage ressentit une sensation indescriptible, comme un profond chagrin qui refaisait tout à coup surface. La lumière du jour avait subitement décliné, plongeant le palais dans un crépuscule soudain. La petite fille s’était retournée vers lui, et son visage juvénile s’était figé dans une expression de terreur. Le vent noir la traversa, et son corps changea. Sa peau prit une teinte grise, ses cheveux blanchirent, et un instant plus tard la princesse se décomposa, s’évaporant en une fine poussière grise.

“C’est pour elle avant tout que j’ai construit tout cela.” déclara l’empereur.

Silmar se retourna, et derrière son ami se dressait une haute silhouette féminine. Les cheveux de cette parodie humaine étaient dressés autour de sa tête, et deux creux d’un noir absolu béaient à la place de ses yeux. Ses mains griffues étaient posées sur les épaules d’Alekian.

“Je ferais n’importe quoi pour préserver cette paix. C’est ce que j’ai de plus précieux à lui offrir.”

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Silmar se redressa.

Il se trouvait dans ses quartiers au sommet de la Tour de l’Académie. Il baissa les yeux sur ses draps, surpris de les trouver trempés de sueur.
Lui, rêver ainsi ? Il ne se souvenait plus de la dernière fois qu’une telle chose lui était arrivée.
Il se leva et s’avança jusqu’au majestueux balcon dominant la cité. C’était le milieu de la nuit, probablement tôt dans la matinée, et la ville sommeillait paisiblement.

Il ressentait quelque chose qui battait à la frontière de ses sens surnaturels, quelque chose qui n’avait rien à voir avec la présence mystique qui partageait depuis peu son esprit. Il sentait une grande force en mouvement. Il se concentra un instant et étendit sa conscience.
Il discerna tout d’abord, avec un soulagement et une reconnaissance immense, l’approche de son fidèle ami Sethann, de retour de Sostine. Il était en chemin, en ce moment même, pour leur revenir !
Mais il y avait autre chose. Il tendit un peu plus ses sens, et ses craintes se virent confirmées. A la suite de Sethann progressait une immense armée, en marche vers l’Académie. La guerre venait donc à eux, comme il l’avait prévu.
Mais l’empereur savait bien que toute attaque sur le domaine de Silmar était vouée à l’échec. Le grand mage pouvait, du haut de sa Tour, écraser une légion de n’importe quelle taille si elle se présentait au pied de ses murailles. Les envahisseurs avaient donc un plan pour neutraliser ses défenses et prendre la ville.
Le seul espoir de l’Académie reposait dans les informations que Sethann serait en mesure de leur fournir. Ils n’auraient alors qu’un temps très limité avant l’arrivée des troupes impériales.

Silmar décida de mobiliser immédiatement tous les combattants aptes et de commencer à préparer la défense de la cité.

Il s'efforça de faire taire la voix qui emplissait son esprit.

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Prasine s'éveilla peu avant l'aube, perturbée par l'agitation qui s'était soudainement emparée de la Tour. Elle se redressa dans son lit et jeta un regard las sur son bras difforme. Depuis son épaule gauche jusqu'au bout de ses doigts, la chair cramoisie et craquelée laissait transparaître des os tordus et des veines pourpres faiblement luminescentes. Sa main elle-même était un appendice griffu et monstrueux. La douleur constante, lancinante ne la quittait plus, mais elle parvenait à la supporter.

Elle replia ses jambes sous son menton et les enserra de son bras humain. Elle ne savait pas par quel miracle elle avait survécu à son combat contre Angevin. Silmar lui avait raconté qu'il était parvenu à la sortir de la caverne, et qu'elle était restée sans connaissance durant cinq jours. Lorsqu'elle était finalement revenue à elle, ce ne fut que pour pleurer la disparition de Relius. Aliza était toujours inconsciente, et trois jours plus tard elle avait mystérieusement disparu de sa chambre. Nul ne l'avait revu depuis.

Elle se leva, tirant son drap pour se couvrir, et se rendit jusqu'à la fenêtre de sa chambre. En contrebas, les rues de la cité semblaient connaitre la même effervescence que la Tour.

Elle s'interrogeait au sujet de cette activité soudaine lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit.

Céladon se tenait dans l'embrasure.
"Tu es réveillée." dit-il simplement.

Son visage trahissait une vive inquiétude, et ses mouvements étaient fébriles. Il était nerveux.

"Que se passe-t-il ?" demanda Prasine. "Pourquoi toute cette agitation ?"

"Silmar à placé toute la cité en état d'alerte. Une armée impériale est en chemin."

La jeune sorcière fronça les sourcils. Sa fatigue venait de la quitter. Une démangeaison courait le long de son bras corrompu.

"Une attaque ? Sur l'Académie ?"

Céladon hocha la tête. "Ça en a tout l'air. Silmar dit que tu ferais mieux de rester ici et te reposer…"

Le jeune homme se détourna légèrement. Prasine avait laissé tomber son drap et s'affairait à réunir ses vêtements.

"Pff." fit-elle. "Et il pensait que j'allais accepter ?"

"Pas vraiment." admit Céladon.

"Et toi ?"

"J'aimerais te savoir en sécurité. Mais…"

"Mais nul ne sera plus en sécurité ici si les impériaux assiègent la cité."

Céladon acquiesça. "En effet. Et si nous devons faire face à une telle menace, j'aimerais autant que nous le fassions côte à côte."

Prasine sourit. "Tu lis dans mes pensées."

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Sethann franchit la porte sud de la ville aux côtés de Céleste, sous les regards des mages qui s’étaient rassemblés sur la muraille et le long des rues en prévision de la bataille qui s’annonçait. Le grand portail se referma derrière lui, et il remonta l’avenue principale qui menait tout droit à la Tour. Presque tous les spectateurs le reconnurent, et beaucoup acclamèrent vivement son retour. Il ne retourna aucun des saluts qui lui furent adressés, marchant imperturbablement vers sa destination. Céleste observait la cité et ses habitants avec fascination, adressant son sourire immuable à la foule des citoyens.

“Tu sais, je suis venue ici lorsque j’étais jeune.” dit-elle. “Avant que l’Empire ne remarque mes talents. Je ne suis pas restée assez longtemps pour ressentir de la nostalgie, mais je me souvenais de la beauté exotique de cet endroit.”

Si tu étais déjà à l’époque la moitié de la garce que tu es aujourd’hui, je suis prêt à parier que Silmar avait vite fait de te bouter hors de sa cité.

Les mages qui bordaient l’avenue étaient désormais silencieux, une fois retombée la liesse de l’arrivée discrète de Sethann. Peut-être que ceux qui le connaissaient bien se rendaient compte que quelque chose ne tournait pas rond, mais il ne compta pas là dessus pour l’aider. Ils mettraient sans doute cela sur le compte de la fatigue du voyage et de l’anticipation de l’attaque imminente.

“Maître !”

Sethann s’était perdu dans ses pensées, replié au fond de lui-même pendant que Céleste menait son corps où bon lui semblait, et il n’avait pas remarqué le duo qui se tenait un peu plus loin, près du parvis de la Tour. Là se tenait Céladon, grand, sérieux et sobre. Et Prasine accourait vers lui, ses cheveux rouges évoquant une longue flamme dans son sillage, des larmes ruisselant sur son visage.
Son corps se refusa à manifester la moindre émotion, mais intérieurement, il cria de joie à sa vue. Etrangement, elle portait son bras gauche dissimulé, recouvert sous un pan de sa robe. Son coeur se serra à l'idée de ce qu’elle avait pu traverser, mais son bonheur de la voir saine et sauve resta entier.

Prasine se jeta sur lui et l’enserra de son bras libre. “Vous m’avez fait attendre !”

Le mage resta immobile, le regard fixé droit devant lui. Céleste observait la scène avec intérêt.

Il hurla.
Tu ne vas même pas me permettre d’embrasser ma fille !?

Lentement, les bras du mage retournèrent l’étreinte de la jeune sorcière. “Je suis heureux de te revoir, moi aussi.” dit-il avec tendresse.

Céladon approcha. “Maître Sethann, je me réjouis de votre arrivée.”

Prasine le relâcha et s’essuya les yeux. “Que s’est-il passé ? Pourquoi l’Empire nous attaque-t-il ?”

“C’est une longue histoire.” déclara le mage. “Je dois m’entretenir avec Silmar au plus vite.”

“Je vous accompagne !” s’exclama Prasine.

“Non. La cité va avoir besoin de toute la puissance qu’elle pourra réunir. Tu dois te tenir prête à la défendre.”

J’ai compris ton manège. Tu veux l’envoyer à la mort, c’est cela ? Eh bien, elle pourrait bien te surprendre, vipère.

Il s’attendait à ce que Prasine proteste, mais une flamme prit vie au fond de ses pupilles émeraude. “Très bien, si c’est ce que vous pensez être pour le mieux. Je ne vous décevrai pas. Et quand tout ceci sera terminé, j’aurai tant de choses à vous raconter !”

Moi aussi, ma chére petite. Moi aussi.

“Oui. Tout ceci sera bientôt terminé.” répondit son corps.

Il reprit sa progression, accompagné de Céleste qui échangea un regard avec Prasine. Céladon s’inclina légèrement devant le maître à son passage.

Le premier conseiller de l’Académie et la femme en blanc pénétrèrent dans le grand hall de la Tour, et Sethann ne put que constater avec une consternation silencieuse les terribles dégâts que le lieu avait subi durant son absence. Le sol et les murs de l’immense salle n’étaient plus que cratères et pierre vitrifiée, et d’énormes morceaux manquaient aux majestueux escaliers. Ceux-ci restaient cependant praticables, si on les empruntait avec prudence. Le mage, qui connaissait les secrets de la cité mieux que quiconque excepté Silmar, n’eut aucun mal à deviner ce qui s’était produit. Et comme Prasine et la plupart des citoyens étaient toujours en vie, cela signifiait que le Conclave avait été vaincu.
Mais qu’en était-il de la Sentinelle ? Silmar lui-même n’avait jamais trouvé de moyen de la vaincre totalement, et cela depuis plusieurs siècles. La réponse à cette question devrait nécessairement attendre.
Ils gravirent le grand escalier de la Tour, et Sethann pria silencieusement le Guerrier, la Prêtresse, la Chasseresse et le Sorcier lorsqu’ils passèrent sous leurs regards vigilants.

Enfin, ils parvinrent au sommet de la structure. D’une poussée, Sethann ouvrit les hautes portes des quartiers du maître des lieux et pénétra dans la pièce baignée de lumière, suivi de près par Céleste.

Silmar se retourna pour faire face à son conseiller et ami, et son expression se figea lorsqu’il aperçut la femme en blanc. Ses yeux s’emplirent de flammes bleues.

“Qu’avez-vous osé faire !” tonna le grand mage.

“L’empereur vous présente ses hommages, seigneur Silmar.” répondit Céleste.

“Qu’espérez-vous accomplir ? Je pourrais vous anéantir en un clin d’oeil.”

Céleste se lova contre Sethann en souriant.
“Si vous faites cela, je vivrai éternellement en lui.” déclara-t-elle. Silmar serra les poings, l’atmosphère sembla se comprimer autour de lui. “Vous savez que je dis vrai. Si vous en doutiez, je serais déjà morte.”

Le seigneur de l’Académie resta immobile, mais sa colère irradiait de manière presque palpable.

“Relâchez cet homme.”

“Je le ferai, une fois qu’il aura rempli son rôle.”

Pardonnez-moi, maître. J’ai échoué.

Sethann leva les bras, et l’Anima cascada en lui.

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L’horizon s’était soulevé et déployait la vaste légion des envahisseurs impériaux sur la plaine qui s’étendait au sud de la cité. Des milliers de soldats en uniformes cramoisis formaient une vague sanglante qui s’avançait pour submerger les murailles et balayer les défenseurs et leur précieuse cité. Des centaines de bannières flottaient au vent, annonciatrices de la mort qui serait bientôt semée sous les murs.

“Bien, écoutez-moi !” cria Céladon.

Tous se tournèrent vers le jeune mage, posté au dessus de la porte principale aux côtés de Prasine et de six autres apprentis. Deux groupes plus vastes étaient postés non loin à l’est et l’ouest. Le reste des défenseurs était actuellement au sol, réunis dans l’avenue principale avant de prendre leurs postes de bataille.

“L’armée de l’Empire compte dix mille soldats, et plus de trois cent sorciers. Nos rangs de mages combattants s’élèvent à soixante défenseurs, mais nous avons l’avantage du terrain et de plus grandes compétences ! Le seigneur Silmar arrêtera les fantassins lorsqu’ils seront à sa portée, et il nous revient donc de contrer les sorciers impériaux.”

Il désigna les groupes qui se trouvaient de part et d’autre du centre. “Les équipes est et ouest seront chargées d’intercepter les sorts adverses, que ceux-ci menacent nos propres rangs ou la cité elle-même, ainsi que de bloquer les volées de flèches des archers. Ne ripostez pas, profitez des accalmies pour récupérer. Restez organisés et relevez ceux qui fatiguent. Je m’occuperai de couvrir le groupe central, dans lequel sont réunis nos plus puissants attaquants qui auront pour tâche d’éliminer les mages ennemis. Ne gaspillez pas vos forces sur les soldats, ils sont incapables de nous menacer. Lorsque la Tour nous enverra le signal, nous pourrons passer à l’offensive et repousser ces envahisseurs pour de bon.”

Céladon leva un bras. “Allons ! Aujourd’hui, faisons comprendre à l’Empire que l’Académie est hors de sa portée !”

Tous lui répondirent avec le même geste, et un tonnerre d’acclamations. Puis les défenseurs se répartirent sur toute la longueur de la muraille sud.

Prasine observait la marée humaine qui approchait, et bien que la volonté de l’affronter était bien présente en elle, elle ne ressentait pas la fièvre guerrière qui l’avait habité durant le conflit contre le Conclave. Elle ne savait rien de cet ennemi, sinon qu’il venait pour lui arracher ce qu’elle avait si chèrement défendu.

Elle leva sa main difforme devant elle.
Elle était déterminée à ne plus se laisser dominer. L’Académie était débarrassée de la menace de la Sentinelle et Sethann était de retour. Elle ne laisserait pas les impériaux réduire à néant tout ce qu’elle et ceux qui l’entouraient avaient accompli.
Du coin de l’oeil, elle remarqua que Céladon l’observait. Son regard s’attardait souvent sur son bras altéré, dernièrement. Elle ne pouvait lui en vouloir.

“N’est-ce pas le moment où tu m’assures que tout ira bien ?” lui dit-elle.

Son compagnon lui accorda un petit sourire, une rareté au vu des circonstances. “C’est le moment où être à tes côtés me donne du courage.”

Ils se prirent la main et attendirent le moment fatidique.

Après une période de tension grandissante, sur la muraille silencieuse, on put observer des points d’illumination dans les rangs ennemis.

“Préparez-vous !” lança Céladon.

Une seconde plus tard, l’attaque débuta.

De la légion cramoisie s’élevèrent des multitudes de projectiles étincelants, boules de feu, pics de glace, arcs de foudre ou simplement énormes rochers. Les mages assemblés firent jaillir leurs propres sorts pour intercepter les assauts en approche, et le ciel tout entier s’emplit de violentes et spectaculaires explosions. Des fragments dévastateurs criblèrent néanmoins la plaine, les murailles, les rangs des défenseurs ainsi que les faubourgs de la cité. Les attaques étaient bien trop nombreuses.

“Protégez la ville ! Ne laissez pas passer ces sorts !” hurla Céladon.

Il invoqua sa propre Arcane de protection et un immense écran lumineux se déploya au-dessus des défenseurs, couvrant plusieurs centaines de mètres carrés de terrain.

Ses compagnons déchaînèrent alors la riposte tant attendue.

Le ciel au dessus de l’armée impériale se couvrit soudainement de nuages noirs. Les cieux tournoyèrent et de gigantesque tornades se déployèrent en plein coeur des rangs ennemis, creusant d’épaisses tranchées de dévastation parmi les soldats impuissants.
Les défenseurs de l’Académie se couvrirent les yeux lorsque des éclairs par centaines cascadèrent depuis le firmament pour frapper les assaillants, emplissant l’air d’un fracas apocalyptique. D’immenses orbes enflammées pareilles à des météores crevèrent la nappe des nuages sombres et s’abattirent sur la plaine, ne laissant que d’immenses brasiers là où s’étaient tenus des dizaines de fantassins.

Prasine tendit les bras et invoqua deux de ses familiers qu’elle envoya en direction des envahisseurs.
Les oiseaux piquèrent dans les rangs des impériaux et tracèrent leurs chemins de destruction, laissant derrière eux des traînées de Chaos résiduel. Quelques sorts volèrent dans leur direction pour tenter de les éliminer, mais les familiers tournoyèrent dans les airs et esquivèrent aisément les assauts maladroits. Enfin, ils plongèrent vers les sources des ripostes et s’écrasèrent parmi leurs ennemis, disparaissant dans des explosions crépusculaires.

Céladon se tourna vers sa partenaire, impressionné. “Comment fais-tu cela ? Je n’ai jamais rien vu de tel !”

Prasine lui sourit. “J’ai eu un peu d’entraînement, et de bons conseils.”

Elle observa l’état du champ de bataille. L’étendue de la légion était désorganisée, ses rangs désarticulés en tout points par les violents assauts subits, mais l’avancée inexorable des soldats continuait. Leur nombre avait à peine faibli, et ils n’étaient plus qu’à quelques centaines de mètres de la porte principale. De trop nombreux sorts continuaient à jaillir de l’armée impériale.

“Ils s’attendront aux familiers.” se dit-elle à haute voix. “Mais ils sont assez près, désormais.”

Elle leva le bras et une étoile pourpre se forma au creux de sa paume. Alors que l’énergie se rassemblait, son éclat éclipsa un instant les explosions des sorts qui s’entrecroisaient. Lorsque la lueur atteint son apogée, un trait --un rayon instantané qui ne resta visible qu’une fraction de seconde-- de force chaotique traversa la plaine toute entière et traça un sillon de mort dans les rangs adverses, réduisant les corps en poussière.

Une courte accalmie prit place le temps que tous se rendent compte de ce qu’il venait de se produire. Un instant plus tard, les sorts ennemis jaillirent à nouveau, cette fois concentrés sur la position de Prasine qui avait été clairement tracée par le rayon. Son étoile toujours au creux de sa main, elle recula d’un pas. Elle avait attiré sur elle seule l’attention de centaines d’attaquants ! L’éclat de dizaines d’attaques mystiques en approche finit par emplir son champ de vision, et ses cheveux volèrent derrière elle alors que l’air lui-même était chassé de la zone.
Un onde de choc fit trembler toute la muraille et de nombreux défenseurs se retrouvèrent au sol. Céladon se tenait devant Prasine, le visage figé dans une concentration intense. Face à lui, les innombrables assauts des sorciers impériaux se fracassaient contre un mur de force invisible.

“Ne t’arrête pas !” lui cria-t-il. “Débarrasse-nous d’eux !”

Elle tendit le bras, pointant l’étoile chaotique en direction de la plaine, et laissa l’Anima la traverser. Les rayons s’enchaînèrent alors, trop rapidement pour être observés, laissant des images rémanentes pourpres sur les pupilles des spectateurs. Les unes après les autres, des tranchées de destruction se creusèrent dans la masse des assaillants. Prasine ne ressentait aucune pression, aucune difficulté à lutter contre le flot d’énergie. Son bras agissait naturellement comme un catalyseur pour la force du Chaos, et l’Arcane destructrice s’imprima dans son esprit jusqu’à ce qu’elle n’eût plus rien d’autre en tête.

C’est alors qu’elle fut projetée vers l’avant, et aurait même basculé par dessus les remparts si Céladon ne l’avait pas rattrapé à ce moment. Ses oreilles bourdonnaient, et sa peau était couverte d’une sensation étrange, pareille à des milliers de picotements. Des hurlements retentirent dans les rangs des défenseurs, et tous s’étaient retournés vers l’intérieur de la cité.

La Tour de l’Académie avait été décapitée par une énorme explosion. Les débris du sommet fracassé retombaient sur les bâtiments environnants dans des cascades dévastatrices, et la ville toute entière tremblait alors qu’un immense nuage de poussière s’élevait autour de la structure.

Une secousse bien plus proche ébranla la muraille toute entière, et cette fois Céladon comme Prasine furent projetés à plusieurs mètres de là. Lorsque la jeune sorcière reprit ses esprits, la porte principale avait été abattue, réduite à de simples débris fumants, en même temps qu’une grande partie de la muraille elle-même. Déjà, à travers les ruines, apparaissaient les silhouettes des soldats, progressant sans relâche.

“Tous dans la rue !” hurla Céladon. “Préparez-vous à repousser les fantassins !”

Mais nul ne lui prêta attention. Les attaques dévastatrices des mages impériaux pleuvaient à présent librement sur les bâtisses sans défense, et partout la défense auparavant organisée et ordonnée n’était plus que confusion et panique. Les défenseurs firent néanmoins face à la vague des envahisseurs, semant la mort dans leurs rangs, mais ceux-ci ne ralentirent jamais leur progression et submergeaient les mages sous le poids de leur nombre écrasant.

Céladon aida Prasine à se relever. “Nous devons rejoindre la Tour !” s’écria-t-elle.

“C’est trop tard ! Si les soldats sont ici, c’est que Silmar ne peut plus nous aider !” répondit son partenaire.

“Il ne peut pas avoir été tué !” protesta Prasine. “Et Sethann s’y trouve aussi !”

Une vague de tristesse parcourut un instant le visage de Céladon. Elle savait ce qu’il pensait : que Silmar et Sethann étaient probablement morts.

Elle le saisit par les épaules.

“Il ne faut pas perdre espoir ! Nous nous sommes déjà tant battus pour cet endroit, nous n’allons pas baisser les bras maintenant !”

Il fronça les sourcils et se redressa. En une seconde, il était redevenu lui-même, droit et déterminé.

“Tu as raison. Nous n’allons pas abandonner. Relius n’y aurait pas pensé une seule seconde.”

“Attention !”

Prasine tendit le bras et une lance écarlate frappa un soldat qui se précipitait sur eux. De nombreux autres le suivaient, vêtus de tuniques cramoisies et de plastrons étincelants. Des heaumes argentés surmontés de crêtes rouges dissimulaient leurs visages.
Céladon se retourna et, d’un geste, relâcha un torrent de force pure qui traversa les assaillants impuissants et envoya le groupe tout entier s’écraser à plusieurs mètres de là, comme des jouets disloqués.

“Allons-y !” lança-t-il en entraînant la sorcière le long de l’avenue.

Partout autour d’eux, dans les rues envahies, résonnait la clameur des combats. Les soldats se déployaient dans toute la cité et gagnaient sans cesse du terrain sur les défenseurs en déroute. Les sorciers impériaux avaient pris place sur les décombres de la muraille et dispensaient leurs Arcanes mortelles avec précision et efficacité.
Le couple progressait en direction de la Tour, contournant les débris des bâtiments effondrés, et les partenaires tournoyaient l’un autour de l’autre pour repousser les assauts des fantassins ou intercepter un sort qui venait dans leur direction. Céladon déployait des murs de puissance et ballottait les attaquants dans les airs, brisant leurs charges et écrasant leurs défenses. Prasine puisait dans l’ensemble de son arsenal ardent pour semer la dévastation dans leurs rangs, et parfois abattre un mage trop exposé.

Un fantassin surgit d’une ruelle adjacente et se précipita sur elle. Céladon lui tournait le dos, et elle-même fut trop surprise pour préparer une Arcane. Le soldat abattit sa lame et Prasine la réceptionna sur son bras déformé. Le métal mordit profondément la chair écarlate et y resta planté. La sorcière ne ressentit pas vraiment la douleur à laquelle elle s’était attendue, seulement un désagréable pic de cet étrange et constant élancement. Avant que le soldat n’ait pu déloger son arme, Prasine fit un poing de sa main mutée et le frappa au torse. Son plastron se plia sous l’impact et l’homme s’effondra au sol, suffoquant.

Alors que la jeune femme observait son membre difforme avec étonnement, Céladon la poussa violemment de côté.

“Attention !”

Le ciel au-dessus d’elle s’emplit de flammes, et elle se retrouva projetée à quelques pas de là.
Elle se redressa pour remarquer que Céladon se relevait péniblement à quelques mètres d’elle. Il semblait épuisé.

Derrière lui, une immense silhouette traversa le mur de flammes qui barrait désormais l’avenue, là où ils s’étaient tenus un instant plus tôt. Il s’agissait d’un gigantesque guerrier portant une armure dorée aux formes menaçantes. Son monstrueux heaume dissimulait entièrement son visage. Il tenait deux imposantes épées aux lames rougies de sang. Il s’approcha de Céladon, qui était toujours accroupi au sol, et leva l’une de ses armes.

Prasine projeta une lance de flammes en direction du géant, et celui-ci cueillit le sort sur sa lame, le tranchant en deux traits de feu plus minces qui allèrent s’évanouir derrière lui.
Céladon s’était relevé et avait vivement reculé en direction de Prasine, un regard prudent fixé sur le guerrier.

D’autres soldats le rejoignirent. “Général !” dit l’un d’eux. “L’avenue principale est à nous !”

“Encerclez la tour.” répondit le général d’une voix pareille à un tremblement de terre. “Laissez-moi ceux-ci.”

Les fantassins se dispersèrent, contournant les deux mages.

Céladon aida Prasine à se relever.
"Tu devrais fuir." dit-il "Je vais le retenir."

Elle lutta contre l'envie de le frapper.
"Tu ne te débarasses pas de moi. Jamais."

Il eut un léger sourire.

Le général étendit ses lames de chaque côté de son corps et commença à courir vers le couple.

Comme une seule entité, ces derniers formèrent leurs sorts en parfaite synchronisation. Céladon déploya un champ de force sur le chemin du colosse, et Prasine invoqua deux de ses familiers pour le prendre en tenaille.
Alors qu'ils approchaient, les bras du guerrier remuèrent et deux ondes tranchantes presque invisibles frappèrent les familiers qui explosèrent en plein vol. Des flammes crépusculaires émergea le colosse indemne, et il percuta dans sa course le mur mystique qui se fracassa sans le ralentir.
Avec une fraction de seconde pour réagir, Céladon écarta Prasine à l’aide d’une Arcane de force qui l’expédia sur un côté, et lui même plongea de l’autre alors que les lames s’abattaient entre eux dans un arc mortel.

Prasine se redressa et frappa le guerrier d’une nouvelle lance de feu. Son armure afficha un léger noircissement, mais lui-même y sembla entièrement insensible.

“Hé, par ici ! Viens te battre !”

Le géant se tourna vers elle et s’avança, ramenant une épée vers l’arrière, la pointe en direction de son opposante.
Il interrompit son mouvement, comme retenu par un filet invisible. Son immense stature fut parcourue de tremblements, comme pour résister à une force qui entravait ses déplacements. Une seconde plus tard, il décolla du sol et fila dans les airs avant de s’écraser plusieurs dizaines de mètres plus loin, l’impact réduisant une bâtisse entière en poussière.

Céladon rejoignit sa partenaire, haletant. “Je n’avais jamais réussi cela auparavant !” s’exclama-t-il.

Prasine déposa un rapide baiser sur ses lèvres. “Ce n’est pas encore terminé.” dit-elle.

Au centre des débris, une énorme masse de métal doré se souleva, projetant des fragments de pierre pulvérisée aux alentours. Le général ne dit pas un mot et s’avança calmement à leur rencontre.

“J’ai une idée.” proposa-t-elle. Elle expliqua rapidement son intention à son compagnon, qui retrouva le sourire.

“Après toi.” dit-il.

Prasine invoqua un souffle de feu depuis sa main mutée, balayant la zone ou se trouvait le guerrier qui ignora l'attaque, ne ralentissant même pas sa progression. Lorsque la forme du guerrier se retrouva entièrement enveloppée par le brasier, Céladon forma un nouveau sort.
Une prison de force transparente se forma autour du général, et les flammes contenues et concentrées se mirent à former un tourbillon ardent en son centre, piégeant le guerrier dans une tornade de feu mystique.
Enfin, Prasine fit appel à deux nouveaux familiers et les envoya décrire un arc dans les airs avant de plonger au centre de la prison. L’explosion résultante fut suffisante pour creuser un large cratère en plein centre de l’avenue.

Au centre du cratère se tenait le guerrier démoniaque. Son armure avait partiellement fondu et formait une carapace de métal fumant, l’immobilisant dans son propre équipement. Pas le moindre mouvement n’animait sa prodigieuse carcasse.

Prasine sourit et poussa un long soupir de soulagement. Céladon serra la main de son amie dans la sienne. “Il n’y a rien que nous ne puissions accomplir quand nous sommes ensemble.”

Ils demeurèrent un instant ainsi, les yeux dans les yeux, au milieu des flammes et de la désolation.

“Allons retrouver Sethann.” dit-il.

Ils reprirent leur avancée en direction de la Tour. L’avenue principale était vide de toute activité, mais des dépouilles de défenseurs et de soldats impériaux gisaient ça et là en grand nombre parmi les décombres et les incendies. La Tour se dressait devant eux, encerclée des débris de son sommet effondré.

Un terrible déchirement grinçant traversa l’atmosphère, vrillant leurs tympans. Céladon pivota, passant un bras autour de Prasine pour l’écarter dans son dos. Un éclair passa devant les yeux de la sorcière.

Le général était debout devant eux, les lames largement écartées. Son visage était une parodie torturée de métal difforme, et le reste de son armure tombait en ruines là où la libération de ses articulations l’avaient déchiquetée.

Prasine entendit distinctement Céladon pousser son dernier soupir avant même d’assister à la chute de son corps meurtri et brisé. Il s’étendit de tout son long, les yeux grand ouverts fixés sur elle, le torse nettement séparé par deux tranches sanglantes.

Elle posa sa main difforme sur la plaque fondue du heaume du guerrier et en appela à l’Anima du Chaos. Elle visualisa le torrent d’énergie infinie dans lequel elle s’était abandonnée plus d’une fois. Pas cette fois. Elle se fit barrage, et embrassa le torrent tout entier pour le canaliser par sa mutation.
Son bras s’embrasa et un feu crépusculaire en jaillit, pareil au souffle des familiers dragons mais d’une puissance bien plus terrible.
Le déchaînement de force écarlate se propagea dans toute l’avenue, rongeant les façades des bâtiments et creusant le sol. Le colosse se retrouva violemment balayé, projeté en arrière. Il reprit pied et lutta contre le flot, plantant ses deux épées dans le sol pour ancrer sa masse contre le courant, mais son armure se liquéfia entièrement et la terre même sous ses pieds se vit dévorée par la vague pourpre.

Prasine interrompit le torrent. Le guerrier était agenouillé à quelques mètres d’elle. Elle ne pouvait ni comprendre ni accepter qu’un être humain puisse survivre à une telle puissance. Un cône sombre et profond se creusait devant elle, là ou l’avenue elle-même avait été consumée par la force négatrice du Chaos pur.

L’homme releva la tête. Son visage, dur et anguleux, était encadré d’une masse de cheveux rouge sombre et paré d’une barbe de couleur similaire. Ses yeux, aux pupilles dorées, se fixèrent sur Prasine.

Quelque chose la traversa à ce moment précis. Prasine se sentit comme plongée dans un bain glacial, et ses jambes menacèrent de se dérober sous elle. Elle se retrouva prise de vertige, et le monde s’assombrit tout à coup. Elle avait froid, terriblement froid…

Le guerrier écarquilla les yeux. Il ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit durant un long moment. Puis, avec une voix qui glaça le sang de la jeune sorcière :
“Kira ? C’est bien toi ?”

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Prasine courait, elle ne savait pas depuis combien de temps. Elle ascendait l’un des grands escaliers de la Tour. Avait-elle rencontré des soldats sur son chemin ? Elle ne parvenait pas à s’en souvenir. Cela n’avait aucune importance. Elle devait continuer à monter. Retrouver Sethann. Monter. Laisser les autres loin derrière elle. Laisser cet homme...

Elle trébucha et s’effondra, heurtant rudement les angles de pierre. Privée de ses moyens, son corps dévala douloureusement quelques marches avant qu’elle ne reprenne pied. Elle se redressa. Elle avait mal au bras, à la hanche, à la jambe. Elle boitait. Chaque pas était plus difficile que le précédent. Elle se força à surmonter la douleur, à continuer à monter. Elle avait si froid, et son bras corrompu la mettait au supplice. Elle avait besoin de Céladon… tant besoin de lui...

Elle arriva au niveau des quartiers des maîtres. Une vaste terrasse s’étendait entre le sommet des escaliers qu’elle venait de parcourir et le début de ceux qui lui restaient à gravir. Seulement, les escaliers supérieurs avaient disparu. La Tour toute entière se terminait ici. Là où s’étaient étendus les couloirs longeant les quartiers eux-mêmes béait une immense brèche qui dominait la cité dévastée. La nuit était tombée, mais la lueur des flammes qui s’étaient propagées dans les faubourgs en contrebas gardait les ténèbres à l’écart.

Confortablement installée sur la dernière marche des escaliers pulvérisés, une femme vêtue de blanc jouait avec un morceau de débris à ses pieds. Elle souriait à Prasine.
A ses côtés se tenait Sethann, un lambeau de robe déchiré pendant à la place de son bras gauche manquant.
La jeune sorcière reprit tout à coup ses esprits, et se rendit enfin compte que la terrasse, tout comme les escaliers qu’elle venait de gravir, était peuplée de soldats impériaux qui la regardaient avec amusement.

"Père !"

Céleste eut un doux rire.
“Je ne savais pas que Sethann avait une fille.” dit-elle d’une voix mielleuse. “Cet homme aura gardé ses mystères jusqu’au bout.”

Le mage ne bougea pas. Son regard était perdu dans le vide, son visage inexpressif.
Prasine avança vers lui d'une démarche traînante.

"Père, que s'est-il passé ? Qu'est-il arrivé à Silmar ?"

Céleste balaya l’air de la main. “Il est mort, bien entendu. Il était mort avant même que son corps ne soit précipité dans le vide.”

La jeune sorcière s'interrompit soudain, un désespoir glacial s'insinuant peu à peu en elle. Quelque chose n'allait pas. Sethann n'avait pas fait un geste. Et cette femme… elle était avec lui à son retour.

“Que lui avez-vous fait ?” lui lança furieusement Prasine.

Le femme blanche sourit.
"Ton cher père n'écoute plus que ma voix, à présent. Pour moi, il a tué son plus ancien ami et condamné toute cette maudite cité."

“Non ! Vous mentez !”

Céleste se leva. “Je comprends ta réaction. N’aie crainte, je le libérerai bientôt. Et tu pourras alors le rejoindre, et vivre tes derniers instants à ses côtés. La seule chose que j’attends de toi, c’est que tu me révèles où se trouve la princesse.”

“Soyez maudite !” cracha la jeune sorcière.

Elle retrouva l’Anima du Chaos, et la sensation familière écarta le froid qui avait assailli son âme. Elle tendit le bras et un familier apparut.

“Vous allez brûler pour ce que vous avez fait !”

Céleste éclata d’un petit rire cristallin. Prasine se tenait prête à envoyer son familier à l’attaque, et nul n’était en mesure de l’arrêter.

“Je ne pense pas, non !” s’amusa la femme blanche.

La jeune sorcière libéra son sort.

Son familier prit son envol et mourut à quelques centimêtres d'elle, transperçé par un éclat de glace.

Elle regarda le petit dragon pourpre se dissoudre dans les airs. Elle baissa les yeux sur sa main tendue en travers de laquelle la pointe glacée avait terminé sa course. Sethann baissa le bras, son aura d'Anima s'évanouissant.

Elle cria. Elle tenta de faire appel à davantage d'Anima, mais un froid intense semblait remonter le long de son bras muté et figer son sang dans ses veines. Elle s'effondra à genoux, sanglotant.

“J'ai eu l'occasion de t'observer." reprit la femme blanche. "Tes talents sont très impressionnants. Quel dommage que je ne puisse pas te ramener avec moi, l’empereur aurait su apprécier tes compétences à leur juste valeur. A présent, où se trouve la princesse ?”

Prasine lui lança un regard meurtrier, à travers ses larmes.

Céleste poussa un soupir d’exaspération. "La vie de ton père contre cette information."

"Je ne connais aucune princesse !" grinça la jeune femme.

“Allons. Peau grise, cheveux blancs, yeux rouges, héritière du trône impérial. Nous savons qu’elle se trouve ici.”

La surprise prit un instant le dessus dans son esprit. Aliza… était l’héritière du trône impérial ? La propre fille de l’empereur ? Interloquée, son regard allait de Sethann, à Céleste, aux soldats, pour se fixer sur le sol devant elle.

"Je n'ai pas de temps à perdre." Le ton de la femme blanche s'était fait menaçant.

“La dernière fois que je l'ai vue, elle était alitée dans ses quartiers.”

Elle ne mentait pas. Nul ne savait où Aliza avait bien pu disparaître.

Un éclair de frayeur traversa le visage délicat de Céleste.

“Ses quartiers ?” Elle tourna la tête vers un des soldats. “Toutes les chambres ont-elles été fouillées ?”

Le soldat acquiesça. “Toutes, madame.”

“S'il s'avérait que la princesse ait trouvé la mort durant l’attaque…”

Tous les impériaux présents frissonnèrent perceptiblement.

“Il est hors de question de rapporter pareille nouvelle à l’empereur. Passez la cité entière au peigne fin, encore et encore, jusqu’à ce que vous la retrouviez.”

Les soldats se mirent en mouvement.

“Et tuez celle-ci.”

Un des fantassins tira un glaive et s’approcha de Prasine. La jeune femme tenta de se relever, mais ses jambes refusèrent de la porter. Son regard suppliant croisa celui de Sethann, et elle connut alors le véritable désespoir. Une peur panique s’empara d’elle alors que la mort approchait lentement d'elle, immobile et vulnérable.

“Attendez !”

La voix profonde résonna dans ce qu’il restait de la Tour et retentit dans la nuit, interrompant les soldats. Le général Ryleon, torse nu et visage découvert mais toujours armé de ses épées, les restes brisés de son armure pendant à sa taille, apparut au sommet de l’escalier. A présent que Prasine n’était plus physiquement capable de le fuir, elle fut forcée de subir la présence du meurtrier de Céladon, de l’homme le plus terrifiant qu’elle ait jamais croisé, de cet être étrangement familier qui l’emplissait d’une panique indescriptible.

“Général Ryleon,” l’interpella Céleste, “je vais me charger de cette sorcière. Concentrez-vous sur la princesse.”

Ryleon ?

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“Va te cacher ! Ne reste pas là !”

Son père s’empara d’une épée rouillée, tandis que sa mère soulevait une vieille arbalète.

“Ryleon, va mettre ta soeur en sécurité dans la chambre ! N’en sortez pas !”

Les flammes qui filtraient par les fenêtres projetaient des ombres inquiétantes sur les visages de ses parents. Sa mère s’accroupit près d’elle.

“Nous viendrons vous chercher dés que possible, Kira. Reste avec ton frère.”

La porte de la chambre se referma. Le fracas du métal se joignit au rugissement de l’incendie, et elle se blottit dans les bras de son frère. Puis les cris retentirent.

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“Vous ne pouvez pas la tuer. Il s’agit de ma soeur.” déclara le général.

Les soldats se regardèrent. Céleste sembla véritablement surprise.

“Qu’est-ce que vous racontez, général ? Votre famille toute entière a péri à Vernost. Je le sais mieux que quiconque.”

“C’est ce dont j’étais convaincu jusqu’à aujourd’hui. Cela ne change rien à notre opération, laissez-la simplement partir.”

“Elle est notre ennemie. Je ne peux pas lui laisser la vie sauve.” Elle fit un geste à l’attention des soldats. “Je vous ai donné un ordre.”

Ryleon hurla : “Je vous ordonne de rester loin d’elle !”

Les impériaux se figèrent, ne voulant pas contrarier Céleste mais certainement opposés à l’idée de désobéir à l’imposant général.

Céleste eut un petit sourire.
Le corps de Sethann s’anima et une prison de glace se déploya soudainement autour du général. Ce dernier poussa un grognement, luttant contre le gel qui entravait ses mouvements, mais les couches de givre se succédèrent jusqu'à emprisonner totalement le guerrier.

"A présent," déclara le femme blanche, "obéissez si vous ne voulez pas subir le même sort.

Devant cette menace, les soldats se mirent en mouvement en direction de la sorcière, les armes au poing.

Un fracas emplit la nuit, comme un dieu vengeur séparant une montagne en deux.

Nul ne le vit bouger, mais en un éclair Ryleon se retrouva près de Prasine, ses épées tendues à ses côtés. Des éclats de glace pulvérisés volaient dans son sillage. Une gerbe de sang décrivit un arc à ses pieds, et plusieurs paires de bras tranchés roulèrent sur le sol dans le prolongement de son mouvement. Les soldats mutilés mirent une seconde à se rendre compte de ce qu’il venait de se passer, et ils s’effondrèrent en hurlant à la vue de leurs moignons sanguinolents.

Ryleon fixait Céleste d’un regard meurtrier. Son regard allait tour à tour de Sethann à la femme blanche. Cette nuit là...

Pour la première fois, Céleste parla à toute vitesse, baragouinant presque ces mots :
“Si vous me tuez…” Un clin d’oeil. Ryleon se trouvait tout contre elle, la pointe d’une lame sur sa gorge délicate. “...vous savez ce qui lui arrivera.”

Le temps sembla se figer, les seuls sons provenant des soldats mutilés qui se tordaient au sol. Avec une lenteur infinie, Ryleon retira son arme et fit un pas en arrière. Céleste s’autorisa à respirer.

“Libérez-le.” ordonna-t-il. “Ou je massacrerai chacun de ces soldats jusqu’au dernier.”

La femme en blanc soupira. “Je savais que ce jour arriverait. J’espérais simplement que notre collaboration dure encore quelques temps.”

Ryleon écarquilla les yeux. Avant qu’il n’ait pu faire le moindre mouvement, une vague de force le submergea, le projeta en arrière et le réduisit à l’impuissance. Une grêle de pointes glacées s'abattit sur lui. Il hurla, les éclats lacérant sa peau à vif, la douleur transperçant jusqu’à son âme. Sethann s’avança sur lui, le bras unique levé et laissant libre cours au déchaînement d’Anima.

Prasine assistait au spectacle avec détachement.
Bien. Qu’il souffre. Cette créature n’est pas mon frère.

Alors pourquoi ressentait-elle une telle agonie à ce spectacle ? L’être qui se tordait sur le sol devant elle, rendu fou par une souffrance que seule la mort viendrait abréger, était le meurtrier de son meilleur ami. Il n’était rien de plus.

“Fuis, Kira !”

Une ombre se déploya sur la terrasse. Un voile de ténèbres liquide sembla recouvrir la lune, éclipsant sa clarté, et les flammes en contrebas cessèrent soudainement de retenir la nuit qui se déversa dans la pièce éventrée.
Intriguée, Céleste interrompit l’assaut de Sethann sur la forme prostrée du colossal guerrier.

Des silhouettes noires se détachèrent de l’ombre, se faufilant dans le dos des soldats désorientés et leur chuchotant de sinistres élégies.
Des chocs sourds et des craquements morbides retentirent, et les victimes impuissantes s’effondrèrent une par une. En quelques secondes, la totalité des combattants impériaux gisait au sol comme autant de pantins désarticulés et abandonnés. Les ombres se replièrent dans les ténèbres ambiantes, et la silhouette altière d’Aliza en émergea, le regard écarlate fixé sur Céleste.

“Ah ! La princesse nous fait l’honneur de sa présence !” s’exclama joyeusement la femme en blanc. “Je n’ai donc plus besoin de m’occuper de vos pathétiques affaires de famille, général. Veuillez nous laisser.”

Sethann sentit son corps invoquer une nouvelle Arcane. Lorsqu’il la reconnut, il fut pris de terreur.

Ne fais pas ça ! Prasine ! Aliza ! Allez vous-en, je vous en supplie !

Le sol de la terrasse se fractura. Une explosion retentit et la plate-forme toute entière bascula, projetant Sethann, Prasine et Ryleon au sol et les entraînant vers le rebord au-delà duquel s’étendaient les ruines embrasées de la cité.

Sethann sentit son corps redevenir sien.

Ils basculèrent dans le vide.

Céleste sourit. “Voila qui est réglé. Le général pourrait peut-être survivre à une telle chute, mais le corps fracassé de sa soeur risque de le mettre dans de bien mauvaises dispositions. Ne perdons donc pas de temps.”

Elle referma ses griffes sur l’esprit de la princesse.

Le visage de la femme blanche se décomposa. Elle afficha une expression d’horreur intense, et un filet de bave s'écoula de sa bouche béante.

Par delà le bord de la terrasse, une bourrasque de vent soudain s’éleva. Une silhouette massive s’éleva lentement dans les airs. Le général Ryleon tenait encore une de ses épées. Il était entouré d’un halo de lumière bleutée, et ses pieds reposaient dans le vide.
Derrière lui, auréolé de la même aura lumineuse, flottait Sethann. Sur son bras unique reposait la tête de Prasine, étendue sur les jambes repliées du mage, inconsciente. Le visage du maître était figé dans une expression de concentration extrême.

Ryleon jeta un coup d’oeil au mage, qui lui fit un petit signe de tête. Le guerrier prit pied sur ce qu’il restait de la terrasse, et l’aura bleutée se dissipa. Il traversa l’espace dévasté, enjambant les cadavres des soldats impériaux, et d’un revers de sa lame effilée sépara la tête du corps de la femme blanche.
Le crâne au visage délicat roula sur le sol, les yeux à jamais écarquillés de terreur.

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Céleste était encerclée par une bande de monstres noirs à forme vaguement humaine. Elle se tenait sous un ciel menaçant, dans une plaine ténébreuse parcourue d’un vent mordant et contre nature. Elle se recroquevilla sur le sol à l’approche d’une des créatures.

“Hé bien, qu’est-ce que nous avons là ? Une invitée ? Nous n’attendions pourtant pas de visites !”

“Je la reconnais.” déclara une autre ombre. “C’est cette salope de marionnettiste de l’empereur.”

“Alors comme ça, on aime faire joujou avec l’esprit des gens ?”

L’un des monstres ricana. “Je parie qu’elle n’a pas l’habitude d’avoir de la compagnie !”

“Et quelle compagnie, mes chers soeurs et frères !” Il approcha son visage noir près de l’arrivante. “Alors, quel effet cela fait-il de te retrouver privée de ton corps ?”

Céleste perdit toute forme de raison. Elle se mit à ramper piteusement sur le sol, s’écorchant sur les rochers affûtés qui jalonnaient la contrée. Ses larmes se mêlèrent à son sang.
Les rires des monstres se refermèrent sur elle, et un éclair soudain lui révéla les onze paires d’yeux écarlates qui l’observaient, se repaissant de sa détresse. Elle hurla.

“Quelle douce musique ! Voila ce qu’il manquait à cet endroit ! Continue, ne t’arrête pas ! Crie pour nous !”
Epilogue by Vajuras
La porte de la cellule s’ouvrit et laissa entrer la haute et digne silhouette de Legima Drast.

“Votre ami a encore un rôle à jouer et ne pourra pas être des nôtres, hélas. N’ayez crainte, je vous ai préparé un supplice à la hauteur de l'exécution qui suivra. Votre nom restera dans toutes les mémoires, plus encore que celui de votre fameux père. Lui, en tant que dément, disparaîtra un jour dans l’oubli. Les hérétiques, en revanche, sont maudits pour toute l’éternité.”

Cahaya ne bougea pas. Elle resta prostrée au fond de la cellule, la tête baissée, la chair des poignets noircie. Drast jeta un coup d'oeil au chariot du bourreau et nota que beaucoup d’instruments étaient usés, et la plupart des fioles étaient vides.

“Kerajaan y est allé bien trop fort avec elle.” se lamenta-t-il. “Il sera puni. Amenez la.” ordonna Drast à l’un des gardes qui l’accompagnait.

L’homme traversa la geôle nauséabonde et agrippa les cheveux de la prisonnière pour tirer sa tête en arrière.

Le visage de Ginto Kerajaan apparut, émacié et contusionné. Le mage bailloné émit un gargouillement de douleur en reconnaissant Drast.

“Que fait cet imbécile ici ?” s’écria ce dernier. “Où se trouve la prisonnière ?”

Le garde tira un couteau et trancha le bâillon du sorcier.

“Je… j’implore votre pardon, votre sainteté !”

Le prêtre tourna légèrement la tête. “Retrouvez la.” ordonna-t-il séchement aux gardes qui se trouvaient encore dans le couloir. Ceux-ci s’élancèrent dans le dédale de la prison.

“Voulez-vous bien m’expliquer comment une prisonnière sans défense, pieds et poings liés en plein coeur de ce donjon, a bien pu non seulement vous échapper mais vous laisser là à sa place ?” demanda Drast d’un ton venimeux.

Kerajaan produisit un gémissement étranglé. Un soldat paniqué se présenta dans l’embrasure de la cellule.

“Les gardiens de la sortie sud ont été neutralisés. La prisonnière est introuvable !”

Les yeux de Drast se rétrécirent en deux fentes donnant directement sur les feux de l’enfer.

“Que faites-vous ?” aboya-t-il à l’attention de l’un des gardes qui s’était penché pour libérer l’infortuné mage. “Cet idiot se trouve à sa juste place.”

Il tourna les talons et sortit de la cellule. “Ecumez la cité. Retrouvez cette hérétique !” tonna-t-il.

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Dvylika était accoudée au bord de la terrasse des quartiers des maîtres. Elle observait les rues de la cité dans laquelle la vie reprenait peu à peu. La muraille sud éventrée voyait passer de nombreux convois de matériaux et de vivres diverses tout au long des journées qui suivaient la bataille.

“Heureuse que tu sois rétablie.” lança-t-elle.

Prasine s’interrompit au sommet de l’escalier, surprise que son amie l’ait entendu approcher.

“Je voulais te voir, Aliza. Je veux dire, Dvylika.”

La princesse éclata de rire. “Je t’en prie ! Aliza fera l’affaire.”

Prasine la rejoignit, et lui toucha délicatement le bras. Son amie se tourna vers elle, et Prasine l’attira dans une étreinte réconfortante, silencieuse.

Elles restèrent ainsi un long moment, puis Prasine s’écarta doucement pour se pencher au dessus de la ville, aux côtés de son amie.

“Je suppose que tu vas repartir. Pour Sostine.”

Dvylika soupira. “J’ai beau avoir recouvré mes souvenirs, l’attachement que j’ai développé pour cet endroit est toujours présent en moi. Je ne me réjouis pas à l’idée de partir, mais il le faut.”

“Tu ne devrais pas y aller seule. C’est bien trop dangereux, surtout pour toi.”

Dvylika l’observa du coin de l’oeil. “Je ne pars pas seule. J’emmène Ryleon avec moi.”

Prasine se figea et détourna imperceptiblement la tête. “Je vois.”

La princesse prit la main de son amie. “Je ne te demande pas de lui pardonner ses crimes, mais tu devrais au moins lui donner une chance de te montrer le genre de personne qu’il est réellement.”

La sorcière retira sa main. “Il en a fait bien assez.”

Elles restèrent silencieuses un moment, puis Dvylika reprit :
“Et toi, qu’as tu décidé pour la suite ?”

“Je n’en sais rien.” admit Prasine. “Je ne désire rien de plus que de rester ici, aux côtés de Sethann. Pourtant…”

“Pourtant, tu brûles toujours du désir de combattre.” termina son amie.

Prasine lui adressa un petit sourire.

“Sache que si tu le désires, tu seras la bienvenue à mes côtés lorsque j’irai reprendre le trône.”

“La proposition est tentante.” admit la sorcière. “Je vais y réfléchir.”

Elle s’éloigna.

“Ne réfléchis pas trop longtemps.” lui lança Dvylika. “Mon père n’attendra pas éternellement.”

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Sethann se tenait sur le haut balcon du sommet rebâti de la Tour, les mains croisées derrière son dos.

“J’ai quelque chose à vous avouer au sujet de Vernost.” déclara-t-il.

Ryleon était installé à quelques pas du maître, assis sur un bloc de pierre.

“Je sais déjà tout ce qu’il y a à savoir.” répliqua-t-il. “Il ne s’agissait pas d’une attaque de bandits menés par vous, mais de soldats impériaux conduits par Céleste.”

Sethann se retourna.

“C’est exact, mais ce n’est pas cela que je voulais vous révéler.”

“Je crois savoir de quoi vous voulez parler, et ça m’est égal. C’est entièrement grâce à vous que ma petite soeur est en vie, et pour cela ma gratitude vous est acquise.”

Sethann fronça les sourcils. Une cape blanche était rabattue sur le côté gauche de son corps, dissimulant son infirmité.

“Qu’avez-vous prévu de faire, à présent ?” demanda-t-il.

“La princesse m’a demandé de l’accompagner à Sostine, et j’ai accepté. Il me reste de nombreux comptes à régler avec l’Empire. Je souhaiterais plus que tout demeurer aux côtés de Kira… Prasine… mais il me semble que cela ne serait pas une bonne idée. Et je serai tranquille en la sachant en sécurité ici même, avec vous.”

Sethann hocha solennellement la tête.

“Maître !”

Prasine s’avança dans la pièce à ciel ouvert, simple plate-forme au sommet des ruines. Elle remarqua la présence de Ryleon.

“Qu’est-ce qu’il fait ici ?” demanda-t-elle d’un ton glacial.

“Je m’en allais.” répondit-il en se levant.

“Attendez, Ryleon. J’ai quelque chose à vous dire à tous les deux.” intervint Sethann.

L’homme imposant resta debout, inconfortablement. Prasine l’ignorait et regardait droit devant elle.

“Prasine, je dois te révéler quelque chose dont je ne t’avais jamais parlé. C’est au sujet de la nuit où ton village à été attaqué.”

La jeune sorcière se raidit, appréhendant les paroles sérieuses de son tuteur. Elle en oublia son aversion pour l’autre occupant de la pièce.

“Cette nuit là, c’est un incendie qui a dévasté la majorité du village et fait le plus de victimes. Il ne s’agissait cependant pas d’un simple incendie. C’était un mur de flammes destiné à empêcher les victimes de fuir, d’origine magique. Et le responsable de ce sort terrible n’était autre que moi.”

Prasine prit un ton sec. “Pourquoi me dites-vous cela ? Vous étiez sous le contrôle de cette femme, non ? Vous n'êtes pas responsable de ce qui s’est passé.”

“La responsabilité n’a rien à voir là dedans.” continua Sethann avec patience. “Le sort qui a piégé ces gens, qui en a tué beaucoup et condamné les autres, est né de mon esprit, peu importe la volonté qui était à l’origine de l’acte. Ce feu destructeur était le produit de ma propre magie. Mon Arcane. Et peu importe ce que je pouvais me dire, la culpabilité ne m’a jamais quitté. J’ai toujours supporté ce fardeau.”

“C’est ridicule !” s’écria Prasine. “Vous n’avez pas à porter un tel poids ! Vous pouvez simplement le laisser aller !”

Sethann secoua la tête. “Non, ma fille. Ce n’est pas le genre de personne que je suis. Ce n’est pas le genre de personne que tu es, et je suis convaincu que Ryleon non plus.”

Ryleon jeta un regard en coin au maître, tandis que Prasine faisait de même en direction de son frère. Le meurtrier, le monstre. Son propre frère. Il tourna son regard vers le sien et elle se retrouva parcourue du même frisson glacial qui l’avait assailli cette nuit-là. Elle haïssait ce regard, si similaire au sien. Ce regard plein de souffrance, de culpabilité et de compassion.

“Nous supportons ces fardeaux.” continua Sethann. “Nous gardons cette culpabilité, cette douleur en nous, au plus proche de nôtre âme. Elle nous définit, fait de nous ce que nous sommes. Et, tout en portant ce poids, nous allons de l’avant. C’est tout ce dont nous sommes capables.”

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Le voyageur progressait lentement sur la route du nord-est. Il marchait depuis déjà bien longtemps, et il marcherait encore pendant de longs mois avant d’atteindre sa destination, si les Quatre lui souriaient.

Il déboucha une petite gourde et but quelques gorgées d’eau. Ses vivres étaient presque épuisées, et il lui faudrait trouver bientôt une auberge où se restaurer.

Au bout d’une autre heure de marche, le voyageur croisa la route d’un homme menant un chariot tiré par une paire d’ânes.

“Salutations, l’ami.”

“Hola, voyageur. Une belle journée à vous.”

“Sauriez-vous où se trouve l’auberge la plus proche ?”

L’homme releva le bord de son chapeau d’un pouce. “Par là-bas ? Rien avant cent cinquante kilomètres, je le crains.”

Le voyageur grogna un petit rire. “Tant pis. Je me débrouillerai durant quelques jours.”

“On peut savoir où vous vous rendez, comme ça ?”

“Vers les terres qui s’étendent au-delà de Parakai.”

L’homme tira sur les rênes de ses bêtes. “Mais par les Quatre, il n’y a rien là-bas ! Vous voulez vous perdre au bout du monde ?”

Le voyageur sourit. “On peut dire ça, l’ami. Bonne route à vous.”

“Je vous souhaite de changer d’avis.” lança l’homme. “Ces mages, de plus en plus cinglés…” ajouta-t-il dans sa barbe.

Silmar ricana légèrement. Le grand air lui faisait le plus grand bien. Depuis quelques jours, la voix du fragment qui habitait son esprit s’était tue, et il pouvait baisser sa garde.

Il n’y avait pas “rien” au nord-est, au-delà des terres hostiles de Parakai. Il y avait la Grande Désolation. Et, en son centre, le Temple du Premier. Le lieu qui l’avait vu naître et grandir.
La menace des fragments pesait toujours sur le monde, mais le Premier saurait quoi faire. Si toutefois Silmar parvenait à sa destination sans devenir, comme la Sentinelle, une autre marionnette asservie à la volonté du Nom.

Mais le soleil brillait, et les voix s’étaient tues. Il parviendrait à sa destination.

Il rentrerait chez lui.

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Sethann était seul au sommet de la Tour.

Le soleil déclinant projetait une lueur irréelle sur la pièce à ciel ouvert.

La paix était revenue sur l’Académie, mais un grand vide béait dans son âme. Il l’ignora. Il y avait tant de labeur à accomplir. La cité devait être reconstruite, la Tour rebâtie, les maîtres réunis, les apprentis retrouvés. Les cours devaient reprendre. Le commerce devait recommencer à circuler. Il n’avait pas le temps de penser à autre chose.

“Tu m’avais promis de m’emmener, de me montrer l’Académie. Tu m’avais promis une vie heureuse et paisible à tes côtés.”

Il entendait sa voix sans cesse, et son âme agonisait en se languissant de sa présence, de son rire, de sa chaleur. Il lui suffisait de fermer les yeux pour revoir son visage, sentir son souffle sur sa nuque...
Il lui faudrait accepter cette ultime solitude, et porter ce poids avec tous les autres. L’Académie avait besoin de lui.

Il se retourna.

Cahaya se tenait au centre de la pièce. Elle lui souriait, radieuse.

“Il est temps de tenir ta promesse.” dit-elle.


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FIN
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