Thé chaud et nez gelé by lalaulau38
Summary:


Recueil à lire au coin d'un feu de cheminée

Héron de l'Avent 2015
Crédit image : A. Moulin, retouches par mes soins


1 - Promenade - Sweet december
2 - Crépuscule - Début de soirée chez Gustave Audepré
3 - Départ - Trois petits mots et puis s'en va
4 - Service à thé - Le grenier des souvenirs
5 - Bientôt - Lettre ouverte
6 - Matin neigeux - La belle aubaine
7 - Transports en commun - Et si Juliette promenait Roméo en poussette ?
8 - 2.0 - Vous avez reçu un nouveau message
9 - Cymru am byth - Bunk House
10 - Pub - 38, rue du premier atelier
11 - Enfance - Projection
12 - Stuck in the middle with you - Coincée
13 - Odeur du tabac - Écorché(s)
14 - Attente - Caméo imaginaire et totalement éxagéré
15 - Poupée de cire - Chez Madame Tussaud si on y arrive
16 - 1001 nuits - Et puis après, partir en paix
17 - Seul - Léon
18 - Étranger - Photo annuelle et pull de Noël
19 - Parfum - Son parfum
20 - Fantôme - Madeleine
21 - Arrivée - Mamie Odette
22 - Chocolat, cannelle et zeste d'orange - Cosy
23 - Quand elle danse - Nostalgie sur glace
24 - Croissant de lune - Les croissants de Lune

Categories: Romance, Aventure, Tragique, drame Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 24 Completed: Oui Word count: 17166 Read: 93272 Published: 29/11/2015 Updated: 24/12/2015
Story Notes:
Participation détournée au Christmas Challenge.

Avec The Night Circus nous avons décidé d'écrire 24 textes répondant à 24 thèmes différents, histoire de vous faire patienter à notre manière jusqu'à Noël. N'hésitez pas à aller lire ses textes et à nous donner vos avis !

Passez tous de bonnes fêtes !

Un grand merci à Bevy, Norya, Marjo, Alex et Mathilde pour leur soutien !

1. 1 décembre - Promenade - Sweet december by lalaulau38

2. 2 décembre - Crépuscule -Début de soirée chez Gustave Audepré by lalaulau38

3. 3 décembre - Départ - Trois petits mots et puis s'en va by lalaulau38

4. 4 décembre - Service à thé - Le grenier des souvenirs by lalaulau38

5. 5 décembre - Bientôt - Lettre ouverte by lalaulau38

6. 6 décembre - MATIN NEIGEUX - La belle aubaine by lalaulau38

7. 7 décembre - Transports en commun - Et si Juliette promenait Roméo en poussette ? by lalaulau38

8. 8 décembre - 2.0 - Vous avez reçu un nouveau message by lalaulau38

9. 9 décembre - Cymru am byth - Bunk House by lalaulau38

10. 10 décembre - Pub - 38, rue du premier atelier by lalaulau38

11. 11 décembre - Enfance - Projection by lalaulau38

12. 12 décembre - Stuck in the middle with you - Coincée by lalaulau38

13. 13 décembre - odeur du tabac - Écorché(s) by lalaulau38

14. 14 décembre - Attente - Caméo imaginaire et légèrement exagéré by lalaulau38

15. 15 décembre - Poupée de cire - Chez Madame Tussaud, enfin, si on y arrive by lalaulau38

16. 16 décembre - 1001 nuits - Et puis après, partir en paix by lalaulau38

17. 17 décembre - Seul - Léon by lalaulau38

18. 18 décembre - Étranger - Photo annuelle et pull de Noël by lalaulau38

19. 19 décembre - Parfum - Son parfum by lalaulau38

20. 20 décembre - Enfance - Madeleine by lalaulau38

21. 21 décembre - Arrivée - mamie Odette by lalaulau38

22. 22 décembre - Chocolat, cannelle et zeste d'orange - Cosy by lalaulau38

23. 23 décembre - Quand elle danse - Nostaglie sur glace by lalaulau38

24. 24 décembre - Croissant de lune - Les croissants de Lune by lalaulau38

1 décembre - Promenade - Sweet december by lalaulau38
Author's Notes:
Elsa aime se promener, quand elle a du temps à tuer. Tant pis s'il fait froid et si le ciel est menaçant. Londres, elle le sait, réserve toujours des surprises.
Il y a une espèce de sérénité qui se dégage de la démarche d’Elsa. Elle marche sans but précis, une fois de plus. Juste pour se retrouver en tête à tête avec elle-même dans cette ville qu’elle aime tant.

Londres a revêtu ses habits de lumière. Noël arrive. La fête. Les cadeaux. La queue dans les magasins d’Oxford Street et dans les lieux touristiques les plus prisés.
Elsa s’en moque. Elle profite, le nez bien emmitouflé dans une grosse écharpe en laine. Ses cheveux roux sont remontés en un chignon négligé qu’elle a fixé avec un crayon de papier et quelques mèches s’en échappent, bien trop bousculées par le vent qui souffle fort.

Le ciel est menaçant. La jeune femme voudrait qu’il neige, au moins un peu. Elle n’a pas vu de flocons depuis son arrivée et ça lui manque. Elle traverse les rues bondées puis se retrouve dans des passages presque déserts mais garde le sourire. Elle continue de découvrir la ville dès qu’elle a un peu de repos et elle se sent vivante et libre, là, près de Westminster Bridge.

Elle promène son regard d’Est en Ouest, curieuse de découvrir un bâtiment qu’elle n’aurait pas remarqué jusqu’à présent. Quand quelque chose lui plait, un détail, un graffiti ou un parapluie oublié contre un mur en pierres, Elsa dégaine son téléphone et prend une photo qu’elle essayera de retoucher plus tard.


Big Ben est tout proche. Gigantesque, imposant, magnifique. Il est quatorze heures pile. Elsa contemple l’horloge et s’invente une histoire d’amour impossible entre l’aiguille des heures et celles des minutes. Elle imagine la première qui piétine et attend impatiemment que la seconde la rejoigne. Drame amoureux, histoire destuctrice, Elsa détache son regard de la pendule du « Gros Ben » avec un petit pincement au coeur qu’elle se refuse d’expliquer.

Dans trois semaines, la jeune femme ira retrouver sa famille en France et, bizarrement, ce programme ne l’enchante pas vraiment. Cela fait un an et demi qu’elle a posé les pieds à Londres et même si rien n’est simple, elle n’échangerait sa vie pour rien au monde.

Elle s’arrête un instant sur le pont et s’appuie contre la rambarde. Un peu plus loin, sur sa droite, le London Eye s’élève. Elsa regarde la roue qui tourne doucement et savoure chaque instant de cet après-midi hivernal. Cela fait deux heures qu’elle se promène sans but précis. Deux heures avec elle-même, loin du HCH, du CoffeeT et de leur clientèle respective. Loin des soucis, loin de ses rêves et de ses espoirs. Loin de tout.

Ou presque.

Quelqu’un pose la main sur son épaule, la sortant de sa rêverie. Elsa se retourne, surprise.

Londres, plus de huit millions d’habitants et un nombre incalculable de touristes.

Elle dévisage un instant l’homme qui lui fait face et essaye de calmer tant bien que mal son coeur qui bat la chamade. Comme d’habitude, il porte son manteau bleu marine et son sac à dos contenant son appareil photo. Comme d’habitude, il est mal rasé et ses cheveux grisonnants donnent l’impression d’avoir été coiffés avec les pieds du réveil.

Harrison Dean. Le seul et l’unique.

Un détail change la donne, cependant, et déstabilise un peu plus la jeune femme : il semble avoir mis de côté son air bougon et la fixe de son regard perçant avec un franc sourire avant de lancer la conversation.

Elsa jette un oeil sur l’horloge de Big Ben. Il est quatorze heure dix. La petite aiguille des heures peut enfin souffler, celle des minutes, plus grande et rassurante, vient de la rejoindre.

Et tant pis si elle ne reste pas longtemps, que vive l’instant présent.

End Notes:
J'espère que ce premier texte vous a plu. J'ai été heureuse de retrouver Elsa pour ce premier texte !

A demain, n'hésitez pas à me laisser une petite trace de votre passage et à faire de même chez The Night Circus :)
2 décembre - Crépuscule -Début de soirée chez Gustave Audepré by lalaulau38
Author's Notes:
Dans la ferme de Gustave Audepré, au fin fond de la Creuse, les soirées se ressemblent... Mais ce n'est pas pour lui déplaire.
Gustave regarde par la fenêtre le jour qui, doucement, s’en va. Cette soirée de décembre s’annonce comme les autres : Calme, froide, paisible. Il est assis près du poêle, dans son vieux fauteuil de cuir défoncé par le temps et observe ce spectacle aussi souvent qu’il le peut. C’est son petit rituel, son « habitude de vieux ». Sur le fourneau, une marmite laisse échapper une douce odeur de poireaux et de courge. Le vieil homme fait cuire les légumes pour sa soupe. En fond sonore, pour lui tenir compagnie, Julien Lepers pose ses questions en donnant l’impression de vouloir battre un record de rapidité d’élocution. Il y a également comme une odeur de suie. La faute à ce satané feu, dans le poêle, qui n’a pas voulu démarrer du premier coup. La faute à Gustave, un peu, aussi ; il a laissé crever la flambée dans l’après-midi.

De sa vieille maison de pierres perdue dans un petit hameau de la Creuse, le spectacle apaise cet agriculteur à la retraite et veuf depuis bien longtemps. Il a fait beau aujourd’hui et le ciel arbore une couleur rouge orangée des plus sublimes. Le temps est sec et annonce à coup sûr des gelées pour la nuit, mais Gustave s’en moque : la nuit, il dort.

Au loin, la forêt de Chabrière apparait presque sous forme d’ombre, juste devant ce jour qui descend. Bientôt, un voile bleu nuit sera levé sur ces arbres, qui ne seront qu’à peine visibles grâce à la lune et aux étoiles. L’horizon n’aura plus qu’à attendre quelques heures, que le soleil le remette sur le devant de la scène.

Gustave ne se lasse pas de ce spectacle. Le même depuis bientôt soixante ans. La cuisson des légumes, comme d’habitude a déposé un peu de buée sur les fenêtres, ce qui le fait râler. Et comme tous les soirs, le chat Mistigri choisit ce même moment pour sauter sur les genoux de son maitre et se coucher contre lui en ronronnant.

Gustave, sans détacher ses yeux du ciel qui s’assombrit, caresse machinalement le chat tout gris. Il pense à cette journée passée et à son travail accompli. Rien de bien extraordinaire - le retraité n’a plus qu’une vache à traire - mais il a dû rentrer du bois sous l’abri et a repeint le volet du voisin qui s’écaillait, aussi. Les poules sont rentrées au poulailler et les lapins ont mangé. Il est satisfait du travail accompli et incline doucement la tête, comme pour s’auto-congratuler.


Ses épaules se relâchent, son dos aussi. Gustave s’enfonce un peu plus dans son vieux fauteuil défraichi.

Il soupire et puis sourit.

Pour rien au monde il n’échangerait sa vie.
3 décembre - Départ - Trois petits mots et puis s'en va by lalaulau38
Author's Notes:
"T’es là, tu marches sur ce quai de gare et je te tiens la main. Je sais que t’as mal. Pas parce que je te serre fort, mais parce que tu t’en vas."
T’es là, tu marches sur ce quai de gare et je te tiens la main. Je sais que t’as mal. Pas parce que je te serre fort, mais parce que tu t’en vas. T’as mal parce que j’ai tenu à t’accompagner. Pour être sûre que tu fais le bon choix, même si je doute, sur ce point-là.


Tu avances vite, tu voudrais que je te lâche, je le sais. Tu culpabilises, tu te sens mal. Mais le lâche, dans l’histoire, c’est toi, alors je décide de tenir bon et d’accélérer le pas.


Je t’avoue que je ne te comprends pas.
On a préparé ces fêtes pendant des jours. Réfléchi au menu, décoré notre appart.
Et tu pars quand même.
Et je ne sais pas, au fond. Je ne sais plus. Ou alors j’ai toujours su.

Tes cadeaux sont restés là où je les ai cachés, sous notre lit. Les miens seront certainement encore en haut du placard, bien emballés. Tu n’as pas pu les prendre, dans ta petite valise.


Je devrais te détester de me condamner à passer Noël seule, tu sais. A faire le lâche, à fuir, tout ça parce que tu es perdu. Mais je n’y arrive pas. Je crois que mon coeur s’est transformé en pierre quand tu m’as regardé dans les yeux ce matin et que tu m’as annoncé tout ça.

Le bordel immense dans ta tête.

Le besoin de partir pour réfléchir, pour respirer.

Et l’existence de l’autre, qui, plus que m’anéantir, n’a fait que confirmer mes doutes.


J’avais prévu d’être forte, tu sais, le jour où tu me l’annoncerais. J’avais deviné tes silences, compris tes absences, depuis bien longtemps déjà.

Je voulais être fière, te laisser partir sans te regarder, attendre que tu claques la porte et puis passer à autre chose.


Je me déteste, à cet instant précis. A te suivre sur ce quai bondé de gens qui partent en vacances retrouver leur famille ou leurs amis pour Noël. Je serre ta main, je voudrais que tu restes. Enfin, je crois. Je voudrais surtout que tu me dises que tout va bien, que tu vas revenir et qu’on fêtera Noël plus tard, tant pis si c’est pour le 15 aout, je voudrais juste savoir.

Comme si le destin continuait de jouer dans ton sens, tu stoppe net devant la voiture 7 du train.

Tu vérifies ton billet avant de me regarder avec un air triste et désolé. Je sais que t’as mal, au fond, et c’est ce qui me bouffe le plus.

Elle ou moi, tu te poses la question.

Par surprise, tu embrasses délicatement mon front.

Je devrais reculer, te faire une scène, te demander, hystérique, à quoi tu joues ou si t’as décidé une fois de plus de me prendre pour une poire, mais je te laisse faire et je profite de ce contact. Tes lèvres sur ma peau, peut-être pour la dernière fois.


Et puis quand tu montes dans le wagon, je fais pire.

Je te regarde et te murmure un dernier « je t’aime ».

Trois mots, mais tu pars quand même.

End Notes:
Je ne suis pas super fière de ce texte... Mais mon inspiration m'a joué quelques tours pendant l'écriture et j'espère qu'il vous plaira quand même !
A demain ;)
4 décembre - Service à thé - Le grenier des souvenirs by lalaulau38
Author's Notes:
Un après-midi neigeux et des confidences entre une grand-mère et son petit fils... Il n'en faut pas plus pour apprendre des secrets de familles...
- C’est vrai qu’il n’était pas de première jeunesse, mais je l’aimais.


Mon petit-fils me regarde, désolé. A ses pieds, des morceaux de tasses venant de faire une chute mortelle. Le gamin a douze ans et aime venir jouer avec moi au Scrabble, le mercredi après-midi. On rigole, il me raconte ses secrets et on boit le thé, quand la tasse ne finit pas en mille morceaux à ses pieds.


- Et pourquoi tu l’aimes tant, ce service, mamie ? Il n’y a plus que la théière, maintenant…


Il regarde l’anse, mille fois recollée.


- … Et encore…


Je vois à son air intéressé qu’il veut vraiment savoir. Il sent que ces quelques morceaux de porcelaine, là, sur le carrelage, sont une partie de mon histoire qui s’en va avant moi. Et ça l’attriste, c’est certain.

Je me racle la gorge et le préviens.


- Tu sais, c’est long.


Il regarde par la fenêtre les flocons qui tombent, petit à petit, et me fixe de ses grands yeux bleus avec l’air de dire « ça tombe bien, j’ai que ça à faire. »


- C’était un cadeau de ma grand-mère, pour le Noël de mes vingt-et-un ans. Je venais d’être majeure et j’allais me fiancer sous peu. Les tasses étaient ébréchées et l’anse de la théière avait été recollée. N’importe quelle jeune fille ingrate dont je faisais à l’époque partie aurait été déçue d’un tel présent, mais pour moi, tout était différent. Je venais d’accéder à son plus beau secret. Tout avait commencé quatre ans plus tôt, pendant les vacances de Noël. Nous passions les fêtes chez mes grands-parents et j’avais pour habitude d’aider mamie à faire le sapin. Pour la première fois, elle m’avait autorisé à monter au grenier pour chercher tout le nécessaire. Je m’étais exécutée, curieuse de m’aventurer dans cet endroit encore inconnu de la maison. En poussant la vieille porte grinçante, je me souviens avoir été déçue. Pas de trésors cachés ou de vieilles malles défoncées attendant d’être découvertes, un jour, au hasard. Il n’y avait que des cartons, des caisses plastiques et autres boîtes usées que le temps avait couverts de poussière et de toiles d’araignées.

- Elle habitait là ta grand-mère ? demande-t-il.

- Pas exactement, je réponds. Elle habitait un peu plus bas, la grande maison dans laquelle des appartements ont été faits il y a quelques années… Tu me laisses continuer maintenant ?


Le petit fait un signe de tête et je repars dans mes explications.


- Je m’étais mis en quête, sur les indications de ma grand-mère, d’un vieux carton bleu contenant la crèche et les décorations. C’était un tel foutoir ! Impossible de s’y retrouver. Le grenier était en fait un bric-à-brac géant d’objets laissés là et oubliés depuis des décennies. Je cherchais près de la vieille poussette, comme elle me l’avait indiqué, mais je ne trouvais rien… J’avais donc commencé à fouiller un peu, à déplacer une boîte par-ci, à ouvrir un carton par-là… Et enfin, j’étais tombée sur le fameux carton. Il était en fait sous mes yeux depuis le début. Je me rappelle l’avoir pris dans mes bras et avoir fait demi-tour avec, pour redescendre. C’est à ce moment-là, je ne sais plus exactement de quelle manière, que je me suis pris les pieds dans un vieux tapis et que je me suis affalée de tout mon long, les décorations de Noël valdinguant dans la pièce.

- Aoutch ! s’exclame Thomas, me coupant dans mon récit. T’as dû te faire mal !


Je lève les épaules, après tout, tout cela remonte à bien longtemps.


- Le grenier était à l’étage, juste au-dessus de la cuisine, et ma grand-mère avait bien-sûr entendu le grand bruit qu’avait provoqué ma chute. Elle avait accouru, paniquée à l’idée que je me sois cassé quelque chose. Lorsqu’elle avait franchi la porte en me demandant à la hâte si tout allait bien, elle avait remarqué la boite à chaussures que je m’apprêtais à ouvrir, après avoir failli lui tomber dessus. Je me souviens de son regard à la fois surpris et choqué, comme si un fantôme venait d’en sortir, bien qu’après tout, ce fut un peu le cas. Elle s’était avancée vers moi, avait épousseté une vieille chaise qui traînait par-là, s’était assise et avait récupéré la boîte, sans un mot. Je ne reconnaissais pas ma grand-mère. Elle d’habitude si forte, si maîtresse d’elle-même, se laissait submerger par l’émotion et les souvenirs. Elle me regardait et m’avait fait promettre de ne rien raconter à personne de ce qui allait suivre. Jamais. J’avais acquiescé en me demandant ce que j’allais découvrir.


Je lève les yeux vers Thomas, qui me fixe, impatient de savoir la suite.


- Et après ?! demande-t-il.

- Après… Elle a ouvert la boîte, laissant apparaître un service à thé en porcelaine de Limoges. Il n’avait guère servi - si ce n’est jamais - mais certaines tasses étaient pourtant usées et l’anse de la théière menaçait de casser ; probablement le résultat d’un transport laborieux. Ma grand-mère était la seule à connaître son existence. Après un instant de silence, elle me dévoila tout, comme si les mots étaient bloqués au fond de sa gorge depuis bien trop longtemps. Elle commença par me raconter Louis. Louis le jeune commis de la ferme où elle accompagnait parfois la gouvernante, lorsque celle-ci allait chercher le lait. Louis était un jeune homme qu’elle connaissait depuis des années sans pour autant le fréquenter. Ils ne faisaient pas partie du même monde. Lui était issu du milieu agricole et elle, fille du pharmacien du village, vivait plus aisément. Tout était digne d’un roman à l’eau de rose. Deux jeunes adolescents que tout oppose et qui, pourtant, se remarquent et se plaisent. Une amourette d’adolescents, supposée n’être rien de plus, et pourtant. Ma grand-mère avait presque seize ans lorsqu’ils commencèrent à flirter en secret, un après-midi d’hiver, lui avait deux ans de plus. C’était en janvier 1914.

- Et ben, ça date pas d’hier ! ne peut s’empêcher de s’exclamer le marmot, me tirant un sourire au passage.

- Lorsque la guerre éclata en août, je reprends, Louis fut réquisitionné et promit de lui écrire souvent. Dans un élan d’espoir, ma grand-mère lui promit qu’ils se retrouveraient et qu’elle attendrait chacune de ses permissions avec impatience.

- Ce qu’elle fit ? s’avance Thomas.

- Ce qu’elle fit. Pendant deux ans, ils échangèrent des lettres, toujours en secret mais de plus en plus passionnées. Lorsque Louis avait une permission, elle attendait la tombée de la nuit pour le rejoindre et ils passaient des heures ensemble. Elle bravait l’interdit mais elle s’en moquait ; tout risquait de s’arrêter du jour au lendemain. Début février 1916, Louis lui donna rendez-vous un soir. Il lui annonça qu’il allait repartir, que sa permission avait été écourtée. Il lui expliqua qu’il avait fait une halte par Limoges en rentrant et qu’il lui avait ramené un cadeau, faute d’être là pour son anniversaire. Il s’excusa, la prévint que la boîte avait été abimée dans le transport et que, probablement, certaines choses seraient cassées. Ma grand-mère avait ouvert le paquet et découvert un service à thé magnifique. Elle me précisa qu’il lui avait déposé un baiser sur le front en chuchotant : « pour tes longues soirées d’hiver, tu m’enverras un peu de chaleur à distance. »


Mon petit-fils rigole, sans doute étonné par tant de retenue.


- Et oui, tout était différent à l’époque, lui expliqué-je. Ma grand-mère était une fille de bonne famille et jamais, selon ses parents, une telle relation n’aurait été envisageable.

- Continue s’il te plaît, me demande Thomas.

- Un sanglot avait étouffé sa voix. J’avais remarqué ses yeux humides et lui avais tendu un mouchoir. Elle m’expliqua que ce soir-là, elle l’avait vu pour la dernière fois. Louis était mort sur le Chemin des Dames deux semaines après, à l’âge de vingt ans et le seul souvenir palpable qu’elle ait de lui était réuni dans cette boîte. Cinq tasses ébréchées - la sixième ayant été brisée pendant le voyage - et une théière. Ma grand-mère avait tu depuis toujours cette histoire et je me trouvais à la fois désolée pour elle mais fascinée devant la tragédie qu’elle avait vécu, des années auparavant. Elle me fit promettre de ne rien dire de son vivant. Nous avons alors refermé et reposé la boîte à côté d’autres babioles en tout genre.

- Han ! s’exclame-t-il. Horrible comme destin !


Je valide d’un signe de tête.


- Quatre ans plus tard, sous le sapin, le service m’attendait. Ma grand-mère, en me l’offrant, me fit promettre de me servir des tasses qui étaient encore utilisables, et tant pis pour l’importance qu’elles avaient à ses yeux. « Elles ne méritent pas de rester cachées », m’avait-elle dit. Comme excuse pour éviter les questions, elle m’avait laissé inventer une histoire de récupération de vaisselle pour une association caritative et m’avait fait promettre de les utiliser, le jour où je serai mariée.


Je regarde Thomas.


- Ce que j’ai fait. Les années ont passé, le service a vécu.

- Je suis désolé d’avoir cassé la dernière tasse, tu sais.


Je regarde par la fenêtre. Repense à tous ces destins brisés par la guerre. La neige embrume un peu mon esprit alors que les souvenirs de ma grand-mère refont surface.
Le gamin m’observe, silencieux.


- Je sais, je lui réponds. Mais elle a eu une belle vie.
End Notes:
Merci de votre passage, n'hésitez pas à laisser un petit commentaire pour me dire si vous avez aimé ou pas ;)
Un très bon anniversaire à ma marraine ♥
5 décembre - Bientôt - Lettre ouverte by lalaulau38
Author's Notes:
Tu sais, le froid, les odeurs et toutes ces petites choses de l'hiver que j'aime tant...
Bientôt, il y aura le froid et le temps gris. Les matins brumeux et les journées raccourcies. Bientôt, il y aura les arbres givrés, tu sais, et certainement de la neige, aussi.

Il y aura les odeurs de suie, les odeurs du froid. Celles qu’on voudrait pouvoir respirer à pleins poumons mais qui nous piquent la gorge et les sinus si l’on essaye. Mais on tentera quand même, doucement, délicatement, de s’imprégner de ces parfums uniques qui rendent cette saison plus belle.


Et j’avoue, parfois j’aimerais que tu sois là.

Bientôt, ce sera le temps gris et silencieux, celui qui annonce un épisode neigeux. L’excitation des petits qui regardent par la fenêtre dans l’attente du premier flocon, les rires et les joies de l’école annulée. L’inquiétude des plus grands qui devront quand-même prendre la route pour aller travailler.

Bientôt, s’il y a des belles journées, ce sera l’heure des promenades. Les plus appréciées, quand le soleil ne suffit pas à réchauffer le corps mais semble entrer dans tout le coeur. Marcher, bien emmitouflés. Rentrer le nez froid et les doigts engourdis. Ce sera le bon moment pour un thé ou un chocolat chaud et, bien-sûr, quelques gâteaux.

Bientôt, il y aura cette espèce d’union bizarre, sereine et douce, même, parfois. L’ambiance des fêtes, qui nous prendra un à un. On commencera les cadeaux de Noël et l’élaboration des menus. On se surprendra à sourire sans raison.

Les rues commerçantes bondées de passants frigorifiés mais heureux. Ça sentira les marrons chauds, les gaufres et autres friandises de saison. Il y aura peut-être même du vin chaud.

Il me semble que je sens déjà cette odeur de cannelle…

Et toi dans tout ça…

J’ignore quand tu arriveras, mais j’me doute que si l’hiver approche, c’est que tu te rapproches, toi aussi.

Bientôt, à coup sûr, il y aura le froid sec et cassant, la neige, le Père Noël et ses rennes…

Et bientôt, qui sait, ma main dans la tienne.

End Notes:
A demain !
6 décembre - MATIN NEIGEUX - La belle aubaine by lalaulau38
Author's Notes:
De ces matins neigeux, il y a d’abord le silence. Calme, apaisant. Reconnaissable entre tous.
De ces matins neigeux, il y a d’abord le silence.
Calme, apaisant.
Reconnaissable entre tous.

Tu es encore au chaud dans ton lit, mais tu le connais par coeur, ce silence réconfortant.
Un dimanche bien au chaud sous la couette, tu sais que bientôt il faudra te lever, mais tu profites encore ; les petits ne sont pas réveillés.

Tu aimes cet instant de tranquillité. A la luminosité de votre chambre, pas de doute possible sur le temps qu’il fait dehors. Tu aperçois d’ailleurs vaguement les points blancs qui tombent, derrière les rideaux.

Les couvertures remontées jusque sous ton menton, tu essayes de te tourner discrètement pour ne pas réveiller celle qui dort à tes côtés. Ta mission accomplie, tu la regardes tendrement.


Elle semble dormir à poings fermés et ronfle un peu. Toi, tu souris devant ce spectacle et tu l’observes sans un bruit. Ses cheveux sont un foutoir sans nom, emmêlés, décoiffés, ils ont perdu une fois de plus la bataille contre l’oreiller et pourtant, là, dans le calme de votre chambre, elle est encore plus belle, simplement.

Tu t’approches doucement, embrasses délicatement sa joue une, deux, trois fois. Une fossette se creuse sur sa pommette alors qu’elle sourit, encore à moitié endormie. Tu aimes cette sensation de vos deux corps réchauffés dans cette pièce si froide alors que dehors, les flocons continuent leur valse lente et incessante. Tu voudrais que le temps s’arrête et vous laisse, elle et toi, dans cette espèce de troisième dimension agréable, loin de toute votre réalité de jeunes parents.

Ta fine barbe doit la chatouiller car tu sens qu’elle remue son nez, là, tout contre ta joue. La couverture glisse de son côté, laissant apparaitre son épaule et elle se serre aussitôt contre toi pour lutter contre le froid.

Tu continues tes papouilles, tes baisers s’étendent à son cou et ce n’est pas pour lui déplaire, elle commence à te les rendre, elle aussi.

Ce matin s’annonce parfait, depuis votre lit, c’est certain. Vos corps se parlent, se frôlent, s’ajustent, vos baisers deviennent plus fougueux et…


- MAMAAAAAAAAAN ! PAPAAAAAAA ! IL NEEEEEEEEIGE !


Deux petites têtes blondes débarquent dans votre chambre et sautent sur le lit en trombe.

Thomas et Antoine ont quatre ans et sont un beau mélange de leurs parents.

Un instant déçus de ce retour à la réalité, vous vous fixez l’un l’autre avant de tourner votre regard vers les jumeaux malicieux.

Tu te rallonges sur le dos et t’écartes un peu vers l’extrémité du lit pendant que ta chère et tendre fait de même pour laisser de la place aux petits.


- On se lève ?! demande Thomas, à peine recouché.

- On peut aller faire de la luge ? renchérit son frère.

- Et un bonhomme de neige ?

- Maman, on mange une raclette ?!


Tu relèves légèrement la tête, la regardes, lui souris.

De ces matins neigeux, il y a d’abord le silence.
Calme. Apaisant.
Jusqu’au réveil des enfants.
End Notes:
Merci à Crystallina pour les corrections des coquilles restantes
7 décembre - Transports en commun - Et si Juliette promenait Roméo en poussette ? by lalaulau38
Author's Notes:
J'étais dans le tram, bien trop concentrée sur mon nombril... Et puis cette dame monta... Et tout changea.
Vous savez, ces histoires de rencontres bizarres que l’on ne trouve que dans des films ou des romans ? Ce genre de rendez-vous que vous n’attendiez pas mais qui vous tombe sur le coin de la gueule et vous bouleverse pour quelques heures, quelques jours ou même pour la vie ? On pense que c’est n’est que fictif, que jamais, au vingt-et-unième siècle, à l’heure des réseaux sociaux et d’Internet en général, les chances de croiser des inconnus et de parler avec eux comme si on les connaissait depuis toujours n’existent plus.

On n’ose plus, on a peur de se trouver ridicule à essayer d’engager la conversation, d’ailleurs, sait-on vraiment encore faire ? On s’accommode, on n’ose plus fixer les gens et si par malheur nos regards se croisent, on le détourne rapidement dans la plupart des cas.

Et pourtant…

Il suffit parfois d’ouvrir les yeux car un regard ou un mot, peut embellir une journée partie pour être banale.


J’étais dans le tram depuis une demi-heure, bien emmitouflée dans mon manteau et comme presque tous les usagers je tenais mon portable dans la main. Je regardais mes notifications Facebook, mes mails, et toutes ces choses qui, en réalité, ne servent à rien.

Les stations s’enchainaient, mes oreilles trainaient, je captais quelques bribes de conversation sur les vacances de Noël qui approchaient ou les cadeaux qu’il allait bientôt falloir acheter. On était tous dans le même tram, on allait tous dans la même direction et pourtant on était tous seuls. Chacun pour sa poire.

Jusqu’à cette grand-mère, dont j’ignore le nom.


Elle est montée à mi-parcours et a illuminé la rame en un regard. Le genre de personne qui dégage une aura particulière, qui vous fait sentir bien. L’homme à côté de moi venait de descendre et la dame a pris sa place. Elle trainait derrière elle un vieux caddie à roulettes bleu duquel sortait… Un chien ! Un petit bichon blanc.

J’ai souris immédiatement et quand elle m’a regardé avec un air malicieux en me présentant Roméo, huit ans, quelque chose a fait tilt… Je n’avais plus froid, l’hiver avait disparu. Cette dame était le petit coup de bonheur de ma journée, j’en étais certaine. On a bizarrement échangé de choses et d’autres, comme si nos sièges inconfortables avaient été remplacés par des canapés moelleux et que nous prenions le thé, bien installées dans un salon.

Le destin semblait me sourire pour la première fois depuis des mois. En l’écoutant me parler de la vie de son chien, j’oubliais mes soucis, ma séparation récente et la culpabilité que tout cela entrainait. Je vivais au présent et cela faisait du bien. Roméo écoutait, depuis son caddie et me fixait avec ces deux perles vertes émeraude. De temps en temps, la dame sortait une friandise de sa poche qu’elle lui tendait. Ces deux-là formaient un duo aussi unique que complice.


Le trajet ne m’a jamais paru aussi court. La dame me dit qu’elle devait se rendre à la Part-Dieu mais qu’elle n’avait pas envie de prendre le métro. Je n’en revins pas… J’allais moi aussi dans cette direction, même s’il fallait que je descende deux arrêts plus tôt.

Nous sommes donc sorties au même endroit et avons attendu un autre tram, toujours en bavardant. Elle pointait du doigt la chevelure d’une femme, la chemise d’un homme et tapotait sur mon bras en me demandant de regarder à quel point ces personnes avaient du goût. Pas une mauvaise pensée, pas un mot plus haut que l’autre. Elle était souriante, un vrai rayon de soleil dans cette journée froide et grise.


Quand le tram s’est finalement arrêté là où je devais descendre, j’ai décidé de l’accompagner jusqu’au bout et elle a semblé ravie.

Nous sommes donc arrivées près de la Part-Dieu et avons traversé la gare à pied, elle tirant toujours Roméo dans son caddie. Elle m’a avoué adorer jardiner et bricoler - c’était d’ailleurs suite à un aller-retour chez Mr Bricolage qu’elle s’était retrouvée à côté de moi dans le tram - avant de me demander : « Et vous ?! Je parle, je parle, mais qu’aimez-vous ? Que venez-vous faire en ville cet après-midi ? ».

Un peu impressionnée, je lui ai dit que je rejoignais des amies avec qui j’écrivais. Elle a voulu en savoir plus, je lui ai donc tout raconté. Mes petites nouvelles cachées dans mon ordinateur, les histoires dans ma tête, celles sur papier, Bleu Horizon, Le Héron… Même mon projet avec Elsa et Harrison.

Je n’oublierai jamais sa réaction. Elle m’a demandé mon nom pour se souvenir, si un jour elle le voyait sur un roman…


Quand nos chemins se sont séparés, elle m’a émut aux larmes. Sans que je lui parle de tout le reste, elle semblait avoir compris que les fêtes à venir ne seraient pas les plus belles que j’ai connues.

Elle m’a regardé avec un sourire franc et, posant sa main sur mon bras, m’a fait un des plus beaux compliments auxquels j’ai eu le droit.

« En plus d’être jolie, vous avez une belle âme, mademoiselle Laura. J’ai été ravie de faire ce voyage avec vous. »

Elle est partie comme elle était arrivée, Roméo dans son petit charriot bleu, son sac Leroy Merlin à la main. Je me suis retrouvée un peu bête, là, en direction de la rue Paul Bert, mais beaucoup plus légère.
End Notes:
Je profite des notes de fin pour tous vous remercier pour vos lectures et vos retours que ce soit ici ou sur facebook ou par sms ou mail ou.... Enfin, vous voyez de quoi je parle quoi ;) Merci à tous !
8 décembre - 2.0 - Vous avez reçu un nouveau message by lalaulau38
Author's Notes:
Ah... l'ère d'Internet et du numérique en tout genre...
Il clique.
Clique.
Clique Encore.
Gratte sa barbe, regarde l’heure. Soupire.
Clique à nouveau.

Dehors, le soleil disparait petit à petit, laissant sa place à la lune.
Lui, au moins, a le droit à un repos bien mérité.
Quelle chance ! il pense en cliquant encore une fois. Le voilà assis à son bureau depuis l’aube, sans pause. Et il ne peut pas décoller ses yeux de son ordinateur, il risquerait de rater quelque chose.

Quand sa vue se trouble à force de trop fixer l’écran, il enlève ses lunettes et frotte les verres avec un pan de sa chemise en maudissant son ophtalmo et tout ce qui l’entoure.

Ding !

Pas le temps de se reposer contre le dossier de sa chaise, que l’ordinateur émet une notification.

Alors il s’y remet. Lit avec attention les messages qui s’affichent, trie, répond, efface, parfois.

Il fait attention aux doublons, scrute les SPAM et active une vérification dans le courrier indésirable - au cas où - en maudissant ces nouvelles technologies.

Ses yeux se posent sur sa tasse de thé. Par reflexe il la saisit, la porte à sa bouche et manque de tout recracher en pestant : il l’a laissé refroidir.


Alors que cette fois, la nuit est apparue pour de bon, il s’autorise enfin une petite pause.


Clique une fois de plus sur l’onglet de sa page Facebook.
235000 nouveaux Like.
Vérifie ses messages privés.
Tout autant.
Il soupire, manque de s’effondrer devant la masse de travail qui lui reste à accomplir.

Il se doit de répondre à tout le monde - c’est sa marque de fabrique - mais il ne peut pas s’empêcher d’espérer tout haut que parmi tous ces messages, certains n’auront rien mérité.


- C’est pas bien, patron ! lance d’une voix nasillarde un lutin pas plus haut qu’une chaise. On est à la bourre là, et les autres réclament une augmentation ! Ils disent qu’on mérite du repos et que si on ne l’obtient pas, vous allez vous retrouver dans la panade !


L’homme prend sa tête entre ses mains.


Une menace de grève, manquerait plus que ça !
Et en même temps, ils lui font le coup tous les ans…


Ding !

Une nouvelle notification annonce la fin de la pause pour notre bon gros monsieur.

Nous sommes le 8 décembre, il est 22h20.

Le Père Noël peste et recommence à cliquer.
9 décembre - Cymru am byth - Bunk House by lalaulau38
Author's Notes:
Cymru am byth, ça veut dire "Pays de Galles pour toujours"... Un peu comme ce qui se passe dans ton cerveau dès que tu y as posé un pied.
L’air est gelé, ce matin de décembre, et quand je pose un pied sur le sol, la chaleur douce et enivrante de ma couette me manque aussitôt, mais je n’ai pas le choix. Le jour se lève sur Cardiff et malgré le froid de décembre, le ciel gris et le vent, une bien belle journée nous attend, Mathilde et moi.

Je saute sous la douche. J’ai de la chance, dans la chambre que j’occupe à la Bunk House, l’auberge la plus sympa de la ville, tout le monde dort encore. L’eau chaude me fait un bien fou mais rend hélas la sortie encore plus difficile. Je m’habille en vitesse, accumule les épaisseurs de pulls histoire d’être à mon aise, tout à l’heure, en bas. Je regroupe mes cheveux et les attache sans chercher à comprendre si ça ressemble à quelque chose - certainement pas - et mets mes lunettes avant de descendre en quatrième vitesse : je suis à la bourre.

Il est huit heures et trente minutes quand j’arrive dans la salle commune, mon ordinateur sous le bras. Heureusement, Mathilde n’est pas encore arrivée. Je me dirige vers le gros canapé en cuir molletonné et m’avachis dessus avec la grâce d’une baleine échouée.

C’est à ce moment que Mathilde arrive.

Cela fait trois jours que je suis sur Cardiff et aujourd’hui, nous avons décidé d’écrire. On sait d’avance que l’objectif va être difficile à atteindre, mais tout dans cette auberge de jeunesse nous donne envie de pianoter sur notre clavier.

Mathilde pose son ordinateur sur la table basse qui nous fait face puis se dirige vers le comptoir, tout au bout de la salle. Quand elle revient, elle a dans chaque main une pinte remplie à ras bord d’un délicieux lait chaud au Nutella recouvert de chantilly.

On papote un instant de notre soirée de la veille et de ce qu’on a prévu de faire le soir-même. Elle me propose d’aller boire un verre vers Cardiff Bay et j’accepte aussitôt, je suis curieuse de redécouvrir le coin en hiver. Ensuite, alors que nos cacaos semblent enfin avoir une température correcte pour être avalés sans crainte, nous nous mettons au travail.

Je reprends mon recueil de nouvelles sur le Pays de Galles commencé l’année précédente lors de notre road trip. L’histoire parle d’une salle d’un château hanté, en plein milieu de Snowdonia National Park. Je cherche parmi mes souvenirs, mes photos… J’échange avec Mathilde, lui demande son avis. On papote, on rit, on dévie avant de recentrer… Il faut qu’on écrive, on profite de ce temps menaçant pour se reposer un peu. Dehors, on dirait que le ciel gris va finir par tomber, tellement il semble lourd. Je tape sur mon clavier, prend des notes, mordille mon crayon et cherche l’inspiration en regardant autour de moi. L’esprit de la Bunk House est féérique. D’abord, il y a cette playlist qui passe non-stop des musiques un peu folk qui nous propulsent dans une autre dimension. La décoration de la salle commune est du même ordre. Ici pas de tables sagement alignées mais des vieux canapés, des tables de pic-nic en bois contre lesquelles sont ouverts des parasols, et mêmes des vieux lits en fer forgés où des groupes d’amis peuvent se retrouver. On se sent comme à la maison, ici. Comme un peu de partout dans ce pays depuis notre road trip, en fait.

Je lève les yeux dans un coin de la pièce. Des dizaines de grues en origami sont accrochées au plafond, bougeant doucement au rythme des courants d’air.

J’aime cet endroit et c’est étrange de penser ça, mais j’ai l’impression qu’il m’a manqué depuis mon premier passage ici, deux ans plus tôt.

On se regarde, avec Mathilde. Elle écrit un texte qui se passe à Paris au début des années 1900 et me raconte les décors, ses personnages. Il y a un mime dans son histoire, et alors on se met à parler du film Les Enfants du Paradis, parce que c’est elle qui me l’a fait découvrir, la première fois que je suis venue.

Je l’écoute me raconter les secrets de tournages, s’excuser d’en dire trop ou pas assez, et continuer sur sa lancée. J’aime ces moments parce qu’ils sont rares, mais surtout parce qu’ils sont beaux.

Près de l’entrée, les employés ont installé un gros sapin de Noël qu’ils ont décoré avec des vieux sujets en bois et des guirlandes scintillantes. Je suis heureuse d’être là à cette période. De voir les fêtes qui se préparent et l’ambiance qui va avec. Dehors, il fait froid, mais les coeurs sont chauds et ça fait du bien.

Mathilde relève la tête de son ordinateur, un crayon de papier dans la bouche.


- Tu as trouvé ton titre ? demande-t-elle.


Je soupire. Les titres, c’est vraiment pas mon truc.


- Je sais pas, je lui réponds. Je voudrais un truc qui fasse gallois… Un peu comme « Paris je t’aime » mais version Pays de Galles, quoi…

- Cymru am byth ?

- Et ça veut dire… ?

- Pays de Galles pour toujours.


Pays de Galles pour toujours…
J’observe à nouveau cette pièce où nous nous trouvons. L’ambiance, les odeurs de cannelle et de lait chaud. Sur l’écran devant moi défilent les photos prises dans ce même pays, un an plus tôt. La verdure, les paysages, les pintes de bière posées sur des vieilles tables dans des pubs, et puis nos sourires et ces merveilleux souvenirs…

Pays de Galles pour toujours. Cymru am byth .

Je regarde Mathilde et lui souris.

C’est un titre parfait.
10 décembre - Pub - 38, rue du premier atelier by lalaulau38
Author's Notes:
Dans ce pub, il y a aussi des histoires de retrouvailles...
Parfois même les plus belles de toutes.
Elle lâche sa tasse des yeux, se repose contre le dossier de sa chaise, puis soupire avec un fin sourire en regardant par la fenêtre, la neige qui tombe doucement. Les candélabres illuminent la rue et donnent aux flocons un aspect scintillant. Tout respire l’hiver : la buée aux coins des vitres, les écharpes des clients qui rentrent en grelotant et le ciel noir mais dégagé, qui annonce à coup sûr le gel pour la nuit. La météo a dû rebuter un grand nombre d’habitués car le pub est quasi-désert pour un jeudi soir. A sa droite, deux amies rient et se chuchotent les potins de la semaine. A gauche, une jeune femme échange des regards brulants avec un homme assis près du comptoir. Ils essaient d'être discrets et pourtant, rien que leur petit manège semble réchauffer à lui seul toute la salle.

La vie est faite de petites surprises, pense-t-elle alors que dehors, les flocons se font plus lourds. Des petites surprises à peine perceptibles qu'il faut saisir, apprivoiser et comprendre, quand le destin se contente de lancer quelques signes... Ensuite, il suffit d’accepter ce que la vie nous offre et de continuer à avancer, toujours et si possible avec le sourire aux lèvres.

Les serveurs passent et repassent devant elle pour nettoyer une table ou ramasser quelques verres çà et là. Le pub a été décoré de guirlandes lumineuses rouges et vertes et, près de la porte qui mène à une petite cour intérieure, trône un sapin. Noël approche - juste deux semaines à tirer - et amène avec lui son lot de petits bonheurs. Dans les enceintes résonnent des musiques aux échos irlandais qui donnent aux lieux des airs de là-bas. Amélie se sent bien, elle aime cet endroit, tout le reste n’est qu’illusoire, après tout, et rien ne vaut plus que l’instant présent.

Par reflexe, elle tire le portable de la poche centrale de son sac à main et appuie sur le bouton principal. L’écran s’allume et Amélie sourit à la vision de la photo d’accueil.

Aucun message, mais elle s’en moque. Elle se contente de fixer l’image principale et replonge aussitôt dans ses pensées.

C’est leur deuxième rendez-vous, ce soir. Même pub, même table, la boule au ventre en moins, malgré les quelques petites pointes d’appréhension qui ressortent par moment.


Plus de quoi avoir peur, leur première rencontre « pour de vrai » s’est plutôt bien passée et s’est soldée par ce selfie, qu’elle regarde avec nostalgie. Des semaines qu’ils correspondaient par messages, qu’ils commençaient à s’apprivoiser, à se découvrir l’un et l’autre… Ce premier rencard n’avait été qu’une formalité. Ils s’étaient promis de se revoir vite, « avant Noël, si possible », et il avait tenu parole. Il l’avait rappelé dès le lendemain pour fixer une nouvelle date.

Anthony, le serveur, interrompt ses pensées avec un sourire gêné. Il s’empare de la tasse vide. Amélie lui rend son sourire. Elle l’aime bien, lui aussi. Elle a l’impression qu’il suit plus ou moins sa vie de loin depuis qu’elle a fait de ce pub son Q.G, comme elle aime l’appeler, et qu’il essaye de se rapprocher d’elle, discrètement mais surement.


- Je te sers le même ? demande-t-il en attrapant le sachet de thé qu’elle a posé négligemment dans un cendrier. Cadeau de la maison, précise-t-il.


Elle le remercie et acquiesce d’un signe de tête.

Un jour il faudra que tu te bouges ma vieille, elle pense alors que son regard se pose une fois de plus sur le jeune homme qui repart vers le comptoir.

Amélie l’observe poser une nouvelle tasse sur un plateau, sortir la boite à thés avant de prendre un sachet qu’il dépose à son tour près de la tasse.

Mais son portable s’allume et la ramène à la réalité.


Papa
Un nouveau message.



Papa… Quatre petites lettres qu’elle ne pensait jamais prononcer un jour, ni même lire sur son téléphone. S’il existe des surprises lorsque Noël approche, les retrouvailles entre son père et elle sont probablement la plus belle de toutes.

Un grand sourire aux lèvres, elle ouvre le message.


« Pfiou, cette neige ! ça roule super mal, je suis là dans un quart d’heure ! »



Le Pogo’s Tavern a pris des allures de fêtes. La musique irlandaise résonne toujours alors que dehors, les flocons continuent de tomber comme s’ils avaient décidé de ne jamais s’arrêter. Des clients rentrent de temps en temps et semblent inspirer un grand coup une fois dans le pub, pour se donner une bouffée d’air chaud.

Amélie, elle, se détend de minutes en minutes... Elle sait qu'il franchira bientôt la porte à son tour.

End Notes:
Merci encore à tous pour vos commentaire :)
11 décembre - Enfance - Projection by lalaulau38
Author's Notes:
Parfois les surprises de Noël sont un peu différentes...
Tu déballeras tes cadeaux avec un air malin.
Enjôleur, rêveur, tu seras le plus heureux des bambins.
Tu déchiquetteras l’emballage de tes petits doigts experts, sous nos yeux, tes parents on ne peut plus fiers.
Tu auras deux ans, peut-être trois, qui sait,
Tu ne comprendras pas tout, du gros bonhomme en rouge et de ses paquets.

J’aimerai ton rire quand tu déballeras cette grosse boite en carton. Tu seras malicieux, déchirera le papier et t’exclameras à grands cris :


- WHOUAAAAA ! UNE VOITU’ !


Je te regarderai, m’émerveillerai et chuchoterai à ton père en souriant :


- C’est nous qui l’avons fait…


Et j’aimerai le reflet que je lirai dans ses yeux.

L’amour.
La fierté.
Et tout ce qui se comprendra sans un mot.

Cette année, pour la première fois, tu m’auras aidé à faire le sapin.

J’aurai lancé un vieux CD de Noël et Tino Rossi aura entonné en boucle mon morceau préféré.

Tu auras poussé la chansonnette, toi aussi, déformant les couplets avec tes mots d’enfants. Je fondrais certainement, encore, comme régulièrement depuis ta naissance.

Tu m’auras tendu les guirlandes et montré l’emplacement de chaque boule avec ton petit doigt potelé. On aura mis la crèche en place et tu auras voulu jouer avec chaque santon, avant de les déposer « dans leur maison ».


J’idéalise peut-être, je sais.

Tout se passera peut-être différemment.

Mais je suis impatiente, si tu savais.


J’emballe délicatement le petit paquet et me dirige vers le sapin. Je le pose au pied, en profite pour replacer deux trois décorations que le chat a fait tomber puis je fais un pas en arrière.

Splendide. Tout est parfait.

Je suis aux anges. Je ne pense déjà qu’à toi. Il me semble que c’est ton rire que j’entends, au fond de mon être. Ton rire et tes mimiques que j’imagine déjà.

Je m’assoie sur le canapé, impatiente.

Je regarde l’heure. Guette le moindre bruit et enfin il arrive.

Il s’approche de moi, m’embrasse délicatement. Je lui montre le cadeau que je viens de poser. Il a l’air surpris, s’avance, un peu méfiant et déballe le paquet.

Il met un instant avant de comprendre.
Sourit.
Pleure.
Fait les deux à la fois.

Je crois qu’il ne sait plus trop où il en est.
Il s’approche.
Me prend dans ses bras.

Et puis sa main frôle mon ventre, juste là, près de toi.
12 décembre - Stuck in the middle with you - Coincée by lalaulau38
Author's Notes:
To be stuck with somebody, exp : Être coincé avec quelqu'un.
Il y a une ambiance particulière, ce soir. Dehors, la nuit est tombée depuis quelques heures et petit à petit les voitures se recouvrent d’une fine pellicule de givre. Elle ignore s’il s’agit du froid ou de cette appréhension qui la gagne comme à chaque fois qu’elle s’apprête à le voir - peut-être un bon mélange des deux - mais à mesure où Emma s’approche du bar où elle a rendez-vous, elle ne peut pas empêcher son corps de trembler malgré son gros manteau.

Elle pousse la lourde porte et dès son premier pied dans l’établissement, la chaleur et la musique s’emparent d’elle. Elle reconnait immédiatement le morceau que le groupe est en train de jouer, tout au fond de la salle et maitrise comme elle peut cette nouvelle vague d’angoisse qui vient se loger là, au creux de son estomac. Emma se met sur la pointe des pieds et cherche dans la foule ses amies qui l’attendent. Après un instant, elle remarque une main en l’air près du comptoir qui lui fait coucou et essaye de se frayer un passage pour les rejoindre. Les filles sont installées au fond, près des musiciens qui jouent ce soir. Emma n’a plus le choix, elle avance et essaye de ne pas trop regarder, dans le dos de ses copines, Marc qui lui aussi, depuis la scène, l’observe arriver. Si elle lève les yeux vers lui, elle sait qu’il va la fixer un instant avant de lui sourire aussi discrètement que possible et elle n’a pas la force de lui faire face, pour l’instant.

Elle salue ses amies, commande à boire et bavarde un peu avec le serveur qu’elle commence à connaitre, à force de venir. Dans son dos, Marc et sa bande ont commencé un nouveau morceau. Elle n’a pas besoin de se retourner, elle sait que c’est lui qui est au micro et, malgré son mal-être du moment, le titre de cette chanson la fait sourire intérieurement. Amélie lui tape sur l’épaule et s’approche pour se faire entendre.


- Stuck, ça veut dire quoi ? lui hurle-t-elle à l’oreille.

Emma sourit.

- To be stuck. Être coincé(é), répond-elle. Là, dans la chanson, littéralement c‘est « coincé au milieu avec toi. »


Exactement comme elle à cet instant précis, si on s’en tient au titre. Emma écoute la voix de Marc et se laisse bercer par la musique et les rires alentour. Elle tourne toujours le dos à la scène, elle est mieux comme ça.


- En tout cas, c’est bizarre, lance à nouveau Amélie, parce que le guitariste - Marc, c’est ça ? - il n’arrête pas de jeter des coups d’oeil vers toi…


Emma se retourne par réflexe et Marc, en effet, la fixe avec un grand sourire.


- Je crois qu’il y a ouverture ! plaisante Amélie qui continue d’observer la scène.


Emma fait comme si de rien n’était. Elle préfère ne pas répondre à son amie - elle sait qu’elle se trahirait - et continue de regarder d’un air le plus détaché possible le groupe qui joue face à elle.

Si elle savait, pense-t-elle.

Elle sent les yeux de Marc sur elle. Lui aussi essaye d’être discret - il y a ses amis sur scène, et d’autres dans la salle - mais l’intensité de son regard le trompe. Elle voudrait qu’il arrête tout et qu’il la rejoigne. Elle aimerait qu’il la raccompagne après le concert. Qu’ils puissent se retrouver seuls, juste quelques minutes. Il n’a que ça à lui offrir et elle le sait. Et ça lui suffit.

Là, dans la salle, il continue de la regarder et c’est comme si tout s’arrêtait autour.

Stuck.
Coincée.
Et elle n’a jamais été aussi bien.
End Notes:
Le personnage de Marc est né en même temps qu'Elsa, fin 2013... Les deux sont liés, je ne sais pas encore comment mais certainement que l'avenir le dira ! Le personnage d'Emma a rejoint la bande peu après et tous se sont mis à faire des choses un peu imprévues... Mais c'est leur histoire donc je laisse faire ;) Peut-être qu'un jour ils m'en diront tous suffisamment pour que je ponde quelque chose de plus important sur eux, qui sait !
13 décembre - odeur du tabac - Écorché(s) by lalaulau38
Author's Notes:
Il y a un mois tout pile, j'étais au Sucre et je regardais un tournoi de ping pong animé par des travestis... Mais ça c'était avant que je regarde mon fil d'actu Facebook par réflexe et que je découvre ce qui était en train de se passer à Paris... Un mois déjà.
Petit à petit, les rires ont fini par revenir sur les terrasses des cafés parisiens. La soirée est déjà bien avancée, l’air est froid mais sec et ils sont nombreux et bien emmitouflés - jeunes et vieux, hommes et femmes, en famille ou entre amis - assis autour d’une table à partager une bonne bouteille ou quelques pintes pour fêter la fin du week-end.

Les parasols chauffants carburent, les verres s’entrechoquent, les conversations vont bon train. La fumée des cigarettes forme une sorte de nuage au-dessus de chaque table. Julien tend l’oreille, persuadé d’avoir entendu un rire qu’il connait par coeur mais se ravise aussi vite, une boule énorme au fond de la gorge. Il reste dans le vague un moment, jusqu’à ce que Mélanie, sa soeur, pose une main chaleureuse sur son avant-bras. Julien tourne les yeux vers elle et lui sourit timidement. Mélanie comprend. Elle, mais aussi les autres, autour de cette table et sur toutes les terrasses des alentours.

Un mois après, la douleur est encore vive et certains, plus touchés que d’autres, ont parfois du mal à vivre avec cette nouvelle blessure, là, bien creusée dans leur chair.


Julien gratte sa barbe naissante puis sort une cigarette de son paquet avant de la porter à sa bouche et de l’allumer. Les premières bouffées le font légèrement tousser - Julien n’a pas fumé depuis plusieurs semaines - mais l’apaisent, étrangement. L’odeur du tabac est réconfortante, il ferme les yeux et s’en délecte, c’est en quelque sorte le signe d’une liberté retrouvée.

Mélanie est là, elle veille et observe chacun des mouvements de son frère. Leurs amis parlent de la semaine à venir, du boulot, des fêtes qui approchent et elle guette la moindre de ses réactions, prête à lui apporter le soutien nécessaire. Elle est contente qu’il ait proposé de sortir. Et qu’il lui ait demandé de l’accompagner. Elle sait que leur complicité nouvelle ne sera que de courte durée et, quelque part, elle a hâte de recommencer à se prendre la tête avec lui pour des broutilles, comme avant. Elle se dit que ce jour-là, tout cela sera derrière lui, mais en attendant, elle profite.


Après avoir écrasé sa cigarette, Julien fait un signe à Mélanie ; il veut rentrer, la tête commence à lui tourner, c’est assez pour ce soir. Sa soeur se lève, dit au revoir autour d’elle pendant qu’il fait de même. Il saisit ensuite sa béquille et tend un bras à sa soeur pour qu’elle l’aide un peu. Ils passent entre les rangées de tables qui les séparent du trottoir et enfin, Julien lui fait signe que ça va, il peut marcher seul. Il boite encore un peu mais les médecins disent que la plaie sur sa cuisse cicatrise bien et que sur le plan physique, tout ira bientôt mieux.

En marchant, il repense à tout cela. Il ne peut pas s’en empêcher. La musique, la fête et puis d’un coup plus rien. Le noir total. Comme si quelqu’un avait eu la bonne idée de jeter un voile noir sur cette fin de soirée en emportant son ami au passage, et tant d’autres. Il sait qu’il n’a pas fini de revoir tout cela et que le traumatisme est là pour un moment. Mais il est vivant et rien que pour ceux qui n’ont pas eu cette chance, il se dit que ça vaut le coup.


Plutôt que de lever les yeux au ciel, Julien sort une deuxième clope.

30 jours de sursis, ça se fête.
End Notes:
Je ne sais pas comment expliquer ce texte. Je peux juste dire qu'après le 13 novembre, je me suis retrouvée con, devant mon ordi, incapable de pondre deux mots. Vide, en quelque sorte. Je ne pensais qu'à ça, qu'aux infos, qu'aux copains de copains qui y étaient restés... J'avais encore beaucoup de textes à écrire et plus rien ne voulait sortir... On a fait le point avec Mathilde quand on a réalisé que peut-être, quitte à ne penser qu'à ça, on devrait peut-être écrire dessus... Il nous restait un thème en commun sur lequel on n'avait pas écrit...
C'était celui-là.

J'ai pas voulu tomber dans le patho... J'aurais pu parler des victimes, de ceux dont les photos apparaissent chaque jour sur les réseaux sociaux mais j'ai pensé à tous ceux qui devront se relever et recommencer à vivre avec cette plaie béante...

Ce texte est pour toi, pour moi, pour ceux qui sont morts d'avoir profité de la vie cette nuit là et ceux qui s'en sont sortis mais qui doivent apprendre à vivre avec.
14 décembre - Attente - Caméo imaginaire et légèrement exagéré by lalaulau38
Author's Notes:
Un supermarché. Deux amis. Trois choix... Bien trop pour moi !
- Déjà le jour de ma naissance, je n’y suis pas arrivée seule. Avec les ventouses, ils ont dû me sortir, alors tu vois… Je crois que je voyais déjà la galère dans laquelle j’allais être, je voulais rester au chaud. J’ai été incapable de prendre la première décision de ma vie, à savoir serrer les gencives et accepter les contractions de ma mère, et vivre, enfin ! C’est pourtant tout ce qu’on me demandait alors comment tu veux que je sois capable de prendre une décision importante maintenant ?!


Elle m’observe, étonnée, si bien que je me sens obligée de préciser.


- Forcément que je te demande ton avis, dès le début je suis mal partie, je te dis.

- Oui, enfin, « importantes », t’as pas l’impression que t’exagères un peu, là ? Nos questions existentielles du vendredi soir au pub, je veux bien, mais bon, là, franchement… D’ailleurs en parlant de pub, si on veut trouver une table à l’Albion il va peut-être falloir qu’on se magne un peu, tu crois pas ?

- Justement ! C’est là où je me désespère… Toi tu t’es pas posée la question deux minutes. T’as pris ton truc et puis voilà… Et moi je galère, comme d’hab. Mégabonnasse peut-être, désespérante, surement !

- On peut pas avoir la lumière à tous les étages, tu sais.

- Tu vois, moi, si tu me posais la question, je te répondrais tout de suite que les vertes, elles sont franchement moches et que les bleues elles iraient pas chez toi.

- Je sais, c’est bien pour ça que j’ai pris les oranges. Mégabonnasse je te dis !


Je regarde Lydie et on éclate de rire aussitôt. Comme souvent, quand on part en virée ensemble.

Mon regard passe d’elle à ce que j’ai dans les mains.

Eternelle indécise, je lui demande à l’aide silencieusement.

Elle se contente de taper du pied pour montrer son impatience, factice je le sais.


- Ça va, je lui dis. Ça fait juste une heure qu’on est là. Tu m’as trainée à Primark pendant quatre heures, à Londres.

- Oui, elle répond en rigolant. Mais on pouvait bouger, à Primark, on n’est pas restée quatre heures devant un stand de guirlandes à savoir laquelle entre la doré et l’argentée ira mieux sur ton sapin. Et à Londres, on n’avait pas rencard à l’Albion prévu après Primark.

Il est dix-neuf heures bientôt. Le magasin va fermer, la voiture est garée de l’autre côté du parking et il fait un froid de canard.

La dernière phrase de Lydie vient de me donner le coup de grâce. Je regarde les guirlandes une à une, imagine notre pub préféré se bonder petit à petit, fixe à nouveau les guirlandes…


- Tu sais quoi ? je lui demande en reposant les décorations. On s’en fout. On reviendra demain !
15 décembre - Poupée de cire - Chez Madame Tussaud, enfin, si on y arrive by lalaulau38
Author's Notes:
Londres, cette ville qu'il déteste. Cette file d'attente interminable pour entrer dans ce musée qu'il a tout sauf envie de visiter... Oui mais...
Il y a au moins quarante minutes de queue. Dehors. Dans le froid. Et il oublie de dire que ça fait déjà une heure qu’ils sont là. Il fait moche, gris, humide. Il y a un brouillard tel qu’il a du mal à savoir qui est devant lui et si la file d’attente dévie, à un moment ou à un autre.

Il trépigne, trépigne… Mais sa patience à des limites.

Il a l’impression que c’est sans fin, cette attente, et il maudit son idée. En tournant la tête légèrement, il remarque que sa copine le regarde, surexcitée, et même s’il est heureux de lui faire plaisir - bien-sûr, ce n’est pas un monstre - il n’a qu’une envie : faire demi-tour et rentrer à l’hôtel.

Tout ça pour une fichue poupée de cire des One Direction. Et parce qu’il aime la jolie rousse qui lui tient la main, aussi, forcément.


Les gens sautillent sur place, se soufflent dans les mains ou se frottent le dos pour se tenir au chaud. Lui, il désespère. Il n’a jamais été vraiment attiré par cette ville, déjà. Londres. Une capitale comme une autre, à ses yeux. Mais pas pour Marie, alors il a fait l’effort.

La ville s’est drapée de ses plus belles décorations ; Noël approche. Juste dommage qu’avec ce brouillard on ne voit pas grand-chose.

Ludovic plisse les yeux, essaye de mesurer la longueur de la file d’attente. Logiquement, ça ne devrait plus être très long. Il n’ose pas poser sa main sur la barrière, le froid a dû la glacer. Il se demande comment font ceux qui vivent ici. Comment ils supportent cette humidité ambiante mêlée aux gaz d’échappement des véhicules qui passent et repassent.

Marie, à ses côtés, sort le nez de sa grosse écharpe et s’approche de lui. Elle lui dépose un baiser sur la joue et lui chuchote à l’oreille :


- Merci pour ce cadeau de Noël en avance.


Ludovic sourit, se relâche un petit peu. Marie est une grande fan de ce groupe dont elle attend avec impatience de voir les reproductions de cire. Lui ne peut pas les voir, mais fait l’effort, pour elle.
Et encore, si elle savait…

Il plonge la main dans sa poche et joue discrètement avec la boite qui s’y trouve. Il sourit pour faire genre, mais au fond de lui la pression commence à monter.

Nous sommes début décembre. Londres a revêtu son manteau d’hiver. Dans la poche de Ludovic, une bague de fiançailles.

Le jeune homme n’aime ni cette ville, ni ce musée, encore moins faire la queue pour y rentrer. Mais quand il regarde Marie, il se dit qu’il l’aime, elle.

Et que ça suffit.
End Notes:
A demain ;)
16 décembre - 1001 nuits - Et puis après, partir en paix by lalaulau38
Author's Notes:
Mille et une nuits ce soir. Mille et une nuits que je me bats contre la douleur et les doutes. On est loin des contes et des rêves d’Orient ... Et pourtant...
Je ne sais pas ce que ça me fait de me dire que Noël n’aura pas lieu cette année.

Que ma vie va s’éteindre, probablement aussi silencieusement que passent et repassent les avions, haut, si haut, dans le ciel étoilé.

J’ignore tout de ce qui m’attend et j’ai peur, un peu.

Je suis seul. Seul dehors, alors qu’il fait nuit.

Je suis assis sur la grosse pierre gelée, en haut de la colline, à quelques centaines de mètres de chez mes parents. J’ai conduit presque une heure et arrêté la voiture là même où j’ai passé des après-midi à jouer, lorsque j’étais gamin. D’ici, je domine toute la ville et ses lumières.

Ses belles lumières… Silencieuses et pleines d’espoir, depuis mon refuge temporaire… Combien de cris et d’abandons cachent-elles en fait ?

J’ai fuis cinq minutes.

Le froid caresse mes cheveux et me glace le bout du nez. Je grelotte mais ce n’est pas important. Je respire à grands poumons cet air pur, j’essaye d’ignorer la peur de tout ce qui m’attend dans quelques temps… Quelques semaines, quelques jours…

Quand ma vie sera fichue pour de bon.

Mille et une nuits ce soir. Mille et une nuits que je me bats contre la douleur et les doutes. On est loin des contes et des rêves d’Orient. Ce soir, je ne rêve que d’être encore assis sur cette pierre dans un mois, quand résonneront dans les rues les chants de Noël et quand mon père, fier d’avoir cuisiné pour la seule fois de l’année, posera une dinde énorme sur la table avant de la découper.

Ce serait une chouette histoire, je le sais. Nous tous, réunis pour Noël. Mais je sais que rien de tout cela n’aura lieu. Que je serai avec eux, certes, si mes espoirs sont bons, mais qu’ils ne me verront pas. Qu’ils ne me verront plus.

C’est une course contre la montre. Une course que je vais perdre, quoi qu’il se passe.

Je suis en sursis depuis de longues semaines. Mais je sens que la vie me quitte petit à petit. Je suis d’ailleurs étonné d’être bien, ce soir. Comme s’il s’agissait d’un dernier souffle avant la fin.

J’aimerais qu’il neige. Sentir juste une dernière fois les flocons effleurer ma peau. Sortir bien emmitouflé avec mes parents pour une promenade d’hiver. Rentrer le nez gelé puis prendre un chocolat chaud, comme lorsque j’étais enfant. Comme si de rien n’était.

J’aimerais que la vie me fasse ce dernier cadeau. Qu’elle me donne encore un peu de temps, qu’on rajoute encore des soirées à ces mille et une nuits passées. Qu’elle me laisse profiter d’un dernier Noël avec eux. Que je puisse les serrer fort, une dernière fois.

Et puis après, partir en paix.
17 décembre - Seul - Léon by lalaulau38
Author's Notes:
Léon, il suffit qu'il vous fixe un instant de son regard perçant pour que vous soyez touchés...
Il est là, en plein centre-ville, assis sous un porche en plein milieu d’une rue passante, qui n’a de passante que le nom, vu l’heure tardive.

Il est assis sur un carton, recroquevillé, des couvertures et vieux sacs de couchage amoncelés sur lui pour le réchauffer tant bien que mal. Impossible de dormir, il fait bien trop froid. Il aimerait être en été pour ne pas sentir chaque muscle de son dos se raidir à cause des -6° qu’affiche l’enseigne lumineuse de la pharmacie, juste en face. Il voudrait être en juin plutôt qu’en décembre, pour fermer les yeux quelques heures et se reposer un peu.

Léon est usé, mais pas parce qu’il est vieux, il n’a d’ailleurs que trente-cinq ans. Le poids de la vie, la misère, les nuits blanches et les journées sans fin lui donnent cette triste mine. Pourtant sous ses traits tirés et ses rides précoces, Léon a un beau visage, presque enfantin. Il aurait besoin d’un bon coup de ciseaux dans sa chevelure poivre et sel et de tailler un peu sa barbe mais il suffit qu’il vous fixe un instant de son regard perçant - presque envoutant - pour que vous soyez touchés.

La plupart des passants détournent les yeux quand ils passent devant lui. Pour eux, il n’est qu’un clochard comme un autre que les erreurs de choix de vie ont mené ici, sous le porche d’un immeuble de la rue des Canotiers. Léon s’en fout, il a appris avec le temps à vivre avec le dégout qu’il inspire ou même la peur, parfois. Pourtant malgré ses airs un peu bourrus, il ne ferait pas de mal à une mouche. Il est juste un peu méfiant et se protège comme il peut.

Il fait un froid de canard, en ce 17 décembre, mais ça dure depuis des jours. Il ne craint pas le vent, il est habitué, mais il regarde le ciel avec appréhension. Léon a peur de la pluie et de la neige, qui viendraient tout gâcher, tremper ses couvertures et ruiner ses cartons.

Les nuits d’hiver sont déjà difficiles à supporter, pas besoin qu’en plus la météo s’en mêle.

Léon s’emmerde, se les pèle. Il farfouille, là, sous ses couvertures, et en ressort une cigarette qu’un jeune homme lui a donné dans l’après-midi.

Il la porte à sa bouche, l’allume. Les premières bouffées semblent lui réchauffer tout le corps. Il prend son temps, tire doucement pour faire durer le plaisir ; il n’a que deux clopes pour la nuit.

Hélas toutes les bonnes choses ont une fin et c’est à regret que Léon balance son mégot au loin et essaye ensuite de reposer son dos contre le mur et de fermer les yeux, en vain.

Il voudrait sortir sa guitare mais réveillerait à coup sûr la voisine du dessus, celle qui, contrairement à lui, a tout le loisir de pouvoir dormir bien au chaud dans un vrai lit. Alors il attendra demain.

Personne ne sait ce qui a amené Léon à la rue. Il est là, c’est tout. Tout le monde ignore, mais si une chose rend cette rue un peu plus belle, de jour, c’est quand Léon gratte les cordes de cette guitare abimée.

Les regards se tournent vers lui, certains s’arrêtent, d’autres posent même une pièce, un ticket restaurant ou une cigarette dans son vieux bonnet noir qu’il pose à ses pieds. La journée, Léon pince sa peine sur sa gratte. Il fredonne, invente des paroles, chante de cette voix douce qu’on ne soupçonnerait même pas. Il entonne des chants de Noël pour faire plaisir aux enfants dont les parents tiennent fermement la main, des fois que la misère soit contagieuse.

Il part loin, dans un monde où tout va bien. Quand il joue, Léon n’est plus seul, il communique, il est presque heureux. Il se dit qu’il compte un peu, que si le froid finit par avoir sa peau, ceux qui prennent le temps de lui sourire remarqueront son absence et qu’il leur manquera peut-être.

Mais pour l’heure c’est la solitude et ce fichu thermomètre qui continue de dégringoler. Léon allumerait bien la deuxième cigarette mais après un débat avec lui-même, décide de la garder pour plus tard, quand il en aura plus besoin.

Il est deux heures du matin. Au loin, une voiture avance doucement et stoppe net devant lui. Un grand gaillard en descend. Il s’approche, se baisse à son niveau et pose la main sur son épaule.


Léon le connait depuis deux ans. Youssef est bénévole dans une association de quartier.

Ils échangent un instant, Youssef lui offre un sandwich et un café. Il prend des nouvelles, s’inquiète des crevasses que Léon a sur les mains, lui propose de le suivre au chaud pour finir la nuit mais Léon refuse, il a ses habitudes.

Après un instant, Youssef remonte dans la voiture pour continuer sa ronde.

Léon le regarde partir avec un fin sourire puis ses yeux se posent sur le médiator que le bénévole lui a offert avant de se relever.

Ce soir c’est sûr, il n’est pas seul.
18 décembre - Étranger - Photo annuelle et pull de Noël by lalaulau38
Author's Notes:
Un 25 décembre midi chez les Mc Diggle. Un rituel à base de pull de Noël et de pose pour l'album de famille sous fond de bourgeoisie anglaise... Oui mais...
Je reste bien droit. Et je serre les dents. Elle peut toujours me répéter qu’il faut que je sourie, qu’elle aille se faire voir ! Allez Harry, encore un petit effort, juste un petit effort et ce sera terminé. Je dois juste me maintenir bien droit et immobile pour éviter la photo floue qui ne fera que rallonger le supplice. Ah, il faudrait aussi que je songe à croiser les doigts pour que la belle-doche ne tienne pas un blog sur lequel elle affiche ses souvenirs de repas de famille…

Famille mon cul !

Vingt ans que je les supporte. Eux et leur façon de parler en sifflant légèrement sur les S et en haussant légèrement le ton sur leurs fins de phrases, eux et leur manière de m’appeler « très cher » comme s’ils avaient oublié mon nom ou que j’étais un produit rare acheté une fortune lors d’une de leurs habituelles ventes de charité. Vingt ans à subir tous les ans les photos individuelles de Noël près de la cheminée avant que le patriarche toussote et nous invite à nous rapprocher du « somptueux festin préparé par Esther », leur bonne, qui s’est en fait toujours appelée Hazel. En même temps s’il s’intéressait un peu plus à elle qu’à son décolleté, il arriverait peut-être à se souvenir de son nom.

Pour résumer, 20 ans de mariage et je me sens toujours comme un étranger dans cette famille.


- Harry ! Voyons, très cher, regardez-moi ! Je ne vais pas pouvoir vous tirer le portrait si vous bougez sans cesse ! Enfin, ma chérie, comment fais-tu pour supporter cet empoté chaque jour que Dieu fait ?!


Et voilà ! On passe toujours d’un extrême à l’autre chez les McDiggle. La frontière entre « très cher » et « empoté » se franchit dans la même phrase. J’ai vite arrêté d’espérer recevoir un quelconque signe de soutien de la part de Victoria, mon épouse et donc par déduction leur fille.


- Reste droit, qu’on voit bien ton pull, Chéri, lâche-t-elle d’une voix mielleuse.


Le flash m’éblouit et avant que je n’aie retrouvé mes esprits la mère et la fille s’esclaffent.

Je dois tirer une tronche horrible. Pas de bol, il va falloir recommencer.


- Pour l’amour de Dieu, Chéri ! On dirait que tu es sur une autre planète ! Souris, voyons ! Il ne reste plus que ta photo à prendre et si ça continue, le repas va être froid !


J’essaye de m’appliquer. Je reprends la pose, et, encore une fois, quelque chose ne va pas.

Du coup ça râle et ça s’impatiente chez les McDiggle.

Et moi, petit à petit, je prends ma décision.

Enfin, après une vingtaine d’essais, le cliché semble satisfaire ces dames. J’espère qu’elles en garderont un bon souvenir, mais à la réflexion, je n’en suis pas certain.

Je tourne la tête en direction de la-bonne-dont-ils-ignorent-toujours-le-nom et elle me regarde, un large sourire formant des fossettes sur ses joues. Bon sang que j’aime cette femme.

Cette famille d’aristos que je ne peux plus supporter, Victoria qui me tourne en ridicule dès qu’elle le peut, et cette séance photo annuelle de malheur… Il faut que j’agisse.

Comme s’il lisait dans mes pensées, le patriarche s’avance, droit comme un piquet.


- Si vous voulez bien vous rapprocher de la table, annonce-t-il sur un ton de cérémonie, j’aimerais que nous puissions commencer ce somptueux festin qu’Esther nous a encore une fois prépar…

- HAZEL !


Je me surprends moi-même à hurler, là, en plein milieu du salon, avec mon épouse d’un côté et la dinde de l’autre, sur la table.

Hazel me regarde, stupéfaite et pleine d’espoir. Je ne peux plus reculer et fais face à cette famille dans laquelle je n’ai jamais vraiment trouvé ma place.


- Son nom est Hazel ! m’exclamé-je en direction de mon beau-père.


Ils m’observent tous sortir de mes gonds sans oser broncher. Je m’approche de Hazel, lui prends la main sous les yeux exorbités de mon épouse et nous nous dirigeons vers la sortie.

Je serai certainement le salaud de l’histoire… Mais je suis sûr que ça vaut le coup.
19 décembre - Parfum - Son parfum by lalaulau38
Author's Notes:
Noël et les jours qui précèdent, c'est une succession d'odeurs qui embaument les narines ou nous ramènent à l'enfance.
D’abord il y aura l’odeur de la poussière, celle qui te remontera doucement aux narines quand tu ouvriras le vieux carton aux mille trésors resté toute l’année au grenier. Guirlandes, boules de toutes les couleurs, santons, étoiles et tant d’autres choses encore.
Tu seras projeté en arrière, tu te remémoreras tes premiers sapins, tes premières décorations, fabriquées à l’école quand tu étais enfant et que tout était simple. Peut-être même que tu en retrouveras une ou deux, là, tout au fond.

Viendra ensuite les effluves du sapin encore nu, posé comme tous les ans, dans le salon. Tu seras allé le chercher quelques heures plus tôt, en rentrant du travail et tu l’auras sorti de ta petite voiture avec peine, avant de le monter chez toi sans manquer bien-sûr de respirer à plein nez les odeurs de suie et de soupes chaudes que tes voisins auront cuisiné. Tu grimaceras un peu, quand le froid, en rentrant dans tes narines, aura gelé tes sinus au passage mais qu’importe, le mois de décembre est ton mois préféré, celui que tu trouves magique. Le mois de tous les possibles.

Ou presque.

Après quelques semaines, ce sera l’heure de l’élaboration du menu. Tu ouvriras tous tes livres de cuisines ; ceux qui sentent le vieux et dont certaines pages sont collées d’avoir trop servis et les nouveaux que tu auras acheté pour l’occasion.

Tu partiras au marché, achèteras la plus jolie volaille et les légumes les plus colorés. Pour leur faire plaisir, parce qu’ils le méritent.

Tu rentreras chez toi, presque impatient, à l’idée de commencer à cuisiner.
L’oignon te fera pleurer, un peu, mais ça t’arrangera bien. Tu pourras y noyer quelques larmes - des vraies - parmi ce foutoir humide et salé. Tu le feras revenir dans du beurre et te délectera un instant de cette odeur que tu aimes tant.

La dinde, au four, commencera à rôtir et les premiers invités arriveront en s’exclamant du fumet que l’on sentira depuis les escaliers.

Le repas se déroulera à merveille. Un beau repas de fête comme on en redemande. Du bon vin, des rires, des cadeaux à la pelle sous le sapin. Du bonheur, simplement. La soirée battra son plein et petit à petit le festin se terminera.

Les invités partiront les uns après les autres. D’abord ta soeur et ton beau-frère, et puis tes parents.

Sans un mot, ta mère posera sa main sur ton épaule et ton père te prendra dans ses bras. Ils savent que tu veux être fort et que tu le seras.

Le nez dans le cou de ton père, tu respireras à pleins poumons et l’odeur de son après-rasage te rappellera ses étreintes, lorsqu’il te consolait alors que tu étais enfant.

Tu débarrasseras la table, lanceras le lave-vaisselle et puis tu iras te coucher.

Tu tourneras dans ton lit avant de trouver le sommeil, quelques heures plus tard, quand le soleil commencera à pointer dans le ciel. Tu maudiras un peu ce premier Noël post-rupture et ce fragment de magie en moins. Tu ne pourras pas t’empêcher de ressasser les courses, le choix et la décoration du sapin sans sa présence pour la première fois en cinq ans. Tu te sentiras seul, parce que c’est humain.

Si toutes ces odeurs de l’hiver t’entourent et te plaisent, aucune ne te manquera plus que son parfum à elle.

20 décembre - Enfance - Madeleine by lalaulau38
Author's Notes:
Des matins de Noël naissent les plus belles habitudes et des souvenirs merveilleux
Camille a sept ans, des taches de rousseur de chaque côté du nez et les dents du bonheur. C’est un petit garçon plein de vie avec les genoux écorchés d’avoir tenté trop de péripéties dans la ferme familiale.

Camille n’a pas dormi de la nuit, bien trop excité de voir si le Père Noël est passé. Il appréhende un peu car la veille, en voulant monter sur un tas de bois enneigé, il a déchiré la couture de son pantalon de laine. D’un autre côté, Camille est persuadé que le Père Noël aussi a été un petit garçon de sept ans un jour, et que lui aussi a dû faire des bêtises alors ça le rassure, un peu.

Le garçonnet tourne et retourne dans son lit en fer forgé. Il tend l’oreille, observe le fin espace entre le parquet et le bas de la porte et attend le signe qui indiquera qu’il aura le droit de se lever.

Enfin, les choses semblent évoluer.

De l’autre côté du mur, il entend le réveil de ses parents sonner, puis leur lit qui grince et tout de suite après, le parquet qui craque. Pas de grasse matinée quand on est fermier. Pas plus le matin de Noël mais aujourd’hui, Camille s’en moque. Au contraire, il a hâte de descendre à son tour dans la cuisine et de voir si le Père Noël lui a tenu rigueur ou non de son imprudence de la veille.

La porte de la chambre parentale s’ouvre, laissant passer un rayon de lumière sous la porte. Son père et sa mère chuchotent en passant et descendent les escaliers.

Camille sourit de toutes ses dents.
Bientôt une douce odeur de suie sortant du poêle va monter jusqu’à sa chambre.
Bientôt, celle du chocolat chaud s’ajoutera à l’ambiance de ce matin de Noël.

Le petit garçon remonte son édredon sous son menton et arrête un instant de respirer pour mieux écouter ce qui se passe en bas.

Il connait ce moment par coeur et l’attend chaque année avec impatience.
Il imagine sa mère qui, après avoir mis la casserole contenant le lait sur le feu, ouvre le grand buffet de la cuisine, pointe du doigt les étagères en fredonnant et en retire le 45 tours qu’elle cherchait avec un air victorieux.
Il visualise la manière avec laquelle elle enlève le disque de la pochette puis le place dans le l’électrophone et vient placer la virole au-dessus.

Ensuite, Tino Rossi se met à chanter.

Les sons de « Petit Papa Noël » résonnent jusqu’à sa chambre et Camille se laisse porter par les paroles qu’il connait sur le bout des doigts.


C’est la belle nuit de Noël
La Neige étend son manteau blanc
Et les yeux tournés vers le ciel
A genoux les petits enfants…



La porte de sa chambre s’ouvre et aussitôt, Camille s’assoit dans son lit et regarde sa mère avec un sourire plein de malice.


- Il est passé ?! il demande pour se rassurer.


Pour toute réponse, sa mère recule d’un pas pour l’inviter à descendre.

Le petit arrive dans la cuisine.

Sous le sapin, un paquet énorme se trouve à côté de ses galoches usées. De la forme, Camille distingue immédiatement le vélo qui se trouve sous le papier.

C’est sans aucun doute le plus beau jour de sa vie !

A lui les allers-retours à l’école quand la neige aura fondu, les courses avec ses cousins le dimanche après la messe et le tour de France, même, peut-être, quand il sera plus grand…


- Allez Papy, qu’est-ce que tu m’as offert toi ?!


Camille sort de ses pensées et hésite un instant à remettre la gamine de dix ans à sa place. On n’a pas honte de ramener son grand-père dans le présent aussi brusquement. Elle a un nombre incalculable de paquet devant elle qu’elle déballe sans même prendre le temps d’apprécier le cadeau.

Camille a quatre-vingt-sept ans, désormais. Finie la magie de Noël et des plaisirs simples. Ces souvenirs sont des fantômes qui bercent ses songes. Il ne comprend pas grand-chose à cette société de consommation et à cet instant précis, si le vieux monsieur en rouge existant vraiment, Camille souhaiterait plus que tout retrouver ses sept ans et les Noël d’antan.

21 décembre - Arrivée - mamie Odette by lalaulau38
Author's Notes:
Il y a toujours un brin d'inquiétude quand la neige arrive... Mais, si on prend le temps de réfléchir, souvent, il y a aussi un peu de nostaglie
Elle l’attend. Comme on attend sa déclaration d’impôts : sans impatience mais avec résignation puisque de toute façon, elle finira bien par arriver un jour où l’autre.

Là, assise dans son fauteuil près de la fenêtre, elle guette.

Jean-Pierre Pernaut en a parlé, au journal de 13 heures, tout le monde en parle depuis des jours.

Et Odette s’inquiète, un peu.

Oh, bien sûr, pas pour les légumes du jardin - protégés depuis longtemps - ni pour les poules qui ont de quoi se mettre à l’abri.
Si Odette s’inquiète en regardant par sa fenêtre, c’est surtout pour ses enfants et ses petits enfants qui sont au travail, parfois loin de chez eux, et qui vont devoir prendre la route.

De son regard de grand-mère, Mamie Odette espère que même si l’hiver est déjà là, la neige attendra un peu, pour qu’ils aient tous le temps de rentrer chez eux.

Et puis à force d’observer le ciel gris et lourd au dehors, Odette s’assoupit un instant dans son fauteuil, sans même remarquer les premiers flocons qui font leur arrivée.

Depuis ses songes, elle se revoit enfants sur les mêmes chemins enneigés que ceux qui bordent sa maison. Elle a toujours vécu ici.

Elle se rappelle ses galoches dans la neige, son nez froid et son gros manteau de laine alourdi par l’humidité. Elle se remémore les longues marches pour aller à la messe au village ou en veillée au coin du feu chez les voisins.

Les longues soirées d’hiver
La vie à la campagne.
Sa campagne.

Une autre époque, une autre vie, mais tellement de souvenirs.


Lorsqu’elle rouvre les yeux, une heure s’est écoulée et dehors, une fine pellicule blanche recouvre le sol de la ferme.

Odette s’inquiète un peu plus, espère que tous ses proches ont pris leurs précautions. Elle sait qu’avec l’alerte orange et le climat local, tous seront certainement incapables de prendre leur voiture demain, et alors elle se sent soulagée, un peu.

Et puis d’un coup, un fin sourire étire ses lèvres alors qu’elle regarde le coteau au fond de la propriété. Si ses petits-enfants, bloqués par cette arrivée de neige, sont incapables d’aller travailler demain, ses arrières petits-enfants vont très certainement accourir avec leurs luges et passer une bonne partie de la journée à glisser dans la neige et à faire des bonhommes et autres batailles hivernales.

Finalement, cette arrivée a du bon, pense-t-elle.
Dès demain, elle pourra observer sur le coteau toute sa descendance s’amuser… Olivia et Romain, Charlotte et Arthur, Florian et Alan... Le clan des cousins-cousines… Six de ses douze arrière-petits-enfants. Lenny est encore trop petit et les autres, trop loin… Mais Adam sera à coup sûr de la partie. Avec sa démarche incertaine du haut de ses dix-huit mois, il sera accompagné de sa maman, aussi excitée par la neige que tous les petits…

Mamie Odette sourit.
Elle a hâte d’être à demain et de les voir arriver.
End Notes:
Le personnage de ce texte existe vraiment et c'est sans aucun doute la meilleure des grands-mères.
Un gros bisous à ma mamie Odette, la seule et l'unique
22 décembre - Chocolat, cannelle et zeste d'orange - Cosy by lalaulau38
Author's Notes:
Vieux Lyon, un 22 décembre. La neige se met à tomber d'un coup. Pas d'autre choix pour Antoine que de trouver un endroit où se mettre à l'abri et on dirait que la chance est avec lui...
La neige s’est mise à tomber d’un coup dans le vieux Lyon. De gros flocons lourds et humides accompagnés d’un vent à décorner les boeufs. Dehors, justement, la rue du Boeuf se vide à la vitesse de l’éclair.

Antoine presse le pas et ouvre la porte de la première boutique sur son passage pour se mettre à l’abri.

Il peste, passe sa main dans ses cheveux pour enlever les flocons et, enfin, lève les yeux pour voir où il se trouve.


Un salon de thé à l’aspect un peu british. Tout de suite, Antoine se détend - ça aurait pu être pire. Il regarde autour de lui. La pièce est plutôt petite mais une pancarte près d’un escalier indique qu’il y a une autre salle au sous-sol. Cinq tables rondes en bois d’un autre âge font face au comptoir et, contre le mur en pierres, à l’angle de la vitrine, un vieux canapé molletonné invite le client à venir s’asseoir et à déguster sa boisson tout en observant la rue et ce qui s’y passe.

L’appel est trop tentant et Antoine se dirige vers le canapé avant de s’y affaler, avec un brin de retenue quand même.

Là, bien calé dans les coussins moelleux, Norah Jones en fond sonore, le jeune homme se laisse hypnotiser par les flocons qui tombent sans discontinuer. On dirait du coton. Des dizaines de milliers de morceaux de coton froids et humides largués par avion sur toute la ville. Pour une fois il n’a pas le réflexe de sortir son téléphone pour voir s’il a reçu des messages et il s’en étonne, un fin sourire aux lèvres. Ce moment n’était pas prévu au programme et tombe à merveille.


Un grand jeune homme vient prendre sa commande. Antoine s’amuse intérieurement. Ce type, avec sa carrure longiligne, ses cheveux roux et sa monture noire se marie parfaitement au décor. Il lui propose les différents thés de la carte mais Antoine le regarde d’un air désolé, il n’aime pas le thé.

Greg - c’est tout du moins le nom inscrit sur son badge - le rassure : il vient de trouver la juste mesure d’un nouveau cacao aromatisé parfait. Antoine se laisse tenter ; avec cette météo, rien de tel qu’un chocolat chaud. Le serveur lui explique la recette. Du chocolat et une boule à thé à laisser infuser avec des morceaux de cannelle et des zestes d’orange.

Il repart vers le comptoir et Antoine reprend sa contemplation de la rue qui blanchit, petit à petit. C’est très rare qu’il neige aussi fort ici, et certainement que demain matin tout aura disparu, mais Antoine s’en moque, à trois jours de Noël, la ville va être parée de ses plus belles couleurs.

Il imagine déjà la nuit qui tombe et les flocons qui, voletants sous les réverbères, scintillent de mille feux. Il visualise la grande roue, quelques rues plus bas, sur la place Bellecour, toute illuminée. Peut-être ira-t-il ce soir, qui sait, faire un tour dans une des nacelles et prendre de l’altitude pour profiter de sa ville de lumière.

Il ignore si c’est l’effet de ce temps hivernal ou de la musique qui passe, ou encore de l’odeur de cannelle qui commence à arriver jusqu’à ses narines, mais pour la première fois depuis longtemps, Antoine se sent en harmonie totale avec lui-même.

Au bon endroit au bon moment.

Et il se dit que c’est le plus important.

End Notes:
Un invité surprise a imposé sa présence dans cette nouvelle. Des fois, il se passe vraiment des trucs bizarres dans ma tête !
J'en profite pour souhaiter un bon anniversaire à ma copine modo, Norya !
23 décembre - Quand elle danse - Nostaglie sur glace by lalaulau38
Author's Notes:
Il la regarde depuis le ponton, danser sur cet étang que le froid a gelé. Il l'observe, l'admire et l'envie peut-être un peu, aussi.
Elle ondule sur la glace, malicieuse et séductrice. Ce qu’il aime le plus c’est qu’elle ne s’en rend même pas compte. C’est naturel, cette grâce qu’elle dégage quand elle a ses patins aux pieds.

Il est en admiration, ça crève les yeux.

Déjà enfants, ils venaient sur cet étang, l’hiver, et jouaient sur la glace. Des courses, des tentatives de figures… La saison était rude mais il n’y avait pas grand danger si on connaissait le coin. Et ils le connaissaient, les deux voisins inséparables pris de passion pour le froid et le patinage.

Quand elle danse, c’est comme si tout disparaissait autour de lui. Exit, la foret qui surplombe le plan d’eau et dont les branches des arbres givrés donnent un aspect féérique au paysage ; il n’y a qu’elle. Il reste immobile, assis à quelques mètres, sur ce vieux ponton qui domine la surface de l’eau que le froid a figé pour des semaines.

Quand elle danse, il perd l’équilibre, un peu. Il est envouté devant ses mouvements fluides et son insouciance. On dirait que sa vie tourne autour de cet instant. De cette jeune femme blonde qui enchaine les figures avec un naturel déconcertant.

Ce n’est plus qu’un jeu, désormais.

Il ne sent pas le froid qui pénètre à travers les couches de tissus qu’il a superposé. Il a le nez plongé dans une grosse écharpe en laine et s’il respire un peu fort, les verres de ses lunettes se couvrent aussitôt de buée.


Quand elle danse, ses patins aux pieds, c’est comme si le monde s’arrêtait un instant.

Elle tournoie sur elle-même, faisant onduler ses cheveux dans un mouvement fluide, accélère, accelère, puis repart en levant les bras.

Il a oublié le nom de cette figure, et à vrai dire, il s’en moque.

Elle est là, devant lui et elle patine. C’est le plus important. De temps en temps, elle sourit en passant, et une chaleur exquise envahit tout son être. Il se sent vivant. Peu importe la douleur ou la peine, quand il la regarde, il sent son coeur qui bat fort dans sa poitrine, et cette sensation vaut tout l’or du monde.

Elle termine sa figure, un dernier tour de piste, puis s’approche du ponton en souriant.


- On ne va pas tarder… elle lui dit, comme pour demander sa permission.


Il répond à son sourire et lui fait un signe de tête.


- Danse, ma douce, danse… il chuchote alors que la jeune femme repart, ses patins semblant tout juste effleurer la glace.


Et puis d’un coup, quelques souvenirs lui reviennent.

Leurs corps, collés l’un à l’autre pendant une chorégraphie passée.
Leurs coeurs, battant à l’unisson alors qu’ils patinent ensemble.
Il regarde ses jambes maigres et immobiles, maintenues sur son fauteuil roulant.
Bizarrement, il ne repense pas à l’accident.

Mais là, au bord de l’étang gelé de leurs premiers duos, lui aussi aimerait pouvoir danser.
End Notes:
Demain, déjà... Le 24 décembre...
24 décembre - Croissant de lune - Les croissants de Lune by lalaulau38
Author's Notes:
On termine sur un peu beaucoup de guimauve, mais vous commencez à me connaitre, pas vrai ?!
Lune a les yeux bleus et le regard perçant. Elle a le sourire aux lèvres, tout le temps.
Lune a la trentaine et les cheveux blonds comme les blés.

Ce matin du 24 décembre, Chems pousse la porte des « Croissants de Lune », la boulangerie tenue par… Lune, justement. Dehors il fait froid, il a encore gelé cette nuit et quand il entre dans l’échoppe, il est obligé d’enlever ses grosses lunettes noires, couvertes de buée. Il retire sa casquette Gavroche et défait les premiers boutons de son duffle-coat. Les lieux sont déserts, la boulangère doit être dans l’arrière-boutique, les mains dans la farine.

C’est un petit boui-boui qu’elle gère seule. Lune a toujours rêvé de tenir sa propre boulangerie et se suffit à elle-même, dans ce petit village des Pyrénées. En entrant pour la première fois, on ne peut être que subjugué par le décor. C’est d’ailleurs le cas pour Chems, grand rêveur, qui ne peut retenir un grand sourire à la vue de ce spectacle.

Les lieux semblent s’être figés dans les années soixante, du comptoir aux échoppes, toutes recouvertes d’un tissu fin vichy rose et blanc. Les murs sont peints d’un bleu très clair et dans les vitrines s’amoncèlent divers petits gâteaux et autres buches de Noël. Il y a même des chocolats, faits spécialement pour les fêtes, et une odeur de thé, que Lune sert aux habitués. En fond sonore, un vieux mange-disque diffuse des chants de Noël d’une autre époque, eux aussi.


- Bonjour ma Lune, lance-t-il après que la cloche ait sonné.


Il attend un peu, il se doute qu’elle est occupée.
Après un instant, le rideau séparant la boutique de l’atelier s’ouvre, et Lune arrive, un bonnet de Père Noël sur la tête et de la farine sur le bout du nez.
Elle reste là sans bouger, bien trop surprise et étonnée de le trouver ici, dans sa boulangerie, en chair et en os, pour la première fois.


- Chems ! s’exclame-t-elle, radieuse.


Elle fait le tour de la banque et s’approche du jeune homme qui la prend aussitôt dans ses bras.

Chems et Lune sont deux opposés ; Lui un grand gaillard métisse a des airs de poète venu d’un autre temps et elle, à peine un mètre soixante, est un petit bout de femme presque aussi pâle qu’un cachet d’aspirine.


Deux opposés que tout attire.

Ils communiquent depuis six mois sur un site de rencontres et passent des heures au téléphone sans avoir eu l’occasion de se donner rendez-vous. Il faut dire aussi que trois cents kilomètres les séparent et que leur travail respectif - elle boulangère, lui infirmier - rendent les rencontres compliquées, mais ces deux-là sont les mêmes, à l’intérieur. Même caractère, même humour, même passion pour le kitch et les histoires pour enfants… C’est comme s’ils s’étaient toujours connus.

Raison de plus. Chems s’est dit que si Noël est un jour magique, autant faire la meilleure des surprises à sa meilleure rencontre de l’année.

Là, tout contre elle, il est sûr d’avoir fait le bon choix. Il respire ses cheveux. Elle sent la cannelle et le citron et il a envie de la serrer un peu plus fort encore mais se retient : il a un peu peur de l’étouffer.

Comme si elle lisait dans ses pensées, c’est elle qui resserre l’étreinte. Elle a un peu peur de mettre de la farine sur son pull aux motifs de Noël puis elle décide que ce n’est pas grave, en se blottissant un peu plus contre lui, ses larmes de joie se retiendront peut-être de couler. Lune est émotive, on ne la refera pas.

Après un instant, elle lui demande comment, pourquoi… Elle s’embrouille, elle a du mal à trouver ses mots et repense à la génoise, dans le four, certainement en train de bruler mais tant pis, l’instant est trop beau.

La lune et le soleil*, réunis dans la même pièce.

Chems fait un pas en arrière, un grand sourire aux lèvres. Il s’inquiète de cette odeur âcre qui vient de l’arrière-boutique, la laisse aller éteindre le four et quand elle revient, il est installé contre la table en formica, à gauche de l’entrée. Alors il lui explique l’idée qu’il a eu de faire un détour pour venir la rejoindre quelques heures, avant d’aller réveillonner chez sa soeur. Il lui raconte le stress qui est monté en lui quand il a vu l’enseigne de la boulangerie, et puis son sourire et le soulagement, quand elle est apparue. Il s’excuse, sait qu’elle a du travail, propose de se faire petit et de rester là, à discuter de loin, ou mieux, de donner un coup de main. Il parle vite, rigole, s’excuse.

Ils ont un point commun, ce matin, ils sont heureux. Ensemble.

Elle lui dit de ne pas s’inquiéter, que oui, il peut rester assis là, qu’elle va lui faire un thé. Elle en a un en réserve, La vie en Rose, il s’appelle… Que ça correspond bien à l’humeur du jour et qu’il lui en donnera des nouvelles.

Il se répète le nom du thé dans sa tête. La vie en rose… ça ne fait pas très Noël, mais il valide, ça correspond.

Ils sont maladroits, comme s’il n’avait jamais discuté avec personne avant. Ils sont émus, intimidés. De temps en temps leurs mains se frôlent, leurs regards se captent avant qu’ils ne se sourient à nouveau l’un l’autre, croyant à peine qu’ils sont bien dans la même pièce.


Les heures passent, Chems a finalement mis la main à la pâte mais doit reprendre la route. Il serre fort Lune contre lui et lui propose de s’arrêter à nouveau en rentrant, si elle veut bien, car il est en vacances.

Lune sourit, accepte de bon coeur et tend à Chems un petit sachet de douceurs pour la route.

Un petit croissant de Lune pour un rayon de soleil.
End Notes:
*Chems est un prénom arabe dont l’étymologie signifie soleil

Un petit mot à tous pour vous remercier d'avoir suivi ces histoire pendant ces 24 jours. Merci d'avoir lu, pris le temps de commenter ou de me faire un petit retour sur Facebook ou en vrai ^^.

Merci à Mathilde pour m'avoir bougé quand je n'y arrivais pas.
Merci à Alex pour la photo d'illustration.
Merci à Bevy, Marjo, Norya, Crystallina et Albus pour les corrections.
Merci à tous ceux qui auront inspiré certaines de ces histoires et qui, même s'ils ne liront pas tous ces lignes, ont contribué à faire ce que je suis aujourd'hui.

Vous l'aurez compris, j'ai un peu de mal à mettre le point final à ce recueil. C'est un au revoir comme un autre, et c'est jamais facile.

Que vos fêtes soient belles et que l'année qui arrive vous apporte tout ce que vous recherchez.

A très vite, et n'hésitez pas à laisser une petite trace de votre passage
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