Parasite by ARD_Guillaume
Summary:


Image libre de droits, montage par mes soins




Céline Romezin vit sa première mission spatiale sur la base européenne lunaire DS-Lunar Temple. Lorsqu’un objet inconnu est détecté par les senseurs, la routine fait place à une excitation palpable parmi les membres d’équipage. D’où peut bien provenir ce corps étranger ? Alors que son crash détruit les moyens de communication avec la Terre, une équipe est envoyée sur place pour essayer d’en apprendre plus. Ce qu’ils ramèneront dépassera tous les cauchemars qu’ils ont pu imaginer. Très vite, Céline comprendra que la confiance est tout aussi importante que la survie.


Categories: Horreur, Tragique, drame, Science-Fiction Characters: Aucun
Avertissement: Gore, Violence physique, Violence psychologique
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 1 Completed: Oui Word count: 26414 Read: 1369 Published: 13/03/2017 Updated: 19/03/2017
Story Notes:

Bonjour à tous !

Je reviens à vous avec une histoire originale, issue d'un projet qui mine de rien a déjà un an. L'idée était de se tenter dans une histoire d'horreur tout en la vivant en temp réel. Le projet a eu différentes formes, sans qu'aucune intrigue ne me convienne vraiment. Cependant, après avoir joué à Alien: Isolation, il y a eu comme un déblocage, et j'ai décidé de coupler au projet une sorte d'hommage à la saga Alien.

L'objectif principal de cette histoire était donc de recréer cette ambiance si particulière aux films (et au jeu vidéo du coup). Vous y trouverez donc beaucoup de références, ainsi que d'autres clins d'oeil à la SF. Plus qu'une histoire gore, je voulais aussi surtout revenir à ce que je considère comme le principe même des histoires d'horreurs : des personnages auxquels on s'identifie et qui explorent nos propres peurs. J'espère avoir réussi ce sacré mélange.

 

Je préviens que l'histoire contient plusieurs passages avec une violence graphique explicite. Le but étant également de faire une histoire d'horreur, l'ambiance se veut horrifique également. J'ai également conscience qu'une nouvelle de 26 000 mots est très longue, je ne vous en voudrais donc pas de le faire en plusieurs fois. Cependant, comme je l'expliquais plus haut, l'idée première du projet était de vous faire vivre ça en temps réel, sans coupure.

 

On remercie grandement Chiron pour ses corrections et surtout ses avis très constructifs sur de nombreux passages clés du récit.

 

L'intrigue, les personnages et l'univers sont de ma création et sont une oeuvre de fiction. Toute ressemblance avec des faits ou des personnes réels serait fortuite.

Parasite by ARD_Guillaume
Author's Notes:

Et voilà donc le monstre. Vous trouverez certaines notes tout au long du chapitre, qui renverront à des informations en note de fin. N'hésitez pas à ouvrir une autre fenêtre pour vous éviter de parcourrir toute l'histoire à chaque fois. Certaines répliques sont en itallique, pour souligner qu'ils sont dites dans la langue d'origine (le texte est en français, mais je pense que vous comprendez à la lecture que les personnages parlent anglais entre eux ^^)

 

Bonne lecture !

Parasite

 

 

 

 

 

La voûte céleste était plongée dans la plus grande obscurité, laissant apparaître son magnifique ballet d’étoiles. Un astronome amateur sur Terre sous le ciel le plus pur ne pouvait espérer atteindre cette perfection. Il ne pouvait pas distinguer clairement la myriade de points lumineux, véritables boules de gaz en fusion, former des constellations plus envoûtantes les unes que les autres. Certes, il pouvait voir la majeure partie de ce spectacle spatial, mais ça ne restait qu’une partie. À quoi bon une symphonie à laquelle il manquerait un instrument ? Un tableau sans arrière-plan ? Un livre sans conclusion ? Un film sans décors ?

 

            Cela faisait déjà deux semaines que Céline était sur Lunar Temple, et la nuit était tombée quelques jours plus tard. Depuis, elle ne perdait pas une occasion pour contempler cette magnificence, et elle ne s’en lassait pas. Les étoiles l’avaient toujours intriguée, c’est pour cela qu’elle s’était engagée dans l’Armée de l’air française, pour essayer de les approcher un peu plus. Si elle avait réussi à passer l’école, ses talents de pilote n’étaient malheureusement pas son point fort ; et ses supérieurs avaient découvert qu’elle était un excellent agent de renseignement électronique.

 

Il fallait comprendre par-là que c’était une as des communications et des messages codés. Depuis, elle restait soit au sol, soit de temps à autres à bord des avions AWACS[1]. Cependant, si elle avait techniquement les qualifications pour prendre les commandes d’un aéronef, piloter de nuit et tenter un appontage demeureraient du domaine du rêve.

 

Par conséquent, quand elle avait reçu un ordre de mission six mois plus tôt pour le programme Lunar basis, elle avait exulté de joie. Le programme LB avait été lancé au début des années 2020 par un financement international entre la NASA, l’Agence spatiale européenne, l’Administration spatiale nationale chinoise et l’Entreprise d’État pour les activités spatiales « Roscosmos », sous la supervision du Bureau des affaires spatiales des Nations Unies. Il s’agissait de la première étape d’un programme visant à envoyer une mission habitée sur Mars et y développer une base d’expérimentation scientifique. Pour cela, la Lune devait être le siège d’une base avancée à partir de laquelle les fusées partiraient vers la planète rouge, pour un coût minimum en carburant du fait de la faible gravité du satellite.

 

La première étape consistait à établir une base lunaire, que les colons martiens rejoindraient depuis la Terre à l’aide de VHVS[2] équipés des récents moteurs ioniques. De là, ils partiraient à bord de fusées plus traditionnelles et pleinement équipées pour leur mission martienne. Après plusieurs mois de tractations, il fut établi que deux bases seraient positionnées sur la Lune, une sur chaque face, et utilisées selon celle qui présentait le meilleur rapport carburant/temps de trajet. Il fut décidé que la face visible serait sous la responsabilité américaine, celle de la face cachée sous la supervision de l’Europe et que la Chine et la Russie seraient responsables des trajets Terre-Lune selon les disponibilités de leurs lanceurs.

 

Pour assurer la continuité du projet de colonisation de Mars, une équipe d’astronautes par base était affectée en permanence sur la Lune pour des missions d’une durée d’un cycle lunaire. Il y avait en moyenne deux à trois missions lunaires par an, en fonction de la position de la planète rouge par rapport à la planète bleue. Et Céline participait à la sixième mission Lunar-Temple. L’armée française l’avait sélectionnée six mois plus tôt pour faire partie du programme spatial, en remplacement d’un désistement. Elle avait suivi un entraînement et une formation pour un séjour prolongé sur la Lune dans un espace réduit ; puis il y a un peu moins de quatre semaines, elle avait été sélectionnée pour être la responsable communication de Lunar-Temple 06.

 

Sa première mission. Elle pourrait enfin voir les étoiles. De près.

 

 

Une lueur rouge clignotante attira l’attention de Céline. Pendant quelques instants, elle se demanda s’il ne s’agissait pas d’une balise, avant de réaliser que c’était la lumière de son intercom qui se reflétait sur la fenêtre blindée à champ de force. Dans la précipitation, elle se retourna vivement et, sous l’effet de la faible gravité, fut propulsée au plafond. Sa grande taille n’aidant pas, elle évita de justesse de se cogner la tête en parant avec ses bras. Elle se rattrapa finalement aux rambardes qui jalonnaient sa chambre en différents points et réussit à se stabiliser. Décidément, elle n’arrivait pas à s’y faire malgré tout son entraînement. Essayant de ne pas faire de gestes trop brusques, elle enfila son uniforme par-dessus son débardeur et le boxer qu’elle portait.

 

Son uniforme consistait en une combinaison anti-g de couleur bleu ciel, cousue dans un textile à base de coton, de fibres synthétiques, de fibre de carbones et de fibres composées d’un alliage d’aluminium et de plomb pour bloquer les radiations. Le nom de Céline était cousu sur sa poitrine, tandis que ses épaules arboraient son grade de lieutenant ainsi que l’indicatif de la mission et les logos de l’ASE et de Lunar-Temple – un dessin de la base dans un croissant de lune. La combinaison était également pleine de poches permettant d’y fourrer tout un tas d’outils à usages divers. Bien qu’il y ait des spécialistes dans les différents domaines vitaux de la base, il fallait néanmoins que chacun soit en mesure d’intervenir au besoin.

 

Maugréant devant le certain inconfort que provoquait sa tenue – n’ayant pas été conçue pour une femme de sa taille – Céline fit coulisser le double panneau métallique qui lui servait de porte, qui débouchait sur un long couloir plongé dans l’obscurité. Lorsqu’elle franchit le seuil de sa chambre, les lampes à diodes électroluminescentes au plafond s’allumèrent automatiquement, l’intensité augmentée progressivement jusqu’à arriver à un éclat blanc. La jeune Française suivit la coursive, qui s’élargit au fur et à mesure que d’autre la rejoignent, formant ce que l’équipage appelait la grappe d’habitation. Toutes avaient une forme semi-sphérique, comme un tunnel. Le recouvrement des murs leur donnait un aspect molletonné, conçu pour amoindrir les chocs. Le sol quant à lui était fait d’un revêtement anti-dérapage qui augmentait les frottements et permettait de marcher presque normalement, du moment qu’on ne s’amusait pas à piquer un sprint.

 

La jeune astronaute arriva finalement au dôme abritant le réfectoire et la cuisine. Elle contourna rapidement la table hexagonale pouvant accueillir une douzaine de convives qui siégeait au centre de la pièce. Cinq des murs étaient recouverts de compartiments fermés tandis que le sixième était le coin cuisine à proprement parler. Le panneau menant au couloir interne s’ouvrit automatiquement à l’approche de la jeune femme, révélant un corridor plus large que ceux de la GH, mais aussi plus long. À l’autre bout, un autre sas la séparait du dôme du poste de commandement.

 

Une fois la double porte à ouverture automatique franchie, Céline arriva dans une vaste salle dont le centre était légèrement surélevé. Le dôme lui-même faisait douze mètres de diamètre mais le poste de commandement lui-même tenait au sein d'un hexagone inscrit. Le DPC était le seul de la station doté d'une coupole vitrée, donnant sur l’extérieur et haute d’une demie-douzaine de mètres. Le verre utilisé avait été spécialement conçu pour la mission et était supposé pouvoir résister à l’impact d'un petit météore grâce à sa structure à base de diamant et fibre de verre et ses renforcements en alliage de titane, tungstène et aluminium. Les autres dômes étaient a priori plus solides, étant renforcé en fibre de carbone, nylon et kevlar.

 

Le centre de la pièce était occupé par un échafaudage métallique qui permettait d’avoir une position surélevée sur l’ensemble du DPC, mais aussi un visuel dégagé sur l’ensemble de la station à travers la voûte. Sous l’échafaudage, on trouvait une console qui servait de support à une projection holographique sur laquelle étaient représentées en permanence les positions de la Terre, la Lune et Mars ainsi que de tous les astronefs en vol et leurs trajectoires prévues, sans oublier les objets détectés par le Système de Surveillance Spatial, dont les astéroïdes pouvant menacer la station. C'était également la principale interface avec l’intelligence artificielle de la station.

 

Outre la lumière spatiale, la pièce était en permanence baignée dans un éclairage à néon blanc, l'agencement faisant en sorte qu'il n’y ait presque aucune zone d’ombre. La contrepartie était que le ciel était moins étoilé que celui qu’on pouvait avoir dans les chambres une fois la lumière éteinte. De toute façon, lorsqu'elle était en poste ici, Céline n'avait de pas de temps la contemplation oisive du firmament.

 

De l’autre côté de l'échafaudage par rapport à la jeune femme, légèrement sur la droite au niveau du mur nord, se tenait l’immense console à partir de laquelle on pouvait avoir un visuel sur tous les systèmes de la base, mais aussi un contrôle absolu sur les commandes mécaniques, énergétiques et informatiques. Ce « poste de pilotage » était essentiellement composé d’écrans tactiles, de boutons et d'indicateurs lumineux, ainsi que de trois claviers et plusieurs manettes, lui conférant un aspect rétro-futuriste mais parfaitement fonctionnel. Les deux murs prolongeant sur la gauche étaient réservés au contrôle du pas de tir, qui était visible au centre du cratère H. G. Wells au bord duquel se trouvait la station. Il était le plus souvent occupé par les responsables spatiaux de l’ASE au cours des lancements de fusée. Ceux-ci venaient deux à trois jours, dormaient dans le dôme de détente, et ne laissaient personne ou presque s’approcher de leur console. En leur absence, c'était le responsable des sorties extravéhiculaires qui s’en chargeait car il y avait un poste conçu pour.

 

Le poste de Céline se trouvait lui sur le mur à sa gauche, orienté sud. Le style y était plus moderne et ergonomique, dans l’objectif de faciliter les communications. Deux immenses écrans prenaient la majeure partie de la console et permettait de communiquer en visioconférence avec la Terre, Mars ou la base américaine. Un poste radio occupait le reste de la place et permettait aussi d'être en liaison avec le reste de la station, ainsi qu'avec les véhicules spatiaux. Enfin, l’espace restant était dévolu au décryptage des signaux non identifiés captés par Lunar-Temple, mais Céline n’avait pas eu à l’utiliser plus de trois minutes – uniquement pour confirmer un signal reçu par un radiotélescope terrestre. C'était également la seule console personnalisée du DPC, non seulement parce que Céline n’avait pas vraiment apprécié son apparence austère lorsqu'elle était arrivée, mais aussi parce qu'étant la seule à y travailler, elle était libre d’organiser son plan de travail comme elle l’entendait, du moment qu'elle ne le rendait pas moins fonctionnel et que cela n’empêchait une tierce personne de l'utiliser en cas de besoin.

 

La jeune femme se dirigea sur sa droite, où toute cette partie du dôme était réservée à une longue table en aluminium entourée de sept fauteuils à mémoire de forme, et dont l'espace servait de salle de réunion de l'équipage. Six des places étaient déjà occupées et au vu des regards qu'on lui lança, Céline comprit qu'elle était attendue depuis un moment. Elle gagna sa place aussi prestement que possible, affichant un air d’excuse.

 

 

« Lieutenant Romezin, l’accueillit un homme d’âge mûr. Merci de nous faire la grâce de votre présence.

— Désolé colonel Ozoliņš. Je… j’étais dans ma chambre… profitant de mon temps de repos, bafouilla-t-elle.

— Encore à contempler les étoiles, railla un jeune homme brun à la carrure impressionnante.

— Merci pour votre humour Schovajsa, interrompit le colonel Ozoliņš transperçant de son regard chocolat le colosse sans la moindre gêne. Nous n’avons pas de temps à perdre en moquerie. Comme je l’expliquais à vos coéquipiers, nous venons de recevoir une transmission de la Terre. Les radars du 3S ont détecté un objet non identifié en approche rapide et constante qui devrait croiser notre orbite dans les prochaines heures.

— Un astéroïde ? proposa la jeune femme, se doutant que s’il y avait une réunion d’urgence, ce n’était pas à cause d’un véhicule en perdition.

— Aucune information ne nous a été communiquée à ce sujet, confia le colonel.

— C’est néanmoins peu probable, intervint une magnifique femme blonde face à Céline. Sa trajectoire ne correspond à aucune orbite connue et ne se situe même pas dans l’écliptique. Il pourrait s’agir d’une comète, mais on aurait déjà dû observer une queue depuis le temps. »

 

 

            Tout le monde se tourna vers la jeune astronaute qui venait de mettre sur la table un fait que personne n’osait encore avancer. Il s’agissait de Freja Bergström, la mécanicienne de bord mais aussi la responsable des sorties extravéhiculaires. Cela signifiait qu’en plus de s’assurer que tout fonctionnait correctement sur Lunar Temple, elle était celle qui s’assurait des transitions entre les VHVS et les fusées à destination de Mars et, par extension, des expéditions sur la surface lunaire. La plupart du temps, cela consistait à aller nettoyer les panneaux solaires ou les différents appareils de mesures éparpillés tout autour de la base. Néanmoins, il pouvait arriver qu’il faille faire appel au Rover Lunaire de seconde génération pour se rendre dans l’un des postes avancées où on testait l’extraction de l’hélium 3, voire même jusqu’à la base américaine.

 

 

            Première suédoise dans l’espace, Bergström n’en était pas à son coup d’essai. Cela faisait déjà près de quatre ans qu’elle participait régulièrement à des missions spatiales, ayant déjà effectué une garde lors de la mission Lunar Temple 02, ainsi que plusieurs autres sur l’ISS au court du démantèlement de celle-ci. Bien que généralement calme et discrète, elle pouvait se montrer parfois intransigeante et affirmer ses opinions, y compris face à ses supérieurs. Elle s’était notamment distinguée au cours de sa précédente mission en tenant tête à son commandant qui voulait retarder le départ d’une fusée vers Mars à cause de la menace d'une éruption solaire, contre les avis du responsable scientifique – qui assurait que le risque était minime – et celui de l’ASE – dont le programme était alors en retard.

 

La jeune femme avait décidé de prendre avec elle l'équipage à destination de Mars et avait pu effectuer la liaison avec le Rover et permettre le décollage avant l’arrivée de l’éruption. Cela s’était certes joué à deux minutes près, et si l’ASE n’avait pas pris de position officielle et que le commandant l’avait fortement réprimandé ; tout le monde avait été ravi que la mission ait été réalisée à temps. Bergström était peut-être la moins diplômée de la mission actuelle, elle était loin d’être la plus stupide du groupe.

 

Son intervention avait attiré sur elle les regards curieux et intrigués des membres de l'équipage, et surtout celui, dévorant et intense, de Céline. Dès le moment où elles s’étaient croisées, la jeune Française avait ressenti comme une décharge la parcourir de part en part, comme si une connexion électrique s’était établie avec la Suédoise. Céline ne pouvait détacher son regard des cheveux blond ou du regard azur, et elle s'était plusieurs fois surprise à contempler les jambes galbées de la déesse nordique. Bergström avait, pour ainsi dire, le physique typique de la suédoise tel que le Français moyen se l’imaginait. Comme quoi, les clichés pouvaient parfois s’avérer justes.

 

Bien sûr, il y avait Barbara qui l’attendait à Salon, devant sans doute s'entraîner actuellement avec la Patrouille de France pour le 14 juillet. Sa petite-amie était Extérieur droit, et Céline en tirait une certaine fierté personnelle. Elle savait qu'elle-même n’avait jamais vraiment été faite pour voler, mais voir celle pour qui son cœur battait depuis le lycée faire partie de la célèbre formation lui donnait l’impression d'en être aussi. Les deux femmes partageaient quelque chose d’unique et d’extrêmement fort, et c'était la première fois que Céline sentait son cœur vacillait entre deux. Accentuant la sensation d’inconnue qu’elle avait en présence de l’envoûtante suédoise.

 

Qui, au grand dam de Céline, ne semblait pas avoir remarqué l’attention dont elle faisait l’objet. Ou, du moins, savait le nier à la perfection. La jeune française ne savait pas comment réagir à une telle tactique, hésitant entre l'interprétation. Était-ce de l'indifférence, de l'ignorance, du rejet ou bien Bergström n’était-elle pas intéressée ? Se pouvait-il même qu’elle se sente menacée par la demi-tête de plus de Céline, une situation qui devait être exceptionnelle pour la blonde qui était déjà plus grande que la moyenne et qui évoluait dans un milieu où on privilégiait la petite taille.

 

Bien sûr, il y avait Schovajsa, roboticien et ingénieur électricien en charge de l’intelligence artificielle de la station, qui était le seul à être plus grand que Céline et dont la carrure éclipsait l’équipage tel un colosse, mais celui-ci ne semblait avoir d’yeux que pour la Française et n’avait visiblement pas encore compris les signaux envoyés. Le comportement de Bergström était déstabilisant et le simple fait que Céline omette délibérément de la mentionner lors des appels de Barbara était un signe de la situation inconfortable dans laquelle elle se trouvait. Le fait d’avoir toujours connu le même amour et d’avoir été en couple avec depuis des années la tétanisait à l’idée de se faire rejeter.

 

 

« Vous suggérez un OVNI ? demanda le colonel, faisant sortir Céline de ses rêveries.

— Techniquement, ça en est un puisque nous sommes incapables de l’identifier, fit remarquer un homme trapu.

— J’irai plus loin, professeur Sepúlveda, confia Bergström. Je m’avancerai à dire qu'il pourrait s’agir d’un aéronef spatial d’origine extraterrestre.

— C’est mettre la charrue avant les bœufs, railla Céline qui malgré son admiration pour la Suédoise ne pouvait s’empêcher de trouver la proposition désopilante.

— Vous devriez lire le rapport des 3S, rétorqua la jeune femme blonde. Il est précisé que cet objet a été détecté en premier lieu par le radio télescope du Nouveau-Mexique, qui a d’abord cru à un signal radio en provenance d’une étoile avant de réaliser qu’il était émis d'un point à l'intérieur du système solaire et selon une séquence courte et répétée…

— Un signal de détresse ? proposa une femme d’âge mûr à la peau olivâtre.

— C’est ce que la Terre en a déduit, mais peut-être que Romezin devrait y jeter elle-même un coup d’œil puisqu’elle est notre spécialiste en communication.

— Nous n’avons pas le temps, trancha Ozoliņš. À en croire Calvin[3], l’impact est prévu pour dans moins d’une heure à distance proche de la station. Suffisamment proche pour que la marge d'erreur nous fasse anticiper une évacuation précoce, ajouta-t-il en anticipant la question de Sepúlveda.

— Le doute n’est pas permis ! affirma une femme aux longs cheveux roux irlandais et ondulés. On doit évacuer !

— Sauf que l’ASE demande, dans la mesure du possible, de rester à bord et de procéder à un examen approfondi une fois l’impact localisé, révéla le colonel. Les ordres sont clairs, mais je ne risquerai pas la vie de cet équipage sans vous en faire part avant. »

 

 

            Un silence gêné suivit l’aveu du colonel letton, chacun s’échangeant des regards inquiets. Sepúlveda, qui disposait d’un double doctorat en biologie cellulaire et chimie organique de l’Universitat de Barcelona, semblait peser le pour et le contre, les directives de l’ASE interagissant avec son domaine d’expertise en tant que responsable scientifique de la mission. La femme voilée, la docteure Sidika Kartal, semblait avoir fait son choix quant à l’évacuation de la station et le fit savoir à Ozoliņš d’un simple regard. Elle était la médecin de bord mais surtout la chef de mission en second, du fait de sa longue expérience au sein du programme spatial turc. Quant à la jeune femme rousse, il s’agissait de Naohm Breckenridge, la deuxième pilote de la mission mais également botaniste, et par extension en charge de la serre. Des rumeurs circulaient au sein du programme Lunar-basis sur la relation intime qu’il y aurait entre l’Irlandaise aux yeux bouteille et le colonel.

 

 

« À quelle distance se trouve l’objet ? demanda Schovajsa.

— À un peu moins de cent soixante mille kilomètres.

— Il serait donc plus rapide qu’aucun de nos propres véhicules, murmura le Tchèque, mais resterait dans l’intervalle d’un corps gravitant autour du Soleil.

— Effectivement, cependant sa trajectoire ne suit aucune des orbites connues, elle est presque perpendiculaire au plan de l’écliptique.

— Ce n’est pas une région où les astronomes ont l’habitude de chercher des astéroïdes, observa le roboticien. Il n’est pas surprenant qu’ils ne l’aient pas remarqué plus tôt.

— Et que fais-tu du signal radio, Dušan ? demanda Bergström. Aucun astéroïde n’émettrait un signal radio de cette intensité, ni même de cette modulation. Au mieux, on aurait pu recevoir un écho de nos propres émissions qui auraient rebondi dessus ; mais je doute même que ce soit possible.

— La nature de l’objet ne devrait pas faire partie du débat, intervint Kartal. La station est menacée, nous devons réfléchir à l’évacuation. Sa taille a-t-elle été estimée ? Peut-il présenter un danger ?

— D’après les relevés faits par interférométrie, l’objet ferait dans les vingt mètres, avoua Ozoliņš. Il y a cependant une marge d’erreur possible. Quoiqu’il en soit, si l’ASE pense qu’il s’agit d’un astronef, il faut considérer que celui-ci doit avoir une taille suffisante pour embarquer des instruments de mesures et de communication, et éventuellement un équipage. Mon avis est que la station risque d’être gravement endommagée en cas d’impact.

— Si l’ASE nous demande de rester, c’est qu’ils doivent avoir une idée, nota Céline. Comment comptent-ils sinon qu’on étudie l’OVNI ?

— En s’abritant dans le sas de sécurité sous le DPC, qui devrait résister à un impact direct. »

 

 

            Le sas dont parlais le chef de mission était une sorte de bunker creusé dans la roche lunaire et enfoui à une cinquantaine de mètre de profondeur. Du fait de sa structure et de sa taille, Lunar-Temple ne disposait pas, contrairement à son homologue américaine, d’un générateur à fusion froide permettant de créer l’énergie suffisante à un champ de force protecteur couvrant l'intégralité des installations. Ils devaient se contenter d'une protection légère sur les fenêtres des chambres et le dôme vitré du DPC. Mais rien n’était suffisamment fort pour résister à l’impact d’objet doté d’une trop grande énergie. La résistance avait été faite pour une masse de cent kilo se déplaçant à la vitesse maximale des VHVS, les plus rapides astronefs terrestres. C’était également pour les mêmes raisons que la base était dépourvue de champ gravitationnel.

 

            Par conséquent, en cas de danger grave et si l’évacuation de la base s’avérait impossible, un bunker avait été conçu pour permettre à l’équipage de s’abriter. Le hic, c’est que Céline doutait que celui-ci ait été dessiné pour résister à ce qui s’annonçait. L’évacuation était l’option la plus tentante, mais l’ASE semblait avoir été claire sur l’impératif de mission.

 

 

« Je reste persuadée que nous devrions évacuer, insista Breckenridge. Si chacun y met du sien, nous pouvons partir d’ici vingt minutes.

— J’en doute, rétorqua Bergström. Le Rover est en entretien. Il me faudrait au moins deux heures pour tout remonter, et dix minutes supplémentaires pour rejoindre la zone d’évacuation.

— Et nous y rendre directement ? proposa Ozoliņš. En scaphandre ?

— Le trajet demandera une demi-heure, mais certains ici n’ont pas encore expérimenté d’exploration lunaire et ne sont pas habitués au relief. Cela pourrait donc prendre plus de temps, probablement le double. De plus, je déconseillerai de sortir en scaphandre et nous rendre à pied à la ZE. Nous ignorons si l’objet et intact ou entouré de débris, ce qui pourrait augmenter la zone d’impact et par conséquent le risque de s’y faire prendre.

— Freja soulève un point important, releva Kartal. Ici, je peux soigner d’éventuelles blessures ; à l’extérieur, le moindre dommage nous serait fatal.

— Vous êtes en train de dire que nous n’avons pas vraiment le choix ? s’inquiéta Schovajsa.

— Je n’ai aucune autre solution à proposer, confirma la jeune Suédoise.

— Dans ce cas, nous restons, trancha le colonel. Nous n’avons pas plus de temps à perdre, aussi vais-je vous demander de regrouper vos affaires indispensables en cas de panne généralisée de la station et de vous rendre au sas de sécurité d’ici quinze minutes. Dans vingt, je ferme les portes. Je veux également que des sauvegardes de Calvin soient effectuées et envoyées vers la Terre pour éviter de perdre des informations cruciales. Exécution ! »

 

 

            Prestement, chacun des membres de l’équipage se leva et s’attela à la tâche qui lui était confiée selon le protocole. Céline et le colonel Ozoliņš étaient chargés de retourner à la GH afin de récupérer les effets personnels pouvant servir : couverture, produits de toilettes, vêtement de rechange. La jeune française suivit son supérieur à travers le long dédale de couloir, en silence. Les lumières habituelles s’étaient tamisés pour laisser place aux signaux d’urgence, qui tournoyaient au niveau de chaque porte, enveloppant Lunar-Temple d’un étrange voile orangé. Céline avait déjà participé à des exercices d’évacuation, et avait suivi un entraînement pour la procédure sur la station ; mais devoir l’effectuer pour la première fois pour de vrai avait quelque chose de grisant et ensorcelant.

 

            La difficulté résidait, une nouvelle fois, dans les déplacements. Habituellement, en cas d’urgence, on adoptait un rythme effréné bien que dicté par la rigueur militaire afin de se montrer le plus efficace. Sur la Lune, c’était différent. La gravité moindre empêchait toute course réelle sous peine de perdre un temps précieux à se rattraper. Par conséquent, il fallait garder un rythme de marche normal et refréner son envie de fuir à toute jambe. Toute précipitation était fatale.

 

            Par soucis d’éthique, Céline se chargea des cabines des femmes de l’équipage tandis qu’Ozoliņš faisait celles des hommes. La jeune Française regroupa, comme on le lui avait enseigné, des affaires pour trois jours. Elle termina sa ronde par l’habitat de Bergström, qu’elle n’avait encore jamais visité. Si l’architecture de la pièce était en tout point semblable à ce qui se trouvait chez la Française ; il n’en était rien de la décoration, qui s’avéra froide, presque austère. Pas une image, pas le moindre signe de caractère.

 

Les volets blindés de la fenêtre étaient baissés, les parois étaient immaculées. Les draps du lit ne semblaient même pas avoir été défaits. Hésitante, Céline se dirigea vers l’armoire censée abriter les habits de la Suédoise. Ceux-ci étaient réduits au strict minimum et parfaitement rangés. La jeune lieutenant avait acquis l’habitude de plier parfaitement ses affaires au cours de son séjour à l’armée ; mais, c’était à un tout autre niveau. Et comme le reste, pas le moindre signe d’un quelconque goût, tout était standardisé dans les tons blancs.

 

Pourquoi Bergström prenait-elle un tel soin de dissimuler sa personnalité ? Comme si elle voulait à tout prix dresser une barrière infranchissable entre sa vie privée restée sur Terre et la mission. Comme si les deux choses étaient deux entités incompatibles, telles que l’eau et l’huile.

 

Ce comportement intriguait de plus en plus Céline tandis qu’elle prenait au hasard des affaires en essayant ne rien déranger. Après avoir également récupéré des produits de toilette, elle rejoignit le colonel letton dans le réfectoire, ce dernier regroupant déjà des provisions supplémentaires, notamment de l’eau.

 

 

« Ah, vous voilà Romezin ! Schovajsa et Sepúlveda viennent de me contacter pour confirmer que les données ont été stockées et sauvegardées, et sont donc prêtes à être envoyées à la Terre. Vous pouvez laisser les affaires ici, Breckenridge s’en occupera une fois qu’elle aura fini avec la serre.

— Bien mon colonel.

— Veuillez préciser dans le pack que nous restons à bord de la station faute de pouvoir l’évacuer, ajouta Ozoliņš en insistant bien sur les mots. Je prendrai contact avec le centre de contrôle dans les cinq heures pour déterminer la suite de l’opération. Si je ne prends pas contact, cela signifie que la base est endommagée et qu’une mission de secours sera nécessaire dans les trois jours, ce qui correspond…

— À la durée maximale pendant laquelle le sas de sécurité peut fournir les ressources nécessaires, termina Céline. Dois-je ajouter quelque chose d’autre ?

— Non, confirma le Letton. L’ASE connaît le reste de la procédure en cas de problème, ce n’est pas à nous de nous en occuper. Envoyez le pack de données et le message trois fois de façon séparée, afin d’être certain qu’ils en reçoivent au moins un. Faites-en de même avec la base américaine et Houston.

— Euh… très bien. Combien de temps nous reste-t-il ?

— Si Calvin ne s’est pas trompée, un peu moins de vingt minutes. Vous n’avez donc pas de temps à perdre. Allez-y ! »

 

            Par réflexe, Céline salua son supérieur puis retourna le plus vite possible au DPC. Le dôme était vide, mais elle n’y prêta guère attention en s’installant à son poste. Elle s’assura qu’aucune communication n’était enclenchée avant d’ouvrir le canal vers les différentes destinations. Ses doigts dansèrent sur son clavier tactile sans qu’elle n’y prenne attention, focalisant sa concentration sur sa tâche.

 

Le pad fonctionnait avec des touches virtuelles projetées sous forme holographique suivant l’utilisateur où qu’il soit. Comme ce-dernier pouvait être de toute nationalité, la disposition des touches suivait la nouvelle norme IKL[4]. Il n’avait fallu que quelques heures à la jeune femme pour s’y habituer, mais cette standardisation se démocratisait de plus en plus sur les nouveaux modèles d’ordinateurs.

 

            Lorsqu’elle fut certaine que la connexion avec la Terre était établie et stable – chose peu aisée lorsqu’on se trouvait sur la face cachée de la Lune – elle commença le transfert. Derrière elle, l’holographe d’interaction avec Calvin affichait un compte à rebours clignotant rouge, tandis que la trajectoire de l’objet avait été déjà modélisée et était surlignées de la même couleur d’alerte. Les secondes s’effilochaient les unes après les autres tandis que la transmission s’effectuait laborieusement. Techniquement, Céline n’avait plus rien à faire, mais sa conscience professionnelle l’empêchait de quitter son poste avant de s’assurer que le tout soit complété.

 

            Le DPC devint soudain plus actif lorsque le reste de l’équipage arriva à son tour, les bras chargés d’affaires et de ressources.

 

 

« Les données ont été envoyées ? s’enquit Ozoliņš alors que Kartal ouvrait l’accès au sas.

— C’est en cours. On en est à… quatre-vingt-six pour cent, révéla Céline.

— Vous avez envoyé les trois exemplaires aux trois destinataires ?

— Oui. J’ai tout envoyé en même temps, ce qui explique peut-être pourquoi ça rame un peu.

— Hum… Peu importe, il n’y a plus le temps d’attendre. L’impact est dans cinq minutes, et à en croire Calvin, il y aurait effectivement plusieurs débris. Je vous autorise à quitter votre poste pour rejoindre le sas de sécurité. »

 

 

            La jeune Française se tourna une dernière fois vers ses commandes, voulant s’assurer que tout se déroulait sans anicroche. Cependant, elle sentit le regard pesant des autres membres de l’équipage et se leva finalement de son fauteuil pour aller les rejoindre. Ils descendirent une longue échelle dans une semi-obscurité. Céline essayait de ne pas marcher sur les doigts de Sepúlveda qui se trouvait juste devant elle. La progression se fit là avec une lenteur exaspérante du fait de la gravité.

 

            Alors que la voix métallique de Calvin venait d’annoncer qu'il restait trois minutes avant impact la jeune Française pénétra dans le sas de sécurité. C'était une pièce circulaire de trois mètres de diamètre au centre de laquelle descendait l’échelle menant au DPC. Il n’y avait aucune ouverture, ni aucune porte mis à part l’écoutille, qu’Ozoliņš s’empressa de fermer une fois qu’il l’eût franchie à son tour. Les murs étaient couverts d’alcôves qui, selon leur taille, permettaient au choix de ranger des provisions ou bien aux membres de l'équipage de dormir. Kartal et Breckenridge s’occupaient déjà de ranger les vivres tandis que Sepúlveda et Bergström s’occupaient des affaires personnelles. Céline et Schovajsa avaient donc la tâche de préparer les lits tandis que le colonel letton s’assurait de la procédure d’isolement et de mise en route du sas.

 

            Calvin débita le compte à rebours lorsque celui-ci passa sous la barre des trente secondes. Les membres de l'équipage de Lunar-Temple 06 se mirent alors en position dans leurs cellules de survies en position de sécurité. Tout allait se jouer dans les prochains instants. Si Calvin avait vu juste, l’objet faisait près de vingt mètres de diamètre, plus le champ de débris qui l’accompagnait. Soit quelque chose faisant au mieux les deux tiers de la base lunaire. Elle avait peu de chances d’y survivre.

 

            Lorsque le décompte atteint zéro, Céline contracta machinalement ses muscles mais rien ne se produisit. Seulement un bruit sourd et lointain rapidement suivit par un grondement qui fit vibrer légèrement les murs du sas. Les lumières de celui-ci vacillèrent à plusieurs reprises avant de reprendre leur éclat habituel. Aucune alarme ne se déclencha. La jeune française décrispa légèrement ses bras, tentant un regard vers ses coéquipiers. Eux aussi émergèrent lentement, prêts à s’abriter à la moindre alerte. Ozoliņš fut le plus rapide à atteindre le panneau de contrôle et demanda aussitôt des renseignements.

 

 

« Calvin, est-ce que la base est intacte ? Où est-ce que l’objet s’est écrasé ?

— Intégrité de la base non compromise, répondit la voix féminine parfaitement neutre de l'intelligence artificielle… Énergie à soixante-douze pour cent… Le secteur solaire ne répond pas complètement à mon analyse… L’objet inconnu est tombé à un demi-kilomètre de Lunar-Temple à proximité des panneaux solaires… Aucun autre système corrompu… Transmission à la Terre des nouvelles données… L’alerte est redescendue au niveau deux…

— Ça veut dire qu'on peut remonter ? demanda Schovajsa.

— Calvin, y a-t-il un risque pour nous à remonter ? Lance un diagnostic.

— Diagnostic en cours… Tous les systèmes sont opérationnels… De nouveaux calculs sont effectués pour redistribuer l’énergie et compenser la perte liée à l’endommagement des panneaux solaires… Diagnostic terminé… Aucun risque pour l'équipage de regagner Lunar-Temple, mais réparations nécessaires dans les secteurs touchés.

— Bon très bien. Vous allez rester ici encore un moment, ordonna Ozoliņš. Je vais monter là-haut avec Bergström, voir cette histoire de panneaux solaires. En fonction des dégâts, soit nous organiserons une expédition pour aller les réparer, soit nous resterons ici en attente des secours.

— Je vais avoir besoin des codes d’accès à Calvin pour pouvoir intervenir sur la redistribution énergétique, avertit la Suédoise. Ses calculs vont vouloir privilégier des systèmes qui ne nous seront pas nécessaires dans l’immédiat comme l’éclairage, la détection spatiale ou l’alimentation de la GH et des dômes de détente et de recherche. »

 

 

            Le roboticien tchèque transmit sa carte d’accès aux serveurs de Calvin à Bergström, qui suivit ensuite Ozoliņš en montant l’échelle. Le reste de l’équipage resta en silence à attendre. Céline s’assit en boule sur son matelas, le menton sur les genoux, se balançant lentement le regard dans le vide. La tension retombait lentement, mais ce n’était qu’à présent qu'elle réalisa à quel point ils n’étaient pas passés loin d’une catastrophe. L’atmosphère était encore oppressante, le colonel pouvant transmettre à tout moment des mauvaises nouvelles. Cette attente était encore plus éprouvante que la descente de l'échelle.

 

            La jeune française sortit de ses rêveries pour se concentrer sur ses camarades de l'espace. Breckenridge regardait anxieusement la console de communication, espérant sans doute que son simple regard pouvait l’activer ou forcer le colonel à agir. Sepúlveda et Schovajsa étaient parfaitement immobiles, perdus dans leurs pensées. Mais alors que l’Espagnol semblait soucieux, le Tchèque paraissait véritablement terrifié, à deux doigts de la crise de panique. C’était étrange de voir un tel gabarit trembler de tout son corps et donnant l’impression de vouloir se cacher dans les jupes de sa mère.

 

            Kartal était la seule essayant de faire quelque chose de constructif. Elle profita de l’accalmie pour passer en revue les ressources en leur possession et commençait à dresser le rationnement pour durer les trois jours nécessaires. Les mouvements calmes et méthodiques de la Turque avait quelque chose d’à la fois apaisant et maternel.

 

 

« Vous avez besoin d’aide, Dr Kartal ?

— Non, merci Céline. Je préfère m’occuper de cela toute seule afin d’être certaine de ne pas faire d’erreur. Ce n’est pas contre toi, mais notre marge sera très serrée si nous devons rester ici. En tant que second et médecin de bord, je ne peux pas me permettre de jouer avec nos vies.

— Il est fort probable que cela ne serve à rien, intervint Sepúlveda. Si l’objet est tombé au niveau des panneaux solaires, il n’y a aucun risque pour la station. Nous devrions remonter et préparer une expédition pour accomplir la mission que l’ASE nous a demandée.

— On est passé à deux doigts de la mort, et tu penses déjà à la mission ! s’insurgea la jeune irlandaise. Nous ne savons pas à quel point les panneaux solaires ont été touchés. C’est peut-être toute notre énergie qui est perdue !

— Ne dis pas de bêtises Naohm ! rétorqua le biologiste. Nous sommes la nuit, les panneaux ne servent à rien ! Nous puisons dans la batterie qu'ils rechargent lorsque nous sommes éclairés par le Soleil. Nous avons encore dix jours de nuit et la batterie est située sous Lunar-Temple.

— Calvin a pourtant relevé une perte de puissance !

— Sans doute que le choc aura déstabilisé la batterie puisque les panneaux y sont en permanence connectés. Y’a rien de grave du moment que le système d’oxygénation et de recyclage de l’air ne sont pas atteint. Moi je dis que nous devrions remonter et préparer l’expédition.

— Nous attendrons les directives du colonel, objecta Kartal d’une voix résolument calme et posée, où transparaissait toute son autorité. Il est encore trop tôt pour faire le moindre plan. Si le colonel et Freja confirment qu’il n’y a plus aucun risque, nous aurons tout le temps de suivre la mission que l’ASE voudra nous affecter. En attendant, nous restons ici et nous préparons à attendre l’équipe de sauvetage. »

 

 

            La Turque avait beau paraître chétive face à l’Espagnol – il n’était que légèrement plus grand mais deux fois plus large –, il s’en dégageait une aura qui sembla calmer les ardeurs de Sepúlveda. Les yeux noirs de celui-ci toisèrent la médecin quelques instants avant de capituler et il retourna ses marmonnements silencieux sur sa banquette. Au même instant, l’intercom du sas émit un léger bip, indiquant qu’une communication était établie.

 

 

« Sas de sécurité, ici DPC, fit la voix grésillante d’Ozoliņš. Vous me recevez ?

— Je vous reçois colonel, répondit Kartal. Quelle est la situation là-haut ?

— L’habitat de la base est intact. Aucun des dômes ne semble avoir été percé, Calvin et Bergström n’ont détecté aucune fuite d’oxygène.

— Qu’en est-il de l’énergie ? demanda Schovajsa.

— Bergström a pu rerouter les systèmes vitaux, il ne devrait pas avoir de problème. Plusieurs panneaux solaires ont été effectivement endommagés, il faudra les remplacer. Mais nous avons encore assez de stock sur la batterie pour tenir jusqu’à l’arrivée des secours.

— Nous devons évacuer la base ? s’enquit Breckenridge avec une pointe d’inquiétude.

— Non, mais nos communications ont été coupées avec l’extérieur, révéla le colonel après un bref moment d’hésitation. Nous n’émettons plus, ni ne recevons. Si ceux là-haut ont bien reçu notre message, ils devraient lancer la procédure de sauvetage d’ici cinq heures. Ce qui nous laisse environs trente heures à attendre.

— Il n’y aucun moyen de réparer les dégâts ? interrogea Céline. Je peux essayer de bricoler un peu pour tenter de contacter les Américains.

— Il faudra constater les dégâts en sortie extravéhiculaire, mais il semblerait que ce soit les antennes mêmes qui ont été endommagées, voire détruite. Désolé Romezin, mais il n’y a rien que vous puissiez faire.

— Et la mission alors ? demanda Sepúlveda. L’objet ? Vous avez un visuel dessus ? Si l’intégrité de la base n’est pas menacée, on peut profiter des quelques heures devant nous pour explorer l’épave ? Vous pouvez dire ce que c’est ? »

 

 

            Un silence un peu plus long s’en suivit, durant lequel la jeune Irlandaise lança un regard noir à son homologue espagnol qui se contenta de l’ignorer superbement. La voix d’Ozoliņš revint cependant rapidement, bien qu’on sentît son malaise.

 

 

« Nous avons bien un visuel sur le point d’impact depuis le DPC. De ce que je vois ici, je peux simplement dire que Bergström avait raison. Non seulement nous ne sommes pas seuls dans l’univers, mais nous ne sommes pas les seuls à maîtriser le voyage spatial. »

 

 

            Une décharge électrique parcourut le sas de sécurité, chacun se regardant avec un air mêlant la surprise et l’inquiétude, à l’exception de Sepúlveda qui était visiblement excité comme un enfant le soir du réveillon de Noël. Kartal coupa les communications et fit signe à tout le monde de rejoindre la surface, en n’oublions pas de remonter les vivres. La montée se fit un peu plus rapide, puisqu’il était possible de sauter plusieurs barres de l’échelle d’un coup à l’aide d’une impulsion. Céline émergea à la suite du roboticien russe. Le colonel était déjà assis face à la console principale tandis que Bergström était invisible.

 

            Instinctivement, la jeune Française posa les affaires qu’elle portait et se dirigea vers le poste de communication. Elle voulait s’en assurer elle-même mais il ne lui fallut que quelques secondes pour confirmer le diagnostic du Letton. Les antennes avaient été déconnectées, probablement arrachées ou percées par un débris qui avait réussi à franchir le champ de force. Il fallait bien sûr constater de visu les dégâts réels, mais une réparation manuelle était fort peu probable. Le remplacement de l’antenne était l’option la plus plausible, sans parler de son recalibrage. Lunar-Temple était sourde et muette pour les trois prochaines semaines.

 

            Une exclamation d’émerveillement tira Céline de ses tristes constations. Se retournant, elle découvrit que l’équipage était monté sur l’échafaudage métallique et observait la plaine lunaire en direction de l’est. Vers les panneaux solaires. Traînant un peu les pieds d’accablement, elle les rejoignit. Cependant, son dépit fut rapidement remplacé par une immense admiration lorsqu’elle découvrit le spectacle sous ses yeux.

 

            Un nouveau cratère avait été creusé à un demi-kilomètre de la base, au bord duquel on pouvait effectivement voir les panneaux solaires partiellement détruits – certains étaient même manquants. L’air lunaire était encore empli de débris et de poussières qui retombaient lentement tels des paillettes dans de l’eau. À travers ce brouillard grisâtre et argenté, on pouvait distinguer une élégante structure métallique allongée, aux formes effilées et épurées. Elle apparaissait comme une immense silhouette noire sur le fond étoilée, éclairée seulement à sa base par le halo d’un des lampadaires de la centrale solaire. On pouvait ainsi percevoir que sa surface avait des reflets violacés et aussi y décrypter la fin d’une inscription aux symboles inconnus.

 

            Il ne faisait aucun doute qu’un vaisseau extraterrestre venait de s’écraser sur la Lune, à quelques encablures d’une base lunaire humaine.

 

 

« Magnifique, murmurait Sepúlveda.

— Bon, très bien. Qui veut aller se la jouer Kirk et faire ami-ami avec Yoda ? demanda Ozoliņš qui les avait rejoints. Par mesure de précaution, je n’autorise que deux sorties en plus de Freja.

— Ça me semble correct, intervint Bergström. Je peux garder un œil sur tout le monde.

— J’y vais ! s’exclama le biologiste espagnol sortant de sa torpeur. En tant que responsable de la mission scientifique, il est de mon devoir d’en faire un compte rendu. Je serai également le plus à même de reconnaître les formes de vie peuplant le spationef. Je préconise également que Dušan me rejoigne, si nous devons rencontrer des ordinateurs.

— Euh, je préférerai rester ici, fit part le Tchèque d'une voix hésitante.

— Mauricio a raison, observa Breckenridge. Tu es le plus apte d’entre nous à interagir avec une interface informatique. Nous devons également mettre au point la procédure en cas de contact. Que conseilles-tu Valdis ? »

 

 

            Le colonel letton resta silencieux quelques secondes, perdu dans ses réflexions. Être le commandant responsable de la première communication avec une civilisation extraterrestre n’était enseigné dans aucune formation. Sur Terre, les gens débattaient encore sur le genre de messages à envoyer dans l’espace, certains affirmant qu'il fallait au contraire rester silencieux à tout prix. Personne n’en voulut à Ozoliņš de prendre son temps, en revanche le reste de l'équipage n’avait pu manquer le ton qu’avait mis la botaniste irlandaise dans sa question, ni comment elle s’était adressée au colonel. C’était la première fois que Céline entendait quelqu'un l’appelait par son diminutif.

 

 

« L’ASE n’a pas de protocole pour ce genre de situation, rappela le colonel. Nous n’avons pas de communication pour en demander ou vérifier nos directives. Par conséquent nous allons nous contenter d’une phase exploratoire…

— Mais…, débuta Sepúlveda.

— Vous limiterez vos contacts au minimum. Uniquement de la communication. Aucun échantillon.

— Et s’il y a des blessés à bord ? demanda Kartal.

— Nous les laissons sur place, ordonna Ozoliņš d’une voix sombre. Je sais que ça ne te plaît pas Sidika et que ça va à l’encontre des lois de navigation, mais je ne peux proposer de les ramener. D’une part, ce sont des organismes étrangers dont ignorons tout de leur anatomie, de leur comportement et de leur perception de leur environnement. Nous ne pouvons les soigner, et nos médicaments peuvent avoir des effets néfastes sur leur organisme. »

 

 

            La médecin turque émit un léger grognement mais opina du chef. Sepúlveda semblait aux anges alors que Schovajsa donnait plutôt l’impression de vouloir devenir intangible et disparaître dans le sol. Quant à Bergström, elle avait un regard songeur teinté d'une légère appréhension comme ne put s’empêcher de le remarquer Céline. Son front altier était plissé et son nez droit légèrement retroussé, donnant au visage de la jeune Suédoise un air qui rompait avec son calme habituel.

 

 

« Vous faites partie de la mission d’exploration ? demanda Sepúlveda au colonel.

— Non, je vais rester ici pour superviser. Nous ne savons pas à quoi nous avons affaire et il serait très mal avisé que le chef de mission fasse partie de l’exploration. De plus, cela permet de garder la majorité de l’équipage à l’abri dans la base en cas de dérapage. »

 

 

            Une nouvelle fois, on aurait dit qu’on venait d’annoncer à Schovajsa une mauvaise nouvelle, tandis que le biologiste espagnol était de plus en plus radieux. Les trois astronautes allèrent se préparer pour la sortie extravéhiculaire, tandis qu’Ozoliņš rejoignit la console de contrôle principal.

 

 

« Romezin, appela-t-il.

— Oui mon colonel ?

— Nos communications avec l’extérieur sont rompues, mais veuillez vérifier si nous pouvons rester en contact avec l’équipe d’exploration via nos canaux internes. Je n’aime pas trop partir à l’aventure en sourdine.

— Tout de suite, obtempéra la jeune Française.

— Et tentez de voir si on peut avoir un visuel vidéo aussi. Être aveugle ne m'enchante guère plus. »

 

 

            Céline acquiesça d'un bref salut militaire, par habitude, puis se précipita vers sa console. Elle lut en route les instruments dont elle avait besoin avant de tester l’émission et la réception de signaux. Elle devait avouer qu’elle non plus n’aimait pas vraiment envoyer ses coéquipiers dans l’inconnu. Il y avait des parasites sur l’audio, mais c’était suffisamment clair pour une conversation. En revanche, la force du signal pour la vidéo n’était pas assez forte pour permettre au canal de passer. Pas avec l’audio en marche. La jeune Française prévint le colonel Letton qui s’empressa de venir.

 

 

« Hum… Il est impératif de rester en contact vocal. Vous pouvez ouvrir un canal vers le hangar ?

— C’est déjà fait.

— Bergström, vous me recevez ?

— Y’a des parasites, mais je vous reçois colonel. »

 

 

            Sur l’écran du communicateur interne, on pouvait distinguer trois silhouettes revêtir le lourd scaphandre de sortie extravéhiculaire. Les épaules étaient cousues des mêmes blasons que ceux des combinaisons d’intérieur, mais ressortaient davantage à cause de la couleur blanche. Le casque et le pack de survie dans leurs dos constituaient une entité à part, permettant une, plus grande mobilité de la tête. La visière elle-même donnait un champ de vision sur plus de cent quatre-vingt degrés dans toutes les directions. Néanmoins, malgré toutes les innovations faites dans la structure de la tenue, son poids restait conséquent et les trois astronautes paraissaient toujours aussi patauds.

 

 

« La connexion est trop mauvaise pour permettre un canal vidéo en dehors de la station, expliqua Ozoliņš. Nous resterons donc uniquement en contact radio permanent.

— Très bien. Ouvrez vos canaux, ordonna Bergström à l’adresse des deux autres, et ne les coupez sous aucun prétexte, c’est clair ? »

 

 

            Les deux autres silhouettes blanches acquiescèrent. Les tenues étant sur mesure pour le confort, la différence de corpulence entre Sepúlveda et Schovajsa était encore plus accentuée et leur donnait des airs comiques.

 

 

« En revanche, continua Ozoliņš, je veux que vous activiez vos caméras et enregistrez toute la progression. L’ASE nous demandera une vidéo et je veux pouvoir avoir un droit de regard avant en cas de pépin.

— Entendu.

— Nous n’aurons pas assez d’autonomie, fit remarquer le Tchèque. Les combinaisons ont des espaces de stockage limités.

— Vous pouvez enregistrez par-dessus les précédents enregistrements, intervint alors Céline. J’ai le matériel ici pour récupérer ce qui aura été effacé et rencodé par les caméras.

— Vous avez entendu ? interrogea Ozoliņš qui afficha un sourire soulagé à la technicienne des communications. Vous êtes autorisés à partir dès que vous êtes parés. »

 

 

            Bergström leva un pouce en l’air vers le communicateur puis se tourna vers les deux autres. Elle vérifia elle-même les scaphandres de chacun puis ferma le hangar. Elle enclencha la procédure de dépressurisation, permettant d’équilibrer les atmosphères, puis ouvrit le sas menant à l’extérieur. Les trois astronautes disparurent l’un après l’autre de l'écran, puis le sas se ferma.

 

 

« Équipe d’exploration Lunar-Temple 6, énonça la voix de la Suédoise, commençons la possession vers le site du crash. Le temps estimé est d’environ une demi-heure. Bergström, terminée. »

 

 

            Ozoliņš hocha de la tête puis quitta la console de communication pour se diriger vers le promontoire. Céline resta à son poste pour s’assurer que les canaux étaient toujours ouverts. Elle programma l’écran principal pour que celui-ci affiche la caméra extérieure tournée vers les panneaux solaires. Elle nota une légère perte de signal au fur et à mesure que les astronautes s’éloignaient de la base, mais cela n’avait rien d’inquiétant.

 

 

« Je les vois ! » s’exclama Breckenridge, faisant sursauter tout le monde.

 

 

            Instinctivement, la jeune Française tourna son regard vers l’écran. Effectivement, sur la gauche de celui-ci, on pouvait apercevoir trois petits points lumineux diffusant un léger halo de lumière devant eux, avancer lentement par petits bonds. La démarche chaloupée parfaitement maîtrisée devait être celle de Bergström, qui avait donc décidé de rester un peu en arrière. Sepúlveda était devant et même d’ici on pouvait sentir l’excitation qui l’animait.

 

 

« Nous sommes en visuel de l’épave, déclara la Suédoise dont la voix était tout juste discernable au milieu des parasites. Je peux déjà confirmer que les panneaux solaires nécessiteront réparation. Bergström, terminée.

— Vous pouvez nettoyer la communication ? demanda Ozoliņš qui était revenu en silence.

— Je peux essayer, mais la perte de signal est essentiellement due à l’éloignement.

— Bergström, vous me recevez ?

— Trois sur cinq, répondit la mécanicienne. Il y a pas mal de parasites.

— Romezin va essayer d’arranger ça. S’il y a perte de communication, même partielle, je veux que vous vous en teniez à ce qui est convenu. Une rapide exploration. Pas d’échantillon ni de prise de contact. Au moindre problème, vous rentrez illico, compris ?

— Si E.T. ne nous invite pas, on revient, compris. »

 

 

            Sur l’écran, on ne distinguait plus les silhouettes, uniquement les halos de lumières réfléchis sur le sol lunaire. La tension au sein du DPC était palpable, et Céline remarqua que Breckenridge et Kartal les avaient rejoints. Tous regardaient l’écran ou l’enceinte par laquelle venaient les communications. Il y avait bien sûr la situation précaire qui distillait de l’appréhension, mais aussi le fait d’être à l’origine de la découverte de la première preuve d'une intelligence extraterrestre. L’ultime question venait d’avoir sa réponse et c'étaient eux, les membres d’équipage de Lunar-Temple, qui apporteraient la réponse.

 

 

« Nous… ans… sseau… cun signe… née.

— Ça empire, maugréa Kartal.

— C’est trop tard à présent, rétorqua Ozoliņš d’un air sombre. Sepúlveda ne fera pas machine arrière tant qu’il n’aura pas fait le tour du vaisseau. Il faut s’en remettre à la chance.

— …rieur… gé dans… cun visu… nuons… eno… ête.

— Romezin ?

— Je suis désolée colonel, je ne peux pas faire mieux. Le logiciel de transcription écrite dit qu’ils n’ont aucun visuel, que tout est dans le noir.

— N’est-ce pas étrange de les capter alors qu'ils sont à l’intérieur ? s’interrogea Breckenridge.

— Ça dépend en quoi est faite la coque du vaisseau, expliqua Céline. J’ai poussé les signaux à fond, selon l’alliage, ça peut passer à travers.

— …ouvé… ose… emble… teur… yé… iver…

— Qu’est-ce qu'ils ont trouvé ? questionna Ozoliņš.

— Un ordinateur. Ils veulent l’activer…

— NON ! tonna alors le colonel dans le micro. Bergström, vous ne touchez à RIEN ! Compris ? À RIEN !

— …ris colo… tez ?

— NE… TOUCHEZ… À… RIEN ! »

 

 

            Il n’y eut aucune réponse. Ozoliņš tenta de joindre une nouvelle fois l’équipe d’exploration, mais il n’eut que des parasites en réponses. Même la console ne semblait plus en mesure d’interpréter les signaux reçus. Céline tenta de jouer sur différents paramètres, mais il n’y avait rien à faire : les communications étaient perdues.

 

            C’est alors que sur l’écran filmant l’extérieur, le vaisseau s’alluma brusquement. Par réflexe, les quatre astronautes restés dans la base levèrent les yeux vers la coupole et purent contempler l’éclat de lumière en provenance du site du crash. Il était si puissant qu'il masquait même une partie des étoiles. Ozoliņš et Kartal se dirigèrent vers le promontoire pour avoir un meilleur visuel, tandis que Céline vérifia ses instruments. Si Schovajsa avait bidouillé avec un ordinateur, il était possible que d’autres types de signaux aient été émis. Cependant, le spectre de recherche resta complètement silencieux sur toutes les longueurs d’ondes, à l’exception d’une très faible émission gamma, mais la jeune Française ne put en calculer la direction.

 

 

« …GENCE ! …STRÖM… SSÉE ! » hurla alors la voix du roboticien, manquant de vriller les tympans de Céline. «…ESOIN …TÉ DE SOIN !

— Schovajsa, tu me reçois ? essaya la jeune femme tandis que les autres se précipitaient la rejoindre. Peux-tu répéter ?

— ON A BESOIN D’UNE UNITÉ DE SOIN ! cracha la voix du Tchèque désormais haute et claire. IL S’EST PASSÉ QUELQUE CHOSE ! BERGSTRÖM A ÉTÉ EN CONTACT AVEC UNE SUBSTANCE INCONNUE !

— Je vais préparer le centre de soin immédiatement, annonça Kartal.

— Non, trancha Ozoliņš. Vous avez entendu, Bergström a touché une substance d’origine inconnue. Autrement dit, elle doit être mise en quarantaine. Va les attendre dans le hangar avec une Médi-Lule[5]. Puis tu la mèneras dans le sas de quarantaine de l’infirmerie. »

 

 

            La médecin Turque opina après une légère hésitation avant de disparaître vers le couloir menant à l’infirmerie.

 

 

« Naohm, je veux que tu te rendes au sas du hangar pour lancer la procédure de décontamination. Romezin, vous allez avec elle.

— Euh…

— Sans discuter. Je m’occupe des communications !

— Très bien colonel. »

 

 

            Céline reposa son micro-casque avant d’emboîter le pas de Breckenridge vers le hangar. La jeune française traversa le corridor avec un nœud au ventre. C'était elle la responsable des communications, c'était elle qui devait rester à la console pour assurer la liaison avec l’équipe d’exploration. Lorsqu’elle arriva devant la lourde porte en métal séparant le hangar du reste de la station, elle jeta un coup d’œil à travers le petit hublot à mi-hauteur. Kartal était déjà en position de l’autre côté du panneau menant directement à l’infirmerie, l’air soucieuse.

 

 

« Prête ? demanda Breckenridge déjà en place face au panneau de contrôle.

— Oui, deux secondes. Tu crois que c’est grave ? s’enquit-elle tandis qu’elle mettait en route le protocole de pré-démarrage.

— Dušan a tendance à un peu trop dramatiser. On verra ce qu’il en est vraiment quand ils seront arrivés. Si ça se trouve, c’est juste de l’huile de moteur qui a coulé sur Freja. »

 

 

            Céline aurait bien voulu partager la confiance que semblait ressentir la botaniste, mais son estomac se tordait toujours. Si ce n’était pas si grave, le colonel ne l’aurait pas relevée de son poste, et Schovajsa n’aurait pas eu l’air si paniqué. Certes, il avait toujours tendance à se montrer un peu trop peureux par moment, mais là ce n’était pas de la peur. C’était de la pure terreur. La même qui avait brisé la voix de la mère de Céline cette sombre nuit à Nice une quinzaine d’années plus tôt.

 

            Une lumière verte indiqua l’ouverture du sas extérieur. Céline jeta un autre coup d’œil à l’intérieur du hangar. L’immense silhouette devait être Schovajsa, qui portait une autre plus petite dans ses bras. Quelques instants plus tard, le scaphandre trapu de Sepúlveda apparu et le paysage lunaire disparu derrière le panneau en acier trempé. Le roboticien déposa délicatement Bergström à même le sol avant de se précipiter vers la porte et de se mettre à tambouriner dessus. Il était évident qu’il était arrivé chose à la jeune Suédoise.

 

            Sur tout le buste et la tête s’étalait une étrange substance noire luisante parsemée de bulles qui éclataient de temps à autre. On aurait pu croire que Bergström s’était faite asperger par un liquide quelconque, mais il y avait quelque chose d’organique, à mi-chemin entre des racines et des lichens. Au niveau de la jonction avec la combinaison, on avait l’impression que les couches superficielles avaient été rongées et que la substance s’immisçait en-dessous. Il était impossible de savoir si Bergström était vivante ou non. Un sentiment de panique commença à grandir dans l’esprit de Céline tandis que Schovajsa continuait désespérément de défoncer la porte, hurlant dans sa langue maternelle.

 

Breckenridge enclencha la procédure décontamination, provoquant des alarmes retentissantes dans la station. Tout d’abord, les lumières du hangar s’éteignirent pour laisser place à un puissant éclairage ultraviolet, rendant les combinaisons luminescentes. Céline eut l’impression de voir la substance noire se rétracter, comme dans un réflexe, mais ce fut si fugace qu’elle se demanda si ce n’était pas un effet de lumière. Plusieurs jets de vapeur jaillirent alors du plafond et du sol tandis qu’elle fit remonter progressivement la pression à l’intérieur de la pièce. Lorsque celle-ci eut presque atteint celle qui régnait dans la station, la jeune Française effleura de la paume un énorme bouton barré noir et jaune.

 

 

« Accrochez-vous ! » incita-t-elle par l’intercom.

 

 

            Lorsqu’elle vit Sepúlveda faire un signe de la main, Céline écrasa le bouton qui ouvrit un petit soupirail donnant sur l’extérieur. Le but était de chasser tout corps étranger par la différence de pression avec l’extérieur. La substance noire resta fermement ancrée à Bergström, ce qui n’était pas bon signe. La jeune Française ne laissa le soupirail ouvert que quelques secondes avant de le refermer. Breckenridge s’occupa de rééquilibrer de nouveau la pression avec le reste de la station, toujours en prenant soin de garder un léger différentiel. Les lumières normales se rallumèrent. Ce fut à ce moment que Kartal entra, revêtue de sa combinaison pour l’occasion.

 

            La médecin Turque poussa devant elle le caisson du Médi-Lule, qui était maintenu en l’air grâce à des répulseurs magnétiques. Schovajsa y posa Bergström tandis que Sepúlveda restait en retrait et commençait à retirer sa combinaison. Lorsque Kartal sortit, Schovajsa resta quelques instants pantois devant la porte avant de se déshabiller à son tour. N’ayant plus de rôle à tenir, Céline rebroussa chemin et revint dans le DPC, désormais vide. Sans s’y attarder, elle prit le couloir menant au dôme de l'infirmerie.

 

            Comme les autres structures de Lunar-Temple, il s’agissait d'une pièce hexagonale, à la différence que celui-ci avait un étroit corridor qui en faisait le tour et autorisait à des observateurs de voir à l'intérieur au travers de grandes vitres à triple vitrage. Des alcôves dans les parois permettaient de s’y asseoir ou de s’y allonger. Son autre utilité était de servir de sas hermétique entre l’infirmerie même et le reste de la station en y créant le vide en cas de besoin. L’infirmerie même était une pièce pratiquement vide avec une colonne au centre, sur laquelle étaient affichés les écrans reliés aux signes vitaux pour les six lits disponibles. Des commodes et des armoires étaient placées au niveau des armatures métalliques autour de la pièce qui séparaient les six grandes verrières. Le tout était éclairé par une lumière blanche aux teintes vert pâle, donnant à l’ensemble un air froid et lugubre.

 

            Céline retrouva Ozoliņš, droit comme un i et les bras croisés derrière son dos, de l’autre côté du DI. Il avait le regard songeur tandis qu'il observait Kartal brancher le Médi-Lule à la colonne centrale. Lorsque cela fut fait, la Turque entama une série d’examen en restant dans le plus profond silence. Elle procédait avec des gestes calmes et posés. Après avoir verrouillé la pièce et vérifié qu’elle était parfaitement isolée, elle entreprit d’ouvrir le caisson dans lequel reposait Bergström.

 

            De sa position, la jeune Française ne pouvait voir que la surface de la substance noire, sur laquelle se reflétaient les néons de l’infirmerie. Avec précaution, Kartal essaya de la soulever avec un extenseur, mais cela eut pour effet de littéralement arracher un pan de la combinaison dans un horrible bruit de déchirement. Bergström tressauta légèrement, ce qui força la médecin à arrêter immédiatement. Avec un scalpel, elle essaya de gratter légèrement la surface pour en prendre un échantillon, mais la matière extraterrestre sembla se mouvoir pour éviter l’instrument, comme lorsqu'on approche un aimant dans un ferrofluide.

 

Kartal arrêta de nouveau et se contenta de vérifier les signes vitaux de Bergström. Elle procéda également à un scanner et effectua un prélèvement sanguin en découpant à travers la combinaison au niveau de la jambière. Le reste de l’équipage entra alors dans le dôme. Schovajsa ouvrit la bouche mais le colonel l’interrompit d’un geste vif, invitant tout le monde à sortir du dôme pour laisser Kartal travailler tranquillement. La procession se fit en silence en direction de la salle de détente.

 

La pièce était beaucoup plus fournie que les autres, les murs étant recouverts d’étagères remplies de livres, de HVD ou d’albums. Un projecteur était situé au centre du plafond en direction d’un vaste écran blanc et quelques sièges confortables comme on pouvait en trouver dans les quelques rares salles de cinéma terriennes toujours ouvertes. Bien sûr, un terminal dissimulé dans l’un des murs permettait d’accéder à une médiathèque numérique bien plus vaste et bien moins encombrante pour les appareils des membres de l’équipage ; mais certains astronautes aimaient rester à l’ancienne. Céline elle-même ne rechignait pas devant un bon vieux CD de temps à autre.

 

Plusieurs sofas siégeaient autour d’un canapé pour ceux qui voulaient se détendre en lisant ou en écoutant la musique, mais Ozoliņš se dirigea vers la table servant aux jeux de société et de carte. Chacun prit place autour du meuble en plastique moulé et garda le silence quelques instants. La jeune Française ne put s’empêcher de remarquer l’excitation dans laquelle se trouvait Schovajsa alors que Sepúlveda paraissait toujours aussi calme.

 

 

« Comment va Bergström ? demanda le Tchèque en brisant la glace.

— Je l’ignore, répondit le colonel. Mais avant de savoir comment elle va, je veux savoir ce qui s’est passé là-bas. J’avais dit « aucune interaction », et nous avons désormais un véritable sapin de Noël en plein milieu de nos panneaux solaires !

— Il ne s’est rien passé d’anormal, révéla l’Espagnol. Nous sommes entrés…

— Rien d’anormal ! s’interloqua Breckenridge. Freja est recouverte d'une substance bizarre qui ne veut pas s’enlever. Ce n’est pas ce que je considère comme la normalité !

— C’est de ma faute, avoua alors le roboticien. Il faisait complètement noir à l’intérieur. La structure interne du vaisseau doit être composée d’un composé inconnu car la lumière de nos torches ne traversait presque pas l’air autour de nous. Comme s’il était partiellement solide.

— Il devait y avoir de la poussière, suggéra Céline.

— Non, ce n’était pas de la poussière, assura Sepúlveda. C’était bien la consistance de l’atmosphère du vaisseau. Une petite partie s’en échappe par l’ouverture que nous avons utilisée. Si j’en crois l'état de nos scaphandres et de la texture de la substance recouvrant Freja, je dirais même que c’était humide. Comme si nous évoluions dans de l’eau à la fois gazeuse et liquide.

— Vous êtes certains que ça n’a pas pénétré vos combinaisons ? demanda le colonel. Que ce n’est pas ce qui est à l’origine de cette substance ?

— Je suis affirmatif, appuya le biologiste. Nous l’aurions senti sur notre peau, de la condensation est apparue sur nos casques quand nous sommes entrés.

— Que s’est-il passé ensuite ? demanda la botaniste irlandaise.

— Freja a pris un peu d’avance sur nous, avoua le Tchèque. Elle s’est avancée dans une pièce quand je suis tombé sur ce qui ressemblait à un panneau de contrôle. Il y avait des boutons avec des signes dessus. L’un d’eux ressemblait au symbole d’une longueur d’onde. Je n’ai pas suivi les directives du colonel et appuyé dessus. Je voulais essayer d’avoir un peu plus de lumière pour faciliter l’exploration…

— Sans avoir la moindre idée du sens de ces signaux ? » réprimanda Ozoliņš.

 

 

            Schovajsa se terra dans un silence honteux. Céline connaissait très bien ce sentiment, elle l’avait éprouvé aussi le jour où son lieutenant l’avait envoyée peu après qu’elle ait failli faire écraser son équipier au cours d’une mission de patrouille en Afrique. C’était depuis ce jour qu’elle n’avait plus le droit de toucher un avion. Et à vrai dire, elle se sentait tellement coupable que ça ne la dérangeait pas plus que ça.

 

 

« Et après avoir allumé le sapin ? questionna le colonel.

— Les lumières se sont allumées, narra Sepúlveda, même si ça restait globalement sombre. De la lumière visible, mais proche de l’indigo. L’air nous a paru moins consistant. Nous avons rejoint Freja dans ce qui ressemblait des caissons d’hibernation spatiale, du moins ceux qui sont à l’étude à la NASA. Nous nous sommes approchés pour essayer d’y voir quelque chose, mais les couvercles nous étaient opaques. Freja a alors remarqué qu'un des caissons était ouvert. Avant qu’on ne la rejoigne, elle s’est faite aspergée par cette substance. Rien de plus. »

 

 

            La pièce fut gagnée par le silence habituel que l’on retrouve à la fin de chaque récit oral, lorsque l’auditoire tente d’assimiler l’extraordinaire et de lui donner une signification dans l’espoir d’en tirer une morale. Cependant cette fois-ci, ce n'était pas un conte comme ceux de la grand-mère de Céline. C’était une véritable histoire et tout ce qu'il y avait à en tirer, c’était l’horreur de la situation dans laquelle se trouvait Bergström.

 

 

« Très bien, murmura Ozoliņš. Vous allez me faire tous les deux un rapport détaillé de cette exploration, dans vos langues maternelles. On le donnera à Calvin pour qu’elle les stocke et les transmette à la Terre dès que possible. N’omettez aucun détail. Pendant ce temps, je vais essayer de récupérer vos enregistrements et celui de Bergström. Quand vous aurez fini, vous êtes de repos jusqu'à nouvel ordre, compris ?

— Très bien colonel, obtempéra Sepúlveda tandis que Schovajsa se contenta de hausser les épaules.

— Et nous ? demanda Breckenridge.

— Romezin, vous retournez aux communications et essayez d’établir un contact. Surveillez également le vaisseau, au moindre changement, vous me prévenez. »

 

 

            Céline se leva et salua le colonel avant de sortir du dôme et de se diriger vers sa console dans le DPC, laissant les deux supposés amants seuls. Lorsqu’elle fut devant sa console, elle la contempla pensivement quelques instants, se demandant ce qui comptait de faire. Les communications étaient mortes, elle l’avait vérifié plusieurs fois. Bien sûr, elle aurait besoin d’aller voir elle-même dans quel état se trouvait réellement les antennes et paraboles, mais il n’y avait rien à faire depuis ici. Et elle ne voyait pas l'utilité de surveiller l’astronef alien : c’était une carcasse vide à en croire Sepúlveda, il n’y avait aucune raison qu’il fasse preuve de la moindre activité.

 

            La jeune Française réalisa alors qu’elle se sentait non seulement démunie face à la situation, mais aussi complètement inutile.

 

 

            Breckenridge entra alors dans le dôme, mais se contenta de le traversa rapidement en direction du dôme scientifique. Ozoliņš la suivit de quelques secondes. Il se dirigea vers le hangar mais réapparut quelques minutes plus tard, portant les disques de sauvegarde des scaphandres. Il s’installa à la console principale et chaussa son casque à réalité virtuelle. Il positionna son fauteuil dans la configuration permettant le meilleur confort et commença à visionner les vidéos. Voulant éviter d’être accusée d’insubordination, Céline se retourna vers sa console et commença à bidouiller les commandes. Il ne lui fallut qu’une dizaine de minutes pour confirmer trois fois que les communications étaient mortes, ou du moins irrémédiablement compromises.

 

Apparemment, la station continuait à recevoir des signaux, mais uniquement sur certaines fréquences et aucune en provenance de la Terre. En effet, étant placée sur la face cachée de la Lune, Lunar-Temple se trouvait dans la zone aveugle d’émission radiophonique terrestre. Pour communiquer, il fallait passer par des satellites en orbite sélénostationnaire[6] qui servaient comme points de relais. Or Céline constata que les antennes de réceptions devaient avoir été déviées car elles ne recevaient plus que le bruit de fond spatial. Quant aux émissions, elles avaient été endommagées : la jeune Française n’arrivait pas à contacter les stations automatiques situées aux alentours de la base, ni même le pas de tir lui-même. Il était donc illusoire d'espérer atteindre la Terre.

 

            Quelque chose finit cependant par attirer l’attention de la jeune astronaute. Le vaisseau extraterrestre continuait à émettre des signaux gammas vers l’espace. Il n’y avait rien de régulier dans le schéma qu’observait Céline sur son écran, mais qu'était la régularité pour une espèce venue d’ailleurs ? Il lui était impossible de déterminer la destination vers laquelle l’émission était dirigée, mais elle eut comme pressentiment qu’il n’y en avait pas vraiment. Sinon, pourquoi les antennes au sol de Lunar-Temple auraient été capables de les détecter ? À moins que…

 

 

« Colonel, pouvez-vous venir au DI s’il vous plaît ? requit la voix de Kartal via un interphone. Cela concerne l’état de Bergström. »

 

 

            Sortie de ses réflexions, Céline se leva spontanément et se précipita à la suite d’Ozoliņš. Breckenridge se trouvait déjà là lorsque la jeune Française arriva. Kartal leur faisait face, tandis que derrière elle on pouvait voir Bergström qui dormait paisiblement, débarrassée non seulement de son scaphandre mais aussi de l’étrange substance. La Turque paraissait parfaitement sereine malgré la tension qui venait d’agiter la base lunaire. Le fait qu’elle ait retiré sa PPPS[7] et son visage calme en étaient les signes les plus marquants.

 

 

« Que s’est-il passé ? demanda le colonel. Où se trouve la substance ?

— Je l’ignore, avoua Kartal. J’étais en train d’étiqueter les échantillons de sang et de préparer ses injections de doxycycline quand j’ai entendu un bruissement. Je me suis retournée et j’ai vu que l’étrange substance était en train de s’évaporer.

— Comment ça ? s’étonna Breckenridge.

— Je ne suis pas exobiologiste, rétorqua la médecin. Ça formait un petit nuage au-dessus de Freja avant de se dissiper totalement. Des résidus sont restés attachés à la combinaison, que j’ai fait mettre sous vide dans un compartiment dédié. J’ai fait une analyse complète de l’air, il n’y a aucun agent étranger ou inconnu.

— Et Bergström ? s’enquit Ozoliņš.

— Elle semble être dans un état de stase semi-conscient. Ses constantes sont normales, j’attends d’avoir le résultat de ses analyses pour savoir comment son organisme a réagi. Sa condition médicale l'affaiblit et je préfère être prudente.

— Sa condition médicale ? s’interloqua Céline. De quoi souffre-t-elle ?

— Cela ne vous concerne pas, Romezin, trancha le colonel Letton. Vous êtes certaine qu’il n’y a plus le moindre risque de contamination ?

— Pas qui puisse être détecté par nos instruments, assura Kartal. Soit le risque est trop mineur soit il est indétectable, mais dans ce cas nous sommes déjà tous condamnés.

— Bon très bien. Poursuivez l’observation et tenez-moi informé. Faites transférer la combinaison au dôme scientifique pour qu’on l’analyse. »

 

 

            La médecin opina du chef puis se dirigea vers le container où était entreposée la combinaison de Bergström, et l’amena vers l’entrée de l’infirmerie, qui constituait en un autre sas de décontamination. Breckenridge le réceptionna de l’autre côté et se dirigea immédiatement vers le dôme scientifique. Ozoliņš se retourna alors vers Céline pour lui faire signe de sortir, tandis que Kartal revint auprès de la jeune Suédoise pour vérifier s’il y avait une quelconque amélioration.

 

 

« Vous avez pu réparer les communications ? lui demanda le colonel alors qu’ils traversaient le couloir. Il y a moyen de transmettre ? »

 

 

            Légèrement hésitante, Céline lui fit part de ses suppositions concernant l’état des antennes et des moyens de contacts avec la Terre. Le Letton maugréa sombrement lorsqu’il apprit qu’ils étaient complètement isolés.

 

 

« Il est hors de question de faire de sorties, renchérit-il. Avec Bergström inconsciente, je ne veux risquer la vie d’aucun autre membre d’équipage.  Les secours arriveront de toute façon dans une trentaine d’heures, on verra à ce moment.

— Le problème, mon colonel, c’est que sans radio, nous ne pouvons leur transmettre notre situation actuelle, fit remarquer Céline. Ils risquent de venir sous-équipés pour nos besoins.

— J’en ai bien conscience, mais nous ne pouvons faire autrement. Le plus important, à l’heure actuelle, est d’évacuer Lunar-Temple. De toute façon, avec la perte d’énergie liée à l’impact, Calvin m’a confirmé que nous n’étions plus opérationnels.

— Mais… L’Agence risque de perdre de l’argent et nous…

— Ne vous inquiétez pas pour votre réputation, la rassura Ozoliņš. Nous ne pouvions pas prévoir qu’un vaisseau extraterrestre s’écraserait à proximité. Votre carrière ne sera pas menacée, et je veillerai personnellement à ce qu’il y ait un bon mot concernant votre comportement. Bien sûr, je pourrais utiliser ma navette de secours personnels pour faire le tour de la Lune et entrer en contact ; mais je veux impérativement la garder si nous devons réaliser un abandon d’urgence. Le vaisseau a-t-il donné d’autres signes de vie ?

— Nos antennes au sol ont détecté plusieurs sursauts gamma, qui pourraient en provenir, révéla Céline. Je n’ai pas encore réussi à en déterminer l’origine…

— Mais ?

— Je me demande s’il ne pourrait pas s’agir d’une émission à destination du vaisseau. Comme un message radio, proposa la jeune française.

— Je prends note, mais pour le moment tentons de nous limiter aux hypothèses plausibles, conseilla le colonel. Il est peu probable que cette civilisation soit déjà au courant du crash de son appareil, il serait plus logique que ce-dernier tente de les prévenir. Essayez de faire un scanner énergétique pour vérifier si ces émissions gamma ne proviennent pas d’un réacteur à fusion nucléaire ou équivalent. Sa technologie pourrait nous intéresser. »

 

 

            Ozoliņš disparut alors en direction du dôme réfectoire, laissant Céline seule dans le DPC. Traînant légèrement les pieds – on ne pouvait pas vraiment traîner les pieds sur la Lune, sous peine de trébucher –, elle retourna à sa console. Elle la regarda d’un air démuni, ne sachant pas quoi faire. Elle avait déjà lancé un scanner énergétique. C’était la première chose à laquelle elle avait pensé en voyant le pic de radiations. Cela n’avait rien donné, elle avait été incapable de trouver la source d’énergie du vaisseau. Elle avait supposé que soit ce-dernier utilisait des récepteurs photovoltaïques, soit que la source était de type inconnue ou parfaitement isolée.

 

            Les antennes principales ayant été endommagées, elle ne pouvait pas calculer l’origine exacte du signal qu’elle captait, uniquement sa direction. Elle étudia à nouveau ses relevés, mais ne repéra aucun indice supplémentaire. Elle observa alors le spectre d’émission, tentant d’en percer le code dissimulé. Elle était certaine que c’était un message. Lunar-Temple avait commencé à capter les rayons gamma peu de temps avant que Bergström ne soit aspergée par l’étrange substance. La coïncidence était plus que troublante. Bien sûr, il y avait la possibilité que ces rayons soient issus d’une source naturelle, mais la jeune Française n’y croyait pas un seul instant. L’intensité et la régularité du signal n’étaient pas compatibles avec un phénomène astrophysique. Plus elle regardait le long défilement d’ondes sur son écran, plus elle y voyait un message caché.

 

            Puis brusquement, le signal cessa et il n’y eut plus la moindre émission.

 

 

            Céline vérifia instinctivement ses instruments, mais cette fois-ci ils n’y étaient pour rien, ils répondaient tous correctement. Elle lança un rapide diagnostic qui revint négatif – mis à part pour les problèmes qu’elle connaissait déjà. Elle lança un nouveau scanner énergétique du vaisseau, et observa quelque chose d’étrange. Cela n’avait rien à voir avec des rayons gamma, mais le spectre de l’astronef montrait une nette augmentation du rayonnement infrarouge quelque part vers le centre. Il chauffait.

 

            Intriguée, la jeune femme se leva et monta sur le promontoire pour pouvoir observer le vaisseau de visu. Il paraissait toujours aussi inerte. Soudain, des alertes retentirent dans toute la station. Céline se tourna vers sa console et vit que plusieurs indicateurs du scanner commencèrent à s’affoler dangereusement. Un grand flash illumina toute la pièce, comme si le Soleil venait de se lever. Machinalement, la jeune Française se baissa mais l’éclat se dissipait déjà. Lorsqu’elle se retourna vers l’extérieur, le vaisseau avait disparu. Il ne reste plus qu’un champ de débris éparpillés sur le sol lunaires, certains ayant laissé des impacts sur la voûte en verre du DPC.

 

 

« Que se passe-t-il ? hurla Ozoliņš, tandis que les alarmes se calmaient déjà.

— Je… je ne sais pas, colonel, haleta Céline. Le scanner a détecté une augmentation de température dans le vaisseau, puis celui-ci a explosé… Sans prévenir.

— Calvin, y va-t-il des dégâts sur la station ?

— Plusieurs dégâts mineurs détectés à la surface des parois exposées, répondit la voix neutre de l’IA. Lancement de diagnostic en cours… Diagnostic terminé. Intégrité de la station non compromise.

— Pourquoi n’ai-je pas été prévenu de cet incident ? Pourquoi ne pas avoir lancé la procédure d’évacuation ? questionna le Letton qui semblait irrité.

— Mon programme de détection de menace n’a pas jugé bon de lancer la procédure. Rien n’indiquait que l’astronef d’origine inconnue aurait cette réaction.

— Je veux que tu augmentes ta sensibilité aux menaces ! exigea Ozoliņš. Je la veux au maximum de tes capacités !

— Elle l’est déjà.

— Ce n’est pas suffisant ! »

 

 

            Alors qu’il s’apprêtait à quitter le DPC, Breckenridge déboula à son tour ce qui eut pour effet de le stopper dans son élan. Céline remarqua alors que Schovajsa et Sepúlveda étaient également là. Tous restèrent dubitatifs devant l’arrivée soudaine de la jeune Irlandaise, qui avait du mal à reprendre son souffle.

 

 

« Que se passe-t-il Naohm ? s’enquit finalement le colonel. Tu as pu trouver quelque chose ?

— Je… Je n’en suis pas sûre, finit-elle par articuler. Je crois que la substance noire est une forme de vie cybernétique. »

 

 

            Puis sans attendre, elle se retourna et leur fit signe de la suivre, sa chevelure cuivrée virevoltant derrière elle. L’Espagnol fut le premier à lui emboîter le pas, saisi d’une véritable excitation, avant d’être suivi par les autres. Dans le corridor menant au dôme scientifique, la jeune Française ne put s’empêcher de remarquer que la botaniste semblait plus tendue que d’habitude, sans pour autant qu’elle ne soit dans le même bouillonnement que leur collègue biologiste. Céline n’en resta pas moins à gamberger sur la déclaration de Breckenridge.

 

            Une forme de vie cybernétique. La jeune Française avait de vagues souvenirs de ces cours d’ingénierie à l’École de l’air, où on lui avait appris les concepts de cybernétique et d’intelligence artificielle ; mais cela n’avait jamais été son domaine de prédilection. Et sur Lunar-Temple, elle laissait plutôt ce genre de problème au roboticien Tchèque qui, étrangement, paraissait le moins enthousiaste.

 

            Ils arrivèrent finalement au DS. Celui-ci était conçue sur un modèle semblable à celui de l’infirmerie, avec un couloir pouvant servir de sas de séparation. En revanche, l’intérieur était occupé par plusieurs paillasses disposées en étoiles autour de l’axe central, chacune étant équipée des dernières innovations en recherche scientifique. Seule l’entrée disposait d’une vitre permettant de voir l’intérieur, les autres murs étant recouverts de divers instruments de toute sorte, du spectromètre de masse au chromatographe en passant par l’enceinte thermostatique. C’était également le seul dôme sur plusieurs niveaux : un monte-charge dissimulé dans l’axe central permettait d’accéder à d’autres instruments de mesure moins encombrants, ainsi qu’aux produits que pouvaient utiliser les scientifiques de missions.

 

            Breckenridge les mena vers la paillasse sur laquelle était posé un caisson transparent à l’intérieur duquel se trouvait le morceau de la combinaison de Bergström et à côté la substance noire qui avait été accrochée. À la différence que désormais, elle n’avait plus rien de liquide mais avait l’apparence du charbon, légèrement émietté tout autour du bout de tissu.

 

 

« Que s’est-il passé ? questionna sans détour Sepúlveda. Pourquoi elle a changé d’état ?

— Je ne sais pas, avoua Breckenridge. Elle avait encore son aspect liquide lorsque j’ai découpé la combinaison pour pouvoir effectuer les tests. Ce n’est que quelques secondes avant l’explosion du vaisseau alien qu’elle s’est transformée en cette sorte de poussière. Depuis, elle ne réagit plus à aucun stimulus. Comme si elle était morte.

— Vous avez pu en tirer quelque chose avant ? s’interrogea Ozoliņš.

— Elle est composée d’une sorte d’alliage à base d’oxyde de dysprosium avec un fort taux d’aluminium et quelques traces de cobalt. Je n’ai pas réussi à déterminer précisément la composition du liquide, mais ça ressemble à une solution riche en hydrocarbures aliphatiques. J’y ai trouvé des acides aminés, dont une dizaine protéinogènes, mais tous de configuration dextrogyre[8]. J’en ai également des totalement inconnus jusqu’à présent.

— As-tu pu observer une forme de métabolisme ? s’enquit le biologiste Espagnol.

— Je l’ignore, avoua Breckenridge après une légère hésitation.

— Tu l’ignores ? Soit tu l’as observée, soit tu ne l’as pas ! s’emporta Sepúlveda.

— Je n’ai pas observé de cellule à proprement dite, mais la composition du ferrofluide pourrait théoriquement permettre de former une compartimentation. Le spectromètre n’a révélé la présence d’aucun sucre ni de base azotée, et encore moins d’acide nucléique.

— Qu’est-ce qui te fait dire que cette chose est vivante alors ?

— Parce qu’elle réagit à autre chose que des stimulis magnétiques. Il y a un micro-courant qui la parcourt, ce qui me fait penser que c’est une entité cybernétique, totalement ou en partie. J’ai aussi pu déterminer que c’est ce qui composait l’atmosphère du vaisseau.

— Comment ça ? s’intrigua Schovajsa, parlant pour la première fois. Je n’ai repéré aucune forme d’intelligence artificielle avant que je ne touche l’unité centrale.

— Vous aviez raison que vous disiez que vous n’y voyez pas. Cette substance a acquis un état gazeux lorsque j’ai fait descendre la température sous les treize degrés…

— Attends, intervint Céline. Tu veux dire qu’elle est devenue gazeuse en baissant la température ? Ce n’est pas plutôt l’inverse ?

— Je pense que c’était une réaction non-physique. Cette… chose a régit au stimulus thermique en adoptant une autre configuration, ce que ferait un être vivant.

—  Pourtant, elle est bien restée liquide lorsque nous avons transporté Freja, fit remarquer le Tchèque. Ça n’avait pas l’air d’une sorte de gaz.

— Probablement une autre réaction due au changement d’atmosphère ou à l’exposition au vide, suggéra alors Sepúlveda. Ça renforcerait la thèse d’une forme de vie.

— Pourquoi dis-tu que c’est ce qui compose l’atmosphère du vaisseau ? demanda alors le colonel. Nous n’avons pas d’échantillon pour comparer.

— Non, concéda Breckenridge, mais le comportement ressemblait à ce qu’ont décrit Mauricio et Dušan. La substance gardait une certaine consistance, comme une sorte de mousse dense, et avait la capacité d’absorber tout le spectre lumineux à l’exception des longueurs d’onde entre 400 et 360 nanomètres[9].

— Comment peux-tu être certaine que cette chose est… morte ? s’interrogea alors Céline. Je veux dire, si ça peut changer d’état physique comme de chemise, pourquoi n’aurait-elle pas adopté un autre état ?

— Elle ne réagit plus à aucun nouveau stimulus, révéla Breckenridge. Et je ne perçois plus de courant électrique. Comme je le disais, elle s’est littéralement transformée en poussière quelques secondes avant que les alarmes ne s’affolent. »

 

 

            Tous observèrent en silence le contenu du caisson, mais c’était Ozoliņš qui paraissait le plus songeur. Après avoir pris plusieurs fois sa respiration, comme s’il cherchait les mots justes, il finit par demander :

 

 

« Est-ce qu’il y a eu un dégagement de chaleur lors des changements d’état ?

— Euh… Non, je n’ai rien remarqué. Pourquoi ?

— S’il s’agit d’une forme de vie, nous devons postuler deux choses : soit ce sont des individus microscopiques, soit ce sont des individus macroscopiques, expliqua Sepúlveda. Vu le comportement de cette substance, j’aurais tendance à parier sur la première solution.

— Tu penses à des êtres unicellulaires ? s’étonna Schovajsa.

— Vivant en communauté, précisa l’Espagnol. Si je suis le résonnement du colonel, il est possible que cette structure ferrofluide et les champs électriques mesurées par Naohm sont des moyens de maintenir la cohésion de la communauté et les interactions entre individus. Il est possible que l’ensemble de cette substance soit un seul et même organisme colonial, comme les siphonophores.

— Où voulez-vous en venir ? demanda Céline qui se sentait perdue.

— Il est possible que l’échantillon de substance ramenée par Bergström soit, d’une façon ou d’une autre, en communication avec celle restée à bord du vaisseau, révéla Breckenridge. Mais je ne vois pas comment le lien aurait été maintenu ?

— Romezin a détecté des émissions gamma étrange, informa le colonel Letton. S’il s’agit effectivement d’une forme de vie cybernétique, on peut supposer qu’elle ait pu émettre ce type de rayonnement. Je ne suis pas un spécialiste en robotique ou en biologie, mais j’imagine les choses ainsi. Les rayons gamma ont provoqué une élévation de l’énergie à l’intérieur du vaisseau, ce qui a conduit à faire surchauffer les processeurs de cette forme de vie, entraînant l’explosion puis la mort des organismes ramenés dans Lunar-Temple.

— Hum… Nous voyageons dans l’inconnu, avoua Sepúlveda. Habituellement, sur Terre, quand on sépare un organisme colonial en deux, cela conduit à la formation de deux organismes. Cependant, si l’organisation de cette substance se rapproche d’une colonie d’insecte, ça pourrait coller : les ouvriers sont incapables de vivre sans la reine.

— Une colonie d’insecte correspondrait bien à l’idée d’un organisme cybernétique, ajouta le roboticien Tchèque. C’est une piste qui est actuellement à l’étude pour la construction de micro-drones agissant de concert.

— Nous sommes donc bien d’accord que cet organisme est mort ? s’assura Ozoliņš.

— Je ne peux être catégorique, reconnu la botaniste Irlandaise, mais en tout cas il n’y a plus d’activité que nous associons à la vie.

— Très bien. Dans ce cas, je veux que tu mettes l’échantillon en quarantaine dans un emballage de risque biologique, ordonna le colonel. Nous le ramènerons sur Terre avec nous. Je veux également que tu compiles toutes tes notes et mesures.

— Qu’est-ce que je fais de la combinaison ?

— Tu la mets dans l’incinérateur de déchets. Je veux tout le monde au réfectoire dans quinze minutes. Je veux que chacun profite de cette accalmie pour faire le plein de batterie en attente de l’équipe de sauvetage ou, plus vraisemblablement, de la prochaine crise. Rompez. »

 

 

            Le colonel sorti du DS sans accorder le moindre regard à quiconque, laissant les quatre membres d’équipages désarçonnés. Schovajsa finit par réagir et sorti à son tour tandis que Sepúlveda proposa son aide à Breckenridge pour préparer l’échantillon. Céline resta en retrait quelques secondes, avant de finalement quitter le dôme. Alors que ses pas la menèrent machinalement vers le réfectoire, la jeune Française était perdue dans ses pensées.

 

            Elle n’avait compris que partiellement la discussion qui venait d’avoir lieu, mais elle avait saisi l’essentiel : l’étrange substance noire qui avait attaqué Bergström était une forme de vie extraterrestre, et celle-ci était à présent morte. Une question cependant remuait le ciment d’apparence solide sur lequel était bâtie cette constatation. Où était donc passé le reste ? La combinaison de la jeune Suédoise avait été presque entièrement recouverte par cet organisme quand on l’avait conduite à l’infirmerie. L’échantillon que Breckenridge avait étudié n’en était qu’un fragment. L’essentiel s’était évaporé, aux dires de Kartal.

 

Loin de remettre en cause le jugement de sa coéquipière, Céline se demanda où toute cette matière avait pu se volatiliser. Si elle s’était évaporée, comme l’avait affirmé la médecin Turque, elle aurait dû depuis revenir à cet état charbonneux, lorsque que le reste avait explosé. Or, il n’y avait eu aucune nouvelle de l’infirmerie, et la jeune Française était certaine que Kartal ne manquerait de les prévenir si un pareil phénomène était survenu. Par conséquent, soit la théorie était fausse, soit quelqu’un dissimulait quelque chose.

 

 

Céline arriva au DR, où Ozoliņš et Schovajsa réchauffaient déjà leurs dîners. En effet, par soucis d’emploi du temps, chaque membre d’équipage de Lunar-Temple devait se préparer soi-même sa nourriture. Cela permettait aussi à chacun d’avoir un régime approprié à ses besoins et ses éventuelles allergies. Bien sûr, rien n’empêchait les astronautes de partager le temps du repas ; ni même de faire un repas commun une à deux fois par semaine en période de calme. Néanmoins, cette technique était la plus simple pour l’organisation de chacun ainsi que la planification des vivres. Les stocks constituaient principalement en des portions déshydratées de rations de survie. Céline avait beaucoup de mal à se faire à cette cuisine – d’autant plus que Barbara était un fin cordon bleu – mais elle s’y astreignait.

 

Elle opta pour du bœuf séché avec de la poudre de purée de pomme de terre. Cinq minutes plus tard, son dîner était prêt et elle s’installa à l’une des places libres. Le colonel et le roboticien commencèrent à manger en silence, tandis que Breckenridge et Sepúlveda les rejoignirent. L’ambiance était tendue, mais la jeune Française comprit la décision du militaire Letton. Les autres ne l’avaient probablement pas encore remarqué, mais la longue expérience militaire de la jeune femme lui révéla que chacun était extrêmement fatigué, d’où le stress latent. Elle continuait à méditer sur les questions qu’elle avait soulevées et ce qu’elles impliquaient ; mais elle finit par réaliser que sa propre fatigue avait tendance à la conduire à la paranoïa.

 

Aucun des membres de l’équipage ne cachait quoi que ce soit. La confiance était ce qui maintenait l’harmonie du groupe, le liant qui les unifiait et leur permettait de pouvoir survivre plusieurs semaines à près de quatre cent mille kilomètres de la Terre. En cette période de crise larvée, la confiance était plus importante que tout le reste. Il était simplement hors de question de se monter les uns contre les autres, au risque de voir arriver des conséquences bien plus dramatiques. Tout le monde était anxieux, mais il ne fallait surtout pas projeter sa propre anxiété sur l’autre. Et par-dessus tout, le chef de mission devait personnifier cette doctrine et garder un calme olympien.

 

Ce que faisait Ozoliņš.

 

Le panneau métallique s’ouvrit alors et laissa passer… Bergström ! Celle-ci était plus pâle que d’habitude, et quelque peu chancelante, mais elle leur adressa un sourire quand tous se levèrent pour l’accueillirent avec des éclats de joie.

 

 

« Laissez-lui un peu d’air pour respirer, intima alors le colonel. Heureux de vous revoir parmi nous, Bergström.

— Pas autant que moi, je vous assure, murmura la jeune Suédoise.

— Comment ça va ? demanda Céline.

— Pas trop mal, merci Romezin. Je n’ai aucun souvenir de ce qui s’est passé depuis que je suis entrée dans le vaisseau, annonça-t-elle en voyant Breckenridge ouvrir la bouche. J’ai juste des images floues. Je me souviens avoir été comme dans une sorte de transe, ou en méditation spirituelle, comme si mon corps flottait. Puis je me suis réveillée à l’infirmerie. Vous voyez, rien de bien palpitant à raconter.

— Kartal nous a dit que tu étais malade, poursuivit la jeune Française. C’est grave ? »

 

 

            Bergström regarda Céline avec un air étrange, qui mêlait irritation et honte. C’était d’autant plus visible que le rouge lui monta aux joues plus rapidement qu’à l’accoutumée. La mécanicienne lança un regard suppliant vers le colonel, mais celui-ci se contenta de hausser les épaules puis de se détourner pour retourner à son dîner.

 

 

« Ça ne te regarde pas, trancha d’un ton amer la Suédoise. Contente-toi de t’occuper de tes affaires. »

 

 

            Bousculant violemment Céline d’un coup d’épaule, Bergström se dirigea vers le garde-manger et prépara son propre dîner. La Française resta pantoise quelques secondes, se demandant ce qu’elle avait bien pu faire pour mériter un tel fiel de la part de sa coéquipière. Le dôme replongea alors dans le silence, la mécanicienne désirant visiblement ne pas engager la conversation et les autres membres d’équipage ne voulant pas la rendre plus aigrie. Céline l’observa pour essayer de déterminer par son comportement par quel mal la Suédoise était rongée ; mais elle dût se rendre à l’évidence qu’elle était loin d’avoir les compétences d’un diagnosticien. C’est à peine si elle remarquait quand les autres avaient un rhume.

 

            Sepúlveda fut le premier à terminer son repas, qu’il débarrassa avant de quitter le réfectoire pour se diriger vers le DPC. Bergström le suivit rapidement, ayant finalement à peine touché à son plateau, optant cependant pour la grappe d’habitation. Céline joua avec sa fourchette, la faisant tourner dans la purée, hésitant toujours sur la marche à suivre avec la jeune Suédoise. Ozoliņš se leva à son tour et se dirigea vers le lavabo lorsque le sas menant au dôme des serres s’ouvrit pour laisser apparaître Kartal. La Française sentit immédiatement que quelque chose clochait.

 

            La médecin Turque resta sur le pas de la porte, observant longuement les autres membres d’équipage présents, comme si elle calculait quelque chose. Lorsque son regard se posa se posa sur Céline, celle-ci sentit un frisson lui parcourir l’échine, lui annonçant un danger éminent. Le colonel s’était également interrompu dans son mouvement, dans une posture en apparence neutre et sans danger mais qui lui permettait d’intervenir rapidement si le besoin s’en faisait sentir.

 

 

« Quelque chose ne va pas, Sidika ? demanda-t-il en s’approchant lentement. Bergström vient de se rendre vers son dôme dortoir.

— Non… Tout… Va… Très… Bien. »

 

 

            Le rythme saccadé de Kartal avait quelque chose de troublant. La voix était dépersonnifiée, malgré son ton assuré. Elle buttait sur chaque mot, comme si elle réfléchissait à celui qui conviendrait le mieux au contexte. Céline posa sa fourchette. Cela ne dura qu’une fraction de seconde, un clignement d’œil tout au plus, mais une véritable scène d’horreur s’abattit sur le DR.

 

            Alors qu’Ozoliņš n’était plus qu’à un pas de Kartal, celle-ci se tourna brusquement vers lui comme si elle souhaitait lui donner un coup de poing dans le diaphragme. Cependant, sa main puis tout son avant-bras se transformèrent en une excroissance noire en forme de pointe qui traversa sans difficulté le torse du colonel. L’instant suivant, des piques jaillirent en plusieurs endroits du militaire, accompagné de l’horrible craquement des os brisés et les gargouillis de la chaire pourfendue. Les éclaboussures de sang et de cervelle giclèrent sur Céline et les autres restés à table.

 

            Tous restèrent interdits durant quelques secondes, devant le spectacle complètement ahurissant de Kartal – ou du moins ce qui ressemblait à la médecin Turque – réduisant méticuleusement en bouilli la dépouille du colonel Letton. Breckenridge fut la première à avoir une réaction perceptible, qui s’avéra être un hurlement strident qui servit d’électrochoc aux deux autres. Céline repoussa violemment sa chaise en se levant tandis que Schovajsa se recroquevilla dans un recoin de la pièce. La jeune Irlandaise s’enfonça davantage dans son hystérie, complètement gagnée par la panique, alors qu’elle essayait d’arracher sa combinaison pour essuyer le sang de dessus.

 

 

« Dušan, viens m’aider ! intima alors la jeune Française. Allez, bouge-toi ! insista-t-elle devant l’apathie du Tchèque.

— Je… je ne peux pas…, articula difficilement celui-ci, sa voix perçant à peine à travers les cris de la botaniste. Je veux partir… Je suis dans mon monde… Il ne peut rien arriver dans mon monde… Je suis en sécurité… »

 

 

            Le jeune homme poursuivit sa longue litanie dans sa propre langue, son torse étant animé d’un léger balancement d’avant en arrière. Céline tenta un rapide coup d’œil vers le centre de l’horreur, qu’elle regretta presque aussitôt. Manquant de rendre son frugal repas, elle eut juste le temps d’apercevoir l’immonde créature se repaître de la masse sanguinolente… Ou bien était-elle en train de simplement poursuivre son œuvre de liquidation, au sens littéral du terme. Aidée de la faible gravité lunaire, la jeune Française réussit à faire lever Schovajsa qui se décida enfin à réagir.

 

Ensemble, ils agrippèrent Breckenridge qui avait abandonné l’idée de se débarrasser du sang de son amant. Au contraire, elle s’était désormais mise en tête l’idée de s’en recouvrir et c’est juste à temps que ces coéquipiers l’empêchèrent d’attirer l’attention du monstre. Du moins, pour un temps seulement, car la manœuvre semblait l’avoir distrait de son œuvre macabre. Il avait repris la forme normale de Kartal et s’avançait vers eux d’une manière trop lente et calculée pour un être humain. Céline entraîna les deux autres astronautes en arrière et ouvrit le sas menant vers le dôme de détente. Lorsqu’ils l’eurent franchi, elle le verrouilla manuellement.

 

La créature se cogna contre la paroi en métal à deux reprises. Un immense bruit sourd ébranla alors la station, tandis que la porte, pourtant épaisse de plusieurs centimètres, s’enfonça brusquement. Le monstre essayait de la défoncer à mains nues ! La jeune française recula davantage dans le couloir tremblant sous les assauts répétés et dont les lumières vacillaient ; mais la créature sanguinaire sembla abandonner la partie. Pour la première fois depuis les dernières secondes – ou bien étaient-ce des minutes, des heures ? –, un silence discordant s’installa. Breckenridge semblait s’être momentanément calmée tandis que Schovajsa était passé de la terreur à la simple pétrification.

 

Céline tenta de rassembler ses esprits. Les sas avaient été assez solides pour retenir les coups d’une force prodigieuse de l’étrange assaillant. Il était pratiquement certain que ce n’était pas Kartal, mais quelque chose ayant pris sa forme. Qu’est-ce qui était advenu de la médecin Turque ? Mystère, mais la jeune française avait un mauvais pressentiment à son propos. Quel que soit l’agresseur, il était doté d’une intelligence capable d’élaborer une stratégie assez complexe basée sur une observation minutieuse qui lui avait permis d’élimer les deux plus hauts gradés de la mission. En revanche, il n’avait pas compris qu’il lui était possible de déverrouiller le panneau métallique de son propre côté, via le panneau de contrôle du réfectoire.

 

C’était intelligent, mais ça évoluait dans un milieu inconnu. Il fallait en tirer profit.

 

 

La créature allait probablement essayer de contourner l’obstacle. Il ne lui faudrait que quelques secondes pour atteindre le dôme de détente. Céline pouvait utiliser leur avance pour aller plus loin ; mais à quoi bon fuir indéfiniment quelque chose dont on ignorait tout. Ce qu’il fallait faire, c’était gagner du temps pour que chacun reprenne ses esprits et que les survivants puissent élaborer une tactique pour contre-attaquer. Et pour gagner du temps, rien de mieux que de lancer leur poursuivant sur une fausse piste. Or, la piste était déjà lancée : la structure de la station forcerait le monstre à croire que les trois astronautes se dirigeaient vers le dôme de détente, ou éventuellement l’infirmerie. Il suffisait donc d’aller dans l’autre sens, en direction de la grappe d’habitation. Ne serait-ce que pour aller récupérer Bergström. Il y avait cependant plusieurs inconvénients à ce plan.

 

Tout d’abord, la grappe d’habitation était une impasse : pour y sortir, il fallait forcément repasser par l’entrée. Si la créature bloquait le passage, ils n’auraient plus aucune porte de sortie. La seconde complication immédiate que voyait la jeune Française, c’était que cela nécessitait de retourner dans le réfectoire et donc devoir affronter une nouvelle fois l’immonde spectacle du cadavre du colonel. Rien ne garantissait que les deux autres réussissent à garder leurs esprits et à ne pas attirer de nouveau le monstre. Mais c’était le meilleur mouvement à réaliser s’ils voulaient tous rentrer sur Terre. Céline se tourna vers les deux autres, essayant de capter leur attention.

 

 

« Naohm, tu m’entends ? murmura-t-elle. Écoute, il va falloir qu’on retourne dans le réfectoire…

— Non, non, geignit Breckenridge.

— Calme-toi ! Écoute, c’est la seule chose à faire. Nous devons rejoindre Freja pour la sortir d’ici, tu comprends. On va donc passer en silence et…

— Non, s’il te plaît, pas ça…

— Il n’y a pas d’autre choix ! maintint la jeune Française. Tout ce que tu as à faire, c’est de fermer les yeux pendant qu’on traversera, OK. Ne regarde surtout pas et tout ira bien, d’accord ? Tu veux bien faire ça pour moi ? Pour Freja ?

— D’acc… d’accord.

— C’est bon pour toi aussi, Dušan ?

— Non ! objecta le roboticien d’une voix brusque qui fit sursauter Céline de surprise. Elle a été aussi en contact avec… avec… avec cette… chose ! Rien ne nous dit qu’elle n'est pas dans le même état que Sidika ! C’est elle qui l’a faite entrer à bord, qui l’a ramenée avec elle !

— Dušan, j’ai besoin que tu restes calme, tenta d’apaiser la lieutenant. J’ai besoin que tu restes avec moi ici. Nous ne savons pas si elle infectée, et nous ne pouvons pas l'abandonner sans preuve.

— Elle n’est pas affectée, assura alors Breckenridge d’une petite voix. Elle est venue nous voir avant… Elle a agi normalement. Alors que Kar… Cette chose… Elle a… Elle a… »

 

 

            Le jeune biologiste fondit en larme lorsqu’elle se fit de nouveau submergée par l’émotion de l’intensité de la scène qu’ils venaient de vivre. Céline n’osa pas intervenir, mais réalisa que l’Irlandaise avait vu juste avec Bergström : elle ne pouvait être affectée par la créature, sinon elles les auraient éliminés aussi sûrement que l’avait fait Kartal. Elle se tourna vers le géant tchèque, qui se contenta d’un grognement, mais son regard dénotait bien de son inquiétude. Elle avait beau être prévenue après ses longues semaines à travailler ensemble, Céline restait toujours aussi surprise qu’une personne aussi imposante pouvait s’avérer être aussi peureuse. Néanmoins, devant cet accord tacite, elle entreprit d’agir. Il fallait faire vite, avant que la créature n’ait l’idée de regarder dans le couloir en ne voyant personne dans le dôme de détente. Céline désenclencha le verrouillage manuel du sas, qui s’ouvrit. Cependant, les dégâts occasionnés par les coups le bloquèrent à mi-hauteur. Prenant son courage à deux mains, la jeune Française s’engagea la première, suivie par le roboticien puis la botaniste.

 

Si Schovajsa montra son envie de s’éterniser le moins longtemps possible, il en fut tout autre pour Breckenridge, que Céline força à détourner le regard. Heureusement, le trajet se fit sans mauvaises surprises, mis à part que la porte ne sembla plus vouloir se fermer. Les trois astronautes s’engagèrent alors dans la grappe d’habitation et pour la première fois depuis le début de l’attaque, ils eurent l’impression que tout cela n’était qu’un mauvais rêve. Le corridor était plongé dans le calme, éclairé par une lumière bleu nuit tamisée, signe que la station était passée dans le cycle nuit. En effet, comme la rotation de la Lune ne correspondait pas vraiment à l’horloge biologique humaine, Lunar-Temple avait son propre cycle jour-nuit sur lequel l’équipage pouvait se caler. Quand il faisait « nuit », l’éclairage dans la grappe d’habitation était réduit et les fenêtres devenaient opaques.

 

Céline réalisa que sa respiration était haletante et elle s’arrêta pour reprendre son souffle. Son conditionnement militaire avait pris le dessus lors des dernières minutes, mais maintenant que l’adrénaline retombait, la jeune Française se sentait dans un état semi-cathartique. Elle prit surtout conscience de ce qui venait de se produire et dans la situation dans laquelle ils se trouvaient désormais. Ozoliņš avait été tué – non, littéralement déchiqueté – par une créature d’origine inconnue ayant pris l’apparence de Kartal. Breckenridge était en état de choc tandis que Schovajsa était pratiquement apathique.

 

Surmontant son envie de se rouler en boule elle s’enfonça davantage dans la GH, en direction du dôme d’habitation de Bergström. Les deux autres la suivirent un peu en retrait. Lorsqu’ils arrivèrent devant la porte, la jeune Française donna trois coups mais n’obtint aucune réponse. À la deuxième tentative cependant, le panneau coulissa pour laisser apparaître la jeune Suédoise en débardeur et short de pyjama. Elle avait le regard encore endormi et paraissait en rogne d’avoir été réveillée. Céline resta quelque peu abasourdie par cette apparition soudaine pour laquelle elle n’était pas préparée.

 

Elle aurait dû s’y attendre, mais inconsciemment elle avait imaginé que Bergström serait prête à partir. La voir dans cette tenue réveillait chez la Française des sentiments totalement incongrus à la situation. C’était la première fois qu’elle voyait l’objet de son désir si peu vêtu et ne put s’empêcher de constater la silhouette athlétique de la mécanicienne qu’elle n’avait jamais soupçonnée. Elle sentit le rouge lui montait aux joues et son malaise s’accentua devant l’expression exaspérée de la Suédoise.

 

 

« Qu’est-ce qu’il y a Romezin ? répéta celle-ci

— Hein… Que…

— Qu’est-ce que tu fais devant la porte de ma chambre à tambouriner sur la porte comme une demeurée ? J’ai besoin de dormir !

— Dormir… Non. NON ! Il faut partir, tout de suite !

— Et partir où ça ? Je n’ai pas envie de faire une escapade nocturne avec…

— Valdis est mort, Freja, souffla alors Breckenridge. Kar… On l’a tué…

— Quoi ? demanda Bergström du ton de celle qui n’arrive pas encore à suivre un fil de pensée hors des sentiers battus.

— Le colonel a été tué, répéta Céline. Il faut qu’on y aille, maintenant ! »

 

 

            Le regard de la jeune Suédoise alterna entre la Française et ses deux autres coéquipiers. Leur présence la déstabilisait, visiblement. On voyait à la lueur de ses yeux qu’elle finissait par faire le rapprochement et comprendre que quelque chose n’allait pas. Lorsque les connexions se firent, l’horreur envahit leur éclat azur tandis qu’elle dissimula sa bouche derrière une main, comme pour retenir son cri d’effroi.

 

 

« Le colonel… mort ? Mais… Comment ? Par qui ?

— On n’a pas le temps ! Il faut partir maintenant avant que la voie ne soit bloquée.

— Euh… D’accord… Laisse-moi me préparer…

— Pas le temps ! insista la jeune Française en agrippant le bras de Bergström et la tirant en dehors. Il faut trouver Mauricio ! »

 

 

            La mécanicienne se laissa entraîner en dehors de son dôme d’habitation, toujours ébranlée par la nouvelle. Elle ne portait absolument pas la tenue réglementaire pour les déplacements au sein de la station et elle était pieds-nus, mais ce n’était plus le moment de se soucier du code du personnel de l’agence. Le quatuor remonta la grappe en sens inverse jusqu’au sas menant au réfectoire. C’était le moment de vérité. Ou bien le monstre les attendait de l’autre côté, et c’était au bonheur la chance ; ou bien la voie était libre, et le sursis prolongé de précieuses minutes.

 

            Breckenridge, qui avait pris la tête du cortège, activa le panneau métallique et fut la première à franchir l’ouverture. La jeune Irlandaise n’eut aucune réaction lorsqu’elle fut sortie du champ de vision de Céline, si ce n’est une plainte proche du gémissement. Effectivement, la botaniste s’était agenouillée devant les restes du colonel Ozoliņš, qui commençaient à dégager une odeur difficilement supportable. Ses épaules fines étaient secouées de soubresauts à chacun de ses sanglots à peine audible. Cette fois-ci, elle n’essaya de toucher la masse informe, restant en dehors de la mare de sang.

 

La jeune Française comprit que sa coéquipière entamait son deuil, affrontant le déchirement de cette séparation brutale et définitive. Schovajsa resta silencieux en retrait, lançant des regards apeurés dans toutes les directions d’où pouvait surgir le danger. Quant à Bergström, elle prit conscience de l’horreur qui avait pris place dans cette pièce commune seulement quelques minutes plus tôt. Ou bien cela faisait-il déjà une heure ? Plus ? Céline avait perdu toute notion du temps dans cet état de panique ambiant où seule sa survie importait. Au bout d’un moment, Breckenridge finit par se relever, le visage toujours déconfit et le corps parcouru de tressaillements. Les astronautes sortirent du dôme du réfectoire pour se diriger vers celui abritant les serres, mais Schovajsa s’arrêta net, forçant les autres à l’imiter.

 

 

« On devrait trouver une cachette ! suggéra-t-il dans un chuchotement.

— Nous devons surtout retrouver Mauricio, rappela Céline. Nous devons nous regrouper pour pouvoir contre-attaquer. Nous séparer et nous terrer est la dernière mauvaise idée dans la longue liste des mauvaises idées.

— Et tu comptes le trouver comment ? grommela Bergström. Il peut être n’importe où ! Pourquoi ne pas avoir vérifié sa chambre avant de partir ?

— Il n’est pas passé par la GH, il est parti vers le DPC. Il devait avoir une idée en tête, quelque chose à faire.

— Il a probablement dû se rendre dans le laboratoire pour étudier plus en détail l’échantillon, proposa Breckenridge. Il faut être aveugle pour ne pas avoir remarqué son intérêt.

— Vous ne l’avez pas scellé ? s’étonna le roboticien.

— Nous l’avons placé dans un compartiment stérile de quarantaine, rectifia la botaniste. Rien ne l’empêche de l’étudier avec des méthodes non invasives[10].

— Mais, le colonel l’avait mis au repos, protesta Céline.

— Si tu penses que ça va l’empêcher d’agir pendant la phase de cycle nocturne, tu es bien naïve ma cocotte, » railla Breckenridge, toisant Céline de son regard vert bouteille.

 

 

            La jeune Française ne sut pas quoi répondre. Il était évident pour elle que si son supérieur hiérarchique lui donnait un ordre, il fallait y souscrire, mais peut-être était-ce sa formation militaire qui l’avait formatée à une obéissance aveugle dans la chaîne de commandement.

 

 

« Qui est la personne en charge, d’ailleurs ? s’interrogea Schovajsa. Avec le colonel et le docteur Kartal hors-jeu…

— Le docteur est aussi out ? s’estomaqua Bergström. Mais… qui…

— C’est elle qui a attaqué le colonel, expliqua Céline. Ou du moins, quelque chose qui a pris son apparence. Ce qui, logiquement, devrait signifier qu’elle a été neutralisée d’une façon ou d’une autre. C’est à moi que devrait donc revenir le commandement, étant la militaire la plus gradée de l’équipage.

— Je me permets de déconseiller ce choix, contesta la jeune Suédoise. Je n’ai rien contre toi Rome… Céline, mais dans cette situation, tu serais la personne la moins qualifiée pour nous diriger. Je suis certaine que tu as toute une formation pour ce genre de situation issue de ton entraînement militaire ; mais ton expérience spatiale est quasi-nulle. Et dans l’espace, rien ne se déroule comme sur Terre

— Que conseillerais-tu alors, qu’on te choisisse ? répliqua Breckenridge. Je suis la seule agrémentée pour piloter la navette de secours, je devrais donc…

— Pas la peine de te montrer aussi désagréable, coupa Bergström. Non, mon idée est que nous devrions opter pour une organisation de groupe. S’il n’y a qu’un leader, Mauricio prendra rapidement l’ascendant sur lui pour nous diriger à sa façon. Si nous sommes unis face à lui, il sera forcé à nous suivre. »

 

 

            Tous acquiescèrent la proposition de la jeune Suédoise, et la suivirent en direction du dôme des serres. C’était le chemin le plus sûr menant vers le laboratoire, l’idée étant d’éviter d’emprunter le DPC qui était bien trop vaste et à découvert pour offrir la sécurité nécessaire. Ce fut Schovajsa qui atteignit en premier le panneau de contrôle et ouvrit le sas. Une vague de chaleur étouffante empoigna les astronautes lorsqu’ils entrèrent, rendant l’air momentanément suffocant. L’humidité régnant à l’intérieur ne fit qu’accentuer le ressenti.

 

            Le sol lunaire étant stérile, toutes les cultures étaient hors-sols, selon différentes stratégies les mieux adaptées selon la plante. Le dôme s’organisait donc en de longues rangées majoritairement vertes. Plusieurs bacs de différentes formes et tailles se suivaient les uns les autres, chacun comportant un plant bien précis. On y trouvait principalement des fruits et des légumes, mais il y avait aussi des pommes de terre ou des herbes aromatiques et des épices. Breckenridge avait également dévolu toute une étagère aux expérimentations scientifiques. La voûte était complètement opaque, mais de puissants projecteurs halogènes reconstituaient le rayonnement solaire, tandis qu’un thermostat permettait de contrôler très finement la température. Les parois du dôme avaient été spécialement conçues pour optimiser la réflexion des rayons lumineux, permettant ainsi d’économiser de l’énergie. L’humidité, quant à elle, était contrôlée par le système de refroidissement de Lunar-Temple.

 

            Le roboticien Tchèque toujours en tête, les astronautes traversèrent le dôme en prenant garde à ne pas faire trop de bruit – le sol était recouvert d’un film plastique pour faciliter le nettoyage. Lorsqu’ils arrivèrent devant la porte menant au couloir reliant les serres au laboratoire, ils marquèrent un temps d’arrêt. Leur silence n’était perturbé que par le ronronnement habituel des systèmes de contrôle du dôme. Ce fut Bergström qui prit sur elle d’ouvrir le panneau métallique, qui coulissa sans heurt pour dévoiler un couloir à l’éclairage tamisé mais vide.

 

 

« Dites, vous êtes sûrs que vous n’avez pas halluciné ? subodora la Suédoise.

— Tu as bien vu ce qui restait du colonel, rétorqua Schovajsa.

— Oui, mais je souligne simplement qu’on a traversé la moitié de la base, et toujours aucun signe de votre mystérieuse créature. »

 

 

            Céline reconnut que Bergström avait marqué un point. Il était pour le moins étrange, pour ne pas dire anormal, qu’ils ne soient toujours pas tombés sur le monstre ayant tué Ozoliņš alors qu'ils avaient déjà traversé la moitié de la station. La créature sanguinaire ne suivait sans doute aucun schéma logique, mais même ainsi ils auraient dû la croiser d'une façon ou d'une autre. C’était une petite station, les sons portaient, les odeurs se diffusaient. En fait, ils devraient tous déjà être morts.

 

            Schovajsa s’apprêta à répondre, mais il fut interrompu par le coulissement du sas menant au DS. Les astronautes restèrent tétanisés lorsque la silhouette dissimulée derrière s'avéra être celle de Sepúlveda. Son visage exprimait l’exact opposé de ce que ressentaient les autres. Alors qu'ils étaient terrorisés, l’Espagnol était euphorique. Même si cette joie fut légèrement obscurcie par une amertume, sans doute liée à la sensation de s’être fait prendre la main dans le sac.

 

 

« Mauricio, tu es vivant ! s’exclama Breckenridge.

— Bien sûr, s’étonna le biologiste. Pourquoi ? Vous souhaitez tous me voir quitter la station ?

— Ne dis pas…

— Mais peu m’importe, continua-t-il comme si l'intervention de Céline n’avait pas eu lieu, de toute façon je resterai aussi longtemps que la mission l’exigera. Ozoliņš ne peut pas s’opposer aux décisions de l’Agence. Et après ce que je viens de découvrir, à moi le commandement de la prochaine mission, et je peux vous assurer que cette fois-ci on ne se limitera pas à une simple expédition. Il doit rester pleins d'indices là, dehors, et je vais m'en emparer ! Vous n’avez pas la moindre idée de ce que cette substance noire renferme. Je vais la baptiser… »

 

 

            Mais les autres membres d’équipage ne surent jamais comment la substance devait être baptisée, la monstrueuse création venant d’entrer avec fracas dans le dôme. Pendant une fraction de seconde qui parut s’éterniser, la créature ne semblait pas avoir noter la présence des astronautes. Paralysée par la terreur, Céline laissait son cerveau enregistrer des informations par lui-même, comme s’il procédait en mode automatique.

 

Elle avait pensé plus tôt que le monstre avait pris l'apparence de Kartal, mais en regardant de plus près, ça ne semblait pas la vérité : le corps qu'elle avait sous les yeux était indubitablement celui de la Turque. Comme avec Bergström plus tôt, certaines parties du corps de la médecin étaient couvertes par cette étrange substance, qui en était à la fois le parasite et l'exosquelette, contrôlant absolument chacun de ses mouvements. Ces yeux noirs profonds sans émotion ne recherchaient qu'une chose : une proie.

 

            Lorsqu'elle les repéra, elle se projeta vers eux d'un bond prodigieux, tel un félin. Schovajsa fut le plus prompt à réagir et s'interposa entre la créature et Sepúlveda. D'un geste vigoureux il l’attrapa à la taille au vol et la projeta à l’autre bout de la pièce. La chose se rattrapa avec une grâce incroyable et se rétablit, leur faisant face.

 

 

« COUREZ ! hurla le roboticien.

— Reviens, que je ferme la porte ! » implora Breckenridge.

 

 

            Mais c’était déjà trop tard, le monstre était sur eux. D'une main, il empoigna Schovajsa au cou et le souleva sans difficulté. Céline resta ahurie devant le spectacle incongru de la frêle silhouette de Kartal portant l’immense Tchèque comme s'il n'était qu'une poupée. Ce ne fut qu'après quelques secondes que la jeune Française réalisa que le monstre étranglait sa victime. Le visage du roboticien avait viré au rouge, et il tentait vainement de se défaire de la poigne de fer le faisant suffoquer. Les doigts de Kartal se prolongèrent en de fines protubérances noires qui enlacèrent complètement la nuque du Tchèque.

 

            Un horrible craquement, accompagné par un horrible bruit de broiement. Schovajsa cessa complètement de se débattre, ses bras tombant amorphes le long de son corps. S’en débarrassant comme d’un vulgaire chiffon, le monstre balança l’immense carcasse dans leur direction, ses yeux braqués sur les astronautes. Le corps du roboticien retomba aux pieds de Bergström. Par réflexe, celle-ci eut un sursaut en arrière ; mais ne portant pas les chaussures antidérapantes et sous l’effet de la gravité lunaire, cela se transforma en bond de trois mètres en arrière. Elle se rattrapa in extremis grâce à la rambarde. Ce qui surpris le plus Céline, c’est l’absence totale de sang dans cette nouvelle mise à mort : mise à part sa gorge semblable à celle d’une poupée, et quelques os brisés, elle avait laissé le défunt Tchèque pratiquement intact.

 

Cette fois-ci, ce fut Breckenridge qui réagit la première, écrasant sa main sur le panneau de contrôle pour fermer la porte, alors que la créature ramassait la dépouille de Schovajsa, toujours à une main. Alors que le sas métallique se ferma, un choc brutal l’ébranla accompagne d’un craquement sinistre. Sans se concerter, les quatre survivants rebroussèrent chemin et se précipita vers la première porte qui s’offrit à eux, à savoir le couloir menant à l'une des salles des serveurs de Calvin. Ils restèrent en silence derrière le battant tandis qu’une sorte de raclement se fit entendre de l’autre côté.

 

 

« Bon, donc il a appris à ouvrir les portes, énonça Céline.

— Et on devrait s’en réjouir ? rétorqua Breckenridge.

— J’essaye d’établir une stratégie pour qu'on s’en sorte tous. On doit impérativement tuer cette chose avant de pouvoir trouver une échappatoire.

— Ça me va comme plan, acquiesça Bergström. Mais va falloir me dire comment tu comptes tuer cette… Cette chose, alors qu’il n’y a aucun armement dans la station. »

 

 

            Une nouvelle fois, la jeune Suédoise avait visé juste. Céline n’avait aucune idée de comment procéder, mais elle savait qu'il fallait le faire. D'une façon ou d'une autre.

 

 

« Il faut l’éjecter de la station, murmura-t-elle. En utilisant la différence de pression dans le hangar, on peut l’éjecter. Apparemment, c’est une forme de parasite.

— Je dois te rappeler qu'elle a survécu sur tout le trajet lorsqu'elle a sauté sur moi !

— Céline a peut-être raison, intervint Breckenridge. Il lui faut peut-être un hôte viable sur lequel s’appuyer pour prendre forme. Elle a dû repérer que tu étais malade, et a donc attendu l’occasion de trouver un autre hôte à infecter. Si on l’éjecte, la substance survivra peut-être, mais Kartal mourra, la rendant inoffensive.

— Bon, très bien, essayons, convint finalement Bergström.

—Attendez ! intervint Sepúlveda. S’il s’agit bien d’un parasite, on parle de tuer un des membres de la mission ! C’est un meurtre !

— C'est notre seule chance, répliqua Céline. En tant qu’officier, j'en prends la responsabilité.

— Nous ne sommes pas sur un de vos fronts moisis du Proche-Orient ou d’Afrique ! C’est une mission scientifique !

— Mission scientifique encadrée par un commandement militaire, renchérit Breckenridge. Cela ne me plaît pas plus qu’à toi Mauricio, mais Céline a raison : elle a le droit de prendre cette décision. De plus, par simple mesure épidémiologique, comme nous ne sommes pas en mesure d’isoler la menace en quarantaine, je crois que c’est la meilleure solution. Quitte à sacrifier cette découverte. »

 

 

            Le biologiste s’apprêta à répondre, mais s’abstint devant le regard appuyé que lui lança Bergström. Décidant de finalement capituler, il acquiesça le plan d’un léger hochement de tête. Céline rechercha le regard de la suédoise, qui avait contesté son leadership quelques minutes plus tôt, mais celle-ci l'ignora. Contrairement à ses allégations, elle ne s'était pas laissée manipuler par Sepúlveda. Un point en faveur des principes du commandement militaire.

 

            Après avoir vérifié que la voix était libre en collant son oreille sur le panneau métallique, elle activa l'ouverture du sas. Le corridor était vide, et les survivants prirent le chemin du DH. Sepúlveda resta en retrait, étonnamment silencieux. Ce qui ne rassurait pas la jeune Française. Pour s'éviter le spectacle horrible du cadavre de Schovajsa, ils décidèrent de passer par le DPC. C'était un gros risque à prendre, mais rien que le souvenir delà décapitation du Tchèque donnait des sueurs froides à la jeune Française. À leur grand bonheur, l’immense dôme était vide. Il y régnait un calme hors du temps et de l’espace, comme si la pièce n’avait pas conscience de l’horreur qui se déroulait autour d’elle.

 

            Ce fut Breckenridge qui ouvrit la marche jusqu'au DH. Il n’y avait aucun signe du monstre, aussi les quatre d'astronautes regardèrent minutieusement partout à la recherche d’un moyen d’attirer la créature meurtrière, mais aucune solution ne leur arriva.

 

 

« Il faut qu'on se positionne à chaque entrée et fasse du bruit, proposa Sepúlveda. Il viendra forcément par l’une d’elles.

— Et on fait comment s'il tombe sur nous ? railla Bergström.

— Ne sois pas plus stupide que tu ne l’es, répliqua l’Espagnol. Tu te rabats sur la porte la plus proche. »

 

 

            Si la jeune Suédoise sembla peu inspirée par le plan proposé, elle se joignit aux autres. De toute façon, ils n’en avaient pas de meilleur. Il fut convenu que Bergström resterait avec Sepúlveda, qui serait le plus à-même de la porter au cas où la créature se manifesterait de leur côté. Pour faciliter la manœuvre, les obstacles encombrant furent entassés le long des parois du hangar, laissant ainsi un espace considérable au centre. Bien évidemment, rien ne vint obstruer le passage vers le sas extérieur.

 

            Céline prit position au niveau de la porte entre le DH et le couloir menant au DI. Face à elle se tenaient l’Espagnol et la jeune Suédoise tandis qu’on distinguait à travers les reflets la chevelure rousse de la botaniste sur sa droite. À tour de rôle et intervalles réguliers, chacun donna de légers coups sur les armatures métalliques des sas à l’aide des instruments de mécanicien trouvés dans le hangar. Il ne fallut qu’un peu plus d'une minute pour entendre le raclement du prédateur. Le léger gémissement de Breckenridge leur indiqua sa provenance.

 

            La jeune Irlandaise se mit à reculer vers le centre du dôme, tandis qu'une ombre de plus en plus grande se projeta sur le sol, avant de finalement laisser apparaître la silhouette de Kartal. Sa blouse blanche était à présent tâchée de sang, mais sa démarche était toujours aussi posée et exaspérante. Son regard était pour le moment fixé sur Breckenridge et elle ne semblait pas avoir remarqué les autres astronautes. La jeune Irlandaise continua à reculer, prenant la direction du sas de Sepúlveda et Bergström. C’est alors que l’horreur s’abattit une fois de plus sur Lunar-Temple, mais sous une autre forme.

 

            Alors que la créature arrivait finalement au centre du hangar, Breckenridge se précipita d'un bond vers le sas derrière elle. Malencontreusement, Sepúlveda ferma la porte une fraction de seconde trop tôt, et la botaniste se fracassa contre le panneau. Derrière la vitre, Céline vit Bergström hurler quelque chose, mais l’Espagnol la repoussa d'un geste vigoureux. Reprenant ses esprits, l’Irlandaise se releva et se précipita en direction de sa propre porte, mais elle s’abaissa elle-aussi. Prise au dépourvue, elle se lança avec la force du désespoir vers celle de sa coéquipière française. La créature lança dans sa direction un de ses appendices sombres et luisant, mais la botaniste réussit à l’éviter en se laissant glisser.

 

            Cependant, pour la seconde fois, elle se retrouva face à une impasse lorsque le sas de Céline se ferma sans qu’elle ait interagi avec le panneau de contrôle. La jeune Française tambourina pour essayer d’activer le panneau, mais celui-ci semblait verrouillé par une directive supérieure à sa commande, et impossible de basculer en manuel. La botaniste martela sur l’écoutille, hurlant une supplique inintelligible.

 

 

« J’essaye ! lui répondit Céline, joignant le geste à la parole. Ça ne marche pas ! Ça ne veut pas s’ouvrir ! Putain de bordel de merde, mais tu vas te lever putain de porte ! »

 

 

            À court d’idée, elle entreprit de forcer le mécanisme en le soulevant, mais même aidée par la gravité lunaire, c’était peine perdue. Tout était contrôlé par vérin hydrauliques conçus pour résister à une dépressurisation brutale. Alors que Céline se releva pour regarder Breckenridge, elle sentit son sang se glacer en un instant malgré sa combinaison thermorégulatrice. La créature était désormais sur la jeune botaniste et avait enroulé un de ses appendices autour des jambes de l’Irlandaise. Celle-ci s’agrippait de toute ses forces à la poignée du sas. Elle était à l'horizontale, son visage complètement ravagé par une terreur inimaginable. Céline se sentit une nouvelle fois impuissante devant la détresse de sa coéquipière, son amie.

 

            Les deux femmes échangèrent un regard qui s’étendit une éternité, l’une complètement désemparée, l’autre suppliante. Même si l’épaisseur du sas aurait empêchait tout échange verbal, Céline comprit ce que sa coéquipière lui conjurait de faire.

 

 

« Non… Non… Je ne peux pas. »

 

 

            Derrière, la créature était pratiquement arrivée au niveau de sa victime. Abandonnant l’idée de l’arracher pour l’emmener ailleurs, elle comptait la tuer sur place. Breckenridge s’était effondrée au sol avant de se relever péniblement sur ses jambes, comme si l’une d’elles avait été brisée. Elle faisait face à son bourreau, mais son bras frappait avec insistance le hublot du sas, comme pour presser Céline d’agir. Après une ultime hésitation, la jeune française activa la commande d’ouverture de la porte du hangar.

 

 

« Action impossible, informa la voix sans émotion de Calvin. Action à l’encontre de la Directive 3.

— Ouvre cette putain de porte Calvin ! s’impatienta la lieutenant en répétant l’opération.

— Action impossible. Action à l’encontre…

— Code d’écrasement prioritaire alpha : 03-254-768. Tu vas annuler cette foutue directive et m’ouvrir cette putain de porte ! ordonna Céline en tambourinant la console.

— Code d’écrasement prioritaire alpha accepté. Annulation de la Directive 3. Ouverture de la porte du hangar. »

 

 

Le signal d’alarme retentit alors dans son couloir. Derrière l’Irlandaise, la créature semblait elle aussi chercher l’origine du bruit strident, sans comprendre. Breckenridge se retourna alors vers la lieutenant, le regard gratifiant et soulagé. Céline, quant à elle, était au bord des larmes, ne pouvant accepter ce qui allait suivre. Elle tenta de s’excuser, mais étrangement, c’est la botaniste qui essayait de la rassurer et de la remercier.

 

La porte du hangar s’ouvrit brusquement, et aussitôt tout ce qui n'était pas fixé dans le hangar s’anima. Le monstre fut pris par surprise et fut emportée par la différence de pression soudain, mais réussit néanmoins à projeter un appendice pour se maintenir à l’ouverture. Breckenridge était fermement accrochée à la poignée du sas, essayant de résister à la force de décompression. Dans un effort de revenir à l’intérieur, ou pour simplement faire une ultime victime, la créature lança un nouvel appendice qui vint s’enrouler autour des jambes de Breckenridge, qui se débattit de plus belle. Le monstre tenta de rétracter son membre pour revenir, mais le Rover finit par se faire emporter à son tour et elle le prit de plein fouet, l’éjectant dans le vide spatial. La force du choc fut si brutale que Breckenridge fut littéralement aspirée à l’extérieur, ses mains lâchant prise après une violente secousse.

 

La dernière vision de Céline fut un visage figé par la surprise puis la douleur avant de disparaître dans l’immensité sombre de l’espace. Puis la porte se ferma.

 

 

La jeune Française resta pantoise de longues secondes, tandis que l’adrénaline retombait et que son corps entrait dans une phase cathartique. Ses yeux cobalt restaient fixés sur le hangar désormais vide et plongé dans le calme, dont les seules traces des derniers événements étaient le désordre provoqué par les objets n’ayant pas été aspirés vers l’extérieur. Son corps fut parcouru de légers tremblements qui se transformèrent rapidement en soubresauts. Puis sans prévenir, Céline s’effondra au sol et se laissa finalement emporter par ses sanglots.

 

Appuyée contre la paroi du sas, les jambes repliées contre sa poitrine, elle se laissa aller comme jamais depuis des années. Elle en était arrivée au point qu’elle était incapable de déterminer pour quelle raison précise elle pleurait. La fatigue accumulée, le stress continu, l’horreur, son assimilation… L’ensemble lui avait fait passer le point de rupture. Pour Ozoliņš et Schovajsa, la surprise, la vitesse et sa formation militaire avaient créé une carapace qui l’avait protégée. Elle avait réagi par instinct. Mais pour Naohm…

 

Pour la première fois, non seulement elle avait assisté impuissante à la scène, mais elle en avait pris part en scellant le destin de sa coéquipière. De voir la dernière étincelle dans les yeux ronds de la jolie rousse. Pas d’effusion de sang cette fois-ci, pas de violence graphique qui vous déconnecte de la réalité. Il s’était agi d'un moment partagé, d'une communion entre deux collègues, deux amies. Une qui voit l’autre mourir tandis que chacune réalise ce qui est sur le point de se produire.

 

Mais pire que tout, cette fois-ci, la situation ayant provoqué ce drame pouvait être imputée à une erreur humaine. Peut-être même une décision consciente. Sepúlveda.

 

Ravalant ses larmes, reniflant bruyamment puis passant une manche sur son visage pour s’essuyer, Céline se releva et se dirigea vers le dôme scientifique, en repassant par le DPC – le sas du hangar étant irrémédiablement verrouillé. La jeune Française essaya sans grand succès de se réhabituer au calme de la station, se rappelant que leur calvaire n'était pas encore fini : ils devaient trouver un moyen d’abandonner Lunar-Temple.

 

Après quelques minutes solitaires, elle retrouva Bergström et Sepúlveda dans le couloir menant au DS, et, aux bruits qui lui parvinrent, ils étaient apparemment en pleine argumentation. La jeune Suédoise faisait face à l’Espagnol en le menaçant de ce qui semblait être un scalpel. De son côté, le biologiste avait les bras tendus devant lui, prêts à parer une éventuelle attaque. Il avait d’ailleurs déjà une estafilade sur la joue. Les deux astronautes tournaient autour d'un point invisible gardant une distance systématique de deux mètres.

 

Mais ce qui frappa le plus Céline, c’est que le corps de Schovajsa avait disparu sans laisser de trace.

 

 

« Tu as verrouillé manuellement le sas ! Tu l’as condamnée sans même sourciller, din fan fula ! Jag skulle gärna slå ihjäl dig, men jag är djurvän !

— Tu ne comprends décidément rien à rien ! Et ce n’est pas en me parlant dans ton patois paumé que ça te rendra supérieure. J’ai fait ce que j’avais à faire en tant que chef de mission scientifique, à savoir protéger toute nouvelle découverte ! Vous n’avez pas la moindre idée du potentiel de cette substance !

— Je m’en moque éperdument de ta foutue substance ! explosa Bergström. Tu as tué l’un des nôtres de sang-froid ! Et tu osais nous parler de meurtre pour Kartal !

— Parce que tu penses que je l’ai fait de gaîté de cœur ? répliqua Sepúlveda. Je devais protéger cette substance de vos conneries avant qu'il ne soit trop tard. Si cela implique devoir sacrifier l’un d’entre nous, tant pis !

— Aucune directive de l’Agence n’outrepasserai le simple bon sens de ne pas s’entretuer ! C’est d’ailleurs parce que c’est tellement évident que personne n’a jamais pensé à l'introduire dans le règlement !

— Pourquoi on devrait le préciser ? intervint Céline. Tuer est un crime dans tous les pays. »

 

 

            Les deux autres s’interrompirent dans leur danse, surpris de la présence de la jeune Française, mais ils ne se quittèrent pas du regard pour autant. L’un comme l’autre se tenait prêt à agir à la première ouverture.

 

 

« Parce que nous sommes dans l’espace, répondit la mécanicienne d’un ton las. Autrement dit, ici, nous échappons à toute la législation terrienne. Les seules règles sont les directives fixées par l’Agence. Tuer n’est pas un crime dans l’espace, même si le dernier des abrutis comprendrait facilement qu'il y a suffisamment de risques pour ne pas assassiner ses coéquipiers en prime. Mais faut croire qu'il va falloir l’ajouter.

— Je ne fais que suivre mes ordres de mission ! Vous ignorez complètement à quoi nous avons à faire ! Cette substance n’est pas une forme de vie ! Du moins, pas naturelle ! C’est une arme ! Une arme biologique programmée dans un seul et unique but : détruire tout être vivant sur sa route ! Une civilisation extraterrestre a découvert notre existence et, plutôt que de nous saluer, a décidé de tous nous exterminer avant de venir ! Il est impératif de ramener cette substance pour mieux comprendre ce qui nous attend !

— Pour exposer le reste de la planète ? s’interloqua Bergström. Et c’est moi qui ne comprend rien ? Au moins, sur la Lune, cette chose était isolée du reste !

— Tu crois vraiment qu'une civilisation assez avancée pour envoyer des spationefs à travers la galaxie les conçoit pour qu'ils tombent en panne sans raison ? Si ce vaisseau s’est écrasé, c’est parce que nous l’avons voulu ! Les Américains l’ont repéré il y a trois mois et n’ont pas hésité à utiliser leur canon VADER[11]. S’il n’avait pas été muni d'un bouclier de type inconnu, il aurait été désintégré dans le fin fond de l’espace, mais il a seulement été endommagé. Normalement, le crash aurait dû avoir lieu à proximité de la base américaine, mais une erreur de calcul l’a fait venir sur nous.

— Le colonel était au courant ? demanda Céline.

— Bien sûr, c’est lui qui m’a informé de la situation avant de vous prévenir du crash, révéla l’Espagnol. Il avait été mis dans le secret au cas où nous devrions apporter secours aux Américains. Ses ordres étaient clairs : protéger le contenu du vaisseau à n’importe quel prix en attendant les secours.

— Mensonges ! Tu ne fais que raconter des bobards.

— Demandez à Calvin si vous ne me croyez pas, proposa Sepúlveda.

— Calvin, est-ce que Mauricio raconte la vérité ? demanda la Suédoise.

— Le chef de mission scientifique ne fait que suivre les directives. Directive 1 : explorer l’astronef alien et tenter d’en découvrir la provenance. Directive 2 : éviter tout contact avec forme de vie étrangère. Directive 3 : en cas de découverte scientifique sur l’origine ou le but, protéger l’échantillon au détriment de la vie de l’équipage si nécessaire. La Directive 2 a été violée par l’action de l’astronaute Bergström.

— Vous voyez ?

— Ça ne prouve rien, réfuta Bergström. Si Calvin avait été programmée dans ce but, pourquoi ne pas nous avoir tué lorsque nous avons planifié d’expulser ce monstre ?

— Et selon toi, qu'est-ce qui a verrouillé les sas du hangar ? Je n’ai pas les prérogatives pour outrepasser ton accès ou celui de Céline, pourtant aucune de vous n’a pu les ouvrir. C’est Calvin qui a tout verrouillé de façon permanente.

— Pourtant, l’ouverture du hangar a éjecté la créature, fit observer la mécanicienne.

— Parce que j’ai contourné la troisième directive avec un code d’écrasement prioritaire, révéla Céline d’une voix sourde.

— QUOI !?

— C’est Naohm qui me l’a demandé. Je l’ai lu dans ses yeux. J’ai demandé à Calvin d’annuler cette troisième directive et d’ouvrir la porte. »

 

 

            La jeune française se terra dans le silence, incapable d’aller plus loin. Remuer ce moment difficile ne faisait qu’accroître sa culpabilité.

 

 

« C’est une directive de quel niveau ? demanda alors Bergström en se tournant vers Sepúlveda.

— Maximale. C’est étrange, même les codes d’Ozoliņš n’auraient pu la surpasser dans la programmation de Calvin.

— Pourtant, elle m’a confirmée qu’elle était annulée, assura la jeune Française.

— Calvin, est-ce que la Directive 3 est annulée ? demanda la Suédoise.

— La Directive 3 est toujours active.

— Étrange, nous sommes toujours en vie et Calvin n’a pas surchauffé du fait de l’échec de sa programmation, poursuivit Bergström. Je ne suis pas spécialiste en intelligence artificielle, mais j’en ai suffisamment côtoyé pour savoir que cela ne peut signifier qu'une chose.

— Et quoi donc ? demanda l’Espagnol, toujours tendu par l’échec de sa mission.

— Où est le corps de Dušan ? » s’interrogea alors la lieutenant.

 

 

            Une nouvelle fois, la séquence des événements se déroula si rapidement que Céline dut s’en remettre à son instinct.

 

            La simple question qu'elle avait posée avait eu le malheur de déconcentrer Bergström, qui dévia son regard un court instant pour parcourir le laboratoire à la recherche de la dépouille du roboticien. Sepúlveda profita de cette inattention pour lui sauter dessus. Bien que plus petit d'une dizaine de centimètre, il écrasa la jeune Suédoise sous son poids, une de ses mains agrippant le bras tenant le scalpel pour le désarmer. La mécanicienne banda ses muscles pour essayer de se dégager et garder la lame hors de portée de son adversaire, mais elle ne put pas lutter bien longtemps devant la furie animant le biologiste.

 

            Du fait de la gravité lunaire, leur lutte intensive se transforma en une sorte de ballet disgracieux entrecoupé de bonds plus ou moins orchestrés. L’Espagnol réussit à bloquer la jeune Suédoise sous son corps et à lui arracher le scalpel. Bergström parvint néanmoins à se faufiler sous la carcasse trapue de son adversaire en le repoussant au loin et à rejoindre Céline, qui l’attrapa pour la soutenir. Alors qu’elle reprenait son souffle, Sepúlveda se leva pour faire face aux deux femmes. Ils se défièrent du regard quelques instants, mais avant qu’il ne puisse se projeter sur elles, un vacarme déchira le dôme pour laisser place à un Schovajsa plus mort que jamais. Comme pour Kartal, son corps était recouvert par l’étrange substance noire, qui agissait comme une sorte d’exosquelette et permettait au cadavre de se mouvoir.

 

            Mais c’était impossible ! Ils avaient déduit que le parasite ne pouvait qu’être abrité dans un hôte sain, c’était la seule raison qui expliquait pourquoi il avait abandonné Bergström au profit de la médecin turque. Alors pourquoi la créature avait réussi à prendre le contrôle du roboticien tchèque, a priori mort auparavant ? Cela n’avait aucun sens !

 

            Céline attrapa fermement le bras de Bergström et l’entraîna vers le couloir menant au DPC. Elle entendit derrière elle le rugissement de la créature et les pas précipités de l’Espagnol tentant de fuir dans la même direction. Arrivée au bout du corridor, elle se retourna et figea la scène face à elle. Sepúlveda était environ à la moitié du tunnel tandis que le monstre en était au tiers. La jeune Française savait qu’en cas d’urgence, des portions des différents couloirs de Lunar-Temple pouvaient être désolidarisées du reste de la station et être éjectées dans l’espace. C’était le dernier recours en cas de contamination, afin d’isoler les portions non atteintes.

 

            La responsable des communications entra le code d’activation dans le panneau de contrôle face à elle, mais elle eut un message d’erreur. Comme ultime confirmation, ses codes ne pouvaient enfreindre les directives de Calvin concernant le monstre. Elle ne pouvait pas le sacrifier. Alors que le biologiste s’apprêta à la rejoindre, Céline programma une nouvelle section. Elle devait agir au bon moment. Pas tout de suite… Encore un peu… Maintenant !

 

            La jeune Française activa la commande et aussitôt deux boucliers énergétiques encadrèrent Sepúlveda, alors qu'il se tenait à moins d’un mètre du sas. Pris dans son élan, il s’écrasa contre la barrière légèrement teintée de bleu, et le monstre en fit de même derrière. Le biologiste tambourina sur la cloison, le visage animé par la rage, tout en hurlant à l’intention de Céline ; mais elle n’entendait bien évidemment rien. De l’autre côté de l'îlot, la créature essayait de comprendre ce qui se dressait face à elle.

 

            La main posée contre le levier scellant la manœuvre, Céline regarda Sepúlveda droit dans les yeux, sans cligner. Cette fois-ci, elle savait ce qu'elle faisait et elle n’en éprouvait aucun regret. Derrière elle, Bergström commençait à comprendre.

 

 

« Hasta la vista, baby ! » lança-t-elle à son ancien coéquipier.

 

 

            Elle abaissa la manette et, précédée par un bruit de dépressurisation et de mécanisme hydraulique, la section de couloir se détacha et disparut dans l’immensité de l’espace. Il ne reste plus qu'une petite portion de sol lunaire. La créature continuait à essayer de forcer la barrière d’énergie, mais elle finit par comprendre que c'était peine perdue. Après un dernier regard aux deux survivantes elle se détourna et retourna dans le dôme scientifique.

 

 

« Allez, viens ! insista Céline en reprenant le bras de Bergström. Il faut qu'on trouve la navette du colonel pour partir d’ici avant que cette chose nous retrouve. »

 

 

            Au départ réticente, la jeune Suédoise finit par se laisser convaincre et toutes deux se précipitèrent vers la grappe d’habitation. Elles franchirent le sas du réfectoire lorsque déjà derrière elles, le raclement de la créature se faisait entendre. Céline continua de mener la marche en direction du dôme d’habitation du colonel. Il se situait tout au bout des ramifications, en ligne droite et en plein centre. C'était également le plus grand des dômes de la GH, non seulement pour le confort personnel du chef de mission mais également pour l’espace réservé à la navette de secours. La jeune Française ignorait tout du vaisseau, si ce n’est son existence et son emplacement qui avaient été brièvement énoncés lors de sa formation sur Terre.

 

            Arrivées devant le sas, les deux astronautes réalisèrent qu'il était non seulement fermé, mais également verrouillé. Elles avaient beau, à tour de rôle, demander l’ouverture puis tenter de contourner la sécurité avec leurs propres codes d’accès prioritaire, rien n’y fit. Quant à Calvin, elle refusa tout simplement de leur venir en aide. Les deux jeunes femmes étaient devant une impasse. Les corridors étaient silencieux pour le moment, signifiant que le monstre n’avait pas encore deviné où elles étaient cachées.

 

 

« Qu’est-ce qu’on va pouvoir faire ? se lamenta Céline.

— Je dois admettre que ton plan était sensé, mais tu as juste oublié un élément crucial : c’est la chambre du chef de mission ! Tu crois vraiment qu'on peut y accéder comme ça ?

— Au moins, j’essaye de faire quelque chose ! rétorqua la jeune Française.

— Ah, ça y est ! Tu me montres enfin les crocs. Moi qui pensais que tu ne réservais cela qu’à ce gros porc.

— Il n’a eu que ce qu'il mérite !

— Je suis loin d’approuver ce qu'il a fait à Naohm, concéda Bergström, mais une condamnation sans jugement n’a jamais rien donné de bon. Encore moins pour une peine de mort. Tu n’en avais tout simplement pas le droit, sentença-t-elle.

— La guerre a la fâcheuse manie de nous pousser à commettre les pires atrocités pour notre propre survie, opposa Céline. Je ne vais pas dire que j’y ai pris plaisir, mais je ne regrette pas d'être en vie et lui mort.

— Tu te rends compte que tu portes le même discours ? Devrais-je en conclure que, en suivant ton raisonnement, je doive t’expulser dans l’espace pour ma propre survie ? »

 

 

            Céline s’apprêta à argumenter d’avantage, mais elle réalisa que ce que venait de dire Bergström était l’entière vérité. En tuant de sang-froid Sepúlveda, elle ne valait pas mieux que lui. Elle n’était qu’une meurtrière. Elle avait agi suivant son instinct issu de sa carrière dans l’armée, mais la guerre ne transformait-elle pas les gens en monstruosité et traumatisait à jamais ceux qui avait le malheur d’en survivre.

 

 

« Je… Je suis désolée… J’ai agi par… Je pensais…

— Les bonnes intentions sont souvent celles qui causent le plus de dégâts, surtout quand on les applique sans discernement.

— Je suis désolée, répéta Céline. Sincèrement… Au fait, quelle est ta maladie ? ajouta-t-elle, saisie d'une idée.

— Ma maladie ?

— Quand tu étais inconsciente, le Dr Kartal nous a dit t’avoir administré ta dose de médicaments pour lutter contre la maladie. Je croyais que les malades ne pouvaient pas participer aux missions lunaires. »

 

 

            Bergström resta silencieuse quelques instants. Contrairement aux précédentes tentatives, elle ne se montra pas hostile mais plutôt lasse et navrée. D’un geste nerveux, elle se passa les mains sur son abdomen, joignant le regard au geste. Le déclic fut instantané.

 

 

« Mais… Comment… De combien…

— Je dois en être à un peu plus de cinq semaines maintenant. Comment ? Par ma propre stupidité. J’ai fêté mon départ en mission comme j’ai l’habitude de le faire dans une BBCN[12]. Comme une gourde, me suis laissée prendre au jeu par un mec et ça a fini en coucherie dans les chiottes. Je dois avouer que j’ai rarement pris autant de plaisir, mais j’aurais bien aimé me passer de la conséquence.

— Mais… Vous n’étiez pas protégés ? s’étonna Céline.

— Protégés ? Dans une BBCN ? Ma puce, il va falloir que tu sortes de ton cocon un jour ! Comme Kartal me l’a souligné, je peux m’estimer heureuse de ne pas m'être chopée une MST au passage, même si j’étais sous surveillance. C’était pour ça les médicaments : prévenir l’apparition d'une cochonnerie.

— Attends, mais le bébé ? Kartal nous a dit que tu prenais de la doxycycline. Ce n’est pas censé être contre-indiqué dans les cas de grossesse ?

— Avec tout ce que Kartal me donnait, j’étais une véritable pharmacie ambulante. C’est sans doute pour ça que le parasite n’a pas pu s’installer durablement avec moi : il y avait trop de produits qui le rejetaient ou qu’il n’arrivait à traiter. Entre tous les antibiotiques, les compléments pour pallier les effets secondaires et les solutions nutritives pour aider au développement du bébé en gravité lunaire, ça commence à faire beaucoup. Je ne suis pas la première à être enceinte sur la Lune, mais je suis sans doute la première à m’en rendre compte après le départ.

— Tu vas le garder ? » s’interrogea la jeune Française.

 

 

            Une nouvelle fois, la jeune Suédoise ne répondit pas immédiatement. Elle resta silencieuse quelques secondes, contemplant son ventre, avant de finalement croiser son regard azur avec celui cobalt de Céline. Un sourire se dessina sur son visage, accentuant la fossette à son menton et rendant ses joues plus rebondies qu’à l’accoutumé.

 

 

« Je sais que tu en pinces pour moi, Céline. Je suis sans doute stupide et inconsciente, je ne suis pas aveugle. Depuis le début tu me dévores du regard. Je dois avouer que tu n’es pas mal non plus, j’ai toujours craqué pour les brunes aux yeux clairs ; mais je ne suis pas le genre de personne avec qui tu voudrais vivre. J’attendrai le terme pour décider ce que je ferai de cet enfant, mais il vivra. Il grandira peut-être dans un orphelinat, un couple stérile voudra peut-être l’adopter, il grandira dans la rue… Ou je serai mère célibataire et il vivra une vie riche et tonitruante… Je n’en sais rien. Ça dépendra d’abord de si j’arrive à échapper à ce monstre.

— C’est ce que je voulais entendre, » confia Céline même si elle se sentait blessée par les repousses de Bergström. Mais il en valait mieux ainsi. Elle avait Barbara qu’elle devait rejoindre et avec qui fonder une famille. « Je suis désolée, mais ne le prend pas personnellement.

— Qu’est-ce que… »

 

 

            La jeune Française passa à l’acte avant que sa coéquipière n’eût formulé sa question. Se remémorant sa formation à l’École de l’Air, la militaire attrapa fermement le bras gauche de la mécanicienne, pivota sur elle-même et bloqua le membre dans une clé. Bergström gémit de douleur et de surprise, essayant de se débattre. Mais elle ne pouvait rien faire : Céline avait été parmi les meilleurs de sa promo pour le combat au corps à corps. Prenant son courage à deux mains, sachant qu’elle scellait leur destin, elle baissa d’un coup le poignet de la jeune Suédoise. Cela produisit une fracture ouverte nette à au milieu de l’avant-bras d’où sortirent les deux os. Son visage fut partiellement éclaboussé de gouttelettes de sang, tandis que Bergström cria sa souffrance en s’effondrant au sol.

 

 

« Mais tu es folle ?

— Désolée ! Calvin ? Calvin ! ordonna Céline. Ouvre le sas GH-03 ! Il s’agit d'une priorité 12-567, j’ai besoin d’accéder à cette pièce !

— Ouverture du sas GH-03, annonça la voix sans timbre de l’IA. Dois-je préparer le dôme médical pour une opération chirurgicale ?

— Si ça te chante ! Allez, Freja, viens ! »

 

 

            Bergström se releva péniblement, essayant de maintenir son bras en écharpe. Céline l’aida à passer sous le porche. La chambre d’Ozoliņš était indéniablement inspirée de sa carrière et rigueur militaire. On y trouvait un ancien uniforme rapiécé, des photos de ses différents fronts d’opérations, ainsi que des cérémonies où il était décoré. On trouvait également des souvenirs de ses précédentes missions spatiales. Tout était rangé de façon extrêmement ordonnée, en optimisant au mieux l’espace disponible.

 

            Face aux deux femmes, un autre sas à la paroi en Plexiglas donnait accès à une pièce plongée dans le noir. En s’approchant, celle-ci s’éclaira spontanément révélant une navette de sauvetage. Un simple coup d’œil suffit à déceler le problème : il n’y avait qu'une place.

 

 

« Il va falloir faire un choix.

— Il n’y a pas de choix, trancha Céline. C’est toi qui y va. Tu es blessée et tu es enceinte, tu es prioritaire à l’évacuation, c’est le protocole.

— Tu le savais, murmura Bergström.

— Disons que je m’y étais préparée. L’armée, ça sert aussi à ça. Allez, monte à bord. Calvin ? Prépare la séquence d’amorçage pour l’évacuation de la navette de secours.

— Vous n’êtes pas autorisée à donner cet ordre.

— Calvin, il s’agit d'une urgence médicale ! s’impatienta la jeune Française. Le passager est gravement blessé ! Fais décoller cette foutue navette !

— Séquence d’amorçage de décollage de la navette de secours lancée. Départ dans H-1 minute. Destination programmée, la base américaine Lunar-Horizon.

— Allez, grimpe ! poussa Céline.

— Viens, on peut tenir à deux…

— Si ça n’a été conçu pour qu’une personne, c’est qu’une seule personne peut embarquer. Et vous êtes déjà deux. Allez, attache-toi, voilà. Attention, je ferme la verrière. »

 

 

            Céline rabattit le cockpit, qui se verrouilla de lui-même. Reculant dans la chambre, elle observa les moteurs ioniques de la navette s’allumer, le sas extérieur s’ouvrir et l’astronef disparaître au milieu des étoiles. La dernière image de la jeune Française fut le baiser lancé par Bergström à son intention.

 

            Reprenant rapidement ses esprits, l’unique survivante à bord de Lunar-Temple se détourna pour se diriger vers la sortie. En ouvrant la porte, elle remarqua que la GH était toujours vide, comme si le monstre refusait d’y pénétrer. Les hurlements de la jeune Suédoise n’avaient pourtant pas pu passer inaperçus. Avançant à pas feutrés, elle tenta de repérer le raclement caractéristique annonçant l’approche de la créature. Mais tout demeurait plongé dans le silence le plus complet. Était-il mort ?

 

            À peine cette idée eut-elle effleuré son esprit que le sas de la chambre de Schovajsa s’ouvrit, laissant sortir la hideuse apparition. Sa respiration bloquée par la surprise, la jeune astronaute recula avec tout autant de précaution en direction du premier panneau de contrôle qu’elle trouva. Elle n’avait pas d’arme pour lutter contre la créature, et celle-ci semblait être adaptée à tous les environnements possibles. Mais pas son hôte. Le roboticien était déjà mort, et ne pouvait donc être tué…

 

Sauf que la substance avait besoin d'un être en bonne santé pour pouvoir agir. Signifiant que Schovajsa n’était pas encore passé à trépas, ou qu’elle réussissait à le maintenir dans une sorte de stase en attendant de trouver meilleur preneur. Contrairement à Kartal qui avait massacré sans sourcillé chacune de ses victimes, le Tchèque – ou du moins son avatar – n’avait pas essayé de les blesser. Au contraire, il les avait juste poursuivies. Il était à la recherche d'un être en bonne santé. Cependant, pourquoi le parasite avait quitté Bergström alors qu’elle allait visiblement mieux vers la fin ? Pourquoi migrer vers Kartal ? Si un cadavre était suffisant pour être utiliser comme matrice, pourquoi une femme enceinte ne le serait pas ?

 

Il était évident que la substance avait la capacité de se diviser, rien d’autre ne pouvait expliquer le fait qu’elle ait pu prendre le contrôle de Schovajsa tout en gardant celui de Kartal dans le hangar. Rien ne l’empêchait donc d’avoir la mécanicienne sous son joug tout du long. Breckenridge avait souligné le fait que Bergström ne les avait pas attaqués la première fois comme preuve qu’elle n’était pas infectée. Puis, la Suédoise avait elle-même avoué être enceinte de plusieurs semaines et être une véritable pharmacie ambulante, expliquant pourquoi la créature n’était pas restée plus longtemps : incapable d’être en symbiose avec un hôte dont la chimie était trop aléatoire et dont le système immunitaire était optimisé artificiellement à repousser toute intrusion.

 

Était-ce la vérité ? Ou bien est-ce que cela avait fait partie d’une stratégie parallèle de la créature pour protéger au moins un de ses réplicas ? Il était trop tard pour en discuter, ou revenir en arrière. Céline devait s’en remettre à un geste de foi et croire que son coup de cœur ne lui avait rien caché et avait dit la vérité. Peut-être que la créature cherchait un nouvel hôte, et utilisait le Tchèque comme intermédiaire provisoire, en utilisant son cadavre comme support primaire. Que ce soit parce qu’il était encore partiellement en vie, ou bien qu’il soit dans un état de stase maintenu par le monstre, l’hôte pouvait donc être tué. Elle devait se focaliser dessus.

 

Céline se tourna vers le panneau de contrôle et accéder aux commandes des systèmes de survie de la station. Le raclement se faisait de plus en plus proche. Sans hésiter, elle désactiva tous les systèmes, dont ceux régulant le recyclage de l’atmosphère et le maintien de la température. Le couloir fut plongé instantanément dans le noir, avant que les alarmes d’alerte prennent le relais. Toujours en reculant, alors que le monstre se rapprochait de plus en plus, la jeune Française ouvrit la première porte qu’elle croisa, puis la referma.

 

La pièce s’avéra être sa propre chambre. Elle était exactement dans le même état que lorsque le colonel l’avait appelée pour la première réunion. Cela lui paraissait désormais si loin, comme si ça faisait partie d'une vie antérieure, d'un vieux rêve profondément enfoui et dont il ne subsistait que quelques bribes. Elle ouvrit son placard et s’y cacha, et attendit. Elle ignorait quand l’équipe de sauvetage était supposée arriver désormais. Peut-être même que Bergström avait déjà rejoint les Américains et qu'ils lançaient une opération d’urgence qui arriverait plus tôt. Céline ne savait pas non plus combien de temps elle pourrait survivre avant de mourir de froid ou par manque d’oxygène. Elle était livrée à elle-même.

 

Elle tenta de se concentrer sur tous les bruits en provenance de Lunar-Temple, guettant le moindre signe du monstre. Son corps commençait à être parcouru de tremblements pour lutter contre la baisse de température, et elle ne sentait déjà presque plus ses extrémités. Un nuage de buée se formait à chaque respiration, qui se faisait de plus en plus faible. Mais toujours ce grand silence. Le sas face à elle, qu’elle voyait à travers les barreaux de l’armoire, demeurait lui aussi résolument fermé.

 

Soudain, alors que la jeune Française se laissait gagner peu à peu par la somnolence, un brouhaha incroyable agita la station, qui fut littéralement secouée sur ses fondations. Comme si une force incroyable tentait de la renverser. Des hurlements indistincts se mêlèrent aux bruits de tôle froissée et de dépressurisation brutale. On aurait dit qu’une véritable guerre s’était déclarée dans les couloirs. Quelque chose dans les entrailles de Céline titillait sa curiosité et la poussait à aller voir d’elle-même ce qui se passait, mais son corps était trop faible pour bouger.

 

C’est alors que le bruit d'un raclement provint de l’autre côté de la porte. Le panneau métallique s’ouvrit brutalement. Céline y porta son regard, désespérée. Mais elle ne vit rien.

 

Pas même toi.

 

Juste une vive lumière éblouissante.

End Notes:

Tadaa !

J'espère que cette histoire vous a plu et que vous avez été au moins un peu terrifiés. Merci à tous ceux qui sont allés jusqu'au bout de cette nouvelle. N'hésitez pas à laisser un commentaire, à poser des questions ou simplement donner un avis tout simple.

 

Je vous dis à bientôt pour de nouvelles aventures !

 

Notes de chapitre :

 

 

[1] Airborne Warning and Control System, système de détection monté sur un avion.

[2] Véhicule à Haute Vélocité Spatiale.

[3] Central Artificial Light Vector INtelligence : Intelligence centrale artificielle à vecteur de lumière, nom de l’intelligence artificielle responsable du fonctionnement de Lunar Temple.

[4] International Keyboard Layout : les lettres sont disposées suivant la norme anglophone QWERTY, mais des touches supplémentaires permettent d’insérer toutes les formes d’accents utilisés en Europe, associés avec la lettre au choix, que ce soit en minuscule ou majuscule. Par exemple, si vous souhaitez former la lettre é, il vous suffit de sélectionner l’accent aiguë puis la lettre e sur votre clavier.

[5] Cellule de transport médical, permettant le transfert de patients sans qu'ils ne soient en contact avec le milieu extérieur. Un écran de contrôle permet d’avoir un visuel permanent sur le constante vitale et le plafonnier permet d’obtenir un rapide scan du corps de l’individu.

[6] Il s’agit de l'équivalent de l’orbite géostationnaire pour les corps en orbite autour de la Lune.

[7] Positive pressure personnel suit : Combinaison intégrale, hautement spécialisée et entièrement isolée de l’extérieur, utilisée dans les risques d’exposition élevés à des agents dangereux.

[8] Un acide aminé protéinogène est un acide aminé qui compose les protéines que l’on trouve dans le monde vivant, il en existe vingt-deux. Sur Terre, ces acides aminés ont une configuration absolue lévogyre (« qui tourne à gauche »), qui est l’exact opposée d’une configuration dextrogyre (« qui tourne à droite ») ; on parle d’énantiomère. Chaque configuration ayant des propriétés chimiques et interaction bien spécifiques dans les systèmes biologiques, ceux-ci ont eux-mêmes une tendance à favoriser un énantiomère.

[9] Cela correspond à une frange à cheval entre le violet et les ultraviolets proches (UV-A).

[10] En science et en médecine, une méthode dite « non-invasive » est une méthode permettant d’analyser un échantillon sans en altérer le contenu. Une IRM est un exemple d’examen non-invasif car il ne nécessite pas d’ouvrir le corps du patient.

[11] Vacuum And Deadly Exterminator Ray : Arme de destruction massive conçue au milieu des années 2020 dans le but de détruire tout objet spatial à l’aide d'un laser à très haute énergie. Son efficacité permet de vaporiser tout corps d'une taille inférieure à 5 kilomètres de diamètre.

[12] Bar, Boîte et Club de Nuit : organisations clandestines disséminées dans les principales villes du monde. Elles proposent à leurs clients la consommation de substances illicites et sont ouvertes à toutes les tendances et orientations sexuelles sans restriction. Fondées à la fin des années 2010 en protestation devant plusieurs lois restrictives sur les produits stupéfiants et alcoolisés.

 

 

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