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Notes :

J'ai écrit ce texte suite aux thèmes suivants : Neurone, Foule, Étincelle, Feindre et j'avais seulement une heure par thème. Ces quelques 3000 mots ont donc été écrits en quatre heures.

Un grand merci à Catie et TNC pour leurs corrections et avis.

Que faisiez-vous le 21 juillet 1969 ?
Rédaction libre, temps imparti : 4 heures.

April soupire en relisant pour la énième fois le sujet, un grand sourire aux lèvres. Il doit y avoir erreur, semble-t-elle penser, jamais un sujet si simple n’est tombé pendant les examens blancs de l’année.
Elle repousse une mèche de cheveux sur le côté et pioche un stylo dans sa trousse. Elle enlève le bouchon qu’elle porte à sa bouche, décroise ses jambes et se penche un peu plus sur son bureau.
Trop facile.

La jeune fille de seize ans commence à gratter la feuille aussi mécaniquement qu’un robot, sans même remarquer un seul instant que ses camarades, eux, sont en train de vivre la pire épreuve de leurs vies. Certains se frottent la tête, d’autres ont carrément les larmes aux yeux.
April, elle, jubile. Elle imagine parfaitement le décor, les bruits des vieilles voitures qui changent de vitesse devant chez elle et la musique qui passe à la radio. Puis son sourire s’éteint aussi subitement qu’il est apparu. Ce sujet est une chance pour elle, peut-être même la seule qu’elle aura de toute sa vie de dire ce qu’elle sait. Une chance douloureuse. Ce sujet, elle le connait par coeur et elle ne va même pas avoir besoin de broder ou d’inventer quelque chose pour sa rédaction, puisqu’elle a réellement vécu cette journée, quarante-six ans auparavant.

Une soudaine idée lui vient en tête. Avec cette rédaction, peut-être croira-t-on enfin ses dires et arrêtera-t-on de la prendre pour la fille un peu bizarre du lycée qui s’invente des histoires. On cessera de dire d’elle qu’il lui manque une case ou qu’elle est complètement mythomane.
April souffle un grand coup, raye les lignes déjà écrites sur son brouillon et se concentre pour trouver ses mots.
Après avoir observé un instant le surveillant, elle pose à nouveau les yeux sur sa copie et se lance :

Je me souviens parfaitement du vingt-et-un juillet mille neuf cent soixante-neuf. Pas parce qu’on a posé pour la première fois les pieds sur la lune, mais parce que ce soir-là, je suis morte.
J’étais une jeune femme de trente-sept ans, mariée à un garagiste un peu trop violent et maman d’un petit garçon de sept ans.
Nous habitions une petite maison aux alentours de San Francisco et je l’entretenais du mieux que je pouvais, mais Marco, mon mari, était loin de trouver mon travail suffisant. J’avais ce petit côté baba-cool et, alors que je m’occupais de Tony, notre fils, je regardais d’un oeil distrait la télé et cet événement marquant dont tout le monde parle encore maintenant.
Ne croyez pas que mon imagination me joue des tours et j’ignore encore pourquoi je me souviens de tout cela, mais je vous promets que c’est la vérité. Je suis morte ce soir-là, sans même avoir pu embrasser mon fils, battue par le mari que j’aimais tant et mon corps n’a jamais été retrouvé.

Les larmes montent aux yeux de la jeune fille et sous la table, ses jambes se mettent à trembler. Elle lève la tête, regarde l’heure. Elle a encore beaucoup de temps devant elle. Le surveillant triture le coin d’un magazine qu’il lit distraitement, et observe parfois les vingt-deux élèves de cette classe littéraire. Elle se replonge dans son récit. Si elle arrête maintenant, elle n’aura jamais la force de continuer et elle le sait, au fond d’elle. Si elle veut se sortir de ce mal-être qui l’habite depuis qu’elle est enfant, c’est la seule solution.

Ce matin-là, j’ai réveillé notre petit Tony puis je lui ai servi son petit déjeuner. Pendant que je faisais la vaisselle, il s’est installé devant la télé pour regarder un épisode de Tom et Jerry avant de commencer à râler. A la télévision, son programme avait été remplacé par des éditions spéciales. Un homme avait marché sur la lune ! Je n’avais pas suivi les informations les jours qui avaient précédé ce 21 juillet, car mon époux m’avait coupée du monde et enfermée dans la remise à cause d’un repas que j’avais fait brûler. Coupée de tout contact avec le monde extérieur en plein été pendant soixante-douze heures, vous rendez-vous compte ? Privée de bercer mon enfant, à qui il avait raconté que j’étais partie je ne sais où !!! Et pourtant, ce matin du 21 juillet, Marco était venu ouvrir la remise très tôt, alors que la lune était encore bien haute dans le ciel. Il m’avait demandé de sortir et de rejoindre notre chambre. Il était doux comme à chaque fois qu’il se rendait compte du malheur qu’il me faisait vivre, et m’avait une fois de plus promis qu’il ne me ferait plus de mal. Il s’était contenté de me dire de me reposer, que nous sortirions le soir-même pour fêter quelque chose que je n’avais pas compris.
Là, en regardant les images en noir et blanc, je faisais enfin le lien entre la fête prévue et la libération de ma prison.
J’ai passé la journée à attendre son retour en faisant les tâches quotidiennes qui m’incombaient. Lessives, repassage, courses, cuisine, ménage…
Ma belle-mère est arrivée à seize heures, m’avertissant qu’elle garderait Tony pour la nuit et me conseillant de me faire belle. Je craignais ma belle-mère, je détestais cette femme affable qui savait pertinemment l’enfer dans lequel je vivais. Elle en jouait, faisait même parfois pression sur son fils pour qu’il ait la main plus lourde. A son intonation, j’ai tout de suite compris que je n’avais pas d’autres choix que de faire ce qu’elle me disait. J’ai préparé les affaires de Tony en vitesse et lui ai donné sa valise. Ma belle-mère l’a tiré vers elle et l’a emmené sans que je n’aie le temps de l’embrasser.

Je n’ai jamais dit au revoir à mon enfant, et il ne m’a jamais revue.

Je me suis pressée à la salle de bain et me suis faite belle pour ce mari que j’aimais d’un amour inconditionnel et qui ne savait pas me le rendre. J’ai épilé mes sourcils et rasé mes aisselles et mes jambes. J’ai tressé mes longs cheveux blonds dans lesquels j’ai passé une couronne de fleurs, revêtu une longue robe ample blanche et mis un peu de rose sur mes lèvres.
Marco est arrivé deux heures plus tard, tout sourire. Le genre de sourire qui parait trop sincère pour l’être vraiment. Il a troqué son bleu de travail contre un jean et une chemise verte et nous sommes partis en direction du pub.
Les lieux étaient bondés, les gens se racontant les uns-les autres l’événement du siècle. Les femmes riaient entre elles et les hommes vidaient leurs pintes en s’esclaffant sur les technologies qui avançaient bien vite.
Je me suis amusée, ce soir-là. J’ai retrouvé mon amie Martha, qui avait compris depuis longtemps les coups et les humiliations dont j’étais victime. Nous avons parlé un bon moment, sans voir passer l’heure. Marco apparaissait, de temps en temps et m’embrassait en public aussi fougueusement que les gifles qu’il me mettait à la maison. Des amies me rappelaient la chance que j’avais d’avoir épousé ce bel immigré italien, plutôt bel homme il est vrai, et j’acquiesçais d’un signe de tête, incapable de lancer un S.O.S.
Oui, pour une fois tout se passait bien, jusqu’à ce que Marco vienne me demander une cigarette, et que je me rende compte que j’avais oublié son paquet neuf sur la table de la cuisine.
Il a d’abord fait comme si de rien était. A accepté une cigarette que Martha lui offrait et a fait demi-tour. Certainement ne voulait-il pas faire un scandale dans un pub bondé, Marco avait sa réputation d’homme parfait à tenir. Mais, vingt minutes plus tard, il est revenu et m’a annoncé qu’on partait, d’un ton tout sauf amical. J’ai souhaité une bonne soirée à Martha, lui promettant de l’appeler dans la semaine, et, agrippée à la main de Marco, je l’ai suivi en dehors de la foule, me doutant de ce qui m’attendait en rentrant à la maison.

C’est au moment où le regard d’April croise celui, inquiet, du surveillant, que l’étudiante se rend compte qu’elle est en pleurs. Autour d’elle, quelques élèves la fixent, eux aussi. D’un revers de main, elle essuie ses yeux et ses joues puis fait signe au surveillant que tout va bien. Enfin, en apparence. Ce dernier fait un mouvement de tête, gratte ses mèches blanches, ajuste ses lunettes et se remet à la lecture de son magazine. April, quant à elle, se replonge dans sa copie.

Je l’ai suivi dans le pick-up sans un mot, me préparant mentalement aux coups et aux insultes à venir. J’ai pensé à Tony, pour une fois heureuse de le savoir chez sa grand-mère, d’où il ne pourrait pas entendre le bruit des objets en tout genre balancés sur ma peau et encore moins mes cris. En sortant du parking, Marco n’a pas tourné à droite, mais à gauche. Il s’est muré dans un silence de plomb avant de s’engouffrer, quelques kilomètres plus loin, dans un chemin de terre menant à un bois en bordure d’un étang. J’étais terrorisée, Marco avait bu énormément et je ne l’avais jamais vu aussi froid. J’ai essayé de sortir à chaque ralentissement de la voiture, pour m’enfuir je ne sais où, mais il me retenait à chaque fois d’une main de fer, en m’agrippant par ma robe ou en me tirant les cheveux.
En approchant du bois, il a commencé à me rabaisser, à m’insulter. Sa voix avait quelque chose de fou et de démoniaque à la fois.
Il m’a demandé de me mettre à sa place, d’imaginer comme ce devait être dur de vivre avec une bonne-à-rien comme moi. Il a remis l’histoire du paquet de cigarette oublié sur la table, se lamentant d’avoir épousé la pire conne de tout San Francisco. Il était ivre, roulait droit par je ne sais quel miracle et devenait de plus en plus violent dans ses mots. Je l’ai supplié de me laisser partir, mais plus je l’implorais, plus il rageait.
Nous avons fini par arriver quelque part dans ce bois que je ne connaissais que très peu et Marco est descendu de la voiture, m’ordonnant de ne pas bouger. Il faisait nuit et chaud, on voyait voler des insectes dans la lumière des phares. J’ai essayé de me concentrer sur ces bestioles pour calmer mes peurs. J’ai entendu du bruit à l’arrière. Marco sortait quelque chose de la caisse de la voiture. Il a ouvert ma portière, a tiré sur le côté de ma robe pour me forcer à descendre plus vite. Il tenait à peine debout, tant la rage entremêlée d’alcool semblaient avoir eût raison de lui. Je me suis affalée sur la terre sèche et de là je l’ai vue.

La haine dans ses yeux.

Il semblait immense, depuis le sol. C’est en voyant la pelle dans ses mains que j’ai compris que j’allais mourir.
Marco a jeté l’outil à terre, manquant de peu mon visage et m’a ordonné de me lever et de creuser. J’ai obéi en l’implorant de retrouver la raison, de penser à notre fils.
Rien n’y a fait. J’ai creusé ma tombe à la lumière des phares, sous les yeux de l’homme que j’avais épousé pour le meilleur et pour le pire, le père de mon enfant, mon assassin. Je ne pouvais pas fuir, il connaissait ce bois par coeur pour y avoir accompagné des amis. Je n’y étais venu que deux fois. Et j’étais morte de peur, incapable de faire autre chose que ce qu’il me demandait.
Il m’insultait, me frappait si mon labeur n’avançait pas assez vite…
Et puis la taille a semblé lui convaincre. Il m’a pris la pelle des mains avec un sourire pervers que je ne lui avais jamais vu. Il m’a expliqué qu’on ne me retrouverait pas, qu’il raconterait à tout le monde que j’étais partie pendant la nuit refaire ma vie, l’abandonnant lui et Tony. Qu’il avait prévu de mettre le feu à la forêt… il était fou à lier.
J’ai senti la pelle me heurter, et mon corps frapper violemment le sol. J’ai entendu des bruits de fond, lui qui déversait de l’essence contre les troncs d’arbres alentour puis des allumettes qui craquaient. J’ai vu quelques étincelles, ou était-ce peut-être la vie qui me quittait petit à petit… Je suis certaine qu’il me pensait déjà morte. Je l’ai senti me trainer jusqu’à ma tombe puis se hâter de reverser sur moi la terre.

La suite… je ne pensais pas la découvrir un jour.

L’incendie a ravagé une bonne partie de la forêt, cette nuit-là, et personne n’a jamais retrouvé mon corps. J’ignore même si quelqu’un sait la vérité concernant mon sort funeste.
Vous ne me croyez pas, pas vrai ? Vous pensez que je mens, que j’invente ? C’est pourtant ce que je faisais, ce 21 juillet 1969, dans la région de San Francisco.
Je vais très certainement passer en hors sujet et je n’aurais pas mon examen, mais je dois terminer. Je n’ai jamais menti. Ni à mes parents qui pensaient que j’avais une imagination un peu trop débordante lorsque, âgée de cinq ans à peine, je les réveillais en pleurs, dans la nuit, après avoir assisté à la mort de celle que j’étais dans ma vie antérieure pour la vingtième fois, ni aux nombreux psychiatres qu’ils m’ont emmené voir pendant toute mon enfance et encore maintenant. Je n’ai jamais feint le fait d’être une jeune fille à part, qui arrive à ressentir ce que d’autres refusent de croire.
J’ai la chance d’être née à la fin des années 1990, et d’avoir grandi avec des technologies comme Internet. Je croyais être seule dans mon cas, isolée avec mon pouvoir bizarre de me rappeler jusqu’aux noms de celui qui avait été mon mari, et de celui de mon fils. Un jour, commençant à me croire folle, j’ai fait une recherche sur Google sur les souvenirs des vies antérieures. Je suis tombée sur des témoignages d’enfants comme moi, se souvenant avec précision de détails datant d’autres vies. Pour me prouver à moi-même que j’avais raison, j’ai essayé de rassembler tous mes souvenirs : les prénoms de Marco et de Tony, le fait que mon mari était gérant d’un garage auto, mais ce n’était pas assez précis. Je ne me souvenais pas de mon propre prénom, ni de notre nom de famille ou de la ville exacte où nous habitions.
Et puis j’ai eu l’idée de chercher d’éventuels articles traitant de l’incendie.

Jackpot.

Des pages d’archives relataient ce feu de forêt. J’ai eu une note d’espoir en lisant que le feu avait fait une victime. Je pensais lire que mon corps avait été retrouvé. J’ai appris ce soir-là que Marco Rivoli, garagiste de quarante-et-un ans était mort, pris à son propre piège dans sa voiture. Et ma dépouille ? Rien. « L’épouse de Rivoli, Anna, a été déclarée comme disparue, recherchée pendant vingt ans avant que l’affaire soit classée. » La police a soupçonné que j’ai disparu, moi aussi, dans l’incendie et qu’il a été d’une telle force qu’on n’a rien retrouvé de mon cadavre. Je comprends mieux cette sensation de mal-être constant avec lequel je vis depuis ma naissance. Je m’appelais donc Anna…
Je me doute avoir raté cet examen, mais je sortirai de cette salle l’esprit plus léger d’avoir au moins pu raconter mon histoire sur papier. J’ai répondu à la question de départ avec mon coeur et, contrairement à tous mes camarades, mes souvenirs, pas très joyeux, je vous l’accorde. J’aurais pu inventer n’importe quoi, mais je viens de déclarer toute la vérité pour une seule et simple raison, que vous ne comprendrez jamais.

Le 21 juillet 1969, je suis morte sous les coups de mon mari dans l’indifférence générale.

April souffle un grand coup et regarde l’heure. Il reste soixante minutes avant la fin de l’épreuve. Elle prend une feuille vierge et recopie son brouillon avec soin. Le surveillant a terminé de lire son magazine et jette des coups d’oeil attentifs aux étudiants. Il a une petite cinquantaine d’années et semble s’ennuyer à mourir dans cette salle de classe. April pose le point final à sa rédaction et ferme sa trousse, qu’elle range dans son sac. Enfin, la cloche sonne annonçant la fin de l’examen. La jeune fille attend que les élèves sortent puis elle se lève et s’approche du bureau du surveillant, sur lequel elle pose sa copie. Il lui sourit et elle profite de l’instant pour vérifier le nom inscrit sur son badge.
Encore un coup du destin.
Elle sent une vague d’émotion traverser tout son être.

- Dur sujet, n’est-ce pas ? demande-t-il d’une voix qui se veut rassurante.
- Pas plus que cette journée du 21 juillet 1969… répond-elle, guettant une réaction qui ne se fait pas attendre.
Le surveillant est pris d’un air triste et donne l’impression de repartir immédiatement dans ses souvenirs.
- Oui, c’était une journée forte en émotions… j’étais enfant mais je m’en souviens très bien, ils avaient annulé tous les dessins animés pour parler de la lune.
April lui tend ses feuilles de brouillon avec hésitation.
- Vous croyez au surnaturel ? demande-t-elle.

Elle est bizarre, cette gamine, il pense. Avec ses mèches noires corbeau dans ses cheveux roux et son air bien trop adulte.
Il accepte de prendre les feuilles et la remercie pour ce cadeau un peu bizarre. Elle lui sourit avec bienveillance et s’approche de la sortie. Il va commencer sa lecture lorsqu’elle l’interpelle, sur le pas de la porte.

- Excusez-moi… Tony, c’est ça ? feint-elle d’hésiter.
L’homme acquiesce alors qu’un vrai sourire nait sur les lèvres de la jeune fille.
- Ravie de vous avoir revu.
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