Sous de tristes et mortes lumières by SovStrochnis
Summary: Deux jours que le soleil ne s'est pas levé, et, comme tout le monde, elle a essayé de faire comme si de rien n'était, mais bon, quelque chose a explosé en elle, alors elle s'est mise à marcher, vers pas grand-chose en vérité, un souvenir, une bêtise, une envie folle et irraisonnée.
Categories: Fantastique Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 1 Completed: Oui Word count: 5372 Read: 145 Published: 10/05/2017 Updated: 14/05/2017
Story Notes:
Juste une courte nouvelle qui ne raconte pas grand-chose sinon une situation étrange dans un monde étrange. En espérant que ça vous intéressera. Bonne lecture !

1. Chapitre 1 by SovStrochnis

Chapitre 1 by SovStrochnis

Telles des machines artificielles, sur cette Terre, nous errons.
Telles des machines obsolètes, sous de tristes et mortes lumières, nous périront.

Les phrases n’étaient pas taguées de manière très visible, mais étant celles qui avaient été inscrites le plus récemment, elles ressortaient sur le mur grisâtre de l’immeuble désaffecté. Désaffecté, c’était la déduction logique que l’on pouvait tirer de l’image, même si elle savait bien que c’était faux. Des gens, des êtres humains, tout comme elle, vivaient là-dedans. Dans ce bâtiment aux fenêtres brisées, à la porte branlante, aux lézardes qui se faufilaient un peu partout. Le genre d’immeuble qu’elle avait pu voir dans certains vieux films. Jamais elle n'avait pensé que c’était vrai, que ça existait. Et le tout était en parfaite harmonie avec le paysage aux alentours. Des rues à l’asphalte ébréché de toute part, avec des plots orange annonçant des travaux qui semblaient n’avoir jamais commencé et ne jamais devoir se terminer, de vieilles voitures dont elle ne connaissait même pas la marque, qui dégageaient une odeur tellement désagréable. A quelques endroits, comme semées au hasard dans et par le chaos, des petites boutiques aux vitrines sales et mal éclairées. Il aurait fallu coller son visage, presser son nez contre le verre poussiéreux pour voir l’intérieur. Et aux carrefours, de grandes enseignes dont les noms s’inscrivaient dans la nuit et la lumière blafarde des lampadaires, au moyen de grands néons tordus, rendant l’atmosphère plus oppressante, presque inquiétante. Des articles en vrac étaient empilés au-devant comme échoués, ramenés par une mer capricieuse qui refusait ces déchets et les ramenait à leurs créateurs.

**

Cela faisait deux jours maintenant.

Il y a deux jours, elle s'était réveillée, un peu tard, trop tard. D'abord, elle avait pesté contre le système de réveil naturel qui n'avait pas marché. Ça faisait deux semaines que le technicien était venu le mettre à jour, et voilà que, déjà, ses volets ne s'entrouvraient plus quand il fallait pour laisser passer les premiers rais de lumière, et ainsi la réveiller en douceur.

Puis elle avait pesté en pensant à la montagne de boulot qu'elle avait à finir. A son projet personnel qui n'avançait pas, à la Compagnie qui voulait qu'elle repense le produit qu'elle leur avait proposé parce qu'ils avaient changé d'idée. Ils voulaient plus grand, plus large, plus vaste. Ce n'est qu'après ça qu'elle se rendit compte, que les volets étaient bien entrouverts, ils étaient même maintenant aux trois quarts ouverts, et que c'était l'absence du soleil qui l'avait empêchée de se réveiller. Alors, d'abord, elle ne comprit pas, elle douta d'elle même. Elle regarda à nouveau l'heure projetée au mur. Elle palpa les draps, respira l'air filtré et recyclé de la pièce, pour se convaincre qu'elle ne rêvait pas. Elle se mit à réfléchir, comme si elle avait pu oublier quelque chose, une information. Elle se demanda, un peu bêtement avec le recul, était-ce prévu?

Ce n'est qu'après qu'elle comprit l'incompréhensible, pourtant si simple, le jour ne s'était juste pas levé. Elle sentit une boule, une boule renfermant une bouffée de panique, se former en elle, juste à la jonction entre son oesophage et son estomac. Elle devait se calmer. Elle descendit, ses pieds nus au contact du sol chaud et confortable, grâce à cette toute nouvelle matière, cet étrange carrelage aux douces irrégularités et alluma la télévision, en restant debout devant le large canapé brun. Elle zappa de chaînes en chaînes. Partout, des flashs spéciaux. Des présentateurs bien habillés, bien coiffés, aux dents blanchies et bien alignées, qui parlaient pour ne rien dire. « ...Les spécialistes ne peuvent dire en ce moment... », « ...Ici c'est l'incompréhension totale... », « ...demandent de garder son calme... », « ...probablement une réponse très bientôt... ». La boule avait finit de se former, elle pouvait la sentir, pas avec ses doigts, pas en palpant, mais avec chacune des cellules de son corps.

Le téléphone sonna. C'était son mari, en voyage d'affaires depuis deux jours et pour une semaine encore. Il paraissait détendu et elle fit de son mieux pour le paraître aussi, pour qu'il ne put se rendre compte de sa voix, un petit peu plus aiguë que d'habitude, ou de ses jambes qui ne cessaient de trembler. Son discours était simple et rassurant, il rejoignait celui des différentes autorités. Sans autre information, il fallait juste garder son calme, faire comme si de rien n'était. Après tout, l'absence du soleil ne nous empêchait pas de vivre quelque temps, jusqu'à ce qu'on trouve d'où venait le problème, ce qui ne saurait tarder puisque les plus brillants scientifiques étaient déjà sur le pied de guerre. Il fallait juste un peu de patience, rien de dramatique n'était forcé de se produire.

Et en effet, après avoir raccroché, après avoir ouvert sa porte et être sortie, elle avait vu la claire et apaisante lumière des lampadaires. Elle avait entendu le léger bruit des voitures roulant au pas. Son voisin l'avait salué, sacoche à la main, prêt à partir travailler. A ses pieds reposait même le journal du matin. Pas grand-chose n'avait changé. En ville, où elle se rendit un peu plus tard, les magasins étaient ouverts, les vitrines éclairées, les vendeurs à leur poste, les clients patientaient aux caisses. Non, rien n'avait changé pour sûr. C'est juste qu'elle avait cette boule, et qu'elle devait régulièrement déglutir pour qu'elle reste là où elle était coincée.

**

Elle pressa le pas. Aucun bus n’allait de chez elle, de son quartier sans lézarde, aux lampadaires à la lumière claire et apaisante, jusqu’ici, ni aucun train, tram, métro, ou quoi que ce soit. Impossible de prendre sa voiture, elle aurait été remarquée tout de suite. Un taxi aurait peut-être accepté de l’amener en augmentant un peu le prix de la course, mais elle n’avait pas envie qu’une personne puisse aller raconter à un de ses voisins l’histoire de cette dame qui avait payé deux fois le prix, tout ça pour aller en plein quartier Ouest. Elle avait donc pris le métro jusqu’au dernier arrêt et avait marché depuis. Une fois dans le quartier elle avait bien vu ce qui ressemblait à des bus, à des containers rouillés sur roues, mais il lui avait semblé plus sûr de marcher.

Pourtant elle voyait bien qu’elle dénotait ici. Elle aurait dû aller acheter des vêtements. Elle s’était dit que le vieux manteau de son père, celui qu’il utilisait pour aller pêcher, ferait l’affaire, pourrait la faire passer inaperçu, mais non. Malgré l’usure, le gris délavé, on voyait bien qu’il n’avait rien à faire ici. Elle le voyait et certainement tous les gens autour le remarquaient. Mais où acheter des vêtements pour passer inaperçu ici ? Et puis était-ce vraiment une question de vêtements, ou était-ce elle, sa démarche, sa façon d’être, quoique cela puisse signifier, qui dénotait ici. Elle fouilla dans sa poche et en défroissa une boule de papier usé à force d’être manipulé inutilement toutes les deux minutes. Le 157. Encore quelques mètres et elle y serait, il n’était rien arrivé jusque-là, il n’arriverait rien dans ces quelques mètres restant.

**

Le matin du deuxième jour, ce matin qui n'en était pas un, puisque l'obscurité de la nuit régnait toujours, que le soleil était encore absent, la bouffée de panique qu'elle retenait dans une boule, remonta le long de son oesophage, et explosa. Une explosion délicate, dans son pharynx, un gaz se répandant dans sa bouche, ses narines, ses sinus, ses nerfs optiques, son cerveau, posant un filtre crasseux devant ses yeux et un goût d'usé sur sa langue. Elle sut alors que ce n'était pas de la panique comme elle le redoutait, mais autre chose, une chose inconnue qui la faisait trembler, qui disséminait de longs frissons en continue le long de ses membres.

Quelque chose dépassant la logique et la raison, la poussa à fouiller dans le tiroir de sa table de chevet, à y écarter les vieux bijoux, photos et papiers qui s'y entassaient pour trouver un carnet à la couverture cartonnée et cornée, de couleur rouge. Un objet étrange d'un temps ancien. Maintenant qu'elle le tenait dans ses mains moites, elle le regardait intensément, comme si elle hésitait, comme si elle ne savait plus quoi faire avec, ou comme si il était chargé d'une énergie, d'une force par laquelle elle acceptait de se laisser dominer. Néanmoins, elle franchit le pas, resta encore quelques secondes devant la première page. Adresses utiles y était noté en lettres capitales, à l'encre bleu, d'une écriture propre et soignée, signe d'une technique appartenant au passé, que la majorité des gens avaient préférée oublier ou prétendre inutile et fastidieuse.

Son arrière-grand-mère lui avait donné ce carnet, une dizaine d'années auparavant, pour ses 20 ans. Elle l'avait à peine regardé, puis l'avait posé dans un coin, au milieu de livres qu'elles ne reliraient jamais. Mais grand-ma, comme elle aimait être appelée, était morte six mois plus tard. Alors elle avait repris le carnet au milieu de la pile de livres usés et poussiéreux. Elle s'était arrêtée sur sa couverture, sur le carton et les traces blanches de pliures, sur les anneaux métalliques qui reliaient les pages entre elles, sur le rouge toujours vif. Puis avant même de l'ouvrir, elle avait pleuré, pleuré sur les moments passés avec grand-ma, sur les moments du passé qu'elle avait oubliés, et ceux qu'elle n'avait pus connaître.

**

Un escalier descendant vers une porte en ferraille, voilà ce qu’était le 157, le tout coincé entre une laverie et un bar. L’un promettant les dernières machines sur le marché (mensonge éhonté, presque fièrement exposé, puisque l’on pouvait très nettement apercevoir les épaves bruyantes derrière la vitre) et des produits nettoyants à bas prix. L’autre se vantait de vendre une des marques de bière les plus savoureuses, et qui, de plus, réduisait le risque de cancer de 20% si on en buvait un litre par semaine. Et derrière les vitrines, des gens. Des gens qui lui ressemblaient tant et pourtant qui lui étaient si éloignés. Ils avaient l’air fatigué. Pas fatigués d’une longue journée de travail dans une usine, pas fatigués d’avoir à courir après un bus qui passait toutes les deux heures, pas fatigués de ne pouvoir dormir à cause des camions et engins de travaux qui passaient dans les rues toutes les nuits pour éviter le centre, non juste fatigués de vivre, d’être. Cette femme qui regardait son linge tourné, et cette autre qui buvait un verre de vin en fumant une cigarette faisaient au fond la même chose. Elles tentaient par tous les moyens d’occuper leur fatigue.

**

Les larmes aux yeux, éclairée par la faible lumière de son chevet, il y a une dizaine d'années, six mois après son anniversaire, elle avait dévoré le carnet.
Elle s'était imaginée la vie qu'avait pu avoir son arrière-grand-mère. Adresses utiles étaient une compilation de lieux méconnus, illégaux pour la plupart, une compilation dont elle n'aurait jamais cru que Grand-Ma pu avoir besoin. Elle se rendit compte, qu'en réalité elle ne connaissait pas grand-chose d'elle, qu'elle lui avait toujours imaginé une vie banale, faute de s'y intéresser réellement.

Elle savait qu'elle s'était mariée avec son arrière-grand-père, son fortuné arrière-grand-père, à l'âge de 27 ans, avait eu des enfants devenus de fait fortunés et qui s'étaient à leur tour mariés. Avec d'autres personnes fortunées. Puis une génération était encore passée, comme un vent calme dans une forêt. Rien d'inhabituel, quelques soubresauts, bien sûr, mais même si des feuilles avaient vibrées, peut-être même s'étaient détachées, rien qui ne puisse abattre un arbre, rien de dramatique ne s'était produit. Et enfin elle était arrivée, avec ses frères, et ses cousines et cousins. C'est dans ce schéma ennuyant de tranquille famille aisée qu'elle avait placée Grand-Ma. Alors, pourquoi prendre la peine de tracer ces caractères d'une main sûre, dans un petit carnet à spirale dans cette vie ?


54 Grande avenue / Médecin / si grossesse non désirée (discrétion assurée)
102 Boulevard des Ames / spécialiste / si quelqu’un sait quelque chose de gênant (ne pas hésiter à négocier le prix)
91 rue du Temps / banquier / si argent qui doit rester secret (venir de la part de M.A. Rodswick)

Il y en avait bien une cinquantaine comme ça. Certaines pour acheter des médicaments déclarés illégaux, d’autres pour se désintoxiquer de certains de ses médicaments illégaux, pour cacher leur trace dans le sang, ou dans l’urine. Là un psychologue qui ne transmettait aucun rapport, dont les séances restaient complètement secrètes, là un employé administratif au cas où il faille changer de nom et même l’adresse d’un jardinier, le mot étant entouré de larges guillemets, et suivi de la mention énigmatique : pour un problème urgent avec les Roses. Et tout en bas de la dernière page, une simple adresse, sans profession, sans commentaire si ce n'est un symbole :
157 Avenue des Frères †.

**

Aujourd'hui encore, elle ne comprenait pas pourquoi son arrière-grand-mère lui avait fait ce cadeau. Elle n'imaginait pas devoir se rendre à l'une de ces « adresses utiles » un jour dans sa vie, si tant est que celles-ci soient encore bonnes. Néanmoins, l'attention, l'impression que Grand-Ma n'avait voulu, et même n'aurait pu, l'offrir qu'à elle seule, rendait le carnet spécial. Elle l'avait donc gardé près d'elle, malgré son inutilité. Il y avait une partie d'elle, infime, qui le savait dans son chevet, bien qu'elle n'y pensait pour ainsi dire jamais, que la plus grande partie de son être l'avait oublié. Pourtant, après l'explosion de cette boule dans son pharynx, c'était cette dernière ligne, cette encre séchée sur un papier de mauvaise qualité formant cette adresse, qui s'était réveillée en elle.

Et c'est pour ça qu'elle était là, dans ce lieu inconnu où elle n'aurait jamais pensé mettre les pieds. Ceci étant dit, maintenant qu'elle se tenait devant les quelques marches qui la séparaient du 157 et de sa porte métallique, elle avait comme une révélation, et elle sentait qu'elle serait venue un jour à cet endroit de toutes façons. Ce n'était basé sur rien, mais elle savait que si le soleil avait continué à se lever tous les jours, que sa vie avait continué normalement, qu'aucune boule ne s'était formée en elle, elle serait tout de même passée un jour où l'autre devant ses marches.

Elle fouilla dans une des larges poches du manteau et en sorti un sac plastique blanc, identique à ceux qui voletaient à droite à gauche dans la rue, certainement pas poussés par un vent inexistant par ici, mais probablement par les gaz toxiques qui se battaient pour savoir lequel empoisonnerait le plus l’air. Elle prit le masque dans le sac et le plaça sur son visage, en faisant précautionneusement le tour avec ses doigts pour vérifier qu’il était parfaitement posé. Lui aussi était trop voyant pour le quartier. En plus il était encombrant, il tenait chaud et les aérations ne lui permettaient pas de respirer aisément. Elle l’avait achetée ce matin. Bien sûr, elle aurait pu prendre celui qu’elle avait déjà, celui qu’elle avait l’habitude de mettre pour aller voter, pour aller aux réunions municipales ou encore pour remplir ses fonctions de juré. Un des masques les plus chers du marché, et presque parfait. Elle n’était pas allée jusqu’à se le faire faire sur mesure (malgré les conseils de sa mère), mais s’était tout comme de tout de façon. Il s’adaptait parfaitement à son visage, le laissait parfaitement respirer, était d’un confort incroyable. Il était fait à l’aide de la peau et des plumes de douze animaux différents (tous rares, tous certifiés morts de cause naturelle) notés et décrits dans un petit carnet vendu avec le masque, petit carnet dont la couverture elle-même était en cuir d’onagre. Non, jamais elle n’aurait pris le risque d’amener ce masque ici.

Elle était donc partie en acheter un dans un magasin, en évitant soigneusement tous ceux qui étaient trop proches de chez elle. Tous les produits restaient quand même trop luxueux pour le quartier Ouest où la rumeur disait que les habitants les fabriquaient dans de vieux vêtements, ou que des masques gratuits étaient distribués les jours d’élections. Mais on n’était pas un jour d’élection, et elle n’avait pas de vêtements qui puissent passer pour vieux. Elle n’avait pas pu se résoudre à prendre le moins cher de la boutique, puisque de tout de façon il était déjà trop voyant, et en avait pris un, un tout petit peu plus coûteux. Entièrement en matières synthétiques, elle n’avait pas eu à faire de tests d’allergies avant de pouvoir l’acheter ce qui lui avait fait gagner un peu de temps, mais il n’en restait pas moins fort déplaisant à porter. L’extérieur était grossier, des formes qui s’additionnaient sans raison, sans aucune esthétique. Il n’avait probablement pas été dessiné par l’un des artistes les plus en vue à la capitale, comme c’était le cas de celui qui était resté dans le tiroir de sa commode. Il n’y avait même pas de petit carnet vendu avec.

Elle descendit et frappa à la porte. Trois coups faibles qui résonnèrent sur la surface métallique. Mis à part ça, rien. Elle frappa à nouveau mais toujours aucune réponse. Elle hésitait à partir, mais quelque chose, cette chose qui l’avait déjà poussé à venir ici, et pour cela à marcher sur des kilomètres, à enfiler un vieux manteau de pêche trop grand et à acheter un masque bas de gamme, quelque chose posa sa main sur la poignée et la tourna. La porte s’ouvrit en silence.

- J’ai cru que vous ne rentreriez jamais. Refermez la porte derrière vous, s’il vous plaît.

Un vieil homme au fond de la salle avait prononcé ses paroles. Elle scrutait son visage. Il était vieux, très vieux. Surtout, physiquement vieux. Cela faisait des décennies que le programme gratuit anti-vieillissement était en place. (« Se sentir jeune dans son corps, le début de la liberté », si elle se rappelait bien du slogan des publicités). Des personnes aussi marquées on n’en voyait plus à part peut-être sur de vieilles photos, des photographies d’un autre âge. Mais ce n’était que des images fixes et sans vie. Là se tenait en face d’elle un visage, bien vivant, ridé, marqué, ratatiné. Froissé, tout comme la boule de papier qui était toujours dans sa poche. Trop manipulé lui aussi. Et pourtant, cet amas de plis qui paraissait si inconfortable, si douloureux, s’animait et il en sortait une voix un peu usée, mais claire et agréable.
- Fermez la porte s’il vous plaît. A mon âge on a vite fait d’attraper un rhume au moindre courant d’air. Ou de rendre son dernier souffle à cause des gaz d’échappement.

Tout en s’exécutant, elle examina un peu la salle dans laquelle elle se trouvait maintenant. Elle semblait avoir été creusée là rapidement, il y a quelques semaines à peine. Les murs, le plafond était à nu, juste de la roche, ni peinte, ni traitée, parsemée de quelques tuyaux qui s’enfonçaient pour aller vers d’autres lieux. Une odeur humide et fraîche se dégageait comme s’il venait tout juste de pleuvoir. De larges poutres métalliques allaient du plafond au parquet qui ondulait par endroits. De longs bancs en bois étaient disposés dans la salle, tous faisant face à une estrade qui détonait avec le reste. Si les bancs passaient presque pour des excroissances naturelles, elle paraissait complètement incongrue, comme posée là pour une animation temporaire. Sur cette estrade, le vieil homme était assis derrière un bureau comme un maître d’école devant sa classe. Quatre personnes étaient présentes en plus du vieil homme. Deux étaient assises sur un banc, un masque sur le visage (des masques gratuits pensa-t-elle en voyant leur aspect), et parlaient à voix basses. Un homme était appuyé contre une poutre les yeux fermés, mais son visage à découvert. La pensée la traversa que ça pouvait être un genre de vigile ou de gardien, mais sitôt après elle se demanda pourquoi, dans ce cas là, il se tenait là et non devant la porte. Enfin, la dernière personne était une femme assise en tailleur auprès de l’estrade. Ses mains recouvraient son visage et elle soupirait des paroles incompréhensibles.

Ne sachant pas vraiment quoi faire, quelque peu déboussolée, elle s’approcha du vieil homme qui lisait un gros livre posé sur le bureau.

- Bonjour… A vrai dire je ne sais pas si je suis au bon endroit…
- Il est pourtant difficile d’arriver ici par hasard, et il m’étonnerait que vous soyez entré ici par pure chance, ou malchance.

Il la détailla de bas en haut, ses yeux, perdus au milieu des rides, s’arrêtant sur le masque quelques instants.
- Encore moins des personnes comme vous si vous me permettez. Mais est-ce le bon endroit, pour ça je ne sais pas si je peux vous aider. Peut-être devriez-vous commencer par m’indiquer dans quel endroit vous croyez être ?

Sa peau molle, presque liquide, s’étira pour dessiner un sourire, découvrant des dents d’une blancheur, d’une propreté, qui contrastait avec le teint terne de l’homme. Loin de la rassurer ce sourire lui donna un haut le coeur.
- Ce… C’est bien une église chrétienne ?
- Cette salle n’a pas grand-chose à voir avec feu les églises que nous avons connues non. Elle n’est pas vraiment chrétienne non plus. Toutes les croyances y sont les bienvenues, tous ceux qui ont besoin d’un lieu pour croire à autre chose, tous ceux à qui manque une église, un temple, une mosquée, une synagogue, ou que sais-je, tous sont les bienvenus. Même ceux à qui rien ne manque vraiment.

Elle n’arrivait pas à détacher ses yeux du visage usé, comme si il avait une signification particulière, qu’elle déchiffrerait en l’observant assez longtemps. Elle s'efforçait de l'imaginer jeune, lisse, attirant, mais tout ce qui se formait dans son esprit était une image monstrueuse, un être qui ne pouvait exister.
- Il y a un problème ? Quelque chose sur mon visage peut-être ?
- Non, non ! Excusez-moi, c’est juste que je n’ai pas l’habitude de faire ce genre de choses, d’enfreindre les lois.
- Vous êtes en train d’enfreindre une ou plusieurs lois ?
- Vous savez bien que les lieux de culte ont été interdits. C’est bien la raison pour laquelle vous vous cachez comme ça.
- Il est vrai que je n’oserais pas affirmer que le fait de se cacher soit un plaisir ou un souhait de ma part, mais cela ne me dérange pas vraiment, j’y trouve même certains avantages pour un lieu tel que celui-ci. Peut-être qu’un jour, nous pourrons ne plus nous cacher, mais je ne suis pas sûr que nous serons mieux pour autant. De toutes façons, je ne sais pas si je serai encore là pour voir ça. Et, comme je vous l’ai expliqué, non, ce n’est pas un lieu de culte. Il n’y a donc rien d’illégal, à moins que se cacher le soit devenu, mais ce masque que, d’habitude, vous portez probablement fièrement devant tout le monde, me pousse plutôt à croire le contraire.

Il avait dit ça d’une voix douce, sans aucune animosité, chacun de ses traits s’animant paisiblement avant de retomber à sa place. Elle aurait voulu lui poser des questions. Sur tout, pourquoi le soleil ne se levait pas, pourquoi elle avait ressenti le besoin d’être là, est-ce qu'il avait connu son arrière-grand-mère, est-ce lui déjà à l'époque qui se tenait sur cette estrade, et qu'est-ce qu'il y faisait, était-ce une sorte de prêche silencieux, d'attitude calme qui se reflétait sur les autres, les croyants, en bas dans la salle ? Finalement c’est lui qui lui posa une question le premier :
- Alors, êtes-vous au bon endroit ? - Après réflexion, je ne sais pas si ça a vraiment de l’importance. Elle se retourna et partit s’asseoir sur un des bancs très peu confortables. A l’intérieur de son masque en matière plastique, elle ferma les yeux, puis elle approcha les mains de sa poitrine et les joignit.

**

La petite fille était allongée sur le dos dans l’herbe parfaitement coupée. Elle sentait la lumière du soleil tenter de traverser ses paupières closes, tenter de les forcer à s’ouvrir. Cette même lumière qui s’accumulait dans sa chair et la chauffait, faisant perler quelques gouttes de sueurs de ci de là. Elle était bien. Quelle agréable sensation de se laisser aller tranquillement, de se laisser faire par le soleil. Surtout après les événements des derniers jours. Auxquels elle n’avait pas tout compris d’ailleurs. Probablement trop jeune. Son grand père était mort, ça elle l’avait compris. Son corps l’avait compris en tout cas. C’était la première fois qu’une personne qu’elle connaissait aussi bien que son grand père mourrait. Et peut-être qu’elle ne comprenait pas tout ce que voulait dire un mot si terrible que le mot mort, mais, pourtant, quand sa mère lui avait annoncé, un long frisson lui avait parcouru tout le corps, et elle s’était précipitée sur son lit pour se laisser pleurer, pour laisser son corps exprimer son ressenti. Mais après ça, toutes les discussions entre ses parents, les autres membres de la famille, les rendez-vous chez le notaire, tout ça, elle ne comprenait pas bien sûr. Ce n’était pas des choses pour une personne de son âge.

- Ludi, rentre, le soleil est trop fort.

Grand-Ma l’appelait de l’entrée. Elle serait bien restée au soleil toute la journée, mais elle s’empêcha de répondre, et parvint même à réprimer le soupir qui s’était glissé jusqu’à ses lèvres. Il ne fallait pas embêter Grand-ma, elle venait de perdre son fils après tout. Elle avait entendu son père dire que ça avait marqué son visage, qu’il était plus triste maintenant. Elle ne savait pas s’il était plus triste, mais son regard avait changé c’est sûr, comme si parce que son fils était mort, elle avait du mal à regarder des personnes remplies de vie. Mais c’était peut-être passager, comme avait répondu sa mère à son père. Et puis aussi, elle l’appelait Ludi maintenant, ce n’était plus « ma petite poupée », avec les p qui sonnaient de façon si douce.
Elle rentra, en prenant son temps. Grand-ma était dans le salon en train de lire un livre, le livre avec une croix sur la couverture. Peut-être fut-ce la déception de rentrer dans cette pièce si sombre par rapport au jardin qui éclatait de couleurs, peut-être simplement la curiosité, ou peut-être rien qu’une envie irraisonnée, mais elle demanda :
- Pourquoi tu lis toujours ce livre, Grand-Ma ? M’man dit que tu devrais t’en séparer, que c’est au pire dangereux, au mieux stupide.

Elle s’en voulut aussitôt. Ce n’était pas le moment de déranger Grand-ma avec ce genre de réflexion. Et puis il y avait ce goût si bizarre, acide, qui était venu l’emplir quand elle avait prononcé cette phrase qui n’était pas la sienne. Comme si en reprenant les mots de sa mère, elle l’avait trahi, bien que sa mère ne les ait jamais tenus pour secret. Tout le monde dans la famille désapprouvait le fait que Grand-Ma s’accroche encore et toujours à ces croyances, qu’elle ne se rende pas compte de leur inutilité. Elle avait même entendu son oncle dire qu’elle n’avait plus toute sa tête, et, sans aller aussi loin dans leurs paroles, beaucoup semblait le penser. Grand-Ma ne pouvait pas ne pas être au courant. Après quelques secondes de réflexion ou d’étonnement, ou peut-être des deux, elle posa le livre, et dit, un faible sourire sur son visage :
- Tu veux me faire plaisir Ludi ?
- Oui Grand-ma, hésita-t-elle, ne sachant pas si elle devait être rassurée ou effrayée par le ton calme de la question.
- Fais comme moi. Regarde, joins les mains, ferme les yeux fort et pense à quelque chose.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas vraiment. Juste pour ne pas le faire toute seule. Peut-être que j’ai peur d’être stupide si je le fais seule. Alors, tu veux bien faire ça pour moi ? La petite fille s’exécuta. Une fois les yeux fermés elle demanda :
- Et je dois penser à quoi ?
- Tu peux penser à ce que tu veux. Aux personnes que tu aimes, au passé, au futur… Ou non, pense plutôt à quelque chose, à une situation dans laquelle tu te sens bien, tu es… heureuse.
La voix s’était quasiment éteinte sur le dernier mot. La petite fille entrouvrit les yeux. Son arrière-grand-mère était effectivement les mains jointes, les yeux fermés, de fines rides se dessinant à leurs coins. Elle vit pour la première fois la tristesse dont son père parlait, mais celle-ci était étrange, comme colorée avec autre chose.

Alors elle ferma les yeux et, sans desserrer les mains, elle pensa à l’instant précédent, et à tous ceux qui lui ressemblaient, quand l’herbe chatouillait son dos, qu’une douce brise glissait sur sa peau, et que le soleil la brûlait délicieusement.

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